Partie 1
Le silence dans mon petit salon n’était pas un silence paisible. C’était un silence lourd, épais, un silence qui absorbait le son et la lumière. Le tintement presque inaudible de la fourchette d’Hugo contre la faïence de son assiette à dessert a résonné en moi comme un coup de marteau sur une enclume. J’ai levé les yeux vers lui, mon fils, mon unique, assis juste en face de moi, à cette même table en chêne où, trente ans plus tôt, je lui apprenais à tenir ses couverts, ses petites mains potelées maladroites enserrant le manche trop grand. Son visage, aujourd’hui, était un masque lisse que je ne reconnaissais plus. Les traits de l’enfance avaient été polis par le temps et l’ambition, remplacés par une assurance froide qui me glaçait le sang. Et j’ai su, avec une certitude qui me broyait les entrailles, que le mot qui se formait sur mes lèvres, ce mot simple et terrible, allait nous coûter une vie entière de souvenirs et faire de nous des étrangers.
Pourtant, trois heures plus tôt, tout n’était que lumière et normalité.
C’était un dimanche. Un dimanche de début de printemps à Lyon, comme je les aime tant. Le soleil, encore timide mais généreux, jetait des taches dorées sur le parquet usé de mon appartement de la Croix-Rousse. C’est ici que j’ai vécu toute ma vie. D’abord avec mes parents, puis avec Hélène, ma femme, et enfin seul, après qu’elle m’a quitté. Cet appartement, c’est ma forteresse, ma mémoire. Chaque fissure dans le plâtre, chaque grincement du plancher est une note dans la symphonie de mon existence. La vue depuis ma fenêtre n’est pas celle d’une carte postale, pas de Fourvière ou de la Saône, mais un enchevêtrement de toits ocres, de cheminées et de cours intérieures où le linge danse au vent. C’est une vue qui me parle de la vraie vie, celle des gens qui se lèvent tôt et qui travaillent dur. Ma vie.
Comme tous les dimanches depuis qu’Hugo avait son propre appartement, il venait déjeuner avec sa compagne, Amélie. C’était notre rituel immuable. Dès le matin, la maison s’emplissait de l’odeur réconfortante du poulet rôti et des pommes de terre qui doraient lentement dans le jus, avec un peu de thym du jardin de mon voisin. J’avais ouvert une bonne bouteille de Côte-du-Rhône, rien d’extravagant, juste un vin honnête et chaleureux, comme les moments que nous passions. Je m’affairais en cuisine, le cœur léger, heureux de la simple perspective de leur arrivée. Le son de la sonnette, à midi pile, était la promesse d’un après-midi de rires et de conversations tranquilles.
Ils sont entrés, apportant avec eux un souffle du monde extérieur, un monde différent du mien. Hugo, mon grand Hugo de 35 ans, toujours élégant dans un pull en cachemire qui devait valoir le prix de mon loyer. Il m’a serré dans ses bras, une étreinte rapide, presque formelle. À côté de lui, Amélie, gracieuse et impeccable dans une robe sobre mais griffée, m’a tendu une bise qui a à peine effleuré ma joue. “Bonjour, Jean-Pierre. Vous allez bien ? Cet endroit est toujours aussi… charmant.”
“Charmant”. C’était son mot pour décrire mon univers. Un mot poli pour dire “vieux”, “désuet”, “modeste”. Elle travaillait dans le marketing pour une grande marque de luxe. Son monde était fait de verre, d’acier et de concepts abstraits. Le mien était fait de bois, de pierre et de sueur. Je ne lui en ai jamais voulu. Ou du moins, j’essayais. Elle était la femme que mon fils aimait. C’était tout ce qui devait compter.
Le déjeuner s’est déroulé comme d’habitude. On a parlé de la pluie et du beau temps, de la politique nationale qui me mettait en colère, de son travail à lui, un consultant en finance dont je ne comprenais que la moitié des termes. Il jonglait avec des chiffres à neuf zéros, des “fusions-acquisitions”, des “optimisations de portefeuille”. Pour moi, qui avais passé quarante ans de ma vie comme contremaître sur des chantiers, à m’assurer que les murs étaient droits et que le béton était solide, son travail semblait irréel, presque fictif. Mais il en parlait avec une passion qui me rendait fier. Il avait réussi. Il était allé plus loin que moi, bien plus loin que tout ce que j’aurais pu imaginer pour lui.
Je nous ai resservis du vin. J’ai vu le regard d’Amélie s’attarder sur l’étiquette. Un regard rapide, analytique. Évaluait-elle le prix ? La qualité ? Je me suis senti soudainement jugé, comme si mon choix simple et sincère ne suffisait pas.
C’est entre le plateau de fromages – une rigotte de Condrieu et un Saint-Marcellin bien crémeux – et la tarte aux pommes que j’avais faite moi-même, que l’atmosphère a commencé à changer. Un silence s’est installé, et j’ai vu Hugo et Amélie échanger un regard. Un regard bref, un signal. Le genre de regard que l’on échange avant de se jeter à l’eau. Mon instinct de père, ce vieux radar usé par des décennies d’inquiétude, s’est mis en alerte.
“Papa,” a commencé Hugo, en posant sa fourchette. Sa voix était un peu trop enjouée. “On a une grande nouvelle à t’annoncer.”
Amélie a souri, un sourire large qui n’atteignait pas ses yeux. “Une très grande nouvelle. On a enfin trouvé.”
“Trouvé quoi ?” j’ai demandé, le cœur battant déjà un peu plus vite.
“Notre nid,” a dit Hugo. “On a acheté, Papa. On est propriétaires.”
Une vague de chaleur m’a envahi. La fierté, pure et puissante. Mon fils, propriétaire. Le mot avait une résonance particulière pour moi. Toute ma vie, je n’avais été que locataire. Posséder ses propres murs, c’était le but ultime, le symbole de la sécurité, de la réussite. J’ai pensé à Hélène. Ma douce Hélène, emportée par la maladie il y a quinze ans. Elle aurait pleuré de joie. Elle, qui s’inquiétait toujours tant pour l’avenir de son “petit homme”. Son visage m’est apparu si clairement, son sourire fatigué dans cette chambre d’hôpital blanche et stérile. “Promets-moi de veiller sur lui, Jean-Pierre,” m’avait-elle murmuré, sa main glacée dans la mienne. “Promets-moi qu’il ne manquera de rien, qu’il sera heureux.” J’avais promis. Et j’avais tenu parole.

“Mais c’est magnifique !” je me suis exclamé, ma voix étranglée par l’émotion. “Où ça ? Racontez-moi !”
C’est là que la première fissure est apparue dans mon bonheur.
“Dans le 6ème,” a dit Amélie, comme si c’était une évidence. “Un duplex, juste à côté du Parc de la Tête d’Or.”
Le 6ème arrondissement. Le quartier le plus cher, le plus bourgeois de Lyon. Mes sourcils ont dû se froncer malgré moi. J’ai imaginé des immeubles haussmanniens, des boutiques de luxe, un monde à des années-lumière de mes ruelles de la Croix-Rousse.
Hugo, sentant peut-être ma surprise, a immédiatement sorti son téléphone. “Attends, tu vas voir. C’est incroyable.”
Il a fait défiler les photos. Ce n’était pas un appartement, c’était une page de magazine de décoration. Un salon immense avec des baies vitrées du sol au plafond. Une cuisine américaine avec un îlot central en marbre noir. Deux salles de bain qui ressemblaient à des spas. Et puis, la terrasse. Une terrasse en bois exotique, plus grande que mon salon tout entier, avec une vue plongeante sur les arbres centenaires du parc. C’était somptueux. C’était écrasant. Et ça criait “argent” de chaque mètre carré.
Je souriais, je hochais la tête, je disais “c’est superbe”, “incroyable”, mais à l’intérieur, une boule d’angoisse commençait à se former. Je connaissais le prix de l’immobilier. Une telle surface, dans un tel quartier, avec de telles prestations… Le chiffre qui me venait à l’esprit était si vertigineux qu’il me donnait la nausée. Comment avaient-ils pu ? Même avec leurs deux excellents salaires, cela me paraissait insensé.
“C’est un gros investissement, bien sûr,” a repris Hugo, comme s’il lisait dans mes pensées. Il avait rangé son téléphone. Le moment de la célébration était terminé. Le ton était devenu sérieux, presque commercial. “On a un crédit très important sur le dos. C’est un peu effrayant, d’ailleurs.”
Amélie a enchaîné, sa voix douce et posée comme celle d’une négociatrice professionnelle. “C’est pour ça qu’on voulait vous en parler, Jean-Pierre. On a beaucoup réfléchi. On pense à notre avenir, à la famille qu’on veut fonder. Il est important pour nous de partir sur des bases saines, sans être étranglés financièrement dès le départ.”
Le piège se refermait sur moi, lentement. Chaque mot était choisi, pesé. Ils ne parlaient pas d’eux, mais de “l’avenir”, de la “famille”, des “bases saines”. Comment pouvais-je m’opposer à des concepts aussi nobles ?
J’ai dégluti. Le goût du vin s’était transformé en amertume. “Je… je ne vois pas bien comment je peux vous aider, mes enfants.”
Le mensonge était si pitoyable que j’en ai eu honte. Je voyais très bien. Je voyais avec une clarté terrifiante.
Hugo s’est penché en avant, posant ses coudes sur la table, cette table où il avait fait ses devoirs d’école. “Papa, tu as toujours été prévoyant. Tu as ta retraite, la petite pension d’Hélène qui t’est reversée… Et puis, il y a l’argent de la vente de la maison de campagne de Papi et Mamie. Tu nous as toujours dit que tu l’avais mis de côté, qu’il était là ‘en cas de coup dur’.”
Le sang a quitté mon visage. Je l’ai senti physiquement, comme une marée qui se retire, me laissant froid et vide. La maison de mes parents. Une petite bâtisse en pierre dans les Monts du Lyonnais. Je l’avais vendue après leur mort, le cœur en pièces. Je n’arrivais plus à y aller, chaque objet me rappelait leur absence. Le notaire m’avait remis un chèque. Je l’avais déposé à la banque, sur un compte à part. C’était l’argent de leur vie de labeur. L’argent de mon père, maçon, et de ma mère, couturière à domicile. C’était un héritage sacré. Mon parachute de sécurité pour mes vieux jours, pour ne jamais être un poids pour personne. Surtout pas pour Hugo.
“Cet argent,” ai-je murmuré, ma voix un filet rauque. “C’est pour mes vieux jours. Si je dois aller en maison de retraite, si je tombe malade…”
“Mais enfin, Jean-Pierre, n’exagérons rien,” m’a coupé Amélie avec un petit rire qui se voulait rassurant, mais qui sonnait faux. “Vous êtes en pleine forme. Et puis, c’est ça, une famille, non ? On s’entraide. Les parents aident les enfants à s’établir. C’est le cours normal des choses.”
Le cours normal des choses. Dans son monde, peut-être. Dans le mien, le cours normal des choses, c’était que les enfants, une fois adultes, volent de leurs propres ailes. Le cours normal, c’était de ne pas acheter un palais quand on n’en a pas les moyens.
Je les ai regardés. Ils formaient une équipe. Unis, déterminés. J’étais seul de mon côté de la table. Seul avec mes valeurs démodées, mon poulet du dimanche et le fantôme de ma femme qui me suppliait de ne pas laisser tomber son fils. Une sueur froide a perlé dans mon dos.
“De combien… de combien avez-vous besoin ?” j’ai finalement demandé, juste pour mettre fin à ce suspense insoutenable.
Hugo a repris son air affairé, comme si nous discutions d’un simple problème de logistique. Il a de nouveau dégainé son téléphone, ouvert l’application de la calculatrice. Le voir taper sur les touches avec son pouce, le visage concentré, a été d’une violence inouïe. Il chiffrait mon angoisse. Il mettait un prix sur l’héritage de mes parents.
Il a tourné l’écran vers moi. Un chiffre s’y affichait.
“Pour être vraiment à l’aise,” a-t-il dit, comme s’il me proposait une bonne affaire. “Pour que nos mensualités soient raisonnables et qu’on puisse commencer notre vie de famille sereinement… 150 000 euros, ce serait idéal.”
Le chiffre a explosé dans ma tête. 150 000. Ce n’était pas un “coup de pouce”. C’était la quasi-totalité de mes économies. C’était la maison de mes parents. C’était quarante ans de mon propre travail, les hivers sur les chantiers gelés, les étés sous un soleil de plomb. C’était ma sécurité. Mon indépendance. Ma dignité.
Le bruit du monde extérieur a disparu. Je n’entendais plus les voitures dans la rue, ni le tic-tac de la vieille horloge comtoise dans l’entrée. Il n’y avait que ce chiffre, qui pulsait derrière mes yeux. 150 000. J’ai regardé mon fils, son visage impassible qui attendait ma réponse. J’ai cherché dans ses yeux l’enfant que j’avais élevé, le garçon qui pleurait quand il tombait de vélo, l’adolescent qui me confiait ses premiers chagrins d’amour. Je n’ai rien trouvé. J’ai vu un homme d’affaires qui venait de conclure une négociation. Et pour la première fois de ma vie, j’ai eu peur de mon propre enfant.
Partie 2
Le chiffre flottait entre nous, suspendu dans le silence épais de mon salon : 150 000 euros. Ce n’était plus une suggestion, c’était un verdict. Le son de ma propre respiration m’est devenu étranger, un sifflement lointain dans un tunnel. J’ai regardé le visage de mon fils, Hugo. Il y a une éternité, ce visage se tournait vers moi pour trouver des réponses, pour être rassuré après un cauchemar, pour chercher l’approbation après une bonne note. Aujourd’hui, il me fixait avec l’assurance d’un créancier, une attente froide et dénuée de doute. Il ne demandait pas, il attendait son dû.
Dans le maelström de ma tête, deux images se sont superposées avec une violence inouïe. La première était celle des mains de mon père, noueuses, épaisses, craquelées par le ciment et le froid des hivers sur les chantiers. Des mains qui avaient trimé toute une vie pour bâtir une petite maison en pierre et laisser quelque chose derrière eux. Cet argent, c’était leurs mains. C’était leur sueur, leur dos cassé.
La seconde image était celle d’Hélène, ma femme, dans les derniers jours. Sa peau était devenue presque transparente et son souffle était court. Elle m’avait fait promettre. “Veille sur lui, Jean-Pierre. Qu’il ne manque de rien.” Une promesse est une promesse. Mais de quoi ne devait-il pas manquer ? D’amour ? De soutien ? Ou d’un acompte pour un appartement de luxe qu’il ne pouvait s’offrir ? Avais-je mal compris ses dernières volontés ? L’avais-je trahie pendant toutes ces années en pensant qu’il s’agissait de lui apprendre à être un homme, et non à être un enfant gâté ?
Le temps s’est étiré. Chaque seconde était une agonie. La part de tarte aux pommes à moitié mangée dans mon assiette me narguait, vestige d’un bonheur qui semblait déjà appartenir à un autre siècle. Hugo et Amélie me fixaient, leur patience commençant visiblement à s’éroder. Le sourire d’Amélie s’était figé en un rictus poli, et le regard d’Hugo était devenu plus dur.
J’ai pris une profonde inspiration, l’air semblait râpeux, solide. Il a fallu que je rassemble toutes les forces de mon corps, toute la conviction de mes soixante-cinq années de vie, pour prononcer un seul mot. Un mot qui a déchiré mes lèvres et mon cœur en même temps.
“Non.”
Le mot est tombé sur la table avec le poids d’une pierre tombale. Le silence qui a suivi fut assourdissant, total. C’était comme si l’univers entier avait retenu son souffle.
Hugo a cligné des yeux, une, deux fois, comme s’il ne comprenait pas la langue que je parlais. “Quoi ?” a-t-il lâché, un rire bref et incrédule s’échappant de ses lèvres. “Comment ça, non ?”
“Je veux dire… non,” ai-je répété, ma propre voix me semblant lointaine. “Je ne peux pas faire ça.”
“Tu ne peux pas ou tu ne veux pas ?” a sifflé Amélie, son masque de courtoisie tombant d’un seul coup, révélant un visage de marbre, dur et froid.
“Les deux,” ai-je répondu en la regardant droit dans les yeux pour la première fois. “Je ne veux pas, parce que je ne peux pas. Cet argent, ce n’est pas une tirelire dans laquelle on pioche. C’est ma vie. C’est la vie de mes parents avant moi. C’est l’argent qui doit me permettre de ne pas être à votre charge si je tombe malade, si je perds mon autonomie. C’est l’argent de ma dignité.”
Hugo s’est passé la main dans les cheveux, un geste d’exaspération théâtrale. “Papa, arrête avec tes grands mots. ‘Dignité’, ‘vie de labeur’… On est en 2026 ! On te demande de l’aide, un investissement dans l’avenir de ta propre famille. Tu préfères garder ton trésor de guerre bien au chaud à la banque plutôt que de voir ton fils et tes futurs petits-enfants heureux et en sécurité ?”
“En sécurité ?” je me suis étranglé. “Vous appelez ça être en sécurité ? Acheter un palais que vous ne pouvez pas payer ? La sécurité, Hugo, c’est de vivre selon ses moyens ! C’est ce que ta mère et moi avons toujours fait ! C’est ce que nous t’avons appris !”
“Ce que vous m’avez appris,” a-t-il ricané, et ce ricanement m’a fait plus mal qu’un coup de poing. “Vous m’avez appris à être petit. À penser petit. À ne jamais rien risquer. Pardon, Papa, mais je ne veux pas de cette vie-là. Moi, j’ai de l’ambition.”
“Ce n’est pas de l’ambition, ça, c’est de la folie,” ai-je dit, ma voix montant d’un cran. “C’est une fuite en avant. Vous gagnez à vous deux plus d’argent que ta mère et moi n’en avons jamais vu en une seule année ! Et ça ne vous suffit pas ? Il vous faut plus, toujours plus ?”
“Oui, il nous faut plus !” a lancé Amélie, sa voix tranchante comme du verre brisé. “Parce que la vie coûte cher, Jean-Pierre. Les bonnes écoles coûtent cher. Le bon quartier coûte cher. On ne veut pas juste ‘vivre’, on veut offrir le meilleur à nos enfants. C’est quelque chose que vous ne pouvez peut-être pas comprendre, mais dans ma famille, les parents aident leurs enfants. C’est comme ça. C’est un devoir.”
“Un devoir,” ai-je répété, le mot me brûlant la langue. “Mon devoir, je l’ai fait. Je t’ai élevé seul après la mort de ta mère. J’ai payé tes études. Je n’ai jamais compté mes heures. J’ai cru faire de toi un homme capable de se tenir sur ses deux jambes. Il faut croire que j’ai échoué.”
La gifle a atteint son but. Le visage d’Hugo s’est décomposé. Il s’est levé d’un bond, sa chaise a raclé le sol avec un bruit strident. “Tu as échoué ? C’est ça que tu penses ? Tu sais ce que je pense, moi ? Je pense que tu es un égoïste. Tu es assis sur un tas d’or que tu n’utiliseras jamais, et tu nous regardes nous débattre. C’est ça, ta fameuse ‘dignité’ ? Regarder ton fils galérer ?”
“Galérer ?” je me suis levé à mon tour, tremblant de rage et de chagrin. “Tu ne sais même pas ce que ce mot veut dire, mon garçon ! Tu sors d’un restaurant à cinquante euros le plat et tu parles de ‘galérer’ ? Va dire ça aux ouvriers avec qui j’ai bossé toute ma vie, va leur parler de tes ‘difficultés’ !”
“On s’en va,” a décrété Amélie en se levant. Elle a attrapé son sac à main hors de prix. “Cette conversation est stérile. Il est évident que nous n’avons pas les mêmes valeurs.”
“Non, en effet,” ai-je convenu, une immense fatigue s’abattant sur moi. “Nous n’avons pas les mêmes.”
Hugo était sur le pas de la porte. Il s’est retourné une dernière fois, son visage ravagé par une colère froide. “Ne t’attends pas à ce que je t’appelle de sitôt.”
Puis ils sont partis. J’ai entendu leurs pas pressés dans l’escalier, puis la porte de l’immeuble qui claquait. Et le silence est revenu. Mais ce n’était plus le même silence qu’au début. C’était un silence vide, un silence de mort. Je suis resté debout au milieu de mon salon, au milieu des ruines de mon dimanche. L’odeur du poulet rôti me soulevait le cœur. Sur la table, les assiettes à moitié finies, les verres de vin, la tarte entamée. C’était la scène d’un crime : le meurtre d’une famille. Je me suis effondré sur ma chaise, la tête entre les mains, et pour la première fois depuis la mort d’Hélène, j’ai pleuré.
Les jours qui ont suivi ont été les plus longs de ma vie. Chaque matin, je me réveillais avec une boule au ventre, le souvenir de leur haine gravé dans ma mémoire. Le téléphone restait muet. Le dimanche suivant, à midi, j’ai fixé l’appareil, priant pour qu’il sonne, pour entendre un “Allô Papa ?”, même un cri, n’importe quoi. Rien. Le silence n’était plus une absence de bruit, c’était une présence hostile qui me rongeait de l’intérieur.
Je repassais la conversation en boucle dans ma tête. Avais-je été trop dur ? Aurais-je dû être plus diplomate ? Mais comment être diplomate face à une telle demande ? Chaque scénario que j’imaginais se terminait par la même impasse. Leur céder, c’était me trahir moi-même et les encourager dans leur folie. Refuser, c’était les perdre. Il n’y avait pas de bonne solution. J’avais l’impression d’être puni pour avoir bien fait mon travail toute ma vie, pour avoir été économe et prévoyant. Ma vertu était devenue mon crime.
Deux semaines ont passé. Puis trois. J’avais perdu le goût de tout. La lecture du journal, ma promenade quotidienne au parc, le café avec les amis au bistrot du coin. À quoi bon ? La seule chose qui occupait mes pensées était ce gouffre qui s’était ouvert entre mon fils et moi.
Et puis, un mardi matin, au milieu des publicités et d’une facture d’électricité, il y avait cette lettre. Une enveloppe épaisse, d’un blanc crémeux, rigide. Mon nom et mon adresse étaient tapés à la machine. Dans le coin supérieur gauche, un nom qui a glacé mon sang : “Cabinet d’Avocats Dupond & Associés”.
Le cœur battant à tout rompre, je suis rentré et me suis assis à la table de la cuisine, cette même table. Mes mains tremblaient si fort que j’ai eu du mal à ouvrir l’enveloppe avec mon coupe-papier. À l’intérieur, plusieurs feuilles d’un papier officiel, dense, couvert de paragraphes serrés et d’un jargon que je pouvais à peine déchiffrer.
Mais certains mots sautaient aux yeux. “Assignation en justice”. “Demandeur : M. Hugo Martin, Mme Amélie Dubois”. “Défendeur : M. Jean-Pierre Martin”.
J’ai lu, et relu, le monde basculant autour de moi. Ils m’attaquaient en justice. Mon fils m’attaquait. Le document affirmait que j’avais, par une “promesse verbale répétée au fil des ans”, créé une “attente légitime de soutien financier”. Il parlait de mon refus comme d’une “rupture brutale et abusive” de mes engagements paternels, causant à mon fils et sa compagne un “préjudice moral et financier considérable”. Ils affirmaient que, sur la foi de ma promesse implicite, ils s’étaient engagés dans l’achat de leur bien immobilier et que mon refus les plaçait désormais dans une situation de “détresse financière et psychologique”.
Et puis, je suis arrivé au montant. La somme qu’ils me réclamaient en réparation de ces préjudices. Ce n’était pas 150 000 euros. C’était le double. 300 000 euros.
Une sorte de rire rauque et sans joie est sorti de ma gorge. C’était donc ça. La punition. L’humiliation. Non seulement ils voulaient mon argent, mais ils voulaient me détruire, me saigner à blanc. La tristesse qui m’avait accablé pendant des semaines s’est évaporée, remplacée par une rage froide, une colère blanche et pure comme je n’en avais jamais ressentie.
Sans même réfléchir, j’ai attrapé mon vieux carnet d’adresses. J’ai cherché le numéro de Maître Vignal, l’avocat qui s’était occupé de la succession de mes parents et de tous mes papiers. C’était plus qu’un avocat, c’était un ami de trente ans. Il avait connu Hélène, il avait vu Hugo grandir.
“Allo, Paul ? C’est Jean-Pierre Martin.”
“Jean-Pierre ! Quelle bonne surprise ! Comment vas-tu, mon ami ?”
“Mal, Paul. Très mal. Je… J’ai besoin de ton aide. Je crois que mon fils est en train de me détruire.”
Je lui ai tout raconté. La voix tremblante, j’ai tout déballé : le déjeuner du dimanche, l’appartement, la demande, mon refus, et enfin, la lettre. Il y a eu un long silence à l’autre bout du fil.
“Jean-Pierre,” a-t-il finalement dit, et sa voix était grave. “Je suis sincèrement désolé. C’est une situation terrible. Peux-tu m’apporter cette assignation à mon cabinet dès que possible ?”
Une heure plus tard, j’étais assis dans son bureau lambrissé, l’assignation posée entre nous. Il l’a lue attentivement, ses sourcils froncés.
“C’est un travail d’ordure,” a-t-il lâché en reposant les feuilles. “Mais ce n’est pas fait par des amateurs. L’angle d’attaque est vicieux. Ils vont essayer de prouver que tu as créé un ‘précédent’ en aidant Hugo par le passé – ses études, par exemple – et que tu avais le devoir moral et quasi-contractuel de continuer. C’est tiré par les cheveux, mais devant un juge, on ne sait jamais.”
“Mais peuvent-ils gagner ?” ai-je demandé, ma gorge sèche.
“Pour gagner, il leur faudrait des preuves d’une promesse explicite. Un e-mail, un témoin crédible… En as-tu fait une, Jean-Pierre ? Même une fois, sur le ton de la plaisanterie ?”
“Jamais,” ai-je affirmé. “Jamais de la vie. Je lui ai toujours dit que mon argent, c’était pour assurer mes arrières. Pour ne dépendre de personne.”
“Bien,” a dit Vignal. “C’est notre ligne de défense. Mais je ne vais pas te mentir, ça va être long, cher et très pénible. Ils vont fouiller dans tes comptes, éplucher ta vie, te faire passer pour un père indigne et un vieillard avare. Tu dois te préparer à une bataille sale.”
Il m’a parlé des frais de justice, de ses honoraires, des mois, peut-être des années de procédure. En l’écoutant, j’ai vu le gouffre financier s’ouvrir sous mes pieds. Une partie de moi voulait tout abandonner, leur signer un chèque pour acheter la paix.
Mais alors que je regardais par la fenêtre de son bureau, j’ai revu le visage de mon père, rentrant du chantier, couvert de poussière de ciment mais le sourire aux lèvres. J’ai revu Hélène, se battant avec un courage de lionne contre sa maladie. J’ai pensé à ma propre vie, à chaque matin où je m’étais levé à l’aube, à chaque sacrifice consenti. Et j’ai su que je ne pouvais pas céder. Ce n’était plus une question d’argent. C’était une question d’honneur. C’était une guerre qu’on m’avait déclarée, et je n’allais pas la perdre sans me battre.
J’ai regardé mon vieil ami. “On se bat, Paul. Quoi qu’il en coûte. On se bat.”