Partie 1
Je n’aurais jamais cru qu’un simple morceau de carton rectangulaire pourrait peser le poids d’une vie. Le poids de la mienne, en tout cas. De celle que j’avais et de celle que je n’aurai jamais. Ce matin, le facteur, un jeune homme avec des écouteurs qui fredonne toujours un air pop, l’a glissé dans ma boîte aux lettres sans un regard. Un geste anodin pour lui, un séisme pour moi. Il était là, niché entre une facture d’électricité au montant décourageant et une publicité pour une nouvelle pizzeria qui promettait « le vrai goût de l’Italie ». Ironique. Le vrai goût de l’amertume, voilà ce que j’avais sur la langue.
Une enveloppe crème, épaisse, presque luxueuse. Le genre de papier qu’on réserve aux grandes occasions. Mon nom, Sarah, et mon adresse étaient tracés dessus avec une application et une élégance que je connaissais par cœur, une calligraphie qui avait autrefois signé nos vœux de mariage et, quelques années plus tard, les documents qui pulvérisaient notre union. C’était l’écriture de Marc.
Trois ans. Trois années complètes. Mille quatre-vingt-quinze jours et autant de nuits. C’est le temps qui s’est écoulé depuis qu’il a franchi la porte de notre appartement pour la dernière fois, ses valises à la main et une expression de soulagement sur le visage qui m’avait lacérée de l’intérieur. Trois ans que je m’efforce de recoller les morceaux, de réapprendre à respirer sans que chaque inspiration ne soit une lame dans ma poitrine.
J’habite à Lyon maintenant. J’ai fui Paris et ses souvenirs à chaque coin de rue. J’ai trouvé refuge sur les pentes de la Croix-Rousse, dans un petit deux-pièces avec des poutres apparentes et une vue imprenable sur les toits de la ville. D’ici, je peux voir la basilique de Fourvière s’illuminer chaque soir, un repère immuable dans une vie qui a perdu tous les siens. La vie ici est simple, rythmée par le son des cloches et les bavardages des voisins dans la cour. Elle est presque trop calme. Je me suis habituée au silence, au vide immense dans le lit deux places que j’ai gardé, à ne faire la vaisselle que pour une seule personne. J’ai appris à cohabiter avec les fantômes de ce que nous étions, de ce que nous aurions pu être. Un couple. Une famille.
Le « problème », c’était moi. C’est la version officielle qu’il a servie à nos amis, à sa famille, et sans doute à lui-même pour apaiser sa conscience. Après des années à naviguer dans le labyrinthe froid et impersonnel de la procréation médicalement assistée, après les salles d’attente où l’espoir se mêlait à une angoisse palpable, après les traitements hormonaux qui transformaient mon corps en champ de bataille et mes humeurs en montagnes russes, le verdict semblait être tombé. Mon corps était défaillant. C’est du moins ce qu’il a choisi de retenir, de brandir comme une justification irréfutable pour son départ.
« Une femme qui ne peut pas avoir d’enfants… » Sa voix, autrefois douce et rassurante, résonne encore dans les recoins sombres de ma mémoire, tranchante et pleine d’un mépris glacial. Il n’a jamais eu besoin de finir cette phrase. Le silence qui suivait était plus assourdissant que n’importe quel mot. Il contenait tout : ma honte, sa déception, la fin de notre histoire.
Je me suis reconstruite, ou du moins, j’ai essayé. Un travail de fourmi, jour après jour. J’ai repeint l’appartement dans des couleurs vives pour chasser le gris de mes pensées. J’ai changé de travail, quittant mon poste dans une grande agence de communication pour devenir libraire dans une petite boutique indépendante du quartier. Les livres sont devenus mes compagnons silencieux. Leurs histoires m’offraient des milliers de vies par procuration, des échappatoires bienvenues. J’ai même recommencé à sourire, un vrai sourire qui monte jusqu’aux yeux, sans que ça me coûte un effort surhumain. Parfois, en me promenant dans le parc de la Tête d’Or le dimanche, en observant les familles rire et jouer, je sentais encore cette vieille douleur familière poindre dans mon cœur, mais elle était plus sourde, plus lointaine. J’ai cru que j’étais sur la voie de la guérison. J’ai cru que le pire était derrière moi.
Et puis, ce matin. Cette enveloppe.
Je suis restée un long moment devant ma boîte aux lettres, les doigts glacés malgré la douceur printanière. Monter les quatre étages jusqu’à mon appartement m’a semblé une épreuve insurmontable. Chaque marche ravivait une angoisse que je croyais endormie pour de bon.
Assise à ma table de cuisine, mon café oublié qui refroidit dans sa tasse, je la contemple. L’enveloppe est un objet hostile, une bombe à retardement sur ma nappe à fleurs. Finalement, avec une lenteur infinie, je glisse mon doigt sous le rabat et déchire le papier. Mes mains tremblent. Pas une légère vibration, un vrai tremblement incontrôlable.
C’est une invitation. Luxueuse, comme lui. Le carton est irisé, les lettres sont en relief. Une « baby shower ». Un événement organisé pour fêter l’arrivée imminente de sa future petite fille. La sienne, et celle de sa nouvelle femme, Ambre. Une femme dont j’avais vu les photos sur les réseaux sociaux, blonde, radieuse, et fertile. Tout ce que je n’étais pas. Les décorations suggérées par le design de l’invitation sont dans des tons de rose poudré et d’or, les polices de caractères sont rondes et joyeuses. Tout respire un bonheur ostentatoire, un bonheur parfait et sans nuages.

Je lis les détails pratiques d’une voix blanche : la date, l’heure, le lieu prestigieux. Un grand hôtel au cœur de la presqu’île. Marc n’a jamais fait les choses à moitié quand il s’agissait de paraître. Et puis, mon regard tombe sur le bas de la carte. Une zone laissée blanche, intentionnellement. Et dans cet espace, quelques mots tracés à la main. La même écriture qui a griffonné des mots d’amour sur des post-it au début de notre relation. La même écriture qui a signé le chèque de la première clinique de fertilité.
« Viens voir ce qu’est une vraie famille. »
L’air se coince dans ma gorge. Ce n’est pas une invitation, c’est une exécution. Une gifle monumentale, appliquée et cruelle. Chaque mot est choisi pour blesser, pour remuer le couteau dans une plaie qui ne s’est jamais vraiment refermée. Il ne m’invite pas, il me convoque. Il veut que je sois le témoin de son triomphe. Il veut que je voie de mes propres yeux tout ce que je n’ai pas été capable de lui offrir. Il veut que je sois le spectacle pathétique de sa nouvelle vie parfaite, la caution de son bonheur, la preuve vivante qu’il a fait le bon choix en me quittant.
La nausée me submerge. Je me lève d’un bond et cours vers l’évier, mais rien ne vient. Juste des haut-le-cœur secs et douloureux. Je m’agrippe au rebord en faïence, le souffle court, les yeux fermés. Les souvenirs affluent, violents et désordonnés. Les injections que je me faisais seule dans la salle de bain, le ventre couvert de bleus. Son impatience grandissante. Les dîners de famille où sa mère demandait avec un sourire faussement bienveillant : « Alors, toujours rien ? ». Les fausses couches précoces, ces deuils invisibles que j’ai portés seule car il les balayait d’un « ce n’était même pas encore un bébé ». La dernière conversation dans le bureau d’un spécialiste réputé, où le médecin nous expliquait avec des termes techniques qu’il nous restait encore des options, des embryons congelés, une dernière chance. Et le regard de Marc, vide, déjà ailleurs. Il avait déjà abandonné. Il m’avait déjà abandonnée.
Les larmes ne viennent pas. Pas cette fois. Je suis au-delà des larmes. Je suis dans un territoire nouveau, glacé et étrangement lucide. Quelque chose d’autre monte en moi, une lame de fond qui balaye la tristesse et le désespoir. Une chaleur que je n’avais pas ressentie depuis des années, depuis que j’avais cessé de me battre pour nous. Ce n’est pas de la tristesse. C’est une force brute. Une colère froide, pure et absolument déterminée. C’est la colère de celle qui n’a plus rien à perdre.
Je retourne m’asseoir. Je relis sa petite phrase assassine. « Viens voir ce qu’est une vraie famille. » Il est tellement arrogant. Tellement sûr de lui, de sa victoire. Il me voit comme une petite chose brisée, une femme à moitié complète qu’on peut humilier à sa guise. Il s’attend à ce que je pleure, que je déchire son invitation en mille morceaux, que je me terre dans mon appartement à ruminer ma peine. Il s’attend à ce que je souffre en silence. Et c’est précisément là qu’il se trompe.
Je prends le carton glacé entre mes doigts. Je regarde la photo de son couple radieux, leurs sourires éclatants de bonheur et de suffisance. Ils sont beaux, riches, et ils vont avoir un enfant. Ils sont l’image parfaite du succès. Et moi, je suis le dommage collatéral, le souvenir gênant de son échec passé.
Une pensée folle, audacieuse, commence à germer dans mon esprit. Une idée si terrifiante et si exaltante qu’elle me fait frissonner. Et si je n’étais pas la victime dans cette histoire ? Et si je pouvais retourner la situation ? Et si son arène de gladiateur, conçue pour ma mise à mort sociale, devenait le théâtre de sa propre chute ?
Pendant trois ans, j’ai accepté le rôle qu’il m’a assigné. La femme stérile. L’épouse défaillante. La page qu’on tourne sans regret. J’ai encaissé les regards de pitié, les non-dits, le silence de nos anciens “amis” qui ont tous choisi son camp. J’ai porté cette étiquette comme une croix.
Mais aujourd’hui, quelque chose s’est brisé. Ou peut-être que quelque chose s’est enfin réparé. Sa cruauté a été l’électrochoc dont j’avais besoin. Elle a réveillé la combattante en moi, celle que les traitements et le chagrin avaient anesthésiée.
Je me lève et je marche jusqu’au miroir de l’entrée. Je regarde mon reflet. J’y vois une femme de trente-cinq ans, avec des cernes sous les yeux et quelques ridules qui n’étaient pas là il y a trois ans. Mais je vois aussi autre chose dans mon regard. Une étincelle. Une flamme qui refuse de s’éteindre.
Ma décision est prise. Elle est irrévocable.
C’est d’accord, Marc. J’accepte ton invitation. Ton petit jeu cruel me plaît. Je vais venir à ta fête. Je vais me faire belle. Je vais sourire. Je vais jouer le rôle que tu attends de moi, celui de l’ex-femme digne et pathétique.
Mais tu as oublié un détail, Marc. Un tout petit détail de notre histoire commune. Un détail que tu as balayé d’un revers de la main, le considérant comme un énième échec. Un détail conservé dans l’azote liquide, à -196 degrés.
Je vais venir à ta baby shower. Et je ne viendrai pas seule.
Partie 2 : La Tempête Silencieuse
Le silence qui suivit ma décision fut assourdissant. L’appartement lyonnais, d’ordinaire mon havre de paix, semblait soudain retenir son souffle. La colère froide qui m’avait envahie commençait à se transformer en une énergie pure, électrique. Je n’ai pas déchiré l’invitation. Au contraire. Je l’ai lissée avec le plat de la main, comme si je caressais le pelage d’une bête dangereuse que je venais d’apprivoiser. Ce n’était plus une insulte ; c’était une arme. Je l’ai posée sur le petit secrétaire en bois près de la fenêtre, bien en évidence. Un rappel constant de la bataille à venir.
Pendant une heure, je suis restée immobile, le regard perdu sur les toits de la ville. Les scénarios tourbillonnaient dans ma tête, violents et contradictoires. Une partie de moi, la Sarah d’avant, celle qui avait tant pleuré, voulait tout annuler, se recroqueviller sous une couverture et attendre que l’orage passe. Mais une autre voix, nouvelle et implacable, refusait de céder. C’était la voix d’une mère. La survie n’était plus une option. Il fallait contre-attaquer.
Mon premier réflexe fut d’appeler Chloé. Mon amie de toujours, la seule qui avait traversé avec moi toutes les étapes de l’enfer : les espoirs fous des débuts, le désespoir des échecs, la solitude glaciale du divorce. Elle habitait toujours à Paris, mais la distance n’avait jamais altéré notre lien. Elle a décroché à la deuxième sonnerie, sa voix pétillante comme à son habitude.
« Sarah ! Comment ça va ma belle ? Tu ne devineras jamais ce qui m’est arrivé ce… »
« Il m’a invitée, » l’ai-je coupée, ma voix plus plate que je ne l’aurais voulu.
Un silence. Chloé avait cette capacité incroyable à décrypter mes intonations. « Invitée où ? Ne me dis pas que… »
« À sa baby shower. Avec une petite note personnelle pour être sûr que je comprenne bien le message. »
Le juron qui a fusé à l’autre bout du fil aurait fait rougir un charretier. « Le salaud. Le manipulateur. L’ordure finie. Tu as jeté ce truc immonde, j’espère ? Tu n’y vas pas, c’est hors de question. Je prends le premier train, je débarque et on brûle un cierge à son effigie, d’accord ? »
J’ai esquissé un mince sourire. « J’y vais, Chloé. »
Le silence fut encore plus long cette fois. Puis, sa voix, changée, inquiète. « Sarah, non. Ne fais pas ça. Pourquoi t’infliger une telle souffrance ? Tu as mis trois ans à te reconstruire. Ne le laisse pas tout détruire en une après-midi. Il ne cherche que ça, te voir t’effondrer. »
« Je ne vais pas m’effondrer, » ai-je affirmé avec une conviction qui me surprenait moi-même. « Je ne lui donnerai pas cette satisfaction. J’ai un plan. »
Je ne lui ai pas tout dit. Pas encore. Je voulais d’abord m’assurer d’un soutien logistique et inconditionnel. Pour le moment, Chloé devait simplement savoir que je n’y allais pas en victime expiatoire. « Fais-moi confiance, » ai-je ajouté. « Tout est sous contrôle. » Elle n’était pas convaincue, je le sentais, mais elle connaissait ma détermination. Elle a soupiré, vaincue. « D’accord. Mais promets-moi d’être prudente. Et appelle-moi toutes les cinq minutes si nécessaire. »
Après avoir raccroché, j’ai senti une première vague de force m’envahir. Je n’étais plus seule dans ma tête. L’étape suivante était plus délicate. J’avais besoin de plus qu’un soutien moral. J’avais besoin d’un allié, d’un roc. J’ai composé le numéro de mon frère, Thomas.
Pendant ce temps, à des centaines de kilomètres de là, dans une tour de verre et d’acier du quartier de La Défense, Marc Johnson contemplait Paris depuis son bureau panoramique. Il était au téléphone, non pas avec un client, mais avec l’organisatrice de la baby shower, une femme à la voix mielleuse qui répondait au nom d’Adélaïde.
« Non, Adélaïde, les ballons rose poudré ne suffisent pas. Je veux un dégradé. Du rose poudré au rose fuchsia. Et pour les fleurs, je veux des pivoines, uniquement des pivoines. C’est la fleur préférée d’Ambre. Oui, je sais que ce n’est pas la saison. Trouvez-les. Le budget n’est pas un problème, » dit-il en faisant un geste de la main dans le vide, comme pour balayer une objection invisible.
Il était obsédé par la perfection de cet événement. Chaque détail devait crier le succès, la richesse, le bonheur parfait. Cette fête n’était pas pour sa fille à naître, ni même pour Ambre. C’était une performance. C’était la scène finale et triomphale de la pièce de théâtre qu’il avait écrite, celle de sa rédemption après avoir été “enchaîné” à une femme défaillante.
Julien, son associé et unique ami véritable, entra dans le bureau sans frapper, un dossier sous le bras. « On a le retour du client de Singapour, ils sont prêts à signer, » annonça-t-il avant de marquer une pause. « C’était Adélaïde ? Tu es encore sur cette baby shower ? On dirait que tu prépares le mariage du siècle. »
Marc raccrocha avec un sourire suffisant. « C’est plus important qu’un mariage. C’est la célébration de la vie. Ma nouvelle vie. » Il se renversa dans son fauteuil en cuir italien. « Et devine qui sera la cerise sur le gâteau ? J’ai envoyé l’invitation ce matin. »
Julien fronça les sourcils. Il posa le dossier sur le bureau. « Ne me dis pas que tu as vraiment invité Sarah ? Je pensais que c’était une mauvaise blague. »
« Et pourquoi pas ? » rétorqua Marc, son sourire s’élargissant. « C’est l’occasion parfaite. De tourner la page, de lui montrer qu’il n’y a pas de rancune. »
« De la rancune ? » Julien le regarda avec incrédulité. « Marc, tu parles sérieusement ? Tu veux dire : l’humilier publiquement. C’est sadique. Cette femme a partagé sept ans de ta vie. Vous avez traversé l’enfer ensemble. »
Le visage de Marc se durcit. « C’est elle qui nous a fait traverser l’enfer. C’est son corps qui ne fonctionnait pas. Elle m’a volé les plus belles années de ma vie, les années où j’aurais dû devenir père. Elle m’a fait croire que le problème venait peut-être de moi. J’ai passé des tests humiliants, j’ai dépensé une fortune. Tout ça pour rien. Pour un ventre vide. »
Sa vision de l’histoire était si déformée, si unilatérale, qu’elle en devenait monstrueuse. Il avait effacé de sa mémoire sa propre impatience, sa cruauté grandissante, son incapacité à la soutenir. Il s’était réécrit en victime.
« Elle ne t’a rien volé, Marc. C’est la vie, c’est la biologie, parfois c’est injuste. Elle en a souffert mille fois plus que toi, » tenta Julien, sa voix se faisant plus grave. « Laisse-la tranquille. Elle a refait sa vie à Lyon, loin de tout ça. N’annule pas tous ses efforts pour flatter ton ego. »
« Mon ego n’a rien à voir là-dedans, » mentit Marc. « C’est une question de principe. Elle doit voir ce qu’elle a perdu. Elle doit comprendre pourquoi j’ai dû la quitter. Et puis, Ambre est d’accord. »
C’était un autre mensonge. Il n’avait pas encore parlé à Ambre de ce détail précis. Il savait qu’elle poserait des questions. Il lui présenterait la chose comme un acte de grande maturité, un point final élégant à son passé. Julien secoua la tête, visiblement dégoûté. « Tu joues avec le feu. Et tu utilises ta femme enceinte et ton futur enfant comme des pions dans ton jeu. Réfléchis bien, Marc. Parfois, les choses ne se passent pas comme on l’a prévu. »
La connexion était mauvaise. La voix de Thomas crépitait, déformée par la distance et la mauvaise qualité du réseau satellite. Il était en mission quelque part au Sahel, mais même à des milliers de kilomètres, il était la personne dont je me sentais la plus proche.
« Répète, Sarah, ça a coupé. Tu as reçu quoi ? »
Je pris une profonde inspiration. « Une invitation. De Marc. Pour la baby shower de sa nouvelle femme. »
Un silence chargé d’électricité statique. Puis, la voix de mon frère, nette et glaciale, comme s’il donnait un ordre. « L’adresse. Donne-moi son adresse à Paris. »
« Thomas, non. Laisse tomber. Ce n’est pas la solution, » dis-je, sachant parfaitement à quoi il pensait. Thomas était un militaire, un homme d’action et de principes. L’injustice le rendait fou, et l’idée que quelqu’un puisse me faire du mal réveillait en lui une fureur protectrice.
« Comment ça, “laisse tomber” ? Le type t’a détruite, il t’a traitée comme une moins que rien, et maintenant il t’enfonce la tête sous l’eau pour le plaisir ? Je vais prendre une permission, je vais à Paris et j’ai une conversation d’homme à homme avec lui. »
« J’ai un meilleur plan, » l’interrompis-je. « Un plan où personne ne va en prison. Mais j’ai besoin de toi. J’ai besoin que tu sois là, avec moi. »
Il se calma instantanément. « Je t’écoute. »
Et pour la première fois, j’ai tout raconté. L’invitation, la note manuscrite, ma décision d’y aller. Puis, j’ai pris une autre inspiration, la plus profonde de toutes. C’était le moment de vérité.
« Thomas… tu te souviens de notre dernière tentative de FIV ? Juste avant qu’on se sépare ? »
« Vaguement. Le truc qui n’avait pas marché, encore une fois. Pourquoi ? »
« Parce que ça a marché. »
Le silence à l’autre bout du fil était si total que je crus que la ligne avait été coupée. Je n’entendais plus que le battement de mon propre cœur.
« Sarah… qu’est-ce que tu es en train de me dire ? » murmura-t-il enfin, sa voix méconnaissable.
Les larmes que j’avais retenues toute la matinée se mirent à couler, mais c’étaient des larmes de soulagement, de libération. « J’ai découvert que j’étais enceinte deux mois après son départ. J’étais seule. J’étais terrifiée. Il était déjà avec cette Ambre. Je n’ai rien dit. J’ai fait mes valises et je suis partie à Lyon. Loin de lui, loin de tout. »
« Attends… tu veux dire que… tu as un enfant ? Et il est… de lui ? »
Le mot “un” me fit sourire à travers mes larmes. L’ironie était cosmique.
« Nos derniers embryons, Thomas… Le médecin a dit que les chances étaient infimes. Il y avait plusieurs embryons viables. Ils les ont transférés. Et ça a marché. Je n’étais pas stérile, Thomas. Mon corps n’était pas cassé. Et aujourd’hui… il a des enfants. Des enfants dont il ignore l’existence. »
J’entendais sa respiration saccadée. Le choc, l’incompréhension, puis une colère sourde, bien plus profonde que la première. « Des enfants ? Au pluriel ? »
« Oui, » ai-je simplement répondu, sans donner plus de détails. C’était déjà assez pour lui.
« Je serai là, » dit-il après une éternité. Sa voix était redevenue celle du soldat. Froide, déterminée, fiable. « Donne-moi la date et l’heure. Je pose une permission exceptionnelle. Je serai ton garde du corps, ton soutien, ce que tu voudras. Personne ne te fera de mal. Personne ne les approchera si tu ne le veux pas. On va y aller ensemble. Et on va lui montrer ce qu’est une vraie famille. »
En raccrochant, je me sentais invincible. Le plan prenait forme. Il n’était plus une simple idée folle. Il devenait une opération militaire.
Le soir même, Marc rentra dans leur immense appartement haussmannien, un bouquet de pivoines hors de prix à la main. Ambre était allongée sur un canapé design, une main posée sur son ventre bien arrondi. Elle lisait un magazine sur la maternité.
« Pour ma reine, » dit Marc en lui tendant les fleurs avec un sourire de séducteur.
Ambre lui sourit en retour, mais son sourire ne monta pas jusqu’à ses yeux. Elle avait passé l’après-midi à organiser la liste des invités, à la vérifier avec sa mère. Et un nom la dérangeait.
« Chéri, je peux te poser une question ? » dit-elle en posant le magazine.
« Tout ce que tu veux. »
« J’ai vu la liste finale des invités que tu as donnée à Adélaïde. J’ai vu que tu y avais ajouté Sarah. Pourquoi tu as invité ton ex-femme, Marc ? À notre baby shower ? »
Marc ne se démonta pas. Il avait préparé sa réponse. Il s’assit près d’elle, prit sa main et la regarda avec une sincérité feinte. « Mon amour, je sais que ça peut paraître étrange. Mais pour moi, c’est une façon de clore définitivement ce chapitre. De lui montrer, et de montrer à tout le monde, que mon passé est derrière moi et que mon avenir, c’est toi. C’est nous. C’est lui montrer qu’il n’y a aucune rancune, aucune animosité. C’est un geste de paix, de maturité. »
Ambre le scrutait, ses jolis yeux plissés par le doute. Elle était amoureuse, elle voulait le croire, mais quelque chose clochait. « Un geste de paix ? Ou une démonstration de force ? J’ai l’impression que c’est plus compliqué que ça. C’est comme si tu avais encore besoin de lui prouver quelque chose, même après tout ce temps. Cette fête, elle est pour notre fille, pour nous. Elle ne devrait pas être à propos de ton ex-femme. »
La petite fissure était là. La première brèche dans la façade parfaite qu’il avait mis tant de soin à construire. Il sentit une pointe d’agacement, mais la dissimula aussitôt sous une caresse. « Tu penses trop, mon cœur. Ça n’a rien à voir avec elle. Ça a à voir avec moi, avec ma capacité à être un homme meilleur, un homme en paix avec son passé pour pouvoir être un mari et un père parfait pour vous. Fais-moi confiance. »
Elle finit par hocher la tête, voulant croire à cette belle histoire. Mais une graine d’inquiétude venait d’être plantée. Elle ne comprenait pas cette obsession pour Sarah, cette femme qu’elle n’avait jamais rencontrée mais dont le fantôme semblait encore hanter son mari.
Quelques instants plus tard, alors qu’Ambre était sous la douche, le téléphone de Marc vibra. Une notification d’e-mail. L’objet était laconique : “RSVP : Baby Shower”. Son cœur accéléra. Il ouvrit le message.
“Madame Sarah Williams a le plaisir de confirmer sa présence à votre événement.”
Un lent sourire, cruel et satisfait, étira ses lèvres. Elle avait mordu à l’hameçon. Elle venait droit dans le piège. Il s’imaginait déjà la scène : Sarah, seule, le visage défait, obligée de sourire face à l’étalage de son bonheur. Il la voyait, observant le ventre rond d’Ambre, symbole de sa propre défaillance. La victoire serait totale, absolue. Il se sentait puissant, maître du jeu. Il n’entendit pas Julien lui répéter mentalement : « Parfois, les choses ne se passent pas comme on l’a prévu. » Pour Marc, tout se passait exactement comme il l’avait prévu. Il était au sommet du monde, et il ne voyait pas le précipice qui s’ouvrait juste sous ses pieds.