“Je pensais obtenir mes papiers à Marseille, j’ai fini en cage à 800km de chez moi.” L’histoire bouleversante de Leqaa, emprisonnée pour avoir crié sa soif de justice. Sa famille se meurt, et elle s’éteint derrière les barreaux.

Partie 1 : L’Ombre du Printemps

C’était un matin de mars, l’un de ces jours où le mistral souffle sur le Vieux-Port de Marseille, emportant avec lui des promesses de renouveau. Moi, Leqaa, j’avançais vers la préfecture avec un mélange d’espoir et d’anxiété. J’avais participé, quelques mois plus tôt, à un rassemblement de solidarité pour Gaza à Paris. Les charges contre moi avaient été abandonnées, alors je pensais que tout était rentré dans l’ordre.

Dans mon sac, j’avais les dossiers pour ma carte de séjour. Je ne demandais qu’à vivre en paix, ici, dans cette France que j’ai choisie pour soigner les miens. Mais une fois dans le bureau, l’atmosphère a changé. Le regard de l’agent est devenu froid, presque métallique. “Veuillez nous suivre, il y a un problème avec votre dossier.”

Ce “problème” n’était qu’un prétexte. Sans explication, sans avocat, j’ai été menottée. Le ciel bleu de Marseille s’est refermé derrière les vitres teintées d’un fourgon de police. On m’a annoncé que j’étais transférée dans un centre de rétention administrative près de Lyon. À des centaines de kilomètres de ma mère qui ne parle pas un mot de français, de mon frère qui a besoin de mes soins constants. Ma vie s’est arrêtée net, entre deux signatures sur un procès-verbal.

Partie 2 : Le Labyrinthe de l’Injustice
Le trajet vers le centre de rétention fut une longue agonie silencieuse. Enfermée dans ce fourgon, je voyais les paysages de la France défiler à travers les petites lucarnes grillagées. L’autoroute du soleil, celle que les familles empruntent pour les vacances, devenait pour moi le chemin de l’exil intérieur. Chaque kilomètre qui me séparait de Marseille était une déchirure supplémentaire. Je pensais à ma mère, à sa silhouette frêle dans notre petit appartement. Elle devait m’attendre avec le thé, s’inquiétant déjà de mon retard. Comment allait-elle comprendre que sa fille, son seul pilier, venait d’être aspirée par la machine administrative ?

Quand les portes du centre se sont ouvertes près de Lyon, le froid m’a saisie. Ce n’était pas seulement le froid de l’hiver, c’était la froideur clinique d’un lieu conçu pour nier l’humanité. On m’a dépouillée de mes effets personnels, on a inventorié ma vie comme s’il s’agissait de pièces à conviction. Mon téléphone, mon seul lien avec Gaza, avec les nouvelles de ceux qui survivent là-bas sous les bombes, m’a été retiré. À cet instant précis, j’ai eu l’impression de disparaître.

L’entrée dans la “zone de vie” fut un choc brutal. On m’avait jetée dans une fosse. La salle était immense, saturée de lits de camp et de matelas de fortune étalés sur un carrelage gris et froid. — “Combien sommes-nous ici ?” ai-je demandé à une jeune femme prostrée dans un coin. — “87 hier soir,” m’a-t-elle répondu sans lever les yeux. “La capacité est de 30. On dort là où on peut, Leqaa. Ici, on n’est plus des noms, on est des numéros de dossier en attente d’un avion ou d’un miracle.”

L’intimité est un luxe que l’on vous retire en premier. Les sanitaires sont ouverts, les douches n’ont pas de verrous, et la lumière des néons ne s’éteint jamais vraiment, laissant planer une clarté blafarde et maladive sur nos visages épuisés. L’odeur est indescriptible : un mélange de sueur, de désinfectant bon marché et de cette angoisse rance qui émane de dizaines de corps entassés.

Chaque matin, lors de l’appel, l’espoir renaît brièvement pour s’écraser aussitôt. Je guettais le passage d’un avocat, d’un juge, de n’importe qui capable de comprendre l’absurdité de ma situation. Pourquoi moi ? Pourquoi maintenant ? Les autorités m’accusaient d’avoir participé à des “activités pro-terroristes” à Paris. Ce mot, “terroriste”, ils le lançaient comme une condamnation sans appel, transformant mon cri de douleur pour mon peuple en un crime contre l’État. Ils utilisaient ma détresse, mon identité, comme une arme contre moi.

Le plus insupportable, c’était le silence de l’extérieur. Dans ce centre, le temps s’étire. On compte les heures aux bruits des verrous. Pour ne pas sombrer, je m’accrochais aux souvenirs. Je revoyais mon enfance à Jérusalem, les oliviers de Cisjordanie, et surtout, le visage de ma mère dont j’avais été séparée pendant vingt ans à cause du blocus avant de la rejoindre enfin en France. Ce regroupement familial était le combat de ma vie, et voilà que le gouvernement français décidait de le briser pour une manifestation, pour quelques mots criés dans la rue.

La faim a commencé à me tenailler, mais pas la faim de nourriture. La nourriture ici est une insulte au corps humain : des barquettes de plastique sans goût, servies avec mépris. Mon corps a commencé à lâcher. En quelques semaines, mes vêtements flottaient sur moi. J’ai perdu dix, quinze, vingt kilos. Mes joues se sont creusées, mes mains tremblaient. Je me regardais dans le miroir des toilettes et je ne reconnaissais plus la femme dynamique qui voulait devenir médiatrice, qui voulait aider les autres.

“Regarde-toi, Leqaa,” me disait une voix intérieure sombre. “Tu es devenue l’ombre de ce qu’ils veulent que tu sois : une victime anonyme.”

Mais au milieu de cette horreur, une solidarité incroyable est née. Ces 86 autres femmes sont devenues mes sœurs de misère. On partageait nos histoires, nos peurs, nos maigres rations. Il y avait Fatoumata, qui attendait depuis six mois, et Maria, qui pleurait chaque soir en pensant à ses enfants restés seuls. Elles ont vu ma faiblesse physique et ont commencé à me protéger. Elles me gardaient une place près du radiateur, m’encourageaient à boire un peu de bouillon.

Un soir, alors que le vent hurlait contre les parois de tôle, la nouvelle est tombée sur un petit poste de radio qu’une détenue avait réussi à garder. On parlait de Gaza. On parlait des milliers de morts. Mon cœur s’est arrêté. J’ai appris plus tard, lors d’un bref appel autorisé à mon cousin, que 200 membres de ma famille élargie avaient été fauchés par les bombes. Treize rien que depuis le dernier “cessez-le-feu”.

La douleur fut si physique que je me suis effondrée sur le carrelage. Je hurlais, mais aucun son ne sortait de ma gorge. J’étais enfermée dans une cage dorée de la République, incapable de pleurer mes morts, incapable d’embrasser ma mère en deuil. C’est à ce moment-là que la tension est montée d’un cran. Les gardiens, agacés par ma détresse qu’ils prenaient pour de l’insubordination, ont commencé à me surveiller de plus près.

— “Kordia ! Silence ! Sinon, c’est l’isolement,” lançait un surveillant d’un ton sec.

L’isolement… Le “mitard”. Une cellule de deux mètres carrés où l’on perd toute notion du jour et de la nuit. C’était leur menace ultime pour nous briser. Mais quelque chose en moi s’était transformé. La tristesse s’était muée en une colère froide, une lave souterraine qui ne demandait qu’à jaillir.

J’ai commencé à noter tout ce que je voyais. Le manque d’hygiène, les violences verbales des gardiens, le désespoir des femmes enceintes détenues avec nous. Si je devais mourir ici, le monde saurait ce qui se passe derrière ces hauts murs de barbelés à quelques kilomètres des bistrots lyonnais où les gens rient en buvant du vin.

Un juge a fini par examiner mon cas. Il a déclaré que ma détention était “vraisemblablement inconstitutionnelle”. Il a ordonné ma libération. Mon cœur a bondi. J’ai ramassé mes quelques affaires dans un sac poubelle, j’ai embrassé mes compagnes d’infortune. J’allais sortir. J’allais revoir Marseille.

Mais à la porte du centre, alors que je sentais déjà l’air frais de la liberté, un homme en costume sombre, un représentant du ministère, a bloqué le passage. — “Il y a un recours,” a-t-il dit froidement. “Le gouvernement s’oppose à votre sortie. Vous restez ici.”

Le monde s’est écroulé une seconde fois. Ils ne voulaient pas seulement me détenir, ils voulaient me briser. Ils voulaient faire de moi un exemple pour tous ceux qui osent élever la voix. La tension était à son comble. Les autres détenues, voyant que l’on me ramenait de force dans la salle, ont commencé à taper sur les tables, à crier mon nom. Le centre était au bord de l’émeute.

Et moi, au milieu de ce chaos, j’ai pris une décision. S’ils voulaient faire de moi une martyre de l’administration, ils allaient découvrir que l’esprit d’une Palestinienne ne s’enferme pas entre quatre murs. Mon combat ne faisait que commencer.

Partie 3 : Le Sacrifice et l’Éveil
Le retour forcé dans la salle commune, après avoir touché du doigt la liberté, fut comme une exécution lente. Le bruit sourd de la lourde porte blindée se refermant sur moi résonna dans mon crâne comme un coup de tonnerre. Derrière moi, le représentant du ministère avait ce sourire poli, ce masque de bureaucrate qui ne voit en moi qu’une ligne budgétaire ou un risque politique. Pour lui, je n’étais pas une femme qui pleurait ses morts à Gaza ou qui s’inquiétait pour sa mère à Marseille. J’étais un dossier encombrant qu’il fallait maintenir sous clé.

La salle 4 du centre de rétention était en ébullition. Les 86 autres femmes avaient vu la scène. Elles avaient vu l’espoir s’éteindre sur mon visage. Le silence qui suivit mon retour fut plus lourd que toutes les insultes du monde. Puis, une voix s’éleva, celle de Maria : — “Ils ne peuvent pas faire ça, Leqaa. Le juge a dit que tu étais libre !” — “La loi des puissants n’écoute pas les juges, Maria,” ai-je répondu, ma voix n’étant plus qu’un murmure brisé.

À cet instant précis, quelque chose s’est rompu en moi. Ce n’était pas un effondrement, mais une métamorphose. J’ai regardé mes mains, ces mains qui avaient soigné mon frère, ces mains qui avaient tenu les pancartes pour la paix. Elles étaient squelettiques, tremblantes. J’avais déjà perdu un tiers de mon poids, ma peau collait à mes os comme un vieux parchemin. Si l’administration voulait me posséder, elle ne posséderait qu’un cadavre.

C’est là que la décision a pris forme. Une décision radicale, terrifiante, mais la seule qui me restait pour reprendre le contrôle de ma propre existence. — “Je ne mangerai plus,” ai-je annoncé à la ronde. “À partir de cet instant, je refuse toute nourriture, toute eau de leur part. S’ils veulent me garder ici, ils devront assumer de me voir m’éteindre sous leurs yeux.”

Le choc fut immédiat. Les surveillants, alertés par le tumulte, sont entrés en force. — “Kordia ! Reprenez votre place ! Cessez ce cirque !” a hurlé le chef de poste. Mais je ne bougeais plus. J’étais assise en tailleur sur le carrelage froid, les yeux fixés sur un point invisible sur le mur gris. La grève de la faim n’est pas un acte de désespoir, c’est l’ultime acte de souveraineté. Mon corps devenait mon champ de bataille.

Les jours qui suivirent furent une descente aux enfers lucide. Le premier jour, la faim est une morsure sauvage, un loup qui vous déchire l’estomac. Le deuxième jour, c’est une brûlure constante, une soif qui vous dessèche la gorge jusqu’à la transformer en papier de verre. Le troisième jour, la douleur s’estompe pour laisser place à une étrange clarté d’esprit. On commence à voir les choses différemment. Les murs du centre ne semblaient plus si hauts. Les menaces des gardiens ne semblaient plus si graves.

Chaque matin, l’infirmière du centre venait prendre ma tension. Elle me regardait avec une pitié impuissante. — “Leqaa, vous allez mourir. Votre cœur ne tiendra pas. Pensez à votre mère.” — “C’est justement parce que je pense à elle que je fais ça,” je lui ai répondu. “Si je sors d’ici brisée et soumise, je ne serai plus d’aucune utilité pour elle. Je préfère mourir debout que de vivre à genoux dans votre centre.”

La nouvelle de mon action a commencé à filtrer à travers les murs. À l’extérieur, la solidarité s’organisait. Des avocats, des journalistes de Marseille et de Paris commençaient à harceler la préfecture. Des sénateurs posaient des questions. Mais à l’intérieur, la pression augmentait. L’administration ne pouvait pas se permettre un décès sous sa garde.

Le climax survint lors de la dixième nuit. Ma vision s’obscurcissait. Je sentais mon cœur battre de manière irrégulière, comme un oiseau blessé contre une cage thoracique trop étroite. Soudain, la porte de la salle s’ouvrit violemment. Trois gardiens et un médecin entrèrent. — “On va vous perfuser de force, Kordia. C’est pour votre bien.” Ils m’ont saisie. Malgré ma faiblesse, une force venue de mes ancêtres, de ces femmes de Gaza qui ont tout traversé, a jailli de moi. Je me suis débattue avec l’énergie du désespoir. — “Touchez-moi et vous commettrez un crime devant le monde entier !” ai-je crié, ma voix retrouvant une puissance inattendue.

Les autres détenues se sont levées comme un seul homme. Elles ont formé une chaîne humaine autour de mon lit de camp. Fatoumata, Maria, Amina… toutes ces femmes oubliées se tenaient là, prêtes à encaisser les coups pour moi. — “Si vous la touchez, vous devrez nous passer sur le corps à toutes !” a lancé Maria aux gardiens médusés.

L’air était électrique, chargé d’une violence prête à exploser. Les gardiens ont reculé. Ils n’avaient jamais vu ça. Ce n’était plus une simple rétention administrative, c’était une insurrection de la dignité. Le médecin, blême, a baissé sa seringue. — “On ne peut pas intervenir dans ces conditions,” a-t-il murmuré.

Je savais que j’avais gagné une bataille, mais pas la guerre. Cette nuit-là, entre deux évanouissements, j’ai reçu un message clandestin passé par une fenêtre. C’était une lettre de mon cousin. Il me disait que le monde nous regardait. Il me disait que mon nom était scandé dans les rues de Marseille. Il me racontait que même là-bas, dans les ruines de Gaza, on commençait à entendre parler de la “femme de fer” détenue en France.

La tension ne retombait pas. L’administration a tenté une dernière manœuvre : me transférer dans une aile psychiatrique pour discréditer mon action. Mais le lendemain matin, un huissier est arrivé avec un document officiel. Une cour d’appel venait de statuer en urgence. Mon cas était devenu trop brûlant, trop symbolique. L’injustice était devenue trop visible pour être maintenue sous le tapis des procédures.

Le directeur du centre lui-même est venu me voir. Il n’avait plus sa superbe. — “Préparez vos affaires, Kordia. Vous êtes libérée. Mais sachez que nous vous surveillerons.” Je l’ai regardé, un sourire pâle sur mes lèvres gercées. — “Vous pouvez surveiller mon corps, monsieur. Mais mon esprit, lui, a déjà franchi ces barbelés depuis longtemps.”

Alors que je sortais du centre, portée par deux de mes compagnes car je ne pouvais plus marcher, j’ai levé le poing. Ce n’était pas un geste de haine, mais un geste de survie. J’avais survécu à la cage, j’avais survécu au deuil, j’avais survécu à l’oubli.

Mais alors que le portail se refermait derrière moi, une question me hantait : à quel prix ? Et que restait-il de la France que j’avais tant aimée, si elle pouvait traiter ses enfants d’adoption avec une telle cruauté ?

Partie 4 : La Renaissance des Cendres
Le franchissement du dernier portail ne fut pas l’explosion de joie que j’avais imaginée pendant mes nuits de fièvre. Ce fut un souffle. Un long, très long soupir qui semblait vider mes poumons de toute la poussière accumulée dans ce centre. L’air de Lyon était frais, piquant, presque trop pur pour mes sens atrophiés. Je ne pouvais toujours pas marcher seule. Mes jambes, transformées en brindilles, flageolaient sous le poids de mon histoire. Mon cousin Hamza m’attendait de l’autre côté, le visage déformé par l’émotion. Quand ses bras se sont refermés sur moi, j’ai senti, pour la première fois depuis dix mois, que je n’étais plus une “détenue”, mais une femme, une cousine, une amie.

Le trajet de retour vers Marseille fut une transition onirique. Je regardais par la fenêtre de la voiture, fascinée par les choses les plus simples : un arbre en fleurs, un enfant qui court, la couleur changeante du ciel au crépuscule. Tout me paraissait irréel, comme si je sortais d’une longue apnée sous une eau glacée. — “Leqaa,” murmura Hamza, “tu es une héroïne pour beaucoup de gens. Tu ne te rends pas compte de l’impact de ton sacrifice.” — “Je ne voulais pas être une héroïne, Hamza. Je voulais juste être juste.”

Arrivée à Marseille, le choc fut plus rude. En entrant dans notre petit appartement, le silence m’a frappée au cœur. Ma mère était là, assise dans son fauteuil près de la fenêtre. Elle avait vieilli de dix ans. Ses yeux, autrefois si vifs, étaient voilés par la douleur du deuil et l’angoisse de l’absence. Nous n’avons pas eu besoin de mots. Nous nous sommes tenues l’une contre l’autre pendant de longues minutes, deux rescapées d’un naufrage que le monde préférait ignorer.

La reconstruction fut lente. Mon corps, traumatisé par la grève de la faim, refusait de se nourrir normalement. Chaque bouchée était un combat. Mes nuits étaient hantées par le bruit des verrous et les cris des femmes restées là-bas. Car c’était là ma plus grande douleur : j’étais sortie, mais Maria, Fatoumata et les autres étaient toujours dans la cage. Leurs visages me fixaient dans l’obscurité de ma chambre marseillaise. Je me sentais coupable d’être libre, coupable d’avoir un lit propre alors qu’elles dormaient encore sur le carrelage.

C’est cette culpabilité qui m’a sauvée de l’apathie. Une semaine après ma libération, alors que ma voix n’était encore qu’un filet, j’ai repris mon téléphone. J’ai commencé à appeler les avocats, les journalistes, les associations. Mon combat ne s’était pas arrêté à la porte du centre ; il venait de changer de forme. Je n’étais plus la victime qui subissait, j’étais le témoin qui accusait.

J’ai appris que mon action avait forcé l’administration à revoir les conditions de surpeuplement dans plusieurs centres de rétention du sud de la France. Ce n’était qu’une goutte d’eau, mais c’était ma goutte d’eau. Les sénateurs qui m’avaient soutenue m’invitaient désormais à témoigner. Moi, la Palestinienne que l’on voulait expulser, je devenais la voix des sans-voix au cœur même des institutions françaises.

Mais le deuil restait là, immense et insondable. Les nouvelles de Gaza continuaient d’arriver, chaque jour plus atroces. Les 200 membres de ma famille ne reviendraient jamais. Un soir, je suis allée sur la Corniche, face à la mer Méditerranée. Cette même mer qui relie Marseille à ma terre natale. J’ai jeté une fleur de jasmin dans l’eau sombre. — “Je ne vous oublierai jamais,” ai-je promis aux vagues. “Chaque pas que je fais ici, je le fais pour vous. Chaque mot que je prononce contre l’injustice est une pierre posée sur votre tombe invisible.”

Aujourd’hui, je marche de nouveau dans les rues de Marseille. Mon pas est encore hésitant, mais mon regard est droit. Ma situation administrative est toujours complexe, une épée de Damoclès plane encore au-dessus de ma tête, mais je n’ai plus peur. Ils ont essayé de m’effacer, ils n’ont fait que graver mon nom dans le marbre de la résistance.

Je reçois des messages du monde entier. Des jeunes filles de Jérusalem, des militants de New York, des citoyens de Paris qui me disent que mon histoire leur a redonné de l’espoir. Mon histoire n’est pas celle d’une défaite, mais celle d’une victoire de l’esprit sur la matière. On peut enfermer un corps, on peut affamer une chair, mais on ne peut pas emprisonner une vérité qui a décidé de voler.

Mon prochain projet est de créer une structure d’accueil pour les femmes sortant de rétention, un lieu où elles ne seraient plus des numéros, mais des êtres humains avec des rêves et des droits. Je sais que le chemin sera long, que les obstacles seront nombreux, mais comme je le disais souvent à mes sœurs dans la salle 4 : “Le soleil finit toujours par percer le brouillard, il suffit de savoir attendre l’aube.”

Le soir tombe sur le Vieux-Port. Les lumières de la ville s’allument une à une. Je prends la main de mon petit frère et nous marchons ensemble vers l’avenir. Un avenir fragile, certes, mais un avenir que j’ai conquis au prix de mon propre sang.

Je m’appelle Leqaa Kordia. J’ai été brisée, j’ai été enfermée, j’ai été affamée. Mais aujourd’hui, je suis debout. Et tant que j’aurai un souffle de vie, je crierai pour la liberté, pour la Palestine, et pour la dignité de chaque être humain jeté dans l’ombre de l’indifférence.

L’histoire ne s’arrête pas là. Elle ne fait que commencer.

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