Partie 1
La clé a tourné dans la serrure avec un bruit familier, un petit clic métallique qui annonçait la fin d’une journée interminable. En poussant la lourde porte de mon appartement situé au cœur du quartier de la Croix-Rousse, à Lyon, je n’aspirais qu’à une seule chose : le silence. Le silence et la chaleur réconfortante d’une tasse de thé fumante. Dehors, le vent de février s’engouffrait dans les rues, faisant frissonner les passants emmitouflés, et je me sentais incroyablement chanceuse de retrouver mon cocon.
J’ai posé mon sac sur la console dans l’entrée, un geste machinal, presque inconscient. L’épuisement tirait sur mes épaules, une conséquence directe des semaines passées à boucler un dossier particulièrement ardu à la banque. Je me suis déchaussée lentement, savourant par avance l’instant où j’allais m’effondrer sur mon canapé. C’est à ce moment précis, alors que le calme commençait à peine à m’envelopper, qu’une voix m’a transpercée.
Elle venait du salon. Une voix que je connaissais mieux que la mienne, mais dont l’intonation m’a glacé le sang. C’était ma sœur, Sophie. Elle était au téléphone. Sa présence ici n’était pas une surprise ; elle avait son propre jeu de clés et passait souvent à l’improviste. Mais le ton qu’elle employait… c’était autre chose. Une froideur coupante, chirurgicale, que je ne lui avais jamais entendue.
Immobile dans le couloir, cachée par l’ombre, j’ai tendu l’oreille, mon cœur commençant à battre une pulsation sourde et anormale. Elle ne m’avait pas entendue entrer.
« Ouais, j’ai coupé les freins. On se voit à ses funérailles demain. »
La phrase a flotté dans l’air, suspendue, avant de s’écraser sur moi avec la violence d’une tonne de briques. Chaque mot était un éclat de verre qui venait de se planter dans ma chair. Mon cerveau a refusé de comprendre, luttant pour donner un sens à cette horreur acoustique. Funérailles ? Mes funérailles ?
Mon sang ne s’est pas seulement glacé, il s’est transformé en un bloc de glace solide dans mes veines. Une faiblesse a envahi mes jambes, les faisant trembler de manière incontrôlable. J’ai dû m’appuyer contre le mur pour ne pas m’effondrer. Une nausée violente est montée dans ma gorge, et une envie de hurler, de vomir ma peur et mon incompréhension, a menacé de me submerger.
Mais aucun son n’est sorti. Ma gorge était nouée, paralysée. Je n’ai pas crié. Je n’ai pas fait irruption dans le salon comme une furie pour la confronter, pour la secouer, pour lui hurler au visage sa folie. Une autre partie de moi, une partie plus primitive et instinctive, a pris le contrôle. La survie.
Avec une lenteur infinie, j’ai commencé à reculer. Chaque pas était un effort surhumain. Je soulevais mes pieds comme s’ils pesaient une tonne, les reposant sur le parquet sans le moindre bruit, retenant mon souffle. Mon esprit, lui, tournait à plein régime. Les freins. Ma voiture. Demain. Chaque pièce du puzzle macabre trouvait sa place, dessinant une image si monstrueuse que j’avais du mal à y croire.
J’ai atteint la porte d’entrée, ma main tremblante se posant sur la poignée. Le métal était froid, aussi froid que la voix de ma sœur. J’ai tourné la poignée avec une précaution de démineur, j’ai ouvert la porte juste assez pour me glisser dehors et je l’ai refermée derrière moi sans que le pêne ne fasse le moindre bruit. De retour sur le palier, puis dans les escaliers, l’air frais de la rue m’a enfin frappé le visage, mais il n’a rien fait pour dissiper le brouillard glacial qui s’était emparé de moi.
Je marchais dans la rue, d’un pas qui se voulait normal, mais qui me semblait saccadé, mécanique. Je croisais des gens qui riaient, des couples qui se tenaient la main. Une vie normale. Un monde dont je venais d’être brutalement éjectée. Tout à coup, les dernières semaines se sont mises à défiler dans ma tête, non plus comme une série d’événements anodins, mais comme une succession d’indices qui pointaient tous vers cette conversation téléphonique.

La voiture. Mon SUV. Sophie, qui n’avait jamais montré le moindre intérêt pour mes affaires, avait subitement insisté pour me l’emprunter, il y a à peine dix jours. « Ma vieille Twingo est au garage, c’est une grosse réparation, j’en ai pour des semaines ! S’il te plaît, Léa, je suis coincée, j’ai des rendez-vous clients à l’autre bout de la ville. Juste pour quelques jours… » Ses messages étaient remplis d’émojis suppliants, jouant sur la corde sensible, la sororité.
Quand elle me l’avait rendue, trois jours plus tard, quelque chose m’avait frappée. La voiture était impeccable. Intérieur et extérieur. Aspirateur passé, tableau de bord brillant, pas un papier de bonbon, pas une tasse de café vide. Ça n’était pas Sophie. Sophie était un tourbillon, elle laissait toujours des traces de son passage. Elle était sortie de la voiture avec un immense sourire, presque trop large pour être sincère. « Merci mille fois ! Elle est géniale à conduire, un vrai rêve. Tu devrais vraiment laisser tomber ta vieille berline et ne conduire que celle-là. »
Sur le moment, j’avais trouvé ça étrange, mais j’avais mis ça sur le compte de sa nature parfois excessive. Mais elle avait insisté. Au téléphone, quelques jours plus tard : « Sérieusement, Léa, vends l’autre. Le SUV est tellement plus sûr, surtout si tu fais de l’autoroute. » Encore et encore. Cette insistance, qui m’avait semblé bizarre, prenait maintenant un sens sinistre. C’était la voiture qu’elle voulait que je conduise. La voiture dont elle avait “pris soin”.
Le drame avec nos parents… la source de tout. C’était il y a trois ans. Un accident de voiture stupide sur une route de campagne verglacée en rentrant d’un week-end. Ils étaient partis d’un coup, nous laissant orphelines et perdues. Du jour au lendemain, notre monde s’était effondré. Après le choc et les larmes, il y avait eu la réalité crue de la succession. Papa, professeur d’université respecté, et maman, qui gérait avec brio quelques appartements locatifs, avaient bien préparé les choses. Un patrimoine solide : la maison familiale, les appartements qui généraient un revenu stable, et un fonds en fiducie de près de 800 000 euros.
Papa, dans sa grande sagesse, et peut-être parce qu’il connaissait la nature de ses deux filles, m’avait nommée unique fiduciaire. « Léa, tu travailles dans la finance, tu es posée, tu sais gérer. C’est toi qui dois t’en occuper, pour protéger ce patrimoine pour vous deux sur le long terme », m’avait-il dit lors d’une de nos dernières conversations sérieuses. Maman avait acquiescé. Je savais ce que cela signifiait : je devais être le garde-fou.
J’avais pris ce rôle avec le plus grand sérieux. Je payais les factures, je gérais les locataires, je supervisais les placements, ne débloquant des fonds que pour des raisons valables, comme des réparations ou des urgences. Pour moi, c’était une mission, une façon d’honorer leur mémoire.
Pour Sophie, ce fut le début de la guerre. Je me souviens encore de la première réunion chez le notaire, quelques semaines après l’enterrement. Le chagrin était encore à vif. Assise en face de moi, elle avait croisé les bras, son visage fermé. « Léa, c’est complètement ridicule. Je devrais avoir ma part tout de suite. Je ne vais pas te demander la permission à chaque fois que j’ai besoin de quelque chose, je ne suis plus une enfant ! » Sa voix était déjà pleine d’une frustration qui n’allait faire que grandir.
J’avais tenté de lui expliquer, calmement, que c’étaient les volontés de papa, écrites noir sur blanc, pour nous protéger d’une mauvaise gestion ou des aléas de la vie. Elle avait levé les yeux au ciel, en marmonnant que je me comportais déjà comme si j’étais leur remplaçante, une banquière autoritaire.
Les semaines qui suivirent furent une lente descente aux enfers. Nos appels quotidiens se sont espacés, remplacés par des SMS acerbes. « J’ai besoin de 20 000 euros pour refaire ma cuisine. On le mérite bien, après ce qu’on a vécu. » Je lui avais rappelé les règles de la fiducie, les limites sur les gros retraits pour ne pas mettre le capital en danger. Elle m’avait raccroché au nez.
Notre complicité d’avant, où était-elle passée ? Les fous rires dans la voiture en écoutant de la vieille musique, les secrets échangés tard dans la nuit, la promesse que nous nous étions faite, enfants, de toujours veiller l’une sur l’autre. Tout ça semblait s’être évaporé avec la mort de nos parents, remplacé par un ressentiment grandissant. L’argent. Tout tournait autour de l’argent.
Je me souviens d’un repas de famille, un barbecue chez notre cousin. Sophie, un verre à la main, avait lancé devant tout le monde, sur un ton faussement léger : « Ah, voici ma sœur, la grande argentière ! Elle nous tient tous en laisse avec son petit pouvoir. On est tous à son régime sec ! » Tout le monde avait ri, un peu mal à l’aise, mais le mal était fait. Elle me peignait comme une méchante avare, alors que je ne faisais que suivre des instructions légales pour notre bien à toutes les deux.
Les piques sont devenues des actes de malveillance passive. Une fois, elle m’a emprunté ma veste en cuir préférée, une pièce de créateur que je m’étais offerte après une grosse promotion. Elle me l’a rendue une semaine plus tard avec une énorme tache d’encre sur la manche. « Oh mince, désolée, un stylo a fui dans mon sac. C’est pas grave, de toute façon, tu peux t’en racheter une autre, toi. » Le ton désinvolte, le petit sourire en coin… ce n’était pas un accident. C’était un message.
J’étais arrivée à ma voiture, garée quelques rues plus loin. Mes mains tremblaient si fort que j’ai mis plusieurs secondes à insérer la clé dans la portière. Je me suis laissée tomber sur le siège conducteur, le souffle court. Et là, dans le silence de l’habitacle, la rage a commencé à monter. Une rage froide, pure, qui a balayé la peur et la tristesse.
Elle avait essayé de me tuer. Ma propre sœur. Pour l’argent de l’assurance-vie ? Pour récupérer sa part de l’héritage plus vite ? Les raisons exactes importaient peu. La réalité était là, brute et insoutenable. Elle avait planifié ma mort, un “accident” tragique sur une route de la région.
Mon premier réflexe a été d’appeler la police. De tout leur raconter. Mais la voix de Kendall, ma meilleure amie, a résonné dans ma tête. “Face à des gens manipulateurs, n’agis jamais sous le coup de l’émotion. Rassemble des preuves.” Sophie nierait tout en bloc. Elle me ferait passer pour une folle, une sœur paranoïaque et jalouse qui inventait des histoires pour la discréditer. Elle retournerait la situation, comme elle l’avait toujours fait.
Non. Je n’allais pas lui donner cette satisfaction. Je n’allais pas être sa victime. Assise dans le noir, le moteur de ma voiture éteint, un plan a commencé à germer dans mon esprit. Un plan audacieux, risqué, mais qui était le seul moyen de la mettre face à sa propre monstruosité. Si elle voulait jouer, nous allions jouer. Mais ce serait selon mes règles. Elle voulait des funérailles ? Elle allait avoir une surprise bien plus mémorable.
Mon cœur battait toujours la chamade, mais ce n’était plus seulement de peur. C’était l’adrénaline d’une bataille qui ne faisait que commencer. J’ai saisi mon téléphone, mes doigts ne tremblaient plus. J’ai cherché un numéro dans mon répertoire. L’heure de pleurer viendrait plus tard. Maintenant, c’était l’heure d’agir.
Partie 2
Mes doigts, bien que tremblants une seconde auparavant, étaient désormais d’une précision redoutable en naviguant dans mon répertoire téléphonique. La peur panique qui m’avait saisie dans le couloir avait reflué, remplacée par un iceberg de détermination. Chaque battement de mon cœur n’était plus un tambour de terreur, mais le martèlement d’un marteau de forgeron, façonnant ma colère en une arme tranchante. Mon choix se porta sur un nom qui, depuis mon enfance, était synonyme de confiance et de compétence : Jed Harlland. Le mécanicien de mon père. Un homme bourru, à la poignée de main franche et au regard qui ne mentait jamais, qui connaissait les voitures comme d’autres connaissent la paume de leur main. Il était le seul que je pouvais laisser s’approcher de ce qui était devenu, sans que je le sache, une potentielle scène de crime.
La sonnerie retentit une fois, deux fois, puis sa voix grave et rocailleuse répondit, couvrant à peine le bruit d’une clé à chocs en arrière-plan.
« Harlland à l’appareil. »
« Jed, c’est Léa. Léa Blake. »
Il y eut un silence, le bruit de l’outil s’arrêta. « Léa, ma petite. Ça fait un bail. J’espère que ce n’est pas pour une mauvaise nouvelle. Comment tu vas ? »
Cette simple question, empreinte d’une chaleur paternelle, faillit briser la digue que j’avais érigée autour de mes émotions. J’ai dégluti, ma voix se brisant presque. « Je… je vais bien, Jed, merci. Écoute, j’ai besoin de toi. De ton expertise. J’ai un souci avec mon SUV, celui que j’ai acheté l’année dernière. Il y a quelque chose qui ne va pas, une fuite sous le châssis, et une odeur… une odeur étrange. »
Je mentais sur les détails, mais pas sur l’urgence. Je ne pouvais pas lui dire au téléphone ce que je soupçonnais. Il me prendrait pour une folle.
« Une fuite ? D’huile ? D’essence ? »
« Je ne sais pas, Jed. C’est pour ça que je t’appelle. J’ai besoin que tu y jettes un œil, mais pas au garage. Ici, chez moi. Et… le plus vite possible. C’est important. Vraiment. »
Le sérieux dans ma voix a dû l’alerter. Jed n’était pas du genre à poser des questions inutiles. « J’ai un client sur le pont, je termine et j’arrive. Donne-moi une heure. Ne touche à rien et, surtout, ne démarre pas le moteur, compris ? »
« Compris, Jed. Merci. Merci infiniment. »
Raccrocher le téléphone fut comme couper le dernier fil me reliant à une forme de normalité. L’heure qui suivit fut l’une des plus longues de mon existence. Je suis rentrée chez moi, mais cette fois, j’ai inspecté chaque recoin, mon propre appartement m’apparaissant soudain comme un territoire hostile. Avait-elle laissé autre chose ? Une fenêtre ouverte ? Un objet déplacé ? La paranoïa est un poison qui s’infiltre vite. Je me suis enfermée à double tour, et j’ai attendu, assise dans ma cuisine, fixant le mur sans le voir.
Mon esprit errait, incapable de se poser. Il rejouait en boucle des scènes du passé, mais éclairées par cette nouvelle lumière terrifiante. Ce jour où, adolescente, j’avais eu la meilleure note en maths de toute la classe, et où Sophie, au lieu de me féliciter, avait “accidentellement” renversé un verre d’eau sur ma copie parfaitement rédigée, la rendant illisible. « Oh, pardon, quelle idiote je fais ! » avait-elle dit avec un sourire contrit qui ne touchait pas ses yeux. Ou cette fois, à l’université, où j’étais follement amoureuse d’un garçon qui commençait à me prêter attention. Sophie l’avait invité à une soirée “entre amis” et avait passé la nuit à lui raconter des histoires embarrassantes sur mon enfance, me faisant passer pour une personne immature et fragile. Elle l’avait séduit en quelques heures, pour le jeter une semaine plus tard, une fois son trophée remporté.
Sa jalousie avait toujours été là, rampante, déguisée en maladresse ou en compétition fraternelle. Mais après la mort de nos parents, elle avait muté. Le ressentiment s’était cristallisé autour de l’argent, de ce rôle de fiduciaire qui me donnait, à ses yeux, un pouvoir qu’elle ne supportait pas. Je me suis souvenue d’une conversation, il y a un an. Elle voulait 50 000 euros pour investir dans un projet immobilier avec un “partenaire très prometteur”. Le dossier était flou, les garanties inexistantes. J’avais refusé, en lui expliquant que je ne pouvais pas risquer l’argent de la fiducie sur un coup de tête. Sa réaction avait été volcanique. « Tu te prends pour qui, Léa ? Pour papa ? Tu aimes ça, hein, me dire non, me contrôler. Tu as toujours été comme ça, la petite sainte-nitouche parfaite qui juge tout le monde ! » Elle avait claqué la porte de mon appartement si fort qu’un cadre s’était décroché du mur. Un cadre avec une photo de nous quatre, heureux, lors de nos dernières vacances en famille.
Le son de la sonnette me fit sursauter violemment, me tirant de mes sombres réminiscences. C’était Jed. Je l’ai fait entrer dans le garage en silence. Il portait sa salopette bleue habituelle, tachée de graisse, et transportait une caisse à outils qui semblait peser une tonne. Il a posé un regard bienveillant sur mon visage blême. « Alors, qu’est-ce qu’il a, ce beau bébé ? »
J’ai pointé une main tremblante vers le SUV. « C’est là-dessous. »
Sans un mot de plus, il a sorti une lampe de poche puissante et une sorte de tapis roulant pour se glisser sous le véhicule. Le silence dans le garage n’était rompu que par le bruit de ses mouvements, le cliquetis métallique de ses outils et mon propre souffle saccadé. Chaque seconde était une torture. J’imaginais ce qu’il allait trouver, et en même temps, une partie de moi priait pour qu’il ne trouve rien, pour qu’il me dise que j’étais folle, que ce n’était qu’une durite usée.
Au bout de ce qui m’a semblé une éternité, il a commencé à sortir de sous la voiture, en se poussant avec ses coudes. Il ne s’est pas relevé tout de suite. Il est resté assis sur son tapis, le dos contre un pneu, et il a retiré ses gants. Il a essuyé ses mains sur un chiffon, lentement, méthodiquement. Puis, il a levé les yeux vers moi. Son visage, habituellement jovial, était grave, sombre.
« Léa… Viens voir. »
Mon cœur s’est arrêté. Je me suis approchée, et il a pointé sa lampe vers le cœur mécanique de la voiture. « Tu vois ça ? C’est une conduite de frein. La principale. » Il a passé son doigt le long d’un tuyau métallique. « Et tu vois cette entaille ? Elle est nette. Trop nette. Ce n’est pas de l’usure, ça. Ce n’est pas une pierre qui a ricoché. Ça, c’est une pince coupante. Une bonne pince. Quelqu’un a sectionné la conduite à environ 80%. »
Il a déplacé le faisceau lumineux. « L’idée, ce n’est pas que tu n’aies plus de freins du tout en sortant du garage. Non, c’est plus vicieux. Ça aurait tenu pour quelques freinages doux, en ville. Mais au premier freinage d’urgence un peu appuyé, à 90 ou 110 km/h sur l’autoroute, la pression aurait fait exploser la conduite. Pédale au plancher, et plus rien. Absolument rien. »
Il s’est relevé, ses articulations craquant dans le silence. Il a fait le tour du véhicule. « Et ce n’est pas tout. » Il s’est accroupi près d’une roue avant. « Tes boulons de roue. Sur les deux roues avant. Ils ont été desserrés. Pas assez pour que la roue parte tout de suite, mais assez pour créer une vibration à haute vitesse, et finir par céder dans un virage. Perte de contrôle assurée. » Il a secoué la tête, l’air dégoûté. « Léa… ce n’est pas une mauvaise blague. Quelqu’un a délibérément transformé ta voiture en cercueil roulant. »
Chaque mot était un clou supplémentaire planté dans mon cœur. La confirmation. La preuve physique, irréfutable, de l’intention de Sophie. Ce n’était pas une impulsion, c’était une action planifiée, méthodique, cruelle.
Jed a vu la détresse sur mon visage. Il a posé une main lourde et réconfortante sur mon épaule. « Écoute-moi bien. La première chose que tu fais, c’est appeler les flics. Tout de suite. Je leur parlerai. Je leur montrerai. C’est une tentative de meurtre, pure et simple. »
J’ai secoué la tête, les larmes brouillant ma vue. « Non, Jed. Pas encore. Je… je sais qui a fait ça. Et si j’appelle la police maintenant, cette personne niera, et elle est douée pour ça. Très douée. J’ai besoin… j’ai besoin de faire les choses à ma façon. D’abord. »
Il m’a regardée longuement, un air d’incompréhension et d’inquiétude dans les yeux. Il voyait la fille de son ami, pas la femme qui planifiait une contre-attaque. « Fais attention à toi, ma petite. Ce n’est pas un jeu. »
« Je le sais, Jed. Plus que tu ne le penses. Peux-tu… peux-tu tout laisser en l’état ? Ne répare rien. J’ai besoin que tout reste exactement comme ça. »
Il a hésité, puis a hoché la tête. « C’est ta voiture. Mais ne monte plus jamais dedans. »
Après son départ, je suis restée prostrée dans le garage pendant de longues minutes. La colère avait fait place à un froid glacial, une lucidité terrifiante. Le plan qui avait commencé à germer dans ma tête prenait désormais des contours nets et précis. Il me fallait un allié. Une seule personne pouvait comprendre et m’aider sans me juger. Kendall. Mon amie depuis le bac à sable, ma sœur de cœur, celle qui avait traversé toutes les tempêtes avec moi.
Je l’ai appelée. Dès qu’elle a décroché et entendu le son de ma voix, elle a su que quelque chose n’allait pas. « Léa ? Qu’est-ce qui se passe ? Tu as l’air… »
Je l’ai interrompue, un flot de paroles incontrôlable se déversant de ma bouche. Je lui ai tout raconté. La voix de Sophie au téléphone, les mots exacts, la visite de Jed, les explications techniques sur la conduite de frein, les boulons de roue desserrés. Je lui ai parlé de l’insistance de Sophie pour que j’utilise cette voiture, de la façon dont elle me l’avait rendue, propre et innocente. Je lui ai vidé mon sac, des années de ressentiment, de jalousie, de manipulations, tout est sorti dans un torrent chaotique de douleur et de rage.
De l’autre côté du fil, Kendall est restée parfaitement silencieuse, m’écoutant jusqu’au bout sans m’interrompre une seule fois. Quand j’ai finalement terminé, à bout de souffle, sanglotant, elle a attendu quelques secondes avant de parler. Sa voix était calme, posée, l’ancre dont j’avais désespérément besoin.
« Ok. Respire, Léa. Respire profondément. Tu es en sécurité maintenant. C’est la première chose. »
Elle a continué, son esprit logique et pragmatique prenant déjà le dessus. « La police est une option, mais je comprends ta réticence. Sophie est une manipulatrice de premier ordre. Sans enregistrement de la conversation que tu as entendue, ce serait ta parole contre la sienne. L’expertise de Jed est une preuve solide, mais Sophie prétendrait qu’un ennemi à toi a fait ça, ou même qu’un de ses propres ennemis a voulu lui nuire en s’en prenant à la voiture qu’elle venait d’emprunter. Elle est capable d’inventer n’importe quoi. »
« Alors, qu’est-ce que je fais, Ken ? Qu’est-ce que je fais ? » ai-je murmuré, me sentant à nouveau perdue.
« On va la piéger, » dit-elle sans la moindre hésitation. « On va utiliser sa propre arme, la manipulation, contre elle. On va la mettre dans une situation où elle ne pourra plus nier. Où elle sera forcée de se révéler, non pas à la police, mais à la seule personne dont l’opinion compte plus que tout pour elle en ce moment : son mari. »
Chase. Le mari de Sophie. Un ingénieur brillant, un homme droit, stable, peut-être un peu naïf. Il était fou de Sophie, aveuglé par son charme. Il la voyait comme une femme passionnée et ambitieuse, pas comme la créature venimeuse que je connaissais. Il était sa plus grande réussite, son bouclier social. Le perdre serait pire qu’une peine de prison pour elle.
C’est Kendall qui a eu l’idée. Une idée si audacieuse, si diabolique dans sa simplicité, que j’ai arrêté de respirer en l’écoutant.
« Demain matin, » a-t-elle dit, sa voix pleine d’une énergie nouvelle, « tu vas appeler une dépanneuse. Une grosse dépanneuse avec un plateau. Tu vas leur faire charger le SUV, et tu vas le faire livrer. Pas chez toi. Chez elle. Tu vas joindre les clés, avec un petit mot. Un mot simple, dévastateur. »
On a passé l’heure suivante au téléphone, à peaufiner chaque détail du plan comme des stratèges préparant une bataille. Le choix de la compagnie de dépannage, une des plus grosses de Lyon, pour que ça ait l’air officiel. L’heure de la livraison : en milieu de matinée, un samedi, pour être sûres que Chase soit là. L’instruction cruciale à donner au chauffeur : remettre les clés et le mot en main propre à l’homme qui ouvrirait la porte, et si possible, filmer la remise avec son téléphone, pour “preuve de livraison”.
Et le mot. On a pesé chaque syllabe. Il ne devait être ni accusateur, ni menaçant. Juste une petite phrase, une graine de poison plantée directement dans l’esprit de Chase. Après plusieurs essais, on a trouvé la formule parfaite.
« Chase, cette voiture est un cadeau de la part de ta femme. Profites-en bien. »
La perversité de la chose était délicieuse. C’était vrai : la voiture lui était “offerte” par Sophie, qui la lui destinait indirectement en se débarrassant de moi. La phrase était assez innocente pour semer le doute, mais assez étrange pour déclencher une alarme dans l’esprit d’un homme comme Chase.
« Il ne va pas comprendre tout de suite, » a analysé Kendall. « Il va se tourner vers Sophie pour avoir une explication. Et c’est là qu’elle va se piéger toute seule. Face à une question inattendue, face au stress, elle va bafouiller, mentir, se contredire. Elle va essayer de me faire porter le chapeau, de dire que c’est une de mes blagues tordues. Mais la situation sera trop bizarre. Une voiture livrée par dépanneuse, un mot énigmatique… Chase n’est pas idiot. Il va sentir que quelque chose cloche. Profondément. »
Cette nuit-là, je n’ai pas dormi. J’étais assise dans mon salon, dans le noir, rejouant le plan encore et encore. Ce n’était plus de la vengeance. C’était une question de justice. Une justice personnelle, taillée sur mesure. Le lendemain matin, je me suis levée avant l’aube, animée d’une énergie glaciale. J’ai pris une feuille de papier de qualité, celle que j’utilise pour ma correspondance importante. J’ai choisi mon plus beau stylo à encre. D’une écriture calme et appliquée, j’ai écrit les quelques mots. J’ai plié la note autour de la clé du SUV, et j’ai scellé le tout dans une enveloppe blanche.
À 8 heures précises, j’ai appelé la compagnie de dépannage. J’ai joué mon rôle à la perfection, celui de la cliente efficace et un peu pressée. J’ai donné mon adresse, puis l’adresse de livraison chez Sophie. J’ai insisté sur les instructions : livraison sur plateau, remise en main propre à “Monsieur Chase Moreau”, et l’enregistrement vidéo pour mes dossiers. Le dispatcher, habitué à des demandes parfois étranges, a tout noté sans sourciller.
« Notre chauffeur sera chez vous dans l’heure, Madame Blake. »
Le dépanneur est arrivé, un homme massif qui a à peine jeté un regard à la voiture. Il l’a treuillée sur son plateau avec une efficacité professionnelle. Je lui ai remis l’enveloppe, en répétant les instructions. Il a hoché la tête, a mis l’enveloppe dans la poche de sa chemise, et il est parti.
Et puis, l’attente a commencé. L’attente la plus angoissante de ma vie. Je faisais les cent pas dans mon appartement. J’imaginais la dépanneuse traversant Lyon, se rapprochant de leur pavillon coquet en banlieue. J’imaginais Chase, en train de prendre son café en pyjama, ignorant le drame qui allait frapper à sa porte.
Vers 10h30, mon téléphone a vibré. C’était un message du dépanneur. Juste une vidéo, sans commentaire. Mon cœur a martelé ma poitrine. J’ai cliqué dessus.
La vidéo était prise à hauteur d’homme. On voyait le perron de la maison de Sophie. La porte s’est ouverte sur Chase, en short et t-shirt, l’air surpris. On entendait la voix du dépanneur : « Monsieur Chase Moreau ? Livraison pour vous. »
On voyait Chase froncer les sourcils, regarder la dépanneuse et le SUV derrière le chauffeur. « Une livraison ? Mais… je n’ai rien commandé. »
« C’est de la part de Madame Léa Blake. Elle a insisté pour que je vous remette ça en main propre. » Le chauffeur lui a tendu l’enveloppe.
Chase l’a prise, l’air de plus en plus perplexe. Il l’a ouverte, a sorti la note et la clé. La caméra a fait un léger zoom sur son visage. On l’a vu lire la note une première fois, rapidement. Puis une deuxième fois, très lentement. Son expression a changé. La perplexité a laissé place à une confusion totale, puis à une ombre d’inquiétude. Son regard a fait l’aller-retour entre la note, la clé, et le SUV sur le camion. Il est devenu blême.
« Un cadeau… de ma femme ? Mais… pourquoi ? Pourquoi de cette façon ? » a-t-il balbutié.
Le dépanneur a haussé les épaules. « Je n’ai pas les détails, Monsieur. On me demande de livrer, je livre. Signez juste là pour la réception. »
Chase a signé le document électronique d’une main tremblante, sans quitter la voiture des yeux. Dès que le chauffeur a tourné les talons, on l’a vu sortir son téléphone et composer un numéro en toute hâte. La vidéo s’est coupée là.
Je savais que le poison commençait à agir.
Vingt minutes plus tard, un second message de Kendall : « Regarde par ta fenêtre. Discrètement. »
J’ai obéi. Une voiture venait de se garer en double file en bas de chez moi, avec un crissement de pneus. C’était celle de Sophie. Elle en est sortie comme une furie, a traversé la rue sans regarder et a disparu dans mon hall d’immeuble. Kendall, qui habitait à deux rues, était venue se poster en observatrice.
Quelques secondes plus tard, on a sonné à ma porte. Des coups violents, frénétiques. C’était elle. Je suis restée immobile, le cœur battant. Elle a crié mon nom à travers la porte, sa voix pleine de panique et de fureur. « Léa ! Ouvre cette porte ! Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Qu’est-ce que tu as raconté à Chase ? »
Je n’ai pas bougé. Je n’ai pas répondu. Mon silence était ma meilleure arme. Après plusieurs minutes de coups et de cris, elle a fini par abandonner. J’ai reçu un flot de SMS haineux et confus, que j’ai ignorés.
Le vrai spectacle allait commencer. Kendall m’a appelée. « Elle vient de repartir, elle est folle de rage. Chase l’a appelée, il est en route pour la maison. Il lui a dit au téléphone ‘Tu m’expliques ce bordel tout de suite’. Ça va exploser, Léa. »
Le reste de la journée s’est écoulé dans une brume irréelle. J’ai échangé des messages avec Kendall, qui obtenait des bribes d’information via une amie commune qui était voisine de Sophie. L’amie avait entendu des éclats de voix, une dispute violente qui avait duré des heures.
Ce n’est que le soir, vers 21 heures, que mon téléphone a sonné. Numéro masqué. J’ai hésité, puis j’ai décroché.
C’était la voix de Chase. Mais une voix que je ne reconnaissais pas. Plate, vide, morte.
« Léa. C’est Chase. Il faut qu’on parle. Tous les trois. Demain. Dis-moi quand et où. »
Le ton ne laissait place à aucune discussion. J’ai senti que le piège s’était refermé. Non pas sur elle, mais sur leur couple, sur leur vie.
« Chez moi. Demain, 14 heures, » ai-je répondu, ma propre voix sonnant étrangement calme.
« On sera là. » Il a raccroché.
La confrontation était inévitable. Mais je n’étais plus la victime effrayée. J’étais prête. Sur la table basse de mon salon, j’avais préparé mon dossier. Un petit dossier qui contenait une copie du rapport de Jed, des photos détaillées des dommages, et une clé USB. La scène était prête pour l’acte final.
Partie 3
La nuit fut blanche, mais ce ne fut pas une nuit d’angoisse. C’était une nuit électrique, une veille d’armes. Le sommeil était un luxe que mon corps, vibrant d’une énergie froide et déterminée, refusait. Chaque heure qui s’égrénait sur l’horloge de la cuisine n’était pas une heure de perdue, mais une heure de gagnée, une heure qui me rapprochait de la fin de ce cauchemar. J’étais devenue une stratège, mon appartement transformé en quartier général. La peur avait cédé sa place à une lucidité glaciale, presque inhumaine. Je n’étais plus la sœur trahie, la victime potentielle ; j’étais le procureur, le juge et le bourreau d’une justice que j’allais rendre moi-même.
Le matin se leva sur un ciel lyonnais gris et bas, un miroir parfait de l’atmosphère qui régnait en moi. Ma routine fut mécanique, chaque geste exécuté avec une précision de chirurgien. La cafetière qui glougloutait, le pain qui grillait, le beurre qui fondait. Des gestes d’une banalité infinie, mais qui me servaient d’ancrage dans une réalité que j’étais sur le point de faire voler en éclats. Je n’ai pas consulté mes e-mails de travail, je n’ai pas allumé la radio. Mon esprit était entièrement tourné vers l’échéance de 14 heures.
Vers midi, j’ai procédé à la mise en scène finale. Le salon, habituellement un havre de paix avec ses coussins moelleux et ses piles de livres, devint une salle d’interrogatoire. J’ai déplacé les meubles. Le grand canapé confortable fut placé dos au mur le plus éloigné de la porte, un piège sans échappatoire. En face, à une distance respectable mais confrontante, j’ai positionné un unique fauteuil, le mien. C’était le siège du pouvoir. Entre les deux, la table basse en verre, dépouillée de tout objet personnel, ne supportait plus qu’un seul élément : mon ordinateur portable, fermé.
J’ai vérifié une dernière fois les pièces à conviction. Le rapport de Jed Harlland, imprimé sur un papier épais, était posé à côté de l’ordinateur. Chaque terme technique, “sectionnement délibéré”, “cisaillement par outil tranchant”, “desserrage intentionnel”, était comme un verset de mon évangile de la vérité. À côté, j’ai disposé les photographies que Jed avait prises. Des clichés en haute résolution, brutaux de réalisme : le tuyau métallique brillant là où la pince l’avait mordu, la marque nette de l’entaille, les boulons de roue dévissés juste assez pour être invisibles à un œil non averti, mais mortels sur la route. Enfin, j’ai inséré la petite clé USB noire dans le port de mon ordinateur. La bombe à retardement. L’arme absolue. Elle contenait un unique fichier audio, l’enregistrement que j’avais secrètement déclenché sur mon téléphone en sortant de l’appartement la veille, capturant les dernières secondes de la conversation de Sophie à travers la porte que je n’avais pas complètement refermée. Un son de qualité médiocre, mais dont chaque syllabe était une condamnation.
Un message de Kendall a vibré sur mon téléphone : « Prête pour le grand oral ? N’oublie pas : reste calme. C’est toi qui mènes la danse. Je pense à toi. » Je lui ai répondu par un simple « Merci. Le rideau va se lever. »
Les minutes qui précédèrent 14 heures s’étirèrent avec une lenteur insupportable. Le silence de l’appartement était si profond que j’entendais le vrombissement lointain de la circulation, le pleur d’un enfant dans l’immeuble d’en face, le tic-tac de l’horloge qui semblait scander le compte à rebours de ma vie d’avant. Je me suis assise dans mon fauteuil, le dos droit, les mains posées à plat sur les accoudoirs. J’ai respiré lentement, calmant le rythme de mon cœur. Je n’étais plus Léa. J’étais une force inébranlable.
À 14 heures et deux minutes, la sonnette a retenti. Le son, strident et bref, a déchiré le silence. Il n’y avait pas la frénésie de la veille, juste une pression simple, factuelle. C’était le son de l’inévitable. Je me suis levée, j’ai traversé le couloir, et j’ai ouvert la porte.
Ils étaient là. L’image qu’ils présentaient était saisissante, une étude de contrastes. Chase se tenait légèrement en retrait, le visage ravagé. Il était d’une pâleur cireuse, des cernes sombres creusés sous ses yeux comme des meurtrissures. Son regard, habituellement vif et chaleureux, était éteint, vide. Il semblait avoir vieilli de dix ans en vingt-quatre heures. Il portait les mêmes vêtements que la veille, un jean et un pull légèrement froissés, comme s’il n’avait eu ni la force ni l’envie de se changer. Il était le fantôme d’un homme heureux.
Sophie, à côté de lui, était son antithèse. Elle était la perfection incarnée. Elle s’était manifestement préparée pour une bataille. Un maquillage impeccable, peut-être un peu trop appuyé, tentait de masquer les ravages d’une nuit de pleurs et de rage. Elle portait un chemisier en soie crème et un pantalon noir élégant, une armure de respectabilité. En me voyant, elle a esquissé un sourire crispé et s’est précipitée vers moi, les bras ouverts.
« Léa ! Tu nous as fait si peur ! Qu’est-ce qui se passe ? » Sa voix était aiguë, forcée, un instrument mal accordé jouant une partition de sollicitude.
Je ne me suis pas dérobée, mais je n’ai pas non plus accepté son étreinte. Je suis restée raide, un bloc de glace, la laissant entourer mon corps de ses bras sans que je ne lui rende son geste. Le contact de sa peau me brûlait. Elle a dû sentir mon rejet, car elle s’est reculée rapidement, son sourire vacillant une fraction de seconde. Chase, lui, n’a pas bougé. Il a simplement hoché la tête dans ma direction, un geste minimaliste, dénué de toute chaleur.
« Entrez, » ai-je dit, ma voix plate et sans inflexion. Je me suis écartée pour les laisser passer, puis j’ai refermé la porte derrière eux. Le bruit du pêne s’enclenchant a résonné lourdement, comme la porte d’une cellule.
Je les ai conduits au salon. Sophie a balayé la pièce du regard, notant sans doute la disposition inhabituelle des meubles. Elle s’est dirigée vers le canapé, s’asseyant sur le bord, prête à bondir. Chase l’a suivie comme un automate, s’asseyant à l’autre extrémité du canapé, laissant une distance considérable entre eux. Je me suis installée dans mon fauteuil, en face. L’arène était complète.
Le silence s’est installé, lourd, palpable. C’est Sophie qui l’a brisé la première, choisissant l’attaque comme meilleure défense.
« Bon, Léa, tu peux nous expliquer ? C’est quoi, ce cirque ? Envoyer une dépanneuse avec ma propre voiture, un mot complètement insensé… Tu as la moindre idée de ce que tu as fait ? Chase et moi, on s’est disputés toute la nuit, à cause de toi ! Tu essaies de briser mon couple, c’est ça ? C’est ta vengeance pour l’héritage ? »
Elle parlait vite, sa voix montant en intensité. C’était une performance impressionnante. Elle était la victime, outragée, blessée par la cruauté inexplicable de sa sœur folle. Elle me jetait des regards furieux, puis se tournait vers Chase, cherchant son soutien. Mais le regard de Chase restait fixé sur la table basse, son visage impénétrable.
Je l’ai laissée finir. Je n’ai pas bronché. Quand elle a terminé sa tirade, à bout de souffle, je n’ai pas répondu à ses accusations. J’ai simplement tendu la main et j’ai fait glisser le rapport de Jed sur la table en verre, le poussant vers eux.
« Lis ça, » ai-je dit à Chase, ignorant délibérément Sophie.
Sophie a eu un rire bref et dédaigneux. « Un tas de papiers ? C’est ça, ta grande explication ? »
Mais Chase n’écoutait pas. Il s’est penché, a pris les feuilles. Ses yeux ont parcouru la première page. J’ai observé chaque micro-expression sur son visage. En tant qu’ingénieur, il comprenait ce qu’il lisait. J’ai vu son front se plisser à la lecture des termes techniques. J’ai vu sa mâchoire se contracter quand il a lu la conclusion de Jed : “Sabotage délibéré et méthodique dans le but de provoquer un accident potentiellement mortel à haute vitesse.” Il a relevé les yeux vers moi, une question muette et horrifiée dans le regard. Puis, il a lentement tourné la tête vers sa femme.
« Explique-moi ça, Sophie. » Sa voix était basse, menaçante.
Sophie a tenté de balayer l’accusation d’un revers de main. « Mais c’est n’importe quoi ! Ce Jed, c’est un vieil ami de papa, il est à la solde de Léa ! Il a écrit ce qu’elle voulait entendre ! Peut-être que quelqu’un a saboté la voiture, mais ce n’est pas moi ! C’est peut-être même un de tes ennemis, Chase ! Ou un des miens ! J’ai des concurrents dans l’immobilier, tu sais ! »
Elle construisait des remparts de mensonges, projetant des ennemis imaginaires pour détourner l’attention.
Sans un mot, j’ai pris les photographies. Je les ai étalées sur la table comme un jeu de tarot macabre. Une par une. Le gros plan sur l’entaille dans le métal, brillant sous le flash. La vue d’ensemble des boulons, légèrement décalés. L’huile qui avait commencé à suinter.
« Les images ne mentent pas, Sophie, » ai-je dit doucement.
Chase s’est penché pour regarder les photos. Il a pris celle de la conduite de frein, l’a approchée de son visage. Je l’ai vu déglutir. L’évidence visuelle était plus puissante que les mots. Il a posé la photo, puis a regardé sa femme avec un dégoût naissant.
Sophie sentait le piège se refermer. Sa voix est devenue plus stridente, flirtant avec l’hystérie. « Mais ça ne prouve rien ! Ça ne prouve pas que c’est moi ! Tu es complètement paranoïaque ! Tu m’as toujours détestée, tu as toujours été jalouse de moi, de ma vie, de mon mariage ! Tu inventes tout ça pour te venger ! »
C’était le moment. J’ai gardé mon calme, un îlot de sérénité au milieu de sa tempête fabriquée.
« Tu as peut-être raison, Sophie. »
Cette phrase l’a décontenancée. Elle s’est tue, surprise.
« Peut-être que tout ceci n’est qu’un incroyable concours de circonstances, » ai-je continué, ma voix toujours aussi égale. « Le rapport d’un mécanicien expert. Les photos. Le fait que tu aies insisté lourdement pour que j’utilise cette voiture juste après me l’avoir rendue. Tout ça… ce ne sont que des coïncidences. Mais il y a juste une dernière chose. Une toute petite chose. »
J’ai ouvert l’ordinateur portable. L’écran s’est allumé, projetant une lueur blafarde sur nos visages tendus. Mes mouvements étaient lents, délibérés. J’ai cliqué sur le dossier audio, puis sur le fichier nommé “PREUVE_FINALE”. J’ai poussé le volume au maximum.
« Qu’est-ce que tu fais ? » a demandé Sophie, une nouvelle nuance de peur dans la voix.
Je n’ai pas répondu. J’ai appuyé sur “Play”.
Le son grésillant a empli la pièce. C’était un son étouffé, lointain, mais la voix… la voix était immédiatement reconnaissable. C’était la sienne. Froide, détachée, métallique.
« …Ouais, j’ai coupé les freins. On se voit à ses funérailles demain. »
La phrase a flotté dans le salon, comme la première fois. Mais cette fois, elle n’était pas seule à l’entendre.
Le monde s’est arrêté.
Le visage de Sophie s’est littéralement effondré. Ce ne fut pas une réaction progressive, mais une implosion. Toute la couleur a quitté sa peau, la laissant d’un blanc cireux, fantomatique. Sa bouche s’est ouverte dans un “O” silencieux, mais aucun son n’en est sorti. Ses yeux, fixés sur l’ordinateur, se sont agrandis, des puits d’horreur pure. Le masque de la femme d’affaires sophistiquée, de la victime outragée, s’est désintégré, révélant le monstre nu en dessous.
Mais c’est la réaction de Chase qui fut la plus terrible. Il n’a pas regardé l’ordinateur. Il a tourné la tête vers Sophie. Lentement. Et le regard qu’il a posé sur elle était quelque chose que je ne pourrai jamais oublier. Il n’y avait plus de colère, plus de confusion. Juste une répulsion absolue, un dégoût si profond qu’il semblait physique. C’était le regard d’un homme qui découvre que la personne qu’il aime, la personne avec qui il partage sa vie, son lit, ses rêves, est une étrangère, une créature abominable. Il a physiquement reculé sur le canapé, s’éloignant d’elle comme si elle était devenue radioactive.
Un silence de mort s’est abattu sur la pièce, plus lourd encore que les précédents. Un silence rempli par l’écho de ces quelques mots terribles.
C’est Chase qui l’a rompu, sa voix un murmure rauque, brisé. « Sophie… Dis-moi que c’est un montage. Je t’en supplie… Dis-moi que ce n’est pas ta voix. »
Il ne demandait pas la vérité. Il mendiait un mensonge auquel il aurait pu s’accrocher, une dernière branche pourrie avant la chute finale.
Mais il n’y avait plus de mensonges possibles. Confrontée à la preuve irréfutable de sa propre voix, Sophie a craqué. Le barrage a cédé, et tout est sorti. Mais ce ne furent pas des larmes de remords. Ce furent des larmes de rage, de frustration, de pitié de soi.
« OUI ! D’accord, OUI ! C’est moi ! » a-t-elle hurlé, se levant d’un coup, les poings serrés. « Tu veux tout savoir ? Très bien ! Je suis endettée jusqu’au cou ! Les projets immobiliers avec Mark, tout s’est effondré ! On a tout perdu ! Plus de 300 000 euros de dettes ! On allait tout perdre, la maison, tout ! »
Elle faisait les cent pas devant la table basse, une bête en cage. Elle s’est tournée vers moi, le doigt pointé, son visage déformé par la haine. « Et toi ! Toi, avec ton petit confort, assise sur ton tas d’or ! L’argent de la fiducie ! Tu ne faisais que me dire non, non, non ! Tu aurais pu nous aider ! Tu aurais pu nous sauver ! Mais tu préférais jouer à la petite reine sur ton trône ! »
Elle s’est retournée vers Chase, les larmes coulant maintenant en abondance sur son maquillage ruiné. « Ton assurance-vie, Léa… elle me nomme comme bénéficiaire. 800 000 euros. Ça aurait tout réglé. On aurait pu tout recommencer, Chase ! C’était pour nous ! Pour sauver notre vie ! Toi, tu as l’argent de la fiducie, tu n’en as pas besoin ! Nous, oui ! »
Cette confession, cette justification tordue où elle était la victime et moi la coupable, fut le coup de grâce pour Chase.
Il s’est levé, lentement, sa grande silhouette semblant soudain fragile. Son visage était une toile vide. « Nous ? » a-t-il répété, le mot sonnant comme une obscénité dans sa bouche. « Tu as prévu de laisser ta sœur mourir pour de l’argent… Tu m’as menti pendant des mois… et tu oses dire ‘nous’ ? Il n’y a plus de ‘nous’, Sophie. Il n’y en a jamais eu, en fait. »
Il a marché vers la porte, ses pas lourds sur le parquet. Sophie s’est précipitée, a attrapé son bras. « Chase, non ! Attends ! On peut arranger ça ! Je peux arranger ça ! S’il te plaît, ne pars pas ! » Elle le suppliait, s’accrochant à lui, ses sanglots se transformant en gémissements pitoyables.
Il s’est dégagé de son emprise, fermement mais sans violence. Avec un calme terrifiant, il l’a regardée une dernière fois. « Il n’y a rien à arranger. J’appelle mon avocat ce soir. »
Puis, il est parti. Il n’a pas claqué la porte. Il l’a simplement fermée derrière lui. Le clic du pêne fut le son le plus final que j’aie jamais entendu. Quelques secondes plus tard, on a entendu le bruit de sa voiture qui démarrait, puis le son du moteur qui s’éloignait, jusqu’à disparaître complètement.
Sophie est restée figée un instant, la main tendue vers la porte vide. Puis, ses forces l’ont abandonnée. Elle s’est effondrée sur le canapé, son corps secoué de sanglots convulsifs. Elle a pleuré pendant de longues minutes, un spectacle de désolation totale.
Finalement, à travers ses larmes, elle s’est tournée vers moi. Son visage était un masque de désespoir. « Aide-moi, Léa… » a-t-elle gémi, tendant une main tremblante dans ma direction. « S’il te plaît… Tu es ma sœur… On est une famille… Dis-lui de revenir… »
Cette demande, si absurde, si déconnectée de la réalité, a brisé la dernière parcelle de pitié que j’aurais pu ressentir. Elle venait de m’avouer qu’elle avait planifié de me tuer de sang-froid, et maintenant, elle implorait mon aide pour sauver son mariage.
Je n’ai pas dit un mot. Je me suis simplement levée, j’ai fait un pas en arrière, m’éloignant de sa main tendue. Mon silence était plus éloquent que n’importe quelle condamnation. C’était un mur. Infranchissable.
Comprenant enfin qu’il n’y avait plus rien à attendre de moi, elle s’est levée péniblement. Elle a rassemblé son sac, a rajusté ses vêtements par réflexe. Puis, sans un regard en arrière, elle a quitté l’appartement, une ombre titubante, laissant derrière elle les ruines de sa vie et un silence assourdissant. J’étais seule. Victorieuse, mais terriblement seule.