Partie 1
Je suis assise dans la pénombre de ma propre cuisine, une silhouette voûtée dans le silence glacial qui a englouti mon appartement. Le premier rayon de soleil, pâle et timide, peine à percer le voile de nuages gris qui pèse sur Lyon. Dehors, la ville s’éveille lentement. J’entends le bruit lointain du premier tramway qui grince sur ses rails, le murmure distant de la vie qui reprend son cours. Mais ici, entre ces quatre murs qui ont abrité toute mon existence, le temps s’est arrêté. La lumière blafarde qui filtre par la fenêtre ne m’apporte aucun réconfort. Elle ne fait qu’exposer la désolation, le chaos silencieux d’une bataille qui s’est livrée sans témoins.
Mon corps tout entier n’est qu’une douleur sourde, un réseau complexe de souffrances qui palpitent au rythme lent de mon cœur. C’est un écho vibrant de la nuit dernière, une symphonie macabre jouée sur mes os et ma chair. Machinalement, je porte une main tremblante à ma lèvre inférieure. Mes doigts effleurent l’enflure, une protubérance chaude et sensible. Je sens la croûte collante du sang séché, et le goût métallique, ferreux, danse encore sur ma langue. Je ne pleure pas. C’est étrange. Les larmes devraient couler, un déluge pour laver la souillure, mais mes yeux sont secs, brûlants. Elles viendront plus tard, je suppose. Ou peut-être jamais. En cet instant précis, il n’y a qu’un calme effrayant en moi, un vide sidéral où les émotions n’ont plus de prise. C’est une chose nouvelle, une sensation tranchante et polie comme une lame de rasoir, qui s’est installée au creux de mon ventre.
Mon regard dérive à travers la pièce, s’attardant sur les objets familiers qui semblent aujourd’hui étrangers, profanés. La vieille horloge comtoise dans le salon, dont le balancier a rythmé mon mariage, la naissance de mon fils, la mort de mon mari, continue son tic-tac imperturbable. Chaque seconde qu’elle égrène est un coup de marteau sur l’enclume de ma mémoire. La table en bois, que j’ai poncée et vernie de mes propres mains, porte encore les marques de nos repas de famille, des rires, des disputes anodines. Aujourd’hui, elle me semble être un autel sacrificiel attendant une offrande.

Tout a basculé il y a quelques heures. Il était presque trois heures du matin. L’horloge venait de sonner ses trois coups graves et solennels quand la clé a commencé à racler la serrure. Ce bruit… ce n’était pas le son habituel de Julien rentrant à la maison. C’était un bruit agressif, furieux, comme si la clé était une arme et la porte, une ennemie. Le son m’a fait sursauter dans mon vieux fauteuil à bascule, où j’essayais de trouver un semblant de paix, une trêve dans l’anxiété qui me rongeait depuis le crépuscule. Je m’étais réfugiée ici, dans la cuisine, mon sanctuaire, en écoutant France Musique à un volume à peine audible. Dehors, la pluie, une pluie drue et froide typique d’un automne lyonnais, battait violemment contre les fenêtres de notre appartement de la Croix-Rousse. Mais ce n’était pas l’orage du ciel qui me tenait éveillée. C’était l’appréhension de l’autre orage, celui qui grondait dans le cœur de mon fils et qui, je le sentais, était sur le point d’éclater.
La porte s’est ouverte avec fracas, heurtant le mur du couloir. Julien est entré en titubant, une silhouette sombre se découpant dans le halo blême du lampadaire de la rue. L’odeur a précédé le reste. Une odeur âcre de vin bon marché, de Beaujolais aigre, mêlée à l’odeur de tabac froid et à celle, plus animale, d’une rage contenue. Il a jeté son trousseau de clés avec une violence inouïe sur la petite console en merisier qui se trouvait dans l’entrée. J’ai entendu un bruit de fracas, un son cristallin et déchirant. C’était un petit vase de Limoges, bleu et or, que ma mère m’avait offert pour mes fiançailles. Un symbole. Un autre. Il n’a même pas tourné la tête pour constater les dégâts. L’indifférence est parfois plus cruelle que la colère.
Quand il est apparu dans l’encadrement de la porte de la cuisine, son visage s’est durci. La faible lumière de la hotte dessinait des ombres sinistres sur ses traits. Ses yeux, habituellement d’un bleu clair qui me rappelait ceux de son père, étaient injectés de sang, rétrécis. Ils se sont posés sur moi et j’ai vu sa colère, celle qui couvait en lui depuis des mois, depuis son licenciement, depuis que sa femme l’avait quitté, enfler comme une vague monstrueuse.
« Tu m’attendais ? » a-t-il craché, sa voix pâteuse et hostile.
Il a commencé à hurler. Les mots se sont déversés comme une bile noire, un torrent d’accusations insensées. C’était de ma faute si sa vie était un échec. De ma faute s’il avait perdu son travail, si personne ne le respectait. J’aimais plus mes vieux bibelots, cet appartement transformé en mausolée, que mon propre fils. Il a dit que je le regardais avec le même mépris que le reste du monde, que dans mes yeux, il ne voyait que le reflet de sa propre déchéance. Ses mots étaient comme des pierres. Et moi, depuis des mois, j’avais appris à les recevoir sans broncher, à me faire une carapace, pensant que mon silence était une forme de force, une protection. Quelle idiote j’avais été.
Je me suis levée lentement, chaque mouvement calculé pour ne pas être perçu comme une provocation. Mon dos, déjà raide à cause de l’arthrose, a protesté. Je l’ai ignoré. J’ai tenté de puiser dans une réserve de calme que je ne possédais plus. « Julien, va te coucher, s’il te plaît, » ai-je dit, et j’ai été surprise par la fermeté de ma propre voix, même si elle se voulait apaisante. « Tu n’es pas dans ton état normal. Tu as bu. Nous parlerons demain, à tête reposée. »
C’est tout ce qu’il a fallu. Cette phrase. Cette simple phrase de mère, pleine d’une sollicitude qu’il ne pouvait plus ni comprendre ni accepter. Pour lui, ce n’était pas de l’amour, c’était de la pitié. C’était un ordre déguisé.
Il s’est jeté sur moi. La rapidité de son mouvement m’a paralysée. Un homme de quarante ans, dans la pleine force de l’âge, sa musculature développée par des années de travail physique, contre sa mère de soixante-sept ans, dont le corps n’était plus qu’un assemblage fragile de souvenirs et de douleurs. Ses mains puissantes, des mains que j’avais tenues quand elles étaient minuscules, ont agrippé mes bras. Sa poigne était de fer, ses doigts s’enfonçant dans ma chair avec une force que je ne lui aurais jamais soupçonnée. Il m’a secouée, une fois, deux fois, si fort que j’ai senti mes dents s’entrechoquer et mon cou craquer. Sa haine était une chose palpable, une énergie brûlante qui émanait de lui.
« Ne me dis pas ce que je dois faire ! » a-t-il crié, son visage déformé par la rage à quelques centimètres du mien. Je sentais son haleine fétide, un mélange d’alcool et de rancœur, sur ma peau. « Tu ne comprends rien ! Tu ne m’as jamais compris ! Tu es là, assise dans ton petit monde parfait, avec les fantômes de tes souvenirs, pendant que je crève dehors ! »
J’ai essayé de me débattre, un geste futile, un réflexe de survie. « Julien, arrête, tu me fais mal, » ai-je réussi à articuler, ma voix brisée par la panique. Mais mes mots étaient comme de l’huile sur le feu. Il n’écoutait plus. Et puis, il m’a poussée. Ce n’était pas une simple bousculade. C’était un acte de rejet, une expulsion. Il m’a projetée en arrière avec toute sa force.
Mon corps a volé. Le temps, cet instant, a semblé se distordre, s’étirer à l’infini. Dans un ralenti cauchemardesque, j’ai vu le vaisselier en noyer de ma grand-mère se rapprocher. Je n’ai eu le temps de rien, pas même de lever les bras pour me protéger. Le choc a été d’une brutalité inouïe. Mon dos a heurté le bois massif le premier, un bruit sourd et creux qui m’a coupé le souffle. L’air a été chassé de mes poumons dans un spasme douloureux. Simultanément, ma tête, emportée par l’élan, a été projetée sur le côté et a cogné violemment contre un angle du meuble.
Une lumière blanche, aveuglante, a explosé derrière mes yeux. Le son était sec, un craquement sinistre qui a semblé résonner à l’intérieur même de mon crâne. Le monde a disparu, remplacé par ce blanc absolu et un acouphène strident, un sifflement de millions d’abeilles en furie. Puis le noir.
Je me suis écroulée le long du vaisselier, mes jambes se dérobant sous moi comme si elles étaient de coton. Le carrelage froid de la cuisine m’a accueillie durement. La douleur était partout, fulgurante, multiple. Une douleur lancinante à l’arrière de ma tête, une douleur aiguë dans mon dos qui irradiait le long de ma colonne vertébrale, une douleur brûlante dans mes bras, là où ses doigts m’avaient marquée.
Il est resté là, debout au-dessus de moi, le torse soulevé par sa respiration haletante, comme un boxeur après un K.O. Il m’a regardée, moi, sa mère, sa chose, gisant sur le sol. Il n’y avait aucun regret dans ses yeux. Juste du mépris, et peut-être, une lueur de triomphe.
Puis, sans un mot, comme si la violence avait purgé le trop-plein de poison en lui, il m’a tourné le dos. Il est monté se coucher. J’ai entendu ses pas lourds dans l’escalier, puis dans le couloir à l’étage. Et enfin, le claquement de la porte de sa chambre. Un son final, définitif.
Le silence qui a suivi était assourdissant. Un silence de mort, un vide absolu. Je suis restée là, par terre, le souffle court, le corps brisé en mille morceaux. Combien de temps ? Je l’ignore. Le temps n’avait plus de sens. Lentement, avec une énergie que je ne savais pas posséder, je me suis traînée sur le sol froid, en m’agrippant aux pieds de la table, aux chaises. Chaque mouvement était une torture. Je suis parvenue jusqu’à la petite salle de bain du rez-de-chaussée. Ma main tremblait en cherchant l’interrupteur.
La lumière crue du néon a été un choc. Et puis, je me suis vue dans le miroir. La femme qui me faisait face était une étrangère dévastée. Ses cheveux gris, habituellement coiffés en un chignon impeccable, pendaient en mèches désordonnées, collées à la sueur de son front. Sa pommette gauche était enflée, d’un rouge vif qui commençait déjà à virer au violet. Et sa lèvre… sa lèvre était fendue, boursouflée.
Mais en me regardant dans les yeux, au-delà de la douleur et de l’humiliation, je n’ai pas vu une victime. J’ai vu Chantal. La femme qui a enterré son mari terrassé par une crise cardiaque à cinquante ans. La femme qui a élevé son fils seule en cumulant deux emplois. La femme qui a survécu à la solitude, au chagrin, à la précarité. Et une flamme s’est allumée. La tristesse, la peur, la douleur, tout cela a commencé à fusionner, à se cristalliser en une chose froide, dure, tranchante. Une résolution.
C’était la dernière fois.
Cette certitude était la seule chose solide à laquelle me raccrocher. C’était un roc au milieu de l’océan de ma détresse. Je suis retournée dans la cuisine, mon corps me hurlant de m’allonger et de ne plus bouger. J’ai ignoré ses cris. Au lieu de monter dans ma chambre pour pleurer, pour panser mes plaies et ma fierté, j’ai fait quelque chose d’insensé. J’ai ouvert le placard et j’ai sorti la farine, le sucre, le beurre, les œufs. Les ingrédients de ses brioches préférées, celles que je lui faisais quand il était petit pour ses anniversaires.
J’ai commencé à cuisiner.
Le geste familier de mesurer les ingrédients, de casser les œufs, de pétrir la pâte était la seule chose qui m’empêchait de sombrer dans la folie. C’était une méditation active, une prière silencieuse. Mes mains, qui tremblaient quelques minutes auparavant, sont devenues fermes, précises. Chaque geste était empreint d’une nouvelle signification.
En pétrissant la pâte sur le plan de travail que j’avais légèrement fariné, je ne voyais pas une simple boule de pâte. Je façonnais ma décision. Le mouvement de va-et-vient de mes paumes était le rythme de ma nouvelle détermination. À chaque pli, à chaque tour, mon plan devenait plus clair, plus net, plus inévitable. La chaleur de la pâte sous mes mains contrastait avec le froid glacial de mon cœur. Je créais quelque chose de chaud, de doux, de réconfortant, pour servir le plat le plus froid qui soit : la justice.
Ce matin, il y aurait un petit-déjeuner. Il descendrait, arrogant, persuadé que mon silence de la nuit était une acceptation, une soumission de plus. Il verrait la table mise, sentirait l’odeur des brioches dorées, et il penserait avoir gagné. Il penserait que l’amour d’une mère est une éponge qui absorbe toutes les offenses, toutes les violences. Il se trompait lourdement. Ce petit-déjeuner ne serait pas un acte de pardon. Ce serait un tribunal. Et le verdict était déjà rendu.
Partie 2
La farine est une poussière fantomatique sur mes mains, un linceul blanc sur la chaleur de ma peau. Le silence dans la cuisine n’est rompu que par le murmure de la flamme sous la casserole où je fais fondre le beurre, et par le son feutré et rythmique de mes mains pétrissant la pâte. Chaque pression, chaque pli est un acte délibéré, une syllabe dans la prière silencieuse de ma résolution. Mon corps est une carte de la douleur : le point d’impact dans mon dos, la pulsation sourde à l’arrière de ma tête, la brûlure cuisante de ma lèvre fendue. Mais mon esprit est d’une clarté terrifiante. L’adrénaline, ce puissant anesthésique de l’âme, a anéanti la peur et le chagrin, ne laissant qu’un objectif unique et inébranlable. Ma cuisine, autrefois le cœur vibrant de notre foyer, mon sanctuaire de création et de réconfort, s’est transformée en salle de commandement, en quartier général d’une guerre que je n’ai jamais voulu mener, mais que je suis maintenant déterminée à gagner.
La première fournée de brioches est au four. L’odeur commence à peine à se répandre, douce, beurrée, une odeur d’innocence et de dimanches matins heureux. L’ironie est si cruelle qu’elle en devient presque grotesque. Je prépare le parfum de son enfance pour orchestrer la fin de sa vie d’adulte telle qu’il la connaît. En attendant la cuisson, je me dirige vers la cafetière, une vieille machine à filtre Moulinex, d’un orange passé typique des années 80. C’était celle de Robert, mon mari. Il disait que le café n’avait pas le même goût dans ces nouvelles machines à capsules. Robert…
Le simple fait de toucher le plastique chaud de la machine ouvre une brèche dans le barrage de ma mémoire. Une image de lui, si nette que j’ai l’impression qu’il est là, appuyé contre le plan de travail, me submerge. Robert, avec ses yeux rieurs, sa moustache poivre et sel et ses mains puissantes mais douces. Des mains qui n’ont jamais servi qu’à construire, à réparer, à caresser. Jamais à détruire. Je le revois, un samedi matin comme tant d’autres, me tendant une tasse de café fumant, son sourire en coin disant : « Le carburant de la championne, ma Chantal. » Il avait une foi inébranlable en ma force, même quand je n’en avais aucune en moi-même. Que dirait-il s’il pouvait me voir maintenant ? S’il voyait la marque sur mon visage, laissée non pas par un étranger dans une ruelle sombre, mais par le fils qu’il adorait, le garçon à qui il apprenait à faire des ricochets sur le Rhône ? La honte me serre la gorge, une honte non pas pour moi, mais pour l’échec que notre fils est devenu. Robert est mort d’une crise cardiaque sur les chantiers navals, le cœur usé par le travail. Peut-être était-ce une bénédiction. Peut-être le ciel, dans sa miséricorde, l’a-t-il rappelé avant qu’il n’ait à voir son cœur brisé une seconde fois par la métamorphose de notre enfant.
Je secoue la tête, chassant le fantôme de mon mari. Le passé est un luxe que je ne peux pas me permettre ce matin. Seul le futur compte. Les prochaines heures.
Mon regard est attiré par un objet qui détonne dans le décor un peu vieillot de ma cuisine : un cadre photo numérique, posé sur le buffet. Un cadeau de ma sœur Pâquerette, pour Noël dernier. « Arrête avec tes albums qui prennent la poussière, Chantal, » m’avait-elle dit au téléphone depuis Marseille. « Mets-toi à la page ! Tu charges les photos et ça défile tout seul. C’est pour se souvenir des bonnes choses. » Les bonnes choses… Le cadre, avec son écran noir et brillant, est une fenêtre cruelle sur un bonheur révolu, un diaporama incessant de ce que nous étions et ne serons plus jamais.
Et comme si le destin voulait remuer le couteau dans la plaie, une nouvelle photo apparaît à l’instant où je pose les yeux sur l’écran. C’est Julien. Il doit avoir huit ou neuf ans. Nous sommes au Parc de la Tête d’Or, près du lac. Il se tient fièrement sur la berge, les cheveux en bataille, un sourire édenté illuminant son visage. Dans ses mains, il tient une toute petite perche soleil, qu’il présente à l’objectif comme si c’était un marlin. À côté de lui, Robert est à genoux, un bras passé autour des épaules de son fils, son propre visage rayonnant d’une fierté si intense qu’elle semble presque douloureuse.
Mon Dieu. Cette photo. Elle me frappe avec la force d’un coup de poing en plein plexus. Je dois m’appuyer contre le plan de travail, la farine sur mes mains laissant une empreinte blanche sur le bois sombre. Je ferme les yeux, et je ne suis plus dans ma cuisine à l’aube, avec une lèvre éclatée et une âme en lambeaux. Je suis revenue vingt-cinq ans en arrière. Je sens l’odeur de l’herbe humide et de la barbe à papa. J’entends le cri de joie perçant de Julien quand il a senti la touche sur sa ligne de pêche. « Papa ! Papa, j’en ai un ! J’en ai un ! » Robert l’avait aidé à remonter le poisson, avec une patience infinie, lui montrant comment tenir la canne, comment mouliner doucement. « Regarde ça, Chantal ! » m’avait-il crié, alors que je préparais notre pique-nique sur une couverture. « On a un pêcheur dans la famille ! » La fierté dans la voix de mon mari… c’était la plus belle musique du monde. Et Julien… il levait les yeux vers son père avec une adoration, un respect, un amour qui semblaient indestructibles. Où est passé ce petit garçon ? À quel carrefour de sa vie s’est-il perdu si complètement ?
L’écran change. Une autre époque, une autre version de Julien. Le voici le jour de sa remise de diplôme de l’école de commerce. Il porte la toge et le mortier, son diplôme roulé comme un sceptre dans sa main. Je suis à côté de lui, vingt ans de moins, mon sourire si large qu’il me coupe le visage en deux. Le premier de la famille à avoir un diplôme d’études supérieures. Notre fierté. La fierté de tout le quartier de la Croix-Rousse. La paroisse avait organisé une petite fête pour lui. Je me souviens de Sœur Marie-Agnès lui préparant son gâteau préféré, une forêt-noire. Je me souviens du Père Michel, disant une prière pour lui du haut de l’autel, l’appelant « notre jeune érudit, un exemple pour tous ». Assise sur le banc de l’église, ma poitrine se gonflait d’un orgueil si puissant que j’en avais le souffle coupé. C’était la consécration de tous nos sacrifices. Le fils de Chantal et Robert Hayes. Le garçon que Robert n’a pas vu diplômé. Il est mort un an avant, foudroyé. Aux funérailles, Julien, si jeune encore, avait été mon roc. Il n’avait pas pleuré en public, se tenant droit et digne, le portrait craché de son père. Ce n’est que le soir, après le départ de tout le monde, qu’il s’était effondré dans mes bras, dans cette même cuisine, et avait sangloté contre mon épaule. « Je vais m’occuper de toi maintenant, Maman, » avait-il murmuré, sa voix d’homme brisée par le chagrin. « Je te le promets. Je vais rendre Papa fier. »
Et il l’a fait. Pendant longtemps, il a tenu sa promesse. Il a trouvé un excellent travail dans une grande entreprise de logistique sur le port. Il a acheté une belle voiture, a aidé avec les factures. Les dimanches, il m’emmenait à la messe et sa voix de baryton, si semblable à celle de Robert, s’élevait avec les autres pour chanter les cantiques. Les vieilles dames de la paroisse me pinçaient le bras en me disant : « Vous avez fait du bon travail, Chantal. Robert serait si fier de ce garçon. » Et j’y croyais. Je vivais pour cette fierté. C’était mon soleil, la preuve que ma vie de veuve, ma vie de labeur, avait eu un sens.
L’écran scintille de nouveau. Une photo plus récente. Un barbecue dans notre petit jardin, il y a peut-être trois ou quatre ans. Julien est au gril, un tablier ridicule noué autour de sa taille, riant aux éclats avec des voisins. Il a un peu épaissi, mais il a l’air heureux. Une image de bonheur parfait, digne d’un catalogue. Mais le bonheur, parfois, n’est qu’une photographie. Un instant gelé. Car c’est peu de temps après que les premières fissures sont apparues.
Tout a commencé avec son travail. « Restructuration. » C’est le mot qu’ils ont utilisé. Un mot froid, technocratique, pour masquer une réalité brutale. L’entreprise avait été rachetée par un groupe étranger qui « optimisait » les coûts. Le poste de Julien, qu’il occupait depuis près de quinze ans, a été jugé redondant. On ne l’a pas licencié tout de suite. Pire. On l’a humilié. On l’a rétrogradé à un poste subalterne, dans un bureau sans fenêtre, avec des tâches ingrates et, surtout, sans aucune responsabilité. Pour Julien, qui avait bâti toute son identité sur sa réussite professionnelle, sur l’idée qu’il continuait l’héritage de son père, ce n’était pas seulement perdre un titre. C’était perdre son honneur.
Il ne m’a rien dit au début. Il est juste devenu silencieux. Mais son silence n’était pas un silence paisible. C’était un silence rempli d’épines, un silence hostile qui contaminait toute la maison. Il a commencé à rentrer plus tard. Je sentais l’odeur de l’alcool sur lui, mais je faisais semblant de ne rien remarquer. « Longue réunion, » mentait-il. Et je faisais semblant de le croire. Puis l’argent a commencé à manquer. « Maman, tu peux me prêter 200 euros ? Je te rembourse à la fin du mois. » Et je prêtais. Et il ne remboursait jamais. Puis ce fut 500. Puis 1000. La spirale avait commencé.
Le minuteur du four sonne, me tirant de mes souvenirs amers. Je sors la première fournée de brioches. Elles sont parfaitement dorées, gonflées. Je les dépose sur une grille pour qu’elles refroidissent et je prépare la fournée suivante. Le processus est mécanique, mon corps agissant indépendamment de mon esprit qui, lui, est de nouveau happé par le passé.
La première fois qu’il a haussé la voix sur moi d’une manière qui m’a fait peur. Je ne l’oublierai jamais. C’était pour une bêtise. Le robinet de la cuisine fuyait. Une petite goutte, persistante, qui tombait à un rythme régulier dans l’évier en faïence. Ça me rendait folle. Je lui avais demandé trois fois de le réparer. Ce samedi matin-là, alors que je lavais de la salade, j’ai redemandé. « Julien, mon chéri, quand tu auras une minute, tu pourras regarder ce robinet ? » Il était à table, lisant le journal. Il n’a pas levé les yeux. « Laisse-le goutter, putain, » a-t-il grogné. La vulgarité, la froideur de sa réponse m’ont prise au dépourvu. « Mais enfin, Julien, ça gaspille de l’eau et le bruit m’agace. »
C’est là qu’il a explosé. Il a jeté son journal sur la table avec une telle violence que ma tasse de café a sursauté. Il s’est levé, et pour la première fois, il ne s’est pas juste tenu debout. Il m’a dominée. Ce n’était plus mon fils. C’était un homme, grand et large, consumé par une colère disproportionnée. « Le robinet ! » a-t-il hurlé, sa voix résonnant dans la petite cuisine. « Tu t’inquiètes pour un putain de robinet alors que ma vie part en couille ? Si Papa était là, il ne laisserait pas ça arriver ! C’était un vrai homme, lui ! Il aurait réglé les choses ! Mais non, je suis coincé avec toi ! Une femme qui se soucie plus d’un robinet qui goutte que de son propre fils ! »
J’ai reculé d’un pas, mon cœur battant à tout rompre. Ce n’était pas seulement ses mots. C’était son regard. Il y avait une lueur de ressentiment pur, un venin que je n’avais jamais vu auparavant. Et pour la toute première fois de ma vie, j’ai eu peur. Pas peur pour mon fils. Peur de mon fils. Je n’ai rien répondu. Je suis restée figée, le cœur glacé, tandis qu’il prenait ses clés de voiture et sortait en claquant la porte. Je suis restée seule dans la cuisine, avec le bruit du robinet. Goutte. Goutte. Goutte. Chaque goutte marquait le début d’une nouvelle ère dans notre maison. L’ère de la peur.
Le licenciement complet est arrivé six mois plus tard. Il est rentré un vendredi après-midi, le visage blême, portant un carton contenant les vingt années de sa vie de bureau. Il n’a pas crié. Il n’a pas pleuré. Il a posé le carton au milieu du salon, comme un cercueil, et il est monté dans sa chambre. Il y est resté trois jours, refusant de manger, de parler. Le troisième jour, quand il est enfin sorti, c’était un homme différent. Le peu de fierté qui lui restait s’était évaporé, remplacé par une amertume rance et agressive. À partir de ce jour, tout est devenu de ma faute. La manipulation financière s’est aggravée. Il a commencé à utiliser ma carte de crédit sans me le demander. Je voyais les relevés : des bars, des magasins de spiritueux, des sites de paris en ligne. Quand j’essayais de lui en parler, la réponse était toujours la même : « C’est l’argent de Papa de toute façon. C’est aussi mon argent. » Il oubliait ma petite retraite, les quelques économies de Robert, l’argent que je gagnais encore en faisant des retouches pour les gens du quartier. Dans son esprit tordu, tout lui était dû. La maison, l’argent, et moi.
Le corps endolori, je sors la dernière fournée de brioches. Il est presque cinq heures du matin. J’ai une armée de petites brioches dorées qui refroidissent sur la grille. Mon corps réclame du repos, mais ma tâche n’est pas terminée. Je dois maintenant mettre en scène le dernier acte.
Avec une énergie nouvelle, une énergie née du désespoir et de la colère froide, je commence à préparer la table. Je me dirige vers le vaisselier, celui-là même qui a servi d’instrument à mon supplice. J’ouvre les portes vitrées avec une précaution infinie. Je sors la nappe en lin blanc, celle que ma grand-mère a brodée à la main pour mon trousseau. Je ne l’utilise que pour les très grandes occasions. Et celle-ci, je décide, est la plus grande de toutes. Je l’étale sur la table de la salle à manger. Sa blancheur immaculée est une insulte à la souillure de la nuit.
Ensuite, je sors la vaisselle de mariage, le service en porcelaine de Limoges avec ses fines fleurs bleues peintes à la main. Je dresse quatre couverts. Un à la tête de la table, pour moi. Un à ma droite. Un à ma gauche. Et un à l’autre bout, la place de l’accusé. La place de Julien. Je polis l’argenterie de Robert avec un chiffon doux jusqu’à ce qu’elle brille. Je plie les serviettes en lin. Je place un petit vase avec un camélia blanc de mon jardin au centre. La table est d’une beauté parfaite, une scène de paix et d’ordre, un mensonge magnifique.
Tout est prêt. Presque. Je retourne dans le salon, le cœur battant à un rythme nouveau. Ce n’est plus la peur. C’est l’appréhension du soldat avant l’assaut final. Je prends le téléphone sans fil, celui avec les grosses touches que Pâquerette m’a offert parce que j’ai de l’arthrose dans les doigts. Je m’assieds dans l’obscurité de la salle à manger, à ma place, à la tête de la table. La maison est silencieuse, à l’exception du tic-tac de l’horloge. Je compose le premier numéro, mes doigts étonnamment stables. La sonnerie résonne dans le silence, stridente, fatidique. Il est près de six heures du matin. Je réveille une juge fédérale à la retraite de soixante-treize ans.
À la troisième sonnerie, une voix endormie mais immédiatement alerte répond. « Allô ? »
« Bernice. C’est moi, Chantal. Je suis désolée de t’appeler à cette heure. »
Il y a un silence, le bruit d’un mouvement. La somnolence dans sa voix est instantanément remplacée par une inquiétude vive. « Chantal ? Mon Dieu, qu’est-ce qui se passe ? Tu vas bien ? C’est Julien ? »
Bernice Johnson. Ma voisine depuis quarante ans. Mon amie. Ma confidente. La seule qui soupçonnait l’étendue du désastre, malgré mes mensonges et mes dérobades.
Les mots se coincent dans ma gorge. La honte me brûle. « Bernice… il m’a frappée. »
Un soupir à l’autre bout du fil. Un soupir non pas de surprise, mais de tristesse, de confirmation d’une crainte longtemps entretenue. « Où est-il ? »
« Il dort. Ivre mort. »
« Appelle la police, Chantal. » C’est un ordre, pas une suggestion.
« Je vais le faire, » je réponds. « Mais avant… j’ai besoin de toi. Peux-tu venir ? Pour le petit-déjeuner. À huit heures précises. »
Un autre silence. Je peux presque entendre les rouages de son esprit brillant s’emboîter. Elle ne demande pas pourquoi. Elle comprend. Elle comprend qu’il ne s’agit pas de nourriture. Il s’agit d’autorité. Il s’agit d’être un témoin.
« Chantal, » dit-elle, et sa voix a pris la dureté de l’acier. « Je ne viens pas pour le petit-déjeuner. Je viens pour siéger. Fais ce que tu as à faire. Je serai là. »
Quand je raccroche, une partie du poids sur mes épaules s’est allégée. Je ne suis plus seule.
Je compose le deuxième numéro : le commissariat du quartier. Je demande à parler au Détective David Miller. L’agent de nuit est réticent, mais j’insiste, ma voix pleine d’une autorité que je ne me connaissais pas. « Dites-lui que c’est Chantal Hayes, de la paroisse Saint-Nizier. C’est une urgence de violence domestique. » Le mot est lâché. Le changement de ton est immédiat. Quelques minutes plus tard, la voix grave et familière de David, encore pâteuse de sommeil, est au bout du fil. « Sœur Chantal ? Qu’est-ce qui se passe ? »
Et pour la deuxième fois, je raconte. L’humiliation, le coup, la peur.
« J’envoie une patrouille tout de suite ! »
« Non ! » je crie presque. « Non, David. Il dort. Je suis en sécurité pour le moment. Je ne veux pas de sirènes, pas de scandale. Je veux faire ça à ma manière. »
« À votre manière ? »
« J’ai un plan, » je dis. « La juge Johnson sera là à huit heures. Je veux que tu viennes aussi. Toi. En uniforme. Je veux que vous vous asseyiez à ma table. Je veux qu’il vous voie. Tous. Avant que vous ne l’emmeniez. »
Il y a un long silence. Je sais que je demande quelque chose d’irrégulier. « David, » j’insiste, « tu le connais depuis qu’il est enfant. Je ne veux pas que ce soit juste un ivrogne qu’on traîne dehors. Je veux qu’il comprenne. Je veux qu’il ressente le poids de la déception de sa communauté. S’il te plaît. »
Il soupire. Un soupir d’homme tiraillé entre le protocole et l’affection. « Compris, Sœur Chantal. Huit heures. Soyez prudente. Enfermez-vous à clé jusqu’à notre arrivée. »
Un dernier appel. Le plus difficile. Ma sœur, Pâquerette, à Marseille. Elle décroche à la première sonnerie, comme si elle savait.
« Chantal ? Qu’est-ce qu’il a fait ? »
Et pour la troisième fois, je raconte. Elle écoute sans m’interrompre. Quand j’ai fini, elle ne dit pas « Je te l’avais bien dit ». Elle dit simplement, sa voix brisée par la colère et l’amour : « Qu’est-ce que tu vas faire ? »
« Je l’ai dénoncé, Pâquerette. Ils viennent le chercher à huit heures. »
Un sanglot lui échappe. « Oh, ma pauvre sœur… »
« Je voulais juste que tu le saches, » je dis, ma propre voix finalement tremblante. « Pour que si jamais je doute, tu me rappelles cette nuit. »
« Je prends le premier train, » dit-elle. « Je serai là cet après-midi. Tu es la femme la plus forte que je connaisse, Chantal. N’en doute jamais. »
Je raccroche. Les trois piliers de mon plan sont en place. L’autorité morale. La loi. La famille. Le ciel à l’extérieur commence à pâlir, passant du noir d’encre à un bleu-gris meurtri. La tempête est passée. J’ai un peu moins de deux heures. Deux heures pour finir de préparer la table, pour me préparer moi-même. Deux heures pour me préparer à la bataille finale. Je retourne à la cuisine. Je dois encore faire une compotée de pêches. La justice, après tout, allait être servie. Et elle aurait un goût doux-amer.
Partie 3
Les trois appels sont terminés. Je repose le combiné du téléphone sans fil sur sa base avec une lenteur infinie. Le petit clic du plastique qui se met en place résonne dans le silence de la salle à manger comme un coup de marteau de juge. C’est fait. Les rouages d’une mécanique irréversible sont enclenchés. Une partie de moi, la mère, la protectrice, hurle en silence, horrifiée par ce que je viens de déclencher. Mais une autre partie, plus ancienne, plus profonde, la survivante, respire pour la première fois depuis des années. Le poids du silence, ce fardeau écrasant que je portais seule, vient d’être partagé. Mais il a été remplacé par un autre poids, tout aussi lourd : celui de l’action.
Je reste assise dans mon fauteuil à la tête de la table, dans l’obscurité presque totale. La lueur du petit matin commence à peine à teinter le ciel au-delà des grandes fenêtres, transformant le noir d’encre en un bleu-gris meurtri, la couleur d’une ecchymose. C’est un ciel qui reflète mon état intérieur. L’adrénaline qui m’a portée, qui m’a permis de cuisiner, de planifier, de téléphoner, commence à se retirer, laissant place à une lucidité douloureuse et à une fatigue abyssale. Et avec la fatigue, la douleur physique revient en force, réclamant son dû.
C’est une marée montante. La douleur dans mon dos, là où j’ai heurté le vaisselier, n’est plus une simple gêne ; c’est une pulsation sourde et lancinante, comme si une main de glace me broyait les vertèbres à chaque respiration. L’arrière de ma tête est un point de feu, une migraine explosive qui menace de me faire perdre l’équilibre. Et ma lèvre… ma lèvre est devenue un corps étranger, une masse enflée et sensible qui me rappelle, à chaque battement de mon pouls, la réalité crue de la nuit. La violence. Pas une violence abstraite, pas une violence de mots, mais la violence physique, le contact dégradant de sa main sur ma peau.
Je me lève, et le mouvement est une agonie. Mes muscles protestent, mes articulations crient. Je m’appuie sur la table, ce chef-d’œuvre de mensonge que j’ai dressé, et je respire profondément. Je ne peux pas fléchir. Pas maintenant. Le chemin que j’ai choisi exige que je me tienne droite.
Je sais ce que je dois faire. Je ne peux pas accueillir mes invités – mes sauveurs – dans cet état. Je ne peux pas leur faire face avec les stigmates de la victime échevelée que j’étais quelques heures plus tôt. L’acte qu’ils s’apprêtent à accomplir en mon nom demande de la dignité. Ma dignité. Je dois me préparer, non pas pour cacher mes blessures, mais pour les porter comme une décoration de guerre.
Je traverse le salon silencieux et commence à monter l’escalier. Chaque marche est une épreuve. Le bois ancien gémit sous mon poids, et chaque grincement me semble être un reproche. Le couloir de l’étage est plongé dans une semi-obscurité. La porte de la chambre de Julien est fermée. Je passe devant, retenant mon souffle. De l’autre côté du bois, j’entends son ronflement. Un son lourd, guttural, presque animal. Le son d’un homme dormant du sommeil de l’inconscience, sans le moindre soupçon du cataclysme qui l’attend. Un frisson de pitié, fugace et empoisonné, me traverse. L’envie, presque irrésistible, de marteler cette porte, de le secouer, de lui crier de fuir avant qu’il ne soit trop tard. C’est la sirène de la maternité, ce chant qui pousse les mères à se jeter dans le feu pour sauver leurs enfants, même quand ces derniers sont les incendiaires. Je serre les poings, mes ongles s’enfonçant dans mes paumes. Non. Ce temps est révolu. Ce n’est pas de l’amour, ce serait de la complicité. Je continue mon chemin, le dos raidi.
J’entre dans ma propre chambre, mon sanctuaire. L’air y est différent. C’est un air de paix, imprégné de l’odeur de lavande de mes armoires et des livres que j’entasse sur ma table de chevet. C’est mon territoire, le seul endroit de cette maison qui n’a pas été contaminé par sa colère. Je me dirige vers la salle de bain et j’allume la lumière.
Le miroir, encore une fois, me renvoie une image impitoyable. Mais cette fois, je la regarde différemment. Je ne vois plus seulement la femme brisée. J’analyse la scène avec une distance quasi clinique. Le bleu sous mon œil gauche s’est étendu, prenant des teintes de violet et de jaune sur les bords. Ma lèvre est encore plus gonflée. Mes cheveux sont un chaos de mèches grises. Je dois laver tout ça. Je dois me purifier.
Je fais couler un bain, l’eau la plus chaude que je puisse supporter. J’y verse une poignée de sels de bain à la lavande, ceux que Pâquerette m’envoie de Provence. La vapeur emplit rapidement la petite pièce, créant un brouillard apaisant. Pendant que la baignoire se remplit, je me dirige vers mon armoire. Je ne choisis pas au hasard. Je ne prends pas mon habituel tablier de matin ou une robe de chambre confortable. Je pousse les vêtements de tous les jours et je vais chercher au fond, dans la partie réservée aux occasions spéciales, la robe.
C’est une robe simple, en crêpe de laine bleu marine, presque noir. Des manches longues, un col sobre qui monte juste assez haut, une coupe droite qui tombe à mi-mollet. C’est une robe élégante, sérieuse, discrète. La robe que je porte pour les messes importantes, pour les enterrements, pour les moments où la vie exige du respect et de la solennité. Aujourd’hui est un de ces moments. C’est l’enterrement de la vie que j’ai connue. Je pose la robe sur mon lit. C’est mon uniforme pour la bataille à venir.
Je me plonge dans le bain chaud. La sensation de l’eau sur ma peau est une douleur exquise. Elle pique mes écorchures, ravive la douleur de mes contusions, mais en même temps, elle détend mes muscles noués par des heures de tension. Je m’immerge complètement, ne laissant que mon visage hors de l’eau. Je lave mes cheveux, frottant mon cuir chevelu avec une force qui se veut purificatrice. L’eau chaude n’est pas un simple réconfort ; c’est un agent de transmutation. Dans cette baignoire, je ne lave pas seulement la sueur et la peur de mon corps. Je dissous la femme qui a subi pour laisser la place à celle qui allait agir. Je me lave de la honte, de la culpabilité, des années de silence et de compromis. Je sors de ce bain non pas propre, mais nouvelle.
Je me sèche avec une serviette douce et j’enfile la robe bleue. Elle tombe parfaitement. Le tissu, lourd et de qualité, est comme une armure légère. Assise à ma coiffeuse, je démêle mes cheveux encore humides et je les attache en un chignon bas et serré sur ma nuque. Pas un cheveu ne doit dépasser. Tout doit exprimer le contrôle, la maîtrise.
Puis vient la question du visage. Mon premier réflexe, un réflexe de femme de ma génération, est de chercher l’anti-cernes. Ce petit tube magique pour masquer la fatigue, les imperfections. Pour masquer la vérité. Je le prends dans ma main, mais en croisant mon propre regard dans le miroir, je le repose avec dégoût. Non. Plus de dissimulation. Cette ecchymose, cette lèvre fendue… ce ne sont pas des faiblesses à cacher. Ce sont mes preuves. Ce sont mes témoins silencieux. Ce sont mes plaidoiries. Le monde doit voir. Bernice doit voir. David doit voir. Et surtout, Julien doit voir, en pleine lumière du jour, la marque indélébile de sa fureur. La honte ne sera plus mon fardeau exclusif. À partir de ce matin, je la partage.
Je renonce donc à l’anti-cernes. Mais je ne renonce pas au maquillage. Au contraire. Je l’utilise comme un outil de pouvoir. J’applique une fine couche de poudre libre pour matifier mon teint, pour enlever toute brillance qui pourrait être interprétée comme de la sueur, de la nervosité. Puis, j’ouvre un tiroir et je sors un rouge à lèvres que je ne mets que très rarement. Un rouge profond, couleur vin de Bordeaux, avec un fini mat. Il est difficile à appliquer, il demande de la précision. En le traçant sur mes lèvres – en évitant soigneusement la coupure – je ne me sens pas plus belle. Je me sens plus définie. Ma bouche, l’organe de la parole, est maintenant soulignée, affirmée. Les mots qui en sortiront auront le poids de cette couleur sombre et audacieuse.
Avant de me lever, j’ajoute une dernière pièce à mon armure, une pièce secrète. Je saisis une ceinture de soutien lombaire que mon médecin m’a prescrite pour mes jours de grande arthrose. Une bande de tissu élastique couleur chair, large et rigide. Je la boucle fermement sous ma robe, autour de ma taille. Le soutien est immédiat. La douleur dans mon dos s’atténue, contenue par la pression. Mais son effet est plus que physique. La ceinture me force à me tenir parfaitement droite. Il m’est impossible de me voûter, de m’affaisser. Elle est le tuteur invisible qui soutiendra ma colonne vertébrale quand la confrontation menacera de me faire plier.
Je me regarde une dernière fois dans le miroir. La femme qui me fait face n’a plus rien à voir avec l’ombre que j’étais. Elle est fatiguée, oui. Son visage porte les marques de la violence. Mais son regard est d’acier, sa posture est droite, sa bouche est une ligne ferme et déterminée. Elle est prête.
Je redescends. Il est sept heures et quart. La maison est plus lumineuse. Le soleil a gagné un peu de terrain. Les odeurs de brioches chaudes et de café se sont mêlées, créant une atmosphère de normalité presque insupportable. Je me remets au travail avec une efficacité froide.
Je prépare la compotée de pêches. J’ouvre une conserve de pêches au sirop, un plaisir simple que Julien adorait enfant. Je verse le contenu dans une casserole, j’ajoute un peu de sucre roux, un bâton de cannelle, une pincée de noix de muscade. Je laisse mijoter doucement. L’odeur sucrée et épicée se répand, se superposant à celle des brioches. C’est l’odeur du soin, de l’amour maternel. Aujourd’hui, c’est l’arôme du piège. Le remède sucré pour accompagner la plus amère des pilules.
Je fais couler le café frais dans une verseuse en porcelaine blanche. Je prépare un grand pot de beurre doux et un autre de confiture de mûres maison. Je verse la compotée de pêches encore chaude dans un bol en cristal. Je dispose les brioches en une pyramide parfaite sur un plat de service. Tout est abondance, générosité, tradition. Tout est faux.
Je transporte chaque élément avec précaution jusqu’à la salle à manger. Je les dispose sur la table immaculée. La scène est maintenant complète. C’est une nature morte d’une perfection troublante. Une table de fête dressée pour un drame. La beauté de la scène est en soi une accusation, un contraste violent avec la laideur de l’acte qui l’a provoquée.
Il est sept heures quarante-cinq. Tout est prêt.
Je m’assieds à ma place, à la tête de la table. Ma place de chef de famille, une place que j’avais laissée vacante par peur, mais que je réclame aujourd’hui. Je lisse ma robe bleu marine sur mes genoux. Mes mains sont posées calmement de chaque côté de mon assiette. Mon cœur ne bat plus la chamade. Il bat à un rythme lent, lourd, régulier. Le rythme d’un tambour de soldat marchant vers le front.
J’attends.
Dans le silence de la maison, la petite voix de la mère tente une dernière offensive. C’est ton fils, Chantal. Ton unique enfant. Tu es en train de le livrer aux loups. Il va te haïr. Tu vas le détruire. Il n’y a pas d’autre moyen ? Une dernière discussion ?
Je ferme les yeux. Je repense à la sensation de ses doigts s’enfonçant dans mes bras. Au craquement de ma tête contre le bois. Au mépris dans son regard alors que j’étais à terre. Et surtout, à son silence. Son absence totale de remords. La petite voix se tait, vaincue. Non, il n’y a pas d’autre moyen. Je ne suis pas en train de le détruire. J’essaie d’arrêter la destruction. J’essaie de le sauver de lui-même, et par la même occasion, de me sauver moi. C’est l’acte d’amour le plus difficile et le plus pur que j’aie jamais eu à accomplir. Un amour qui accepte d’amputer pour sauver le corps entier.
Le tic-tac de l’horloge comtoise scande les dernières minutes de paix. 7h50. 7h55. Je fixe la porte de la salle à manger, mon regard vide. Je suis prête pour l’arrivée de Bernice et de David. Je suis prête pour la confrontation.
Et puis, je l’entends.
Le son vient d’en haut. Un grincement. Le grincement familier du vieux sommier de son lit. Puis le bruit sourd de pieds se posant sur le plancher. Un silence. Le bruit d’un homme qui s’étire, qui grogne.
Il est réveillé.
Mon corps ne réagit pas. Pas un sursaut. Pas une accélération de mon pouls. Je reste parfaitement immobile, une statue de cire à la tête d’un banquet funèbre. Mon esprit, cependant, est en état d’alerte maximale. Chaque son est amplifié. J’entends l’eau qui coule dans la salle de bain de l’étage. Une douche rapide. Pour cuver son vin et laver la crasse de la nuit. Quelle ironie.
Les bruits cessent. Puis, les pas. Des pas lourds, traînants, qui commencent à descendre l’escalier. Le bois gémit sous son poids. Chaque marche est un compte à rebours. Cinq. Quatre. Trois. Il est en bas maintenant. Il est dans le couloir. Un silence. Il doit être en train de voir les débris du vase de ma mère, que j’ai laissés là, à dessein. Le premier témoin de sa rage.
J’attends le son d’un soupir, d’un regret. Mais j’entends un grognement d’agacement. Et le bruit de tessons de porcelaine qu’on pousse du pied dans un coin.
À cet instant, la dernière braise de compassion que je pouvais encore entretenir pour lui s’éteint, laissant une cendre froide.
L’invité d’honneur est sur le point de faire son entrée. La fête peut commencer.