Partie 1
Je ne sais même pas par où commencer. Comment est-ce que les fondations d’une vie, construites patiemment pendant huit ans, peuvent-elles s’effondrer en l’espace de quelques jours, ne laissant qu’un tas de ruines et un homme assis seul dans une chambre d’hôtel impersonnelle ?
Mon nom est Julien. Et aujourd’hui, je suis un fantôme qui hante le décor miteux d’un hôtel bas de gamme à la périphérie de Lyon. La moquette usée sent le tabac froid et le désinfectant bon marché. Dehors, la pluie fine de novembre strie la fenêtre sale, révélant une vue imprenable sur le parking d’un supermarché et les toits gris d’une zone industrielle. C’est ici que j’habite. C’est ça, ma nouvelle vie.
Il y a trois semaines à peine, je me réveillais chaque matin à Caluire-et-Cuire, dans notre petit pavillon que nous avions passé des années à retaper. Le soleil filtrait à travers les rideaux de la chambre que nous avions peinte ensemble, un bleu apaisant qui était censé favoriser les rêves. L’odeur du café que je préparais pour Élodie flottait dans l’air. Notre vie n’était pas un conte de fées, mais elle était réelle. Elle était à nous.
J’étais chef de projet dans le bâtiment. Un métier honnête, exigeant, qui me laissait de la poussière sous les ongles et une fatigue saine à la fin de la journée. Je ne gagnais pas des millions, loin de là, mais notre foyer ne manquait de rien. Je pensais que c’était ça, le bonheur. La simplicité d’un amour partagé, la chaleur d’un foyer, les projets d’avenir qui grandissaient doucement, comme les rosiers que nous avions plantés dans le jardin.
Élodie… Ma femme. Elle venait d’un tout autre univers. Sa famille, les Mercier, c’est du vieux Lyon. Le genre de famille dont le nom est gravé sur des plaques de cuivre dans les beaux quartiers, dont la fortune s’est construite sur des générations de notaires et d’industriels. Ils habitent une immense maison à Écully qui semble murmurer “vous n’êtes pas des nôtres” à quiconque franchit son portail en fer forgé.
Pour eux, je n’ai jamais été que “le petit ami d’Élodie”. Puis “le fiancé”. Puis “le mari”. Jamais “Julien”. J’étais une anomalie. Un ouvrier amélioré, comme j’ai entendu son père me décrire un jour à voix basse, qui avait réussi à séduire leur précieuse fille, leur joyau.
Je me souviens de notre première rencontre comme si c’était hier. C’était sur un chantier. Je supervisais la rénovation d’une galerie d’art où elle travaillait à mi-temps, plus par passion que par besoin. Je l’ai vue, au milieu de la poussière et du bruit, et tout le reste a disparu. Son rire était comme une musique inattendue. Nous avons parlé pendant des heures, au milieu des pots de peinture et des échelles. Elle semblait fascinée par mon monde, si différent du sien. Et moi, j’étais hypnotisé par sa lumière, sa vivacité d’esprit, sa beauté presque irréelle.
Les premiers mois de notre relation ont été magiques, clandestins. Des rendez-vous dans des petits bouchons lyonnais où sa famille ne mettrait jamais les pieds. Des balades main dans la main dans le parc de la Tête d’Or, où nous étions juste un couple anonyme et amoureux.

Puis est venu le temps des présentations. Le dîner chez ses parents. Un véritable interrogatoire déguisé en conversation mondaine. D’où je venais. Ce que mes parents faisaient. Quelles étaient mes “ambitions”. Le sourire de son père, Charles, était une façade polie derrière laquelle je sentais un jugement de fer. Sa mère, Patricia, me scrutait avec une condescendance à peine voilée, comme si elle cherchait des traces de boue sur mes chaussures. Seule Élodie me défendait, me pressant la main sous la table, ses yeux me disant “ignore-les, c’est moi que tu aimes”.
Et je l’aimais. Plus que tout. Assez pour endurer les piques, les oublis intentionnels de m’inviter à des événements familiaux, les cadeaux d’anniversaire insultants comme ce livre sur “les bonnes manières en société”. Assez pour la demander en mariage.
C’est là que le piège s’est refermé, même si je ne le savais pas encore.
Une semaine avant la cérémonie, j’ai reçu un appel. Le notaire de la famille Mercier. Charles, mon futur beau-père, souhaitait me voir. J’y suis allé seul. Élodie avait un “engagement imprévu”. Le bureau du notaire était intimidant. Des boiseries sombres, des fauteuils en cuir profonds, une odeur de cire et de vieux papier. Charles était déjà là, assis face au bureau, l’air grave.
Il m’a expliqué, avec des mots soigneusement choisis, la nécessité de “protéger le patrimoine familial”. Il a parlé d’héritage, d’actifs, de lignée. Puis le mot a été lâché : contrat de mariage. Séparation de biens. “C’est une simple formalité, Julien. Rien de personnel, c’est juste pour que les choses soient claires. Pour le bien d’Élodie.”
Le notaire a poussé le document vers moi. Des pages et des pages d’un jargon juridique que je ne comprenais pas. Je me sentais petit, humilié. C’était un test. Une dernière barrière pour prouver que je n’étais pas là pour leur argent. J’ai cherché le regard de Charles. Il était vide de toute chaleur. C’était du business.
Je pensais à Élodie. À son sourire. À la vie que nous allions construire. Je me suis dit que ce stupide papier n’avait pas d’importance. Notre amour était plus fort que ça. Alors j’ai signé. Sans même lire les petites lignes. L’amour rend stupide. Et aveugle. J’en suis la preuve vivante.
Les huit années qui ont suivi ont semblé me donner raison. Notre mariage était heureux. Le contrat de mariage est devenu une anecdote lointaine, un souvenir désagréable enfoui sous des couches de vie partagée. Nous avions nos rituels. Les croissants du dimanche matin, les soirées cinéma sous un plaid, les vacances d’été en Ardèche dans une petite maison louée, loin du faste des Mercier.
Nous parlions d’avenir. D’un enfant. Nous avions même choisi les prénoms. Arthur, si c’était un garçon. Rose, si c’était une fille. Nous rêvions d’acheter une vieille ferme dans les Monts du Lyonnais, de la retaper nous-mêmes. Je dessinais des plans le soir sur la table de la cuisine. C’était notre projet. Notre rêve.
Et puis, il y avait le Loto. Le petit rituel d’Élodie. Chaque samedi, en faisant les courses au supermarché du coin avec notre carte bancaire commune, elle remplissait sa grille. Toujours les mêmes numéros. Une combinaison des dates d’anniversaire de sa famille. “Un jour, on sera millionnaires, tu verras !”, me lançait-elle en riant, en agitant le petit bout de papier. C’était notre blague, notre petit rêve à cinq euros par semaine. Une fantaisie.
Je n’y ai jamais vraiment cru. Pour moi, la vraie richesse, c’était elle. C’était notre vie.
Jusqu’à ce mardi. Ce fameux mardi qui a tout fait basculer.
Je suis rentré du travail plus tôt que d’habitude. La pluie avait interrompu le chantier. La maison était étrangement silencieuse. J’ai trouvé Élodie assise sur le canapé, le dos raide. Elle ne s’est pas retournée quand je suis entré. L’émission du tirage du Loto passait à la télévision. Sur la table basse, un ticket.
J’ai d’abord cru à une mauvaise nouvelle. La façon dont elle se tenait, la tension dans la pièce. Mon cœur s’est serré. “Élodie ? Ça va ?”
Lentement, elle a tourné la tête vers moi. Son visage était méconnaissable. Pâle, les yeux écarquillés. Elle a pointé d’une main tremblante le téléviseur, puis le ticket sur la table. “Regarde,” a-t-elle murmuré d’une voix étranglée.
Les numéros défilaient sur l’écran. Je les connaissais par cœur à force de l’entendre les répéter. 4, 8, 15, 23, 42. Anniversaire de son père, de sa mère, de son frère… Je me suis penché et j’ai regardé le ticket. Les mêmes numéros. Tous.
Le silence qui a suivi a semblé durer une éternité. Et puis, un cri. Un cri de pure incrédulité, de joie sauvage. Elle m’a sauté au cou, me secouant. “On a gagné, Julien ! On a gagné ! 10 millions d’euros !”
Pendant un court instant, un instant parfait et fugace, j’ai cru que notre vie de rêve commençait vraiment. La réalité a dépassé la fantaisie. On a dansé dans le salon comme des enfants, on a ri aux larmes, on s’est embrassés avec une passion que je n’avais pas sentie depuis des années. “Fini le chantier sous la pluie !”, j’ai crié. “Fini le petit mi-temps à la galerie !”, a-t-elle répondu. “À nous le tour du monde ! La ferme dans les Monts du Lyonnais !”
Nous étions sur le toit du monde. Nous étions une équipe. Nous étions riches. Nous étions riches.
C’est la dernière fois que j’ai vu ma femme sourire pour moi.
La première chose qu’elle a faite, après avoir repris son souffle, a été d’appeler son père. Je l’entendais, depuis la cuisine où j’avais ouvert une bouteille de vin pour fêter ça, crier dans le téléphone : “Papa ! C’est incroyable ! On a gagné ! On est riches !”. Le “on” résonnait encore. Pour quelques minutes encore.
Moins d’une heure plus tard, ils étaient tous là. Le clan Mercier au grand complet. Charles et Patricia, ses parents. David, son frère aîné, avec son éternel air suffisant. Même sa tante Hélène, une femme sèche qui ne m’avait jamais adressé la parole. Ils n’ont pas sonné. Ils sont entrés, apportant avec eux une caisse de champagne hors de prix qui semblait déplacée dans notre modeste salon.
La soirée a été surréaliste. Le champagne coulait à flots. Ils parlaient fort, riaient, faisaient des projets. Mais ce n’étaient plus nos projets. C’étaient les leurs. Des projets de placements financiers, de défiscalisation, de “gestion d’actifs”. Des mots que je n’avais jamais entendus dans ma propre maison.
J’étais devenu invisible. Un figurant dans ma propre vie.
Les regards avaient changé. Quand je parlais, les conversations s’arrêtaient. On me répondait par des hochements de tête polis avant de se tourner à nouveau vers Élodie. Charles a posé une main sur l’épaule de sa fille, un geste possessif, et a dit : “Nous allons bien nous occuper de toi, ma chérie. Il ne faut pas que cet argent te file entre les doigts.”
Élodie, elle aussi, avait changé. Elle était assise au milieu d’eux, absorbée, acquiesçant à tout ce que son père disait. Elle ne me regardait plus. Quand j’ai essayé de lui prendre la main, elle l’a retirée doucement, comme si mon contact la brûlait.
Le malaise s’est transformé en une angoisse glaciale. Ils sont partis tard dans la nuit, me laissant seul avec une femme qui était devenue une étrangère.
Les jours qui ont suivi ont été un supplice psychologique. Un véritable enfer silencieux. Élodie passait ses journées au téléphone avec son père ou leur avocat, s’enfermant dans notre chambre. Si j’entrais, elle raccrochait brusquement. Le soir, elle était épuisée, distante.
J’essayais de briser le mur de glace. “Alors, on regarde les agences immobilières pour notre ferme ?”, je lui ai demandé un soir, plein d’un espoir stupide. Elle m’a regardé comme si je parlais une autre langue. “Soyons sérieux, Julien. Il faut d’abord sécuriser les fonds. Mon père s’en occupe.” Mon père. Plus “nous”.
Le rêve se fissurait. La panique commençait à m’envahir. Je ne dormais plus. Je la regardais dormir à côté de moi, ce corps familier qui m’était devenu si étranger, et je me demandais ce qui se passait dans sa tête.
Et puis, il y a trois jours, le couperet est tombé.
Elle m’a attendu dans le salon à mon retour du travail. Elle n’était pas seule. Ses parents étaient là, assis sur notre canapé, comme un tribunal. L’atmosphère était lourde, électrique. J’ai su, à cet instant précis, que ma vie était finie.
“Assieds-toi, Julien,” m’a-t-elle dit d’une voix plate, une voix qu’elle n’avait jamais utilisée avec moi.
Je suis resté debout.
Elle a pris une profonde inspiration, sans jamais croiser mon regard. “Après mûre réflexion avec ma famille, nous sommes arrivés à la conclusion que cette nouvelle situation change tout.”
Son père a pris le relais, son ton doucereux rendant ses paroles encore plus venimeuses. “Cet argent, Julien… C’est une chance extraordinaire pour Élodie. Un nouveau départ. Il faut comprendre que c’est une affaire qui nous concerne nous, sa famille.”
Le sang s’est glacé dans mes veines. “Qu’est-ce que vous essayez de dire ?”, j’ai réussi à articuler, ma voix rauque.
Élodie a finalement levé les yeux vers moi. Il n’y avait plus rien. Ni amour, ni complicité, ni même de la pitié. Juste le vide. Une froideur de glace qui m’a transpercé jusqu’à l’os.
“Je pense qu’il est temps pour nous de prendre des chemins différents,” a-t-elle déclaré, comme si elle lisait un communiqué de presse. “Cet argent… c’est à moi. Les numéros du Loto, ce sont les dates de ma famille. C’est mon héritage, en quelque sorte.”
J’ai éclaté d’un rire sans joie, un son horrible qui a résonné dans le silence. “Ton héritage ? Mais de quoi tu parles ? On est mariés, Élodie ! Ce ticket, tu l’as acheté avec notre compte commun ! On en a rêvé ensemble !”
C’est là que son père m’a achevé. Il s’est levé, a ajusté sa cravate. “Le contrat que vous avez signé est parfaitement clair, Julien. Ce qui est à elle reste à elle.”
J’ai regardé Élodie, la suppliant du regard de dire quelque chose, de nier, de me défendre. Mais elle est restée impassible. Elle avait choisi son camp.
“Je veux le divorce,” a-t-elle ajouté, sa voix ne tremblant même pas. “Et je veux que tu partes. Aujourd’hui.”
Partie 2
Le son de la porte de ma propre maison se refermant derrière moi a été le bruit le plus violent que j’aie jamais entendu. Pas un claquement, non. Juste un clic sec, métallique, définitif. Le son d’une vie qui se termine. Dehors, sur le paillasson où nous nous étions essuyé les pieds des milliers de fois, je me tenais avec deux sacs de sport et un sac à dos. Dedans, un chaos de vêtements jetés à la hâte, ma trousse de toilette, mon ordinateur portable et une poignée de photos qu’Élodie n’avait pas encore décrochées des murs. Ma vie, ou ce qu’il en restait, tenait en trois sacs.
Je suis resté là, immobile sous la bruine glaciale de novembre, incapable de bouger. Chaque fibre de mon être me criait de tambouriner à la porte, de hurler, de la supplier. Mais à quoi bon ? Le visage que j’avais vu n’était plus celui de ma femme. C’était un masque de marbre, sculpté par la cupidité et l’influence de sa famille. J’étais un étranger. Pire, j’étais un obstacle.
Le trajet en voiture a été un brouillard. Je n’ai aucun souvenir des rues que j’ai empruntées. Mon esprit tournait en boucle, rejouant la scène encore et encore. Les mots froids d’Élodie. Le sourire suffisant de son père. Le silence complice de sa mère. “Ce qui est à elle reste à elle.” La phrase tournait, tournait, comme un disque rayé, chaque répétition enfonçant le couteau un peu plus profondément. Huit ans. Huit ans de ma vie, de mon amour, de mon travail, effacés par un ticket de Loto et un contrat que j’avais signé par amour, par stupidité.
J’ai atterri dans le premier hôtel que j’ai trouvé, un bâtiment sans âme dans une zone commerciale de Vénissieux, coincé entre un magasin de bricolage et un fast-food. La réceptionniste m’a regardé avec un mélange de pitié et d’indifférence. Elle avait dû en voir, des hommes comme moi, échoués là avec leur vie dans un sac. “Pour combien de nuits ?” m’a-t-elle demandé. J’ai haussé les épaules. “Je ne sais pas.” J’ai payé pour une semaine avec ma carte de crédit, priant pour qu’elle passe.
La chambre était une cellule. Un lit au matelas affaissé, une petite table vissée au mur, une télévision qui grésillait et une fenêtre qui refusait de s’ouvrir complètement. L’odeur de désinfectant et de solitude était suffocante. J’ai jeté mes sacs par terre et je me suis assis sur le lit. Et là, le barrage a cédé. J’ai pleuré. Pas des larmes de tristesse, mais des larmes de rage, de frustration, d’impuissance. Des sanglots secs et violents qui me secouaient tout entier. J’ai pleuré l’homme que j’étais il y a encore 24 heures : un mari, un propriétaire, un homme avec un avenir.
Les deux jours suivants ont été les pires de ma vie. Je n’ai pas quitté la chambre. Je suis resté allongé dans le noir, le téléphone éteint, incapable de faire face au monde extérieur. Les images de notre vie défilaient derrière mes paupières. Notre premier baiser sous un porche de la Croix-Rousse. Le jour où nous avions eu les clés de la maison, et où je l’avais portée pour franchir le seuil. Les dimanches passés à peindre le salon, plus de peinture sur nous que sur les murs. Chaque souvenir était une torture, une preuve de ce que j’avais perdu.
J’ai touché le fond le troisième jour. Affamé, sale, brisé. En me regardant dans le miroir de la salle de bain, j’ai vu le visage d’un homme vaincu. Les yeux rougis, la barbe de trois jours, une expression vide. Et c’est en voyant ce reflet que quelque chose s’est produit. Une étincelle. Une braise de colère qui a refusé de s’éteindre sous le déluge de désespoir.
Les Mercier. Ils avaient toujours voulu m’écraser, me rabaisser. Et là, ils avaient réussi. Ils s’attendaient à ce que je rampe, que je disparaisse la queue entre les jambes, que j’accepte leur verdict. Ils me voyaient comme un faible. Élodie aussi. Elle m’avait jeté comme un vieux jouet, convaincue que je ne riposterais pas.
Non. Pas question.
Cette prise de conscience a été comme une décharge électrique. J’ai pris une douche brûlante, comme pour laver la pitié que j’avais pour moi-même. J’ai commandé le repas le plus cher du service en chambre. Et j’ai allumé mon ordinateur portable. Je n’allais pas me battre pour l’argent. J’allais me battre pour ma dignité. Pour ces huit années de ma vie qu’ils essayaient de voler.
Mon premier réflexe a été de chercher “avocat divorce Lyon” sur Google. Des centaines de noms sont apparus. Comment choisir ? Je me suis souvenu d’une conversation, des mois auparavant, sur un chantier. Un de mes sous-traitants, Marc, avait traversé un divorce apocalyptique. Sa femme, issue d’une famille riche, avait essayé de le plumer jusqu’au dernier centime. “Elle avait les meilleurs requins de Lyon,” m’avait-il dit, “mais j’ai trouvé un pitbull. Il m’a sauvé la vie. Ça m’a coûté un bras, mais il m’a sauvé.”
J’ai retrouvé le numéro de Marc dans mon répertoire. Mes mains tremblaient en composant le numéro. Je lui ai expliqué la situation, la voix encore hésitante. Il n’a pas posé de questions. Il a juste dit : “Maître Antoine Leclerc. C’est ton homme. Il est cher, il est direct, parfois cassant, mais c’est un génie. Ne te laisse pas impressionner. Dis-lui que tu viens de ma part.”
Le lendemain matin, à 9 heures précises, j’étais devant un immeuble haussmannien du 6ème arrondissement, près du Parc de la Tête d’Or. À des années-lumière de mon hôtel miteux. La plaque de cuivre sur la porte disait simplement “Cabinet Leclerc & Associés”. Tout ici respirait le pouvoir et l’argent. Mon estomac s’est noué. Qu’est-ce que je faisais là ? Je n’avais pas les moyens d’engager ce genre d’avocat.
J’ai failli faire demi-tour. Mais l’image du visage suffisant de mon beau-père m’est revenue en mémoire. J’ai appuyé sur la sonnette.
Le bureau de Maître Leclerc était à son image : sobre, impeccable, intimidant. Il était plus jeune que je ne l’imaginais, la quarantaine peut-être, avec des cheveux poivre et sel coupés court et des yeux d’un bleu acier qui semblaient tout analyser. Il ne m’a pas gratifié d’un sourire. Il m’a fait signe de m’asseoir et a dit, d’une voix calme : “Marc m’a prévenu. Vous avez vingt minutes. Racontez-moi.”
Alors j’ai raconté. L’histoire de ma vie. La rencontre, l’amour, la famille Mercier, le mépris, le contrat de mariage signé comme un idiot, les huit ans de bonheur simple, le ticket de Loto, la trahison. Je parlais vite, la honte et la colère se bousculant dans ma gorge. Je m’attendais à voir de la pitié dans son regard, ou pire, du mépris. Mais il est resté impassible, prenant des notes sur un carnet sans lever les yeux.
Quand j’ai eu fini, un silence pesant s’est installé. Il a tapoté son stylo sur le carnet.
“Vous avez une copie de ce contrat de mariage ?”, a-t-il finalement demandé.
J’ai sorti de mon sac à dos le seul document officiel que j’avais pensé à prendre. Une copie que j’avais faite des années plus tôt et que j’avais gardée avec mes fiches de paie. Je la lui ai tendue. Mes mains tremblaient encore.
Il a commencé à lire. Page après page. Son visage était une toile vierge. J’entendais le bruit de ma propre respiration, le tic-tac d’une horloge ancienne posée sur sa cheminée en marbre. C’était une torture. J’étais certain qu’il allait me dire ce que je savais déjà : que j’étais un imbécile, que j’avais tout signé, et que je n’avais aucun recours. Que j’avais perdu.
Il a tourné la page six, puis la page sept. Et soudain, il s’est arrêté. Il a relu un paragraphe. Une fois. Deux fois. Un léger froncement de sourcils est apparu. Il a levé les yeux de la page, non pas vers moi, mais vers la fenêtre, comme s’il réfléchissait profondément. Puis il a reporté son attention sur le document, lisant la phrase à voix basse, presque pour lui-même.
Finalement, il a relevé la tête et m’a regardé. Pour la première fois, ses yeux d’acier avaient une lueur. Une lueur d’intérêt intense. Presque de jubilation.
“Monsieur… Julien,” a-t-il dit, son ton ayant subtilement changé. “Votre beau-père est un homme prudent.”
Mon cœur s’est effondré. C’était fini. “Je sais,” ai-je murmuré. “Il a tout verrouillé.”
Maître Leclerc a eu un très léger sourire, à peine perceptible. “Oh, il a verrouillé, oui. Il a construit une forteresse pour protéger son trésor familial. Mais dans sa paranoïa, il a creusé ses propres douves et a oublié de relever le pont-levis.”
Je ne comprenais rien. “Qu’est-ce que vous voulez dire ?”
Il a fait pivoter le document vers moi et a pointé une clause avec son stylo. “Lisez ça. Clause 7.3.”
J’ai lu. Ma vue était floue. Les mots dansaient.
Clause 7.3 : Régime des gains exceptionnels.
Nonobstant le régime de séparation de biens adopté par les époux, il est expressément convenu que tous les gains, prix, ou profits de nature exceptionnelle acquis à titre onéreux par l’un ou l’autre des époux durant le mariage, quelle qu’en soit la nature ou l’origine (notamment, mais sans s’y limiter : loteries, jeux de hasard, concours, plus-values spéculatives non liées à l’activité professionnelle), seront considérés comme des biens communs et, en cas de dissolution du mariage pour quelque cause que ce soit, seront soumis à un partage égal et équitable entre les époux.
J’ai relu la phrase. Une fois. Deux fois. Trois fois. Le sens commençait à peine à percer l’épais brouillard de mon désespoir. “Je… je ne comprends pas bien.”
Maître Leclerc s’est adossé à son fauteuil en cuir, joignant les mains derrière sa tête. “C’est pourtant d’une clarté biblique, Julien. Votre beau-père, en voulant s’assurer qu’aucun de vous ne puisse réclamer une part de l’entreprise ou du patrimoine de l’autre, a fait rédiger par son notaire un contrat ultra-détaillé. Ils ont voulu tout prévoir. Y compris les petits gains. Un petit tour au casino, un ticket à gratter… Ils ont mis cette clause pour que ces ‘petites sommes’ tombent dans la communauté, pour ne pas créer de déséquilibre. Ils pensaient à des centaines, peut-être des milliers d’euros.”
Il s’est penché en avant, son regard planté dans le mien. “Ils n’ont jamais, jamais imaginé que cette clause pourrait s’appliquer à dix millions d’euros. Ils ont été tellement obsédés par la protection de leur richesse passée qu’ils vous ont donné sur un plateau d’argent les droits sur la richesse future. C’est d’une ironie spectaculaire. Ils ont eux-mêmes rédigé l’arme qui pourrait les détruire.”
Je suis resté bouche bée. Un espoir fragile, presque douloureux, commençait à naître dans ma poitrine. “Donc… ça veut dire que…”
“Ça veut dire,” m’a-t-il coupé, “que nous avons un dossier. Un dossier en béton armé. Le droit français est clair : en séparation de biens, les gains au Loto sont en principe des biens propres. SAUF si le contrat de mariage, qui est la loi entre les époux, en dispose autrement. Et c’est précisément ce que fait votre contrat. Il crée une exception. Et cette exception, c’est votre porte d’entrée vers la moitié de ce jackpot.”
Je sentais les larmes me monter aux yeux, mais cette fois, ce n’était pas des larmes de rage. C’était un mélange d’incrédulité et de soulagement si intense que j’ai cru que j’allais m’évanouir.
“Maintenant, la partie difficile,” a poursuivi Leclerc, son ton redevenant pragmatique. “Ils ne vont pas se laisser faire. Ils vont engager les meilleurs avocats de la place. Des requins qui vont essayer de démolir cette clause, de prouver que l’intention n’était pas celle-là, que vous êtes un profiteur. Ce sera long. Ce sera sale. Et ce sera cher.” Il m’a regardé droit dans les yeux. “Ma provision sur honoraires pour une affaire de cette ampleur est de vingt-cinq mille euros.”
Le chiffre m’a frappé comme un coup de poing. 25 000 euros. C’était plus que toutes mes économies réunies sur mon Livret A. Je n’avais rien. Ma maison, mon compte joint, tout était sous son contrôle.
Voyant mon visage se décomposer, il a ajouté : “C’est un investissement, Julien. Un pari. Mais je ne prends pas de paris que je pense perdre.”
Cette nuit-là, je n’ai pas dormi. Mais pour la première fois, ce n’était pas à cause du désespoir. C’était à cause de l’adrénaline. J’ai passé des heures sur mon ordinateur, à faire des simulations de prêts à la consommation, à regarder le plafond de mes cartes de crédit. Le lendemain matin, j’ai vidé mon Livret A jusqu’au dernier centime. J’ai souscrit le prêt personnel le plus élevé que ma banque a bien voulu m’accorder en ligne. J’ai utilisé mes deux cartes de crédit pour faire des avances de fonds. J’étais endetté jusqu’au cou. J’ai rassemblé les 25 000 euros. Je misais tout ce que je n’avais pas sur une seule clause, sur un seul homme.
Pendant que je m’enfonçais dans les dettes, la nouvelle vie d’Élodie s’étalait sur les réseaux sociaux. J’avais résisté à la tentation de regarder, mais la curiosité a été plus forte. C’était une erreur. Une torture que je m’infligeais. Son compte Instagram, autrefois rempli de photos de nous, de notre chat, de nos vacances en camping, était devenu une vitrine de luxe criard.
Une photo d’elle, au volant d’une Porsche Cayenne flambant neuve, avec la légende : “Mon nouveau jouet ! #liberté #nouvellevie”. Une autre, dans un restaurant étoilé, une coupe de champagne à la main, avec son frère David. Une story la montrait en train de visiter un appartement sublime avec une terrasse donnant sur Fourvière, avec le texte : “Bientôt chez moi !”. Elle portait des sacs de grandes marques que je ne pouvais même pas nommer. Elle était radieuse, entourée de ses amis “de bonne famille” qui, autrefois, me regardaient à peine. Pas une seule mention de moi. Pas un seul regard en arrière. J’étais effacé.
Chaque photo était une gifle. Mais chaque photo renforçait aussi ma détermination. Elle dépensait notre argent. L’argent que cette clause me destinait aussi.
Une semaine après avoir versé la provision à Maître Leclerc, la première offensive est arrivée. Une lettre recommandée avec accusé de réception. L’en-tête était celui d’un des plus grands cabinets d’avocats de Lyon : “Valois & Dufresne”. C’était l’avocat de son père. La lettre était signée par un certain Maître Xavier Valois.
Le ton était glacial, arrogant. Il me mettait en demeure de cesser toute “prétention fantaisiste” sur les gains de sa cliente. Il qualifiait ma démarche de “tentative d’extorsion” et d’ “abus de droit”. Il affirmait que la clause 7.3 était “manifestement inapplicable” à un gain de cette ampleur, qu’elle était “dénuée de toute portée” et qu’ils demanderaient sa nullité devant un tribunal. La lettre se terminait par une menace à peine voilée : si je persistais, ils demanderaient des dommages et intérêts pour procédure abusive qui se chiffreraient en centaines de milliers d’euros.
J’ai lu la lettre, le cœur battant. Ils étaient aussi agressifs que Leclerc l’avait prédit. Mais au lieu de me faire peur, la lettre a eu l’effet inverse. Elle était la preuve de leur panique. S’ils étaient si sûrs de leur droit, pourquoi être si menaçants ?
J’ai appelé Maître Leclerc et lui ai lu la lettre. Je l’ai entendu sourire à l’autre bout du fil.
“Parfait,” a-t-il dit. “Ils ont mordu à l’hameçon. Ils montrent leurs dents. Ça veut dire qu’ils ont peur. Maintenant, le vrai travail commence. Rassemblez-moi tout, Julien. Tous les relevés de compte que vous pouvez trouver qui montrent que vous payiez les courses, y compris les tickets de Loto. Les photos de vacances. Les e-mails où vous parlez de vos projets communs. Tout ce qui prouve que vous étiez un couple, un vrai. Pas un profiteur. Nous allons construire un dossier si solide qu’il ne pourra pas être ignoré.”
J’ai raccroché, un sentiment nouveau m’envahissant. Je n’étais plus une victime passive. J’étais un combattant. La guerre était déclarée. Et grâce à la propre cupidité de ma belle-famille, j’avais enfin une arme pour me défendre.