Partie 1
Je n’arrive toujours pas à y croire. Le silence dans mon petit appartement lyonnais est une chape de plomb, si dense que j’ai l’impression qu’il pourrait m’étouffer. Dehors, la vie du quartier de la Croix-Rousse continue de vibrer ; j’entends les échos lointains des conversations sur les terrasses, le bruit d’un scooter qui s’éloigne sur les pavés. Mais ici, entre mes quatre murs, le temps s’est arrêté. La seule chose qui bouge est la poussière qui danse dans le dernier rayon de soleil couchant, un rayon doré qui vient frapper le mur juste à côté de mon placard entrouvert.
Assise sur le bord de mon lit, le tissu rêche de mon vieux peignoir contre ma peau, je sens les battements de mon cœur cogner lourdement dans ma poitrine. Ce n’est plus l’excitation joyeuse et un peu craintive que je ressentais il y a une heure à peine. C’est un tambour sourd et douloureux, un rythme de trahison et d’impuissance.
Ce soir. Ce soir devait être différent. Ce soir devait être ma soirée. Pas un événement de famille où mon rôle est de rester en retrait, d’applaudir poliment et de prendre des photos flatteuses de ma sœur. Non. Pour la toute première fois de ma vie, j’avais reçu ma propre invitation, à mon nom, Chloé Martin, pour le Gala de Charité des Élites. L’événement mondain le plus couru de Lyon, un parterre de créateurs, d’entrepreneurs, d’artistes et de philanthropes. Une invitation obtenue non pas par mon nom de famille, mais par mon travail acharné dans une jeune agence de communication qui commençait à se faire un nom. C’était une validation, un signe que mes efforts, mes nuits blanches et mon dévouement commençaient enfin à payer.
Mon reflet dans le grand miroir posé contre le mur me renvoie une image pathétique. Mes cheveux sont à moitié coiffés, des boucles d’un côté, une mèche plate et humide de l’autre. Mon maquillage est à peine commencé, une seule paupière habillée d’un fard scintillant qui me semble maintenant terriblement déplacé. Il y a une heure, je me regardais dans ce même miroir avec un sentiment de vertige et de fierté. J’imaginais ma démarche en entrant dans la salle de bal de l’Hôtel de Ville, la tête haute, souriante. Je m’imaginais serrer des mains, échanger des cartes de visite, exister par moi-même.
Cette soirée était l’aboutissement d’un rêve silencieux. Et au cœur de ce rêve, il y avait la robe.
Ah, cette robe. Elle était bien plus qu’un simple vêtement. C’était une armure, un trophée, le symbole tangible de mon indépendance durement acquise. Je me souviens encore du jour où je l’ai vue pour la première fois. Je faisais défiler sans but mon fil d’actualité tard dans la nuit, lorsque l’image est apparue. Une création d’un jeune designer lyonnais, une pièce de sa collection capsule. Une robe longue, d’un bleu nuit profond qui rappelait le ciel juste après le crépuscule. La coupe était d’une simplicité trompeuse, fluide, mais elle promettait de bouger avec une grâce infinie. Des broderies discrètes, comme des constellations d’étoiles argentées, couraient le long du décolleté et descendaient en cascade sur une hanche. Elle était élégante, puissante et subtile. Elle était tout ce que j’aspirais à être.
Son prix était exorbitant, bien au-delà de mes moyens. Mais l’idée s’est ancrée en moi. Avoir cette robe, c’était comme posséder un morceau du futur que je me construisais. Alors, j’ai commencé à économiser. Chaque euro comptait. J’ai renoncé aux déjeuners à l’extérieur avec mes collègues, me contentant de salades préparées à la maison. J’ai décliné les invitations à boire un verre, prétextant la fatigue. J’ai annulé mon abonnement à cette plateforme de streaming que j’aimais tant. Mon budget est devenu une obsession. Pendant six mois, ma vie sociale et mes petits plaisirs ont été mis en pause. Mes amies s’inquiétaient, pensant que je me surmenais. Je ne pouvais pas leur expliquer que je ne me privais pas, j’investissais. J’investissais dans une promesse.

Le jour où j’ai enfin atteint la somme nécessaire, j’ai eu l’impression d’avoir gravi une montagne. Je suis sortie du travail plus tôt, le cœur battant, et j’ai marché jusqu’à la petite boutique du créateur dans le 2ème arrondissement. L’endroit était intimidant, minimaliste et chic. J’ai failli faire demi-tour. Mais j’ai pensé à tous ces repas de pâtes, à toutes ces soirées solitaires, et j’ai poussé la porte. Essayer la robe fut une expérience quasi religieuse. Dans la cabine d’essayage, alors que le tissu frais et soyeux glissait sur ma peau, j’ai senti mes épaules se redresser. En me regardant dans le miroir, pour la première fois, je n’ai pas vu la petite sœur timide et effacée. J’ai vu une femme. Une femme qui avait un but et qui se donnait les moyens de l’atteindre. Je l’ai achetée sans une once d’hésitation.
Depuis une semaine, elle reposait dans une housse noire suspendue à mon armoire, comme un secret précieux. Je l’ouvrais parfois juste pour sentir son parfum de neuf et admirer le scintillement des broderies. Elle était ma force tranquille.
Puis mon téléphone a vibré sur la couette, me tirant de ma rêverie. Le son était différent, une sonnerie plus stridente que j’avais assignée à un seul contact : ma mère. Une boule s’est immédiatement formée dans mon estomac. Ses messages n’étaient jamais de simples “comment vas-tu ?”. Ils étaient toujours porteurs d’une demande, d’une attente, presque toujours en lien avec ma sœur aînée, Sophie.
Je l’ai attrapé, l’écran s’est allumé. Le message était exactement comme je l’avais craint. « Ta sœur m’a dit que tu lui prêtais gentiment ton styliste. C’est bien. S’il te plaît, Chloé, ne cherche pas à lui faire de l’ombre ce soir. Sois discrète. Tu sais à quel point l’image est importante pour sa carrière. N’embarrasse pas ta famille. »
Les mots m’ont frappée comme des gifles. “Lui prêter mon styliste” ? Je n’en avais pas. Je me coiffais et me maquillais seule. “Ne pas lui faire de l’ombre” ? Comment aurais-je pu ? Sophie est un soleil éclatant, une supernova. J’ai toujours été une lune pâle, visible uniquement grâce à sa lumière réfléchie. “N’embarrasse pas ta famille.” Cette phrase, je l’avais entendue toute ma vie. Elle était la conclusion de chaque bulletin scolaire jugé “moyen”, de chaque choix de carrière jugé “peu ambitieux”, de chaque tenue jugée “trop simple”.
Une vieille douleur, familière et amère, a resurgi. Le souvenir d’un anniversaire, mes dix ans. J’avais demandé une fête sur le thème de l’exploration, avec des cartes au trésor et des fausses jumelles. Sophie, qui en avait douze, avait décidé à la dernière minute que c’était “bébé” et avait transformé le salon en mini-discothèque pour ses propres amies, avec la bénédiction de ma mère. J’avais fini par manger mon gâteau seule dans ma chambre. « Sois gentille, Chloé, » m’avait dit ma mère, « ta sœur s’ennuie tellement. » C’était toujours la même histoire. Les besoins de Sophie étaient des urgences ; les miens, des caprices.
Je n’ai même pas eu le temps de formuler une réponse, ni même de ravaler ma peine. La serrure de ma porte d’entrée a tourné bruyamment et la porte s’est ouverte à la volée. Sophie. Elle n’a jamais frappé. Elle a toujours fait irruption, dans une pièce comme dans ma vie, avec l’assurance de quelqu’un à qui tout est dû.
Elle se tenait dans l’embrasure, déjà habillée d’un sous-vêtement en soie coûteux, un grand sourire aux lèvres qui n’atteignait pas ses yeux. Elle tenait une housse à vêtements à la main. Une housse vide. La mienne.
« Ma chérie ! » a-t-elle lancé, sa voix trop forte pour mon petit studio. « Tu ne vas pas le croire, un vrai désastre. Mon couturier a complètement raté les retouches de ma robe, elle est importable. Mais pas de panique, j’ai une idée de génie. Tu ne m’en veux pas si je prends la tienne, n’est-ce pas ? De toute façon, c’est le même style, et sur moi, elle aura plus d’impact. »
Le monde a basculé. Le son s’est estompé, et tout ce que je voyais, c’était cette housse vide dans sa main et ce sourire arrogant sur son visage. Mon souffle s’est coincé dans ma gorge.
« Sophie… non, » ai-je réussi à articuler, ma voix à peine un murmure. « C-c’est ma robe. Tu ne peux pas. »
Elle a eu un petit rire condescendant, en s’avançant dans la pièce. « Oh, Chloé, ne sois pas si dramatique. C’est juste une robe. Toi, tu peux mettre n’importe quoi, personne ne fera attention. Moi, j’ai une image à maintenir. Pense à moi un peu. »
J’ai essayé de me lever, de lui barrer la route, mais mes jambes étaient en coton. « S’il te plaît, » ai-je supplié, sentant les larmes monter. « Pas celle-là. J’ai… j’ai économisé pendant des mois. Elle représente tellement pour moi. »
Elle m’a balayée d’un geste de la main, déjà en train de se diriger vers mon placard où elle avait évidemment déjà pris la robe. « Elle représentera encore plus de choses quand tout le monde la verra sur moi. Écoute, je te rends un service. Je taguerai le créateur sur mes photos Instagram, ça te fera de la pub par association. Tu devrais me remercier. »
Son assurance était totale, son mépris absolu. Pour elle, j’étais une non-entité, un accessoire pour sa propre vie. Mes sentiments, mes efforts, mes rêves n’avaient aucune valeur.
Avant que je puisse trouver un autre mot, un cri, une insulte, elle était déjà repartie, claquant la porte derrière elle. Le bruit a résonné dans le studio comme un coup de feu.
Et puis, le silence est revenu. Plus lourd, plus cruel qu’avant.
Je suis restée là, figée au milieu de la pièce, le cœur en miettes. Mes yeux se sont posés sur le cintre vide qui se balançait doucement dans la penderie, comme un squelette. C’était tout ce qui restait de mon rêve. Les larmes que je retenais ont commencé à couler, chaudes et silencieuses au début, puis en sanglots incontrôlables qui secouaient tout mon corps. Je me suis effondrée sur mon lit, le visage enfoui dans mon oreiller, pour étouffer le son de mon propre chagrin. Ce n’était pas juste une robe. C’était six mois de ma vie. C’était ma fierté. C’était ma chance d’être enfin vue pour qui j’étais, et elle venait de me la voler, sans même un regard en arrière, avec la désinvolture de quelqu’un qui prend un verre d’eau.
Mon téléphone a sonné. C’était Léa, ma meilleure amie. J’ai ignoré l’appel, puis un deuxième. Au troisième, j’ai décroché, incapable de parler.
« Chloé ? Ça va ? Tu es en retard, je commençais à m’inquiéter, » a dit sa voix joyeuse.
Et là, j’ai craqué. Entre deux sanglots, j’ai tout raconté. La robe, les économies, le message de ma mère, l’arrivée de Sophie.
À l’autre bout du fil, le silence joyeux de Léa a été remplacé par une fureur glaciale. « Elle a fait quoi ? Non. Dis-moi que c’est une blague. Chloé, tu ne l’as pas laissée faire, dis-moi que tu t’es battue ! »
« Je… je n’ai pas pu, » ai-je gémi. « Elle était déjà… partie. »
« Non ! C’est trop ! Cette fois, c’est la fois de trop ! Tu vas l’appeler et lui dire de te la rapporter immédiatement ! »
Mais je savais que c’était inutile. Contre la volonté de Sophie, j’étais impuissante. J’ai fini par raccrocher, promettant de la rappeler plus tard.
Je suis restée allongée pendant un temps qui m’a semblé une éternité, fixant les ombres qui s’allongeaient au plafond. Puis, une impulsion masochiste m’a poussée à attraper mon téléphone. J’ai ouvert Instagram. Mon fil était une explosion de paillettes, de smokings et de sourires éclatants. Tout Lyon se préparait pour le gala. Et puis, je l’ai vue. La dernière publication de Sophie, postée il y a dix minutes à peine.
La photo était parfaite. Prise dans le grand miroir de son appartement haussmannien, elle posait de trois quarts, une main sur la hanche. Elle portait ma robe. Ma robe bleu nuit, qui semblait avoir été faite pour elle. La lumière attrapait les broderies argentées, créant une aura magique autour d’elle. Son sourire était éclatant de confiance. La légende disait : « Prête pour le Gala des Élites ! Tellement hâte de briller dans cette création personnalisée de [nom du créateur lyonnais]. Un génie ! ✨ #GalaEliteLyon #HauteCouture #LyonByNight »
Personnalisée. Le mot a résonné en moi. Elle s’appropriait non seulement la robe, mais aussi son histoire.
Mon souffle s’est coupé. Une douleur aiguë m’a transpercé la poitrine, si forte que j’ai dû me pencher en avant. Mais alors que je fixais la photo, le visage souriant de ma sœur portant mon rêve volé, quelque chose a changé. Les larmes ont cessé de couler. La chaleur de la tristesse a été remplacée par un froid glacial qui s’est répandu dans mes veines. Ma respiration est devenue lente, régulière. Mon visage, qui était convulsé par la peine, est devenu lisse, inexpressif.
J’ai éteint mon téléphone et l’ai posé doucement sur la table de chevet. J’ai regardé à nouveau mon reflet dans le miroir. Quelque chose dans mes yeux avait changé. La douleur était toujours là, bien sûr, une braise ardente au fond de mon âme. Mais par-dessus, une nouvelle lueur était apparue. Une lueur dure, froide, une détermination tranquille que je ne m’étais jamais connue. Je ne savais pas encore ce que j’allais faire. Mais je savais une chose avec une certitude absolue : je ne resterais pas ici à pleurer.
Partie 2
La nuit fut une agonie silencieuse. Le sommeil, ce refuge habituellement si prompt à m’accueillir, m’avait abandonnée, me laissant seule avec mes démons dans la pénombre de mon appartement. Chaque fois que je fermais les yeux, l’image de Sophie me revenait, son sourire triomphant dans l’encadrement de la porte, la housse vide se balançant mollement dans sa main. Je rejouais la scène en boucle, encore et encore, imaginant mille répliques que j’aurais pu lancer, mille gestes que j’aurais pu faire. J’aurais pu lui hurler dessus, lui arracher la robe des mains, la jeter dehors. J’aurais pu appeler notre mère et la forcer à prendre parti, même si je savais d’avance de quel côté elle se serait rangée.
Mais je n’avais rien fait de tout ça. J’étais restée figée, paralysée par des années de conditionnement, des années à m’effacer pour lui laisser la place, à ravaler mes propres désirs pour ne pas faire de vagues. La colère froide qui m’avait envahie plus tôt dans la soirée était toujours là, mais elle était maintenant mêlée à un sentiment corrosif de honte. Honte de ma propre passivité. Honte d’avoir laissé ma sœur me piétiner une fois de plus, sans même esquisser un geste de défense.
Au lever du jour, les premiers bruits de la ville qui s’éveillait montaient jusqu’à ma fenêtre. Le camion de livraison de la boulangerie, les premiers passants matinaux. Pour le reste de Lyon, c’était un jour comme un autre. Pour moi, c’était le jour d’après la défaite. Je me suis levée, mes membres lourds et endoloris comme après un combat physique. J’ai attrapé une tasse, mais je l’ai reposée sans même me faire un café. À quoi bon ? Le gala avait lieu ce soir. À cette heure, Sophie devait dormir paisiblement, rêvant de son entrée triomphale dans ma robe. Le monde entier la verrait, l’admirerait. Et moi, je resterais ici, dans mon studio qui me semblait soudain avoir la taille d’une cage.
J’ai annulé ma journée de travail, envoyant un message vague à mon patron, parlant d’une migraine soudaine. Je ne pouvais pas affronter les regards de mes collègues, leurs questions excitées sur la soirée à venir. Je me suis recroquevillée sur mon canapé, enroulée dans un plaid, et j’ai laissé les heures passer, me sentant de plus en plus petite, de plus en plus insignifiante.
C’est le bourdonnement strident de mon téléphone qui m’a tirée de ma torpeur vers midi. Le nom qui s’affichait était inconnu. Un numéro fixe de Lyon. Probablement un démarchage commercial. J’ai laissé sonner. Mais l’appelant a insisté, rappelant une deuxième, puis une troisième fois. Une pointe d’agacement m’a fait décrocher.
« Allô ? » ai-je dit, ma voix rauque par le manque d’usage.
« Mademoiselle Chloé Martin ? » La voix à l’autre bout du fil était féminine, posée, d’un professionnalisme impeccable.
« C’est moi, » ai-je répondu avec méfiance.
« Bonjour, ici l’assistante de Monsieur Alexandre Valois. Je vous appelle au sujet de votre robe pour le gala de ce soir. »
Mon cœur a raté un battement. Un froid glacial m’a envahie. Ils savaient. Sophie avait dû faire un faux pas, peut-être avait-elle abîmé la robe et ils allaient me tenir pour responsable. Ou pire, ils allaient m’accuser de fraude, pensant que j’avais revendu la robe. Toutes les pires hypothèses se bousculaient dans ma tête.
« Je… je ne comprends pas, » ai-je bégayé.
« Monsieur Valois souhaiterait vous voir à l’atelier cet après-midi, » a continué la voix, imperturbable. « Il a dit que c’était de la plus haute importance. Serait-il possible pour vous de venir vers quinze heures ? »
L’atelier. Le grand créateur lui-même voulait me voir. La panique menaçait de me submerger. Pourquoi ? Qu’est-ce que je pouvais bien lui dire ? “Désolée, ma sœur kleptomane et narcissique a volé votre création pour se faire mousser” ? L’humiliation était trop grande.
« Je… je ne pense pas que ce soit nécessaire, » ai-je tenté, cherchant une échappatoire. « Il y a eu un… un contretemps. La robe n’est plus en ma possession. »
Il y eut un silence à l’autre bout du fil. Un silence qui semblait lourd de jugement. Puis, la voix a repris, plus douce mais infiniment plus ferme. « Mademoiselle Martin. C’est précisément pour cela que Monsieur Valois insiste pour vous rencontrer en personne. Quinze heures. Nous vous attendons. »
Elle a raccroché avant que je puisse protester. Je suis restée là, le téléphone collé à mon oreille, le bruit de la tonalité me paraissant assourdissant. Une partie de moi voulait s’enfuir, quitter la ville, disparaître. Mais la lueur de détermination qui s’était allumée la veille au fond de moi a vacillé, puis a repris de la vigueur. Je ne savais pas ce qui m’attendait, mais fuir serait une fois de plus laisser les autres décider pour moi. C’était mon nom sur la facture. C’était mon histoire. Je devais l’affronter.
Le trajet jusqu’à l’atelier fut une torture. J’ai marché, ayant besoin de l’air frais pour calmer le chaos dans ma tête. Chaque couple que je croisais, chaque groupe d’amis riant sur une terrasse me renvoyait à ma propre solitude et à mon angoisse. Lyon, ma ville, me semblait hostile, ses belles façades me jugeant en silence. En arrivant devant la vitrine élégante et discrète de l’atelier Valois, j’ai failli faire demi-tour. Mon reflet me montrait une jeune femme cernée, habillée d’un jean et d’un pull informes, à des années-lumière du glamour qui émanait de cet endroit. J’étais une imposture.
Pourtant, j’ai poussé la lourde porte en verre.
L’intérieur était une ruche bourdonnante de créativité feutrée. Le contraste avec mon silence intérieur était saisissant. Des mannequins drapés de tissus précieux se dressaient comme des sentinelles silencieuses. Des couturières, le visage concentré, s’affairaient autour de tables de coupe immenses. Le bruit des ciseaux coupant la soie, le murmure des machines à coudre, l’odeur du café fort et du tissu neuf flottaient dans l’air. C’était un monde magique et intimidant.
L’assistante qui m’avait appelée m’a accueillie avec un sourire poli mais distant. Elle m’a conduite à travers l’atelier principal, vers une zone plus privée à l’arrière. Chaque pas me semblait plus lourd. Mon cœur battait si fort que j’étais sûre qu’elle pouvait l’entendre. Elle m’a fait entrer dans un salon élégant, meublé de canapés en velours et de tables basses jonchées de carnets de croquis.
« Monsieur Valois va vous recevoir. »
Et puis, il est entré. Alexandre Valois n’était pas l’homme âgé et excentrique que j’imaginais. Il devait avoir la quarantaine, des cheveux poivre et sel coupés court, et des yeux d’un bleu perçant qui semblaient tout voir. Il portait un simple pull noir à col roulé et un pantalon gris, mais il dégageait une aura d’autorité et de calme absolu. Dans sa main, il tenait une tablette.
« Mademoiselle Martin, » a-t-il dit d’une voix grave et posée. « Merci d’être venue. Asseyez-vous, je vous en prie. »
Je me suis assise sur le bord d’un canapé, les mains crispées sur mon sac. Il a pris place en face de moi et, sans un mot, il a tourné la tablette vers moi. Sur l’écran, la publication Instagram de Sophie. Ma robe. Son sourire. Sa légende mensongère.
« Est-ce votre sœur ? » a-t-il demandé, son regard ne me quittant pas.
Le sang a afflué à mes joues. C’était pire que tout ce que j’avais imaginé. La honte m’a brûlée de l’intérieur. J’ai hoché la tête, incapable de parler.
« Elle est venue ici ce matin, » a continué Valois, son ton restant neutre, presque clinique. « Pour demander une retouche sur la longueur. Elle a prétendu que c’était sa robe, et que vous étiez son assistante personnelle, retenue par une urgence. »
Chaque mot était un coup de poignard. Mon assistante. L’humiliation était totale, absolue. J’ai fermé les yeux, souhaitant disparaître, que le sol s’ouvre et m’avale.
« Monsieur Valois, je… je suis tellement, tellement désolée, » ai-je réussi à articuler, ma voix brisée. Les larmes que j’avais si durement contenues menaçaient de déborder. « C’est ma robe. Je l’ai payée avec mes économies. Je n’aurais jamais pensé… je ne savais pas qu’elle oserait faire une chose pareille. Je vous rembourserai si elle l’a abîmée, je… »
Je me suis interrompue, ma gorge nouée par l’émotion. Un silence s’est installé. Un long silence pendant lequel Alexandre Valois m’a simplement observée. Il n’y avait pas de colère dans ses yeux, mais une curiosité intense, une sorte d’évaluation. Il semblait sonder mon âme, chercher la vérité derrière ma panique et ma honte. J’ai senti son regard sur mon visage défait, sur mes mains tremblantes, sur l’honnêteté brute de mon désespoir.
Puis, très lentement, un changement s’est opéré sur son visage. Les coins de ses lèvres se sont très légèrement relevés. Ce n’était pas un grand sourire, mais quelque chose de plus subtil, une lueur d’amusement dans ses yeux bleus.
« Bien, » a-t-il dit doucement.
J’ai levé la tête, confuse. « Bien ? »
« Bien, » a-t-il répété. « Parce que la robe qu’elle a prise… ce n’était pas la vôtre. »
J’ai cligné des yeux, certaine d’avoir mal entendu. Mon esprit, embrouillé par le stress et le manque de sommeil, n’arrivait pas à traiter l’information. « Quoi ? Mais… je l’ai vue. C’est la même… »
Il s’est levé. « Suivez-moi, Mademoiselle Martin. »
Machinalement, je me suis levée et je l’ai suivi. Nous avons traversé une autre partie de l’atelier, pour arriver devant une porte discrète qu’il a ouverte avec une carte magnétique. Derrière se trouvait une pièce différente des autres. Un salon d’essayage privé, circulaire, tapissé de miroirs du sol au plafond et baigné d’une lumière douce et flatteuse.
Et au centre de la pièce, sur un mannequin de velours noir, elle était là.
J’ai arrêté de respirer.
Ce n’était pas la même robe. C’était sa version sublimée, sa version finale, son âme révélée. Le bleu nuit était plus profond, plus velouté, comme un fragment de ciel nocturne capturé dans la soie. La coupe était la même, mais le tissu, un crêpe de soie lourd, tombait avec la noblesse d’une cascade gelée. Et les broderies… Les constellations que j’avais tant aimées sur la première robe n’étaient plus de simples fils d’argent. C’étaient de véritables broderies de Lunéville, mêlant des fils de platine à de minuscules cristaux Swarovski qui attrapaient la lumière et la renvoyaient en mille éclats discrets, comme de la poussière d’étoiles vivante. C’était la différence entre un joli dessin et un chef-d’œuvre.
« Celle que votre sœur a emportée était le prototype, » a expliqué Alexandre Valois, sa voix douce à côté de moi. « Une version que nous utilisons pour les derniers ajustements de coupe et pour les présentations rapides. C’est une belle pièce, mais elle n’est pas finalisée. Le tissu est moins noble, les coutures ne sont pas renforcées, les broderies sont des imitations. »
Il a fait un pas vers le mannequin. « Ceci, Mademoiselle Martin, est votre véritable robe. Finie ce matin. Avec le tissu que vous avez choisi et payé, et une broderie personnalisée que nous ajoutons pour nos meilleures clientes. »
J’ai fait un pas, puis un autre, comme attirée par une force magnétique. Mes doigts ont effleuré le tissu. Il était frais, lourd, vivant. Une larme, puis deux, se sont échappées de mes yeux et ont roulé sur mes joues. Mais cette fois, ce n’étaient pas des larmes de chagrin ou de rage. C’étaient des larmes de soulagement, de gratitude, d’une joie si intense qu’elle en était douloureuse. Toute la tension, toute l’humiliation des dernières vingt-quatre heures se dissolvaient, emportées par cette vague de beauté pure.
J’ai tourné mon regard vers Alexandre Valois, incapable de formuler un mot. Il m’a regardée avec une douceur inattendue, une profonde bienveillance.
« Parfois, » a-t-il dit calmement, « la vie met les doublures sous les projecteurs en premier. Uniquement pour que la véritable étoile puisse faire une entrée inoubliable. »
Je suis restée là, sans voix, le cœur si plein qu’il menaçait d’exploser. Je n’étais plus la victime. Je n’étais plus l’ombre. J’avais une chance. Une chance de briller, non pas pour éclipser ma sœur, mais pour enfin exister dans ma propre lumière. Et cette lumière, suspendue devant moi, était plus belle que tout ce que j’avais osé rêver.