Partie 1
Le bois du placard sentait la naphtaline, le cèdre et les vieilles chaussures en cuir. Un mélange étrange, à la fois réconfortant et un peu étouffant, le parfum de l’histoire accumulée de notre famille. J’étais accroupi, ou plutôt plié en deux, dans cet espace confiné, mes genoux protestant douloureusement contre le sol dur. Entre un lourd manteau d’hiver en laine qui me grattait la joue et une pile de boîtes en carton étiquetées “DÉCOS NOËL”, je serrais contre ma poitrine une licorne en peluche. Elle n’était pas juste grande, elle était gigantesque, presque aussi grande que sa future propriétaire, avec une corne dorée scintillante et des yeux en plastique violet qui semblaient me juger dans la pénombre. Une folie à 200 euros trouvée après une longue chasse chez JouéClub, mais c’était la licorne. Celle que ma fille Léa, mon petit trésor, réclamait avec la ferveur d’une prière depuis des mois. Rien que pour voir son visage s’illuminer, chaque centime en valait la peine.
Mes jambes, engourdies, commençaient à trembler. Vingt minutes. Ça faisait vingt longues minutes que j’étais là, en embuscade, le cœur battant d’une excitation enfantine. J’attendais le moment parfait. Le plan était simple : ma mère devait déposer Léa à 15h30 précises. J’entendrais ses petits pas précipités dans l’escalier, sa voix claire appelant “Papa ! Maman !”. Elle entrerait dans sa chambre, et c’est là que je surgirais du placard, brandissant la licorne tel un trophée, en hurlant “SURPRISE !”.
Elle fêtait ses six ans aujourd’hui. Six ans. Le chiffre résonnait dans ma tête avec une sorte d’incrédulité. J’avais encore l’image si nette du jour de sa naissance, de ce petit être fragile posé sur le ventre de Chloé, ses petits doigts agrippant les miens. Six années s’étaient écoulées comme un rêve. Six années de pur bonheur, de nuits trop courtes, de rires cristallins, de dessins sur le frigo, de genoux écorchés et de “je t’aime, Papa” murmurés avant de s’endormir. Ma vie avait véritablement commencé le jour de sa naissance.
La porte de la chambre s’est ouverte, et mon corps s’est tendu, prêt à bondir. 15h47. Un peu de retard, mais peu importe. Sauf que le son n’était pas le bon. Le parquet a grincé sous un poids trop lourd, un rythme trop lent. C’étaient des pas d’adulte. Des pas assurés, mesurés, pas la petite course joyeuse et désordonnée de ma fille. Mon estomac s’est noué.
C’était ma femme, Chloé.
Elle a traversé la pièce d’un pas tranquille, passant juste devant ma cachette sans un regard. Son téléphone était déjà sorti, l’écran projetant une lueur blafarde sur son visage concentré. Elle s’est arrêtée au pied de notre lit, le grand lit conjugal où nous avions partagé tant de nuits, de secrets et de rires. Elle a levé le téléphone, l’a orienté vers son propre visage, a cadré un instant, puis son pouce a effleuré l’écran.
À travers la fine fente entre la porte du placard et son montant, ma vue était limitée, mais suffisante. Je pouvais voir le petit point rouge qui signalait l’enregistrement. Et je pouvais voir son visage. Il s’est transformé. En l’espace d’une seconde, ses traits se sont affaissés, sa bouche s’est tordue dans une grimace de douleur contenue, ses yeux se sont embués d’une tristesse infinie. Une métamorphose si rapide, si complète, que j’ai eu l’impression de regarder une actrice de grand talent se préparer pour une scène capitale.
“Ok,” a-t-elle commencé, et sa voix… sa voix était méconnaissable. Elle était brisée, tremblante, chargée d’une émotion si palpable qu’elle semblait sur le point de se noyer dans ses propres sanglots. “Je… je dois enregistrer ça avant de perdre mon courage. C’est trop dur, mais je le dois… pour elle. Je m’appelle Chloé Delorme, et… et je dois dire la vérité. La vérité sur mon mari.”

Mon cœur. Il a fait un bond dans ma poitrine avant de s’arrêter net. Une seconde de silence absolu dans mon corps, un vide glacial. Puis il est reparti, mais avec la violence d’un moteur qui s’emballe, martelant mes côtes, pompant une panique pure dans mes veines.
Mon mari. Ce mari, c’était moi. Julien. 34 ans. Ingénieur développeur dans une start-up de la tech à Lyon. Je gagnais bien ma vie, assez pour que Chloé ne travaille qu’à temps partiel, plus pour le lien social que par nécessité, disait-elle. Nous nous étions rencontrés dix ans plus tôt, lors d’une soirée chez des amis communs. Un coup de foudre. Pas le genre hollywoodien, mais quelque chose de plus doux, de plus évident. Une conversation qui n’en finissait pas, l’impression de se connaître depuis toujours. Nous avions emménagé ensemble six mois plus tard, et nous nous étions mariés deux ans après, une belle journée d’été dans le Beaujolais. Léa était née un an après ça, transformant notre duo en un trio, notre amour en une famille.
Je pensais que nous étions heureux. Je le pensais sincèrement. Notre vie n’était pas un film, mais elle était solide, confortable. Une jolie maison dans un quartier résidentiel de l’Ouest lyonnais, un petit jardin où Léa jouait, des voisins sympathiques, des barbecues le week-end. Nous partions en vacances chaque année, en Italie, en Espagne. Nous avions nos petites habitudes, nos soirées “en amoureux” une fois par mois, nos débats sur le film à regarder le soir. Une vie normale. Une belle vie. Du moins, c’est ce que je croyais de toutes mes forces.
Mais depuis quelques mois, une ombre planait. Des petites choses. Des fissures presque invisibles dans le tableau parfait. Chloé, qui passait des heures sur son téléphone, sursautant et verrouillant l’écran dès que j’entrais dans la pièce. Des questions étranges, posées d’un ton détaché, presque clinique, en faisant la vaisselle. “Dis-moi, tes stocks-options, ça représente combien exactement si tu les vends maintenant ?”, “L’acte de propriété de la maison, il est bien à nos deux noms, hein ?”, “Tu pourrais me faire un récap de tous nos comptes et nos assurances-vie ? Juste pour qu’on soit au clair.” Je lui avais demandé pourquoi ce soudain intérêt pour la comptabilité. “Pour rien, juste pour savoir où on en est,” avait-elle répondu, un peu trop vite.
Elle était devenue distante. Irritable. Les disputes éclataient pour des broutilles. Un jour, c’était parce que j’avais mal rangé le lave-vaisselle. Une autre fois, parce que j’avais oublié d’acheter son lait d’amande. Mon sac de sport qui traînait dans l’entrée devenait le symbole de mon “manque de respect” total pour elle et pour notre foyer. Chaque petit oubli, chaque maladresse de ma part était montée en épingle, transformée en un procès sur ma nature profonde.
Je mettais ça sur le compte du stress. La trentaine, la routine, la fatigue. Peut-être une forme de dépression post-partum qui n’avait jamais vraiment été soignée. Peut-être simplement l’érosion normale du temps sur un couple. Je me disais que ça allait passer. Que toutes les relations connaissaient des hauts et des bas. Je m’accrochais à cette idée.
Et maintenant, j’étais là. Recroquevillé dans un placard, sentant l’odeur de la poussière et des souvenirs, écoutant ma femme enregistrer une vidéo qui parlait de moi comme d’un monstre. Et soudain, toutes ces petites fissures, tous ces “détails” que j’avais balayés sous le tapis, me revenaient en pleine face, s’assemblant pour former un puzzle monstrueux dont je ne comprenais pas encore l’image finale.
“Julien me fait subir des violences depuis des années,” a continué Chloé face à son téléphone, sa voix se cassant avec une justesse déchirante. “Des violences psychologiques, d’abord. Il me rabaisse, me contrôle, m’isole. Puis des violences financières. Et récemment… récemment, c’est devenu physique.”
Le mot a explosé dans le silence de la pièce. Physique. Je sentais le sang quitter mon visage. Mes mains, qui serraient la licorne, se sont mises à trembler. La fourrure synthétique, si douce et innocente, me paraissait soudain obscène, déplacée. Ce n’était pas réel. Ça ne pouvait pas être réel.
“J’ai peur,” a-t-elle sangloté, et les larmes, cette fois, coulaient abondamment sur ses joues. De vraies larmes, brillantes sous la lumière de la chambre. “Je suis terrifiée. Mais je dois protéger ma fille. Je dois nous faire sortir de là avant qu’il ne soit trop tard.”
Ma respiration s’est bloquée dans ma gorge. Protéger Léa ? De moi ? Moi qui passais mes soirées à lui lire des histoires jusqu’à ce qu’elle s’endorme, moi qui construisais des cabanes dans le salon avec des draps et des chaises, moi qui l’aimais plus que ma propre vie ? L’idée était si absurde, si grotesque, qu’une partie de mon cerveau refusait de la traiter. C’était un cauchemar. J’allais me réveiller.
“Il contrôle tout notre argent,” a-t-elle affirmé, le menton tremblant. “Je n’ai pas accès à nos comptes. Je dois lui demander la permission pour le moindre achat. Il surveille tout ce que je fais, il traque mon téléphone, il lit mes messages. Il ne me laisse pas voir ma famille sans son autorisation.”
Un mensonge. Un mensonge total et absolu. Nous avions un compte joint, et elle avait sa propre carte de crédit, liée à ce compte. Elle allait où elle voulait, quand elle le voulait. Je ne l’avais jamais, jamais empêchée de voir sa famille ou ses amies. J’adorais ses parents ! Je ne savais même pas comment on faisait pour “traquer” un téléphone ! Chaque mot était une pure invention, une construction délirante.
“Hier… hier, il m’a attrapée par le bras. Si fort.” Sa voix n’était plus qu’un murmure brisé. Elle a remonté la manche de son chemisier, présentant son avant-bras à la caméra.
Et je l’ai vu. Même à travers la fente du placard, c’était indéniable. Une large marque violacée, presque noire au centre, entourée d’un halo jaunâtre. Un bleu. Un bleu horrible, frais, douloureux. Un bleu qui criait la violence.
Sauf que je ne l’avais jamais touchée. Jamais. Pas une seule fois en dix ans. Pas un geste de colère, pas une bousculade. Rien. Mon esprit tournait à vide. D’où venait cette marque ? Comment était-ce possible ? Étais-je devenu somnambule ? Avais-je un double maléfique ? La panique laissait place à une confusion si profonde qu’elle me donnait la nausée.
“J’enregistre cette vidéo parce que je ne sais pas si je survivrai assez longtemps pour en parler à quelqu’un en personne,” a-t-elle dit, le visage déformé par une agonie qui semblait si réelle. “S’il m’arrive quelque chose… Si je disparais, ou si je finis à l’hôpital… ou pire… S’il vous plaît, sachez que c’est Julien Delorme qui a fait ça. S’il vous plaît, protégez ma fille. Ne le laissez pas s’en sortir.”
Elle a appuyé sur “stop”. Le petit point rouge a disparu.
Et puis, le silence. Chloé est restée immobile une seconde, le dos tourné à moi. Elle a reniflé, a essuyé ses joues avec le dos de sa main. Puis elle a redressé les épaules. Elle a vérifié son apparence dans le reflet sombre de l’écran de son téléphone, a passé une main dans ses cheveux pour lisser une mèche rebelle.
Et elle a souri.
Ce n’était pas un sourire triste. Ni un sourire de soulagement après avoir partagé un lourd fardeau. C’était un sourire satisfait. Froid. Le sourire d’une personne qui vient de clouer une audition, qui vient de livrer la performance de sa vie.
Mon sang s’est glacé dans mes veines. J’ai compris à cet instant. Rien de tout cela n’était vrai. Ni les larmes, ni la peur, ni la douleur. C’était une pièce de théâtre. Et j’en étais le spectateur involontaire et la victime désignée.
Elle a ouvert sa galerie de photos, a regardé la vidéo qu’elle venait de tourner. Elle a hoché la tête, l’air approbateur. Puis elle a tapoté l’écran plusieurs fois, probablement pour l’envoyer à quelqu’un, ou la sauvegarder sur un cloud. L’animation d’envoi s’est terminée. Ensuite, comme si de rien n’était, elle a posé son téléphone sur la table de chevet, a quitté la chambre et a refermé la porte derrière elle, me laissant seul.
Seul avec une licorne en peluche de 200 euros et la destruction totale, absolue, de tout ce que j’avais cru être ma vie.
Partie 2 : La Descente aux Enfers Numérique
Je suis resté dans le placard pendant ce qui m’a semblé une éternité. Cinq minutes ? Dix ? Le temps avait perdu toute signification. Le seul son dans l’univers était le battement assourdissant de mon propre cœur, un tambour de guerre dans le silence de la chambre. L’odeur de cèdre et de naphtaline, autrefois le parfum familier de notre histoire commune, me donnait maintenant la nausée, comme l’odeur d’une pièce où quelque chose est mort. Mes jambes, complètement ankylosées, envoyaient des signaux de douleur que mon cerveau, submergé, refusait de traiter. La licorne en peluche pesait une tonne dans mes bras. Sa corne dorée et son sourire cousu semblaient se moquer de moi, un emblème grotesque de l’innocence que ma femme venait d’assassiner sous mes yeux.
Mon esprit tournait en boucle, essayant de donner un sens à l’impossible. Chloé. Ma Chloé. La femme dont j’étais tombé amoureux dix ans plus tôt pour son rire éclaté et sa façon de voir le bon en chacun. La mère de ma fille. Elle venait de jouer une scène d’une précision effrayante, une performance digne d’une actrice oscarisée, dans le but de me détruire. Le bleu. Ce bleu sur son bras… d’où venait-il ? L’idée qu’elle se soit fait ça elle-même, ou qu’elle ait demandé à quelqu’un de le lui faire, était si monstrueuse, si étrangère à la femme que je pensais connaître, que mon cerveau la rejetait. Et pourtant, ce sourire… Ce sourire satisfait et froid dans le reflet du téléphone ne laissait aucune place au doute. Ce n’était pas un acte de désespoir. C’était un acte de guerre.
Je devais bouger. Rester ici, c’était mourir un peu plus à chaque seconde. Avec une lenteur infinie, j’ai poussé la porte du placard. Elle a grincé, un son qui m’a fait sursauter. Je suis sorti dans la chambre, chancelant, mes jambes refusant de me porter correctement. La pièce, notre chambre, baignait dans la lumière douce de l’après-midi. Mais je ne la reconnaissais plus. Le lit où nous avions dormi des milliers de nuits, où nous avions conçu notre fille, me semblait souillé. Le cadre photo sur la table de chevet, un cliché de nous trois souriant lors de nos dernières vacances en Crète, était un mensonge. Tout était un mensonge. J’ai déposé la licorne sur le lit. Elle s’est affalée sur la couette, ses grands yeux violets fixant le plafond, comme une autre victime silencieuse dans cette tragédie.
Ma première pensée, une fois la vague de choc initial passée, a été celle d’un homme qui se noie et cherche désespérément une bouée. La preuve. J’ai été témoin. Je sais la vérité. Mais qui allait me croire ? Elle avait une vidéo. Elle avait des larmes. Elle avait un bleu. Qu’est-ce que j’avais, moi ? Mon histoire. Une histoire abracadabrante d’un mari caché dans un placard. Face à une “femme battue”, je passerais pour un manipulateur, un pervers, un menteur essayant de couvrir ses crimes. L’image de moi, devant un policier ou un juge, essayant d’expliquer “Mais je vous jure, j’étais caché pour lui faire une surprise avec une licorne”, était si pathétique qu’une vague de désespoir pur m’a submergé.
Mon cerveau a enfin redémarré. Mon téléphone. Mon téléphone dans ma poche. Une sueur froide a perlé sur mon front. Est-ce que j’avais pensé à enregistrer ? Une lueur d’espoir. J’ai sorti mon portable de ma poche, mes mains tremblaient si fort que j’ai failli le laisser tomber. J’ai déverrouillé l’écran, le cœur battant à tout rompre. J’ai ouvert l’application dictaphone.
Rien.
La liste était vide, à l’exception de quelques vieux mémos vocaux sans importance. Dans ma stupeur, dans mon excitation pour la surprise, je n’avais pas eu la présence d’esprit d’appuyer sur “enregistrer”. J’avais été le témoin unique d’une scène qui pouvait anéantir ma vie, et je n’avais absolument aucune preuve de ce que j’avais vu. Je n’avais que ma parole contre la sienne. Et sa parole était désormais armée d’une vidéo, de bleus et de larmes de crocodile. J’étais fichu. Complètement et irrémédiablement fichu. Je me suis assis sur le bord du lit, la tête entre les mains, le souffle court. L’image de Léa m’est apparue. L’idée qu’elle puisse me la prendre, la monter contre moi, lui faire croire que son père était un monstre… une rage froide, une rage que je n’avais jamais ressentie de ma vie, a commencé à remplacer le désespoir. Je ne la laisserais pas faire. Je ne la laisserais pas me prendre ma fille.
Je devais trouver quelque chose. Il devait y avoir quelque chose. Cette performance n’était pas une improvisation. C’était calculé, planifié. Et si c’était planifié, il devait y avoir des traces. Mais où ? Son téléphone était un coffre-fort. Je ne connaissais pas son code, et même si je le connaissais, le prendre serait un vol.
Et puis, comme un flash dans les ténèbres. Une image, un souvenir d’il y a des années. Nous étions chez Darty, en train d’acheter nos premiers iPhones. Le vendeur nous avait parlé d’iCloud. “C’est génial,” nous avait-il dit, “vous pouvez créer un compte familial pour tout partager, les photos, les calendriers, les sauvegardes…” Nous l’avions configuré ce jour-là, sur une impulsion. Pour partager facilement les photos de Léa avec nos familles, pour avoir un calendrier commun. Au fil des ans, nous l’avions un peu oublié, utilisant plutôt Google Photos ou WhatsApp. Mais le compte était toujours là. Nos deux téléphones, nos deux iPads, tout était lié. Une sauvegarde automatique s’effectuait chaque nuit, quand les appareils étaient en charge et connectés au Wi-Fi. Une sauvegarde de tout : messages, photos, applications, historique de navigation.
Mon cœur a recommencé à battre la chamade, mais cette fois, c’était différent. Ce n’était plus de la panique. C’était l’adrénaline de la chasse.
Je me suis précipité vers mon bureau au rez-de-chaussée, fermant la porte à clé derrière moi. J’avais l’impression d’être un cambrioleur dans ma propre maison. J’ai allumé mon ordinateur, mes doigts glissant sur le clavier. iCloud.com. La page de connexion s’est affichée. J’ai tapé mon identifiant, puis le mot de passe, priant pour que Chloé ne l’ait pas changé.
Connecté.
Une liste d’appareils est apparue. “iPhone de Julien”. “iPad de Julien”. Et, en dessous, “iPhone de Chloé”. Mon souffle s’est coupé. J’ai cliqué dessus. Une nouvelle page s’est ouverte, avec les détails de l’appareil et une option qui a fait bondir mon cœur : “Restaurer à partir de la sauvegarde”. Ce n’est pas ce que je voulais faire. Mais à côté, il y avait les informations de stockage. Et là, j’ai vu la ligne : “Sauvegardes”. J’ai cliqué. La dernière sauvegarde de l’iPhone de Chloé datait de cette nuit, à 3h14 du matin. Une sauvegarde complète.
Je n’avais pas besoin de son téléphone. J’avais son âme numérique, ici même, sur mon écran.
Le processus pour télécharger le contenu d’une sauvegarde n’était pas simple, mais après une recherche rapide sur Google, j’ai trouvé un logiciel tiers qui permettait d’extraire les données d’un fichier de sauvegarde iCloud. Je l’ai acheté sans hésiter. Le téléchargement de la sauvegarde a pris une éternité. Quinze minutes qui m’ont paru des heures. La barre de progression avançait avec une lenteur exaspérante. Chaque seconde qui passait, j’imaginais Chloé rentrer, me trouver là, comprendre ce que j’étais en train de faire.
Enfin, le téléchargement s’est terminé. Le logiciel a commencé à trier les données. Des icônes sont apparues : Messages, Photos, WhatsApp, Emails, Historique Web. C’était la boîte de Pandore. J’ai hésité une fraction de seconde, une dernière once de l’homme que j’étais le matin même me criant que c’était mal, que je violais sa vie privée. Puis l’image de son sourire satisfait m’est revenue en mémoire, et j’ai cliqué sur “Messages”.
Ce que j’ai trouvé m’a donné envie de vomir.
Une conversation avec sa sœur, Sophie. Elle remontait sur plus de trois mois. C’était un journal de bord de sa trahison. Je lisais, et le sol se dérobait sous mes pieds. Les morceaux du puzzle s’assemblaient, non pas pour former une image, mais un film d’horreur.
Lundi, il y a deux mois.
Sophie : Alors, tu t’es décidée ? Tu le quittes ?
Chloé : Oui. Mais je ne peux pas partir les mains vides. Après tout ce que j’ai sacrifié pour lui et sa carrière, il me le doit.
Sophie : Fais gaffe, le divorce, ça peut coûter cher et tu peux te retrouver avec pas grand-chose si tu joues mal tes cartes. Il faut une stratégie.
Chloé : J’ai pris rdv avec une avocate. Une dure. Maître Valois. Spécialisée dans les divorces conflictuels. Elle m’a dit que sans faute grave de sa part, ce sera 50/50. Je ne peux pas vivre avec la moitié de rien.
Trois semaines plus tard.
Chloé : L’avocate m’a donné une idée. La seule façon d’obtenir la garde exclusive et une pension alimentaire maximale, c’est de prouver une faute grave. Violence conjugale, c’est le top.
Sophie : Mais il ne t’a jamais touchée !
Chloé : Les détails, les détails… Il suffit de le dire. Mais il faut que ce soit crédible. Il faut des preuves.
Sophie : Des preuves de quoi ? D’un truc qui n’est jamais arrivé ? Tu es folle.
Chloé : Pas folle. Pragmatique. Je commence à construire un dossier. Chaque dispute, je la note. Chaque fois qu’il est de mauvaise humeur, je le note. Je vais créer un narratif.
Je devais m’arrêter pour respirer. “Créer un narratif”. Elle avait utilisé ces mots. Ce n’était pas une réaction émotionnelle, c’était un projet d’écriture.
J’ai continué à faire défiler, le cœur au bord des lèvres.
Lundi dernier.
Sophie : Alors, tu as eu les bleus ?
Chloé : Oui. Une amie maquilleuse d’une amie. Elle fait des effets spéciaux pour le théâtre. C’est bluffant. Hyper réaliste. Je t’envoie une photo.
[Image jointe : la photo de l’avant-bras de Chloé avec le bleu que j’avais vu à travers la fente du placard.]
Sophie : Putain, on y croirait. C’est horrible.
Chloé : Parfait, non ? Je vais en faire plusieurs, et les photographier demain dans différentes pièces de la maison. Il faut de la documentation.
Sophie : N’oublie pas la vidéo. C’est ce qu’il y a de plus puissant. Il faut que tu pleures. Entraîne-toi.
“Entraîne-toi”. Je fixais le mot sur l’écran. Elle s’était entraînée à pleurer. Elle s’était entraînée à jouer la victime pour me poignarder dans le dos.
Et puis, le pire. La conversation qui a fait basculer la rage en une peur glaciale et primaire.
Mardi dernier.
Sophie : Et Léa dans tout ça ? Tu crois qu’elle te soutiendra ?
Chloé : Je travaille dessus. Elle a six ans, c’est une éponge, facile à coacher. Je lui répète que papa a été très méchant avec maman, qu’il fait pleurer maman. On verra si elle le répète à la psychologue que je vais lui faire voir la semaine prochaine.
Sophie : Tu vas la mêler à ça ? Chloé, c’est ta fille.
Chloé : C’est ma meilleure arme. Si l’enfant témoigne, même indirectement, c’est gagné d’avance. Pense à la pension. Le revenu de Julien est parfait pour une pension maximale. En plus, ses stocks-options arrivent à échéance dans six mois. Le timing est crucial.
Je ne pouvais plus respirer. Je me suis penché en avant, la tête entre les genoux, luttant contre la bile qui me montait à la gorge. Ma fille. Ils parlaient de ma fille comme d’une “arme”. Ils prévoyaient de la manipuler, de laver le cerveau de mon enfant de six ans pour qu’elle mente sur son propre père. L’amour que je portais à Chloé, ou du moins au souvenir de cet amour, s’est transformé en cendres. À sa place, il n’y avait plus qu’un dégoût infini.
Tremblant de rage, j’ai cliqué sur les autres icônes. Dans un dossier “Brouillons”, j’ai trouvé une page GoFundMe qu’elle avait préparée. Le titre : “Aidez-moi et ma fille à fuir la violence domestique”. La description était un chef-d’œuvre de fiction. Elle me dépeignait comme un tyran manipulateur, un monstre qui la terrorisait. Elle avait même inclus des photos : les clichés des faux bleus, des photos de Léa où elle avait l’air triste (probablement prises après un caprice normal d’enfant), et même une photo de notre maison avec la légende : “La prison dorée que j’essaie de fuir.” L’objectif de la collecte de fonds était de 50 000 €. Et dans la section “notes” de la page, visible uniquement par elle, elle avait écrit un plan d’action : “Poster ceci APRÈS le dépôt de l’ordonnance de protection. Il faut le rapport de police d’abord pour la crédibilité. Contacter les journaux locaux. Contacter les associations féministes pour amplifier.”
Ce n’était pas un appel à l’aide. C’était un plan marketing.
J’ai ouvert ses e-mails. Je suis tombé sur un long échange avec Maître Patricia Valois, l’avocate. Les e-mails dataient de deux mois. La stratégie y était étalée, froide et clinique.
“Chère Madame Delorme,” écrivait l’avocate, “suite à notre conversation, je vous confirme la feuille de route. 1. Documentez tous les incidents, même mineurs, pouvant être interprétés comme du contrôle ou de l’abus psychologique. 2. Obtenez des preuves visuelles. 3. Déposez une main courante, puis une plainte pour obtenir une ordonnance de protection. Une fois l’ordonnance obtenue, vous aurez la jouissance du domicile et la garde provisoire de l’enfant. Cela nous mettra en position de force pour négocier le divorce. Le revenu de votre mari en fait un cas financièrement très avantageux. Il voudra éviter un scandale public et des poursuites pénales. La plupart des hommes dans sa situation cèdent rapidement.”
La réponse de Chloé était encore plus glaçante. “C’est l’objectif. Je veux assez pour recommencer à zéro. Assez pour ne plus jamais avoir à travailler. Il me doit bien ça après toutes ces années où j’ai mis ma vie entre parenthèses pour lui.”
J’ai découvert un album photo caché sur son cloud, intitulé “Preuves”. Il contenait des dizaines de photos. Des selfies d’elle avec les faux bleus, sous différents éclairages, à différents stades de “guérison”. Des photos de la maison qu’elle avait mises en scène pour paraître en désordre, chaotique. Des captures d’écran d’articles sur la violence domestique, sur la façon de prouver l’aliénation parentale (pour s’en défendre, ironiquement), sur les barèmes des pensions alimentaires dans les cas de hauts revenus.
Elle avait fait ses recherches. Elle avait bâti un dossier, une réalité alternative complète, pendant que moi, l’idiot, je travaillais, je jouais avec ma fille, je lui demandais si elle avait passé une bonne journée, je m’inquiétais de sa “mauvaise passe”.
Mon téléphone a vibré sur le bureau. Un message s’est affiché sur l’écran. C’était Chloé.
“Alors, tu vas chercher Léa chez ta mère ? La fête commence à 17h.”
J’ai fixé le message. Sa normalité désinvolte était la chose la plus obscène que j’aie jamais lue. La fête. L’anniversaire. Gâteau, cadeaux, ballons. J’étais censé aller chercher ma fille, rentrer à la maison et sourire à la femme qui prévoyait de m’accuser de crimes que je n’avais pas commis, de voler ma fille et de financer sa nouvelle vie sur un tas de mensonges.
Je ne pouvais pas aller chercher Léa. Pas maintenant. Pas avant de savoir quoi faire. Mes doigts, tremblants, ont tapé une réponse.
“Appel pro qui traîne. Tu peux y aller ? Je vous rejoins à la maison dès que j’ai fini.”
La réponse a été immédiate. “Ok.” Un seul mot. Froid. Distant.
J’ai attendu d’entendre le bruit de sa voiture démarrer et s’éloigner dans la rue. Puis, une nouvelle énergie m’a envahi. La rage s’était transformée en une détermination froide comme l’acier. Elle avait un plan. J’allais en avoir un aussi.
J’ai commencé à faire des copies. J’ai téléchargé l’intégralité de la sauvegarde iCloud sur trois disques durs externes différents. J’ai fait des captures d’écran de chaque message, de chaque e-mail, de chaque photo compromettante. J’ai téléchargé la vidéo qu’elle avait enregistrée aujourd’hui, que j’ai trouvée dans la sauvegarde de sa galerie. J’ai tout sauvegardé à plusieurs endroits : sur les disques physiques, sur mon Google Drive personnel, sur un compte Dropbox que j’ai créé pour l’occasion. J’ai même envoyé par e-mail les preuves les plus accablantes à trois adresses mail différentes que je possédais. Si elle découvrait que je savais, elle essaierait de tout effacer. Je devais avoir des sauvegardes de mes sauvegardes. Je devais construire une forteresse de preuves imprenable.
Quand j’ai enfin terminé, il était 16h40. La fête commençait dans vingt minutes. Je devais descendre, faire semblant. Faire semblant que tout allait bien, chanter “Joyeux Anniversaire” à ma fille, et regarder ma femme couper le gâteau sans lui sauter à la gorge. Je devais jouer la comédie de ma vie, en sachant que ma liberté, mon avenir et ma relation avec mon enfant étaient en jeu.
Je suis monté à la salle de bain. J’ai regardé mon reflet dans le miroir. J’avais l’air d’un homme qui venait de voir un fantôme. Le visage blême, les yeux cernés, le regard hanté. J’ai passé de l’eau froide sur mon visage, encore et encore, essayant de faire disparaître l’horreur. J’ai essayé de sourire. Le résultat était une grimace pathétique.
Il fallait pourtant y aller. Pour Léa. Je ne gâcherais pas son anniversaire. Pas ce soir. Ce soir, je serais son père. Demain, je serais un soldat.
J’ai pris une profonde inspiration, j’ai déverrouillé la porte de mon bureau et je suis descendu pour affronter le monstre qui portait le visage de ma femme.