Partie 1
Je n’oublierai jamais, jamais, ce regard. Ce n’était pas de la colère, pas même de la haine. La haine, au moins, est une passion, une reconnaissance tordue de l’existence de l’autre. Non, c’était pire. C’était le regard vide et pragmatique que l’on pose sur un objet qui dérange, sur un meuble usé qu’on veut voir disparaître, sur une erreur dans un livre de comptes qu’il faut effacer. Et cet objet, cette erreur, c’était moi. Dans les yeux de mon propre père, ce soir-là, je n’étais plus sa fille. J’étais un problème à résoudre.
Le brouillard s’accrochait aux rues de Lyon ce soir-là, un suaire humide et froid qui avalait les lumières du Pont de la Guillotière et rendait les contours de la ville flous, presque irréels. C’était un de ces soirs de novembre où le froid ne vous mord pas, il s’infiltre en vous, se loge dans vos os. En garant ma vieille Twingo dans une rue adjacente à celle de mes parents, j’ai pris une minute pour observer la façade de l’immeuble haussmannien où j’avais grandi. Une prison dorée. Chaque fenêtre éclairée semblait me narguer, chaque pierre sculptée me rappelait un passé que j’essayais désespérément de fuir.
J’avais laissé mon petit Léo, mon soleil de six mois, chez mon amie Chloé. La décision avait été un déchirement. L’idée de le laisser, ne serait-ce que pour quelques heures, me causait une douleur physique. Son odeur de lait et de bébé, son petit corps chaud contre le mien… il était mon ancre, mon monde. Mais une intuition profonde, une alarme stridente dans mon esprit, me hurlait que l’atmosphère de cette “réunion de famille” serait toxique. Mon père avait été si catégorique, si glacial au téléphone. Chloé, en prenant Léo dans ses bras, m’avait regardée avec inquiétude. “Tu es sûre que tu veux y aller, Marion ? Tu sais comment ils sont.” J’avais hoché la tête, incapable de formuler la boule d’obligations et de culpabilité qui me serrait la gorge. “Je dois le faire,” avais-je murmuré. Rétrospectivement, j’avais eu tellement raison de protéger mon fils de cette soirée.
Le code de la porte d’entrée n’avait pas changé. Mes doigts l’ont tapé par réflexe, un automatisme gravé par vingt ans de passages. L’ascenseur grinçant, avec son miroir piqué et son odeur de renfermé, m’a élevée vers le quatrième étage. Chaque étage était un pas de plus vers le gouffre. Devant la porte massive en chêne, j’ai hésité. J’aurais pu faire demi-tour, courir retrouver mon fils, m’enfuir. Mais la curiosité, cette faiblesse humaine, et un infime, stupide espoir que les choses puissent être différentes, m’ont poussée à appuyer sur la sonnette.
La porte s’est ouverte sur ma mère. Elle portait son tablier de cuisine habituel, une armure pour les jours de tension. L’odeur de la cire d’abeille, que mon père passait religieusement sur les meubles chaque samedi, se mêlait à une vague odeur de pot-au-feu, son plat signature pour les grandes occasions. Mais ce soir, l’odeur n’était pas réconfortante. Elle était écœurante, artificielle. Ma mère a esquissé un sourire qui n’a pas atteint ses yeux. “Marion. Entre.”
Assise dans le salon de mon enfance, tout me semblait à la fois familier et hostile. Chaque objet était une relique d’un passé douloureux. Le grand piano noir sur lequel mon frère, Antoine, avait reçu des leçons pendant dix ans, alors qu’on m’avait refusé des cours de guitare jugés “trop bruyants”. La bibliothèque remplie de livres de droit et d’histoire, les passions de mon père, où mes romans de jeunesse n’avaient jamais eu leur place. Je me sentais comme une intruse, une étrangère dans le décor de ma propre vie. Mon cœur battait si fort dans ma poitrine que j’avais l’impression qu’il allait s’échapper, un oiseau paniqué dans une cage. L’anxiété me nouait l’estomac, une sensation de nausée qui montait par vagues.
En face de moi, avachi dans le fauteuil bergère, Antoine me dévisageait avec un air suffisant. À trente-deux ans, il avait encore l’arrogance d’un adolescent à qui tout a toujours été pardonné. Ses vêtements de marque, probablement payés par nos parents, contrastaient avec mon simple jean et mon pull fatigué. Il n’a pas dit bonjour. Il a juste hoché la tête, un petit sourire en coin qui disait : “Alors, la rebelle est revenue au bercail.” Depuis notre plus jeune âge, la dynamique était claire, gravée dans le marbre de cette famille : j’étais l’ombre, et il était la lumière. Ses réussites, même les plus médiocres, étaient célébrées avec un faste ridicule. Mon baccalauréat avec mention, obtenu en travaillant les week-ends pour payer mes propres livres, avait été accueilli par un simple “c’est bien”. Son diplôme d’école de commerce, décroché de justesse, avait donné lieu à une fête somptueuse.
J’avais appris à vivre avec cette invisibilité. C’était une sorte de super-pouvoir douloureux. Si personne ne vous voit, personne ne peut vous atteindre. J’avais construit ma propre vie, mon petit appartement, mon travail d’infirmière que j’aimais, mon cercle d’amis qui me connaissaient pour qui j’étais, pas pour ce que je n’étais pas. Et puis, il y avait eu Thomas, mon mari. Un homme simple, un charpentier aux mains calleuses et au cœur immense, qui m’avait regardée comme si j’étais la seule personne au monde. Il m’avait appris à exister. Et ensemble, nous avions créé Léo. Mon chef-d’œuvre. Ma revanche sur le vide. Je pensais, dans ma grande naïveté, que la naissance de leur premier petit-fils, le porteur du nom de famille, pourrait changer les choses, fissurer leur armure de glace. Quelle idiote. Quelle pathétique, prévisible idiote.

Tout avait commencé quatre jours plus tôt, par ce simple appel téléphonique. J’étais en train de donner le bain à Léo, le moment le plus doux de ma journée. L’eau chaude, les rires de mon bébé, ses petites mains potelées qui attrapaient les bulles. Le téléphone a sonné, strident, brisant la bulle de perfection. J’ai vu “Papa” s’afficher sur l’écran et mon estomac s’est instantanément contracté. Il n’appelait jamais. La voix de mon père était comme je m’en souvenais : froide, dénuée d’émotion, autoritaire. “Marion. Je veux te voir. Vendredi, 20 heures. C’est important. Ça concerne la succession de ta grand-mère.” Pas de “comment vas-tu ?”, pas de “comment va le petit ?”. Rien. Juste un ordre. Une convocation. Comme on convoque un employé pour un entretien disciplinaire. J’avais répondu “d’accord” d’une voix faible, puis j’avais raccroché, les mains tremblantes. Léo avait dû sentir ma tension, car il s’était mis à pleurer. Je l’avais serré contre moi, ma joue contre sa tête humide, en essayant de calmer les battements affolés de mon propre cœur.
Ce soir-là, Thomas m’avait regardée avec ses yeux pleins de sagesse. “Tu n’es pas obligée d’y aller, tu sais. Tu ne leur dois rien.” Il avait raison. Mais je lui avais expliqué ce besoin irrationnel. Ma grand-mère, la mère de mon père, avait été la seule personne dans cette famille à me montrer une once de chaleur. Elle était décédée six mois plus tôt, et l’idée de sa succession était la seule chose qui pouvait encore me lier à eux. “C’est pour elle,” avais-je dit, plus pour me convaincre moi-même que pour le convaincre lui.
Et me voilà. Dans la gueule du loup.
L’attente était une torture. Ma mère faisait des allers-retours entre la cuisine et le salon, redressant un coussin, époussetant une surface déjà impeccable, ses gestes saccadés trahissant sa nervosité. Elle évitait mon regard à tout prix. C’était sa spécialité : la complicité passive. Ne jamais confronter, ne jamais défendre, juste laisser faire et prétendre que tout est normal.
Finalement, mon père s’est raclé la gorge, un son sec qui a fait taire le tic-tac de la vieille horloge comtoise dans mon esprit. Il s’est levé et nous a fait signe de le suivre dans la salle à manger. L’ambiance, déjà glaciale, a chuté de plusieurs degrés.
La grande table en acajou était dressée, mais pas pour un dîner. C’était une table de conférence. Une table d’exécution. Mon père s’est assis à sa place habituelle, au bout, le patriarche sur son trône. Antoine s’est assis à sa droite, le dauphin. Ma mère est restée debout, en retrait, près du buffet, les bras croisés sur sa poitrine. On m’a laissé la chaise isolée, de l’autre côté de la table, face à mes juges.
Un dossier jauni, usé par les manipulations, était posé devant mon père. Il l’a regardé pendant un long moment, comme s’il rassemblait ses forces. Je sentais le piège se refermer sur moi, une angoisse si terrible qu’elle me donnait le vertige. Je savais, avec une certitude absolue, que ma vie était sur le point de basculer. Que les quelques fondations stables que j’avais réussi à construire allaient être dynamitées.
Il a tapoté le dossier avec son index, un geste lent, délibéré. “Ta grand-mère,” a-t-il commencé, et sa voix résonnait étrangement dans le silence de la pièce, “a laissé des instructions très précises dans son testament. Des instructions que nous nous devons, en tant que famille, de respecter à la lettre.”
Le mot “famille” dans sa bouche sonnait comme une insulte. Cette table n’était pas un lieu de famille, c’était un tribunal. Mon corps s’est raidi. Mes mains, posées sur mes genoux sous la table, étaient moites et glacées. Je les ai serrées l’une contre l’autre jusqu’à ce que mes jointures blanchissent.
Il a ouvert le dossier. Le bruit du papier ancien qu’on manipule était assourdissant. Il a sorti une liasse de feuilles, visiblement des documents légaux, et les a parcourues d’un regard expert. Il a ensuite isolé une seule feuille, une feuille différente des autres, tapée à la machine, plus récente. Il l’a fait glisser sur la surface polie de la table, un mouvement lent et calculé, jusqu’à ce qu’elle s’arrête juste devant moi.
Mon regard s’est ancré dans le sien. Et c’est là que je l’ai vu, ce fameux regard. Le vide. L’indifférence totale. Pas un père qui parle à sa fille. Mais un homme d’affaires qui présente les termes d’un contrat hostile. Il était prêt à tout pour arriver à ses fins, et je commençais à peine à comprendre que j’étais le principal obstacle sur son chemin.
Il a alors prononcé la phrase qui allait tout détruire, la proposition si monstrueuse, si inhumaine, que mon esprit a lutté pour en saisir le sens. Sa voix était calme, posée, ce qui la rendait encore plus terrifiante. “Pour le bien de la famille, Marion,” a-t-il dit, comme s’il m’expliquait une évidence, “et pour assurer l’avenir que ton frère mérite… il est absolument nécessaire que tu…”
Partie 2
Le silence qui suivit sa phrase fut plus violent qu’un cri. Le son du tic-tac de l’horloge comtoise revint en force, chaque seconde martelant une syllabe de sa proposition monstrueuse dans mon crâne. Mon cerveau refusait de traiter l’information. C’était comme essayer de lire une langue inconnue, les mots flottaient devant mes yeux sans former de sens. J’ai dû mal entendre. C’était impossible. Un père ne pouvait pas dire ça. Pas à sa fille.
“…il est absolument nécessaire que tu nous confies la garde temporaire de Léo.”
Il l’a dit. Il l’a vraiment dit. La phrase a finalement percé le brouillard de mon incrédulité et a explosé dans mon esprit, un éclat de verre glacial. Confier Léo. Mon bébé. Mon tout petit garçon de six mois. Le confier à eux. Pour que mon frère, Antoine, puisse toucher un héritage. L’absurdité était si colossale, si cosmique, qu’un rire étranglé et hystérique a commencé à monter dans ma gorge. Je l’ai étouffé, le transformant en une quinte de toux sèche.
Je l’ai regardé, cherchant un signe. Une lueur de folie, une blague de très mauvais goût, n’importe quoi qui pourrait expliquer l’inexplicable. Mais non. Le visage de mon père, Jean-Pierre, était un masque de marbre. Impassible. Sérieux. Il croyait sincèrement à la légitimité de sa demande. Pour lui, c’était une simple transaction commerciale. Un ajustement logistique. Léo n’était pas son petit-fils, il était un actif, un levier dans une équation financière.
“Tu te rends compte de ce que tu demandes ?” Ma voix était un murmure rauque, à peine audible.
C’est Antoine qui a répondu, avec cette arrogance geignarde qui le caractérisait. “Oh, arrête ton cinéma, Marion. C’est juste temporaire. Sur le papier. Le temps que les choses se règlent. C’est pas comme si on allait l’élever. On n’est pas fous.”
“Pas comme si vous alliez l’élever.” La phrase a résonné en moi. Il parlait de mon fils comme d’un colis qu’on stocke dans un coin. Mon regard a glissé vers lui. Il était avachi sur sa chaise, l’air d’un enfant capricieux à qui on refuse un jouet. Il n’a même pas eu la décence de paraître gêné. Il se sentait dans son bon droit. L’héritage lui était dû, et tous les moyens étaient bons pour l’obtenir. J’ai revu des flashs de notre enfance : lui, obtenant le scooter dont il rêvait en pleurnichant pendant une semaine ; moi, économisant pendant un an pour m’acheter une guitare d’occasion. Rien n’avait changé. Il était le prince héritier, et j’étais la paysanne qui devait s’estimer heureuse des miettes.
“Jamais,” ai-je soufflé. “La réponse est non. Jamais de la vie.”
C’est alors que ma mère, Hélène, est sortie de l’ombre. Elle s’est approchée de la table, a posé sa main sur mon bras. Son contact, qui aurait dû être réconfortant, me brûla comme de l’acide. C’était sa technique. Le contact physique pour établir une fausse intimité, pour vous piéger.
“Marion, chérie, essaie de comprendre,” a-t-elle commencé d’une voix douce et mielleuse, une voix que je connaissais par cœur, celle qu’elle utilisait pour manipuler. “Ce n’est pas contre toi. C’est pour ton frère. Il a tellement de difficultés en ce moment.”
Ses yeux suppliants, son ton de martyre… c’était une performance digne d’une tragédienne. “Antoine a besoin de cet argent pour se lancer, pour enfin devenir l’homme qu’il est censé être. Toi, tu as tout pour toi. Tu as un bon travail, tu as Thomas… tu as une stabilité qu’il n’a pas. La famille, c’est fait pour s’entraider, non ? Parfois, il faut faire des sacrifices pour ceux qu’on aime.”
Le mot “sacrifice” m’a frappée en pleine poitrine. Elle osait me parler de sacrifice. Elle, qui avait sacrifié mon bien-être et mes besoins sur l’autel de son fils préféré toute ma vie. Le barrage que j’avais construit autour de mon cœur a commencé à se fissurer.
“Un sacrifice ?” ai-je répété, ma voix montant d’une octave. “Vous appelez ça un sacrifice ? Vous me demandez de renoncer à mon fils ! D’utiliser mon enfant comme un putain de pion dans votre jeu sordide ! Vous n’avez donc aucune honte ? Aucune limite ?”
“Baisse d’un ton, Marion,” a grondé mon père. “Ne sois pas hystérique. Personne ne te demande de renoncer à ton fils. C’est une simple formalité administrative. Tu es incapable de voir plus loin que tes petites émotions. Il s’agit de l’avenir de cette famille, de l’héritage de ta grand-mère.”
“L’héritage de Grand-mère Suzanne ?” J’étais maintenant debout, mes mains à plat sur la table pour m’empêcher de trembler. “Grand-mère n’aurait JAMAIS voulu ça ! Elle m’aimait ! Elle aimait Antoine aussi ! Elle aurait voulu que ce soit juste ! Pas… ça ! Pas cette monstruosité !”
“Tu ne sais pas ce que ta grand-mère aurait voulu,” a tranché Jean-Pierre, son regard devenant dur comme de l’acier. “Elle n’était plus elle-même à la fin. C’est moi qui ai dû gérer les choses. Et je les gère. Maintenant, tu as un choix simple. Soit tu signes ces papiers,” il a tapoté une liasse de documents à côté du dossier, “soit tu signes ceux-là.” Il a poussé une autre feuille vers moi. “Ceux-ci stipulent que tu renonces purement et simplement à ta part de l’héritage. Dans les deux cas, Antoine aura ce qui lui revient de droit. La décision t’appartient. Sois raisonnable.”
La froideur calculée de son ultimatum m’a glacée jusqu’aux os. Il avait tout prévu. Il m’avait acculée dans un coin, pensant que, comme d’habitude, j’allais céder. Que j’allais plier sous la pression, sous la culpabilité, sous le poids de leur volonté. Mais il avait oublié un détail. Je n’étais plus la petite fille qui cherchait désespérément son approbation. J’étais une mère. Et il venait de menacer mon petit.
J’ai attrapé mon sac et ma veste, un mouvement brusque qui a fait sursauter ma mère.
“C’est ça, votre famille ?” ai-je lancé, ma voix tremblante de rage et de dégoût. “C’est ça, l’amour dont vous parlez ? Je préfère encore être orpheline. Gardez votre argent. Étouffez-vous avec.”
Je me suis retournée et j’ai marché vers la porte, les jambes flageolantes. Chaque pas était une victoire. Je n’ai pas regardé en arrière. J’ai entendu mon père crier mon nom, un ordre, pas une supplique. J’ai ignoré. J’ai ouvert la porte, je suis sortie dans le couloir, et je l’ai refermée derrière moi. Le “clac” de la serrure a sonné comme le point final du chapitre le plus long et le plus douloureux de ma vie.
Le trajet dans l’ascenseur, puis dans la rue froide, s’est fait dans un brouillard. Je ne sentais plus le froid, je ne voyais plus les lumières de la ville. Je ne voyais que le visage de mon père, vide d’amour, et celui de mon fils, si pur et si innocent. Ce n’est qu’une fois dans ma voiture, les mains agrippées au volant, que le barrage a cédé. J’ai éclaté en sanglots, des sanglots profonds, dévastateurs, qui venaient du plus profond de mon âme. Je pleurais la perte d’une famille que je n’avais jamais vraiment eue. Je pleurais la laideur du monde que je venais de découvrir. Et surtout, je pleurais de rage, une rage protectrice et féroce qui brûlait toutes mes larmes.
La route pour rentrer chez Chloé a été la plus longue de ma vie. Quand je suis arrivée, elle m’a ouvert la porte et a tout de suite compris. Elle ne m’a pas posé de questions. Elle m’a juste prise dans ses bras pendant que je tremblais. Puis, elle m’a conduite jusqu’au canapé où Léo dormait paisiblement dans son couffin. Le voir, si petit, si parfait, si inconscient de la noirceur du monde, a calmé la tempête en moi. Je me suis agenouillée à côté de lui, j’ai posé ma main sur son petit torse qui se soulevait et s’abaissait au rythme de sa respiration, et je lui ai fait une promesse silencieuse. Personne. Plus jamais personne ne le toucherait. Je serais un mur de flammes entre lui et le reste du monde s’il le fallait.
Thomas est arrivé une heure plus tard. Je lui ai tout raconté, les mots se bousculant, entrecoupés de larmes et de colère. Il a écouté sans m’interrompre, son visage se durcissant au fil de mon récit. Quand j’ai eu fini, il est resté silencieux pendant un long moment, son poing serré sur la table de la cuisine.
“Je vais le tuer,” a-t-il finalement dit, sa voix basse et pleine d’une fureur contenue que je ne lui connaissais pas.
“Non,” ai-je répondu, en posant ma main sur son poing. “Non. Ça ne résoudra rien. On va juste… disparaître. On va couper les ponts. Pour de bon, cette fois.”
Mais ils n’avaient pas l’intention de nous laisser disparaître. Ce soir-là n’était pas la fin. Ce n’était que le début.
Dès le lendemain matin, le harcèlement a commencé. C’était une campagne coordonnée, une guerre psychologique menée sur tous les fronts. Ma mère a ouvert le bal. De longs messages, de véritables romans envoyés sur WhatsApp, qui arrivaient à intervalles réguliers. C’était un mélange toxique de culpabilité, de supplications et de reproches voilés.
08h15 : “Marion, mon cœur de mère est brisé. Je n’ai pas dormi de la nuit. Comment as-tu pu partir comme ça ? Ton père est dévasté, même s’il ne le montre pas. Nous voulons seulement ce qu’il y a de mieux pour tout le monde.”
11h30 : “Je pense à ton pauvre frère. Il est si fragile. Cet héritage, c’est sa seule chance de s’en sortir. Tu as une vie si stable, si heureuse. N’as-tu pas un peu de compassion pour lui ? Le bonheur n’est réel que s’il est partagé, ma chérie.”
15h45 : “Ta grand-mère aurait été si déçue de ton égoïsme. Elle qui parlait toujours de l’importance des liens du sang. Tu es en train de détruire cette famille pour une question de principe.”
Chaque message était une petite goutte de poison. Je les lisais, le cœur au bord des lèvres, et je les effaçais aussitôt. Mais les mots restaient, gravés dans ma mémoire.
Mon père, lui, préférait les appels. Il laissait des messages sur ma boîte vocale, sa voix toujours aussi calme et contrôlée, ce qui la rendait encore plus menaçante.
“Marion. C’est ton père. J’espère que tu as réfléchi. Ta réaction d’hier était puérile et irréfléchie. Je te laisse jusqu’à la fin du mois pour revenir sur ta décision. Ne me force pas à prendre des mesures que nous regretterions tous les deux.”
Quelles mesures ? La menace était vague, mais elle planait sur moi comme un nuage noir. Puis, il y a eu Antoine. Ses messages étaient les plus pathétiques, un mélange d’apitoiement sur soi et de supplications maladroites.
“S’il te plaît, Marion. Fais-le pour moi. Je suis au fond du trou. J’ai besoin de cet argent. Je te promets, je te revaudrai ça. On s’arrangera pour le petit, ce sera juste sur le papier, je te le jure.”
Mon téléphone était devenu un instrument de torture. Il vibrait constamment, me faisant sursauter à chaque fois. Au travail, à l’hôpital, je devais le mettre en mode avion pour pouvoir me concentrer, mais je sentais son poids dans la poche de ma blouse, une bombe à retardement. Un soir, alors que je berçais Léo pour l’endormir, une série de vibrations a secoué le téléphone posé sur la table de chevet. Le bruit a fait sursauter Léo qui s’est mis à hurler. J’ai attrapé l’appareil avec une rage folle et j’ai bloqué leurs trois numéros. Le silence qui a suivi a été un soulagement immense, mais de courte durée.
Une semaine plus tard, alors que je rentrais du travail, épuisée, je suis passée par leur quartier, un détour que je ne faisais jamais. Une sorte de masochisme, l’envie de regarder la blessure en face. Et c’est là que je l’ai vue. Garée devant l’immeuble, à la place de la vieille Peugeot de mon père, trônait un énorme SUV Peugeot 5008 noir, flambant neuf, le modèle le plus cher. Une voiture qui devait coûter au bas mot 50 000 euros. Mon père, un simple fonctionnaire à la retraite, et ma mère, sans profession, n’avaient pas les moyens de s’offrir un tel luxe. En levant les yeux vers l’appartement, j’ai remarqué autre chose. La lumière de la cuisine était allumée, et à travers la fenêtre, j’ai pu distinguer le reflet brillant de ce qui semblait être un nouveau plan de travail. Du quartz, probablement. Adieu le vieux formica jaune et craquelé de mon enfance.
Une pensée froide et précise s’est formée dans mon esprit. Cet argent. D’où venait-il ? Ce n’était pas l’argent de leurs retraites. C’était l’héritage. L’argent de ma grand-mère. Ils le dépensaient déjà. Avant même que la succession ne soit réglée. Ils se servaient, en toute impunité. La colère a fait place à une suspicion encore plus sombre. Quelque chose n’allait pas. Quelque chose de bien plus grave qu’une simple dispute familiale.
Cette suspicion m’a rongée pendant des jours. J’en ai parlé à Thomas, qui est devenu encore plus sombre. “Ils sont en train de piller l’héritage, Marion. Il faut faire quelque chose.” Mais quoi ? Contacter un avocat ? Les dénoncer ? Je n’avais aucune preuve, juste un SUV neuf et une intuition.
La réponse est venue d’elle-même, un mardi après-midi, deux semaines après la terrible réunion. J’étais seule à la maison avec Léo. Il faisait sa sieste. Je profitais du calme pour trier des papiers administratifs, une tâche banale qui me permettait de ne pas penser. Mon téléphone a sonné. Un numéro que je ne connaissais pas. J’ai hésité. Depuis que j’avais bloqué ma famille, j’étais devenue méfiante. Mais quelque chose m’a poussée à répondre.
“Allo ?”
“Bonjour, je cherche à parler à Madame Marion Fournier ?”
La voix était celle d’une femme, douce, posée, avec un léger accent africain.
“C’est moi-même. Qui est à l’appareil ?”
“Je m’appelle Amandine Diallo. Je suis infirmière à la maison de retraite Les Chênes Dorés, à Caluire.”
Mon cœur a raté un battement. C’était là que ma grand-mère avait passé ses dernières années.
“Oui… ?” ai-je dit, la gorge sèche.
“Excusez-moi de vous déranger. J’ai trouvé votre numéro sur une ancienne fiche de contact d’urgence, datant de l’admission de votre grand-mère, Madame Suzanne Dubois.”
“Ma grand-mère est décédée il y a six mois,” ai-je dit, confuse.
Il y a eu un silence à l’autre bout du fil. Un silence lourd, étrange.
“Madame Fournier,” a repris l’infirmière, sa voix encore plus basse, presque un chuchotement. “Je crois qu’il y a un malentendu. Votre grand-mère n’est pas décédée. Elle est dans sa chambre, au bout du couloir. Je l’ai vue il y a dix minutes.”
Le téléphone m’a glissé des mains. Il est tombé sur le tapis avec un bruit sourd. Le monde a basculé. Le parquet sous mes pieds semblait se dérober. Je me suis rattrapée au bord de la table, le souffle coupé. Non. C’était impossible. J’ai ramassé le téléphone, tremblante.
“Quoi ? Qu’est-ce que vous dites ? C’est… c’est impossible. Mon père nous a dit… il nous a dit qu’elle était partie. En mars. Il y a eu un enterrement…”
“Madame Fournier,” la voix d’Amandine était pleine d’une urgence prudente. “Je ne sais pas ce que votre père vous a dit. Mais je vous assure que votre grand-mère est vivante. Et c’est justement à son sujet que je vous appelle. J’ai de sérieuses inquiétudes.”
Je me suis assise, ou plutôt je me suis effondrée sur la chaise la plus proche. Mon esprit tournait à vide. Vivante. Ma grand-mère était vivante. Mon père nous avait menti. L’enterrement… c’était une mise en scène ? Mon Dieu. La noirceur de la chose était insondable.
“Continuez,” ai-je réussi à articuler.
“Je travaille ici depuis quatre mois,” a expliqué Amandine. “Quand je suis arrivée, on m’a briefée sur le cas de Madame Dubois. ‘Démence sénile avancée, très confuse, sujette à des délires paranoïaques. Le fils, M. Jean-Pierre Dubois, a demandé des restrictions strictes. Pas de téléphone, pas de visites sans son autorisation écrite. Il faut la calmer et la rediriger quand elle s’agite.’ C’était le protocole.”
Elle a marqué une pause. “Mais la femme que j’ai rencontrée ne correspondait pas du tout à ce dossier. Votre grand-mère, Madame Fournier, est l’une des personnes les plus vives d’esprit de tout l’établissement. Elle organise le tournoi de Scrabble du mardi. Elle lit la presse tous les matins et a des opinions très arrêtées sur l’économie. La semaine dernière, elle m’a expliqué en détail pourquoi il fallait investir dans les énergies renouvelables. Cette femme n’a pas de démence avancée. Elle a peut-être quelques oublis, comme toutes les personnes de 85 ans, mais son esprit est aussi vif que le vôtre ou le mien.”
Chaque mot qu’elle prononçait était un coup de poignard. Trois ans. Trois ans que mon père nous disait qu’elle perdait la tête. Trois ans que je m’étais sentie coupable de ne pas aller la voir plus souvent, parce que, selon lui, “ça la perturbait, elle ne me reconnaissait plus”. Je l’avais cru. J’avais cru mon propre père. La honte m’a submergée, une vague brûlante.
“Il y a pire,” a continué l’infirmière, sa voix se faisant plus grave. “Votre grand-mère a essayé de demander de l’aide. À plusieurs reprises. Elle m’a raconté. Elle a dit au personnel que son fils volait son argent. Qu’il l’avait isolée pour prendre le contrôle de ses biens. Mais à chaque fois qu’elle disait ça, les infirmières notaient dans son dossier : ‘Épisode de paranoïa. Accusations délirantes envers sa famille.’ Ils ne la croyaient pas. Parce que votre père avait préparé le terrain. Il l’avait fait passer pour folle, pour que sa parole n’ait plus aucune valeur.”
Une femme hurlant la vérité dans une pièce insonorisée. C’était l’image qui m’est venue à l’esprit. Mon père avait effacé sa propre mère. Il l’avait enterrée vivante. Pour son argent.
“Pourquoi vous ?” ai-je demandé, ma voix brisée. “Pourquoi vous, vous l’avez crue ?”
“Parce que je suis nouvelle. Je n’ai pas été ‘formatée’ par les habitudes. J’ai vu une femme intelligente et lucide, et j’ai lu un dossier qui parlait d’une folle. Ça ne collait pas. Alors j’ai fouillé. J’ai retrouvé son dossier d’admission original, au fond d’une armoire. Et j’ai trouvé votre nom, comme personne à contacter en cas d’urgence. J’ai pris un risque en vous appelant. Mais en tant qu’infirmière, je suis tenue de signaler les suspicions de maltraitance. Et ce que je vois ici, Madame Fournier, c’est un cas d’école de maltraitance financière et psychologique.”
Je suis restée silencieuse, le bruit de mon propre sang battant dans mes tempes. Tout s’éclairait d’une lumière horrible. Le mensonge sur sa mort. La pression pour l’héritage. L’argent qui coulait déjà à flots. Mon père ne voulait pas seulement sa part du gâteau. Il voulait tout. Il avait tout pris. Et il avait besoin que je cède mon fils ou ma part pour que son plan, basé sur un testament qu’il avait sûrement fait modifier lui-même, soit légalement parfait.
Le mensonge sur sa mort n’était qu’une étape de plus, une façon de clore le dossier “Suzanne Dubois” aux yeux du monde, et de s’assurer que personne, surtout pas moi, n’irait jamais vérifier. Il nous avait fait pleurer sur une tombe vide.
“Madame Fournier ? Vous êtes toujours là ?”
La voix d’Amandine m’a ramenée à la réalité.
“Oui. Oui, je suis là.” Ma voix était étonnamment calme. La panique avait fait place à une sorte de clarté froide, tranchante comme une lame de rasoir.
“Que… que dois-je faire ?” ai-je demandé.
“Venez,” a-t-elle simplement dit. “Venez voir votre grand-mère. Mais il faut être discret. Venez demain matin, vers 10 heures. Votre père ne vient jamais à ce moment-là. Je vous ferai entrer. Il faut qu’elle vous voie. Et il faut que vous l’entendiez de sa propre bouche.”
Nous avons raccroché. Je suis restée assise dans le silence de mon appartement pendant une heure, immobile. Le plan de mon père était diabolique, mais il avait fait une erreur. Il m’avait sous-estimée. Il pensait que j’étais faible, émotive, facile à manipuler. Il pensait que j’étais encore la petite fille que je fus. Mais cette petite fille était morte ce soir-là, dans son bureau. Une nouvelle femme était née. Une femme qui venait d’apprendre que sa grand-mère était prisonnière, et qui allait la faire sortir de là.
Et déchaîner l’enfer sur ceux qui l’y avaient mise.
Partie 3
La nuit qui suivit l’appel d’Amandine Diallo fut une étendue blanche et glacée. Le sommeil était un pays étranger dont on m’avait refusé le visa. Allongée dans le silence de notre chambre, le corps de Thomas à côté du mien, chaud et rassurant, je fixais le plafond. L’obscurité n’était pas vide ; elle était peuplée d’images, de visages, de mots qui tournaient en une ronde macabre. Le visage de mon père, impassible, me demandant mon fils. Le sourire suffisant d’Antoine. Les larmes de crocodile de ma mère. Et maintenant, le visage de ma grand-mère, que j’imaginais seule, prisonnière, trahie, effacée du monde des vivants par son propre fils. Une tombe vide dans un cimetière de Lyon et une femme vivante, hurlant dans le silence d’une chambre médicalisée. La monstruosité du plan de mon père était si vaste, si totale, qu’elle défiait l’entendement.
Ce n’était plus de la tristesse que je ressentais. La tristesse était un luxe, une émotion douce comparée à la chose froide et dure qui s’était installée dans ma poitrine. C’était une rage. Une rage pure, dense, silencieuse. Une rage de mère louve dont on a menacé le petit. Une rage de petite-fille qui venait de comprendre qu’on avait volé et torturé la seule personne qui l’avait jamais aimée sans condition. Cette rage ne me consumait pas ; elle me forgeait. Chaque heure qui passait, chaque image qui tournait dans ma tête, me rendait plus forte, plus déterminée.
Thomas s’est réveillé vers trois heures du matin, sentant probablement mon immobilité tendue. Il n’a pas allumé la lumière. Il a juste posé sa main sur mon bras.
“Tu ne dors pas.” Ce n’était pas une question.
Je lui ai tout raconté, à voix basse, pour ne pas réveiller Léo dans la chambre d’à côté. L’appel, l’infirmière, le mensonge sur la mort de ma grand-mère, la démence inventée, l’isolement. À chaque mot, je sentais les muscles de son bras se contracter. Quand j’ai eu fini, il est resté silencieux, mais son silence était différent de celui de la veille. Ce n’était plus la fureur explosive d’un homme prêt à frapper. C’était la concentration glaciale d’un homme qui analyse un problème de structure, cherchant la faille, le point de levier pour tout faire s’effondrer.
“D’accord,” a-t-il dit finalement. “D’accord. Demain, tu vas la voir. Tu prends Léo avec toi. Tu écoutes tout ce qu’elle a à te dire. Tu n’y vas pas en victime, Marion. Tu y vas en soldat qui part en reconnaissance. Tu collectes des informations. Et ensuite, on monte un plan. On ne va pas juste les couper de notre vie. On va les détruire. Légalement. Méthodiquement. On va leur reprendre tout ce qu’ils ont volé, et on va s’assurer qu’ils paient pour ce qu’ils ont fait.”
Ses mots ont fait écho à la rage froide qui m’habitait. Il avait raison. Disparaître n’était plus une option. C’était une guerre, et il était temps de préparer l’offensive.
Le lendemain matin, le trajet jusqu’à Caluire était surréaliste. Le soleil brillait sur la Saône, les péniches glissaient paisiblement sur l’eau. Des gens couraient sur les quais. La vie suivait son cours, normale, indifférente au drame qui se jouait. J’avais Léo dans son siège auto à l’arrière, gazouillant joyeusement. Je lui avais mis sa plus jolie tenue, un petit ensemble bleu avec un nuage brodé. Je ne savais pas pourquoi. Peut-être pour apporter un peu de lumière dans l’obscurité qui nous attendait.
La maison de retraite “Les Chênes Dorés” était un bâtiment moderne, propre, sans âme. Des murs blancs, des sols en lino, une odeur d’antiseptique et de cire. À l’accueil, j’ai demandé à voir Amandine Diallo, comme convenu. Elle est arrivée quelques minutes plus tard, une femme grande et digne dans sa blouse blanche. Elle m’a souri, un sourire discret mais plein de chaleur.
“Madame Fournier. Bienvenue. Suivez-moi.”
Elle n’a pas posé de questions sur Léo. Elle a juste jeté un regard attendri à son petit visage endormi dans le cosy que je portais. Nous avons marché dans un long couloir silencieux. Des portes closes. Quelques résidents marchant lentement, s’appuyant sur des déambulateurs. Mon cœur battait à tout rompre. Amandine s’est arrêtée devant la chambre 214.
“Elle est là,” a-t-elle chuchoté. “Je vous laisse. Prenez votre temps. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, je suis dans le bureau des infirmières, au bout du couloir.”
Elle m’a adressé un dernier regard d’encouragement et s’est éclipsée. J’ai pris une profonde inspiration, j’ai posé le cosy à terre un instant, et j’ai frappé doucement à la porte.
“Entrez,” a dit une voix. Une voix que je n’avais pas entendue depuis trois ans. Une voix plus fragile, certes, mais claire. Nette. Inoubliable.
J’ai poussé la porte et je l’ai vue. Ma grand-mère, Suzanne, n’était pas alitée. Elle n’était pas hagarde, le regard vide. Elle était assise dans un fauteuil près de la fenêtre, un livre posé sur ses genoux, des lunettes au bout de son nez. Elle était plus mince, oui, et ses cheveux étaient devenus complètement blancs, mais ses yeux… ses yeux étaient les mêmes. Deux étincelles de malice et d’intelligence, vifs et perçants.
Elle a levé les yeux de son livre. Elle m’a regardée. Son visage est passé par une succession d’émotions en une fraction de seconde : la surprise, l’incrédulité, puis une joie si immense, si pure, qu’elle semblait la submerger.
“Marion,” a-t-elle dit, et son nom dans sa bouche était une caresse, une bénédiction. Aucun doute, aucune hésitation. Juste mon nom. Comme si nous nous étions quittées la veille.
Les larmes que je retenais depuis la veille ont jailli sans que je puisse les contrôler. J’ai traversé la petite chambre et je me suis agenouillée devant elle, posant ma tête sur ses genoux, comme je le faisais quand j’étais enfant et que j’avais du chagrin. Ses mains, noueuses et ridées, se sont posées sur mes cheveux. Elles tremblaient.
“Mon petit oiseau,” a-t-elle murmuré. “Je savais que tu viendrais. Je ne savais pas quand, mais je savais que tu finirais par venir.”
Nous sommes restées comme ça un long moment. Puis, je me suis redressée, j’ai essuyé mes larmes, et j’ai vu son regard se poser sur le cosy que j’avais repris en main.
“Et ça ?” a-t-elle demandé, un pli de curiosité sur son front.
Je me suis levée, j’ai posé le cosy sur son lit et j’en ai sorti délicatement Léo, qui s’était réveillé et me regardait avec ses grands yeux bleus.
“Grand-mère,” ai-je dit, ma voix encore fragile. “Je te présente Léo. Mon fils. Ton arrière-petit-fils.”
Je l’ai déposé doucement dans ses bras. Le visage de Suzanne s’est transfiguré. La joie a fait place à une sorte de stupeur sacrée. Ses mains tremblantes ont accueilli le petit corps chaud. Elle a regardé Léo comme s’il était un miracle. Personne ne lui avait dit. Trois ans. Trois ans qu’elle était prisonnière dans cette chambre, et son propre fils ne lui avait même pas annoncé qu’elle était arrière-grand-mère.
“Il a tes yeux,” a-t-elle fini par dire, sa voix étranglée par l’émotion. Elle a caressé sa joue potelée avec le dos d’un doigt. “Mon Dieu. Un bébé. J’ai un arrière-petit-fils.” Elle m’a regardée, les larmes coulant maintenant sur ses propres joues. “Il t’a volé ça aussi. Ce salaud. Il m’a volé la joie de te savoir enceinte, la joie de te voir devenir mère.”
Ce fut le signal. La trêve émotionnelle était terminée. Le général Suzanne Dubois reprenait le commandement. Son visage s’est durci, l’émotion a fait place à une résolution froide. La même expression qu’elle avait quand elle faisait ses comptes, assise à sa table de cuisine, il y a des années.
“Assieds-toi,” m’a-t-elle ordonné. “Et écoute-moi attentivement. Nous n’avons pas beaucoup de temps.”
Pendant l’heure qui a suivi, tout en berçant Léo qui s’était rendormi dans ses bras, elle m’a tout raconté. C’était un récit précis, factuel, implacable.
Elle a commencé par son testament original. Rédigé il y a dix ans avec son notaire de toujours, Maître Lombard, un homme d’une probité irréprochable. Le testament était simple : 50/50. Tous ses biens, l’immeuble de rapport à la Croix-Rousse, les appartements de la Presqu’île, les liquidités, tout devait être divisé équitablement entre ses deux seuls petits-enfants. “Parce que vous partiez tous les deux de la même ligne de départ,” a-t-elle dit, ses yeux durs. “Je voulais que ce soit juste.”
Puis, il y a eu le début de la fin. Il y a trois ans, Jean-Pierre a commencé à lui parler de sa mémoire défaillante, de ses oublis. Des choses anodines qu’il montait en épingle. Il a commencé à “l’aider” avec ses papiers. Un jour, il est arrivé avec une procuration. “Juste pour te faciliter la vie, Maman. Pour que tu n’aies pas à te déplacer.” Naïvement, elle a signé. C’était sa plus grande erreur.
Avec cette procuration, il est devenu le maître du jeu. Il a commencé par congédier Maître Lombard, sans explication. Puis, il a engagé un autre avocat, un certain Maître Grimaud, un nom que je n’avais jamais entendu. Et c’est avec cet avocat qu’il a orchestré la modification du testament.
“Il a ajouté cette clause,” a expliqué Suzanne, sa voix pleine de mépris. “Cette clause ridicule sur le ‘petit-enfant ayant la charge d’un descendant mineur’. À l’époque, Antoine et sa femme parlaient d’avoir un enfant. Ton père a parié sur lui. Il a créé cette clause sur mesure pour qu’Antoine hérite de la quasi-totalité de la fortune, y compris la maison familiale que je voulais vendre. Il pensait que tu resterais seule, ou que tu n’aurais pas d’enfants de sitôt. Ton père a toujours été un joueur, mais un mauvais joueur.”
Et le destin, ironique, avait fait que j’avais eu Léo, tandis que le mariage d’Antoine implosait. Le plan de mon père s’était retourné contre lui. La clause qu’il avait inventée pour favoriser son fils me favorisait désormais. Il était piégé. Il ne pouvait pas annuler la clause sans admettre la fraude initiale. Sa seule issue était de me forcer à lui “prêter” mon fils, pour qu’Antoine redevienne l’héritier légitime sur le papier, ou de me faire renoncer à ma part. Cela expliquait son désespoir, sa cruauté. Il n’était pas seulement avide. Il était aux abois.
Ensuite, elle m’a parlé de l’argent. Elle était peut-être isolée, mais elle n’était pas idiote. Avant qu’on ne lui prenne son téléphone et son chéquier, elle avait accès à ses comptes en ligne.
“Tes appartements rapportent environ 8 400 euros par mois, nets de charges,” m’a-t-elle dit, récitant les chiffres de mémoire. “Du jour où il a eu la procuration, les dépôts sur mon compte sont passés à environ 3 000 euros. Chaque mois, plus de 5 000 euros disparaissaient. Fais le calcul sur trois ans. C’est plus de 180 000 euros qu’il m’a volés, directement sur les loyers. Sans parler des économies qu’il a dû siphonner.”
Le SUV neuf. La cuisine en quartz. Ce n’était que la partie visible de l’iceberg.
Enfin, elle m’a raconté l’horreur de l’isolement. Comment il lui a pris son téléphone, “pour ne pas qu’elle soit dérangée”. Comment il a donné des instructions strictes au personnel, listant les symptômes d’une démence qu’elle n’avait pas. Comment il a intercepté son courrier. Et le coup de grâce : comment, il y a six mois, il avait organisé un faux enterrement.
“Un jour, une ancienne infirmière qui avait été gentille avec moi est revenue rendre visite,” a-t-elle dit. “Elle était choquée de me voir. Elle m’a dit : ‘Mais Suzanne, on a tous appris votre décès ! Jean-Pierre a même organisé une cérémonie !’ J’ai compris à ce moment-là jusqu’où il était prêt à aller. Il ne voulait pas seulement mon argent. Il voulait m’effacer.”
J’écoutais, horrifiée, fascinée par la précision de son récit. Elle n’avait pas sombré dans le désespoir. Elle avait observé, analysé, mémorisé. Elle avait attendu son heure.
“Maintenant, à nous de jouer,” a-t-elle conclu, ses yeux brillant d’une lueur guerrière. “Et voici le plan.”
Le plan était simple, en trois étapes. Imparable.
Premièrement, contacter Maître Lombard. Il avait les originaux du premier testament et serait, selon elle, furieux d’apprendre comment il avait été évincé. Il serait notre allié juridique.
Deuxièmement, obtenir une preuve médicale irréfutable de sa santé mentale. “Il nous faut une expertise psychiatrique indépendante,” a-t-elle dit. “Un médecin qui n’a aucun lien avec cet établissement ou avec mon fils. Son rapport sera notre arme la plus puissante.”
Troisièmement, les preuves financières. “C’est ta mission, Marion,” m’a-t-elle dit. “Tu dois récupérer tous les relevés de compte possibles, les registres de propriété. Nous allons construire un dossier qui montrera chaque euro volé.”
Elle m’a donné le numéro de Maître Lombard, qu’elle connaissait par cœur. Elle m’a donné les références de ses comptes bancaires. Elle m’a donné le nom de son ancien comptable. En une heure, elle m’avait armée jusqu’aux dents.
Quand je suis partie, en lui promettant de revenir dès que possible, elle a embrassé Léo une dernière fois. “Battez-vous pour lui,” m’a-t-elle dit. “Et pour moi.”
Le reste de la semaine a été un tourbillon d’activités clandestines. J’ai pris rendez-vous avec Maître Lombard. Son cabinet, niché dans une rue tranquille du 6ème arrondissement, sentait le papier ancien et la cire. C’était un homme d’une soixantaine d’années, aux cheveux gris et au regard pénétrant. Quand je lui ai raconté l’histoire, en présence de Thomas qui avait tenu à m’accompagner, son visage est passé de la surprise à l’indignation, puis à une colère froide et professionnelle.
“Ce n’est pas seulement de l’abus de faiblesse,” a-t-il dit, après avoir examiné les documents que mon père m’avait donnés. “C’est du faux et usage de faux, de l’escroquerie en bande organisée, de la séquestration… Les chefs d’accusation sont vertigineux. Et cet avocat, Grimaud… je le connais de réputation. Un charognard.”
Il s’est levé, a fait les cent pas dans son bureau. “Votre grand-mère est une femme brillante. L’idée même qu’on ait pu la faire passer pour sénile… C’est une insulte. Je m’occupe de ça personnellement.”
Il a immédiatement accepté de nous représenter et a commencé les démarches pour organiser une expertise psychiatrique via une ordonnance du tribunal, pour qu’elle soit incontestable.
Pendant ce temps, je me suis lancée dans la chasse aux documents. Grâce aux informations de ma grand-mère, j’ai pu contacter sa banque. En tant que petite-fille, je n’avais aucun droit. Mais en utilisant l’excuse d’une “aide administrative pour une personne âgée”, et avec une bonne dose de persuasion, j’ai réussi à obtenir des copies des relevés des trois dernières années. Les nuits, après que Léo soit couché, Thomas et moi étions penchés sur la table de la cuisine, transformée en quartier général. Armés d’un ordinateur portable, d’un surligneur et de litres de café, nous avons épluché les comptes.
Le schéma était clair, brutal. Chaque mois, les loyers étaient encaissés sur un compte professionnel. Quelques jours plus tard, une somme fixe et bien inférieure était virée sur le compte courant de ma grand-mère. Le reste, des milliers d’euros, partait sur un autre compte. Le compte personnel de Jean-Pierre Dubois. C’était là, en noir et blanc. Audacieux. Arrogant.
J’ai passé des heures à créer une feuille de calcul Excel. Ligne par ligne, mois par mois, j’ai documenté le détournement. Le total final me donnait le vertige : 187 450 euros. J’ai ajouté le coût estimé du SUV et de la cuisine. Le vol était flagrant.
Une semaine plus tard, l’expertise psychiatrique a eu lieu. Maître Lombard avait obtenu une ordonnance pour une évaluation par une experte reconnue, le Dr. Anne Valenti. La consultation s’est déroulée dans un bureau neutre. Suzanne, accompagnée d’Amandine, a passé une série de tests pendant deux heures. Test de l’horloge, questions de logique, exercices de mémoire. Le rapport du Dr. Valenti est tombé trois jours plus tard. Il était sans appel. “Absence totale de signes de démence sénile… Fonctions cognitives entièrement préservées… Patiente présentant une vivacité d’esprit et une capacité de jugement bien au-dessus de la moyenne pour son âge.” Le rapport mentionnait également en conclusion : “Les conditions d’isolement social et de restriction de communication imposées à la patiente sont contre-indiquées et s’apparentent à une forme de violence psychologique.”
Ce rapport n’était pas une arme. C’était une bombe nucléaire.
Maître Lombard a tout rassemblé. Le testament original. Le testament frauduleux. Le rapport psychiatrique. Mon tableur Excel détaillant les détournements de fonds. Des témoignages écrits d’Amandine et d’une autre infirmière. Le dossier était un monstre de plusieurs centaines de pages. Une machine de guerre juridique.
Pendant tout ce temps, je devais jouer la comédie. Mon père, ne voyant rien venir, avait recommencé à appeler, sur le téléphone fixe cette fois. J’ai pris un appel, faisant semblant d’être hésitante, perdue.
“Je… je ne sais pas quoi faire, Papa,” ai-je dit, ma voix faussement tremblante. “C’est si difficile.”
“Je sais, ma chérie,” a-t-il répondu, sa voix soudainement paternelle et douce, maintenant qu’il me sentait plier. “Prends ton temps. Mais n’attends pas trop. J’organise une dernière réunion de famille dans deux semaines, le samedi 15. Pour qu’on signe les papiers et qu’on puisse enfin aller de l’avant.”
“D’accord, Papa. Je serai là.”
J’ai raccroché, le cœur battant. Il venait de nous donner notre date butoir. Le 15. Le jour du jugement. Maître Lombard a déposé une plainte formelle au nom de ma grand-mère auprès du procureur de la République de Lyon, pour abus de faiblesse, escroquerie, faux et usage de faux, et mise en danger de la vie d’autrui. Le dossier a été déposé le 10. Cinq jours avant la “réunion de famille”.
La nuit avant le 15, je n’ai pas dormi, mais cette fois, ce n’était pas une insomnie de désespoir. C’était l’adrénaline d’un soldat avant la bataille. J’ai regardé Léo dormir dans son berceau, son petit visage si paisible. Tout ça, c’était pour lui. Pour qu’il grandisse dans un monde où la justice existe, où les monstres ne gagnent pas toujours. Je l’ai embrassé sur le front. Demain, j’allais affronter le monstre. Et je n’étais plus seule. J’avais une armée derrière moi.