Partie 1
Le poids de l’entreprise familiale que mon père m’a laissée pèse sur mes épaules depuis trente ans. Trente longues années. À cinquante-cinq ans, ma vie se résume à une succession de bilans trimestriels, de négociations stressantes et de journées de quatorze heures qui s’achèvent dans la solitude d’une grande maison silencieuse. Pas de mari qui m’attend. Pas de rires d’enfants qui résonnent dans les couloirs. Juste moi, mon travail, et ma mère, qui, chaque soir, se fait un devoir de me rappeler tout ce que je n’ai pas.
Ce soir-là, en rentrant dans notre maison à Lyon, l’air était encore plus lourd que d’habitude. Il était presque minuit. Les phares de ma berline découpaient l’obscurité de l’allée. J’ai coupé le moteur et je suis restée un instant assise, la tête appuyée contre le cuir frais du siège. La journée avait été un marathon épuisant. Négociations interminables, crise imprévue à l’entrepôt, et pour finir, deux heures passées à éplucher des rapports financiers. Mon corps criait au secours. Mon esprit était une bouillie informe.
La maison m’a accueillie dans une pénombre et un silence presque total. Presque. Un faible murmure provenait de la cuisine, une présence familière et pourtant, ce soir, particulièrement irritante. Le son étouffé de la télévision. J’ai retiré mes talons avec un soupir de soulagement, suspendu mon manteau dans l’entrée. Chaque pas sur le marbre froid du couloir me semblait une victoire.
Comme prévu, ma mère, Béatrice, était assise à la table de la cuisine. Sa tasse de tisane à moitié vide posée devant elle, le regard fixé sur un programme de santé quelconque qui débitait des conseils sur le bien-vieillir. L’ironie était palpable.

« Encore minuit passé, et tu rentres à peine du travail », a-t-elle lancé sans même tourner la tête vers moi. Sa voix était lasse, mais le reproche était aussi clair que le cristal. Chaque mot était une petite pique plantée dans ma fatigue.
J’ai senti la colère monter, cette boule familière qui se forme dans ma gorge. Chaque soir, c’était le même disque, la même rengaine. Je suis allée vers le bar, j’ai attrapé une bouteille de vin rouge et je me suis servi un grand verre, espérant que l’alcool anesthésierait la discussion à venir.
« Ça suffit, Maman. »
Ma voix est sortie plus forte, plus dure que je ne l’aurais voulu. Le silence qui a suivi a été immédiat, seulement brisé par le son lointain de la télévision.
Son visage s’est enfin tourné vers moi, ses yeux exprimant une fausse incompréhension, un art qu’elle maîtrisait à la perfection. « Quelles leçons ? Je m’inquiète pour toi, c’est tout. Tu travailles comme une forcenée. Tu te tues à la tâche. Ne comprends-tu pas qu’à ton âge, le repos est primordial ? »
« Et tu t’es déjà demandé pourquoi ? Pourquoi j’en suis arrivée là ? »
Le vin m’a brûlé la gorge, mais il a aussi fait sauter un verrou en moi. Un verrou rouillé par des décennies de silence et de frustrations accumulées. Toutes ces années de non-dits, de griefs ravalés, ont soudainement reflué.
« N’est-ce pas toi et Papa qui m’avez rendue comme ça ? » Ma voix tremblait, chargée d’une émotion trop longtemps contenue. « C’est vous qui m’avez façonnée, polie, pour que je rentre parfaitement dans le moule de la parfaite héritière. Vous vous souvenez ? »
Le prénom que j’ai ensuite prononcé a surpris ma mère. Il est sorti comme un souffle, un fantôme du passé.
« Julien. »
« Mon Dieu, Altha, c’était il y a plus de trente ans, » a-t-elle répliqué, agitant la main comme pour chasser une mouche. « Ce n’était qu’un étudiant sans le sou, un rêveur. »
« Il m’aimait ! » ai-je crié, frappant la table du plat de la main. Le verre a tremblé. « Il m’aimait sincèrement ! On était heureux. On parlait d’avenir, un avenir simple, loin de tout ça. Mais il n’était pas assez bien pour vous, n’est-ce pas ? “Il n’a pas d’ambition”, disait Papa. “Il va te tirer vers le bas”, disais-tu. Vous m’avez convaincue, jour après jour, qu’il ne me méritait pas, que je valais mieux. »
Les larmes me montaient aux yeux, des larmes de rage. « Mieux que quoi ? Mieux que l’amour ? Et après lui, il y a eu Marcus. Le concurrent de Papa. Lui, il était trop ambitieux. “Il va nous dépouiller, prendre le contrôle de l’entreprise”, vous disiez. Alors, on l’a écarté aussi. Puis c’était Pierre, trop artiste, pas assez sérieux. Puis Laurent, dont la famille n’était pas de “notre monde”. C’était toujours la mauvaise personne, le mauvais moment, la mauvaise raison. Il fallait que je finisse mes études, que je me concentre sur ma carrière. »
Je me suis effondrée sur la chaise en face d’elle. « Et puis Papa est mort. Et tout s’est écroulé sur moi. L’entreprise, les dettes, les responsabilités. J’ai hérité de tout. Dis-moi, Maman, quand étais-je censée trouver le temps de rencontrer quelqu’un ? Quand je travaillais quatorze heures par jour, sept jours sur sept, juste pour que l’empire que Papa avait bâti ne s’écroule pas ? Pour ne pas vous décevoir ? »
« N’ose pas nous blâmer pour tout, » a-t-elle sifflé, le visage blême, la mâchoire serrée. « Nous avons toujours fait ce que nous pensions être le mieux pour toi. Ton père a construit cette société à partir de rien pour que tu aies un avenir. »
« Un avenir ? » J’ai éclaté d’un rire amer, un son qui a écorché mes propres oreilles. « Et où est-il, ce “meilleur avenir” dont vous parliez ? Regarde-moi ! J’ai cinquante-cinq ans. Pas de mari, pas d’enfants. Pas de petits-enfants que tu rêves tant de garder. J’ai seulement une mère qui, chaque soir, me rend folle avec sa morale et ses regrets déguisés en inquiétude. Tu as gâché ma vie, Maman. Tu l’as gâchée avec tes propres mains. »
La dispute a dégénéré, comme jamais auparavant. Les cris ont remplacé les murmures, les accusations ont remplacé les sous-entendus. C’était un torrent de douleur, un déballage de décennies de ressentiment.
« Comment oses-tu me parler ainsi ? Je suis ta mère ! » a-t-elle crié en se levant d’un bond.
« Et alors ? » ai-je répliqué, me levant à mon tour. « Ça te donne le droit de contrôler ma vie ? De décider pour moi ? Tu as manqué ta propre vie et tu as voulu vivre la mienne à ma place ! »
« Tu es coupable ! » a-t-elle hurlé, le doigt pointé vers moi. « Tu as laissé passer ta chance ! Personne ne t’a forcée à t’échiner au travail jour et nuit. D’autres femmes y arrivent, elles concilient travail et famille ! »
« Les autres femmes ne portent pas sur leurs épaules une entreprise de plusieurs millions d’euros ! Les autres femmes n’ont pas des parents qui pensent que personne n’est digne de leur précieuse fille ! »
Je suis montée me coucher le cœur lourd, vibrant de rage et d’une tristesse infinie. Je me suis enfermée dans ma chambre, le dos appuyé contre la porte, écoutant le silence qui était retombé en bas. La lumière de la cuisine est restée allumée pendant encore une heure. J’ai fini par m’endormir d’un sommeil agité, peuplé de cauchemars.
Le lendemain matin, un silence inhabituel régnait dans la maison. Un silence différent de celui de la veille. Il n’était pas lourd, il était vide. Angoissant. Pas de café qui coule, pas de bruit du journal qu’on déplie sur la table. La cuisine était déserte. Une propreté clinique, comme si personne n’y avait vécu.
J’ai d’abord pensé qu’elle boudait. Qu’elle était partie tôt faire une promenade pour m’éviter. C’était son genre. J’ai préparé mon café, mes gestes étaient automatiques, mon esprit encore embrumé par la dispute. La culpabilité commençait à poindre. J’avais été trop dure. Trop cruelle.
Mais les heures passaient. Huit heures. Neuf heures. Toujours rien. Une inquiétude sourde a commencé à grandir en moi. J’ai réprimé ce sentiment. J’avais une journée cruciale au bureau, des investisseurs à rencontrer. Pas le temps pour les drames familiaux. J’ai griffonné une note sur la table : “Serai de retour tard.” J’ai hésité. J’aurais dû ajouter quelque chose. “Pardon.” Ou “Parlons ce soir.” Mais l’orgueil, ou peut-être simplement la précipitation, m’en a empêchée.
C’est vers quatorze heures, en pleine réunion, que mon téléphone a vibré. Le nom de “Martha”, notre gouvernante, s’est affiché. J’ai froncé les sourcils. Elle n’appelait jamais au travail, sauf en cas d’extrême urgence. Un frisson m’a parcouru l’échine.
« Oui, Martha ? » ai-je répondu d’une voix neutre, essayant de rester concentrée sur le tableau de chiffres devant moi.
La voix de Martha, à l’autre bout du fil, n’était pas juste alarmée. Elle était au bord de l’hystérie. « Madame Vance… Madame Altha… »
J’ai immédiatement senti le sol se dérober. « Qu’y a-t-il, Martha ? Parlez. »
« Madame Béatrice… Elle est introuvable. »
Les mots ont mis un instant à atteindre mon cerveau. Introuvable. Qu’est-ce que ça voulait dire ?
« Comment ça, introuvable ? » ai-je demandé, ma voix soudainement faible. Autour de moi, les visages de mes collaborateurs se sont tournés vers moi, curieux.
« Je… je ne la trouve nulle part ! » a-t-elle sangloté. « Elle n’était pas là ce matin quand je suis arrivée. J’ai pensé qu’elle dormait encore. Mais à dix heures, elle n’était toujours pas descendue. Je suis allée voir. Le lit est fait, parfaitement fait. Elle n’est pas dans sa chambre. J’ai fouillé toutes les pièces, le salon, la bibliothèque, le petit bureau… J’ai regardé dans le jardin, dans la serre. Je l’ai appelée dans la rue. Rien. Madame Altha, elle a disparu. »
Disparu.
Le mot a explosé dans ma tête. J’ai laissé tomber mon stylo, qui a roulé sur la table dans un bruit sec. J’ai regardé mes mains. Elles tremblaient.
Je me suis levée si brusquement que ma chaise a basculé en arrière. « Martha, êtes-vous sûre ? Vous avez regardé partout ? Son téléphone ? Son sac à main ? »
« Son téléphone est sur sa table de nuit, en charge, » a confirmé la gouvernante en pleurant. « Son sac préféré est dans l’armoire. Ses clés de voiture sont sur le crochet dans l’entrée. C’est comme si… comme si elle s’était volatilisée. »
Volatilisée. Les derniers mots que je lui avais dits résonnaient dans mon crâne. “Tu as gâché ma vie.” J’ai senti une vague de nausée me submerger. Ce n’était pas possible. Elle ne pouvait pas être partie. Pas comme ça. Pas après ça.
J’ai quitté la salle de réunion sans un mot d’explication, laissant derrière moi des visages stupéfaits. J’ai couru vers la sortie, mon cœur battant à tout rompre. Debout dans sa chambre vide et silencieuse, l’odeur de son parfum flottant encore dans l’air, j’ai compris. Le silence n’était plus seulement de l’absence. C’était un gouffre. Et je venais d’y tomber la tête la première.
Partie 2
Le mot de Martha, « disparue », a agi comme un détonateur. Le monde bien ordonné de mes responsabilités, de mes réunions et de mes bilans financiers s’est volatilisé en un instant. J’ai quitté le bureau en courant, sans un mot pour Elias ou les autres collaborateurs dont les visages étaient figés dans une expression de stupeur. Tout ce qui comptait était de rentrer à la maison, comme si ma simple présence pouvait inverser le cours des choses, comme si en arrivant, j’allais la trouver dans la cuisine, une tasse de thé à la main, prête à me lancer un nouveau reproche qui, pour la première fois de ma vie, m’aurait semblé doux comme une mélodie.
Le trajet en voiture a été un supplice. Chaque feu rouge était une torture, chaque ralentissement un obstacle insupportable. Mon esprit tournait en boucle, rejouant notre dernière conversation. Chaque mot que je lui avais lancé me revenait en pleine figure, chargé d’une cruauté que je n’avais pas mesurée sur le moment. “Tu as gâché ma vie.” Comment avais-je pu dire une chose pareille ? C’était faux, c’était injuste. C’était le cri d’une femme épuisée, mais elle, elle l’avait reçu comme une condamnation. Et si… Et si ces mots l’avaient poussée à partir ? La culpabilité était un poison qui se répandait dans mes veines, glacial et paralysant.
En arrivant, j’ai trouvé la maison exactement comme Martha l’avait décrite : impeccable, silencieuse et terriblement vide. J’ai monté les escaliers quatre à quatre jusqu’à sa chambre. L’odeur de son parfum, un mélange de lavande et de rose, flottait encore dans l’air. Le lit était fait au carré, une habitude militaire héritée de son propre père. Sur la table de nuit, son téléphone portable était branché, l’écran noir et inerte. À côté, son roman préféré, les pages écornées par des décennies de relecture. Tout était à sa place, sauf elle. C’était la scène d’une vie interrompue en plein milieu d’une phrase.
Martha me suivait comme mon ombre, les yeux rougis, se tordant les mains. « J’ai appelé Madame Élisabeth, son amie du club de lecture, » m’a-t-elle informé d’une petite voix. « Elle ne l’a pas vue. Elle dit que Madame Béatrice a annulé leur thé de demain matin. »
Annulé ? Ma mère n’annulait jamais rien. La panique, qui jusqu’ici n’était qu’un murmure, est devenue un cri strident dans ma tête. J’ai attrapé mon propre téléphone, mes doigts tremblants cherchant les numéros de ses amies. Élisabeth a confirmé les dires de Martha, sa voix pleine d’une inquiétude grandissante. Puis j’ai appelé Valentina, une autre de ses vieilles complices.
« Altha, ma chérie ? Quelle surprise, » a-t-elle dit, sa voix habituellement joyeuse teintée d’une légère confusion.
« Valentina, est-ce que Maman est avec vous, par hasard ? » ai-je demandé, essayant de garder ma voix stable.
Un silence. « Non… Pourquoi ? Il y a un problème ? C’est étrange, nous nous sommes parlé hier après-midi. Elle semblait… pensive, mais normale. Elle m’a dit qu’elle comptait s’occuper de ses rosiers dans la serre aujourd’hui, elle disait qu’elle les avait négligés. »
Les rosiers. Ces mots ont provoqué un déclic. Mais la serre était vide, Martha l’avait déjà vérifié. Une autre image s’est alors imposée à mon esprit, une image de recueillement et de silence. Le cimetière. Ma mère s’y rendait souvent, surtout quand elle était contrariée ou triste. C’était son refuge, le seul endroit où elle pouvait encore “parler” à mon père. Après notre dispute, c’était l’endroit le plus logique où elle aurait pu chercher du réconfort.
Sans même prendre le temps de répondre à Valentina, j’ai raccroché et j’ai redévalé les escaliers. « Je sais où elle pourrait être, » ai-je lancé à Martha en attrapant mes clés de voiture.
Le cimetière de Loyasse m’a accueillie dans le silence solennel de l’après-midi. Le vent d’automne faisait bruisser les feuilles mortes qui jonchaient les allées. Je garais ma voiture n’importe comment et je me mis à courir, le bruit de mes talons sur l’asphalte résonnant sinistrement dans le calme ambiant. Je connaissais le chemin par cœur. Allée des Cyprès, puis à droite après le grand mausolée de la famille Garnier. La tombe de mon père était là, sous un vieil érable.
En approchant, mon cœur battait à se rompre. Je priais pour la voir, assise sur le petit banc de pierre à côté de la tombe, perdue dans ses pensées. Mais le banc était vide. La tombe, elle, était impeccablement entretenue. Un bouquet de fleurs fraîches, des chrysanthèmes blancs, avait été déposé récemment sur le marbre noir poli. Elle était donc bien venue. Mais où était-elle allée ensuite ?
Je me suis effondrée sur le banc, le souffle court, les larmes que je retenais depuis des heures coulant enfin sur mes joues. J’ai fixé le portrait de mon père gravé dans la pierre. Son visage était sévère, mais ses yeux semblaient me regarder avec une infinie tristesse.
« Papa… » ai-je murmuré. « Où est-elle partie ? Qu’est-ce que j’ai fait ? Je ne voulais pas lui faire de mal. J’étais juste fatiguée, si fatiguée… Fatiguée de faire semblant que tout va bien, que cette vie me convient. »
Le silence du cimetière était ma seule réponse. Le vent glacial me mordait le visage. Je suis restée là un long moment, à pleurer comme une enfant perdue. Puis, la panique a repris le dessus sur le chagrin. Il fallait que j’agisse. Rester là à me lamenter ne la ramènerait pas. Et si elle avait eu un malaise ? Un accident ? Elle avait 79 ans, son cœur était fragile.
Mon sang s’est glacé. J’ai commencé à appeler les hôpitaux de la ville, l’un après l’autre. Ma voix était un mélange de supplication et d’autorité. « Bonjour, je cherche une femme de 79 ans, Béatrice Vance. A-t-elle été admise chez vous aujourd’hui ? »
À chaque réponse négative – « Non, madame, personne de ce nom. » ; « Un instant, je vérifie… Non, désolé. » – mon espoir s’amenuisait, remplacé par une terreur noire et informe. Après le quatrième hôpital, j’ai su que je ne pouvais plus repousser l’inévitable.
Le commissariat central était un bâtiment gris et impersonnel. L’odeur de désinfectant, de café froid et de désespoir flottait dans l’air. Le sergent de service à l’accueil m’a regardée par-dessus ses lunettes avec un air d’ennui professionnel.
« Je veux signaler une disparition, » ai-je dit, ma voix plus ferme que je ne m’y attendais.
« Asseyez-vous, » a-t-il répondu en désignant une chaise en plastique inconfortable. Il a sorti un formulaire. « Nom de la personne disparue. »
« Béatrice Vance. 79 ans. »
« Lien de parenté ? »
« C’est ma mère. »
« Date et heure de la disparition ? »
« Ce matin. Ou peut-être cette nuit. Je ne sais pas exactement. »
L’officier a levé les yeux vers moi, un sourcil arqué. « Vous ne savez pas ? »
« Nous avons eu une dispute hier soir, » ai-je avoué, la gorge nouée. « Je suis partie tôt ce matin pour le travail, je ne l’ai pas vue. Sa gouvernante l’a cherchée partout à partir de dix heures. »
« Problèmes de mémoire ? Tendance à la fugue ? Alzheimer ? » a-t-il demandé en cochant des cases.
« Non ! Non, rien de tout ça. Elle a toute sa tête. Mais elle a des problèmes cardiaques. Je suis très inquiète. »
Il a continué à écrire, imperturbable. « Un conflit, vous dites. Une raison pour laquelle elle aurait pu vouloir partir ? Prendre l’air ? »
« Je… oui, nous nous sommes disputées. Mais pas au point de disparaître ! Elle n’a rien pris avec elle. Ni son téléphone, ni son argent, ni même son sac à main ! »
L’officier a soupiré. « Écoutez, madame. Légalement, nous devons attendre 48 heures pour une disparition d’adulte jugé sain d’esprit. Neuf fois sur dix, dans ce genre de situation, avec une dispute familiale… la personne revient d’elle-même au bout d’un jour ou deux. Votre mère veut peut-être simplement vous donner une leçon. »
Une leçon. La condescendance dans sa voix a fait bouillir le sang dans mes veines. « Ma mère a 79 ans ! Elle ne joue pas à “donner des leçons” ! Et s’il lui était arrivé quelque chose ? Chaque heure compte ! »
« Nous allons prendre votre déposition, » a-t-il dit d’un ton apaisant mais ferme. « Laissez-nous vos coordonnées. Rentrez chez vous et attendez. Si elle n’est pas revenue d’ici demain soir, nous lancerons des recherches plus actives. »
Je suis sortie du commissariat avec un sentiment d’impuissance et de rage. Rentrer chez moi et attendre. C’était la pire des tortures.
Les jours qui ont suivi ont été un brouillard de peur et d’attente. Chaque sonnerie de téléphone me faisait sursauter. Chaque voiture qui ralentissait dans la rue me donnait une fausse lueur d’espoir. Je ne dormais plus. Je ne mangeais presque plus. Je passais mes journées à arpenter le salon, le téléphone greffé à la main, appelant et rappelant les hôpitaux, les morgues, les centres de soins. Rien.
Elias venait me voir tous les jours, m’apportant des dossiers du bureau que je ne regardais même pas. Il essayait de me rassurer, de me forcer à manger un peu, mais il était évident qu’il était aussi désemparé que moi. Il me connaissait depuis dix ans. Il avait vu mon armure, ma façade de femme d’affaires implacable. Et là, il voyait cette armure se fissurer, me laissant à nu, vulnérable et terrifiée.
« Altha, » m’a-t-il dit un soir, alors que j’étais assise dans le noir, fixant le vide. « La police ne fait rien. Tu le sais aussi bien que moi. Ils attendent. »
« Que veux-tu que je fasse, Elias ? » ai-je répondu d’une voix morte. « J’ai placardé des affiches dans tout le quartier. J’ai parlé à tous les voisins. Personne n’a rien vu. »
« Il faut engager des professionnels. Quelqu’un dont c’est le seul travail. Un détective privé. »
L’idée m’a d’abord semblé sortir d’un mauvais film policier. Mais le désespoir était un puissant moteur. « Tu en connais un ? Un bon ? »
Elias a hoché la tête. « Silas Grange. Un ancien de la criminelle. Il a la réputation d’être une teigne, un homme qui ne lâche rien. Mon frère a fait appel à lui il y a quelques années pour retrouver un débiteur. Il l’a retrouvé en une semaine, alors que la police le cherchait depuis six mois. »
« Donne-moi son numéro. »
Une heure plus tard, Silas Grange était assis dans mon salon. C’était un homme d’une cinquantaine d’années, avec des cheveux grisonnants coupés courts et des yeux gris perçants qui semblaient tout analyser. Il dégageait une aura de calme et de compétence qui, pour la première fois depuis des jours, m’a donné une fragile lueur d’espoir. Il n’a pas pris de notes sur un carnet, mais sur une tablette, ses doigts tapant rapidement et silencieusement.
« Racontez-moi tout, Madame Vance. Depuis le début. Ne laissez aucun détail de côté, même s’il vous semble insignifiant. »
Pendant plus de deux heures, je lui ai tout raconté. La dispute, mot pour mot. Le départ le lendemain matin. La chambre vide. Les appels aux amies, la visite au cimetière, le passage au commissariat. Je lui ai parlé de ses habitudes : l’église le mardi, le café avec ses amies le jeudi, ses promenades dans le parc de la Tête d’Or quand il faisait beau. Je lui ai même parlé de ce que la gouvernante avait mentionné, le fait que ma mère semblait “pensive” les jours précédant sa disparition.
Grange m’écoutait sans m’interrompre, son visage impassible. Quand j’ai eu fini, il est resté silencieux un moment.
« Je vais commencer par le commencement, » a-t-il finalement dit. « Je vais refaire votre parcours. Interroger les amies, le personnel de l’église, les serveurs du café. Je vais demander les bandes de surveillance de tout le quartier. C’est un travail de fourmi, mais c’est souvent là que se cache le détail qui change tout. » Il s’est levé. « Et une dernière chose, Madame Vance. Essayez de ne pas perdre espoir. J’ai vu des cas bien plus étranges se résoudre. »
Les jours suivants se sont transformés en semaines. Chaque soir, Grange m’appelait pour me faire un rapport. Ses rapports étaient précis, factuels, mais désespérément vides de résultats. Il avait vérifié les hôpitaux dans un rayon de 150 kilomètres. Il avait contacté ses confrères dans les villes voisines. Il avait analysé des heures de vidéosurveillance.
« J’ai une seule certitude, » m’a-t-il dit au bout de dix jours. « Votre mère a quitté la maison à pied, vers six heures du matin. Une caméra de rue au coin de votre avenue l’a filmée. Elle marchait d’un pas normal, en direction du centre-ville. Et puis, plus rien. C’est comme si elle s’était évaporée. »
Pendant ce temps, le monde des affaires continuait de tourner. Une négociation cruciale, préparée depuis plus d’un an, approchait à grands pas. Un voyage d’affaires à l’étranger, pour rencontrer des investisseurs qui pouvaient changer l’avenir de l’entreprise. Elias avait tout géré, mais il était temps pour moi de reprendre les rênes. Le vol était dans moins d’une semaine.
« Tu ne peux pas y aller, » m’a dit Elias, son visage grave. « Altha, tu n’es pas en état. Reportons. Ils comprendront. »
« Non, » ai-je répondu, ma voix plus dure que je ne le voulais. J’étais assise à mon bureau pour la première fois en deux semaines, une pile de dossiers intouchés devant moi. « Je ne peux pas reporter. Deux cents familles dépendent de cette entreprise, Elias. De ce contrat. Je ne peux pas tout laisser tomber. »
« Et ta mère ? » a-t-il demandé doucement.
Les larmes me sont montées aux yeux. « Et ma mère ? Que puis-je faire de plus en restant ici ? Attendre ? Devenir folle ? Grange est sur le coup. La police… fait ce qu’elle peut. Être ici ne la ramènera pas. Au moins, là-bas, je serai occupée. Je serai… utile. »
C’était une trahison. Partir maintenant, alors qu’elle était peut-être quelque part, seule, effrayée, ayant besoin de moi. Le mot “fille indigne” me brûlait l’esprit. Mais l’autre partie de moi, la femme d’affaires pragmatique que mon père avait formée, me disait que je devais y aller. C’était mon devoir. Toute ma vie avait été une question de devoir.
La veille du départ, j’ai fait ma valise dans un état second. Martha tournait autour de moi, les larmes aux yeux.
« Madame Altha, si… s’il y a des nouvelles ? »
J’ai attrapé ses mains. « Martha, je vous en supplie. Appelez-moi à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit. Si elle apparaît, s’il y a le moindre indice. Voici le numéro de Grange. S’il se passe quelque chose et que vous ne pouvez pas me joindre, appelez-le. »
Le jour du vol, je me suis sentie comme une automate. Elias m’attendait à l’aéroport. J’étais en retard. Le stress, la culpabilité, le manque de sommeil. En sortant du taxi, pressée de rejoindre le terminal, mon regard a été attiré par une silhouette assise sur une barrière en béton, près de l’entrée. Une jeune femme, peut-être trente ans, avec un bébé dans les bras.
Elle portait un manteau usé, trop grand pour elle. Ses cheveux étaient en désordre, mais son visage… son visage était d’une beauté surprenante, avec des traits fins et de grands yeux sombres. Le bébé, emmitouflé dans une fine couverture, dormait contre elle. Il faisait froid, et ils n’étaient clairement pas assez couverts. La plupart des gens passaient sans un regard. J’allais faire de même. J’étais en retard, le check-in allait fermer.
Mais je n’ai pas pu. L’image de cette femme et de son enfant, si vulnérables au milieu de la foule indifférente, m’a frappée en plein cœur. Et si c’était ma mère ? Si, en ce moment même, elle était assise sur un banc, perdue, seule, et que les gens passaient à côté d’elle sans la voir ?
J’ai fait demi-tour.
« Excusez-moi ? » ai-je demandé en m’approchant. « Est-ce que tout va bien ? »
La jeune femme a sursauté, levant vers moi un regard fatigué mais empreint d’une dignité silencieuse. Elle a instinctivement serré le bébé plus fort contre elle. « Oui, tout va bien, merci. »
« Vous avez un endroit où aller ? Il fait froid. »
Elle a hésité, son regard fuyant. « Pas pour le moment. Mais on va se débrouiller. »
À cet instant, une idée folle, impulsive, a germé dans mon esprit. Une idée qui n’avait aucun sens logique, mais qui me semblait être la seule chose juste à faire.
J’ai ouvert mon sac à main et j’ai sorti un trousseau de clés. Celles de la maison du lac. Une maison de famille où je n’allais presque plus, un endroit rempli de souvenirs heureux et douloureux.
« J’ai une maison au bord du lac, à une soixantaine de kilomètres d’ici, » ai-je dit. « Je pars en voyage pour un long moment. Trois mois, peut-être plus. La maison est vide. Prenez-les. Allez-y. »
Elle m’a regardée avec une incrédulité totale, comme si je lui parlais dans une langue étrangère. « Quoi ? Mais… pourquoi ? Vous ne me connaissez pas. »
« Ça n’a pas d’importance, » ai-je insisté en lui tendant les clés. « Vous avez un enfant. Il a besoin d’un toit. J’ai un toit qui ne sert à personne en ce moment. »
Le bébé s’est agité et a commencé à pleurer doucement. La mère s’est mise à le bercer, et j’ai vu ses mains trembler. De froid, de fatigue, ou des deux.
« Je… je ne peux pas accepter, » a-t-elle balbutié, les larmes aux yeux. « C’est trop. »
« S’il vous plaît, » ai-je dit, ma voix se brisant légèrement. « Faites-le pour moi. Ma mère a disparu. Je ne sais pas où elle est. Et je veux croire que si elle a froid, si elle a besoin d’aide, quelqu’un, quelque part, s’arrêtera pour l’aider. Comme je le fais pour vous maintenant. »
Lentement, sa main s’est tendue et a pris les clés.
« Merci, » a-t-elle murmuré. « Je m’appelle Sienna. Et lui, c’est Leo. »
« Altha, » me suis-je présentée. « Écoutez, je dois courir. » J’ai sorti mon téléphone et appelé Dante, mon chauffeur attitré. « Dante, vous êtes encore au parking ? Parfait. Une femme nommée Sienna et son bébé vous attendent devant l’entrée du terminal. Conduisez-les à la maison du lac. Et s’il vous plaît, arrêtez-vous en chemin et achetez-leur tout ce dont ils ont besoin. Des provisions, des vêtements pour le petit, des couches… Tout. »
Après avoir donné les dernières instructions, j’ai regardé Sienna. « On s’occupera de vous. »
« J’espère qu’ils retrouveront votre mère, » m’a-t-elle lancé alors que je m’éloignais.
J’ai hoché la tête, incapable de prononcer un mot de plus, et j’ai couru dans le terminal, le cœur à la fois lourd et étrangement plus léger.
J’ai trouvé Elias au comptoir d’enregistrement, l’air au bord de la crise de nerfs.
« Altha ! Il restait deux minutes ! Où étais-tu ? »
« Désolée, j’ai eu un contretemps, » ai-je dit en tendant mon passeport.
Pendant que l’agent s’occupait de mes bagages, Elias m’a dévisagée. « Quel genre de contretemps ? »
« J’ai donné les clés de la maison du lac à une sans-abri et son bébé. »
Elias s’est figé. « Tu as fait… quoi ? »
« Ils vont y vivre pendant mon absence, » ai-je répété calmement en prenant ma carte d’embarquement.
« Mais Altha, tu es folle ? » a-t-il chuchoté, horrifié. « Tu ne la connais pas ! Et si elle volait tout ? Si elle… »
« Je ne suis pas folle, Elias. J’ai juste senti que c’était la chose à faire. Il y avait de la peur dans ses yeux, mais pas de mensonge. Et le bébé… il avait froid. Comment aurais-je pu passer mon chemin ? »
Dans l’avion, alors que nous décollions, j’ai appuyé mon front contre le hublot froid. En bas, la ville s’éloignait, cette ville immense où ma mère était peut-être perdue. J’abandonnais les recherches. J’abandonnais ma mère. Mais j’avais aussi, peut-être, sauvé quelqu’un d’autre. C’était une bien maigre consolation, mais à ce moment précis, c’était la seule que j’avais.
Partie 3
L’avion a percé la couche de nuages, laissant derrière lui une ville où ma vie s’était brisée. Assise près du hublot, je regardais les lumières de Lyon s’amenuiser jusqu’à devenir un simple tapis d’étoiles artificielles. Chaque kilomètre qui me séparait de la France était un kilomètre de plus entre moi et ma mère, entre moi et le lieu de mon échec le plus cuisant. Elias, à côté de moi, avait sorti son ordinateur portable. Déjà, il était plongé dans les graphiques et les projections financières, son visage concentré sous la lumière bleutée de l’écran.
« Nous devrions revoir le point 7b de la présentation, » a-t-il suggéré, sa voix professionnelle tranchant avec le chaos qui régnait dans mon esprit. « Leurs analystes vont certainement attaquer sur les prévisions de croissance du marché asiatique. »
J’ai hoché la tête, un mouvement mécanique. « D’accord. Montre-moi. »
Les heures qui ont suivi ont été un ballet surréaliste. Je parlais de parts de marché, de stratégies de pénétration et de retour sur investissement, mais mes pensées étaient ailleurs. Elles étaient dans une chambre vide, près d’un téléphone qui ne sonnait pas. Elles étaient dans les allées froides d’un cimetière, sur le visage d’un sergent de police indifférent. Je jouais mon rôle à la perfection. Celui de la PDG, Altha Vance, la femme de fer qui dirigeait l’entreprise d’une main experte. C’était un masque que j’avais porté si longtemps qu’il faisait presque partie de ma peau. Mais cette fois, il me semblait lourd, fragile, prêt à se fissurer à la moindre pression.
Notre arrivée dans la métropole étrangère a été une transition sans heurt vers un autre décor de ma performance. Hôtel de luxe impersonnel, suite avec vue panoramique, bouquets de fleurs fraîches et corbeilles de fruits exotiques. Tout cela me semblait absurde, une opulence déconnectée de la réalité crue de ma vie. Les premières réunions se sont enchaînées. J’étais vive, précise, incisive. J’anticipais les questions, je parais les objections, je défendais notre projet avec une conviction qui impressionnait nos interlocuteurs. Elias me regardait avec un mélange d’admiration et d’inquiétude. Il voyait la performance, mais il sentait aussi la fêlure.
Le soir, quand la porte de ma suite se refermait, le masque tombait. Je me retrouvais seule avec mes fantômes. La première chose que je faisais, avant même de retirer mes chaussures, était d’appeler la maison. Martha répondait toujours à la première sonnerie, comme si elle campait à côté du téléphone.
« Martha ? Des nouvelles ? » demandais-je, le cœur battant à chaque fois.
Et chaque fois, la même réponse, murmurée d’une voix pleine de chagrin : « Non, Madame Altha. Aucune nouvelle. Le détective a appelé. Il dit qu’il vérifie une nouvelle piste, mais rien de concret. La police n’a rien non plus. Je suis tellement désolée, Madame. »
Après avoir raccroché, je restais immobile un long moment, le téléphone serré dans ma main. Le silence de la chambre d’hôtel était assourdissant. Je commandais un dîner que je touchais à peine. Je prenais de longues douches brûlantes, espérant que l’eau laverait la culpabilité qui me collait à la peau. Je m’allongeais sur le lit immense et je fixais le plafond, rejouant en boucle notre dernière dispute, analysant chaque mot, chaque intonation, me torturant avec des “et si”. Et si je n’avais pas crié ? Et si j’étais rentrée plus tôt ? Et si je l’avais prise dans mes bras au lieu de lui tourner le dos ?
Les semaines ont commencé à s’écouler, rythmées par ce rituel macabre. Le jour, j’étais la femme d’affaires invincible. La nuit, j’étais une fille qui avait perdu sa mère et qui se détestait pour cela.
Les négociations, que nous pensions conclure en trois mois, se sont avérées être un véritable parcours du combattant. Les investisseurs étaient méticuleux, prudents, presque paranoïaques. Chaque clause du contrat était disséquée, chaque chiffre contesté. Des semaines entières étaient consacrées à des points de détail sur la propriété intellectuelle ou les garanties bancaires. Des voyages supplémentaires ont été nécessaires : une semaine à Tokyo pour rencontrer un partenaire technologique, quatre jours à New York pour rassurer un conseil d’administration. Les trois mois se sont étirés, se transformant en quatre, puis en cinq.
Avec le temps, la nature de mon chagrin a changé. La panique aiguë des premiers jours, cette terreur constante qu’un appel allait m’annoncer le pire, s’est lentement muée en une douleur sourde, chronique. L’espoir, cette flamme fragile que j’avais entretenue au début, commençait à vaciller, menaçant de s’éteindre. Mes appels à Silas Grange se sont espacés. Il n’avait plus rien de nouveau à me dire. Il avait exploré toutes les pistes. Il était dans une impasse, et il a eu l’honnêteté de me le dire. L’affaire de la disparition de Béatrice Vance était en train de devenir un “cold case”, un de ces dossiers qui prennent la poussière sur une étagère.
J’ai commencé à faire mon deuil. Un deuil étrange, sans corps à pleurer, sans tombe sur laquelle me recueillir. J’ai accepté l’idée, avec une résignation qui me glaçait moi-même, que je ne la reverrais probablement jamais. Cette acceptation m’a rendue encore plus efficace au travail. Je me suis jetée dans les négociations avec une énergie nouvelle, l’énergie du désespoir. C’était la seule chose qui me restait, la seule chose que je pouvais contrôler. Si je ne pouvais pas sauver ma mère, au moins, je pouvais sauver l’héritage de mon père.
Pendant ce temps, la petite graine d’humanité que j’avais plantée à l’aéroport commençait à germer. J’avais demandé à Dante de prendre des nouvelles de Sienna de temps en temps. Ses messages étaient de petites bouffées d’air frais dans mon existence étouffante.
« Bonjour Madame Vance, » m’écrivait-il. « Juste pour vous dire que tout va bien à la maison du lac. Sienna est une femme formidable. Elle a trouvé un petit travail à l’épicerie du village. Le propriétaire la laisse venir avec le petit Leo. La maison est impeccable, elle en prend grand soin. »
Un autre message, quelques semaines plus tard : « Le petit Leo a fait ses premiers pas ! Sienna était si heureuse, elle a pleuré de joie. Elle vous remercie encore chaque jour. »
Ces messages étaient doux et amers. Ils me rappelaient qu’un acte de bonté pouvait porter ses fruits, mais ils soulignaient aussi l’ironie tragique de ma situation : j’avais offert un foyer à une inconnue, alors que le mien était brisé et vide.
Finalement, après presque six mois d’une bataille acharnée, le jour de la victoire est arrivé. Dans une salle de conférence au sommet d’un gratte-ciel, les stylos ont crissé sur le papier. Les contrats étaient signés. Des poignées de main fermes ont été échangées, des sourires de circonstance affichés. Le champagne a été sabré. C’était fait. L’entreprise avait sécurisé son avenir pour la prochaine décennie. C’était le plus grand succès de ma carrière.
Elias était euphorique. « Tu l’as fait, Altha ! Tu as été incroyable ! Il y a eu des moments où j’ai cru que nous allions tout perdre, mais tu les as retournés. C’est une victoire historique. »
Je souriais, je remerciais, je jouais mon rôle. Mais à l’intérieur, je ne ressentais rien. Pas de joie, pas de fierté. Seulement un vide immense et une fatigue abyssale. L’adrénaline qui m’avait portée pendant six mois s’était évaporée, me laissant face à la réalité. La bataille était gagnée, mais la guerre, la vraie, celle que je menais contre moi-même, était perdue depuis longtemps.
Le vol de retour a été silencieux. Elias, sentant mon humeur, n’a pas insisté. Il dormait, le visage apaisé. Moi, je regardais les nuages défiler, mon esprit vide. Revenir n’était pas une libération. C’était retourner sur les lieux du crime, retourner dans cette maison hantée par l’absence.
Lorsque nous avons atterri à Lyon-Saint Exupéry, le ciel était gris et bas, à l’image de mon âme. En récupérant nos valises, Elias m’a posé la question qui flottait dans l’air.
« Alors, tu vas directement à la maison ? Ou… ? »
J’ai froncé les sourcils. « Ou quoi ? »
« La maison du lac, » a-t-il dit doucement. « Tu avais dit que… »
C’était vrai. J’avais presque oublié. Sienna et Leo. Mes “invités”. Pendant six mois, ils avaient été une pensée lointaine, une note en bas de page de mon drame personnel. Soudain, l’idée de rentrer dans ma maison de Lyon, avec sa chambre vide et ses souvenirs douloureux, m’est apparue insupportable.
« Non, » ai-je dit, prenant une décision soudaine. « Non, je ne rentre pas tout de suite. Je vais au lac. Je veux… je veux voir comment ils vont. »
C’était une excuse, bien sûr. Une façon de retarder l’inévitable confrontation avec ma propre solitude. Elias a semblé comprendre. Il a hoché la tête, m’a serrée maladroitement dans ses bras – un geste rare de sa part – et m’a souhaité bon courage avant de héler un taxi.
J’ai appelé Dante. Vingt minutes plus tard, sa voiture noire et familière s’est garée devant le terminal. Son visage s’est illuminé en me voyant.
« Madame Vance ! Quel plaisir de vous revoir ! Les négociations se sont bien passées ? »
« Très bien, Dante, merci, » ai-je répondu avec un sourire fatigué. « Fatiguée, mais le résultat en valait la peine. Conduisez-moi à la maison du lac, s’il vous plaît. »
« Au lac ? Pas à la maison en ville ? » a-t-il demandé, surpris.
« Non. Je veux voir comment vont nos invités. Alors, comment vont-ils ? Vraiment ? »
Le visage de Dante s’est attendri. « Oh, vous n’allez pas en croire vos yeux, Madame. Sienna est une perle. Elle est travailleuse, discrète, et elle a un cœur en or. Et le petit… ce n’est plus un bébé ! Il court partout maintenant. Un vrai petit diable plein d’énergie. Il doit avoir… quoi, un an et demi maintenant ? Le temps passe si vite. »
Pendant que nous roulions, la ville tentaculaire a laissé place aux banlieues, puis à la campagne verdoyante. Les paysages familiers de mon enfance défilaient derrière la vitre. Chaque virage, chaque arbre, chaque clocher de village était associé à un souvenir avec mon père, avec ma mère. Des étés insouciants, des pique-niques au bord de l’eau. Ces souvenirs, autrefois doux, étaient maintenant empreints d’une nostalgie douloureuse. Je regardais ce paysage comme si c’était la dernière fois, acceptant intérieurement que ma mère faisait désormais partie de ce passé révolu. Le rapport de Silas Grange était devenu un lointain souvenir. La police avait classé l’affaire. Il ne restait que le vide.
Alors que nous approchions du lac, une étrange sensation a commencé à m’envahir. La route de terre, le portail en bois, les grands pins qui bordaient l’allée… tout était pareil, et pourtant, quelque chose était différent.
La maison est apparue au détour du dernier virage. Et j’ai freiné intérieurement. Ce n’était plus la maison endormie et un peu mélancolique que j’avais laissée. Des fleurs colorées et éclatantes de santé débordaient des parterres. Les volets, autrefois d’un bleu un peu passé, avaient été repeints d’un bleu lavande frais et lumineux. Des rideaux blancs et légers flottaient aux fenêtres ouvertes. La maison avait l’air vivante. Habitée. Heureuse.
« Vous voyez ? » a dit Dante avec un sourire satisfait. « Sienna a des doigts de fée. Elle a redonné vie à cet endroit. »
Il a garé la voiture. Je suis sortie, mes jambes un peu tremblantes. Je respirais l’air pur, chargé de l’odeur des pins et de la terre humide. J’ai fait le tour de la voiture, ma valise à la main, et je me suis dirigée vers le perron. Alors que je m’apprêtais à monter les marches, un son a arrêté mon geste.
Un rire.
Un rire cristallin, joyeux, sans équivoque. Le rire d’un enfant.
Il venait du jardin, derrière la maison. Poussée par la curiosité, j’ai contourné le bâtiment, mes pas se faisant plus lents, plus hésitants. J’ai longé le mur de pierre, et la scène s’est dévoilée à moi.
Au fond du jardin, près du petit étang où nous nourrissions les canards quand j’étais petite, se trouvait le vieux kiosque en bois que mon père avait construit. Et dans le kiosque, une scène baignée par la douce lumière de l’après-midi.
Assise dans un fauteuil en osier, il y avait une femme âgée. Elle portait une robe d’été claire et un chapeau de paille. Sur ses genoux, un jeune enfant aux boucles sombres se tenait assis, gazouillant de plaisir. La femme lui montrait quelque chose du doigt, en direction de l’étang, et lui parlait d’une voix douce et enjouée. L’enfant riait aux éclats, applaudissant avec ses petites mains.
Mon cerveau a mis plusieurs secondes à traiter l’information. J’ai regardé la scène comme si c’était une peinture, un tableau irréel. Mon cœur a cessé de battre. Le sol a semblé se dérober sous mes pieds. La valise a glissé de ma main et est tombée lourdement sur l’herbe, dans un bruit sourd que personne n’a entendu.
Je connaissais cette femme.
Je connaîtrais cette silhouette, ce profil, cette façon de pencher la tête, entre mille. C’était impossible. C’était un miracle. C’était une hallucination due à la fatigue.
« Maman… ? »
Le mot est sorti de ma bouche comme un souffle, un murmure à peine audible.
La femme dans le kiosque a levé la tête. Son regard a croisé le mien. Ses yeux… C’étaient ses yeux. Les mêmes yeux bruns et profonds qui m’avaient regardée avec colère il y a six mois. Mais l’expression n’était pas la même. Il n’y avait pas de colère. Il n’y avait pas de reconnaissance. Il n’y avait qu’une curiosité douce et polie, le genre de regard qu’on adresse à un étranger.
Elle a légèrement incliné la tête, un sourire aimable flottant sur ses lèvres. « Pardon, on se connaît ? »
Le monde s’est arrêté. Le temps s’est figé. Ces quelques mots, prononcés avec une sincérité désarmante, ont eu l’effet d’un coup de poignard en plein cœur. C’était pire qu’une dispute. Pire que l’absence. Pire que la mort. C’était elle, et en même temps, ce n’était plus elle. Mon miracle venait de se transformer en mon pire cauchemar.
Mes jambes ont refusé de me porter. J’ai senti mes genoux fléchir. J’ai dû m’agripper au coin du mur de la maison pour ne pas m’effondrer. Ma respiration était courte, saccadée. Je ne comprenais pas. Que se passait-il ?
C’est à ce moment précis que la porte arrière de la maison s’est ouverte. Sienna est apparue, un grand plat à la main, un sourire radieux sur le visage.
« Oh, Altha ! Vous êtes de retour ! Bienvenue à la maison ! » a-t-elle lancé joyeusement.
Elle s’est dirigée vers le kiosque, mais s’est arrêtée en voyant mon visage, mon état de choc. Son sourire s’est effacé. « Altha ? Est-ce que ça va ? Vous êtes toute pâle. »
Je n’ai pas pu répondre. J’ai simplement levé une main tremblante et j’ai pointé le doigt en direction du kiosque, en direction de la femme qui me regardait toujours avec cette curiosité perplexe. Ma voix est sortie, étranglée, brisée.
« Sienna… cette femme… Comment… ? »
J’ai pris une inspiration, rassemblant le peu de force qu’il me restait.
« Cette femme… C’est ma mère. »
Partie 4
Le monde autour de moi s’est dissous dans un brouillard indistinct. Les sons du jardin – le chant des oiseaux, le clapotis de l’eau, le rire de l’enfant – me parvenaient comme à travers une épaisse couche de coton. Seuls trois mots, prononcés par Sienna, ont réussi à percer le chaos de mes pensées : « C’est ma mère. »
Le visage de Sienna a traversé une gamme d’émotions en une fraction de seconde : l’incompréhension, la stupeur, puis une horreur absolue. Le grand plat de soupe qu’elle tenait a vacillé dangereusement dans ses mains, et elle l’a reposé précipitamment sur la table du kiosque avec un bruit sourd. Son regard faisait des allers-retours frénétiques entre mon visage décomposé et celui, serein et interrogateur, de ma mère.
« Votre… votre mère ? » a-t-elle balbutié, comme si les mots eux-mêmes n’avaient aucun sens. « Mais… comment ? Je… je ne savais pas. Mon Dieu, Altha, je suis tellement désolée. »
Pendant ce temps, Béatrice, ma mère, nous observait avec une curiosité polie, comme on regarde une scène de théâtre un peu surprenante. Le petit Leo, sentant la tension, s’est agité sur ses genoux. Elle a immédiatement reporté son attention sur lui, lui caressant les cheveux d’un geste doux et apaisant. « Chut, mon trésor, tout va bien, » a-t-elle murmuré.
Ce geste, cette tendresse adressée à un autre, a été le coup de grâce. Mes jambes ont cédé. Je me suis affalée sur le banc le plus proche, la tête entre les mains, le souffle court. J’essayais de respirer, mais l’air semblait refuser d’entrer dans mes poumons. C’était elle. Elle était vivante. Elle allait bien. C’était le miracle que j’avais espéré, que j’avais prié d’obtenir pendant six mois de nuits blanches et de journées de désespoir. Mais le miracle était empoisonné. Elle était là, et en même temps, elle était à des millions de kilomètres.
Sienna s’est précipitée à mes côtés, posant une main tremblante sur mon épaule. « Altha, s’il vous plaît, dites quelque chose. Je vous jure que je ne savais pas. Jamais je n’aurais imaginé… »
J’ai relevé la tête, mes yeux noyés de larmes rencontrant les siens. « Comment ? » ai-je réussi à articuler, ma voix n’étant qu’un murmure rauque. « Racontez-moi. Comment est-elle arrivée ici ? »
Sienna a pris une profonde inspiration, s’asseyant en face de moi, les mains jointes sur ses genoux comme pour se donner une contenance. « C’était quelques jours après mon arrivée. Quatre ou cinq jours, je crois. J’étais partie me promener avec Leo le long de la rivière, un peu plus bas. Il y a un petit pont de pierre. Et je l’ai vue. »
Elle a fait une pause, son regard se perdant dans le souvenir. « Elle était debout au milieu de la route. Elle regardait autour d’elle, complètement perdue. Elle portait des vêtements de ville, mais ils étaient un peu froissés, et elle avait l’air… effrayée. J’ai d’abord pensé à passer mon chemin, j’avais peur, avec le bébé. Mais il y avait quelque chose dans son regard… une telle détresse. Je me suis approchée et je lui ai demandé si elle avait besoin d’aide. »
J’écoutais, le cœur battant à tout rompre, essayant de visualiser la scène. Ma mère, seule, perdue sur une route de campagne.
« Elle m’a regardée avec des yeux vides, » a continué Sienna, sa voix baissant d’un ton. « Et elle m’a demandé : “Où est la maison ? Je cherche la maison.” Je lui ai demandé quelle maison, bien sûr. Et là, elle m’a donné l’adresse. Cette adresse. L’adresse de cette maison. J’étais abasourdie. Je lui ai dit que je vivais ici, que je pouvais la raccompagner. Nous avons marché lentement, elle s’appuyait sur mon bras. »
Sienna s’est tournée vers ma mère, qui était maintenant en train de faire des grimaces à Leo pour le faire rire. « Quand nous sommes arrivées devant le portail, elle s’est arrêtée. Et elle a commencé à pleurer. Des larmes silencieuses qui coulaient sur ses joues. Elle a dit : “Je connais cet endroit. J’étais ici. Nous étions ici, avec Langston.” Elle n’arrêtait pas de répéter ce nom. Langston. »
« Langston, » ai-je répété, le nom de mon père me faisant l’effet d’une brûlure. « C’était mon père. Il est mort il y a trente ans. »
« Je comprends mieux maintenant, » a murmuré Sienna. « Elle vit dans le passé. Elle se souvient de lui, elle se souvient de cette maison telle qu’elle était, peut-être, il y a des décennies. Mais tout ce qui s’est passé depuis… c’est comme si ça avait été effacé. J’ai essayé de lui poser des questions. Sur sa famille, sur sa vie. Elle m’a parlé de son mari, de son travail de jeune femme – elle était enseignante, n’est-ce pas ? Mais de vous… d’une fille… rien. Pas un mot. C’est un trou noir. »
Un trou noir. Ma propre existence, effacée de la mémoire de ma mère. J’ai essuyé mes larmes avec rage. La tristesse laissait place à une détermination glaciale. « Il faut voir un médecin. Un spécialiste. C’est une amnésie. Peut-être qu’elle est tombée, qu’elle s’est cogné la tête. »
« Je l’ai emmenée chez le médecin du village, une semaine après l’avoir trouvée, » a avoué Sienna. « Il m’a dit qu’il fallait faire des examens, un scanner, pour comprendre. Mais elle a paniqué. Elle a une peur bleue des hôpitaux. Elle a refusé catégoriquement. Je ne pouvais pas la forcer. J’étais une étrangère, après tout. Je ne savais pas quoi faire. »
« Ce n’est pas grave, » ai-je dit, reprenant le contrôle, mon cerveau de chef d’entreprise se remettant en marche. « Je vais m’en occuper. Je vais faire venir le meilleur neurologue de la région ici. Nous ferons tous les tests nécessaires. Nous allons découvrir ce qui s’est passé. »
Nous sommes restées silencieuses un moment, le seul son étant les gazouillis de Leo et la voix douce de ma mère lui racontant une histoire de canetons. Je ne pouvais pas détacher mon regard d’elle. Elle semblait si paisible, si heureuse dans sa bulle de passé. Un bonheur dont j’étais totalement exclue.
« Alors… tout ce temps, » ai-je finalement demandé, « elle a vécu ici. Avec vous. »
« Oui, » a confirmé Sienna. « Je ne pouvais pas la laisser. Elle était si vulnérable. J’ai décidé que je resterais avec elle jusqu’à ce que… jusqu’à ce que quelqu’un de sa famille soit retrouvé. Je n’aurais jamais pu imaginer que c’était votre mère. J’ai placardé quelques affiches dans le village, avec sa photo, mais personne ne l’a reconnue. Je n’ai pas pensé à contacter la police dans une autre région, j’ai cru qu’elle venait des environs… »
« Et comment avez-vous vécu ? De quoi ? » ai-je demandé, me souvenant des messages de Dante.
« J’ai trouvé ce petit travail à l’épicerie. Le salaire n’est pas énorme, mais ça nous suffisait, pour la nourriture. Votre maison est confortable, il y a tout ce qu’il faut. Et Béatrice… elle m’aidait. Elle faisait le ménage, elle préparait des repas extraordinaires. Elle est une cuisinière incroyable, vous savez, » a-t-elle ajouté avec un petit sourire. « Et elle s’occupait de Leo quand je travaillais. Il l’adore. Il l’appelle “mamie”. »
Mamie. Ce mot a été un nouveau coup de poignard. Elle ne se souvenait pas de sa propre fille, mais elle était devenue la grand-mère d’un enfant étranger. Une nouvelle vague de larmes a menacé de déborder.
« Altha, » a dit Sienna, sa voix pleine d’empathie. « Je suis tellement, tellement désolée. Si j’avais su, je vous aurais contactée immédiatement. »
J’ai secoué la tête, attrapant sa main. « Non, Sienna. Ne soyez pas désolée. Vous n’êtes coupable de rien. Au contraire. Vous l’avez sauvée. Vous lui avez donné un abri quand elle était perdue. Vous avez pris soin d’elle. Vous avez fait ce que personne d’autre n’a fait. Merci. Du plus profond de mon cœur, merci de ne pas avoir abandonné ma mère. »
Les larmes sont alors montées aux yeux de Sienna. « C’est vous qui m’avez sauvée la première, Altha. Vous et Leo. Vous nous avez donné un toit quand nous n’avions absolument rien. Vous ne nous connaissiez pas, mais vous nous avez fait confiance. Je ne pouvais pas, à mon tour, abandonner une femme âgée qui avait besoin d’aide. C’était la seule chose juste à faire. »
Nous nous sommes serrées dans les bras l’une de l’autre, deux femmes que tout opposait mais qui venaient de se trouver un lien indestructible. Nous pleurions toutes les deux, de soulagement, de tristesse, de bonheur et de toute la complexité des émotions qui nous submergeaient.
Après un moment, je me suis reculée. « Sienna… ce n’est pas de mes affaires, et vous n’êtes pas obligée de répondre. Mais… comment vous êtes-vous retrouvée à la rue ? Avec un enfant si jeune ? Qu’est-il arrivé ? »
Sienna a essuyé ses larmes et a pris une profonde inspiration, son regard se durcissant légèrement. « J’étais mariée. À un homme riche et puissant, Richard. Je l’ai rencontré quand je travaillais comme comptable junior dans son entreprise. Il était charmant, charismatique, généreux. Il m’a courtisée comme dans un conte de fées. Je suis tombée éperdument amoureuse. »
Elle s’est tue, et j’ai vu passer une ombre sur son visage. « Le mariage a été somptueux. Il m’a offert un appartement magnifique, une voiture, des vêtements de créateurs. Je vivais un rêve. Mais après la naissance de Leo, le rêve a viré au cauchemar. Il est devenu jaloux. Jaloux de l’attention que je portais au bébé. Il disait que je le négligeais. Et puis… il a commencé à être violent. »
« Oh mon Dieu, » ai-je soufflé, horrifiée.
« Au début, c’était une gifle, “pour me remettre les idées en place”. Puis ça a été de plus en plus fréquent, de plus en plus violent. Il contrôlait tout. Mes appels, mes sorties. Je n’avais plus le droit de voir mes amis. Mes parents sont décédés, et mon seul frère vit en Australie. J’étais complètement isolée. Et j’avais peur. Peur qu’un jour, il me tue. Ou pire, qu’il s’en prenne à Leo. »
Son récit me glaçait le sang. « J’ai commencé à économiser de l’argent en secret. Des petites sommes, que je cachais dans une boîte de chaussures. J’ai mis six mois à rassembler assez pour un billet de bus et de quoi tenir quelques jours. Un matin, pendant qu’il était au travail, j’ai tout pris : Leo, le sac à langer, et ma petite boîte. J’ai couru à la gare routière et j’ai pris le premier bus qui partait, sans même regarder la destination. Je voulais juste être le plus loin possible. Et c’est comme ça que j’ai atterri à Lyon. Et que je vous ai rencontrée. »
J’ai serré sa main plus fort. « Est-ce qu’il vous cherche ? »
« Je ne sais pas. Probablement. C’est pour ça que le travail à l’épicerie était parfait. Le propriétaire m’a payée en espèces, il ne m’a pas déclarée. Richard ne pouvait pas me retrouver via les systèmes administratifs. »
Une idée claire, un plan d’action, a commencé à se former dans mon esprit. C’était ma façon de gérer les crises : agir.
« Sienna, » ai-je dit, mon ton reprenant l’assurance que je lui avais perdue. « Je pense qu’après tout ce que nous avons traversé, nous pouvons nous tutoyer. »
Un petit sourire a éclairé son visage. « D’accord, Altha. »
« J’ai une proposition à te faire. Je veux t’offrir un vrai travail dans mon entreprise. Un poste de comptable, avec un contrat officiel et un bon salaire. Tu as les compétences. »
« Mais… » a-t-elle commencé.
« Pas de mais, » l’ai-je interrompue fermement. « Tu as sauvé ma mère. Tu as pris soin d’elle alors que j’étais à l’autre bout du monde. Je te dois bien plus que ça. C’est la moindre des choses. Et ce n’est pas tout. Je veux que vous veniez tous vivre avec moi, à Lyon. Maman, toi, et Leo. J’ai une grande maison, il y a assez de place pour tout le monde. Leo sera mieux en ville. Il y aura de bons médecins, des crèches, des écoles. »
Sienna me regardait avec des yeux ronds, totalement abasourdie. « Altha… c’est trop. Tu as déjà tant fait pour nous. »
« Ce n’est pas trop. C’est ce qui est juste, » ai-je affirmé. « Maman sera avec moi, sous surveillance médicale. Tu auras un travail stable et un environnement sûr. Nous engagerons une nounou pour Leo pendant que tu seras au bureau. Et quand il sera plus grand, il ira dans une bonne école. Nous serons tous ensemble. Comme… comme une famille. »
« Une famille, » a répété Sienna, et cette fois, les larmes qui coulaient sur ses joues étaient des larmes de pure joie. « J’ai rêvé d’une vraie famille depuis si longtemps. »
Dès le lendemain, j’ai fait venir à la maison du lac le professeur Dubois, le neurologue le plus réputé de la région. C’était un homme âgé, à l’air bienveillant mais au regard perçant. Il a passé plus de deux heures avec ma mère. Il lui a parlé, lui a posé des questions simples sur son passé lointain, a testé ses réflexes. Ma mère, charmée, a joué le jeu sans se rendre compte qu’elle était examinée.
Plus tard, le docteur Dubois m’a prise à part. « D’après les symptômes et le caractère soudain de la disparition, il est quasi certain que votre mère a subi un AIT, un Accident Ischémique Transitoire. C’est ce qu’on appelle communément un “mini-AVC”. »
Mon cœur s’est serré. « Un AVC ? Mais elle semble en pleine forme physique. »
« C’est la nature d’un AIT, » a-t-il expliqué. « L’obstruction d’une artère cérébrale est temporaire. Il n’y a donc souvent pas de séquelles physiques majeures, comme une paralysie. Par contre, les conséquences cognitives peuvent être dévastatrices. Dans le cas de votre mère, l’ischémie a dû toucher une zone très spécifique du cerveau, probablement l’hippocampe et les lobes temporaux, qui sont cruciaux pour la consolidation de la mémoire à long terme et la mémoire autobiographique récente. »
« Est-ce que… est-ce qu’elle me reconnaîtra un jour ? » ai-je demandé, la voix tremblante.
Le docteur a eu un regard compatissant. « Je ne peux pas vous le promettre, Altha. Le cerveau est un organe d’une complexité infinie, avec une capacité de résilience, ce qu’on appelle la plasticité neuronale, qui nous surprend parfois. Il arrive que la mémoire revienne, par bribes, ou parfois complètement. Mais il arrive aussi que les dommages soient permanents. »
Il a sorti un carnet et a commencé à écrire. « Je vais lui prescrire un traitement pour fluidifier le sang et des nootropiques pour stimuler l’activité cérébrale. Mais le plus important ne se trouve pas dans ces pilules. Il se trouve dans son environnement. Entourez-la d’objets familiers. Montrez-lui des photos, même si elle ne les reconnaît pas. Racontez-lui des histoires de votre vie commune. Parlez-lui. L’amour et la patience sont les meilleurs des traitements. Il faut stimuler son cerveau, créer de nouvelles connexions, ou réveiller les anciennes. Mais ne la brusquez pas. Soyez patiente. »
Une semaine plus tard, nous avons quitté la maison du lac. Le retour à Lyon a été étrange. La grande maison, autrefois synonyme de solitude et de silence, était maintenant remplie de nouveaux bruits. Les rires de Leo, les conversations entre Sienna et ma mère. J’ai installé Sienna et Leo dans une aile de la maison, leur créant un véritable petit appartement privé pour qu’ils aient leur indépendance. Sienna a commencé son nouveau travail au siège de l’entreprise. Elle s’est révélée être une employée exceptionnelle, rigoureuse et intelligente. Même Elias, initialement méfiant, a dû admettre que son embauche était une excellente décision.
Ma nouvelle vie a commencé. Une vie que je n’aurais jamais pu imaginer. Chaque soir, en rentrant du travail, je trouvais ma mère assise dans le salon, jouant avec Leo. Elle l’appelait “son petit rayon de soleil”. Elle me saluait avec un sourire aimable, mais distant : « Bonsoir, Altha. Vous avez passé une bonne journée ? »
C’était une torture et une bénédiction. Je l’avais avec moi, mais elle me parlait comme à sa patronne ou à sa logeuse.
Suivant les conseils du docteur, j’ai commencé mon lent travail de reconstruction. Chaque week-end, je sortais les vieux albums photo.
« Regarde, Maman. Ça, c’est nous, au bord de la mer, en 1985. Tu te souviens de cette robe ? »
Elle regardait la photo, un léger froncement de sourcils sur son visage. « C’est une jolie robe, » disait-elle. Mais il n’y avait aucune étincelle de reconnaissance.
Je lui ai fait écouter les disques de Charles Aznavour qu’elle adorait. J’ai préparé la tarte aux pommes de sa propre recette. Chaque tentative était un espoir, et chaque échec une petite déception.
Et puis, un jour, trois mois après notre retour, un premier miracle s’est produit. Nous regardions un album photo. Je lui montrais une photo de son amie Élisabeth et d’elle, riant aux éclats.
« Elle a un rire communicatif, votre amie, » a dit ma mère.
« Elle s’appelle Élisabeth, » ai-je rappelé pour la centième fois.
Ma mère a fixé la photo. Et puis, elle a dit, très doucement : « Élisabeth… Elle adorait mes financiers aux amandes. »
Je me suis figée. Mon cœur a fait un bond. C’était la première fois. La première brèche dans le mur de l’amnésie. Une association. Un souvenir, aussi infime soit-il. J’ai retenu mes larmes de joie. « Oui, Maman. Elle les adorait. »
À partir de ce jour, les brèches sont devenues plus fréquentes. Des petits éclats de mémoire qui refaisaient surface. Le nom d’une rue. Le goût d’un plat. Le refrain d’une chanson. C’était un puzzle dont les pièces revenaient, une par une, dans le désordre. Le passé lointain était intact. Le présent immédiat s’enregistrait. Mais les trente années du milieu, ma vie d’adulte, restaient un immense brouillard.
Le vrai miracle est arrivé un soir d’hiver, presque un an après son retour. J’étais rentrée tard, épuisée par une longue journée. J’ai trouvé ma mère dans la cuisine, en train de préparer une tisane, comme elle le faisait si souvent autrefois.
« Bonsoir, Maman, » ai-je dit machinalement.
Elle s’est retournée. Elle tenait deux tasses à la main. Elle m’a regardée. Et cette fois, son regard était différent. La politesse distante avait disparu, remplacée par une chaleur, une tendresse infinie.
« Altha, ma fille, » a-t-elle dit, sa voix légèrement tremblante. « Tu as l’air fatiguée. Assieds-toi. Je t’ai préparé une tisane. »
Les tasses ont tremblé dans ses mains. Mes propres jambes tremblaient. Je n’ai pas pu répondre. J’ai simplement fondu en larmes, des larmes de soulagement qui emportaient des mois de douleur et d’incertitude. Elle s’est approchée et m’a prise dans ses bras. C’était le même câlin, la même odeur, la même chaleur que dans mon enfance.
« Je suis là, ma chérie, » a-t-elle murmuré dans mes cheveux. « Je suis là. Pardonne-moi d’avoir mis si longtemps à retrouver le chemin. »
Sa mémoire n’est jamais revenue complètement. Les trente dernières années de sa vie restaient un paysage flou, avec quelques sentiers éclairés mais de vastes zones d’ombre. Elle ne se souvenait pas de notre dispute. Elle ne se souvenait pas de sa disparition. Mais cela n’avait plus d’importance. L’essentiel était revenu. Le lien. L’amour. Elle savait qui j’étais. J’étais sa fille.
Aujourd’hui, nous vivons toutes les quatre dans cette grande maison. Une famille improbable, née des cendres d’un drame. Sienna est devenue mon bras droit dans l’entreprise, et plus important encore, ma plus proche amie, ma sœur de cœur. Leo, avec ses rires, a chassé tous les fantômes de cette maison. Et ma mère, elle a trouvé un nouveau rôle qui la comble de joie : celui d’une grand-mère aimante. Parfois, je la surprends en train de regarder Sienna et moi discuter, un sourire tendre sur les lèvres. Je n’ai pas eu la vie que j’avais imaginée, ni celle que mes parents avaient voulue pour moi. J’ai eu une vie différente. Une vie plus compliquée, plus douloureuse, mais finalement, infiniment plus riche et plus vraie. J’ai appris que la famille n’est pas toujours une question de sang, mais une question de cœur. Et pour la première fois depuis trente ans, en rentrant le soir, je ne me sens plus seule. Je me sens chez moi.