Partie 1
Je suis assise ici, dans le silence assourdissant de notre appartement lyonnais, le tic-tac de l’horloge du salon scandant chaque seconde qui s’étire en une éternité. Dehors, la vie continue. Les bruits de la ville, les klaxons lointains, les rires des étudiants qui sortent du bar en bas de la rue… tout me semble appartenir à un autre monde, une autre réalité à laquelle je n’ai plus accès. La lumière dorée de la fin d’après-midi traverse les grandes fenêtres et dessine des rectangles lumineux sur le parquet, mais elle n’apporte aucune chaleur. C’est un froid glacial qui s’est emparé de moi, un froid qui ne vient pas de la météo, mais des profondeurs de mon âme.
Mon regard se perd sur la tasse de thé posée devant moi, sur la table basse. La vapeur a cessé de s’en échapper depuis longtemps. Elle est aussi froide que le reste. À côté, notre photo de mariage trône dans son cadre en argent. Nous sourions, jeunes, naïfs, persuadés que l’avenir nous appartenait. J’étais si fière de nous, de ce que nous avions construit. Une vie simple, un amour que je croyais solide comme le roc. Chaque objet dans cet appartement, chaque livre sur l’étagère, chaque coussin sur le canapé, est une relique d’un passé qui me paraît désormais factice. Un décor de théâtre.
Une sensation familière, une vieille connaissance que j’avais réussi à tenir à distance pendant des années, remonte le long de ma colonne vertébrale. C’est l’ombre d’un traumatisme ancien, une peur viscérale que je croyais avoir domptée. Elle me murmure à l’oreille que le sol peut se dérober à tout moment, que la confiance est une illusion pour les enfants. Je serre les poings si fort que mes ongles s’enfoncent dans mes paumes. J’avais oublié cette sensation. La douleur physique est presque un soulagement, une distraction face à la tempête qui fait rage en moi. J’avais bâti des murs si hauts autour de cette vieille blessure, mais il n’a fallu qu’une seule journée pour que tout s’effondre.
Tout a basculé ce matin. C’était un mardi ordinaire. Le ciel était d’un bleu insolent, le café avait le même goût que tous les autres jours, et le baiser qu’il a déposé sur mon front avant de partir travailler était, en apparence, le même que celui de la veille. Rien ne laissait présager le cataclysme. Je me souviens avoir arrosé les plantes sur le balcon, fredonnant une chanson qui passait à la radio. J’avais prévu de faire un gratin dauphinois pour le dîner, son plat préféré. J’étais heureuse, ou du moins, je vivais dans l’illusion confortable du bonheur.
C’est vers midi que tout a commencé, avec l’arrivée de cette lettre. Une enveloppe kraft, banale, sans nom d’expéditeur, juste mon nom et mon adresse écrits à la main, d’une écriture nerveuse et presque illisible. Je l’ai ouverte sans méfiance, pensant à une publicité ou une erreur. Mais à l’intérieur, il n’y avait pas de facture, pas de prospectus. Juste une seule feuille de papier, pliée en quatre. Et sur cette feuille, quelques lignes qui ont suffi à faire exploser mon univers.
Mon cœur s’est mis à battre à tout rompre, un tambour affolé dans ma poitrine. Mes mains sont devenues moites. J’ai relu la lettre, encore et encore, espérant une erreur, une mauvaise blague. Mais les mots restaient là, gravés à l’encre noire, implacables. Le monde autour de moi est devenu flou, les sons se sont étouffés, comme si j’étais sous l’eau. Le souffle coupé, j’ai attrapé mon téléphone. Je devais l’appeler. Je devais entendre sa voix. Je devais lui demander ce que cela signifiait.
Le premier appel est allé directement sur sa messagerie. “Bonjour, vous êtes bien sur le répondeur de…”. J’ai raccroché avant la fin. Une boule d’angoisse a commencé à se former dans ma gorge. C’est normal, me suis-je dit. Il est en réunion. Il est occupé. Il me rappellera. Mais les minutes passaient, et chaque tic-tac de l’horloge était un coup de marteau sur mes nerfs à vif. J’ai essayé de me raisonner, de me calmer, mais la panique était une marée montante, impossible à contenir. Les mots de la lettre dansaient devant mes yeux, se moquant de ma naïveté, de ma confiance aveugle.
J’ai arpenté l’appartement, incapable de rester en place, la lettre froissée dans ma main. Chaque objet familier me semblait soudain étranger, menaçant. Le canapé où nous nous blottissions devant les films, la cuisine où nous préparions nos repas en riant, la chambre qui abritait nos nuits… tout était souillé. J’ai senti la colère monter, une rage brûlante qui a remplacé la peur. Comment était-ce possible ? Après toutes ces années, après tout ce que nous avions partagé.
Finalement, vers quatorze heures, j’ai reçu un message. Pas un appel. Un simple texto. “Je ne peux pas parler. Tout va bien. On discute ce soir. Je t’aime.”

“Je t’aime.” Ces deux mots, qui avaient été le pilier de ma vie, sonnaient désormais faux, creux. C’était comme une insulte. Mon sang s’est glacé. Il mentait. Je le savais. Je le sentais dans chaque fibre de mon être. Ce n’était pas le message d’un homme occupé. C’était le message d’un homme qui fuyait.
La journée s’est écoulée dans une brume irréelle. J’ai annulé mes rendez-vous, prétextant une migraine. Je ne pouvais parler à personne. Quels mots aurais-je pu utiliser, de toute façon ? Comment expliquer que le sol venait de s’ouvrir sous mes pieds ? Alors j’ai attendu. J’ai attendu son retour, assise dans ce salon qui était devenu une antichambre de la vérité. Le soleil a commencé à décliner, peignant le ciel de teintes roses et orangées, une beauté cruelle et indifférente à mon drame.
Quand j’ai entendu ses clés dans la serrure, un frisson m’a parcourue. C’était l’heure. La porte s’est ouverte et il est apparu sur le seuil. Il avait l’air fatigué, mais il m’a souri. Le même sourire que d’habitude. Et c’est ce sourire qui m’a brisée. Le masque de la normalité. Il a posé sa mallette, a enlevé sa veste, et s’est approché pour m’embrasser. Je me suis reculée.
Son sourire s’est effacé. Il m’a regardée, enfin, vraiment. Il a vu mon visage, mes yeux rougis, la lettre que je tenais dans ma main tremblante. Son expression a changé. La surprise d’abord, puis l’inquiétude, et enfin… quelque chose d’autre. Une lueur indéchiffrable. C’est à ce moment précis que j’ai compris. J’ai compris que rien ne serait plus jamais comme avant. Il a ouvert la bouche pour parler, mais avant même que le premier mot ne sorte, je savais que ma vie était sur le point de basculer pour toujours.
Partie 2
Le silence qui s’installa entre nous était plus lourd qu’une pierre tombale. Chaque seconde qui passait était une torture, un étirement infini où le passé, le présent et le futur semblaient se heurter dans un chaos assourdissant. Son sourire s’était figé, puis effondré, comme un masque de cire abandonné trop près du feu. Il avait vu la lettre. Il avait vu mon visage. Le jeu était terminé.
“Juliette…” commença-t-il, et son propre prénom, prononcé par sa voix, me parut soudain étranger, comme s’il parlait à quelqu’un d’autre. Sa voix, cette voix qui m’avait murmuré des mots d’amour pendant douze ans, cette voix qui était l’ancre de ma vie, n’était plus qu’un son vide, une vibration sans âme.
“Ne… ne prononce pas mon nom,” réussis-je à articuler, ma propre voix un filet rauque et méconnaissable. “Ne fais pas ça.”
Il fit un pas vers moi, les mains légèrement levées, comme si j’étais un animal effrayé qu’il tentait d’amadouer. Ce geste, cette tentative de me calmer, fit déborder la rage qui bouillonnait en moi.
“N’avance pas !” criai-je, et le son de ma propre fureur me surprit. Je reculai d’un pas, heurtant la table basse. Le cadre de notre photo de mariage tomba sur le tapis avec un bruit sourd. L’image de notre bonheur, face contre terre. C’était d’une ironie si cruelle que j’eus envie de rire, un rire hystérique et brisé.
“Laisse-moi t’expliquer,” dit-il, son regard balayant l’appartement comme s’il cherchait une issue de secours, pas seulement physique, mais une issue à cette situation impossible.
“Expliquer ?” répétai-je, le mot avait un goût de cendre dans ma bouche. “Expliquer quoi, Thomas ? Expliquer ça ?” Je brandis la lettre, le papier froissé tremblant au bout de mes doigts. “Expliquer comment ton autre vie a pu, par erreur, atterrir dans ma boîte aux lettres ? Comment la maîtresse a pu se tromper d’adresse ? C’est ça que tu veux ‘expliquer’ ?”
Le mot “maîtresse” flotta entre nous, venimeux et laid. Il accusa le coup, son visage se décomposa. La culpabilité était là, flagrante, indéniable, écrite en lettres capitales sur chaque trait de son visage. Il n’y avait plus de faux-fuyant possible. Il baissa les yeux, incapable de soutenir mon regard. Et dans cet aveu silencieux, dans cette dérobade, je sentis mon cœur se briser en un million de morceaux. Ce n’était pas une simple aventure. Ce n’était pas une erreur d’un soir. C’était quelque chose de bien plus profond, de bien plus ancien. Je le sentais.
“Juliette, s’il te plaît, asseyons-nous,” murmura-t-il, désignant le canapé. Notre canapé.
“Je ne m’assiérai pas. Pas avec toi. Pas dans cette maison qui est devenue un mensonge,” dis-je, ma voix gagnant en force, nourrie par une colère froide et pure. “Je veux que tu me dises la vérité. Maintenant. Toute la vérité. Tu me le dois bien.”
Il resta silencieux pendant un long moment, la tête toujours baissée. Le tic-tac de l’horloge était revenu, impitoyable. Chaque seconde était un coup de poignard. J’attendais, retenant mon souffle, sentant les larmes brûler derrière mes paupières, mais je refusais de pleurer. Pas encore. Pas devant lui. Je ne lui donnerais pas cette satisfaction.
Finalement, il releva la tête. Ses yeux, ces yeux que j’avais tant aimés, étaient remplis d’une tristesse misérable qui aurait pu m’apitoyer à un autre moment de ma vie. Mais plus maintenant. Maintenant, je n’y voyais que le reflet de sa trahison.
“Elle ne s’est pas trompée d’adresse,” dit-il d’une voix sourde. “Elle l’a fait exprès. Elle voulait que tu saches.”
Le souffle me manqua. Ce n’était donc pas un accident. C’était une attaque. Une invasion délibérée de ma vie, de mon sanctuaire.
“Qui est-elle ?” demandai-je, le calme de ma propre voix me glaçant le sang.
Il hésita. “Ça n’a pas d’importance…”
“Si, ça a de l’importance !” le coupai-je. “Elle a un nom, je suppose ? Cette femme avec qui tu partages ta vie dans mon dos. Elle a un nom ?”
Il déglutit difficilement. “Claire.”
Claire. Le nom était si simple, si banal. Il aurait pu appartenir à n’importe qui. Une collègue. Une voisine. Une amie. Mais à partir de cet instant, ce nom serait à jamais synonyme de destruction. Je le répétai dans ma tête. Claire. Mon esprit essaya frénétiquement de lui donner un visage, mais aucune image ne venait. Elle était un fantôme qui venait de prendre chair.
“Claire,” répétai-je à voix haute, testant le son du mot. “Et depuis quand… ‘Claire’ et toi… ?”
Le silence revint, plus tendu encore. Je savais que sa réponse allait me faire mal. Je m’y préparais, contractant tous mes muscles comme avant un impact.
“Huit ans,” lâcha-t-il.
Huit. Ans. Le chiffre explosa dans mon crâne. Huit ans. Pas huit semaines. Pas huit mois. Huit années entières. Mon esprit se mit à tourner à une vitesse vertigineuse, remontant le temps. Huit ans. C’était juste après que j’aie fait ma deuxième fausse couche. C’était au moment où nous étions censés nous soutenir, nous reconstruire. Au lieu de ça, il avait trouvé du réconfort ailleurs. La nausée me submergea, violente et acide. Je dus m’appuyer contre le mur pour ne pas tomber.
“Huit ans…” soufflai-je. “Pendant que j’essayais de sauver notre couple, pendant que je pleurais le bébé que nous n’aurions jamais, tu… tu étais avec elle ?”
“Ce n’est pas comme ça que ça s’est passé,” dit-il rapidement, comme pour se défendre d’une accusation trop monstrueuse. “Ça a commencé doucement. On travaillait ensemble sur un projet à Bordeaux. On était juste amis.”
“Amis ?” Le mot me fit l’effet d’une gifle. “Ne me sors pas ce cliché, Thomas. Pas à moi.”
Des images, des souvenirs que j’avais classés comme insignifiants, me revinrent en pleine figure avec la violence d’un boomerang. Ses “déplacements professionnels” de plus en plus fréquents à Bordeaux. Les week-ends où il devait “finaliser un dossier urgent”. Les soirées où il rentrait tard, l’odeur d’un parfum qui n’était pas le mien flottant discrètement sur sa chemise, une odeur que je mettais sur le compte d’une collègue dans l’ascenseur. Les appels qu’il passait en s’isolant sur le balcon, prétextant le bruit. Chaque souvenir était une pièce du puzzle, un clou de plus planté dans mon cercueil. J’avais été si aveugle. Ou peut-être avais-je refusé de voir, trop terrifiée par ce que je pourrais découvrir.
“Tu te souviens de notre anniversaire de mariage, il y a trois ans ?” demandai-je, ma voix tremblante de fureur contenue. “Tu avais dû partir à la dernière minute pour un ‘séminaire imprévu’. J’avais pleuré toute la nuit, seule, avec le dîner que j’avais passé l’après-midi à préparer. Dis-moi la vérité, Thomas. Tu étais avec elle ?”
Il ne répondit pas. Il se contenta de fixer un point invisible sur le mur derrière moi. Sa lâcheté était plus assourdissante que n’importe quel aveu.
“Réponds-moi !” hurlai-je.
“Oui,” avoua-t-il dans un souffle à peine audible.
La douleur fut si intense, si physique, que je crus que j’allais m’évanouir. Ce n’était plus une simple trahison. C’était la réécriture complète de notre histoire. Chaque souvenir heureux, chaque moment de tendresse, chaque “je t’aime” était désormais entaché par le mensonge. Tout était faux. Ma vie était une imposture.
“Pourquoi ?” C’était la seule question qui restait, la question fondamentale. “Pourquoi, Thomas ? Je n’étais pas assez bien ? Notre vie ne te suffisait pas ?”
“Ça n’a rien à voir avec toi,” commença-t-il, et je sus qu’il allait me servir le discours égoïste et pathétique du mari infidèle. “Tu es parfaite. C’est moi… J’étais perdu. Après… après ta deuxième fausse couche, on s’est éloignés. Tu t’es renfermée dans ta douleur, ce que je peux comprendre, mais je me suis senti si seul. Claire était là. Elle m’écoutait.”
“Elle t’écoutait ?” répétai-je, incrédule. “Moi aussi, je t’écoutais ! J’étais là, je vivais la même douleur que toi, mais je me battais pour nous ! J’ai suggéré qu’on voie un thérapeute, tu as refusé. J’ai essayé de te parler, tu me disais que tout allait bien. Pendant tout ce temps, tu me mentais en me regardant dans les yeux.”
Je fis quelques pas dans le salon, mon esprit une ruche en ébullition. “Attends… la lettre.” Je la relus. Les mots qui m’avaient semblé cryptiques prenaient maintenant un sens terrifiant. “Elle écrit… ‘notre fils’.”
Je levai les yeux vers lui. Son visage était livide. C’était la question ultime. La bombe à retardement.
“Tu as un enfant,” affirmai-je plus que je ne le demandai. Le monde bascula.
Il ferma les yeux, comme pour se protéger de la violence de ma découverte. “Oui.”
“Quel âge a-t-il ?” Ma voix était blanche.
“Sept ans.”
Sept ans. Mon cerveau fit le calcul, implacable. Il était né un an après le début de leur liaison. Un an après ma dernière fausse couche. Alors que je pleurais un enfant mort, il en créait un autre avec une autre femme. Une vague de dégoût pur, si violent, me submergea que je courus vers la salle de bain, me penchant au-dessus de la cuvette, et je vomis. Je n’avais rien mangé, alors ce ne fut que de la bile amère qui me brûla la gorge, mais mon corps tentait d’expulser le poison de cette révélation.
Je restai là, à genoux sur le carrelage froid, tremblante de tous mes membres. J’entendais ses pas dans le couloir, sa voix inquiète de l’autre côté de la porte.
“Juliette ? Ouvre-moi. S’il te plaît.”
“Va-t’en !” hurlai-je, ma voix brisée par les sanglots qui me secouaient enfin. “Ne me touche pas ! Va-t’en !”
Je me relevai péniblement, m’aspergeant le visage d’eau glacée. Mon reflet dans le miroir était celui d’une étrangère : les yeux cernés, le teint blafard, les cheveux en désordre. La femme souriante de la photo de mariage était morte. Il l’avait tuée.
Je retournai dans le salon, armée d’une nouvelle résolution. La tristesse laissait place à une détermination glaciale.
“Comment s’appelle-t-il ?” demandai-je sans préambule.
“Quoi ?”
“Ton fils. Comment s’appelle-t-il ?”
“Juliette, ne te fais pas de mal…”
“Dis-le-moi !”
Il soupira, un soupir de défaite totale. “Léo.”
Léo. C’était le nom que nous avions choisi ensemble. Le nom que nous aurions donné à notre premier fils, si j’avais pu mener ma grossesse à terme. La cruauté de ce choix me frappa avec une force inouïe. Il n’avait pas seulement volé mon futur, il avait profané notre passé. Il avait pris nos rêves, nos espoirs les plus intimes, et les avait offerts à une autre.
“Tu lui as donné notre nom,” murmurai-je, l’horreur de la situation m’étouffant. “Comment as-tu pu ?”
“C’est elle qui a choisi…” tenta-t-il de se justifier.
“Et tu as laissé faire ! Tu as laissé cette femme voler le nom de mon enfant mort !” Ma voix monta jusqu’à un cri strident. Je n’étais plus en contrôle. Je saisis le premier objet à ma portée – une pile de magazines sur la table basse – et je la lui lançai à la figure. “Monstre ! Comment as-tu pu me faire ça ?”
Il ne fit rien pour éviter les magazines qui s’éparpillèrent à ses pieds. Il restait là, à encaisser, le visage dévasté.
“Tu mènes une double vie depuis huit ans,” dis-je, essayant de rassembler les pièces de ce cauchemar. “Tu as un fils de sept ans. Tu passes tes week-ends, tes ‘voyages d’affaires’, tes ‘séminaires’ avec eux. C’est ça ?”
Il hocha la tête.
“Et l’argent ? Toutes ces ‘primes exceptionnelles’, ces ‘investissements rentables’ ? C’était pour eux, n’est-ce pas ?”
Nouveau hochement de tête. Notre compte commun, que je trouvais parfois étrangement vide, les retraits que je ne comprenais pas… tout s’expliquait. Il ne me trompait pas seulement émotionnellement et physiquement, il me volait aussi financièrement.
“Donc, toute ma vie… toute notre vie… n’est qu’un mensonge,” conclus-je, le constat final tombant comme une lame de guillotine.
“Non ! Ce n’est pas vrai !” protesta-t-il, faisant enfin un pas vers moi. “Je t’aime, Juliette. Je t’ai toujours aimée. C’est la vérité.”
J’éclatai d’un rire amer et sans joie. “Tu m’aimes ? Tu oses me dire que tu m’aimes ? Tes ‘je t’aime’ sont aussi faux que le reste de ta vie ! On n’inflige pas ça à quelqu’un qu’on aime. On ne détruit pas quelqu’un qu’on aime. On ne vit pas dans le mensonge pendant huit ans en prétendant aimer.”
Je reculai jusqu’à la porte d’entrée. Ma décision était prise. Elle était claire, limpide, la seule chose sensée dans ce chaos.
“Je veux que tu partes, Thomas.”
Il me regarda, les yeux écarquillés, comme s’il ne comprenait pas. “Partir ? Mais… où veux-tu que j’aille ?”
“Je m’en fiche,” répondis-je, ma voix dure comme de la pierre. “Tu as une autre famille, non ? Une autre maison ? Alors va-t’en. Va les retrouver. Ta place n’est plus ici.”
“Juliette, non, on peut arranger ça. On peut…”
“Il n’y a rien à arranger ! C’est fini. Tu as tout détruit, Thomas. Absolument tout.” J’ouvris la porte d’entrée, laissant le courant d’air froid du palier envahir notre appartement. “Prends tes affaires. Celles dont tu as besoin pour ce soir. Tu reviendras chercher le reste plus tard. Quand je ne serai pas là.”
Il resta immobile au milieu du salon, l’air complètement perdu, comme un acteur qui a oublié son texte au milieu de la scène la plus importante. Il regardait autour de lui, les meubles, les tableaux, les souvenirs d’une vie qui venait de lui être retirée.
“Je ne peux pas te laisser,” murmura-t-il.
“Tu m’as laissée il y a huit ans,” rétorquai-je, impitoyable. “Tu n’as simplement jamais eu le courage de me le dire. Pars. Maintenant.”
Lentement, comme un vieil homme, il se dirigea vers la chambre. Je restai près de la porte, l’écoutant ouvrir les tiroirs, le placard. Chaque son était une torture. Le bruit de la fermeture éclair d’un sac. Le cliquetis des cintres. Il était en train de s’effacer physiquement de ma vie, comme il s’en était effacé émotionnellement des années auparavant.
Quelques minutes plus tard, il revint, un sac de voyage à la main. Il s’arrêta devant moi, sur le seuil. Son visage était un masque de douleur et de regret.
“Je suis désolé, Juliette,” dit-il, les larmes coulant enfin sur ses joues. “Tu ne méritais pas ça. Je suis tellement, tellement désolé.”
Je le regardai, et pour la première fois, je ne vis plus l’homme que j’aimais. Je ne vis qu’un étranger. Un lâche qui avait brisé ma vie par égoïsme. Je ne ressentais plus de colère, plus de tristesse. Juste un vide immense, un désert glacial.
Je ne répondis rien. Je me contentai de le regarder, attendant qu’il parte. Il comprit qu’il n’y avait plus rien à dire. Il franchit le seuil, s’attardant une dernière seconde dans l’encadrement de la porte, comme pour graver une dernière image de ce qu’il avait perdu. Puis il se retourna et s’éloigna dans le couloir.
J’ai refermé la porte. Le clic de la serrure résonna dans l’appartement silencieux. C’était le son le plus final, le plus définitif que j’aie jamais entendu. Je restai là, le dos appuyé contre le bois froid de la porte, et je glissai lentement jusqu’au sol. Le barrage céda enfin. Les sanglots me secouèrent, des vagues de douleur pure et insoutenable, pour l’homme que j’avais perdu, pour la vie que j’avais crue mienne, et pour la femme naïve que je ne serais plus jamais.
Partie 3
Le clic de la serrure fut le point final d’une phrase de douze ans. Et puis, le silence. Un silence si total, si dense, qu’il en devenait une présence physique, un suaire qui s’abattait sur l’appartement et sur moi. Je restai assise sur le sol froid du couloir, le dos appuyé contre la porte, comme si mon poids pouvait l’empêcher de jamais se rouvrir, l’empêcher de revenir. Mes larmes avaient cessé de couler, laissant derrière elles des traînées froides sur mes joues et un goût de sel sur mes lèvres. Je n’étais plus qu’une coquille vide, une enveloppe de peau et d’os vidée de toute substance. L’ouragan de la confrontation était passé, ne laissant qu’un paysage de désolation absolue dans mon cœur.
Je ne sais pas combien de temps je suis restée là. Des minutes ? Des heures ? Le temps avait perdu toute signification. Le tic-tac de l’horloge du salon, qui m’avait tant torturée quelques heures plus tôt, était maintenant un son lointain, un métronome indifférent marquant les secondes d’une vie qui n’était plus la mienne. Finalement, une crampe douloureuse dans ma jambe me força à bouger. Je me relevai avec la lenteur d’une vieille femme, chaque articulation protestant. Je n’étais plus dans mon corps ; je le regardais agir de loin, un automate dont les fils avaient été coupés.
Mon premier réflexe fut d’arpenter l’appartement. C’était une forme de masochisme, une ronde macabre dans le musée de notre mensonge. Chaque objet, chaque recoin était une station de mon chemin de croix. J’entrai dans le salon. Le canapé semblait immense, vide. Je pouvais presque voir nos fantômes assis là, blottis l’un contre l’autre devant un film. L’image était si nette que je dus fermer les yeux. Sur la table basse, le cadre de notre photo de mariage gisait toujours, face contre terre. Je me penchai pour le ramasser, mais ma main s’arrêta à mi-chemin. Je ne pouvais pas. Je ne pouvais pas encore affronter ce bonheur factice.
Je continuai ma route vers la cuisine. Sur le plan de travail, les ingrédients du gratin dauphinois que j’avais prévu de lui faire attendaient, pathétiques dans leur inutilité. Les pommes de terre, la crème, l’ail… les témoins silencieux de ma naïveté. Une vague de dégoût me submergea. D’un geste brusque, je balayai tout dans la poubelle. Le bruit des pommes de terre heurtant le fond du sac en plastique fut d’une violence surprenante. Je voulais tout purifier, tout effacer, comme si jeter ces quelques légumes pouvait effacer huit ans de mensonges.
La destination la plus redoutée était notre chambre. Notre sanctuaire. Le cœur battant, je poussai la porte. Son odeur était encore là, un mélange de son après-rasage et de l’odeur de sa peau. Elle flottait dans l’air, sur les oreillers, sur le couvre-lit. C’était insupportable. Je me précipitai vers la fenêtre et l’ouvris en grand, laissant l’air froid de la nuit lyonnaise s’engouffrer dans la pièce. Je voulais chasser son parfum, chasser son fantôme.
Mon regard fut attiré par sa table de chevet. Un livre qu’il avait commencé, ses lunettes de lecture posées dessus. Un verre d’eau à moitié vide. Des détails si intimes, si quotidiens, qu’ils en devenaient d’une cruauté insoutenable. C’était la preuve qu’il y a quelques heures à peine, il était encore une partie intégrante de ma vie, de mon espace. Maintenant, il n’était plus qu’une collection d’objets abandonnés.
Et puis, il y avait le lit. Notre lit. Le théâtre de nos amours, de nos réconciliations, de nos nuits de sommeil paisible, mais aussi, je le savais maintenant, le théâtre de ses mensonges quand il me disait “je t’aime” avant de s’endormir, probablement après avoir échangé des messages avec elle. L’idée me révulsa. D’un seul coup, je me mis à arracher les draps, la couette, les taies d’oreiller. Je ne voulais pas seulement enlever le linge, je voulais arracher sa peau de ma vie, éradiquer la moindre trace de son passage. Je mis tout en boule et le jetai dans un coin de la pièce, un tas informe de tissu et de souvenirs souillés. Je dormirais sur le canapé. Ou je ne dormirais pas du tout. Probablement la deuxième option.
La nuit fut une torture éveillée. Je m’allongeai sur le canapé, enroulée dans un plaid, grelottant malgré le chauffage. Mon esprit refusait de se taire. C’était un film incessant, rejouant les huit dernières années de ma vie en accéléré, mais avec un nouveau filtre, le filtre de la vérité. Chaque voyage d’affaires, chaque week-end “entre amis”, chaque absence suspecte était maintenant éclairé d’une lumière crue et sordide. Je me rappelai cette fois, il y a cinq ans, où il avait “perdu” son alliance lors d’un jogging. Il était rentré paniqué, plein de remords. Nous avions passé le week-end à la chercher. Avait-il vraiment perdu son alliance ? Ou l’avait-il simplement enlevée pour jouer le rôle du père de famille célibataire à Bordeaux avec Claire et Léo ?
Léo. Son nom résonnait dans ma tête comme un écho funèbre. Le nom que j’avais chuchoté à mon ventre arrondi avant que tout ne s’arrête. Il l’avait volé. Il avait pris le plus précieux de nos secrets et l’avait donné à l’enfant de sa trahison. Comment un être humain pouvait-il être capable d’une telle cruauté ? Ce n’était plus de la lâcheté, c’était de la perversion.
Je me demandais à quoi ils ressemblaient. Claire, avait-elle les cheveux blonds, bruns ? Était-elle plus jeune, plus belle, plus intelligente que moi ? Et Léo… Avait-il les yeux de Thomas ? Son sourire ? L’idée de cet enfant, son fils, grandissant loin de moi, vivant la vie que j’aurais dû avoir, était une douleur physique, une torsion dans mes entrailles.
Le sommeil ne vint pas. J’ai vu les premières lueurs de l’aube poindre à travers les fenêtres. Le ciel passa du noir à l’indigo, puis au gris pâle, puis à un rose timide. Le lever du soleil était une insulte, une promesse de renouveau pour un monde dont je ne faisais plus partie. Le jour se levait sur ma nouvelle vie, et je ne la voulais pas.
Le premier son de la normalité fut la sonnerie de mon téléphone, laissé sur la table de la cuisine. C’était un message de ma meilleure amie, Sophie. “Coucou ma belle ! Pas de nouvelles, bonnes nouvelles ? J’espère que tu vas bien ! On s’appelle dans la journée ? Bisous !”
Je fixai le message, les mots joyeux et insouciants semblant venir d’une autre planète. Comment répondre à ça ? “Coucou ! Juste pour te dire que ma vie est un champ de ruines. Thomas me trompe depuis 8 ans, il a un fils de 7 ans et il vient de quitter l’appartement. Et toi, ça va ?” L’absurdité de la situation me donna envie de pleurer à nouveau. J’éteignis mon téléphone. Je n’étais pas prête à affronter le monde extérieur, sa pitié, ses questions.
Je devais quand même prévenir mon travail. Je me traînai jusqu’à mon ordinateur portable. Rédiger cet email fut l’un des actes les plus surréalistes de ma vie. “Bonjour, je ne pourrai malheureusement pas venir au bureau aujourd’hui, pour des raisons personnelles urgentes. Je vous tiendrai informés. Cordialement, Juliette.” Des raisons personnelles urgentes. C’était un euphémisme d’une faiblesse pathétique pour décrire l’apocalypse.
La journée s’étira, vide et silencieuse. Je n’avais ni faim, ni soif. Je restai sur le canapé, le regard perdu, mon esprit continuant son travail de sape, exhumant souvenir après souvenir, les réexaminant, les disséquant jusqu’à ce qu’il n’en reste que la douleur. Je me sentais incroyablement stupide. Comment avais-je pu être si aveugle ? Les signes avaient dû être là, tout ce temps. Étais-je si désespérément amoureuse que j’avais choisi de les ignorer ? Ou étais-je simplement une idiote ?
Vers midi, mon téléphone, que j’avais rallumé par une sorte de réflexe masochiste, sonna de nouveau. C’était ma mère. Je ne pouvais pas ignorer cet appel. Je pris une profonde inspiration et décrochai.
“Ma chérie ! Comment vas-tu ?” sa voix enjouée résonna dans l’appartement silencieux.
“Ça va, maman,” mentis-je, ma voix un murmure.
“Tu as une petite voix. Tu es malade ?”
“Non, juste… fatiguée.”
“Tu travailles trop. Et Thomas, il prend soin de toi au moins ?”
Le son de son nom fut comme un coup de poing dans l’estomac. Et ce fut la fin. Le barrage que j’avais tenté de reconstruire céda complètement. Un sanglot m’échappa, un son rauque et animal.
“Juliette ? Ma chérie, qu’est-ce qui se passe ?” La panique avait remplacé la joie dans sa voix.
Je n’arrivais pas à parler. Je ne pouvais que pleurer, des sanglots convulsifs qui me secouaient toute entière.
“Juliette, tu me fais peur ! Qu’est-ce qu’il y a ? C’est Thomas ? Il a eu un accident ?”
“Non…” réussis-je à articuler entre deux sanglots. “Il est parti.”
“Parti ? Comment ça, parti ? Vous vous êtes disputés ? Ce n’est pas grave, tous les couples se disputent, vous allez vous réconcilier…”
“Non, maman,” la coupai-je, trouvant soudain une force insoupçonnée. Je devais dire la vérité, la mettre en mots, la rendre réelle. “Il me trompe.”
Il y eut un silence à l’autre bout du fil. Un silence de pure incrédulité.
“Quoi ? Mais… qu’est-ce que tu racontes ? Ce n’est pas possible, pas Thomas…”
“Depuis huit ans, maman.”
“Huit ans ?” répéta-t-elle, sa voix un souffle.
“Il a une autre famille. Une femme… et un fils.”
Le silence qui suivit fut encore plus profond. Je pouvais presque entendre les rouages de son esprit tourner, essayant d’assimiler l’inacceptable.
“Un… un fils ?”
“Il a sept ans.”
“Oh mon Dieu,” murmura-t-elle. “Oh mon Dieu, Juliette. Ma pauvre chérie.” Et elle se mit à pleurer avec moi. Entendre sa douleur ne fit qu’amplifier la mienne, mais c’était aussi un soulagement étrange. Je n’étais plus seule à porter ce fardeau. La conversation dura près d’une heure, un mélange confus de larmes, de questions, et de promesses de sa part de “venir tuer ce salaud”. Elle voulait prendre le premier train depuis Marseille. Je la suppliai de ne pas le faire. J’avais besoin d’être seule. Je ne savais pas encore pour combien de temps.
Après avoir raccroché, un nouveau type de colère, froide et pratique, commença à s’installer. La trahison n’était pas seulement émotionnelle. Je me suis souvenue de notre compte joint. Je me suis connectée à notre banque en ligne, le cœur battant la chamade. Et là, sous mes yeux, huit ans de transactions suspectes. Des retraits réguliers à Bordeaux. Des virements mensuels à un compte dont le nom du bénéficiaire était “Claire Dubois”. Des sommes importantes, des milliers d’euros chaque mois. Il n’avait pas seulement financé sa double vie avec son propre argent, il l’avait fait avec le nôtre. L’argent que nous économisions pour un apport pour une maison. L’argent de nos vacances. Mon argent. La trahison avait aussi un prix, et je l’avais payé sans le savoir, chaque jour, pendant huit ans.
C’est à ce moment-là que j’ai fait la pire chose que j’aurais pu faire. Poussée par une curiosité morbide, une pulsion d’autodestruction, j’ai ouvert une page de réseau social. J’ai tapé son nom. “Claire Dubois”. Plusieurs profils sont apparus. J’ai ajouté “Bordeaux” à la recherche. Et là, elle était. Une photo de profil d’une femme souriante, la quarantaine, des cheveux châtains coupés au carré. Jolie, mais ordinaire. Ce qui rendait la trahison encore plus banale, et donc plus insultante.
Son profil était public. Une fenêtre ouverte sur la vie qui m’avait été volée. Je fis défiler les photos, le souffle coupé. Des photos de vacances à la mer. Des photos de Noël. Des photos de pique-niques dans des parcs. Et sur beaucoup d’entre elles, Thomas. Mon Thomas. Souriant, détendu, heureux. Il portait des vêtements que je ne lui avais jamais vus. Il avait l’air… différent. Plus jeune. Plus libre.
Et puis, je l’ai vue. La photo qui allait hanter mes nuits pour toujours. Thomas, Claire, et un petit garçon d’environ sept ans, assis sur l’herbe. Le garçon était sur les épaules de Thomas. Il riait aux éclats, sa petite tête blonde rejetée en arrière. Il avait les yeux de son père. Le même regard pétillant. Thomas le tenait fermement, un sourire de pur bonheur paternel sur le visage. Un sourire que je n’avais jamais vu. La légende disait : “Mes amours, ma vie. #BonheurEnFamille”.
Le téléphone me glissa des mains et tomba sur le tapis. Je ne pouvais plus respirer. C’était ça. La preuve. La vie parallèle. La famille heureuse construite sur les ruines de mes espoirs. Ce n’était pas une liaison sordide. C’était une véritable histoire d’amour. Et dans cette histoire, j’étais le dommage collatéral, l’erreur, l’inconnue.
Je restai prostrée, le visage entre les mains, le corps secoué de spasmes silencieux. J’avais touché le fond. Il n’y avait plus bas où tomber. Le vide était total. Dans ce néant, une pensée étrange, minuscule, émergea. Une pensée sans émotion. Juste un constat. “Je suis seule.”
Lentement, très lentement, je me suis redressée. J’ai ramassé mon téléphone. J’ai rouvert la page et j’ai regardé la photo une dernière fois. J’ai regardé le visage de Thomas, celui de Claire, et celui de Léo. Puis, d’un geste délibéré, j’ai bloqué le profil et j’ai effacé mon historique de recherche.
Je me suis levée. Mes jambes étaient faibles, mais elles me tenaient. J’ai traversé le salon, suis entrée dans la cuisine. J’ai ouvert le robinet, me suis servi un grand verre d’eau, et je l’ai bu d’une traite. L’eau froide qui coulait dans ma gorge était la première sensation réelle, non liée à la douleur, que je ressentais depuis vingt-quatre heures.
Ce n’était pas de l’espoir. Ce n’était pas de la force. C’était juste… la suite. Le premier pas mécanique dans un désert dont je ne voyais pas la fin. Je ne savais pas où j’allais, ni comment j’allais continuer. Mais je savais une chose. Je devais continuer. Pour moi. Parce que personne d’autre ne le ferait à ma place. La guerre ne faisait que commencer.
Partie 4
Le geste de bloquer le profil de Claire Dubois sur les réseaux sociaux fut étrangement anodin. Un clic. Une seconde. Et pourtant, dans cet acte numérique si simple, il y avait la force d’une porte blindée qui se referme. J’avais regardé l’abîme en face, j’avais vu la vie heureuse de mon mari avec sa vraie famille, et j’avais survécu. Le choc avait été si violent, si total, qu’il avait court-circuité mon système nerveux. La douleur n’avait pas disparu, elle était simplement devenue si omniprésente, si vaste, qu’elle se confondait avec l’air que je respirais. Elle était là, mais j’étais, pour la première fois depuis quarante-huit heures, fonctionnelle. Une sorte de calme post-apocalyptique s’était installé en moi. Le calme des champs de bataille après le dernier coup de canon.
Cette énergie nouvelle, froide et vide, exigeait une action. Je ne pouvais plus rester prostrée sur ce canapé, ce vestige d’une vie qui n’existait plus. Mon regard balaya l’appartement, et je le vis pour ce qu’il était : une scène de crime. Chaque objet était une preuve, chaque meuble un complice silencieux. Ma première impulsion fut de fuir, de vendre, de tout brûler. Mais une autre pensée, plus tenace, plus féroce, s’imposa : “Non. C’est chez moi. C’est lui, l’intrus.”
Animée par cette rage sourde, je me suis levée. Et j’ai commencé à nettoyer. Ce ne fut pas un ménage ordinaire. C’était un exorcisme. J’ai commencé par la chambre. J’ai rassemblé le tas de draps souillés, je les ai fourrés dans un grand sac poubelle. Je ne les laverais pas. Je les jetais. J’ai ouvert l’armoire, notre armoire. D’un côté, mes vêtements. De l’autre, les siens. Sans hésiter, j’ai attrapé ses chemises, ses costumes, ses pulls, un par un, et je les ai arrachés des cintres pour les jeter au milieu de la pièce. Certains tombaient en tas informe, d’autres gardaient vaguement la forme de son corps, fantômes de tissu que je piétinais sans remords. J’ai vidé ses tiroirs : ses chaussettes, ses sous-vêtements, ses t-shirts. Tout. En quelques minutes, sa présence vestimentaire dans notre chambre fut éradiquée. Le tas au milieu du sol était la dépouille de notre vie commune.
Je suis passée à la salle de bain. Sa brosse à dents, son rasoir, son parfum – celui dont l’odeur me donnait la nausée maintenant – tout a fini à la poubelle. J’ai nettoyé le lavabo, le miroir, la douche, avec une énergie frénétique, frottant jusqu’à ce que mes doigts soient endoloris, comme pour effacer son ADN de la céramique.
Le salon fut l’étape suivante. Les livres qu’il lisait, ses magazines de sport, les DVD de films d’action qu’il adorait et que je regardais avec lui en feignant l’intérêt… J’ai tout mis dans des cartons. La table basse, où il posait ses pieds le soir, je l’ai déplacée. Le fauteuil où il s’asseyait pour lire, je l’ai poussé contre un autre mur. Je réclamais mon territoire. Je brisais la géographie de notre intimité. Je ne voulais plus que mon regard puisse se poser sur un agencement qui me rappellerait “avant”.
Quand j’eus fini, des heures plus tard, l’appartement était méconnaissable. Il était plus vide, plus froid, mais il était à moi. Les sacs poubelles et les cartons remplis de sa vie s’entassaient près de l’entrée, comme des corps en attente d’être évacués. Épuisée, couverte de sueur, je me suis assise sur le sol du salon réaménagé. Je n’avais rien accompli de constructif, mais j’avais survécu à une autre journée. Et dans mon état, c’était une victoire.
Le lendemain matin, la colère froide était toujours là, mais elle s’était affinée. Elle était devenue une lame. Le nettoyage, l’exorcisme physique, c’était une chose. Mais je savais que la vraie bataille serait administrative, légale. Le temps du chagrin viendrait, je le savais. Mais pour l’instant, j’avais besoin d’une armure. Et cette armure, c’était la loi.
Je me suis assise devant mon ordinateur, les mains tremblantes, et j’ai tapé les mots que jamais je n’aurais pensé écrire : “avocat divorce Lyon”. La liste des noms et des cabinets était longue et impersonnelle. J’en ai choisi un au hasard, un cabinet spécialisé en droit de la famille, dont le site web avait l’air sobre et professionnel. J’ai décroché mon téléphone et j’ai pris rendez-vous. La voix de la secrétaire était neutre, efficace. Elle m’a donné une date pour la fin de la semaine. En raccrochant, je me suis sentie à la fois terrifiée et incroyablement soulagée. C’était fait. Le processus était enclenché. Il n’y aurait pas de retour en arrière.
Le jour du rendez-vous, je me suis habillée avec un soin presque maniaque. Je voulais avoir l’air forte, maîtresse de moi-même, et non la femme brisée que j’étais à l’intérieur. Le bureau de l’avocate, Maître Dubois – une ironie du sort qui me fit grincer des dents – était au dernier étage d’un immeuble haussmannien sur la Presqu’île. Il était élégant, moderne, et impersonnel.
Maître Dubois était une femme d’une cinquantaine d’années, aux cheveux gris coupés court et au regard perçant. Elle ne perdit pas de temps en fausse compassion.
“Asseyez-vous, Madame Fournier. Dites-moi ce qui vous amène.”
Et pour la première fois, j’ai dû raconter toute l’histoire à une étrangère. J’ai parlé d’une voix que j’espérais neutre, exposant les faits : la lettre, la confrontation, les huit ans de mensonge, l’enfant, la double vie à Bordeaux, la découverte des transactions financières. Chaque mot était comme un caillou que je sortais de ma gorge. Le dire à voix haute rendait tout cela solide, irréfutable. Ce n’était plus un cauchemar dans ma tête. C’était un dossier.
Elle m’écouta sans m’interrompre, prenant des notes. Quand j’eus fini, elle posa son stylo.
“Madame Fournier, la situation est malheureusement classique, mais la durée et l’ampleur de la dissimulation sont considérables,” dit-elle d’une voix calme qui, paradoxalement, m’apaisa. “Nous allons engager une procédure de divorce pour faute. L’adultère est non seulement prouvé par vos dires, mais il est continu et ancien. Le fait qu’un enfant soit né de cette relation et que votre mari ait entretenu une seconde famille constitue une violation grave et renouvelée des devoirs et obligations du mariage. C’est un cas très solide.”
Elle m’expliqua la procédure. Le “constat d’adultère par huissier” n’était plus nécessaire, car il ne s’agissait pas de prouver une liaison, mais de démanteler une organisation de vie entière. Elle me parla du “devoir de secours”, de la “prestation compensatoire” pour réparer la disparité que la rupture allait créer dans nos niveaux de vie respectifs, surtout compte tenu du fait qu’il avait détourné une partie de nos économies communes.
“Le détournement de fonds du compte joint pour financer sa seconde famille est un point crucial,” expliqua-t-elle. “Nous demanderons un relevé complet de toutes les transactions sur les dix dernières années. Cela jouera en votre faveur, non seulement pour le partage des biens, mais aussi pour l’obtention de dommages et intérêts au titre du préjudice moral.”
Préjudice moral. Le terme juridique était si clinique, si froid, pour décrire l’anéantissement de mon âme. Pourtant, l’entendre me fit du bien. Ma douleur avait un nom en droit. Elle était quantifiable, reconnaissable. Elle me donnait des droits.
Je suis sortie de ce bureau une heure plus tard, avec une pile de documents et une liste de choses à faire. Mais surtout, je suis sortie avec un plan. Je n’étais plus une victime passive subissant la tempête. J’étais une femme qui avait une avocate.
La suite fut le retour au monde. Mon téléphone était une bombe à retardement de messages non lus. Les amis, la famille… et nos amis. C’était la partie la plus difficile. Que dire aux couples avec qui nous partions en vacances, avec qui nous dînions tous les mois ? Je décidai de rédiger un message simple, factuel. “Thomas et moi sommes séparés. Il a quitté l’appartement. C’est une période très difficile et je ne souhaite pas en parler pour le moment. Je vous remercie de votre compréhension.”
Les réponses furent variées et révélatrices. Ma meilleure amie, Sophie, répondit dans la minute : “J’arrive. N’éteins pas ton téléphone.” D’autres envoyèrent des messages de soutien sincères. Mais certains, ceux qui étaient plus les amis de Thomas que les miens, répondirent par un silence gêné, ou par des platitudes comme “Nous sommes désolés d’apprendre ça. Prenez soin de vous deux.” “Vous deux”. Cette neutralité était une trahison. Elle mettait sur le même plan le bourreau et la victime. Je compris avec une clarté douloureuse que le divorce ne serait pas seulement la fin de mon mariage, mais aussi le grand tri de mes amitiés.
Sophie arriva une heure plus tard, les bras chargés de nourriture, de vin, et d’une boîte de mouchoirs. Elle ne posa pas de questions. Elle me prit dans ses bras et me laissa pleurer. Pour la première fois depuis le début, je me permis de m’effondrer en présence de quelqu’un. Je lui racontai tout, les détails sordides, la photo sur internet, le rendez-vous chez l’avocate. Elle m’écouta, ponctuant mon récit de jurons bien sentis à l’égard de Thomas, son indignation faisant écho à la mienne.
“Le salaud,” dit-elle, les poings serrés. “Le manipulateur. Pendant huit ans… Juliette, comment as-tu fait pour ne pas le tuer ?”
“J’y ai pensé,” admis-je, et pour la première fois, un sourire amer et fugace se dessina sur mes lèvres.
Être avec Sophie me fit un bien immense. Elle ne me jugea pas pour ma cécité passée. Elle valida ma colère, elle me donna la permission d’être brisée. Nous avons passé la soirée à boire du vin, à manger des sushis directement dans les barquettes sur le sol du salon, et à démolir méthodiquement la réputation de mon futur ex-mari. C’était puéril, mais c’était nécessaire. C’était une soupape.
Quelques jours plus tard, alors qu’une routine fragile commençait à s’installer, l’inévitable se produisit. Un message de Thomas. Pas un message d’excuses. Pas un message pour savoir comment j’allais. Un message pratique.
“Juliette, il faut que je vienne récupérer le reste de mes affaires. J’ai besoin de mon ordinateur et de mes dossiers. Peux-tu me dire quand je peux passer ?”
Je lus le message, mon sang se glaçant. Le pragmatisme de sa demande était une insulte. Il était déjà passé à l’étape suivante, la logistique de la séparation, alors que j’étais encore en train de ramasser les débris de l’explosion.
Je me rappelai les conseils de Maître Dubois : “Aucun contact direct. Tout doit passer par moi.”
Ma réponse, dictée par une fureur glaciale et les conseils de mon avocate, fut courte et impersonnelle.
“Toute communication doit désormais passer par mon avocate, Maître Dubois. Voici ses coordonnées. Elle organisera avec ton conseil un moment pour que tu puisses récupérer tes effets personnels. Je ne serai pas présente.”
La semaine qui suivit fut une attente tendue. Finalement, une date fut fixée. Un samedi après-midi. Sophie insista pour être là. Je refusai. Je ne voulais personne pour assister à cette humiliation finale. Je décidai de ne pas être là non plus. Je ne pouvais pas supporter de l’entendre dans l’appartement, touchant à des choses qui avaient été les nôtres.
Le samedi matin, je me levai tôt. Je fis un dernier tour de l’appartement. Les cartons et les sacs poubelles étaient toujours près de l’entrée. C’était tout ce qui restait de lui. Je pris mon sac, mes clés, et je sortis.
Je n’avais aucun plan. J’ai marché. J’ai marché pendant des heures. J’ai longé les quais du Rhône, regardant l’eau couler, imperturbable. J’ai traversé le Parc de la Tête d’Or, observant les familles, les couples, les rires des enfants. Autrefois, ces scènes m’auraient rendue triste. Ce jour-là, elles ne me firent rien. C’était comme regarder un film dans une langue étrangère. Je me sentais détachée de l’humanité.
Ma marche me mena jusqu’à la colline de Fourvière. Je suis montée jusqu’à la basilique, non par foi, mais par une sorte d’automatisme. De là-haut, Lyon s’étendait à mes pieds, belle et indifférente. Je suis restée là longtemps, regardant la ville. Ma ville. La ville où j’étais arrivée pleine d’amour et de rêves. La ville qui était maintenant le décor de ma plus grande douleur. Et pourtant, en la regardant, une pensée étrange me vint. Cette ville était toujours là. Elle n’avait pas changé. C’était moi qui avais changé. Et si j’avais pu changer à ce point, je pourrais encore changer. L’avenir n’était plus la continuation de mon passé. C’était une page blanche. Une page terrifiante, aveuglante, mais blanche.
Quand je suis rentrée en fin d’après-midi, le soleil commençait à décliner. Mon cœur battait la chamade en montant les escaliers. J’ai inséré la clé dans la serrure, la main tremblante.
J’ai ouvert la porte.
Les cartons et les sacs poubelles avaient disparu.
L’entrée était vide. Je fis quelques pas à l’intérieur. Je suis allée dans la chambre. L’armoire était à moitié vide. Les étagères de la bibliothèque dans le salon avaient des trous béants. Son ordinateur n’était plus sur le bureau.
Il était parti. Définitivement.
Un silence différent de tous les autres s’installa. Ce n’était plus le silence lourd de son absence. C’était juste… le silence. Le son de la solitude.
Je suis restée debout au milieu du salon. L’air semblait plus léger. L’espace semblait plus grand. Je me sentais incroyablement, vertigineusement seule. Mais pour la première fois, la solitude n’était pas synonyme de manque. Elle était synonyme de potentiel.
Lentement, je me suis dirigée vers la chaîne hi-fi. J’ai mis un vieux disque de Brel, un artiste que Thomas détestait, qu’il trouvait trop théâtral, trop déprimant. La voix puissante et passionnée du chanteur a rempli l’appartement. “Ne me quitte pas”. L’ironie me fit sourire. Je suis allée dans la cuisine, j’ai rempli la bouilloire et je me suis préparé une tasse de thé, juste pour moi.
Assise sur mon canapé, dans mon salon, avec ma musique et mon thé, j’ai regardé le mur nu en face de moi, là où notre photo de mariage avait été accrochée. La douleur était toujours là, une braise ardente au fond de ma poitrine. Je savais que le chemin serait long, que le divorce serait une guerre d’usure, que la confiance en l’autre, et en moi-même, serait une forteresse à reconstruire pierre par pierre.
Mais en écoutant Jacques Brel chanter la perte avec une telle force de vie, je compris quelque chose. J’avais survécu. J’étais brisée, meurtrie, dévastée, mais j’étais vivante. L’histoire de Juliette et Thomas était terminée. Le dernier chapitre venait d’être écrit et la porte s’était refermée. Mais l’histoire de Juliette, elle, ne faisait que commencer. Et pour la toute première fois, j’étais curieuse de savoir ce qu’il y aurait sur la page suivante.