Partie 1
Je n’arrive toujours pas à y croire. Après toutes ces années de sacrifices, de doutes, de nuits blanches à refaire les comptes et à dessiner les plans d’un avenir qui semblait si lointain, presque hypothétique. Ça y est. Le moment est enfin là. La clé est froide dans ma main, un petit morceau de métal banal qui pèse pourtant le poids de tous nos espoirs. Son contact contre ma paume est presque électrique, une décharge qui remonte le long de mon bras et vient réchauffer mon cœur, qui lui, est en feu. Une joie pure, brute, incandescente.
De la fenêtre de notre petit deux-pièces à Lyon, je regarde la pluie tomber sur les toits d’ardoise luisants. Une pluie fine et persistante, typique d’une fin d’après-midi de novembre dans cette ville que j’ai appris à aimer. Les gouttes dessinent des milliers de chemins sinueux sur la vitre, se rejoignant, se séparant, comme les vies des gens en bas, dans la rue. D’ici, au sixième étage sans ascenseur, le monde a l’air paisible, ordonné. Les phares des voitures créent des comètes dorées sur le bitume mouillé et les silhouettes pressées sous les parapluies ont quelque chose de poétique. Ça fait des semaines, non, des mois, qu’on vit au milieu des cartons. Ils ont d’abord été une promesse, empilés dans un coin, puis ils ont commencé à envahir notre espace, devenant des tours, des montagnes de souvenirs et de possessions. Ils sont le symbole tangible de notre transition. Mais ce soir, c’est la dernière fois. Demain, on se réveille chez nous. Dans notre maison. Le mot résonne en moi avec une force incroyable. “Notre maison”. Pas un appartement loué, pas une solution temporaire. Un lieu à nous, des murs qui nous appartiendront, un jardin où l’on pourra boire le café le matin.
Je me tourne et mon regard se pose sur lui. Marc. Mon mari. Il est à genoux par terre, le front plissé par une concentration presque enfantine, en train de scotcher un énième carton. Le bruit strident du ruban adhésif qui se déroule est devenu la bande-son de nos vies depuis quelque temps. Il a les manches de sa chemise retroussées, laissant apparaître des avant-bras forts, et une mèche de cheveux bruns lui tombe sur les yeux. Il sent ma présence, lève la tête et me sourit. Ce sourire… C’est la première chose qui m’a fait tomber amoureuse. Ce n’est pas un sourire éclatant, hollywoodien. C’est un sourire doux, un peu timide, qui plisse le coin de ses yeux et qui semble dire : “Je te vois. Tout va bien.” C’est le sourire qui, des années plus tôt, a réussi à percer la carapace que j’avais mis tant de temps à construire. C’est le sourire qui m’a fait oublier d’où je venais, qui m’a fait croire que j’avais le droit, moi aussi, au bonheur.
J’ai grandi dans un petit village de campagne où les rêves étaient considérés, au mieux, comme une perte de temps, au pire, comme une forme d’arrogance. “Garde les pieds sur terre”, me répétait mon père, un homme pour qui la vie se résumait à travailler dur, payer ses factures et ne pas faire de vagues. Ma mère, elle, me regardait avec une sorte de pitié résignée. J’étais l’éternelle idéaliste, la “rêveuse”, un terme qui, dans sa bouche, sonnait comme une insulte. Pour ma propre famille, j’étais une déception ambulante. Chaque idée, chaque ambition était accueillie par un soupir ou un roulement d’yeux. Quand j’ai annoncé que je voulais quitter le village pour aller à l’université, ce fut comme si j’avais déclaré la guerre. Pourquoi vouloir plus ? Pourquoi ne pas se contenter de ce qu’on a ? Le fils du voisin, lui, avait repris la ferme. La fille de la boulangère, elle, s’était mariée à vingt ans. Eux, c’étaient des exemples à suivre. Moi, j’étais une anomalie. Chaque petite victoire dans ma vie a été une bataille acharnée, menée seule, contre le scepticisme ambiant. J’ai dû me battre pour mes études, me battre pour mon premier emploi, me battre pour prouver que je n’étais pas l’incapable qu’on avait toujours dépeinte.
Et puis, j’ai rencontré Marc. Avec lui, tout semblait simple, évident. Il n’a jamais vu mes rêves comme une menace ou une folie. Au contraire, il les a accueillis, les a nourris. Il croyait en moi plus que personne, souvent plus que moi-même. Il était ma revanche silencieuse sur ce passé qui m’avait tant abîmée. Il était la preuve vivante que je n’avais pas eu tort de vouloir autre chose, que j’avais le droit d’exister pleinement. Cette maison, c’était notre projet commun, mais pour moi, c’était bien plus. C’était le symbole ultime de ma réussite. C’était la preuve, gravée dans la pierre, que la petite “rêveuse” avait réussi à construire quelque chose de solide, de réel.
Je suis tellement perdue dans le labyrinthe de mes pensées que je sursaute violemment quand on sonne à la porte. Le son strident du carillon déchire le silence confortable de l’appartement et me ramène brutalement à la réalité.
« J’y vais ! » lance Marc en se relevant avec une agilité qui me surprend toujours. Il s’essuie les mains pleines de poussière de carton sur son jean et se dirige vers l’entrée.
Je le suis du regard, un sourire flottant sur mes lèvres. Probablement encore une livraison de dernière minute ou un voisin qui vient se plaindre du bruit.
La porte s’ouvre sur un jeune homme trempé par la pluie, vêtu de l’uniforme jaune et bleu de La Poste. Il a l’air las, pressé d’en finir avec sa tournée. Il tend un terminal électronique et une lettre cartonnée. Une lettre recommandée. Mon sourire se fige légèrement. Les recommandés sont rarement porteurs de bonnes nouvelles. Une facture impayée ? Une formalité administrative pour la maison ?
« C’est pour un Monsieur Alain Bernard ? » demande le facteur d’une voix neutre, presque robotique, récitant le nom écrit sur l’enveloppe.
Je fronce les sourcils. Alain Bernard. Ce nom ne me dit rien. On reçoit souvent du courrier pour les anciens locataires, des publicités, des magazines oubliés. C’est le fardeau des appartements avec un fort taux de rotation.

« Il n’habite plus ici, désolée », je commence à dire, prête à refermer la porte. C’est une erreur, évidemment.
Mais Marc me coupe. Sa voix est étrangement tendue. « Si, si, c’est ici. »
Une fraction de seconde. Un instant si bref qu’un étranger ne l’aurait jamais remarqué. Mais moi, je l’ai vu. J’ai vu la panique pure traverser ses yeux. Un flash de terreur glaciale qui a duré moins d’un battement de cœur. Puis, son visage s’est aussitôt refermé, comme un rideau de fer qui s’abat. Il prend le stylet que lui tend le facteur, et son mouvement est rigide, contrôlé. Il signe sur l’écran du terminal, d’un geste rapide et saccadé. Son écriture, d’habitude si appliquée, n’est qu’un gribouillis illisible.
« Merci, bonne soirée », dit-il en prenant la lettre. Sa voix est redevenue normale, ou presque. Un peu trop désinvolte, peut-être. Un peu trop légère. Il referme la porte et le dernier son que j’entends est le bruit des pas du facteur qui s’éloignent en courant dans l’escalier.
Je le regarde, debout dans le couloir. Il reste un instant immobile, le dos tourné, tenant l’enveloppe cartonnée dans sa main. Il ne la regarde même pas. On dirait qu’il a oublié que je suis là.
« C’est qui, Alain Bernard ? » je demande, essayant de garder un ton anodin, curieux.
Il se retourne lentement. Le sourire est revenu sur son visage, mais il n’atteint pas ses yeux. Il y a quelque chose de forcé, de plaqué. « Oh, ça ? C’est rien. C’est une vieille domiciliation d’entreprise que j’avais mise ici il y a des années. Ça traîne, ne t’inquiète pas. C’est juste des papiers administratifs sans importance. »
Les mots sortent de sa bouche un peu trop vite, un peu trop bien répétés. Une domiciliation d’entreprise ? Marc a toujours été salarié. Il a travaillé dans la même boîte d’informatique depuis que je le connais. Il n’a jamais eu d’entreprise. Jamais. Le mensonge est tellement énorme, tellement maladroit, que j’ai l’impression de recevoir un coup en plein visage. Mon esprit s’emballe, cherchant une explication logique. Peut-être un projet qu’il a eu avant de me connaître ? Peut-être une aide qu’il a rendue à un ami ? Mais pourquoi ce nom ? Pourquoi cette panique ?
Il voit l’incompréhension sur mon visage. Il fait un pas vers moi, lève une main comme pour me caresser la joue, mais la laisse retomber.
« Vraiment, ma chérie, c’est trois fois rien. Une erreur de jeunesse. On s’occupera de ça plus tard, d’accord ? Allez, il nous reste encore tout le salon à emballer. »
Il se dirige vers la chambre, mais il ne me regarde plus. Il marche avec une raideur que je ne lui connais pas. L’enveloppe est toujours serrée dans sa main, comme si c’était une bombe sur le point d’exploser. Avant d’entrer, il s’arrête sur le seuil, le dos toujours à moitié tourné.
« Je vais juste passer un coup de fil rapide. Pour le travail. Un truc urgent qui vient de me revenir. »
Encore un mensonge. Il n’y a rien d’urgent dans son travail un vendredi à presque sept heures du soir. Surtout pas à la veille d’un déménagement pour lequel il a posé des jours de congé.
Il ferme la porte derrière lui. Il ne la claque pas. C’est pire. Il la ferme doucement, et le petit “clic” du loquet qui s’enclenche résonne dans l’appartement silencieux comme un coup de feu. Une détonation qui vient de faire voler en éclats le monde que je connaissais.
Je reste plantée au milieu du salon, soudainement glacée. Mes pieds sont comme soudés au parquet. Je suis entourée de nos cartons, de notre vie emballée. Ces boîtes qui, il y a cinq minutes à peine, représentaient une promesse de bonheur, me semblent maintenant sinistres. Elles ne contiennent plus des souvenirs, mais des mensonges. Notre vie. Notre vie emballée. Quelle vie ? Le bruit du scotch, les rires qui flottaient dans l’air, la chaleur dans ma poitrine… tout a disparu. Il ne reste qu’un silence assourdissant, un froid polaire qui s’infiltre en moi. Et une question. Une seule question, simple, terrible, qui me hurle dans la tête et fait trembler les fondations de mon existence :
Qui est Alain Bernard ?
Partie 2
Le “clic” du loquet est le seul bruit qui compte. Tout le reste s’est dissous. Le murmure de la pluie contre les vitres, le bourdonnement lointain de la circulation lyonnaise, le ronronnement du réfrigérateur dans la cuisine… tout a été anéanti par ce son minuscule et définitif. Le son d’une porte qui se ferme. Le son d’un monde qui se fracture.
Je reste figée au milieu du salon, les bras ballants, la clé de la maison toujours serrée dans ma main droite. Le métal, qui tout à l’heure me semblait vibrant de promesses, est maintenant d’un froid de glace. Un froid qui se propage dans mes doigts, dans ma main, qui remonte le long de mon bras comme un venin. Mon cœur, qui battait la chamade de joie il y a dix minutes, est maintenant lourd, une pierre inerte dans ma poitrine. Il ne bat plus, il cogne. Des coups sourds, espacés, douloureux.
Mes yeux sont rivés sur la porte blanche de la chambre. Une simple porte en bois peinte, avec une poignée en laiton que j’ai moi-même choisie et installée. Je connais chaque éraflure sur sa surface, chaque imperfection de la peinture. C’est une porte familière, une porte de “chez moi”. Mais en cet instant, elle est devenue un monolithe étranger, hostile. Une frontière infranchissable qui sépare le monde que je croyais connaître, de… de quoi, au juste ? Qu’y a-t-il derrière cette porte ? Mon mari ? Ou un inconnu qui a son visage ?
L’air dans l’appartement semble s’être raréfié. Chaque inspiration est une lutte, comme si mes poumons refusaient de fonctionner. Le silence n’est plus un réconfort, c’est une pression physique, un poids sur mes tympans. Un silence rempli de mots non-dits, de questions hurlantes.
Qui est Alain Bernard ?
La question tourne en boucle dans mon esprit, un néon clignotant dans l’obscurité grandissante de mes certitudes. Et avec elle, une armée d’autres questions, plus terribles les unes que les autres. Pourquoi Marc a-t-il paniqué ? Pourquoi a-t-il menti ? Une domiciliation d’entreprise… Le mensonge est si grossier, si insultant dans sa maladresse, que c’est presque pire que l’absence de réponse. Il m’a prise pour une idiote. Lui, l’homme qui a toujours vanté notre complicité, notre transparence. “Entre nous, pas de secrets”, disait-il souvent, en me caressant les cheveux. Cette phrase, qui était mon refuge, est maintenant une lame qui me transperce.
Mon premier réflexe est de me ruer sur la porte, de la marteler de mes poings, d’exiger des réponses. Maintenant. Tout de suite. Mais mes pieds restent collés au sol. Une autre partie de moi, une partie plus lâche peut-être, a peur. Une peur panique de ce que je pourrais découvrir. La peur que la réponse à cette question ne détruise pas seulement notre soirée, pas seulement notre déménagement, mais tout. Absolument tout.
Je fais quelques pas, machinalement. Mes mouvements sont ceux d’un automate. Je contourne les piles de cartons. Ces boîtes… Mon Dieu, ces boîtes. Tout à l’heure, elles étaient des coffres au trésor, remplis des artefacts de notre vie commune, prêts à être déballés dans un nouveau sanctuaire. Maintenant, elles me semblent être des pierres tombales. Chaque carton porte une inscription : “Cuisine”, “Livres”, “Vêtements Hiver”. Des mots simples, prosaïques, qui décrivent une vie normale. Notre vie est-elle normale ? L’a-t-elle jamais été ? Je vois le carton sur lequel Marc travaillait. “Souvenirs / Photos”. À l’intérieur, des albums, des cadres, des instantanés de nos voyages, de nos anniversaires, de notre mariage. Des preuves de notre bonheur. Mais si le protagoniste de ces photos n’est pas celui que je crois, que valent ces preuves ? Tout cela n’est-il qu’une mise en scène ?
Une bouffée de colère me submerge, brûlante et amère. La colère remplace la peur. La colère contre lui, pour ce mensonge flagrant. Mais aussi la colère contre moi-même. Comment ai-je pu être si aveugle ? Y a-t-il eu d’autres signes ? D’autres mensonges que j’ai ignorés, trop heureuse de croire à notre conte de fées ? Je rembobine le film de notre vie. Ses voyages d’affaires occasionnels, toujours seul. Sa réticence à parler de sa vie avant moi, qu’il mettait sur le compte d’une “jeunesse ennuyeuse”. Son aversion pour les réseaux sociaux, qu’il justifiait par un besoin de “préserver notre intimité”. Étaient-ce des traits de caractère ou des stratégies de dissimulation ?
Mon regard est de nouveau attiré par la porte. Et j’entends quelque chose. Un murmure. Sa voix. Il est au téléphone. Le “coup de fil urgent pour le travail”. Une autre farce. Je m’approche, lentement, sur la pointe des pieds, me sentant à la fois honteuse et investie d’un droit absolu. Je suis sa femme, après tout. Ma vie entière est peut-être en train de basculer. Je ne dois aucune discrétion à un mensonge.
Je colle mon oreille contre le bois froid de la porte. Le son est étouffé, déformé. Je ne saisis que des bribes de phrases, mais c’est suffisant pour que la glace dans mes veines se transforme en un désert de terreur.
« …non, elle ne sait rien… rien du tout, je te le jure… »
Sa voix. Je ne l’ai jamais entendue comme ça. Elle est basse, sifflante, pleine d’une urgence qui n’a rien à voir avec le travail. C’est la voix de quelqu’un qui a peur. Vraiment peur.
« …je ne comprends pas comment… après tout ce temps… la maison, oui… l’achat a dû… »
La maison. Notre maison. La cause de ma joie il y a quelques minutes est maintenant mentionnée dans une conversation secrète et terrifiante. Mon souffle se coince dans ma gorge.
« …l’argent, oui, je sais pour l’argent… je trouverai une solution… Non ! Pas ça. Pas encore. Laisse-moi juste un peu de temps… »
L’argent. Ce mot claque comme un coup de fouet. Et puis le ton suppliant. Marc, mon Marc, l’homme solide, le pilier sur lequel je me suis toujours appuyée, est en train de supplier quelqu’un au téléphone.
Il y a une pause. Je retiens ma respiration, mon cœur bat si fort contre mes côtes que j’ai peur qu’il l’entende à travers la porte.
« Écoute, il faut que je te laisse… elle est là… je vais gérer. Je te rappelle. »
Gérer. Le mot me fait l’effet d’une gifle. Il ne va pas “gérer”. Il ne va pas me parler, m’expliquer. Il va “gérer” la situation. Il va me “gérer”, moi. Comme on gère un problème, un obstacle.
J’ai juste le temps de reculer, de me précipiter silencieusement vers le canapé et de m’y laisser tomber avant que la porte de la chambre ne s’ouvre. Mon corps tremble de façon incontrôlable. J’essaie de prendre un air normal, mais qu’est-ce qu’un air normal quand on vient d’entendre son univers s’effondrer ? Je saisis un livre sur la table basse, n’importe lequel, et je l’ouvre au hasard, prétendant lire. Les lettres dansent devant mes yeux, une bouillie d’encre sans signification.
Il apparaît dans l’encadrement de la porte. Il a passé une main dans ses cheveux, a tenté de lisser sa chemise. Il essaie de composer un personnage. Le personnage de Marc, mon mari, qui vient de passer un coup de fil pour le travail. Mais le masque est mal ajusté. Son visage est trop pâle, ses yeux trop vifs, presque fiévreux. Et il a ce sourire. Ce même sourire forcé, qui ne monte pas jusqu’à ses yeux.
« Désolé, c’était plus long que prévu », dit-il d’un ton qu’il veut léger. « Mon patron, un vrai tyran, même la veille d’un week-end de déménagement. »
Il rit. Un petit rire sec, sans joie. Le son est obscène dans le silence de l’appartement.
Il me regarde. Il voit que je ne réagis pas, que je suis figée, le livre entre les mains comme un bouclier dérisoire. Son sourire s’efface. L’inquiétude perce à travers son masque. Mais ce n’est pas de l’inquiétude pour moi. C’est l’inquiétude de l’acteur qui sent que le public ne croit plus à son jeu.
« Ça va, chérie ? Tu es toute pâle. Tu es fatiguée ? C’est vrai qu’on a fait une grosse journée. »
Il s’approche, veut me toucher, poser sa main sur mon front. Je recule d’un mouvement instinctif. Un mouvement infime, mais qui a la violence d’un séisme entre nous. Sa main reste suspendue dans les airs un instant, avant de retomber lourdement le long de son corps. Le silence revient, encore plus lourd qu’avant. Il sait. Il sait que je sais quelque chose. La comédie est terminée.
Je pose le livre, lentement, sur la table basse. Je lève les yeux vers lui. Je le regarde vraiment. J’essaie de voir au-delà du visage que j’aime depuis des années. J’essaie de voir l’étranger qui se cache derrière.
« Marc », ma voix est un souffle rauque, méconnaissable. Je m’éclaircis la gorge et je recommence, plus fort. Plus ferme. « Marc, je veux la vérité. La vraie. Pas tes histoires de domiciliation d’entreprise ou d’appel urgent du patron. »
Je fais une pause, laissant le poids de mes mots s’installer entre nous. Je le vois déglutir. Son regard fuit le mien, se pose sur les cartons, la fenêtre, n’importe où sauf sur moi.
« Je veux que tu me regardes dans les yeux », je continue, ma voix tremblante mais déterminée, « et que tu me dises qui est Alain Bernard. »
Le nom est une bombe lâchée au milieu de notre salon. L’onde de choc le frappe de plein fouet. Il blêmit encore plus, si c’est possible. Une lueur de panique, la même que j’ai vue tout à l’heure, traverse de nouveau son regard. Mais cette fois, elle est mêlée à de la colère.
« Mais enfin, de quoi tu parles ? Je te l’ai dit, c’est rien du tout ! C’est une vieille histoire sans importance ! Pourquoi tu te mets dans des états pareils ? C’est le stress du déménagement qui te fait ça, tu deviens parano ! »
La paranoïa. L’accusation classique. Me faire passer pour folle, pour hystérique. La colère monte en moi, une vague rouge qui submerge la peur et le chagrin.
« Parano ? » je siffle, en me levant du canapé pour lui faire face. Je suis plus petite que lui, mais à cet instant, je me sens immense. « Parano ? J’ai vu la terreur sur ton visage quand le facteur a dit ce nom. Je t’ai vu mentir, Marc. Deux fois, en l’espace de cinq minutes. Et je t’ai entendu au téléphone. »
À ces mots, il se fige. Le dernier reste de couleur quitte son visage. Il est pris au piège.
« Tu as écouté à la porte ? » murmure-t-il, l’air outré. Mais sa voix manque de conviction. Ce n’est pas de l’indignation, c’est une manœuvre de diversion.
« Ne change pas de sujet ! » je crie presque, ma voix se brisant. « J’ai entendu “elle ne sait rien”, j’ai entendu parler de “la maison”, de “l’argent”. Alors ne me parle pas de paranoïa ! Notre vie entière est peut-être en train de s’écrouler et tu oses me traiter de folle ? »
Les larmes que je retenais se mettent à couler. Des larmes de rage, de peur, de trahison. Je tremble de la tête aux pieds. Il me regarde, et son armure de mensonges et de dénégations se fissure. La colère dans ses yeux s’éteint, remplacée par quelque chose d’autre. Une détresse infinie. Une résignation.
Il passe une main tremblante sur son visage, pousse un long soupir qui semble venir du plus profond de son être. Il ne me regarde toujours pas directement, mais son regard s’est posé sur la lettre recommandée, qu’il a dû laisser tomber sur la commode de l’entrée en sortant de la chambre. L’objet du délit. La preuve matérielle que notre monde n’est pas ce qu’il semble être.
« Je voulais te protéger », murmure-t-il enfin. Sa voix est brisée.
« Me protéger de quoi ? » je sanglote. « De la vérité ? En me mentant ? Ce n’est pas de la protection, Marc, c’est une trahison. »
Il secoue la tête, comme pour chasser des pensées insupportables. Il fait les cent pas dans le petit espace qui nous reste entre les cartons. Un animal en cage.
« Tu ne peux pas comprendre… »
« Alors explique-moi ! » je le supplie. « Fais-moi confiance, pour une fois. Vraiment confiance. Je suis ta femme, bon sang ! On est censés affronter les choses ensemble ! »
Il s’arrête enfin et me regarde. Et pour la première fois ce soir, je vois le vrai Marc. Pas l’acteur, pas le menteur. Je vois l’homme terrifié, l’homme acculé. Ses yeux sont remplis de larmes.
« Je ne sais pas par où commencer… »
« Commence par le début. Commence par le nom. »
Il ferme les yeux, comme si prononcer les mots à voix haute allait lui coûter un effort surhumain. Il prend une profonde inspiration.
« Alain Bernard… » il commence, sa voix à peine audible. « Ce n’est pas une domiciliation d’entreprise. Ce n’est pas un vieil ami. Ce n’est pas un fantôme du passé. »
Il rouvre les yeux. Ils sont fixés sur les miens, et leur intensité me cloue sur place.
« Alain Bernard… C’est moi. »
Le monde s’arrête de tourner. Le temps se fige. La pluie, les voitures, la ville, tout disparaît. Il ne reste que ces trois mots, suspendus dans l’air entre nous.
“C’est moi.”
Je le dévisage, mon cerveau refusant d’enregistrer l’information. C’est impossible. C’est un mauvais rêve. Je vais me réveiller.
« Quoi ? » je parviens à articuler.
« C’est mon vrai nom », dit-il, et chaque mot semble lui arracher une partie de son âme. « Ou plutôt, c’était mon nom. Marc Fournier, c’est le nom que j’ai pris il y a presque dix ans. Pour tout recommencer. Pour fuir. »
Fuir. Le mot résonne avec une clarté effrayante. Tout s’éclaire d’une lumière horrible. L’homme que j’ai épousé, l’homme avec qui je partage mon lit, l’homme avec qui j’ai construit une vie, est un fugitif. L’homme que j’aime n’existe pas. C’est une construction, un personnage.
Je recule jusqu’à ce que mes jambes heurtent le canapé, et je m’effondre dessus. Je n’ai plus la force de pleurer. Je suis dans un état de choc total, un vide blanc et assourdissant.
« Fuir quoi, Marc ? » je murmure, et mon utilisation de ce prénom me semble soudain absurde. Devrais-je l’appeler Alain ? « Fuir qui ? »
Il vient s’agenouiller devant moi. Il ne tente pas de me toucher, mais il est là, à ma portée, vulnérable.
« Une erreur de jeunesse. Une très, très grosse erreur. Avant de te connaître, bien avant, j’étais… différent. Plus jeune, plus stupide. J’ai fréquenté les mauvaises personnes. J’ai voulu de l’argent facile. J’ai fait un emprunt. Pas à une banque. »
Il n’a pas besoin d’en dire plus. L’image est claire. Un jeune homme naïf, des usuriers, une dette qui grimpe, des menaces. Un scénario de film noir qui vient de faire irruption dans notre appartement rempli de cartons de déménagement.
« La dette est devenue énorme. Inremboursable. Ils… ils ont commencé à me menacer. Ma famille. Alors j’ai disparu. J’ai changé de nom, de ville, de vie. J’ai coupé tous les ponts. Je suis devenu Marc Fournier, un développeur informatique sans histoire. Et puis je t’ai rencontrée. Et pour la première fois, je n’avais plus l’impression de fuir. J’avais l’impression de construire. Tu as été ma rédemption, ma chérie. Tu m’as donné une vraie vie. »
Il pleure maintenant, silencieusement. Des larmes qui roulent sur ses joues et tombent sur le sol.
« Je pensais qu’ils m’avaient oublié. Dix ans… Je pensais vraiment être en sécurité. » Il a un rire sans joie. « Et puis on a acheté cette maison. Notre rêve. On a signé des papiers, chez le notaire, à la banque. On a laissé une trace. Une trace officielle, publique. Assez pour que quelqu’un, en cherchant bien, puisse faire le lien. Et ils ont cherché. Et ils m’ont retrouvé. »
Il désigne la lettre sur la commode d’un signe de tête.
« C’est eux. Je ne sais pas comment ils ont fait pour que ça arrive en recommandé à ce nom, mais c’est eux. C’est un message. Pour me dire qu’ils savent où je suis. Pour me dire que je ne peux plus me cacher. »
Je suis son regard. La lettre est là, blanche, anodine. Elle ne contient pas seulement un secret. Elle contient notre avenir. Ou notre absence d’avenir. À l’intérieur, il y a la réponse à la question de “l’argent”. Le montant de la dette. Les menaces. Les conditions de notre nouvelle vie. Une vie de peur, de remboursement, une vie en otage. La maison de nos rêves n’est plus un sanctuaire. C’est un piège. C’est le phare qui a guidé les monstres jusqu’à nous.
Je regarde l’homme à genoux devant moi. L’étranger qui partage ma vie. Alain Bernard. Il m’a menti sur la chose la plus fondamentale qui soit : son identité. Il a construit notre amour, notre mariage, notre avenir sur une base de sable. Mais en le voyant là, brisé, terrifié, non pas pour lui, mais pour nous, je ne ressens plus seulement la trahison. Je ressens une bouffée de pitié. Et, aussi fou que cela puisse paraître, une étincelle de cet amour que je croyais mort il y a une heure. L’amour pour l’homme, pas pour le nom. L’homme qui a voulu me protéger, même de la plus maladroite et désastreuse des manières.
La question n’est plus “Qui est Alain Bernard ?”.
La question, maintenant, est : “Qu’allons-nous faire ?”
Et la réponse est dans cette enveloppe.
Partie 3
“Alain Bernard… C’est moi.”
Ces trois mots ne sont pas seulement suspendus dans l’air. Ils pénètrent en moi, perforent chaque couche de ma réalité, chaque souvenir, chaque parcelle de bonheur que je croyais avoir construite. Ils sont un acide qui dissout le passé et empoisonne l’avenir. Le visage de l’homme que j’aime, agenouillé devant moi, se déforme, se superpose à celui d’un fantôme nommé Alain. Mon mari n’existe pas. J’ai épousé une illusion, un personnage créé pour échapper à un cauchemar. Et ce cauchemar vient de frapper à notre porte.
Le silence qui suit sa confession est plus assourdissant que n’importe quel cri. C’est un silence de fin du monde, un vide sidéral où plus rien n’a de sens. Je le regarde, mais je ne le vois plus. Je vois un étranger dont je connais l’odeur, le son de la voix, la chaleur de la peau. C’est une dissonance cognitive si violente qu’elle me donne la nausée. Mon esprit refuse de faire le lien. Marc, l’homme patient et doux qui m’a appris à refaire confiance. Alain, le fugitif qui a construit notre vie sur un mensonge. Sont-ils la même personne ?
« Lève-toi », je murmure, ma voix est plate, dépourvue de toute émotion. C’est la seule chose que je parviens à dire. Je ne supporte pas de le voir à mes pieds, dans cette posture de suppliant. La pitié est une émotion trop complexe en ce moment, elle se mélange de manière toxique à la colère et à la trahison.
Il obéit, lentement. Il se relève, mais reste voûté, comme si un poids invisible pesait sur ses épaules. Le poids de dix ans de mensonges. Il n’ose toujours pas me regarder en face. Son regard est fixé sur la lettre. L’objet maudit.
« La lettre », je dis, toujours avec cette même voix morte. « Ouvre-la. »
Ce n’est pas une question, c’est un ordre. Puisque mon monde est détruit, je veux voir l’étendue des ruines. Je veux voir le visage de l’ennemi. Je veux connaître le prix de notre vie.
Il sursauta, comme si je lui avais demandé de manipuler un serpent venimeux. « Non… pas maintenant, s’il te plaît. Parlons d’abord… »
« Il n’y a plus rien à dire pour l’instant », je le coupe, une dureté nouvelle dans ma voix. Une dureté née du choc. « Tu as eu dix ans pour parler. Maintenant, tu vas ouvrir cette lettre. On va savoir. Ensemble. Puisque c’est le mot que tu aimes tant utiliser. »
Le sarcasme dans ma dernière phrase le frappe comme une gifle. Il baisse la tête, vaincu. Il se dirige vers la commode de l’entrée. Chaque pas semble lui coûter une énergie folle. Ses mains tremblent si fort qu’il peine à saisir l’enveloppe cartonnée. Il la ramène vers le centre de la pièce, la tient entre ses doigts comme si elle pouvait prendre feu. Le bruit du papier qu’il déchire est un long cri strident dans le silence de mort de notre appartement.
Il sort une unique feuille de papier, pliée en quatre. Un papier blanc, d’une qualité ordinaire. Pas d’en-tête, pas de logo. Juste du texte, imprimé par une imprimante laser. Froid. Impersonnel. Il ne la lit pas. Il me la tend. Son bras est raide, ses yeux fermés. Il refuse de voir.
Mes propres mains tremblent lorsque je prends la feuille. Je la déplie. Le texte est court. Quelques lignes à peine. Mais chaque mot est un clou planté dans ma chair.
Alain,
Dix ans. Nous sommes patients, tu le sais. Tu as eu une belle vie. Une nouvelle femme, une nouvelle maison. C’est bien. Nous aimons que nos investissements prospèrent.
D’ailleurs, félicitations pour ta charmante épouse. Elle a l’air si… innocente. Ce serait dommage que son innocence soit troublée par les erreurs de ton passé.
La récréation est terminée. Tu nous dois 487 000 euros. C’est le capital, avec les intérêts de retard que nous avons généreusement arrondis. Nous ne sommes pas des monstres.
Tu as 72 heures pour nous verser un premier acompte de 100 000 euros. Les instructions pour le virement suivront. Si l’acompte n’est pas versé, nous viendrons te faire un rappel personnel. Et nous commencerons par saluer ta femme.
Bienvenue à nouveau parmi nous.
Je lis la lettre une fois. Deux fois. Trois fois. Les mots ne changent pas. Ils restent là, noirs sur blanc, une sentence de mort pour notre avenir. 487 000 euros. Le chiffre danse devant mes yeux. C’est une somme tellement astronomique, tellement absurde, qu’elle en perd toute réalité. C’est un concept, pas de l’argent.
Mais ce n’est pas le chiffre qui me glace le sang. C’est la deuxième phrase. “Félicitations pour ta charmante épouse. Elle a l’air si… innocente.” Ils parlent de moi. Ils savent qui je suis. Ils m’ont peut-être vue. Suivie. Le cauchemar abstrait de Marc vient de prendre mon visage. Je ne suis plus une spectatrice de sa tragédie. Je suis un personnage. Je suis un levier. Je suis l’otage.
La feuille de papier glisse de mes doigts et tombe en tourbillonnant sur le sol. Je lève les yeux vers Marc, ou Alain, je ne sais plus. Il n’a pas bougé, les yeux toujours fermés, comme un enfant qui croit que s’il ne voit pas le monstre, le monstre ne le voit pas.
« Ils savent qui je suis », je souffle.
À ces mots, ses yeux s’ouvrent d’un coup. La peur panique est de retour, multipliée par mille. Il se précipite et ramasse la lettre, la lit à son tour. Je le vois blêmir, sa mâchoire se contracter. Il passe une main sur sa bouche, étouffant un gémissement.
« Non… non, non, non… » il répète, secouant la tête. Il me regarde, la terreur et la culpabilité se livrant une guerre sans merci dans ses yeux. « Je suis désolé. Oh mon Dieu, je suis tellement désolé. »
Il s’effondre sur le canapé, la tête entre les mains, le corps secoué de sanglots silencieux et déchirants. Le voir si brisé, si impuissant, provoque en moi une réaction inattendue. La colère glaciale qui m’avait saisie commence à se fissurer. Une partie de moi veut hurler, le maudire pour m’avoir entraînée dans sa chute. Mais une autre partie, plus profonde, plus ancienne, voit l’homme que j’aime, terrifié non pas pour sa vie, mais pour la mienne.
Je m’assois à côté de lui, mais je ne le touche pas. Il y a un gouffre entre nous, un champ de ruines.
« Raconte-moi », je dis, ma voix plus douce maintenant. Épuisée. « Raconte-moi tout. Pas la version courte. La vérité. Chaque détail. Je le mérite. »
Il lui faut un long moment pour se calmer. Il respire profondément, essuie ses larmes avec le dos de sa main, comme un enfant. Et puis, il parle. D’une voix sourde, monotone, comme s’il récitait une histoire apprise par cœur, l’histoire d’un autre.
Il me parle d’Alain Bernard. Un jeune homme de vingt-deux ans, qui venait de finir ses études d’ingénieur. Ambitieux, impatient. Il voulait tout, tout de suite. Le succès, l’argent, la reconnaissance. Il s’est associé avec un “ami”, un type charismatique et beau parleur qui lui a promis des rendements faramineux sur un investissement immobilier à l’étranger. Alain a vidé son petit héritage, a emprunté à sa famille. Mais ce n’était pas assez. L’ami lui a alors présenté “des gens”. Des gens qui pouvaient prêter de grosses sommes, vite, sans poser de questions.
Le chef de ce réseau. Il l’appelait “Le Corbeau”. Un homme d’une cinquantaine d’années, toujours impeccablement habillé, d’une politesse glaciale. Il ne criait jamais, ne menaçait jamais ouvertement. Il n’en avait pas besoin. Sa réputation parlait pour lui. Le Corbeau n’était pas un simple usurier. C’était un prédateur. Il prêtait de l’argent en sachant pertinemment que le projet était voué à l’échec. Il investissait dans la dette, pas dans le succès.
Bien sûr, l’investissement s’est évaporé. L’ami charismatique a disparu de la circulation. Et Alain s’est retrouvé seul, avec une dette qui, grâce à des taux d’intérêt vertigineux, avait déjà doublé. C’est là que le vrai cauchemar a commencé. Les appels quotidiens. Les visites “amicales” d’hommes de main qui ne disaient rien, mais dont la simple présence était une menace. Le Corbeau lui a expliqué sa philosophie : une dette ne s’efface jamais. Elle se transforme. Il a commencé à exiger de petits “services”. Transporter un colis, garder une voiture pour la nuit, servir de prête-nom pour une société écran. Alain était devenu sa chose, son esclave.
La goutte d’eau a été quand Le Corbeau lui a demandé de faire pression sur un autre mauvais payeur. Il lui a montré des photos de la famille de cet homme. De ses enfants. “Tu comprends le principe, Alain. C’est une chaîne. Chacun est le maillon de l’autre.” C’est là qu’Alain a compris qu’il n’y avait pas d’issue. Soit il devenait un monstre comme eux, soit il finissait comme leurs victimes.
Alors, une nuit, il a tout plaqué. Il a pris le peu d’argent qu’il lui restait, est monté dans un train, et a disparu. Il a atterri à Lyon, une ville où il ne connaissait personne. Il a vécu de petits boulots, dormant dans des foyers, la peur au ventre. C’est là qu’il a méticuleusement créé Marc Fournier. Une nouvelle identité, une nouvelle histoire. Il a utilisé ses compétences en informatique pour se créer un passé numérique crédible, a obtenu de faux papiers, puis des vrais, en profitant de failles administratives. Il est devenu un fantôme. Un fantôme qui a fini par trouver un travail stable, un petit appartement, une routine. Et puis, il m’a rencontrée.
« Quand je t’ai vue pour la première fois, à cette soirée chez des amis communs », dit-il, sa voix se brisant, « j’ai eu l’impression de respirer pour la première fois depuis des années. Tu étais si… réelle. Si honnête. Tu étais tout ce que je n’étais pas. J’aurais dû fuir, te laisser tranquille. Te mêler à ma vie, c’était te condamner. Mais j’ai été égoïste. Je voulais un peu de ta lumière. Je suis tombé amoureux, et j’ai commencé à croire à mon propre mensonge. J’ai cru que Marc Fournier pouvait effacer Alain Bernard. J’ai cru que notre amour pouvait me racheter. »
Il se tait. L’histoire est terminée. Je suis assise dans les décombres de cette histoire, et je comprends enfin. Je comprends sa peur, sa paranoïa, sa fuite en avant. Mais comprendre ne veut pas dire pardonner. Pas encore.
« Pourquoi ne m’as-tu jamais rien dit ? » je demande, la gorge nouée. « Quand les choses sont devenues sérieuses entre nous. Avant de me demander en mariage. J’aurais pu t’aider. On aurait pu trouver une solution. Ensemble. »
« Te dire quoi ? » il répond, un rire amer secouant ses épaules. « “Bonjour, je m’appelle Alain, je suis un fugitif qui doit une somme astronomique à des criminels qui n’hésiteront pas à te faire du mal pour m’atteindre. Veux-tu m’épouser ?” Tu serais partie en courant. Et tu aurais eu raison. Mon seul but était de te maintenir à l’écart de ça. De construire une forteresse autour de toi, autour de nous. Mais j’ai échoué. En achetant cette maison, notre putain de rêve, j’ai moi-même ouvert les portes de la forteresse à l’ennemi. »
Le silence retombe. Un silence de plomb. Il n’y a plus de place pour les larmes ou les reproches. Nous sommes face à un mur. 487 000 euros. 100 000 euros en 72 heures. Et la menace, claire, nette, qui pèse sur ma tête.
« Qu’est-ce qu’on fait ? » je demande, et l’utilisation du “on” me surprend moi-même. C’est un réflexe. L’instinct de survie d’un couple, même brisé.
« On ne fait rien », dit-il d’une voix blanche. « Je vais faire quelque chose. Je vais partir. Ce soir. Je disparais à nouveau. Ils te laisseront tranquille s’ils voient que je ne suis plus là. Ils veulent l’argent, mais ce qu’ils aiment par-dessus tout, c’est la chasse. Je vais leur donner une nouvelle piste à suivre, loin de toi. »
« Partir ? » je m’exclame, incrédule. « Et aller où ? Tu crois vraiment qu’ils te laisseront partir si facilement, maintenant qu’ils savent que tu as un point faible ? Qu’ils savent qu’ils peuvent me menacer pour te faire payer ? Tu crois qu’ils vont juste te dire “Oh, d’accord, il est parti, laissons tomber près d’un demi-million d’euros” ? Tu es naïf ! Ils viendront me voir. Pour me mettre la pression. Pour que je te contacte. Pour faire de moi leur appât. Partir, ce n’est pas me protéger, c’est me livrer à eux pieds et poings liés ! »
Ma logique, froide et tranchante, semble le frapper. Il n’y avait pas pensé. Il ne pensait qu’à sa solution habituelle : la fuite.
« Alors la police », dit-il, mais sans aucune conviction.
« La police ? » je réplique, presque hystérique. « Pour leur dire quoi ? Que mon mari, qui n’est pas mon mari, a une fausse identité et doit de l’argent à des gens que tu ne peux probablement même pas nommer ? Quelle preuve on a ? Une lettre anonyme ? Ils nous riront au nez ! Et le temps que la machine judiciaire se mette en branle, si elle se met en branle, ces gens-là auront eu cent fois le temps de “saluer ta femme” ! »
Nous sommes dans une impasse. Fuir est inutile. La police est impuissante. Il ne reste que la troisième option. La plus impossible.
« Payer », je souffle.
Il me regarde comme si j’avais perdu la raison. « Payer ? On n’a pas cet argent ! Pour la maison, on a vidé toutes nos économies pour l’apport. Il nous reste quoi ? Quinze, vingt mille euros sur le compte courant ? On est à des années-lumière des 100 000 euros, sans même parler du reste ! »
Je me lève. Je commence à faire les cent pas, comme lui tout à l’heure. Mais mon esprit n’est plus embrumé par le choc. Il est d’une clarté redoutable. L’instinct de survie a pris le dessus. J’ai passé ma vie à me battre, à surmonter des obstacles, à refuser la défaite. Ce n’est pas aujourd’hui que je vais commencer à baisser les bras.
« La maison », je dis. « On peut annuler la vente. Il y a un délai de rétractation. On récupère l’apport. »
« Mais on perdra des milliers d’euros en pénalités… et de toute façon, l’apport n’était que de 60 000 euros. Ça ne suffit pas. »
« La voiture », je continue, mon esprit s’emballant. « On peut la vendre. Et tes placements ? Tu as des placements, non ? »
« Des broutilles. Tout mis bout à bout, en vendant tout ce qu’on possède, en se mettant à nu, on arrivera peut-être à 85 000, 90 000 euros. Il en manquera toujours. Et il nous reste moins de 72 heures. C’est impossible. »
Il a raison. C’est impossible. La panique menace de me submerger à nouveau. L’image de ces hommes, de leurs visages froids, venant frapper à cette porte… L’image du Corbeau, ce personnage de cauchemar…
Et c’est là, au bord du gouffre, que quelque chose en moi bascule. La peur est toujours là, une boule de glace dans mon estomac. La trahison est une plaie ouverte. Mais par-dessus tout ça, une nouvelle émotion émerge, une émotion que je n’aurais jamais cru possible : une rage froide et déterminée.
Ces gens. Ces prédateurs. Ils ont détruit la jeunesse de l’homme que j’aime. Ils l’ont forcé à vivre dans le mensonge et la peur pendant une décennie. Et maintenant, ils viennent frapper à ma porte, me menacer, moi, dans ma propre maison. Ils veulent détruire tout ce que j’ai construit. Ils veulent me prendre mon avenir, ma sécurité, ma vie. Ils ont fait de moi une victime collatérale. Puis une cible. Ils ont fait une erreur.
Je m’arrête de marcher. Je me tourne vers Marc, qui me regarde avec des yeux vides, résigné à la défaite.
« Non », je dis, ma voix est calme, mais elle vibre d’une intensité nouvelle.
« Non, quoi ? »
« Non, on ne va pas fuir. Non, on ne va pas se contenter de payer et de devenir leurs esclaves pour le reste de nos vies. Et non, on ne va pas se laisser faire. »
Il me regarde, ne comprenant pas.
« Qu’est-ce que tu veux dire ? Il n’y a pas d’autre solution. »
« Si », je réponds. « Il y en a toujours une. »
Je repense à mon passé. À ma famille qui me disait que je n’y arriverais jamais. À chaque porte qui s’est fermée. À chaque fois où j’ai dû trouver un autre chemin, une autre stratégie. Je n’ai jamais eu la force brute pour moi. J’ai toujours dû utiliser mon intelligence. Penser différemment.
« Ces gens, Le Corbeau… ils se croient intouchables », je continue, mon esprit tournant à plein régime. « Ils se croient plus malins que tout le monde. C’est leur force. Mais c’est aussi leur faiblesse. L’arrogance rend aveugle. Ils ne s’attendent pas à ce que leurs proies se défendent. Ils s’attendent à ce qu’on ait peur, qu’on paie ou qu’on fuie. »
« Mais qu’est-ce que tu veux faire ? » il demande, un embryon d’espoir luttant contre la résignation dans ses yeux.
« Je ne sais pas encore. Pas exactement. Mais je sais une chose. On ne va pas jouer selon leurs règles. On va créer les nôtres. Tu as passé dix ans à te cacher d’eux. Tu les connais. Tu sais comment ils pensent, comment ils fonctionnent. Tu es une mine d’informations. Et moi… moi, je refuse d’être une victime. Je refuse de laisser ma vie être dictée par un monstre nommé Le Corbeau. »
Je m’approche de lui. Je m’agenouille à mon tour, pour être à sa hauteur. Je pose mes mains sur les siennes. Elles sont glacées.
« Écoute-moi, Marc. Ou Alain. Je m’en fiche de ton nom en ce moment. L’homme que j’ai épousé m’a menti, et ça, on aura le temps de le régler. Si on survit. Mais cet homme est aussi la seule personne qui peut m’aider maintenant. Et je suis la seule qui peut t’aider. Nous sommes seuls contre eux. Ta fuite est terminée. Ma vie tranquille est terminée. Une nouvelle vie commence ce soir. Une vie où nous nous battons. »
Il me regarde, des larmes silencieuses coulant de nouveau sur ses joues. Mais cette fois, ce ne sont pas des larmes de désespoir. Ce sont des larmes de… quoi ? De soulagement ? D’étonnement ?
« Tu… tu ne me détestes pas ? » il murmure.
« Oh si, une partie de moi te déteste profondément en ce moment », je réponds avec une honnêteté brutale. « Mais une autre partie de moi refuse de te laisser tomber. Refuse de nous laisser tomber. Alors la haine attendra. La priorité, c’est la survie. »
Je me relève et je prends sa main pour l’obliger à se relever aussi. Je nous sers deux verres d’eau, car ma bouche est aussi sèche que du papier de verre. On boit en silence. Le choc initial est passé. La phase de sidération est terminée.
« D’accord », je dis, en posant mon verre. « On a moins de 72 heures pour trouver 100 000 euros et un plan. Alors tu vas me dire absolument tout ce que tu sais sur Le Corbeau. Ses habitudes, ses faiblesses, ses associés, ses ennemis. Tout. L’heure n’est plus aux larmes ou aux reproches. »
Je le regarde droit dans les yeux, et il soutient mon regard pour la première fois avec une lueur nouvelle. Une lueur de combat.
« L’heure est à la guerre. »
Partie 4
L’heure est à la guerre.
Cette phrase, que j’ai prononcée dans un souffle de défi, flotte entre nous dans le silence de l’appartement. La guerre. Le mot est absurde et terriblement réel. Nos ennemis ne sont pas des soldats en uniforme, et notre champ de bataille n’est pas une plaine boueuse, mais notre propre vie. Les cartons de déménagement qui nous entourent, témoins de nos rêves anéantis, sont devenus les sacs de sable de notre tranchée improvisée. La lumière blafarde du plafonnier est notre unique projecteur, éclairant une scène de crise. La guerre. Une guerre que nous n’avons pas choisie, mais que nous ne pouvons plus refuser.
Marc – je décide de l’appeler Marc, car Alain Bernard est un fantôme que nous devons exorciser, pas l’homme que j’ai en face de moi – me regarde, l’ombre d’un espoir nouveau luttant contre la terreur dans ses yeux. Pour la première fois depuis que le facteur a sonné, il ne ressemble plus à une proie traquée, mais à un homme qui a touché le fond et qui n’a plus rien à perdre. Ma résolution semble l’avoir tiré de son apathie.
« La guerre », répète-t-il, sa voix rauque. « Mais comment ? On n’a ni armes, ni alliés. On n’a que des dettes et des mensonges. »
« Faux », je réponds, et mon ton est si sec, si clinique, que je me surprends moi-même. « Nous avons une arme : l’information. Tu es une encyclopédie vivante de leur fonctionnement. Et nous avons un allié : leur arrogance. Ils nous sous-estiment. Ils voient un informaticien craintif et une femme au foyer innocente. C’est notre meilleur camouflage. »
Je prends une grande feuille de papier dans le carton “Bureau” et un marqueur noir. Je trace une ligne au milieu. D’un côté, j’écris “EUX”. De l’autre, “NOUS”. C’est primitif, mais j’ai besoin de visualiser l’ennemi, de le matérialiser pour le rendre moins terrifiant, plus tangible.
« Parle-moi du Corbeau », j’ordonne, m’asseyant en tailleur sur le sol, le papier posé devant moi comme un plan de bataille. « Tout. Pas seulement l’histoire de la dette. Sa psychologie. Ses manies. Ses failles. Je veux entrer dans sa tête. »
Marc hésite, puis il plonge. Le barrage de la honte et de la peur cède, et les souvenirs affluent, un torrent d’informations précieuses. Il me décrit Le Corbeau. Un homme dans la soixantaine maintenant, d’une élégance surannée. Il ne porte que des costumes trois-pièces sombres, toujours impeccables. Il a une passion pour les oiseaux, ironiquement. Il possède une volière dans sa propriété, en dehors de la ville. Personne ne sait exactement où. Il ne touche jamais directement à l’argent sale, n’assiste jamais à une transaction. Tout passe par des intermédiaires, des lieutenants qui lui sont totalement dévoués, soit par peur, soit par une loyauté perverse.
Sa plus grande force, me dit Marc, est sa maîtrise du jeu psychologique. Il n’utilise la violence qu’en dernier recours, la considérant comme un échec, un manque de finesse. Il préfère briser les gens de l’intérieur. Il se renseigne sur ses victimes, trouve leurs points faibles – une femme, des enfants, une ambition secrète, une maladie – et appuie exactement là où ça fait mal. Il aime instiller la paranoïa, monter les gens les uns contre les autres. C’est un marionnettiste qui tire les ficelles de la peur.
« Sa faiblesse ? » je demande, mon marqueur suspendu au-dessus du papier.
Marc réfléchit. « Son ego. Il est persuadé d’être un génie du crime, un esprit supérieur. Il méprise tout le monde : ses victimes, ses hommes de main, la police. Il pense que personne n’est assez intelligent pour le défier sur son propre terrain, le terrain psychologique. Il s’attend à de la brutalité, ou à de la couardise. Il ne s’attend pas à de la ruse venant de ses “proies”. »
J’écris en lettres capitales sous la colonne “EUX” : EGO / ARROGANCE / SOUS-ESTIMATION.
« Les intermédiaires », je continue. « Comment te contactaient-ils ? Comment se passaient les “services” que tu devais rendre ? »
Il me décrit le système. Toujours un téléphone prépayé, un “brûleur”, que la victime devait garder sur elle. Les instructions étaient données par SMS, cryptiques. Des lieux de rendez-vous neutres : un parc, le parking d’un supermarché, une station de métro. Jamais deux fois le même. L’homme qui venait n’était jamais le même non plus. Des visages interchangeables, des hommes qui ne parlaient presque pas. Le contact était minimal. Un échange de paquet, de clés, d’enveloppe. Aucune conversation.
« C’est une chaîne », m’explique-t-il. « Le Corbeau est au sommet. En dessous, il a deux ou trois lieutenants de confiance. Eux, je ne les ai jamais vus. Ce sont eux qui contactent des sous-fifres, qui eux-mêmes contactent des “petites mains” comme je l’étais. Personne ne connaît l’ensemble du réseau. Si un maillon tombe, la chaîne n’est pas compromise. »
« Mais quelqu’un doit bien collecter l’argent », j’insiste. « Le Corbeau ne va pas envoyer un coursier anonyme pour récupérer 100 000 euros. »
« Non », admet-il. « Pour une somme pareille, ce sera quelqu’un d’un rang plus élevé. Pas un simple homme de main. Quelqu’un qui aura l’autorité de confirmer que le paiement a bien été fait. Quelqu’un qui a un contact plus direct avec le sommet. C’est là que le risque est le plus grand pour nous. »
Je note : INTERMÉDIAIRE DE CONFIANCE. C’est notre cible. Ce n’est pas Le Corbeau, il est intouchable pour l’instant. Notre cible, c’est le messager.
Nous passons les deux heures suivantes à disséquer chaque souvenir de Marc. Chaque conversation, chaque visage, chaque lieu. L’appartement, qui aurait dû être le théâtre de nos dernières heures de joie avant le déménagement, est devenu une salle de crise où l’odeur du café froid se mêle à celle de la peur. Nous sommes épuisés, mais une énergie nouvelle, fébrile, nous anime. Nous ne sommes plus un couple au bord de l’implosion. Nous sommes une équipe. Deux survivants qui analysent l’ennemi.
Puis vient l’autre partie du problème. La plus concrète. La plus urgente.
« L’argent », je dis, en traçant un cercle autour du chiffre “100 000 €”. « 72 heures. Moins deux. Il nous reste 70 heures. »
Le visage de Marc se referme. « C’est impossible. »
« Rien n’est impossible. C’est un problème de logistique. Décomposons-le. »
Je reprends ma feuille.
« Annulation de la vente de la maison. Demain matin, à la première heure, j’appelle le notaire et l’agent immobilier. Je vais inventer une excuse, une urgence familiale, une maladie. Peu importe. On récupère notre apport. Soit 60 000 euros. »
« On aura des pénalités… »
« Je m’en fiche des pénalités ! », je rétorque. « Entre perdre quelques milliers d’euros et perdre nos vies, le choix est vite fait. Soixante mille. C’est la base. »
J’écris le chiffre.
« La voiture. On la met en vente dès demain. Sur tous les sites. On la brade. On a besoin de cash, vite. On peut espérer en tirer 15 000 euros si on a de la chance. »
J’ajoute le chiffre. Total : 75 000. Il manque 25 000. Un gouffre.
« Mes placements… », commence Marc.
« Combien, exactement ? Ne me dis pas “des broutilles”. Un chiffre. »
« …environ 8 000 euros. »
Total : 83 000. Il manque 17 000. On se rapproche, mais la ligne d’arrivée semble encore terriblement loin.
« Tes bijoux », dit-il, le regard fuyant. « Ta bague de fiançailles… le collier que ma mère t’a offert… »
Je regarde ma main. La bague de fiançailles. Le symbole de son amour. Le symbole de son mensonge. Je la retire d’un geste sec. Elle me brûle la peau.
« On vend tout », je dis, ma voix sans émotion. « La bague, le collier, ma montre. Tout ce qui a de la valeur. Ça nous rapportera peut-être 5 000 euros, si on trouve un acheteur rapidement. »
Total : 88 000. Il manque 12 000 euros. La dernière marche. La plus haute.
Nous restons en silence. Nous avons épuisé toutes nos ressources. Le désespoir, que nous avions tenu à distance, refait surface.
C’est à ce moment que je prends une décision. Je dois abattre ma dernière carte. Mon propre secret. Un secret bien moins sombre que le sien, mais un secret quand même. Une chose que je n’ai jamais partagée avec lui, par une sorte de superstition, par peur de briser le charme de notre bonheur en y introduisant les fantômes de mon propre passé.
« J’ai de l’argent », je lâche.
Il me regarde, incrédule. « Quoi ? Mais… on a un compte commun, je vois bien ce qu’il y a dessus… »
« Non. Pas sur le compte commun. Ailleurs. »
Je me lève et je vais dans notre chambre. Sous notre lit, il y a une vieille valise qui contient des vêtements d’hiver que nous n’utilisons jamais. Je la tire. Elle est lourde. Je l’ouvre. Sous les pulls et les écharpes, il y a une double-doublure que j’ai cousue moi-même. À l’intérieur, bien à l’abri, il y a une grande enveloppe en papier kraft.
Je la ramène dans le salon et la pose sur la table. Marc la regarde comme si c’était un artefact extraterrestre.
« Avant de te connaître », je commence, ma voix plus douce, « la vie ne m’a pas fait de cadeaux. Tu sais mon histoire, ma famille… J’ai appris très tôt qu’il ne fallait compter que sur soi-même. Que le bonheur est fragile, qu’un coup du sort peut tout balayer. Alors, depuis mon premier salaire, j’ai mis de l’argent de côté. Une petite partie de chaque paie. En liquide. Je n’ai jamais fait confiance aux banques pour cet argent-là. C’était mon “fonds d’urgence absolue”. Mon plan d’évasion, si jamais tout s’écroulait. Quand je t’ai rencontré, j’ai arrêté de l’alimenter, parce que pour la première fois, je me sentais en sécurité. Mais je ne l’ai jamais touché. Je le gardais… au cas où. Au cas où le bonheur ne serait qu’une illusion. »
Mes yeux s’emplissent de larmes. « Ironiquement, il s’avère que c’en était une. »
Il me regarde, la bouche entrouverte, le visage ravagé par un mélange de stupéfaction et de culpabilité. Mon secret, né de la méfiance, va peut-être nous sauver de son secret, né de la peur. Le paradoxe est cruel.
« Combien ? » murmure-t-il.
« Je n’ai pas compté depuis des années. Mais il doit y avoir… plus de 15 000 euros. »
Nous avons notre somme. Nous avons les 100 000 euros. Nous pouvons payer l’acompte.
Mais alors que le soulagement devrait me submerger, c’est une rage froide qui prend le dessus. On allait donc liquider notre vie entière, nos économies, nos rêves, mes économies secrètes de survivante, pour donner cet argent à des monstres ? Pour acheter 72 heures de répit avant la prochaine demande, la prochaine menace ?
« Non », je dis, en repoussant l’enveloppe. « On a l’argent. C’est l’appât. Mais on ne va pas le leur donner. Pas comme ça. »
C’est là que le plan prend forme dans mon esprit. Un plan fou, dangereux, un coup de bluff monumental.
« On va les payer », je dis lentement, en fixant Marc. « On va leur donner leurs 100 000 euros. Mais on va le faire à nos conditions. Et on va s’assurer qu’ils ne reviendront jamais. »
« Comment ? »
« On va transformer la remise de l’argent en piège. On va enregistrer la transaction. En vidéo. En audio. On va obtenir la preuve qui nous manque. La preuve qui lie l’intermédiaire au Corbeau. La preuve qui pourra les faire tomber. On ne va pas leur donner l’argent, on va le troquer contre notre liberté. »
Le plan est simple dans son audace. Utiliser leur propre méthode contre eux. Ils veulent un rendez-vous ? On leur en donnera un. Mais ce sera notre rendez-vous. Dans un lieu que nous aurons choisi et préparé.
« Le lieu », dit Marc, son esprit commençant à s’emballer à son tour. « Ça ne peut pas être ici. C’est trop petit, trop exposé. »
Une idée folle me traverse l’esprit. Une idée d’une ironie parfaite.
« La maison », je souffle. « La nouvelle maison. »
Il me regarde, les yeux ronds. « Notre maison ? »
« Elle est vide. Personne ne sait qu’on y a accès. C’est le dernier endroit où ils penseraient à nous chercher pour un rendez-vous. On a les clés. On contrôle l’environnement. C’est parfait. On va transformer notre rêve en souricière. »
Le plan se solidifie.
Étape 1 : Réunir les 100 000 euros en liquide dans les prochaines 48 heures. Une course contre la montre logistique.
Étape 2 : Acheter du matériel. Des caméras miniatures, des micros. De quoi transformer une maison vide en studio d’enregistrement clandestin.
Étape 3 : Attendre leurs instructions pour le rendez-vous. Quand ils appelleront, nous négocierons le lieu, en prétextant une paranoïa extrême, en leur faisant croire qu’on a peur de la police, qu’on veut un lieu “neutre et sûr”. On les guidera vers la maison.
Étape 4 : Le piège. Le jour J, je serai cachée, avec les caméras. Marc fera l’échange. Il devra le faire parler. Le faire nommer Le Corbeau. Obtenir la confession enregistrée.
Étape 5 : L’après. C’est la partie la plus floue. Que faire de cet enregistrement ? Aller à la police ? Faire chanter Le Corbeau en retour ? On verra. Chaque chose en son temps. La priorité, c’est d’obtenir le levier.
Les 48 heures suivantes sont un brouillard de panique contrôlée. Je suis au téléphone non-stop. L’annulation de la vente de la maison est un cauchemar administratif, mais je suis si insistante, si désespérée, que l’agent immobilier finit par céder. Marc met la voiture en ligne, les visites s’enchaînent. On vend nos bijoux à un prêteur sur gages pour une fraction de leur valeur, le cœur serré. L’argent commence à s’accumuler, une pile de billets qui représente la liquidation de notre vie.
Pendant ce temps, Marc, sur mes instructions, fait des recherches. Il trouve un magasin d’électronique spécialisé dans le matériel de surveillance en banlieue. On y va la nuit. On achète quatre caméras-boutons minuscules, des micros directionnels, un enregistreur numérique. En payant en liquide, on se sent comme des criminels, le cœur battant à tout rompre. Le vendeur ne pose aucune question.
Le soir du deuxième jour, nous sommes dans la nouvelle maison. L’odeur de la peinture fraîche flotte encore dans l’air. Les pièces sont grandes, vides, et notre voix y résonne de façon sinistre. Dehors, il n’y a rien d’autre que le bruit du vent dans les arbres. Nous sommes seuls. Nous commençons à installer notre piège. Une caméra dans une plante verte que nous avons apportée. Une autre dissimulée dans un faux détecteur de fumée. Une troisième dans une horloge murale. Une quatrième sur Marc lui-même, un bouton de sa chemise. Nous testons les angles, le son. Le salon, qui aurait dû accueillir nos amis et notre famille pour une pendaison de crémaillère, est devenu une scène de crime en préparation.
Nous sommes à genoux sur le parquet, en train de faire passer un câble sous un tapis, quand le téléphone de Marc sonne. Pas son smartphone. Le vieux “brûleur” qu’il gardait au fond d’un tiroir et que nous avons rechargé. Le son est strident, une sonnerie bas de gamme qui nous fait sursauter.
On se regarde, le cœur arrêté. C’est eux. L’heure de la négociation a sonné.
Marc décroche, la main tremblante. Il met le haut-parleur, comme convenu.
Une voix d’homme, déformée par un modulateur, grésille à l’autre bout du fil. Froide, métallique, inhumaine.
« Alain. On espère que tu as été sage. »
Le silence s’étire. Marc, le souffle coupé, me regarde. Je lui fais un signe de tête. Rester calme. Suivre le plan.
« J’ai l’argent », dit Marc, sa voix est un croassement.
« On n’en doutait pas », répond la voix. « Le rendez-vous est demain. Midi. Au centre commercial de la Part-Dieu. Devant l’entrée principale. Tu viendras seul. Avec le sac. Quelqu’un t’approchera. »
Le centre commercial. Un lieu bondé. Le pire scénario possible. Notre piège est inutile. La panique me saisit. Ils sont plus malins que prévu.
Mais je me reprends. Le jeu psychologique. C’est un test.
Je fais un geste à Marc. “Négocie”.
« Non », dit Marc, et sa voix, à ma grande surprise, est ferme.
Un silence à l’autre bout. La voix métallique semble prise de court. « Quoi, “non” ? »
« C’est trop risqué », continue Marc, suivant le scénario qu’on a répété cent fois. « Il y a des caméras partout. Des flics. Je ne viendrai pas là-bas. Je veux un lieu sûr. Loin de tout. Sinon, il n’y a pas d’accord. Je brûle l’argent et je disparais à nouveau. Vous ne me retrouverez jamais. »
C’est un bluff. Un bluff monumental. Mon cœur va exploser.
Long silence. J’entends une respiration de l’autre côté. Puis un ricanement métallique.
« Tu as pris de l’assurance, Alain. Très bien. Tu as peur. C’est intelligent. Tu as un lieu à proposer ? »
C’est le moment. L’appât.
Marc décrit un endroit. Une vieille zone industrielle désaffectée, de l’autre côté de la ville. Un lieu crédible pour un rendez-vous clandestin.
« D’accord », dit la voix après une hésitation. « Zone industrielle. Demain. Midi. Seul. »
« Non », dit encore Marc.
« Quoi encore ?! » siffle la voix, l’agacement perçant à travers le filtre métallique.
« C’est moi qui choisis le lieu exact. C’est ma garantie », dit Marc. « Appelle-moi demain à onze heures. Je te donnerai l’adresse. Une adresse dans ce secteur. Sois prêt. »
Et avant que l’autre puisse répondre, Marc raccroche.
Il me regarde, pâle comme un mort, tremblant de tous ses membres. Je suis dans le même état. Mais ça a marché. Ils ont mordu à l’hameçon. Ils croient qu’il est terrifié, qu’il prend des précautions de paranoïaque. Ils ne se doutent pas un seul instant que nous sommes en train de les attirer dans notre propre arène.
Le lendemain, à onze heures, le téléphone sonnera à nouveau. Et nous leur donnerons l’adresse. L’adresse de cette maison. L’adresse de notre piège.
La guerre ne fait que commencer. Et pour la première fois, j’ai l’impression que nous avons une chance, infime soit-elle, de la gagner.