Partie 1
Le stylo pesait une tonne dans ma main, un poids absurde pour un si petit objet. Un Montblanc. Un de ceux qu’il m’avait demandé de lui acheter pour son anniversaire, car un entrepreneur de sa trempe se devait de signer ses contrats avec un instrument à la hauteur de ses ambitions. Ironique, n’est-ce pas ? Aujourd’hui, cet instrument de luxe allait servir à signer ma propre déchéance.
Je fixais le document sur la table en acajou massif. Les lettres noires et denses, imprimées sur un papier épais et crémeux, semblaient me narguer. Chaque mot était une brique de plus dans le mur qui nous séparait. Je levai les yeux vers le visage de mon mari, de l’autre côté de la table. Son visage suffisant, ce sourire en coin à peine perceptible qui disait « J’ai gagné ».
Nous étions dans notre appartement. Mon appartement. Celui que j’avais acheté avec l’héritage de ma mère, bien avant de le rencontrer. Niché au cœur de la presqu’île de Lyon, avec ses immenses fenêtres offrant une vue imprenable sur la Saône et les toits ocres de la vieille ville. Dehors, la vie continuait. Des péniches glissaient lentement sur l’eau, des couples se promenaient sur les quais, la lumière dorée de la fin d’après-midi baignait la colline de Fourvière. Une carte postale. Mais à l’intérieur de ces murs, l’air était si lourd, si glacial, que j’avais l’impression de ne plus pouvoir respirer. Le silence était assourdissant, uniquement troublé par le tic-tac d’une horloge comtoise que ma grand-mère m’avait léguée. Tic-tac. Chaque seconde qui passait était une seconde de plus où j’étais piégée.
« Signe, » a-t-il répété, sa voix calme, presque désinvolte, tranchant le silence comme une lame. Pour lui, ce n’était qu’une simple transaction commerciale, la dernière étape d’un plan méticuleusement orchestré. Pour moi, c’était la fin de tout ce que j’avais construit, la capitulation totale.
Mon esprit s’est mis à tourner en boucle. Je revoyais notre rencontre, six ans plus tôt, lors d’un gala de charité à l’Opéra. J’étais architecte, fraîchement promue associée au sein de mon cabinet, et je me sentais invincible, au sommet de mon monde. J’avais 32 ans. Il s’était approché de moi, charmeur, avec son costume parfaitement coupé et ses discours enflammés sur sa start-up qui allait « révolutionner » le secteur de la construction grâce à une technologie de rupture. Il parlait avec une telle assurance que c’était contagieux.
Avec le recul, les signaux d’alarme étaient partout. La façon dont il citait constamment des noms de personnalités influentes qu’il connaissait à peine, les réponses vagues lorsqu’on le pressait de questions sur le produit réel de son entreprise, le fait qu’il insistait toujours pour partager l’addition au restaurant, au nom d’une « égalité » qu’il brandissait comme un étendard, alors que je découvrirais plus tard que ses cartes de crédit étaient déjà au maximum de leur plafond.
Mais j’étais seule. Terriblement seule. J’avais passé la vingtaine à bâtir ma carrière, enchaînant des semaines de 80 heures, sacrifiant ma vie personnelle sur l’autel de mes ambitions professionnelles. Marc m’a fait sentir que j’existais. Il s’intéressait à mes projets, il se souvenait que je préférais le Saint-Joseph au Crozes-Hermitage, il apparaissait comme par magie à mon bureau avec un sandwich lorsque j’oubliais de déjeuner, trop absorbée par un plan. J’étais une forteresse et il avait trouvé la porte dérobée. J’avais désespérément besoin de cette attention.
Nous nous sommes mariés dix-huit mois plus tard, lors d’une cérémonie simple et élégante. J’étais heureuse. Je pensais que le plus dur était derrière moi.

Ma mère était décédée deux ans avant notre mariage. Un cancer fulgurant l’avait emportée, laissant un vide abyssal dans ma vie. Elle était mon ancre, mon guide, ma plus grande fan. Avant de partir, elle s’était assurée de me laisser trois choses, trois piliers de sa mémoire qui comptaient plus que tout l’or du monde. Il y avait sa montre Cartier vintage des années 50, un bijou délicat au bracelet en cuir usé par le temps, qu’elle portait tous les jours. Il y avait sa collection d’aquarelles, des paysages de la campagne provençale qu’elle avait peints avec une passion et un talent extraordinaires tout au long de sa vie. Et puis, il y avait la lettre. Une simple feuille de papier, pliée en quatre, que je gardais précieusement dans le tiroir de ma table de nuit. Son écriture ronde et penchée y traçait ces quelques mots : « Ma chérie, ne laisse jamais, jamais personne éteindre ta lumière. »
Je gardais la montre dans le petit coffre-fort de ma chambre. Les tableaux, eux, ornaient les murs de l’appartement, apportant une touche de couleur et de chaleur, un fragment de l’âme de ma mère dans mon quotidien.
La première année de notre mariage fut un rêve. Marc était attentif, soutenant, toujours en train de parler de son prochain grand projet avec des étoiles dans les yeux. Cela ne me dérangeait pas de couvrir la quasi-totalité de nos dépenses pendant qu’il “lançait” son entreprise. Un partenariat exige des sacrifices, n’est-ce pas ? C’est ce que je me répétais en boucle.
Puis, la deuxième année, sa start-up a fait faillite. Les investisseurs se sont retirés. Il a blâmé le marché, le mauvais timing, son ancien partenaire. Je l’ai tenu dans mes bras pendant qu’il pleurait, je lui ai murmuré que nous allions surmonter ça ensemble. Quelques semaines plus tard, j’ai découvert qu’il avait accumulé 30 000 euros de dettes sans m’en parler. Je les ai remboursées sans un mot.
La troisième année, il a lancé une autre entreprise. Puis une autre. Chacune nécessitait un “capital de départ” que je fournissais, puisé dans mes économies. Chacune s’est effondrée en quelques mois, le laissant avec plus de dettes et d’amertume. Pendant ce temps, j’étais devenue associée principale de mon cabinet. Mes revenus étaient plus que confortables. Marc, lui, ne ramenait à la maison que des excuses de plus en plus élaborées.
La quatrième année, il a tout simplement cessé de faire semblant de travailler. Ses “journées de travail” se déroulaient sur les terrains de golf. Ses “déjeuners d’affaires” s’étiraient jusqu’au dîner. Il s’est mis à acheter des vêtements de luxe en expliquant qu’il fallait “paraître prospère pour l’être”. J’aurais dû partir à ce moment-là. Je le savais au fond de moi. Mais j’entendais la voix de ma mère, ou du moins l’idée que je me faisais d’elle, me dire que le mariage exigeait de la patience, que les hommes de valeur ont parfois besoin de temps pour trouver leur voie. J’étais aveugle, ou plutôt, je choisissais de l’être.
Et puis, il y a eu ce mardi soir. Le soir où le voile s’est déchiré.
Marc avait laissé son téléphone sur le comptoir en granit noir de la cuisine pendant qu’il prenait une douche. J’étais en train de préparer une tisane, le dos tourné. L’écran s’est allumé, projetant une lueur bleutée dans la pénombre. Une notification est apparue. “Sophie”, avec un emoji cœur juste à côté. Le message était court : “J’ai hâte de te voir demain, bébé. Porte la chemise que je t’ai achetée.”
Le monde s’est arrêté. Ma tasse a tremblé dans ma main. Un froid glacial m’a envahie, bien plus intense que celui qui régnait maintenant dans notre salon. J’ai posé ma tisane, le cœur battant à tout rompre. Mes mains tremblaient de manière incontrôlable alors que je prenais son téléphone. J’ai fait défiler leur conversation.
Six mois.
Six mois de “je t’aime”, de photos intimes, de “tu es la seule qui me comprenne vraiment”, de plans pour l’avenir. Et la phrase qui m’a achevée : “Dès que j’aurai touché ma part du divorce, nous serons tranquilles pour la vie.” Il planifiait non seulement de me quitter, mais aussi de me dépouiller.
Par une impulsion morbide, j’ai tapé son nom dans la barre de recherche d’Instagram. Sophie. Une influenceuse lyonnaise. 200 000 abonnés. Des photos d’elle dans des restaurants chics, des boutiques de luxe, des destinations de rêve. Un style de vie qu’il ne pouvait financer qu’avec mon argent. Je faisais défiler les images, la nausée montant en moi, quand soudain, je me suis figée.
Sur une photo, prise dans un bar à cocktails branché, elle souriait à l’objectif, un verre à la main. Et à son poignet… la montre de ma mère. Sa montre Cartier. Le bracelet en cuir usé, le petit cadran carré. La montre que je pensais avoir égarée il y a trois mois. Je l’avais cherchée partout, retournant l’appartement, le cœur serré à l’idée de l’avoir perdue. Elle n’était pas perdue. Il l’avait volée. Il l’avait volée dans mon coffre-fort pour l’offrir à sa maîtresse.
Une rage pure et primitive a déferlé en moi. J’ai eu envie de hurler, de fracasser le téléphone contre le mur, de le traîner hors de cette douche et de lui demander des comptes. Mais une autre partie de moi, plus froide, plus calculatrice, a pris le dessus. C’était la voix de la survivante. La lumière que ma mère m’avait dit de protéger.
Je n’ai pas crié. J’ai pris des captures d’écran de toute la conversation, de chaque photo compromettante, du profil de cette fille avec la montre de ma mère au poignet. Je me suis envoyé le tout par e-mail, sur une adresse sécurisée que lui ne connaissait pas. Puis, j’ai effacé les traces de mon passage et j’ai reposé le téléphone exactement là où il l’avait laissé, écran vers le bas.
Cette nuit-là, alors que Marc dormait paisiblement à côté de moi, son souffle régulier emplissant la chambre, je suis restée éveillée. Chaque seconde était une torture. Le sentir si proche, après avoir vu la preuve de sa trahison, était insupportable. La rage avait laissé place à une sorte de calme glacial, une détermination de fer. J’ai pensé à ma mère. J’ai pensé à ses tableaux, toujours accrochés à nos murs, témoins silencieux de cette mascarade. J’ai pensé à la lettre. “Ne laisse jamais personne éteindre ta lumière.” Il n’avait pas seulement brisé mon cœur et bafoué nos vœux. Il avait craché sur la mémoire de ma mère. Il avait souillé les seuls objets qui me rattachaient encore à elle.
Le combat ne faisait que commencer, mais il se déroulerait selon mes règles.
Les semaines qui ont suivi ont été un théâtre d’ombres. J’ai joué la comédie de l’épouse ignorante, tandis qu’en coulisses, je préparais ma contre-attaque. J’ai contacté une vieille amie d’université, Hélène, devenue l’une des avocates en droit de la famille les plus redoutées de la région. Je lui ai tout montré. Les messages, les relevés bancaires prouvant son absence totale de contribution financière, les photos de la montre.
Et puis, il y a trois semaines, il a abattu sa dernière carte. Après des disputes que j’ai savamment orchestrées, en me montrant triste et désemparée, il est arrivé avec ses exigences, préparées par un avocat bas de gamme qui lui avait sans doute promis la lune. “Je veux l’appartement, la moitié de tes parts dans le cabinet et une pension alimentaire jusqu’à ce que je me remette sur pied,” a-t-il annoncé, le torse bombé.
J’ai pleuré. J’ai supplié. J’ai joué à la perfection le rôle de la femme vaincue, brisée, prête à tout céder pour avoir la paix. Je l’ai laissé savourer sa victoire.
Ce qui nous ramène à aujourd’hui. À cette table. À ce stylo.
Il me regarde, son impatience à peine voilée par son sourire condescendant. Il pense que je suis faible, que des années à payer ses factures et à panser son ego surdimensionné ont fait de moi une proie facile. Il pense que la femme qui est assise en face de lui est la même que celle qui pleurait pour ses start-ups ratées. Il se trompe tellement.
Je prends une profonde inspiration, le genre d’inspiration qui précède le plongeon en eaux profondes. Je laisse une larme, une seule, rouler sur ma joue. Une performance de premier ordre. Je saisis le stylo, et sous son regard triomphant, je signe le document. Mon nom, tracé d’une main faussement tremblante.
Je me lève. Sans un mot, je pose les clés de mon propre appartement sur la pile de papiers. Les clés de ma maison, de ma vie. Je me dirige vers la porte.
Je suis partie sans un regard en arrière.
Il pensait avoir gagné. Il était tellement obnubilé par sa propre cupidité qu’il n’a pas vu le piège se refermer sur lui. Il ne savait pas que le document qu’il m’a fait signer n’avait aucune valeur juridique. Il ne savait pas que pendant qu’il célébrait sa victoire anticipée, mon avocate mettait en branle un plan qui allait le détruire. Il ne savait pas que la guerre venait à peine de commencer. Et que le lendemain matin, son propre avocat l’appellerait en hurlant.
Partie 2 : La Mécanique du Piège
Le premier rayon de soleil qui a percé les rideaux épais de ma suite au Four Seasons n’avait rien à voir avec la lumière blafarde de mon ancienne vie. C’était une lumière nette, presque chirurgicale, qui découpait la poussière dansant dans l’air. J’étais restée assise une bonne partie de la nuit dans un fauteuil face à la baie vitrée, regardant les lumières de Lyon s’éteindre une à une, puis se rallumer à l’aube. Je n’avais pas dormi, mais je n’étais pas fatiguée. J’étais habitée par une énergie étrange, un mélange d’appréhension et d’une exaltation féroce que je n’osais pas encore nommer. La veille, j’avais marché hors de cet appartement en me sentant comme une réfugiée. Ce matin, je me sentais comme une générale sur un champ de bataille, attendant le rapport de ses troupes.
À 9h02 précises, mon téléphone a vibré. Le nom « Hélène Park » s’est affiché. J’ai décroché avant la fin de la première sonnerie.
« Alors ? » ai-je demandé, ma voix plus rauque que prévu.
Le rire d’Hélène à l’autre bout du fil n’était pas un rire joyeux. C’était le rire sec et satisfait d’un prédateur qui vient de voir sa proie tomber dans le piège. « Alors, Elena, c’est encore mieux que ce que nous avions imaginé. L’avocate de Marcus vient de m’appeler. Ou plutôt, elle vient de me hurler dessus pendant dix minutes. Je crois que j’ai le tympan droit qui saigne. »
Je me suis redressée, mon cœur s’emballant. « Et qu’est-ce qu’elle a dit ? »
« Oh, la meilleure partie, c’est qu’elle a commencé par m’accuser de fraude, de vice de procédure, de manipulation de client vulnérable… le grand jeu. Elle disait que le quitus que tu as signé hier soir était une escroquerie, que son client allait le contester et récupérer l’appartement. Elle était tellement arrogante. »
Hélène a marqué une pause, et je pouvais presque la voir savourer l’instant. « Alors, je l’ai laissée finir sa tirade. Et quand elle a enfin repris son souffle, je lui ai demandé très calmement : ‘Maître, avez-vous eu l’occasion d’examiner le document que votre client a signé il y a trois semaines ? Celui intitulé ‘Reconnaissance de compensation et renonciation finale’ ?’ Il y a eu un long silence. Un silence magnifique, Elena. Puis je l’ai entendue fouiller dans des papiers, le bruit était presque comique. Et puis… le silence est devenu plus lourd. »
« ‘Qu’est-ce que c’est que ça ?’ a-t-elle fini par murmurer. Je lui ai alors expliqué, point par point, que son client, en signant ce document en pleine possession de ses moyens, avait reconnu avoir reçu pleine et entière compensation pour toute réclamation sur les biens acquis pendant le mariage, et qu’il renonçait par la présente à toute poursuite future. Je lui ai précisé que le document avait été contresigné par deux témoins et certifié par un notaire. »
Le cri, m’a dit Hélène, était venu juste après. Pas un cri de colère contre moi. Un cri de pure fureur contre son propre client. « IL A SIGNÉ ÇA ? SANS ME LE MONTRER ? MAIS QUEL IDIOT ! » Voilà ce qu’elle hurlait, assez fort pour que je puisse presque l’entendre à travers le combiné d’Hélène. « Elle a dit, et je cite, ‘Il est venu me voir en se vantant d’avoir obtenu la moitié de tout, et pendant ce temps, il avait déjà signé son arrêt de mort ?’ C’était de la musique à mes oreilles. »
Cet appel était le point culminant de six mois de travail secret, six mois qui avaient commencé dans le bureau d’Hélène par un après-midi pluvieux. J’étais arrivée là-bas dévastée, une épave tremblante tenant un téléphone avec des captures d’écran comme seule bouée de sauvetage. J’avais déversé toute l’histoire : les start-ups ratées, les dettes que j’avais payées, la solitude, et enfin, la trahison. La montre de ma mère au poignet de cette fille. Quand j’ai eu fini, j’étais en larmes, incapable de formuler une phrase cohérente.
Hélène m’a d’abord prise dans ses bras, l’amie de fac réconfortant son amie en détresse. Mais après quelques minutes, elle s’est reculée, et son expression a changé. La compassion a laissé place à une lueur d’acier. L’avocate prenait le relais.
« Ok, Elena. Pleure maintenant. Vide tout. Mais à partir de demain, c’est fini. À partir de demain, tu es une guerrière. Sans le contrat de mariage que tu as bêtement déchiré, il peut légalement prétendre à 50% de tout ce qui a été ‘co-mingled’, c’est-à-dire mélangé. Ton salaire versé sur le compte joint, les plus-values de tes investissements pendant le mariage… il peut prétendre à tout ça. Il va essayer de te saigner à blanc. Mais j’ai fait ça pendant quinze ans, et j’ai appris une chose : la meilleure défense, ce n’est pas l’attaque. C’est de faire croire à ton adversaire qu’il a déjà gagné. Nous allons construire un cheval de Troie. »
Le plan était aussi audacieux que complexe. La première étape, la plus cruciale, était de sanctuariser l’appartement. « Il a été acheté avec l’héritage de ta mère, avant le mariage, » m’avait expliqué Hélène. « C’est un bien propre. Mais le fait que vous y ayez vécu ensemble, que des fonds du compte joint aient peut-être servi à payer des charges ou des taxes, pourrait permettre à son avocat de plaider le ‘mélange’. Nous devons rendre cela impossible. »
Une semaine plus tard, je me retrouvais dans l’étude d’un notaire, un vieil homme à lunettes qui sentait le papier et la cire à cacheter. Hélène était à mes côtés. J’ai signé les documents qui plaçaient l’appartement dans un « revocable living trust », une fiducie révocable dont j’étais l’unique administratrice. En clair, l’appartement n’était plus à mon nom, mais au nom d’une entité juridique que je contrôlais entièrement. La transaction était légale, mais enfouie sous des couches de jargon administratif que Marcus, qui ne lisait jamais un document de plus d’une page, ne remarquerait jamais. En signant, mon cœur battait la chamade. C’était le premier acte concret. Il n’y avait plus de retour en arrière possible.
La deuxième étape concernait mon cabinet d’architecture. Mes parts d’associée, acquises en grande partie pendant le mariage, étaient une cible de choix. Sur les conseils d’Hélène, j’ai eu une réunion avec mes deux associés principaux, des hommes plus âgés qui me connaissaient depuis mon stage. Je leur ai exposé la situation, sans tous les détails sordides, mais en expliquant que je faisais face à un divorce potentiellement conflictuel. Leur loyauté a été sans faille. Ils ont immédiatement accepté de signer une série d’amendements techniques à nos statuts, restructurant ma participation de manière à la protéger en tant que bien propre, en reconnaissance de mon apport antérieur au mariage. C’était un geste de confiance qui m’a profondément touchée, un contraste saisissant avec la trahison qui se jouait à la maison.
Puis vint l’étape la plus désagréable, mais la plus nécessaire : la surveillance. « Washington est un État à consentement mutuel pour l’enregistrement audio, » m’avait averti Hélène, en faisant référence à la loi de son État pour illustrer son propos, avant de se corriger pour la France. « En France, c’est pareil pour les conversations privées. Enregistrer le son serait illégal et se retournerait contre nous. Mais la vidéo, dans ton propre domicile, pour protéger tes biens, c’est une zone grise que nous pouvons exploiter. Nous n’enregistrerons que l’image. Pas le son. »
Faire installer des caméras dans ma propre maison m’a donné la nausée. Elles étaient minuscules, dissimulées dans des détecteurs de fumée factices. Le technicien était discret, rapide. Le soir même, j’ai ouvert le flux vidéo sur mon ordinateur portable, enfermée dans mon bureau. Et je l’ai vue. J’ai vu Sophie se pavaner dans mon salon, toucher mes livres, rire avec Marcus. Je l’ai vue entrer dans ma chambre, ouvrir mon dressing, essayer mes vêtements. Je l’ai vue ouvrir ma boîte à bijoux. La voir toucher mes affaires, les objets qui composaient mon intimité, était une violation d’une violence inouïe. Je tremblais de rage, mais je n’ai pas détourné les yeux. Je regardais, et j’enregistrais tout. C’est à ce moment-là que je suis passée du statut de victime à celui de procureur. Je ne subissais plus. Je rassemblais des preuves.
Et puis, il y a eu le jour des tableaux. Le point de non-retour.
Je suis rentrée du travail plus tôt que d’habitude, épuisée par le double jeu que je menais. En entrant dans le salon, j’ai immédiatement senti que quelque chose n’allait pas. Il m’a fallu quelques secondes pour comprendre. Les murs. Il y avait trois espaces vides sur le mur principal, là où les aquarelles de ma mère avaient toujours été accrochées. Trois rectangles de peinture légèrement plus clairs, là où la lumière du soleil n’avait pas jauni le mur.
Mon estomac s’est noué. J’ai fait le tour de l’appartement, le cœur battant à tout rompre. Ils n’étaient nulle part. J’ai appelé Marcus, m’efforçant de garder ma voix stable.
« Marc ? Tu n’aurais pas vu les tableaux de ma mère ? Ceux qui étaient dans le salon ? Je ne les trouve pas. »
Il y a eu une courte pause. « Ah, ces vieilleries ? Je les ai données. Pour faire un peu de place sur les murs. Ils étaient déprimants, de toute façon. »
Données. Déprimants.
Le téléphone m’est presque tombé des mains. Ma mère avait passé des années à peindre ces paysages, c’était ses mains, sa vision, son amour rendu visible. Pour un expert, ils valaient peut-être quelques milliers d’euros. Pour moi, ils étaient sans prix. Et lui, il les avait donnés à sa maîtresse, et il osait les qualifier de “déprimants”.
Je me suis enfermée dans la salle de bain. Je me suis assise sur le carrelage froid et j’ai pleuré. Mais ce n’étaient pas les larmes de désespoir de la première fois. C’étaient des larmes de rage, de deuil. J’ai pleuré pour ma mère, pour la profanation de sa mémoire. J’ai pleuré pour la femme stupide que j’avais été. Et au milieu de ce chagrin, une nouvelle résolution s’est durcie comme de l’acier. Il ne s’en tirerait pas seulement avec un divorce. Il allait payer. Pour tout.
Les images des caméras de ce jour-là étaient accablantes. On y voyait clairement Marcus et Sophie décrocher les trois tableaux. On les voyait les emballer maladroitement dans des couvertures. On les voyait les transporter hors de l’appartement et les charger dans la voiture de Sophie. C’était un vol, pur et simple. Et j’en avais la preuve irréfutable.
C’est après cet événement qu’Hélène a préparé le document final, le clou du spectacle. Le fameux papier qu’il m’a fait signer il y a trois semaines. En surface, cela ressemblait à un simple accord de séparation, un document anodin reconnaissant la division de quelques biens mineurs pendant notre “période de réflexion”. Mais enfouie dans le jargon juridique de l’article 4, paragraphe B, se trouvait la clause fatale : « Les parties reconnaissent par la présente avoir reçu pleine et entière compensation pour toute et chaque réclamation relative aux biens, qu’ils soient mobiliers ou immobiliers, acquis pendant la durée du mariage, et renoncent définitivement à toute action en justice ou réclamation future à ce sujet. »
« Il ne le lira jamais, » m’avait assuré Hélène. « Son ego est trop grand. Il est tellement convaincu de t’avoir eue, qu’il signera n’importe quoi que tu lui présenteras comme une simple formalité, une preuve de ta défaite. »
Elle avait raison. Le soir où il m’a présenté ses propres exigences, j’ai suivi le scénario que nous avions répété. J’ai pleuré, j’ai argumenté faiblement, j’ai joué l’épouse à l’agonie. Finalement, j’ai cédé. « D’accord, » ai-je sangloté. « Tu as gagné. Mais mon avocate insiste pour que nous signions au moins cet accord sur les petits objets, juste pour formaliser notre séparation. C’est une simple formalité. »
Il a à peine jeté un coup d’œil au document. Il était trop occupé à envoyer un texto, sans doute à Sophie, pour lui annoncer leur victoire imminente. Son stylo a glissé sur le papier sans la moindre hésitation. Le piège s’était refermé.
Tout cela m’a ramenée à l’appel d’Hélène ce matin.
« Alors, où en sommes-nous maintenant ? » ai-je demandé, sortant de mes souvenirs.
« En ce moment même, ma chère Elena, le chaos est en train de s’abattre sur Monsieur. Hier soir, après ton départ, j’ai activé la phase deux. J’ai contacté la société de domotique. Ton appartement est désormais programmé pour ne reconnaître que ta voix et tes empreintes. Ce matin, il s’est réveillé dans ‘son’ penthouse, mais il n’a pas pu se faire un café, ni allumer les lumières. »
J’ai souri.
« Il a sans doute essayé d’appeler la régie de l’immeuble, mais son nom n’a jamais figuré sur les documents de propriété. Seul le nom de la fiducie y figure, et tu en es la seule administratrice. Ensuite, il a probablement voulu partir, mais sa Tesla, qui est à ton nom et payée avec ton argent, a été désactivée à distance via l’application. Ses cartes de crédit, qui sont des extensions de ton compte principal, ont toutes été bloquées à minuit une. Il est piégé, sans argent, sans transport, dans un appartement qui ne lui obéit plus. »
L’image était délicieuse.
« Mais ce n’est pas tout, » a poursuivi Hélène, sa voix pétillante de malice. « À 8h30 ce matin, deux inspecteurs de la police de Lyon ont sonné à la porte de Mademoiselle Sophie. J’ai déposé une plainte pour vol hier après-midi, avec comme preuves à l’appui les enregistrements vidéo complets. Ils avaient un mandat de perquisition. »
Mon souffle s’est coupé. « Et ? »
« Et ils ont tout trouvé. Absolument tout. La montre Cartier, des boucles d’oreilles en perles de ta grand-mère que tu avais aussi signalées manquantes, et, le clou du spectacle, les trois aquarelles de ta mère, nonchalamment appuyées contre le mur de sa chambre, comme des trophées. Sophie a été inculpée pour recel de biens volés et complicité de vol. Sa carrière d’influenceuse ‘lifestyle de luxe’ risque de prendre un sérieux coup. Les marques détestent s’associer avec des criminels présumés. »
Hélène a fait une dernière pause, pour l’effet. « Et au moment où je te parle, un huissier de justice est en train de remettre en main propre à Marcus, coincé dans le penthouse, une assignation en justice. Nous l’attaquons au civil pour conversion de propriété, enrichissement sans cause et fraude. Nous demandons la restitution de la valeur de chaque objet volé, plus des dommages et intérêts considérables pour le préjudice moral. »
« C’est donc là qu’intervient l’appel de son avocate, » ai-je compris.
« Exactement. Elle vient de réaliser que son client n’est pas la victime qu’il prétendait être, mais un voleur et un fraudeur, piégé par ses propres actions et sa stupidité. Il n’a aucun droit sur l’appartement, aucun droit sur ton entreprise, et il est maintenant sous le coup d’une enquête pénale et d’un procès civil qui va lui coûter une fortune. Comme elle l’a si bien crié : ‘Comment a-t-il pu ne pas voir ça venir ?’ »
Je me suis levée et me suis approchée de la fenêtre. Le soleil était plus haut dans le ciel maintenant, illuminant la basilique de Fourvière. Pour la première fois depuis des mois, je ne voyais pas seulement une ville. Je voyais un avenir. Ce n’était pas de la vengeance que je ressentais. C’était quelque chose de plus pur, de plus profond. C’était le sentiment de la justice, qui, comme une rivière souterraine, avait finalement trouvé son chemin vers la surface. Et ce n’était que le début.