Partie 1
Il est 18 heures passées. Le ciel de Lyon, d’un gris de plomb liquide, pèse sur les toits ocres de la Croix-Rousse, menaçant de s’effondrer. Chaque goutte de pluie qui s’écrase sur mon pare-brise ressemble à une larme sale, une strie de plus sur le verre qui déforme la réalité, la rendant floue, incertaine. Comme ma vie depuis quelques semaines. Je suis garé juste en bas de chez nous, dans notre rue étroite où les voitures se frôlent. Depuis maintenant un quart d’heure, peut-être plus, je suis incapable de couper le contact. Le ronronnement du moteur est une présence rassurante, un sursis avant le silence assourdissant qui m’attend là-haut.
Dans ma tête, une seule phrase tourne en boucle, se répétant à l’infini comme un mantra maléfique. Cinq mots. Juste cinq mots, si simples à prononcer, mais si lourds de conséquences.
« Chloé, j’ai été viré. »
Un mensonge. Le premier vrai, grand mensonge de notre vie commune. Un mensonge calculé, prémédité, affûté comme une lame. Mes mains, posées sur le volant en cuir, sont moites. Une sueur froide perle à la base de ma nuque, malgré le froid humide qui s’infiltre dans l’habitacle. Je sens mon cœur battre à un rythme désordonné, une percussion sourde contre mes côtes. C’est la peur, bien sûr, mais aussi une sorte d’excitation morbide. L’excitation de celui qui s’apprête à faire sauter le barrage pour voir ce que le torrent emportera.
Je ne suis pas un mari paranoïaque. Vraiment pas. Je ne l’ai jamais été. Je m’appelle Julien, j’ai 34 ans, et jusqu’à récemment, je pensais avoir une vie réussie. Une vie enviable. Directeur marketing dans une belle boîte de la région, un poste à responsabilités que j’ai gravi à la sueur de mon front, un salaire qui nous assure une vie plus que confortable. Chloé, ma femme depuis bientôt cinq ans, est professeure de yoga. Un travail à temps partiel, une quinzaine d’heures par semaine, qui semble l’épanouir. On n’est pas riches au point de rouler en Porsche, mais on est bien. Très bien, même.
Notre petite maison de ville, nichée au cœur de ce quartier que nous aimons tant, est notre cocon. Trois étages, une petite terrasse où nous prenons le café les matins d’été, des murs que nous avons peints ensemble. Chaque objet a une histoire. Ce canapé, nous l’avons choisi après des semaines de débats passionnés. Cette table, c’est celle de mes grands-parents, que j’ai poncée et vernie moi-même. C’était « notre » projet. Notre vie. Des vacances une fois par an sur la Côte d’Azur, les factures partagées sans jamais un mot plus haut que l’autre. Un couple moderne, équilibré, solide.
C’est ce que je croyais. Naïvement.
La vérité, c’est que l’édifice s’est fissuré sans que je ne m’en aperçoive. Des fissures fines comme des cheveux, invisibles à l’œil nu au début. Puis elles se sont élargies, ont commencé à courir le long des murs de notre vie, menaçant de tout faire s’écrouler. Et j’ai commencé à les voir.
Il y a eu ces petits détails. Des riens, des futilités qui, mises bout à bout, dessinent aujourd’hui une image terrifiante, un portrait de mon couple que je ne reconnais pas.
D’abord, la façon dont elle se crispe dès que je parle de la visite de ma mère. Ma mère, une femme douce, un peu trop protectrice peut-être, mais qui adore Chloé. Ou du moins, qui l’adorait. Avant, leurs appels étaient chaleureux, complices. Maintenant, quand ma mère appelle, Chloé me passe le téléphone avec un soupir à peine déguisé. Il y a deux mois, pour l’anniversaire de ma mère, nous y avons déjeuné. Tout le repas fut d’une tension glaciale. Chloé répondait par monosyllabes, son sourire était aussi faux qu’une fleur en plastique. Quand ma mère lui a demandé, avec toute la bienveillance du monde, si ses cours de yoga se développaient, Chloé a répondu d’un ton sec : « Ça me paye mes factures, c’est le principal, non ? ». Le sous-entendu était là, brutal. Mon salaire à moi, le « vrai » salaire du couple, contre son petit revenu d’appoint. J’ai senti le malaise s’installer, j’ai tenté de détendre l’atmosphère avec une blague, mais le mal était fait. Dans la voiture, sur le chemin du retour, je lui ai demandé pourquoi elle avait été si dure. Elle a explosé. « Ta mère me traite toujours comme une petite chose fragile qui fait du yoga pour s’occuper ! Elle ne me prend pas au sérieux ! ». C’était faux, absolument faux, mais sa colère était si intense que j’ai lâché l’affaire, mettant ça sur le compte de la fatigue. Erreur.
Ensuite, il y a eu son obsession soudaine pour nos finances. Chloé n’a jamais été très intéressée par les chiffres. C’est moi qui gérais les placements, les impôts, la vision à long terme. Ça lui convenait. Et puis, il y a environ quatre mois, tout a changé. Un soir, alors que nous dînions, elle a posé sa fourchette et m’a demandé, l’air de rien : « Dis-moi, ton plan d’épargne retraite, tu as mis combien dessus déjà ? Et ton assurance-vie, je suis bien la bénéficiaire, hein ? ». J’ai été surpris. Je lui ai répondu, un peu amusé au début. Mais les questions sont revenues, de plus en plus précises. Elle voulait savoir si mes placements d’avant notre mariage étaient sur un compte à mon seul nom, si j’avais pensé à la « protéger » en cas de problème. Le mot « protéger » revenait sans cesse. Au début, j’y ai vu une marque d’intérêt, une volonté de s’impliquer. Aujourd’hui, je comprends qu’elle ne cherchait pas à construire, mais à évaluer. Évaluer ce qu’elle pourrait prendre.
Et puis, il y a eu ses soirées « entre filles ». Surtout avec Jessica. Son amie, divorcée depuis deux ans, et qui, je le vois maintenant, semble avoir trouvé dans le cynisme une nouvelle religion. Les soirées se sont multipliées, les retours à la maison de plus en plus tardifs. Quand je lui demandais où elles étaient allées, les explications devenaient vagues : « Oh, on a bu un verre, on a refait le monde ». Parfois, elle rentrait légèrement ivre, une odeur de cigarette froide sur ses vêtements alors qu’elle ne fume pas. Elle s’endormait aussitôt, me tournant le dos, créant une distance physique qui en disait long.
Le vrai signal d’alarme, le coup de poignard qui a tout fait basculer, a retenti il y a deux semaines. C’était un mardi. Je suis rentré plus tôt du bureau, terrassé par une migraine ophtalmique, le genre de crise qui vous donne l’impression que votre cerveau essaie de s’échapper de votre crâne. J’ai poussé la porte de la maison en silence, espérant juste m’effondrer dans le noir de notre chambre. Et c’est là que je l’ai entendue. La voix de Chloé, venant de la cuisine. Mais ce n’était pas sa voix habituelle. C’était une voix animée, basse, presque excitée, une voix de conspiratrice que je ne lui connaissais pas.

« Je te le dis, Jess, il faut juste que je tienne encore un peu. C’est une question de mois. Une fois qu’on passe le cap des 5 ans, le calcul de la prestation compensatoire change tout. C’est ce que mon avocat n’arrête pas de me répéter. Il dit que ça peut doubler la durée des versements. Alors je prends sur moi, je serre les dents… »
Elle s’est arrêtée net. Le parquet avait grincé sous mon pied. Le silence qui a suivi a été total, absolu. Quand je suis arrivé dans la cuisine, le cœur au bord des lèvres, elle était là, debout, le téléphone collé à l’oreille, le visage rouge pivoine. Elle a vite conclu la conversation d’un « Bref, on se voit au cours demain, bisous » et m’a souri. Un sourire forcé, crispé, qui n’atteignait pas ses yeux.
« Tu rentres tôt, » m’a-t-elle dit, sa voix un peu trop enjouée, un peu trop haute. C’était une question, mais aussi une accusation.
Ma migraine était bien réelle, mais à cet instant, elle a disparu, balayée par une douleur mille fois plus profonde. J’ai bredouillé une excuse, j’ai parlé de ma tête, j’ai avalé un cachet avec un grand verre d’eau et je me suis réfugié dans notre chambre. Mais ses mots, eux, ne m’ont pas quitté. Ils se sont gravés dans mon cerveau, au fer rouge. « Le cap des 5 ans ». « Prestation compensatoire ». « Mon avocat ».
Notre cinquième anniversaire de mariage est dans sept mois. Sept mois.
Depuis ce jour, je suis devenu un étranger dans ma propre maison, un détective dans ma propre vie. Je la regarde avec des yeux neufs, des yeux débarrassés de l’amour aveugle qui me servait d’œillères. Et ce que je vois me glace le sang. Je vois comment elle détourne la tête quand je veux l’embrasser le matin, m’offrant sa joue comme à un vieil oncle. Je vois comment elle ne me demande même plus si j’ai passé une bonne journée, le nez plongé dans son téléphone pendant nos dîners silencieux, un petit sourire aux lèvres en lisant ses messages. Je vois sa froideur quand, la semaine dernière, j’ai essayé de lui prendre la main au cinéma. Elle l’a retirée doucement, prétextant vouloir manger son pop-corn.
Il y a trois jours, en cherchant une vieille valise dans le placard de la chambre d’amis, j’ai eu la confirmation finale. Une partie de ses vêtements y était soigneusement rangée. Pas les vieux pulls d’hiver, non. Ses jolies robes, ses blouses en soie, ses tenues de soirée. Celles qu’elle met pour sortir avec Jessica. Elle avait commencé à déménager, petit à petit, sans un mot. La chambre d’amis était devenue son annexe, sa base de repli.
C’est à ce moment-là que l’idée du test a germé. Une idée folle, cruelle peut-être, mais nécessaire. J’en ai parlé à Maître Dubois, un avocat spécialisé que m’a recommandé un collègue. Un homme carré, direct, qui n’a pas sourcillé quand je lui ai tout raconté, y compris la conversation surprise au téléphone. Il a écouté, puis a dit : « Monsieur, votre femme est en train de se positionner stratégiquement. La loi incite parfois à ce genre de calcul. La seule façon de vous protéger, c’est de prouver ses intentions. Parfois, les gens révèlent leur vraie nature quand ils pensent que la source d’argent s’est tarie. »
La source d’argent. C’est donc ce que j’étais devenu.
Alors voilà. Je suis là, dans ma voiture, la pluie battant la mesure de mon angoisse. Il est temps. Il est temps de faire sauter le barrage. Je prends une grande inspiration, l’air est glacial, chargé d’humidité. Je coupe le contact. Le silence.
Je sors de la voiture, le bruit de ma portière claque dans la rue déserte. Je monte les quelques marches du perron, le cœur battant à tout rompre. Le son de ma clé dans la serrure me paraît obscène, une intrusion.
Elle est là, dans le salon, avachie sur le canapé, son ordinateur portable sur les genoux. La lumière bleutée de l’écran éclaire son visage concentré. Elle lève les yeux vers moi, et je le vois. Cet éclair d’agacement fugace qui traverse son regard avant qu’elle ne le compose en un masque d’inquiétude de circonstance.
« Tu es rentré tôt, » répète-t-elle. Les mêmes mots qu’il y a deux semaines. La même fausseté dans la voix.
Je ne réponds pas tout de suite. Je pose ma mallette sur le sol, avec un bruit sourd, un geste lourd, calculé. Je me force à paraître abattu, vaincu, l’ombre de l’homme que j’étais ce matin.
« Chloé, il faut qu’on parle. Il s’est passé quelque chose de grave au travail aujourd’hui. »
Elle ferme son ordinateur, lentement. Je vois la lassitude dans son regard. La lassitude de devoir jouer une comédie de plus.
« Qu’est-ce que c’est ? » sa voix est neutre, sans chaleur.
Je m’approche, je m’arrête au milieu de la pièce. Je la regarde droit dans les yeux, ces yeux que j’ai tant aimés, et je laisse ma voix se briser, juste ce qu’il faut.
« J’ai été viré. »
Partie 2
Le silence qui suivit mes cinq mots fut plus assourdissant que n’importe quel cri. Il s’étira pendant une, deux, peut-être trois secondes, un abîme de temps où l’univers semblait retenir son souffle. Je regardais Chloé, et pour la première fois, je la vis sans aucun filtre, sans la parure de nos souvenirs communs, sans l’aura de la femme que j’aimais. Je vis son vrai visage, ou du moins, le visage qui se cachait derrière le masque qu’elle portait depuis des mois. Ce fut une succession rapide, presque imperceptible pour qui n’aurait pas été à l’affût. D’abord, un vide total, une incompréhension pure. Ses yeux se sont légèrement agrandis, sa bouche s’est entrouverte. Puis, la confusion, un froncement de sourcils, comme si elle tentait de résoudre une équation complexe. Et enfin, l’émotion véritable, celle qui a tout balayé : la panique. Mais ce n’était pas de l’inquiétude pour moi, ni de l’empathie pour l’homme qu’elle avait épousé. C’était une panique froide, égoïste, la panique d’un investisseur qui voit son portefeuille s’effondrer subitement.
« Viré ? » Sa voix était plus haute que d’habitude, une note stridente dans le calme de notre salon. « Comment ça, viré ? Mais… ce n’est pas possible. Tu as de l’ancienneté, tu es directeur… Ils ne peuvent pas faire ça ! »
Chaque mot était une question, non pas pour me réconforter, mais pour évaluer la situation, pour sonder la solidité de mon mensonge. Elle ne disait pas « Mon pauvre chéri, comment te sens-tu ? », mais « Comment est-ce légalement possible ? ». Elle ne cherchait pas à panser une blessure, mais à vérifier une clause de contrat. Je devais continuer à jouer mon rôle, à me draper dans la défroque du mari anéanti.
Je fis un pas, chancelant, et me laissai tomber sur le fauteuil en face d’elle. Je passai une main sur mon visage, un geste que j’avais répété cent fois dans ma voiture. « Peu importe comment ils peuvent le faire, Chloé. Le fait est qu’ils l’ont fait. Réduction budgétaire. Ils suppriment tout mon service. On a été convoqués ce matin au service RH, les uns après les autres. Je suis dehors, effectif immédiatement. »
Je la regardais, la suppliant presque du regard de montrer un signe, un seul signe d’amour véritable. Un geste de tendresse, une larme de compassion. Rien. Son visage, auparavant si expressif, était devenu une toile blanche où se projetaient ses calculs frénétiques.
« Mais… et l’argent ? » finit-elle par lâcher, les mots lui échappant presque. « Ils te donnent des indemnités, j’espère ? »
« Trois mois de salaire, » dis-je en laissant ma voix se briser. « C’est tout. Trois mois, Chloé. Après ça, c’est le chômage. On va devoir vivre sur ton salaire de yoga et sur ce que l’État voudra bien me donner. »
Je vis la couleur quitter ses joues. Le hâle de nos dernières vacances, ce doré que j’aimais tant caresser, s’effaça pour laisser place à une pâleur cireuse. Le coup de grâce n’était pas que j’aie perdu mon travail. Le coup de grâce, c’était que j’aie perdu mon revenu.
« Il va falloir faire des changements drastiques, » continuai-je, enfonçant le clou. « Des sacrifices. Vraiment. On va peut-être devoir vendre la maison, trouver un appartement moins cher, plus petit. »
« Vendre la maison ? » répéta-t-elle, et cette fois, la panique était palpable dans sa voix. La maison n’était pas seulement notre foyer. Dans son esprit, elle était un actif. Un actif majeur dans la colonne « gains » de son plan de divorce. « Julien, c’est… On ne peut pas… »
« On n’aura peut-être pas le choix, » insistai-je, implacable. J’éprouvais une sorte de plaisir cruel à démanteler son plan, brique par brique. « Et ce compte-titres que j’ai… tu sais, celui que j’ai ouvert bien avant qu’on se rencontre… Je vais probablement devoir le vider entièrement pour qu’on puisse couvrir les charges en attendant que je retrouve quelque chose. Le marché est terrible en ce moment. Ça pourrait prendre six mois, un an… qui sait ? »
C’était le coup final. Ce compte, je savais qu’elle le convoitait. C’était de l’argent « facile », un bien propre à moi que la loi, dans certaines conditions de divorce, aurait pu lui attribuer en partie au titre de la prestation compensatoire. En annonçant sa liquidation imminente, je venais de rayer la plus grosse ligne de son bilan prévisionnel.
Elle se leva brusquement, comme si le canapé était devenu brûlant. Elle faisait les cent pas dans le salon, une main sur son front, l’autre crispée sur son téléphone. Elle ne me regardait plus. J’n’existais plus. Seul existait le problème, la variable imprévue qui venait de faire dérailler sa belle mécanique.
« J’ai besoin de… Il faut que je digère ça. C’est trop. C’est un choc énorme. »
« Je sais, » répondis-je avec une douceur feinte qui me donnait la nausée. « Je suis moi-même dévasté. »
Elle hocha la tête, mais ses yeux étaient ailleurs. Ce regard distant, calculateur, ce regard que je lui voyais de plus en plus souvent ces derniers temps, était maintenant fixé sur un horizon que je ne pouvais pas voir, un avenir qu’elle devait entièrement recalculer.
« Je… je vais appeler Jessica. J’ai juste besoin de parler à quelqu’un. Ça ne te dérange pas ? »
« Bien sûr que non, » dis-je doucement. C’était exactement ce que j’attendais. L’appel à la complice. « Fais ce que tu as à faire. Je serai dans le bureau si tu as besoin de moi. »
Elle attrapa son sac à main, son téléphone déjà en main, et se précipita vers les escaliers. Elle monta les marches quatre à quatre, sans un regard en arrière, et je l’entendis fermer la porte de notre chambre. Pas claquer, fermer. Un son net, précis, qui mettait une barrière entre son monde et le mien.
J’attendis trente secondes. Le temps le plus long de ma vie. Mon cœur martelait ma poitrine si fort que j’avais peur qu’elle l’entende depuis l’étage. Je sortis mon propre téléphone de ma poche. Avant même de rentrer dans la maison, j’avais activé l’enregistreur audio. Une précaution que Maître Dubois m’avait fortement conseillée. « Dans ce genre de situation, » avait-il dit, « la vérité a parfois besoin d’un coup de pouce technologique pour se manifester. »
Je montai les escaliers à mon tour, en retenant mon souffle, posant mes pieds sur le bord des marches pour éviter qu’elles ne grincent. Je me postai juste à côté de la porte de la chambre. La porte en bois massif, que nous avions choisie ensemble pour son côté « authentique », étouffait les sons, mais pas assez. Je n’eus pas à attendre longtemps. Sa voix me parvint, un murmure frénétique, une cascade de mots chuchotés avec une urgence que je ne lui avais jamais connue.
« Jess ? C’est moi. On a un problème. Un énorme putain de problème. »
Un silence. Jessica devait répondre à l’autre bout du fil.
« Non, je ne plaisante pas du tout ! Julien vient de me dire qu’il s’est fait virer ! Oui, virer ! »
Sa voix était un sifflement de rage et de panique contenue.
« Je sais ! Je sais que c’est dingue ! Mais ça change tout, tu comprends ? Tout ! Mon plan… notre plan… il est fichu ! Complètement fichu ! »
Mon sang se glaça dans mes veines. « Notre plan ». Jessica n’était donc pas qu’une simple confidente. Elle était une partenaire.
« Comment ça, “attendre” ? Attendre quoi ? Jess, on est à sept mois ! Sept putains de mois du cap des cinq ans ! Tu crois que je peux tenir sept mois de plus avec lui, à faire semblant, alors qu’il est au chômage ? À vivre dans la misère ? Et pour quoi au final ? Si son revenu est nul, la prestation compensatoire sera calculée sur son chômage et sur le premier job de merde qu’il trouvera ! Je pourrais me retrouver avec des miettes ! Rien ! »
Chaque mot était un coup de poignard. La violence de son mépris était inouïe. Je n’étais pas son mari, j’étais un investissement qui venait de perdre toute sa valeur.
« Non, je ne peux pas juste acter mes pertes et demander le divorce maintenant ! Ça voudrait dire que j’ai attendu quatre ans et demi pour rien ! On avait tout calculé, tu te souviens ? On avait tout planifié ! Attendre les cinq ans, puis déposer la demande. Il y avait la maison, qui a pris de la valeur, son compte-titres avec près de 45 000 euros dessus, et son plan retraite qui doit bien monter à 90 000. En partageant ça, plus la prestation calculée sur son salaire de 92 000 euros pendant au moins trois ou quatre ans… Jess, on parlait de repartir avec presque 200 000 euros au total ! C’était ça, le plan ! C’était ma porte de sortie, ma nouvelle vie ! »
J’eus un haut-le-cœur. Elle avait tout chiffré. Notre vie, nos efforts, mes années de travail, tout avait été réduit à un montant. Une somme qu’elle s’estimait « due ». Je me sentais souillé, comme si elle avait passé les quatre dernières années à piller mon âme en silence.
« Mais quel autre choix j’ai ? » continua-t-elle, sa voix au bord des larmes, mais des larmes de rage, pas de tristesse. « Rester et espérer qu’il retrouve un job aussi bien payé rapidement ? Tu as raison, c’est ridicule. Ça se trouve, il va finir dans un poste à 40 000 euros par an, et j’aurai attendu tout ce temps pour la moitié de ça. Je devrais peut-être juste déposer la demande maintenant et prendre ce que je peux. Au moins, son plan retraite est encore bien garni… »
Il y eut une nouvelle pause. Quand elle reprit la parole, sa voix avait encore baissé d’un ton, devenant venimeuse.
« Et puis tu sais quoi ? Je m’en fous. Ça fait bien un an, peut-être plus, que j’ai arrêté de l’aimer. Il est ennuyeux, Jess. Terriblement ennuyeux. Il rentre à la maison, il s’affale devant la télé, il me parle de ses collègues inintéressants, il se couche à 22 heures comme s’il avait 60 ans. J’ai 31 ans, moi. TRENTE-ET-UN ANS ! Je ne vais pas passer le reste de ma vie à m’emmerder à mourir à côté d’un type médiocre. L’argent, ce n’est pas de la cupidité. C’est juste… c’est ce qu’il me doit. C’est le prix à payer pour avoir supporté quatre ans de cette médiocrité. »
J’avais entendu assez. Plus que n’importe quel être humain ne devrait avoir à entendre de la personne avec qui il partage son lit. Je redescendis les escaliers sur la pointe des pieds, mon corps entier tremblant, non pas de tristesse, mais d’une rage froide, cristalline. La clarté absolue de la trahison. Ce n’était pas juste un plan financier. C’était un mépris total pour ma personne, pour l’homme que j’étais. J’étais un obstacle ennuyeux entre elle et une vie qu’elle jugeait plus excitante, un obstacle dont il fallait monnayer le retrait.
Je m’enfermai dans le bureau. Mes mains tremblaient tellement que j’eus du mal à arrêter l’enregistrement sur mon téléphone. Je sauvegardai le fichier, le renvoyai vers mon email, puis vers celui de Maître Dubois, avec l’objet : « PREUVE ». Puis j’appelai mon avocat.
« Je l’ai, » dis-je quand il décrocha, ma voix étonnamment stable. « J’ai tout. Chaque mot. Elle a exposé tout le plan. »
« Jouez-le moi, » répondit Maître Dubois, son ton soudainement vif et professionnel.
Je mis le téléphone sur haut-parleur et lançai l’enregistrement. Le son de la voix de ma femme, de ses chuchotements calculateurs et méprisants, emplit le petit bureau. Je l’écoutais comme si c’était la voix d’une étrangère. J’entendis Maître Dubois avoir une brusque inspiration à mi-chemin. Quand l’enregistrement se termina, il y eut un long silence.
« C’est encore mieux que ce que j’espérais, » dit-il enfin. « Julien, ce qu’elle vient de décrire, c’est ce qu’on appelle en droit un “opportunisme économique”. Elle admet essentiellement être restée dans le mariage dans le seul but d’accroître son bénéfice financier lors du divorce. Cet enregistrement pourrait potentiellement éliminer ou réduire très sévèrement toute demande de prestation compensatoire de sa part. C’est une mine d’or. »
« Qu’est-ce que je fais maintenant ? » demandai-je, mon esprit tourbillonnant.
« Maintenant, on contre-attaque. Et vite. Voici le plan. Premièrement, demain matin, à la première heure, vous allez à la banque. Vous virez la moitié de l’argent de tous vos comptes joints vers un nouveau compte à votre seul nom. C’est votre droit le plus strict. Deuxièmement, vous changez immédiatement les bénéficiaires de votre assurance-vie et de votre plan retraite. Mettez votre mère, votre frère, qui vous voulez, mais plus elle. Troisièmement, nous allons déposer la demande de divorce. Avant elle. Nous allons inclure une transcription de cet enregistrement comme preuve de ses intentions mercantiles. »
« Déposer la demande en premier ? »
« Absolument, » confirma l’avocat. « Nous allons la prendre complètement par surprise. Elle pense avoir encore sept mois pour se positionner tranquillement. Nous allons lui retirer le tapis de sous les pieds cette semaine même. Elle joue aux échecs, mais elle ne sait pas que nous allons renverser l’échiquier. »
Un sourire sinistre se dessina sur mon visage. « Faites-le. »
« Une dernière chose, Julien, » ajouta Maître Dubois. « La plus difficile. Ne laissez absolument rien paraître. Pouvez-vous continuer à jouer la comédie pendant encore quelques jours ? »
« Je peux faire tout ce qu’il faudra, » répondis-je, une détermination de fer dans la voix.
Ce soir-là, Chloé redescendit vers 20 heures. Son visage était soigneusement arrangé, arborant une expression de sollicitude et d’inquiétude. Elle s’était probablement entraînée devant le miroir.
« Hey, » dit-elle doucement en s’approchant de moi dans le bureau. « Je suis désolée de m’être éclipsée comme ça. C’est juste que… la nouvelle est tellement choquante. »
Je levai les yeux de mon ordinateur, où je faisais semblant de parcourir des sites d’offres d’emploi. « Ce n’est rien. Je comprends. C’est effrayant. »
Elle s’assit sur le bras de mon fauteuil et posa une main sur mon épaule. Son contact me fit l’effet d’une brûlure, une caresse de serpent. Ma peau se hérissa, mais je ne bronchai pas.
« On va s’en sortir, » dit-elle en me regardant avec des yeux qui se voulaient pleins de compassion. « On est une équipe, non ? Pour le meilleur… et pour le pire. »
L’ironie de ces vœux de mariage, prononcés par sa bouche menteuse, faillit me faire éclater de rire. Mais je gardai un visage neutre, réussissant même à paraître reconnaissant. « Merci, Chloé. Ça compte beaucoup pour moi. »
Elle sourit, et son sourire était si parfait, si bien exécuté, que pendant une fraction de seconde, je doutai. Aurais-je pu mal comprendre ? Y avait-il une autre explication ? Puis elle ajouta : « Tu devrais commencer à te renseigner sur le montant du chômage que tu vas toucher. Et il faudrait qu’on s’assoie pour vraiment regarder notre budget, voir tout ce qu’on peut couper. »
Le doute s’envola. Elle calculait déjà. Elle était déjà en train de peser le pour et le contre, de voir s’il était plus rentable pour elle de rester ou de partir.
« Je le ferai, » promis-je. « Dès demain. »
Elle se leva en s’étirant. « Je vais prendre un bain et me coucher tôt. Cette journée a été épuisante. »
« Bonne nuit, » dis-je.
Je la regardai sortir du bureau, marcher vers l’escalier. Et je ne ressentis rien. Pas de tristesse, pas de regret, même plus de colère. Juste un vide froid et une détermination absolue. La détermination de faire en sorte qu’elle ne s’en tire pas avec ce qu’elle avait prévu. La guerre ne faisait que commencer. Et elle ne savait même pas qu’elle y participait.
Partie 3
La nuit fut un purgatoire. Je n’ai pas dormi, ou si peu, par à-coups de quelques minutes, des plongeons dans un sommeil agité, peuplé de murmures et de chiffres. J’étais allongé sur mon côté du lit, le plus loin possible d’elle, le corps raide, chaque muscle tendu. Je sentais la chaleur de son corps à travers le duvet, une chaleur qui m’avait autrefois réconforté et qui maintenant me paraissait toxique, la chaleur d’une bête venimeuse endormie à mes côtés. Chaque respiration qu’elle poussait dans son sommeil était un supplice, le souffle d’une étrangère. Je rejouais en boucle dans ma tête la conversation enregistrée, sa voix méprisante, ses calculs froids. « Ennuyeux », « médiocre », « ce qu’il me doit ». Ces mots étaient devenus les barreaux de la cage dans laquelle j’étais enfermé avec elle.
Le matin se leva enfin, un jour gris et sans âme qui filtrait à travers les rideaux. Je l’entendis bouger, s’étirer, pousser un soupir. Le spectacle devait commencer. Je me retournai lentement, en forçant mes traits à prendre l’expression d’un homme qui n’a pas dormi de la nuit, brisé par l’angoisse. Ce qui, ironiquement, n’était pas entièrement faux, même si la cause de mon insomnie n’était pas celle qu’elle imaginait.
« Bien dormi ? » me demanda-t-elle, sa voix faussement douce.
Je grognai une réponse inintelligible en me frottant les yeux. « À peine. J’ai pensé à tout ça toute la nuit. À ce qu’on va devenir. »
Je la vis me regarder, et dans son regard, je ne décelai aucune pitié. Je vis de l’évaluation. Elle était en train de jauger mon état, de se demander si j’étais assez abattu pour être malléable, ou si j’allais devenir un fardeau dépressif.
« Il ne faut pas que tu te mettes dans des états pareils, » dit-elle en se levant. « On trouvera des solutions. Je vais préparer du café. »
Je la regardai se diriger vers la porte, sa démarche souple, sa silhouette que j’avais tant désirée. Aujourd’hui, je n’y voyais plus qu’une enveloppe, une coquille vide de tout ce qui avait fait notre amour. Pendant qu’elle était dans la cuisine, je m’habillai en silence, choisissant un costume sombre, la tenue parfaite pour l’exécuteur des basses œuvres que j’allais être aujourd’hui. Mon plan pour la journée était millimétré, une véritable opération militaire.
Je descendis. L’odeur du café flottait dans l’air. Elle m’en tendit une tasse, un sourire de sollicitude peint sur ses lèvres. « J’ai regardé un peu sur internet, hier soir, après que tu te sois couché, » commença-t-elle en s’asseyant en face de moi à la table de la cuisine. « Il y a des aides, des formations de reconversion. Et puis avec ton expérience, tu ne devrais pas rester sur le carreau trop longtemps. »
Elle jouait le rôle de l’épouse solidaire à la perfection. Mais je savais ce qu’elle faisait. Elle se renseignait. Elle voulait savoir si l’actif – c’est-à-dire moi – pouvait être rapidement remis en état de produire de la valeur.
« Peut-être, » répondis-je d’une voix lasse. « Je ne sais pas. J’ai rendez-vous à la banque ce matin. Je dois voir avec eux pour nos échéances de prêt, essayer de négocier un report. Et puis… je dois commencer à faire les démarches pour Pôle Emploi. »
Chaque mensonge était une brique de plus dans le mur que je construisais entre nous. La mention de la banque la fit réagir.
« Ah. Oui, c’est une bonne idée. Tiens-moi au courant de ce qu’ils te disent. » Elle voulait savoir si le navire prenait l’eau, et à quelle vitesse.
Je terminai mon café d’une traite, le liquide brûlant me donnant un semblant de courage. « Je dois y aller. » Je me levai, évitant son regard. Je ne pouvais pas risquer qu’elle voie la lueur de détermination, la flamme glaciale qui brûlait en moi. Je me penchai pour l’embrasser, un geste mécanique. Elle m’offrit sa joue, comme d’habitude. Ce contact fut bref, froid, le baiser de la trahison.
Une fois dans ma voiture, je respirai profondément. L’acte un pouvait commencer. Je ne me dirigeai pas vers notre banque habituelle, mais vers une grande agence du centre-ville où personne ne me connaissait. Il était 9h05 quand je poussai les lourdes portes vitrées. L’air était frais, imprégné de l’odeur neutre du papier et de la climatisation. Je pris un ticket et attendis. Mon tour vint rapidement. Je m’assis face à une jeune conseillère, la trentaine, un badge au nom de « Sandrine » épinglé sur son chemisier impeccable.
« Bonjour Monsieur, que puis-je faire pour vous ? »
« Bonjour, » répondis-je d’une voix que je voulais la plus neutre possible. « Je souhaiterais ouvrir un compte courant personnel. Et ensuite, je voudrais effectuer un virement depuis un compte joint que je détiens dans votre réseau. »
Elle me sourit professionnellement, ignorant totalement le drame qui se jouait derrière ma requête. Pour elle, c’était une opération banale. Pour moi, c’était un acte de guerre. Je lui tendis ma carte d’identité, une carte de visite de mon travail – mon vrai travail, celui que je n’avais jamais perdu – pour justifier de mes revenus, et les références du compte joint. La procédure fut rapide. En moins de vingt minutes, j’étais le titulaire d’un nouveau compte, un sanctuaire financier à mon seul nom.
Puis vint le moment crucial. « Quel montant souhaitez-vous virer, Monsieur ? »
Je sortis un papier de ma poche où j’avais noté les soldes de nos différents comptes. Le compte joint principal, le livret A commun… Je calculai la moitié exacte, au centime près. « Je souhaite virer cette somme, » dis-je en lui montrant le chiffre.
Elle le tapa sur son clavier. « C’est une somme importante. Il s’agit d’un virement immédiat ? »
« Oui. Immédiat. »
Elle ne posa pas plus de questions. Elle imprima un formulaire, me le tendit. « Il me faut votre signature ici, s’il vous plaît. »
Je pris le stylo. Ma main était ferme. En posant la pointe sur le papier, je repensai au jour où nous avions ouvert ce compte joint. C’était une semaine après notre mariage. Nous étions assis côte à côte, comme deux adolescents excités. Le conseiller nous avait félicités. « C’est une étape importante, la fusion des finances, le début d’un projet commun. » Nous avions ri. Chloé m’avait serré le bras. C’était le symbole de notre union, de notre confiance mutuelle. Aujourd’hui, d’un simple trait de stylo, je venais de le profaner, de le vider de sa substance. Je signai. Mon nom, clair, net, définitif. C’était la signature non pas d’un mari, mais d’un liquidateur.
« C’est fait, Monsieur. Le virement sera effectif dans quelques instants. »
Je la remerciai, récupérai mes documents, et sortis de la banque. Dehors, le soleil tentait une percée à travers les nuages. Je me sentis plus léger, comme si je venais de me délester d’un poids. Acte un, terminé.
Je ne rentrai pas tout de suite. Je me garai dans une rue calme et sortis mon ordinateur portable. Acte deux. Je me connectai à l’interface de gestion de mon entreprise, puis à la section des ressources humaines. Je trouvai facilement les formulaires de changement de bénéficiaire pour mon assurance-vie et mon plan d’épargne retraite. Jusqu’à présent, tout était à son nom. « Chloé Martin, née Dubois. Épouse. » Je regardai ce mot. « Épouse ». Il avait perdu tout son sens. Avec une froideur chirurgicale, j’effaçai son nom. À la place, je tapai celui de ma mère. Le nom de la seule femme qui m’avait offert un amour inconditionnel, sans calcul, sans stratégie. Le nom de celle qui serait dévastée d’apprendre la vérité, mais qui me soutiendrait sans poser de questions. J’enregistrai les modifications. Une notification apparut : « Vos changements ont bien été pris en compte. » C’était fait. Le filet de sécurité financier que Chloé pensait avoir tissé sous elle venait d’être entièrement retiré. Si je venais à disparaître, elle n’aurait rien. Absolument rien.
Il était presque midi. L’heure de l’acte trois. Je me rendis au cabinet de Maître Dubois. Son bureau était au dernier étage d’un immeuble haussmannien, offrant une vue imprenable sur la ville. Tout ici respirait le pouvoir et la sérénité : les boiseries sombres, les fauteuils en cuir épais, le silence feutré. L’avocat m’accueillit avec une poignée de main vigoureuse.
« Alors, Julien ? Mission accomplie ? »
« Actes un et deux, terminés. L’argent est sécurisé, les bénéficiaires sont changés. »
« Excellent, » dit-il en s’asseyant derrière son large bureau. « J’ai préparé les documents. » Il me tendit une liasse de papier. En en-tête, je lus les mots qui firent battre mon cœur plus vite : « REQUÊTE EN DIVORCE ». Puis nos deux noms : Julien Martin contre Chloé Martin. C’était réel.
« J’ai joint une transcription de l’enregistrement, » expliqua l’avocat. « Nous demandons le divorce pour altération définitive du lien conjugal, mais nous précisons que nous nous opposons par avance à toute demande de prestation compensatoire au vu des manœuvres et de l’opportunisme économique de Madame, preuve à l’appui. C’est une stratégie offensive. Nous ne subissons pas, nous attaquons. »
Je lisais les pages, les termes juridiques, les dates, les faits exposés de manière clinique. C’était notre vie, disséquée et étalée sur du papier timbré.
« Il faut que vous soyez prêt pour sa réaction, » me prévint Maître Dubois. « Elle va être d’une violence inouïe. D’abord, le choc. Puis la colère. Elle va probablement vous accuser de tout, de l’avoir espionnée, manipulée. Elle va se poser en victime. C’est un classique. Ne tombez pas dans le panneau. Ne discutez pas avec elle. Laissez-moi gérer. Toute communication doit passer par moi à partir de maintenant. »
J’hochai la tête. « Je suis prêt. »
« Signez ici, et ici. » Il me montra les emplacements. Une nouvelle fois, je pris un stylo. Cette signature était encore plus lourde que celle de la banque. C’était la signature qui mettait officiellement fin à mon mariage. Je signai.
« Parfait. Nous déposons la requête au tribunal cet après-midi. Un huissier de justice sera mandaté pour lui signifier l’acte. Étant donné l’urgence et le contexte, je vais demander une signification dans les plus brefs délais. Probablement demain. Peut-être après-demain au plus tard. Jusque-là, continuez votre performance. »
Je passai le reste de la journée à errer dans la ville. Je ne pouvais pas rentrer à la maison. Je ne pouvais pas non plus aller au bureau. J’étais dans un entre-deux, un no man’s land émotionnel. Je déjeunai seul dans une brasserie, mangeant sans faim. Je m’assis sur un banc dans le Parc de la Tête d’Or, regardant les gens vivre leur vie, inconscients du drame qui se nouait dans la mienne.
Je rentrai vers 19 heures. Chloé était dans la cuisine. Elle préparait une salade.
« Alors, cette journée ? » me lança-t-elle avec un entrain forcé. « La banque ? »
« C’était… difficile, » mentis-je. « Ils ne peuvent pas faire grand-chose pour le prêt. On va devoir continuer à payer. J’ai rempli des tonnes de paperasse pour le chômage. C’est humiliant. »
« Ne t’inquiète pas, » dit-elle en posant une main sur mon bras. Le même geste que la veille. La même sensation de brûlure. « Tu as trouvé des annonces intéressantes ? »Set featured image
« Non. Rien pour l’instant. »
Nous dînâmes dans un silence à peine meublé par le bruit des fourchettes sur les assiettes. C’était un dîner surréaliste. J’étais assis en face d’une femme qui ne savait pas que je savais tout. Une femme qui ne savait pas que dans 24 ou 48 heures, sa vie allait imploser. Je l’observais. Chaque mouvement, chaque regard. Elle était sur son téléphone, comme d’habitude. Elle souriait de temps en temps. Échangeait-elle avec Jessica ? Planifiait-elle déjà sa prochaine manœuvre, s’adaptant à la nouvelle donne ?
« Ils t’ont donné le montant exact de ton indemnité de licenciement ? » demanda-t-elle soudain, sans lever les yeux de son écran.
La question était si directe, si dénuée de tact, que j’en eus le souffle coupé. « Environ 23 000 euros, avant impôts, » répondis-je, en lui donnant le chiffre que nous avions convenu avec l’avocat, un chiffre crédible.
Je la vis faire le calcul mental. 23 000 euros. Ce n’était pas assez pour maintenir notre train de vie, même pour quelques mois. Ce n’était certainement pas assez pour justifier d’attendre sept mois de plus. Je pouvais presque entendre les rouages de son cerveau tourner. Devait-elle partir maintenant ? Ou attendre, en espérant que je retrouve vite un travail ?
« Ce n’est pas beaucoup, » dit-elle enfin, son ton déçu.
« Non, » acquiesçai-je. « Ce n’est pas beaucoup. »
Le lendemain, un jeudi, fut le jour le plus long de ma vie. Je partis de la maison le matin en prétextant un rendez-vous à Pôle Emploi. En réalité, j’étais à mon bureau, mon vrai bureau, essayant de me concentrer sur mon travail. C’était impossible. Je fixais mon téléphone, attendant la notification. Chaque email, chaque message me faisait sursauter. Je savais que Maître Dubois m’enverrait un SMS dès que l’huissier aurait accompli sa mission.
L’attente était une torture. J’imaginais la scène. L’huissier sonnant à la porte. Chloé ouvrant, peut-être en tenue de yoga, pensant que c’était un livreur. L’homme en costume lui tendant l’épaisse enveloppe. Son incompréhension. Puis ses yeux parcourant les premières lignes. Le choc. La réalisation. L’humiliation.
14h47. Mon téléphone vibra sur le bureau. C’était un SMS de Maître Dubois. Trois mots.
« Elle a été signifiée. »
Mon cœur s’emballa. C’était fait. Le point de non-retour était franchi. La bombe était lâchée. Maintenant, il fallait attendre l’explosion. Elle ne tarda pas.
15h15. Mon téléphone se mit à sonner. Le nom de « Chloé » s’afficha sur l’écran. Son nom, qui avait si longtemps été synonyme de joie et de réconfort, était maintenant le présage d’une tempête. Je laissai sonner. Une fois, deux fois, trois fois. Je voulais qu’elle attende. Je voulais qu’elle sente sa fureur monter. À la quatrième sonnerie, je décrochai, en appuyant sur le bouton d’enregistrement de l’appel, une fonction que j’avais installée.
« Allô ? » dis-je, ma voix d’un calme olympien.
« QU’EST-CE QUE C’EST QUE CETTE MERDE ?! » hurla-t-elle, sa voix saturant le haut-parleur. Elle n’était plus dans le chuchotement, elle était dans le cri pur et simple. « JE VIENS DE RECEVOIR LA VISITE D’UN HUISSIER ! DES PAPIERS DE DIVORCE ! JULIEN, QU’EST-CE QUE TU FOUS ?! »
Je gardai mon calme. C’était essentiel. « Je pense que les papiers sont assez explicites, Chloé. »
« EXPLICITES ?! Mais de quoi tu parles ?! On n’a même pas discuté ! Tu te fais virer il y a deux jours et maintenant tu demandes le divorce ?! Tu pètes les plombs ou quoi ?! »
Le moment était venu. Le moment de renverser l’échiquier.
« En fait, Chloé, » dis-je, savourant chaque mot, ma voix douce comme du poison. « Je ne me suis pas fait virer. Pas du tout. Je suis à mon bureau, là, maintenant. J’ai menti. J’ai tout inventé. »
Un silence de mort s’installa à l’autre bout du fil. Un silence total, si profond que je me demandai si elle respirait encore. Puis, un murmure, à peine audible, la voix d’une personne dont le monde vient de s’effondrer.
« Quoi ? »
« C’était un test, Chloé. Juste un petit test. Et je dois dire que tu l’as échoué de manière spectaculaire. »
« Je… je ne comprends pas… » balbutia-t-elle.
« Oh si, tu comprends, » rétorquai-je, mon ton devenant dur comme l’acier. « Tu comprends parfaitement. Je sais tout, Chloé. Je connais ton plan. Je sais que tu attendais le cap des cinq ans. Je sais que tu as calculé la prestation compensatoire et le partage des biens. Je sais que tu as arrêté de m’aimer il y a un an, mais que tu es restée quand même, pour l’argent. »
Un nouveau silence, plus long encore. Je pouvais presque entendre les pièces du puzzle s’assembler dans son esprit, la panique la submerger.
« Comment… Comment tu… » Elle s’arrêta.
« Comment je sais ? » terminai-je pour elle. « Tu te souviens de ta conversation téléphonique avec Jessica, il y a deux semaines ? Le soir où j’avais ma “migraine” ? Tu pensais que j’étais dans la chambre. Mais j’étais derrière la porte de la cuisine. Et j’écoutais. » Je fis une pause, pour laisser l’horreur de la situation l’imprégner complètement. « Et j’ai enregistré, Chloé. J’ai enregistré chaque mot. Mon avocat a l’enregistrement. »
J’entendis son souffle se couper, un son rauque, étranglé. Elle était piégée. Totalement piégée.
« Alors voilà comment ça va se passer, » continuai-je, enchaînant sans lui laisser le temps de reprendre ses esprits. « Tu vas accepter un accord de divorce très raisonnable, qui n’inclura aucune prestation compensatoire, étant donné que tu as admis toi-même que tu restais dans ce mariage uniquement pour le gain financier. Ou alors… on va au tribunal. Et je fais écouter cet enregistrement à un juge. Et on le laissera décider à quel point tu es une profiteuse. C’est toi qui choisis. »
« Espèce de salaud… » siffla-t-elle, sa voix tremblante de rage. « Espèce de manipulateur… »
Je ris. Un rire froid, sans joie. « C’est l’hôpital qui se fout de la charité. C’est toi qui as calculé la valeur de notre mariage au centime près. C’est toi qui as joué à un jeu, Chloé. La seule différence, c’est que tu ne savais pas que moi aussi, j’étais en train de jouer. Et j’ai gagné. »
Elle raccrocha brutalement.
Je restai assis dans mon fauteuil de bureau, le téléphone encore à la main. Le silence de la pièce m’enveloppa. Je regardai par la fenêtre. Le ciel était toujours gris. Mais pour la première fois depuis des semaines, je me sentais en paix. Une paix étrange, glaciale, mais une paix tout de même. Le poids de l’incertitude et de la duplicité venait de se lever de mes épaules. La comédie était terminée. La guerre n’était peut-être pas finie, mais la première et la plus décisive des batailles venait d’être remportée. Et c’était moi qui avais dicté les termes de la reddition.