Partie 1
Je n’aurais jamais dû écouter cette petite voix dans ma tête. Jamais. Celle qui me murmurait que quelque chose n’allait pas, que le silence de notre appartement était devenu trop lourd, trop plein de non-dits. Mais je l’ai ignorée, jour après jour, me raccrochant à l’illusion d’un bonheur que je croyais immuable.
La pluie frappait contre les fenêtres de notre petit appartement de la Croix-Rousse, à Lyon. Une de ces pluies de novembre qui semble vouloir laver le ciel de ses couleurs et rendre la ville entière grise et mélancolique. D’habitude, j’aimais ce son. Il me berçait, me calmait, rendait notre petit nid encore plus douillet. Mais pas ce soir. Ce soir, chaque goutte ressemblait à un coup de marteau sur mes tempes, un écho assourdissant à l’anxiété qui me rongeait.
Huit ans. Huit ans que nous étions mariés, Antoine et moi. Une éternité et un instant à la fois. Huit ans de rires, de projets, de difficultés surmontées main dans la main. On avait traversé des épreuves, comme tout le monde. La perte de mon père, cette année terrible où j’avais cru que je ne sourirais plus jamais, et où il avait été mon rocher, ma lumière dans l’obscurité. Et puis, ses longs mois de chômage au tout début de notre mariage, où la peur de l’avenir nous tenaillait, mais où chaque soir, on se promettait que notre amour était plus fort que n’importe quel obstacle.
On s’était toujours serré les coudes. C’était notre mantra, notre force. On était une équipe. Antoine et moi contre le reste du monde.
J’étais si naïve. Tellement aveugle.
Pourtant, ce sentiment étrange, ce malaise diffus, ne datait pas d’hier. Il s’était installé insidieusement depuis des semaines, peut-être même des mois. C’était comme une ombre au tableau, une note discordante dans notre symphonie si parfaite. Antoine était devenu plus distant, physiquement présent mais mentalement à des kilomètres. Ses yeux, ces yeux noisette que j’aimais tant, semblaient souvent regarder à travers moi, perdus dans des pensées qu’il ne partageait plus.

Le soir, il passait des heures sur son ordinateur, prétextant des dossiers urgents pour son travail. Lui qui, avant, laissait toujours ses préoccupations professionnelles au bureau. Nos conversations s’étaient appauvries, tournant autour de banalités : la météo, les courses, le programme télé. Les discussions profondes, les confidences sur l’oreiller, tout cela avait disparu, remplacé par un silence pesant.
Combien de fois avais-je essayé d’en parler ? Des dizaines. “Antoine, tout va bien ? Tu as l’air soucieux.”
À chaque fois, la même réponse, le même sourire forcé qui n’atteignait plus ses yeux. Il me prenait dans ses bras, m’embrassait le front – un geste tendre mais qui était devenu presque mécanique – et me disait de ne pas m’inquiéter. “Tout va bien, mon amour. Juste une grosse période au travail, je suis fatigué.”
Et je le croyais. Ou plutôt, je choisissais de le croire. Parce que l’alternative était trop terrifiante. Admettre que quelque chose était brisé entre nous ? Impensable. Alors, je mettais ça sur le compte du stress, de la routine. Je me disais que tous les couples traversaient des phases comme celle-ci. Je me persuadais que ça allait passer.
Tout a basculé cet après-midi-là. Une énergie frénétique m’avait envahie, une envie irrépressible de bouger, de faire quelque chose de mes mains pour faire taire le vacarme dans ma tête. J’avais décidé de faire un grand ménage de printemps avant l’heure. Une façon de chasser mes idées noires, de purifier l’atmosphère de notre appartement que je trouvais soudainement étouffante.
J’ai tout récuré, tout trié. La cuisine, le salon, la salle de bain. J’ai déplacé les meubles, lavé les rideaux. Je me sentais comme une machine, mes gestes étaient précis, rapides, guidés par une force que je ne contrôlais pas. Et puis, je suis entrée dans notre chambre. Notre sanctuaire.
L’armoire de sa grand-mère trônait dans un coin. Une magnifique pièce en noyer, lourde, imposante, qu’elle lui avait léguée et dont il ne voulait pas se séparer. Elle était remplie de vieux draps, de souvenirs, de choses qu’on n’utilisait jamais. Je voulais nettoyer derrière. Avec une force que je ne me connaissais pas, j’ai commencé à la tirer. Elle a grincé sur le parquet dans un bruit sinistre.
C’est là qu’un objet a glissé du dessus de l’armoire, là où il était caché, et a atterri sur le sol avec un bruit mat. Un petit carnet en cuir marron, vieilli, fermé par un simple lacet.
Un carnet que je n’avais jamais vu de ma vie.
Mon cœur s’est emballé. Le temps a semblé se suspendre. Je suis restée figée, le regard fixé sur ce petit objet anodin qui, je le sentais au plus profond de moi, était tout sauf anodin. Il appartenait à Antoine, c’était une évidence. Mais pourquoi le cacher ? Lui qui laissait toujours tout traîner.
Je savais que je ne devais pas y toucher. C’était son jardin secret, ses pensées les plus intimes. Le violer serait une trahison, la pire de toutes. Je devais le remettre à sa place, faire comme si je ne l’avais jamais vu. Attendre qu’il rentre et lui demander ce que c’était.
Mais la curiosité, ce poison lent et terrible, s’est infiltrée dans mes veines. Cette petite voix, la même que j’ignorais depuis des semaines, me hurlait maintenant de l’ouvrir. Elle me disait que les réponses à mes angoisses, à ses silences, se trouvaient à l’intérieur de ces pages.
Mes mains tremblaient quand je me suis agenouillée pour le ramasser. Le cuir était doux, usé par le temps. Il semblait chargé d’histoire. Mon pouls battait dans mes oreilles, si fort que j’en avais la nausée. Après une hésitation qui m’a paru une éternité, j’ai défait le lacet.
J’ai ouvert le carnet.
La première page était datée d’il y a presque huit ans. Quelques mois seulement après notre mariage. Son écriture, cette écriture penchée que je connaissais par cœur, remplissait la page. J’ai commencé à lire, m’attendant à trouver des mots d’amour, des souvenirs de nos débuts.
Mais les mots… les mots n’étaient pas pour moi. Ils ne parlaient pas de nous.
Ils parlaient d’un secret. D’un “fardeau” qu’il devait porter seul. D’un “sacrifice” si lourd qu’il le hantait déjà. Il écrivait qu’il espérait qu’un jour, on lui pardonnerait. Qui “on” ? Je ne comprenais pas.
Il parlait d’une autre vie, d’une vie qu’il avait laissée derrière lui pour être avec moi. Il écrivait qu’il avait fait un choix, mais que ce choix avait eu un prix terrible.
Le sol a commencé à se dérober sous mes pieds. Ce n’était pas mon Antoine, l’homme simple et droit que j’aimais. C’était un étranger.
J’ai continué à tourner les pages, frénétiquement, l’estomac noué, la respiration coupée. Chaque phrase était une nouvelle fissure dans les fondations de mon monde. Il y avait des pages entières remplies de réflexions sombres, de regrets, de culpabilité.
“Comment ai-je pu lui mentir à ce point ? Elle mérite tellement mieux qu’une vie construite sur une illusion.” De qui parlait-il ? De moi ? Le mensonge, c’était notre mariage ? Notre amour ?
Plus loin : “Je revois son visage en permanence. Le souvenir est une torture douce et amère.”
Quel visage ? Le mien ? Non, ça ne pouvait pas être moi. Le ton était différent. C’était un souvenir douloureux, chargé de nostalgie, pas celui d’un amour présent et heureux.
J’ai lu des passages qui évoquaient des lieux que je ne connaissais pas, des prénoms que je n’avais jamais entendus. Des allusions à des événements passés, à des promesses brisées. Il parlait d’une “erreur irréparable” et de “conséquences inévitables”.
Mon monde s’effondrait. Chaque mot était un coup de poignard. L’homme avec qui je partageais mon lit, mes rêves, mon avenir, était un imposteur. Un homme qui me mentait depuis le premier jour. Nos souvenirs, nos moments de joie, tout me revenait en pleine figure, mais teinté d’une lumière horrible, factice. Ce week-end à Rome où nous avions ri aux larmes… était-il en train de penser à une autre ? Ce soir où il m’avait consolée après la mort de mon père… était-ce de la pitié ?
La colère a commencé à monter, une colère sourde et brûlante, se mêlant à la douleur et à l’incompréhension. Comment avait-il pu ? Huit ans de mensonges. Il avait joué un rôle, le rôle du mari parfait, et je n’avais rien vu. J’avais été une idiote, aveuglée par l’amour.
Et puis, je suis arrivée à la dernière entrée. La plus récente. Écrite la veille au soir. Juste quelques lignes, d’une écriture presque illisible, comme si sa main avait tremblé en les traçant.
“Je ne peux plus continuer comme ça. Le poids est devenu trop lourd. Il est temps d’affronter la vérité, quelle qu’en soit l’issue. J’ai pris rendez-vous. Demain, tout sera terminé. Pour le meilleur ou pour le pire.”
Demain. C’est-à-dire aujourd’hui.
Un rendez-vous ? Pour quoi faire ? Pour tout m’avouer ? Pour me quitter ? Pour retrouver cette autre vie ? Mon cerveau tournait à vide, incapable de formuler une pensée cohérente. C’est là que j’ai compris que mon cauchemar ne faisait que commencer. Ce n’était pas la fin, c’était le début de la chute.
Le carnet a glissé de mes mains. J’étais assise par terre, au milieu des débris de ma vie, incapable de bouger, de pleurer, de crier. Je fixais le mur en face de moi, mais je ne voyais rien.
C’est à ce moment précis que j’ai entendu le bruit. Un bruit familier, que j’entendais chaque jour, mais qui ce soir-là, a résonné comme un coup de feu dans le silence de l’appartement.
Le clic de la clé dans la serrure.
La porte d’entrée s’est ouverte. Antoine était rentré. Plus tôt que d’habitude.
Son nom est resté coincé dans ma gorge. J’ai entendu ses pas dans le couloir, puis il est apparu dans l’encadrement de la porte de la chambre. “Chérie, je suis rentré…”
Son sourire s’est figé net en me voyant. Il m’a vue, assise par terre, le visage défait, anéanti. Puis son regard a glissé sur le sol. Sur le petit carnet en cuir marron, ouvert à côté de moi.
Il a tout de suite compris.
Part 2
Le silence qui s’abattit sur la pièce était plus assourdissant que n’importe quel cri. Il dura une seconde, une minute, une éternité. Nous étions figés, deux statues dans un musée de nos propres ruines. Lui, debout dans l’encadrement de la porte, le visage vidé de toute couleur, le corps raide de celui qui vient de marcher sur une mine. Moi, assise sur le parquet froid, le carnet en cuir gisant à côté de moi comme une arme du crime. Mes larmes avaient séché sur mes joues, laissant des traces salées et glacées.
Son regard ne quittait pas le carnet. C’était la preuve irréfutable, l’objet qui venait de faire exploser huit années de mensonges. Lentement, comme un vieil homme, il fit un pas dans la chambre, puis un autre. Chaque mouvement semblait lui coûter un effort surhumain. Il ne me regardait toujours pas, incapable d’affronter mes yeux, sachant trop bien le chaos qu’il y trouverait.
Il s’agenouilla à son tour, non pas près de moi, mais près du carnet. Sa main tremblante s’avança pour le toucher, le refermer, comme pour tenter de remettre le génie maléfique dans sa bouteille. Mais il était trop tard. Le poison était déjà libéré.
« Éléonore… » murmura-t-il enfin. Sa voix était méconnaissable. Rauque, brisée. Ce n’était plus la voix chaude et rassurante de mon mari, mais celle d’un étranger acculé.
Je ne répondis pas. Les mots n’existaient plus. Mon esprit était un tourbillon d’images, de phrases lues dans ce maudit carnet, de souvenirs qui se tordaient et se déformaient pour révéler un visage hideux. Notre premier baiser sous les arcades de la place des Terreaux, nos fous rires, ses bras autour de moi après la mort de mon père… Tout était faux. Une mise en scène.
« Je… je peux tout t’expliquer », balbutia-t-il.
Une sorte de rire sec et sans joie s’échappa de ma gorge. « Expliquer ? Comment peux-tu expliquer ça, Antoine ? Comment peux-tu expliquer huit ans de mensonges ? »
Mes premières paroles. Elles étaient chargées d’un venin que je ne me connaissais pas. La douleur commençait à céder la place à une rage froide et dévastatrice.
« Ce n’est pas ce que tu crois », dit-il en levant enfin les yeux vers moi. Ils étaient remplis d’une panique désespérée. « C’est plus compliqué que ça. »
« “Compliqué” ? » ai-je répété, le mot me brûlant les lèvres. « J’ai lu, Antoine. J’ai tout lu. Cette “autre vie”. Ce “sacrifice”. Cette femme ! Tu as passé huit ans à pleurer une autre femme pendant que tu dormais à mes côtés ! »
Il secoua la tête avec véhémence. « Non, Éléonore, non. Ce n’est pas ça. Laisse-moi t’expliquer, s’il te plaît. Assieds-toi. »
« Je suis très bien par terre », ai-je craché. « Au milieu des décombres de la vie que tu as détruite. Parle. Explique-moi “la complication”. J’ai tout mon temps. Apparemment, j’ai perdu huit ans, alors je ne suis plus à quelques minutes près. »
Il déglutit, le regard fuyant. Il semblait chercher ses mots, chercher la version la moins douloureuse de la vérité, la fissure la moins profonde par laquelle s’engouffrer.
« Avant de te rencontrer… », commença-t-il d’une voix mal assurée. « J’ai eu une histoire. Une histoire très importante. »
Je ne dis rien, le fixant avec une intensité qui semblait le brûler physiquement.
« Son nom était Clara. Nous étions jeunes. C’était une relation passionnée, mais destructrice. Nous n’étions pas faits pour être ensemble, nous nous faisions plus de mal que de bien. On s’est séparés. Peu de temps après, j’ai appris qu’elle était enceinte. »
Mon souffle se bloqua dans ma poitrine. Un enfant. Le carnet n’en parlait pas explicitement, mais les mots “sacrifice”, “responsabilité”, prenaient soudain un sens nouveau et monstrueux.
« Elle ne voulait pas me le dire, » continua-t-il, « mais une amie commune me l’a appris. Je suis retourné la voir. C’était le chaos. Elle ne voulait pas de moi, mais elle ne voulait pas non plus élever cet enfant seule. J’ai… j’ai pris une décision. La plus difficile de toute ma vie. »
Il fit une pause, le visage tordu par une douleur qui, pour la première fois, me parut sincère.
« J’ai renoncé à mes droits. Je lui ai donné tout l’argent que j’avais pour qu’elle puisse s’installer ailleurs, commencer une nouvelle vie, loin de moi. Je lui ai promis de disparaître. C’était la seule solution pour qu’elle trouve la paix, et pour que cet enfant ait une chance d’avoir une vie stable. C’était ça, le sacrifice. Ne jamais connaître mon propre enfant. »
Il s’arrêta, me regardant, attendant une réaction, une absolution peut-être. Mais mon esprit tournait à plein régime. Un enfant. Il avait un enfant quelque part. Un enfant dont il ne m’avait jamais parlé.
« Et le carnet ? » ai-je demandé, ma voix glaciale. « Tu as continué à lui écrire, à elle ? À lui ? »
« Non ! Jamais. Le carnet… c’était ma seule soupape. Le seul endroit où je pouvais… parler de lui. De ce fils que je n’ai jamais connu. Pour ne pas devenir fou. Pour ne pas te faire porter ce fardeau. Je ne voulais pas que notre histoire soit polluée par mon passé. Je voulais t’offrir un amour pur, sans ombres. Je t’aime, Éléonore. Je n’ai jamais aimé personne comme je t’aime. Clara n’était qu’un fantôme, une erreur de jeunesse. Mais l’enfant… un enfant, c’est pour la vie, même de loin. »
Son explication était plausible. Douloureuse, mais plausible. Elle expliquait la tristesse, le secret. Un homme brisé par le sacrifice de sa paternité. Pendant une seconde, une infime seconde, j’ai presque ressenti de la pitié.
Mais la rage était plus forte. La trahison l’emportait sur tout.
« Tu as décidé pour moi ! » ai-je sifflé. « Tu as décidé que je n’étais pas capable de comprendre, que je n’étais pas assez forte pour partager ton “fardeau” ! Tu m’as traitée comme une enfant, comme une idiote, pendant huit ans ! Tu as construit notre mariage, notre vie, sur un mensonge fondamental. Chaque fois que tu avais l’air triste, je me demandais ce que j’avais fait de mal. Je me sentais coupable ! Je pensais que c’était de ma faute, que je n’étais pas assez bien pour toi. Alors que toi, tu pleurais ton passé secret ! »
Les larmes me montèrent aux yeux, des larmes de fureur cette fois. « Et aujourd’hui ? Ce “rendez-vous” où “tout sera terminé” ? C’était quoi ? Tu allais enfin me le dire ? Après huit ans ? Ou tu allais me quitter pour les retrouver ? »
Il blêmit encore plus, si c’était possible. Il se passa une main tremblante sur le visage.
« Non… le rendez-vous… C’était avec un détective privé. »
Cette révélation me frappa comme une gifle. « Un détective ? »
« Oui. Je… je n’en pouvais plus. Je voulais juste savoir. Savoir s’il allait bien. Juste une photo. Une seule. Je devais savoir. C’est pour ça que j’économisais en secret depuis des mois. J’allais le voir aujourd’hui pour lancer les recherches. Et après, oui, je t’aurais tout dit. Je te le jure, Éléonore. J’étais au bout du rouleau. Je ne pouvais plus porter ça tout seul. »
Son histoire se tenait. Elle était cohérente, du début à la fin. Une tragédie personnelle qu’il avait tenté de gérer maladroitement en me protégeant. Sauf que quelque chose clochait. Quelque chose ne collait pas avec la noirceur que j’avais lue dans ce carnet.
« Non », ai-je dit lentement, en secouant la tête. Mon cerveau, enfin libéré du premier choc, commençait à analyser, à recouper les informations. « Non, ça ne colle pas. »
« Mais si, Éléonore, je te jure que c’est la vérité… »
« Non ! » ai-je crié, en me relevant d’un bond. Je lui faisais face, le dominant de toute ma hauteur, de toute ma rage. « Tes mots, dans ce carnet… ils ne parlent pas seulement de tristesse. Ils parlent de “remords”. De “culpabilité écrasante”. Tu as écrit : “Dieu me pardonne ce que j’ai fait ce soir-là”. On ne dit pas ça pour une rupture, même si une grossesse s’ensuit ! On ne dit pas ça pour avoir renoncé à un enfant, on parle de douleur, de sacrifice, mais pas de “faute” ! C’est le vocabulaire d’un criminel, Antoine, pas celui d’un père qui souffre ! »
Il me regarda, les yeux écarquillés. Il était pris au piège. Je voyais dans son regard qu’il comprenait que son mensonge, sa vérité édulcorée, ne tenait plus la route.
« Et cette phrase, » ai-je continué, la voix tremblante en me remémorant le passage. « “Je revois son visage en permanence. Le souvenir est une torture douce et amère.” Tu ne parlais pas de Clara. Le ton… il était différent. Ce n’était pas le souvenir d’un amour perdu. C’était… c’était un adieu. Un deuil. Et il y avait un autre nom… »
Je fis un effort surhumain pour me souvenir. J’avais lu si vite, si paniquée. Mais un nom m’avait marquée, sans que je comprenne pourquoi sur le moment.
« Camille… » ai-je soufflé. « Tu as écrit son nom. “Pardon, Camille”. Pourquoi ? Qui est Camille ? »
À l’évocation de ce nom, le masque d’Antoine se brisa. Son visage se décomposa littéralement. Ce n’était plus de la panique que je voyais dans ses yeux, mais une terreur pure, abyssale. Une terreur qui me glaça le sang.
Camille. Ma meilleure amie. Mon âme sœur, mon double, celle avec qui j’avais tout partagé depuis le bac à sable.
Camille, morte il y a neuf ans.
Dans un accident de voiture.
La nuit de son vingt-cinquième anniversaire.
Une voiture qui avait dérapé sur une route de campagne verglacée. Quatre jeunes à bord, revenant de la fête. Trois blessés légers. Et Camille, passagère avant, tuée sur le coup.
Le conducteur, indemne, était son petit-ami de l’époque. Un garçon que je n’aimais pas beaucoup, qui avait trop bu ce soir-là. Il avait été condamné à de la prison avec sursis, et avait disparu de nos vies.
J’avais rencontré Antoine un an après. Un an après avoir perdu une partie de moi-même sur cette route départementale. Il m’avait aidée à me reconstruire. Il avait écouté pendant des heures mes souvenirs, mes regrets, ma douleur. Il avait été si patient, si compréhensif.
L’horrible vérité, la vérité monstrueuse et impensable, commença à prendre forme dans mon esprit. Une pièce du puzzle, si énorme que je refusais de la voir, venait de s’emboîter.
« Non… », ai-je chuchoté, reculant d’un pas, puis d’un autre, jusqu’à ce que mon dos heurte le mur froid. « Non, non, non… »
Antoine ne bougeait pas. Il me regardait, et des larmes silencieuses se mirent à couler sur ses joues. Il ne niait plus. Le silence de son aveu était plus terrible que n’importe quelle parole.
« Tu… » Ma voix n’était qu’un filet d’air. « Tu y étais. »
Il hocha lentement la tête, les yeux fermés, comme pour se protéger de l’impact de sa propre confirmation.
Mon monde bascula. L’air devint irrespirable. Mon cœur battait si fort que j’avais l’impression qu’il allait exploser.
« Tu étais dans cette voiture », ai-je articulé, chaque mot me coûtant un effort physique.
Nouveau hochement de tête.
« Tu n’étais pas le petit-ami de Camille. C’était Marc. C’est lui qui conduisait. C’est lui… »
« C’est moi qui conduisais. »
La phrase tomba entre nous, simple, factuelle, et d’une violence inouïe. Elle anéantit tout. Le temps, l’espace, la logique. Tout.
Je le dévisageai, mon cerveau refusant d’enregistrer l’information. C’était impossible. Un mensonge de plus, une folie.
« Marc a dit… Le rapport de police… Tout le monde… »
« Marc était ivre mort sur la banquette arrière, » dit Antoine d’une voix blanche, le regard dans le vide, revivant la scène. « Il n’aurait jamais pu conduire. Moi, je n’avais bu que deux verres. J’ai pris le volant. »
Un trou noir s’ouvrit sous mes pieds. La nuit de l’accident me revint en flashs. Les appels manqués de Camille qui voulait que je la rejoigne à cette fête où je n’avais pas voulu aller, prétextant un examen. L’appel de sa mère à 4h du matin. L’hôpital. La morgue. Mon monde qui s’écroulait.
« La route était glissante, » continua-t-il, comme s’il récitait une confession préparée mille fois dans sa tête. « J’allais un peu vite. J’ai voulu éviter un animal, un chevreuil je crois. La voiture a dérapé. On a fait plusieurs tonneaux. Quand tout s’est arrêté… c’était le silence. Et puis les cris des autres. Sauf… sauf celui de Camille. »
Sa voix se brisa. Il porta les mains à son visage, secoué de sanglots silencieux et terribles.
« Elle était à côté de moi. Elle… elle ne respirait plus. J’ai paniqué. J’étais jeune, j’étais terrifié. Marc était le petit-ami officiel. J’étais juste un ami. Personne ne savait vraiment que Camille et moi… on avait une liaison depuis quelques semaines. C’était notre secret. J’étais fou d’elle. »
Une liaison. Ma meilleure amie et l’homme qui allait devenir mon mari. Une double trahison, venue d’outre-tombe et du présent.
« Quand les secours sont arrivés, » reprit-il, la voix étranglée, « Marc était encore sonné. L’autre ami, Thomas, a paniqué. Il a dit aux policiers que c’était Marc qui conduisait. Personne ne l’a contredit. Moi, j’étais en état de choc. Je n’ai rien dit. J’ai laissé faire. J’ai laissé Marc, le petit-ami ivre, prendre la responsabilité. Je l’ai laissé porter le chapeau pour moi. C’est la chose la plus lâche que j’aie jamais faite de ma vie. »
Le “sacrifice”. Le “fardeau”. La “culpabilité”. Tout prenait sens. L’histoire de Clara, de l’enfant… un mensonge élaboré pour cacher une vérité mille fois pire. Il n’y avait jamais eu de Clara, jamais eu de fils abandonné. Il n’y avait que le fantôme de Camille, et la lâcheté d’un homme qui avait fui ses responsabilités.
« Je t’ai rencontrée un an plus tard, » dit-il en me regardant à nouveau, les yeux implorants. « Je ne te cherchais pas. C’était un hasard. Tu parlais d’elle, de ta meilleure amie morte dans un accident. Tu pleurais, et mon cœur se brisait en mille morceaux. Je me suis senti… responsable de toi. Je me suis dit que la seule façon de me racheter, la seule pénitence possible, c’était de te consacrer ma vie. De te rendre heureuse. De te donner tout le bonheur que je lui avais volé. »
Mon sang se glaça.
« Te racheter ? » ai-je murmuré, horrifiée. « Notre mariage… c’était ta pénitence ? »
« Non ! Au début, peut-être, inconsciemment. Mais je suis tombé amoureux de toi, Éléonore. Follement, sincèrement amoureux. Tu es devenue ma seule raison de vivre, ma rédemption. Mais je ne pouvais pas te le dire. Jamais. Ça t’aurait détruite. Ça aurait tout détruit. Alors j’ai vécu avec ce secret. Chaque jour. Chaque nuit. Le carnet, c’était pour elle. Pour Camille. Pour lui demander pardon. »
L’air me manqua. Je m’appuyai contre le mur, la tête me tournant. Mon mari n’était pas l’homme que j’aimais. C’était l’assassin de ma meilleure amie. Un lâche qui s’était caché derrière un autre. Et pire que tout, il avait fait de ma vie, de notre amour, un autel expiatoire pour sa propre culpabilité. J’étais un pansement sur sa conscience malade.
« Et le rendez-vous d’aujourd’hui ? » ai-je demandé, la voix vide de toute émotion.
« Ce n’était pas un détective. C’était avec les parents de Camille. Je n’en pouvais plus. Je les ai appelés hier. Je leur ai dit que je devais leur parler de la nuit de l’accident. J’allais tout leur avouer. Et ensuite, j’allais te l’avouer à toi. Je savais que tu me quitterais. Je savais que tout serait fini. C’est ce que je voulais dire par “tout sera terminé”. Ma vie de mensonge. Je méritais de tout perdre. »
Je l’ai regardé. L’homme que j’avais aimé plus que tout au monde. L’homme qui avait partagé mes joies et mes peines. Et je n’ai vu qu’un monstre. Un étranger. Le meurtrier de mon amie et le fossoyeur de ma vie.
Un hurlement monta du plus profond de mon être. Un son primal, inhumain, plein de neuf années de deuil et de huit années de trahison.
« SORS D’ICI ! »
Il sursauta, le visage décomposé par la douleur de mon cri.
« Éléonore, s’il te plaît… »
« DEHORS ! » ai-je hurlé, en lui jetant le premier objet qui me tomba sous la main, une lampe de chevet. Elle s’écrasa contre le mur à côté de sa tête. « SORS DE MA MAISON ! SORS DE MA VIE ! JE NE VEUX PLUS JAMAIS TE VOIR ! »
Il recula, comprenant enfin que plus rien n’était possible. Plus de pardon. Plus de discussion. Juste la fin. Il se dirigea vers la porte, le pas lourd d’un condamné. Sur le seuil, il se retourna une dernière fois.
« Je suis désolé, Éléonore. Pour tout. »
Puis il a disparu.
Je suis restée là, au milieu de notre chambre qui n’était plus la nôtre. Le silence était revenu, encore plus lourd, encore plus écrasant. Je tremblais de tous mes membres. Je me suis laissée glisser le long du mur, jusqu’à m’asseoir à nouveau sur le sol. Mon regard s’est posé sur une photo encadrée sur la table de nuit. Une photo de Camille et moi, à vingt ans, riant aux éclats, pleines de vie et de promesses.
Et j’ai commencé à pleurer. Pas des larmes de rage. Pas des larmes de tristesse. Mais des larmes de néant. Les larmes de quelqu’un qui vient de mourir de l’intérieur. Dehors, la pluie de novembre continuait de tomber sur Lyon, indifférente, lavant une ville qui avait perdu toutes ses couleurs. Ma vie était en ruines, et je ne savais même pas par où commencer pour déblayer les gravats.
Part 3
La porte se referma dans un déclic qui résonna dans le silence comme un coup de feu. Un son final, irrévocable. Antoine était parti. L’écho de ce petit bruit métallique sembla se propager dans l’appartement, éteignant les dernières lueurs de la vie que j’avais connue. Je suis restée figée, le dos collé au mur froid de la chambre, le souffle court, les membres parcourus de tremblements incontrôlables. Le hurlement que j’avais poussé m’avait laissée vide, aphone, comme si j’y avais expulsé les derniers vestiges de mon âme.
Le silence qui suivit fut d’une nature nouvelle. Ce n’était plus le silence pesant des dernières semaines, chargé de secrets et de non-dits. C’était le silence absolu du néant. Un vide sidéral qui aspirait l’air, la lumière, la vie. L’appartement, notre nid, notre refuge, n’était plus qu’une coquille vide, une scène de crime dont j’étais l’unique et dérisoire témoin.
Combien de temps suis-je restée ainsi, prostrée contre ce mur ? Je l’ignore. Les minutes s’étiraient en heures, le temps avait perdu toute signification. Mon esprit, qui avait été un torrent de fureur et de douleur, était maintenant une plaine gelée. Une torpeur m’envahissait, un mécanisme de défense de mon cerveau qui refusait d’assimiler l’entièreté monstrueuse de la révélation.
Mon mari. L’assassin de ma meilleure amie.
La phrase tournait en boucle dans ma tête, mais les mots n’avaient pas de sens. Ils étaient trop énormes, trop tranchants pour être appréhendés. C’était une vérité d’un autre monde, d’un cauchemar dont je n’arrivais pas à me réveiller.
À un moment, mes jambes fléchirent. Je me laissai glisser jusqu’au sol, retrouvant la position dans laquelle Antoine m’avait découverte. Le tapis semblait froid et hostile. Je portai un regard vide autour de moi. Chaque objet de cette chambre, que j’avais chéri et choisi avec lui, me hurlait sa trahison. Le lit où nous avions dormi enlacés, où il avait prétendu m’aimer alors qu’il pleurait une autre femme, la vraie victime de sa lâcheté. La commode sur laquelle était posée une photo de notre mariage. Mon propre visage souriant, radieux, à côté de cet homme qui faisait de moi, sans que je le sache, l’instrument de sa rédemption tordue.
Avec une lenteur infinie, je me suis relevée. Mes mouvements étaient ceux d’une somnambule. Je me suis approchée de la photo, l’ai prise dans mes mains. J’ai regardé nos deux visages. Le sien, souriant. Un sourire que j’avais cru sincère. Aujourd’hui, je n’y voyais plus que le masque parfait d’un imposteur. J’ai pensé à Camille. Elle n’était pas sur cette photo. Elle aurait dû y être, ma témoin, ma sœur de cœur. Elle aurait ri, m’aurait dit que j’étais la plus belle des mariées. Au lieu de ça, elle était six pieds sous terre, et son meurtrier souriait à côté de moi.
Une nausée violente me submergea. J’ai reposé le cadre et je suis sortie de la chambre. Je ne pouvais plus y respirer. J’ai erré dans l’appartement, pièce par pièce, comme un fantôme dans ma propre vie. Dans le salon, le canapé où nous nous blottissions pour regarder des films. Dans la cuisine, la machine à café qu’il m’avait offerte pour mon anniversaire. Chaque recoin, chaque objet était une profanation, une preuve matérielle des huit années de mensonges.
J’avais soif. Ma gorge était sèche, à vif. Je me suis dirigée vers l’évier, j’ai ouvert le robinet et j’ai bu l’eau à même mes mains tremblantes. Le contact de l’eau froide me fit frissonner. En relevant la tête, j’ai croisé mon reflet dans le miroir accroché au mur. J’ai eu un haut-le-cœur. Ce n’était pas moi. C’était le visage d’une femme dévastée, les yeux cernés de rouge, le teint cireux, les cheveux en désordre. Une étrangère habitait mon corps.
La nuit tomba sur Lyon, mais je n’allumai aucune lumière. Je suis restée dans la pénombre, assise sur une chaise de la cuisine, à fixer le vide. Le monde extérieur n’existait plus. Mon téléphone, posé sur la table, resta silencieux. Qui aurait pu m’appeler ? Personne ne savait. Personne ne pouvait imaginer. Comment dire l’indicible ? “Allô Maman ? Antoine n’est pas celui que tu crois. Il a tué Camille.” C’était une phrase de film, pas de la vie réelle.
Mon isolement était total, absolu. J’étais seule au monde avec cette vérité qui me dévorait de l’intérieur.
Les heures passèrent. Je n’ai pas dormi. Comment aurais-je pu ? Fermer les yeux, c’était laisser la porte ouverte aux images, aux souvenirs qui se battaient en duel dans mon esprit.
Un flash. Camille et moi, adolescentes, allongées dans l’herbe du Parc de la Tête d’Or, refaisant le monde. Sa chevelure blonde étalée comme un soleil, son rire cristallin. “Promis, Élé, on sera toujours là l’une pour l’autre. Quoi qu’il arrive.”
Un autre flash. Antoine et moi, lors de notre premier voyage en Italie. Il me tenait la main en traversant la Piazza Navona à Rome. “Je n’ai jamais été aussi heureux de ma vie”, m’avait-il dit. Son regard semblait si sincère. Était-ce juste après une nuit où il avait pleuré Camille dans son carnet secret ?
La torture était là. La superposition de deux réalités qui ne pouvaient coexister. Mon amour pour Antoine était une chose réelle. J’avais ressenti chaque émotion, chaque parcelle de bonheur. Mais tout était construit sur un charnier. Ma relation était une fleur qui avait poussé sur une tombe. La sienne.
Je me suis souvenue de conversations avec Antoine, des conversations sur Camille. Je lui avais tout raconté. Ma douleur, mon sentiment de culpabilité de ne pas être allée à cette fête. Et il m’avait écoutée, le visage plein de compassion. Cette compassion qui me semblait si noble à l’époque, m’apparaissait maintenant comme une perversion grotesque. Il écoutait le récit de la douleur qu’il avait lui-même infligée. Quelle sorte de monstre pouvait faire ça ? Était-ce sa façon de se punir ? Ou était-ce le summum du narcissisme, se nourrir de mon chagrin pour alimenter sa propre histoire de rédemption ?
Au cœur de la nuit, une question plus terrible encore fit surface. Et moi ? N’avais-je rien vu ? Huit ans. Comment avais-je pu être si aveugle ? Sa tristesse, ses absences… Je les avais mises sur le compte du stress, de la fatigue. J’avais accepté ses explications sans jamais vraiment chercher plus loin. Parce que c’était plus confortable. Parce que la vérité, même une vérité moins horrible que celle-ci, aurait pu menacer notre bonheur. Étais-je complice de mon propre aveuglement ?
Cette pensée était insupportable. Elle ajoutait le fardeau de la culpabilité à celui de la trahison. Non seulement j’avais aimé l’assassin de ma meilleure amie, mais je l’avais peut-être fait par confort, par lâcheté.
Le jour se leva, un jour gris et sans âme qui filtrait à travers les rideaux. Je n’avais pas bougé de ma chaise. Mon corps était endolori, mais je ne sentais rien. Je me sentais détachée de mon enveloppe physique. Je me suis levée, je suis retournée dans la chambre. J’ai ouvert l’armoire, du côté d’Antoine. Ses vêtements étaient là, bien rangés. Ses chemises, ses pulls. J’ai pris une de ses chemises et je l’ai portée à mon visage. Elle portait encore son odeur. Un mélange de son après-rasage et de son propre parfum. Une odeur qui, la veille encore, signifiait pour moi la sécurité, le foyer, l’amour. Aujourd’hui, elle sentait la mort et le mensonge.
J’ai laissé tomber la chemise et j’ai commencé, dans un geste mécanique et frénétique, à vider son côté de l’armoire. J’ai tout jeté par terre. Les vêtements, les chaussures, les ceintures. Puis je me suis attaquée à sa table de chevet. Ses livres, ses lunettes, tout vola à travers la pièce. C’était une rage froide, méthodique. Je voulais effacer sa présence, éradiquer toute trace de son existence dans cet appartement. Chaque objet était une offense.
Je me suis arrêtée, essoufflée, au milieu de la pièce mise à sac. Le désordre extérieur reflétait parfaitement mon chaos intérieur. Mais ça ne servait à rien. Il n’était pas dans ces objets. Il était en moi. Il avait passé huit ans à s’imprimer dans chaque fibre de mon être. L’effacer, c’était m’amputer d’une partie de moi-même.
Soudain, mon téléphone vibra sur la table de la cuisine. Le son me fit sursauter. Je suis allée voir. “Maman”.
Mon cœur se serra. Je ne pouvais pas répondre. Je ne pouvais pas lui mentir, et je ne pouvais pas lui dire la vérité. J’ai laissé sonner, encore et encore, jusqu’à ce que le silence retombe. Dix minutes plus tard, il vibra à nouveau. “Maman d’Antoine”.
Une vague de panique me submergea. Sa mère. Une femme douce et gentille que j’aimais beaucoup. Elle devait s’inquiéter de ne pas avoir de nouvelles de son fils. Il n’avait pas dû l’appeler. Il avait dû disparaître, se terrer quelque part. Qu’est-ce que je pouvais lui dire ?
L’envie de tout déballer, de hurler la vérité à la face du monde, me traversa l’esprit. Mais je ne pouvais pas. Ce n’était pas seulement mon histoire. C’était l’histoire de Camille. Et surtout, c’était celle de ses parents.
Les parents de Camille. Monsieur et Madame Bernard. Des gens brisés par le chagrin, qui avaient trouvé un peu de réconfort en me voyant, moi, la meilleure amie de leur fille, reconstruire ma vie, trouver le bonheur. Ils adoraient Antoine. Ils le considéraient presque comme un fils. Ils disaient souvent que le bonheur que j’avais trouvé avec lui était un peu comme un cadeau posthume de Camille.
L’ironie était si cruelle, si macabre, qu’elle me donna le vertige. Leur infliger cette vérité serait les tuer une seconde fois.
Et pourtant… la dernière phrase d’Antoine me revint en mémoire. “C’était avec les parents de Camille. J’allais tout leur avouer.”
Il allait le faire. Il avait pris cette décision. Et en le chassant, je l’en avais empêché. La responsabilité me retombait dessus. Cette vérité, aussi monstrueuse soit-elle, leur était due. Ils avaient le droit de savoir qui conduisait la voiture qui leur avait arraché leur unique enfant. Ils avaient le droit de connaître le vrai visage de l’homme qu’ils accueillaient à leur table.
Cette prise de conscience fut comme un électrochoc. Elle me tira de ma torpeur. Pour la première fois depuis 24 heures, une pensée claire et nette émergea du brouillard : je devais le faire. C’était mon devoir. Pour Camille.
Une force nouvelle, froide et déterminée, s’empara de moi. Je n’étais plus la victime passive, pleurant sur les ruines de sa vie. J’étais la gardienne de la mémoire de Camille. Et la justice devait être rendue. Pas la justice des tribunaux, peut-être, mais la justice de la vérité.
Je suis allée dans la salle de bain, j’ai regardé mon visage dans le miroir. J’ai vu la dévastation, mais j’ai vu aussi une lueur nouvelle dans mes yeux. Une lueur de détermination. J’ai pris une douche, l’eau brûlante me semblant à peine tiède sur ma peau insensible. Je me suis habillée, choisissant des vêtements sombres, comme si j’allais à un enterrement. D’une certaine manière, c’était le cas. L’enterrement de l’innocence et de la paix.
Je n’ai pas réfléchi davantage. Si je réfléchissais, je ne le ferais pas. J’ai pris mes clés, mon téléphone, mon portefeuille, et je suis sortie de l’appartement. L’air frais de Lyon me gifla le visage. Le bruit de la ville, les gens qui marchaient sur le trottoir, tout me semblait irréel, comme si je regardais une scène à travers une vitre.
Je n’ai pas pris ma voiture. Je voulais marcher. J’avais besoin de sentir le sol sous mes pieds, d’ancrer mon corps dans une réalité tangible. Ma destination était claire. Avant d’affronter les parents de Camille, je devais aller la voir.
Le Cimetière de Loyasse n’était pas très loin. C’était une longue marche, mais chaque pas me semblait nécessaire. C’était un pèlerinage. Je traversais la ville comme une automate, ne voyant rien, n’entendant rien, focalisée uniquement sur mon objectif.
En arrivant devant les grilles monumentales du cimetière, mon cœur se serra. Combien de fois étais-je venue ici ? Des dizaines. Les premières années, chaque semaine. Puis chaque mois. Et ces derniers temps, seulement pour les anniversaires. La vie avait repris son cours, la douleur s’était émoussée. Je m’en étais sentie coupable, mais Antoine m’avait dit que c’était normal, que Camille aurait voulu que je vive pleinement. Lui.
J’ai gravi les allées silencieuses, bordées de chapelles endormies et de tombes couvertes de mousse. Je connaissais le chemin par cœur. Je suis arrivée devant la simple plaque de marbre blanc.
CAMILLE BERNARD
1985 – 2010
“Ton sourire est une étoile qui ne s’éteindra jamais.”
Je suis restée debout, le regard fixé sur son nom. Le vent soufflait doucement, faisant frissonner les feuilles des cyprès. Le silence était total, seulement troublé par le chant lointain d’un oiseau.
Je me suis agenouillée sur la terre humide. J’ai passé ma main sur la pierre froide, comme pour sentir une présence. Et les mots sont sortis, dans un murmure rauque, pour elle seule.
« Pardon, Camille… »
Les larmes, que je croyais taries, se remirent à couler. Des larmes silencieuses, lourdes.
« Pardon de ne pas avoir su. Pardon d’avoir été si aveugle. Il était là, depuis le début. Et je ne l’ai pas vu. Je l’ai aimé, Camille. Dieu, comme je l’ai aimé. J’ai aimé l’homme qui t’a enlevée à nous. J’ai partagé son lit. J’ai ri à ses blagues. J’ai construit ma vie avec lui. »
J’ai fait une pause, suffoquant sous le poids de ma propre confession.
« Il m’a tout dit. Il conduisait. Il t’a laissée mourir et il a laissé un autre payer à sa place. Et puis il m’a trouvée, et il a fait de moi son absolution. Notre vie, notre amour… ce n’était qu’une longue messe pour apaiser sa conscience. »
Je me sentais sale. Trahie, mais aussi traîtresse. J’avais été, sans le savoir, la complice de sa mascarade. J’avais trahi la mémoire de mon amie en aimant son meurtrier.
« Mais c’est fini, » ai-je continué, la voix plus ferme. « Je ne le laisserai pas s’en tirer comme ça. Il voulait aller voir tes parents. Il voulait tout leur dire. Je vais le faire à sa place. C’est mon devoir. Pour toi. Je te le promets, Camille. Ils sauront la vérité. Tout le monde saura la vérité. »
Je suis restée là encore un long moment, la main posée sur sa tombe, puisant dans le souvenir de son amitié la force dont j’avais désespérément besoin. En me relevant, une nouvelle résolution s’était solidifiée en moi. Mon chagrin était toujours là, immense, insondable. Ma vie était en cendres. Mais au milieu des ruines fumantes, un chemin s’était dessiné. Un chemin de vérité.
J’ai quitté le cimetière, le pas plus assuré. La torpeur avait disparu, remplacée par une détermination glaciale. Je savais ce que je devais faire. J’ai sorti mon téléphone de ma poche. J’ai cherché le numéro de la mère de Camille. Mon pouce a tremblé au-dessus du bouton d’appel. C’était l’appel le plus difficile de ma vie. L’appel qui allait détruire la paix fragile de deux personnes que j’aimais profondément.
Mais je le devais. Pour Camille.
J’ai appuyé sur le bouton. La sonnerie a retenti. Une. Deux. Puis une voix douce, familière, a répondu.
« Allô, Éléonore ma chérie ? Comme c’est gentil d’appeler… »
Mon souffle se coupa. Le premier mot était le plus dur. Le premier mot pour commencer à tout détruire afin de, peut-être, un jour, tout reconstruire sur autre chose que des mensonges.
« Bonjour, Françoise. Il faut que je vous voie. J’ai… j’ai quelque chose d’important à vous dire. Concernant Camille. »
Part 4
La voix de Françoise, la mère de Camille, était comme un baume sur une plaie à vif. Une voix douce, chantante, empreinte d’une gentillesse qui, en cet instant, était la pire des tortures. Chaque syllabe chaleureuse était une braise sur ma peau. Elle était la mère de mon amie morte, et j’appelais pour lui annoncer que j’avais passé les huit dernières années à aimer son meurtrier.
« Allô, Éléonore ma chérie ? Comme c’est gentil d’appeler… »
Ma gorge se noua. Les mots que j’avais préparés, répétés dans ma tête en marchant vers le cimetière, se logèrent dans ma gorge comme des pierres. Comment commencer ? Par où commencer à détruire la vie de cette femme ?
« Bonjour, Françoise, » ai-je réussi à articuler, ma voix un misérable filet d’air. Je m’efforçai de la rendre stable, mais elle tremblait, trahissant la tempête qui faisait rage en moi.
« Ça ne va pas, ma puce ? » demanda-t-elle aussitôt, son instinct maternel décelant immédiatement la faille dans ma voix. « Tu as une petite voix. Tu es malade ? Antoine va bien ? »
Antoine. Son nom, prononcé avec une telle affection innocente, me fit l’effet d’un coup de poignard en pleine poitrine. J’ai dû m’appuyer contre le mur froid du cimetière pour ne pas m’effondrer.
« Non, non, nous allons bien, » ai-je menti, un mensonge de plus, mais celui-ci était le dernier, le mensonge qui précéderait la fin de tous les autres. « Je… j’ai besoin de vous voir. Tous les deux. Michel est là ? »
« Oui, bien sûr, il est dans le jardin. Est-ce que c’est grave ? Tu m’inquiètes, Éléonore. »
« Il faut que je vous parle, » ai-je répété, m’accrochant à cette phrase comme à une bouée. « C’est… c’est important. C’est à propos de Camille. »
Un silence. Pas un long silence, mais un silence lourd, où la température de la conversation chuta de plusieurs degrés. Parler de Camille n’était plus tabou entre nous, mais mon ton, l’urgence dans ma voix, signalait que ce ne serait pas une douce évocation de souvenirs.
« Viens quand tu veux, ma chérie, » dit-elle finalement, sa voix un peu plus tendue. « Tu sais bien que notre porte t’est toujours ouverte. Tu veux venir maintenant ? »
« J’arrive. Je suis à pied, je serai là dans une petite heure. »
« Fais attention à toi. On t’attend. »
Elle raccrocha. Je restai là, le téléphone à la main, tremblant de tous mes membres. Le plus dur était fait. Le compte à rebours était lancé. Dans une heure, leur monde, déjà si fracturé, allait voler en éclats pour de bon. Et c’est moi qui tenais le marteau.
J’ai quitté le cimetière de Loyasse et j’ai commencé la longue marche vers leur maison, à Caluire-et-Cuire. Chaque pas était une torture. Mon esprit était un tribunal où je jouais tous les rôles : l’accusée, la procureure, la témoin. Des images de Françoise et Michel défilaient devant mes yeux. Leur gentillesse infinie à mon égard après la mort de Camille. Ils m’avaient accueillie chez eux comme une seconde fille, m’assurant que le souvenir de leur enfant vivrait à travers moi.
Et puis, il y avait eu Antoine. Je leur avais présenté Antoine un peu plus d’un an après le drame. Ils avaient été si heureux pour moi. Si soulagés de me voir enfin sourire à nouveau. Ils l’avaient immédiatement adopté. Michel, qui n’avait jamais eu de fils, avait pris Antoine sous son aile, partageant avec lui sa passion pour le bricolage et le jardinage. Françoise l’appelait “mon gendre de cœur”. Ils l’aimaient. Ils aimaient l’homme qui avait tué leur fille.
Comment avais-je pu leur infliger ça ? Comment avais-je pu installer cet homme au cœur de leur foyer, au cœur de leur deuil ? Ma culpabilité était un océan dans lequel je me noyais. Même si je ne savais pas, je me sentais complice. J’avais été l’instrument inconscient d’une profanation qui durait depuis huit ans.
La marche me parut à la fois trop courte et interminable. Je suis arrivée devant leur maison. Une belle maison ancienne avec un jardin magnifique, que Michel entretenait avec un amour infini. C’était leur sanctuaire, leur havre de paix, le lieu où ils avaient pansé leurs plaies, année après année. Le portail était ouvert. Je suis entrée dans l’allée. Tout était calme, paisible. Les rosiers de Françoise commençaient à peine à perdre leurs dernières fleurs d’automne. C’était une scène d’une normalité insoutenable.
Michel était en train de tailler une haie. Il releva la tête en m’entendant approcher. Son visage buriné s’éclaira d’un large sourire.
« Éléonore ! Quelle bonne surprise ! »
Il posa sa cisaille et vint vers moi, les bras ouverts. Il me serra contre lui. Son étreinte était celle d’un père, chaude et protectrice. J’ai dû retenir un sanglot. Comment cet homme allait-il me regarder dans une heure ?
« Tu arrives juste à temps pour le café, » dit-il en me lâchant. « Françoise est en train de nous préparer ça. Tu as l’air fatiguée, ma grande. Tout va bien ? »
« Oui, oui, juste une longue semaine, » ai-je menti piteusement.
Françoise apparut sur le seuil de la porte. « Te voilà, ma chérie ! Entre vite, tu vas prendre froid. »
Je suis entrée dans la maison. L’odeur familière de cire d’abeille et de café frais me frappa de plein fouet. C’était l’odeur de la sécurité, de la bienveillance. Une odeur qui allait bientôt être souillée à jamais.
Nous nous sommes installés dans le salon. Une pièce lumineuse, remplie de livres, de photos. Partout, il y avait des photos de Camille. Camille bébé, Camille enfant, Camille adolescente. Et une grande photo d’elle, prise quelques mois avant sa mort, où elle éclatait de rire, pleine de vie. Son regard semblait me fixer, m’interroger.
Françoise me tendit une tasse de café. Mes mains tremblaient si fort que la tasse cliqueta contre la soucoupe.
« Éléonore, tu es sûre que ça va ? » dit-elle doucement, en s’asseyant en face de moi. Michel s’assit à côté d’elle, son visage souriant s’étant assombri d’inquiétude.
Le moment était venu. Il n’y avait plus d’échappatoire.
J’ai posé ma tasse sur la table basse. J’ai pris une profonde inspiration, mais l’air semblait manquer d’oxygène. J’ai regardé ces deux visages aimants et j’ai commencé à parler, la voix blanche et monocorde d’une condamnée.
« Je dois vous dire la vérité, » ai-je commencé. « La vérité sur la nuit où Camille est morte. »
Michel et Françoise échangèrent un regard surpris. Michel fronça les sourcils. « La vérité ? Mais… on la connaît la vérité. Un terrible accident. Marc qui conduisait, qui avait trop bu… »
Je secouai la tête. « Non. Ce n’est pas la vérité. C’est un mensonge. Un mensonge qui dure depuis neuf ans. »
Françoise porta une main à sa bouche. « Qu’est-ce que tu racontes, Éléonore ? »
« Marc n’était pas au volant ce soir-là, » ai-je dit, chaque mot me coûtant un effort physique. « Il était ivre, oui, mais sur la banquette arrière. Quelqu’un d’autre conduisait. »
Le silence s’installa, dense, électrique. Je voyais l’incompréhension sur leurs visages, mais aussi la peur. La peur de ce que j’allais dire.
« Qui ? » demanda Michel d’une voix rauque. « Qui conduisait ? »
C’était le moment. Le mot qui allait tout faire basculer. Je les ai regardés droit dans les yeux, pour qu’ils sachent que je ne mentais pas, pour qu’ils voient ma propre douleur, mon propre enfer.
« Antoine. »
Le nom resta suspendu dans l’air, absurde, impossible. Françoise eut un petit rire nerveux. « Antoine ? Notre Antoine ? Mais… c’est impossible, ma chérie. Tu l’as rencontré un an après. Il n’était pas là. Il ne connaissait même pas Camille. »
« Il la connaissait, » ai-je continué, implacable. La vérité devait sortir, dans toute sa brutalité. « Il la connaissait très bien. Ils avaient une liaison. C’était un secret. C’est pour ça qu’il était dans cette voiture. Et c’est lui qui conduisait. »
Le visage de Françoise se décomposa. Elle me regarda comme si je venais de devenir folle. Michel, lui, ne disait rien. Il me fixait, ses yeux plissés, essayant de trouver une faille, une erreur, une explication logique à cette folie.
« C’est lui qui a perdu le contrôle du véhicule, » ai-je poursuivi, ma voix se brisant. « C’est lui qui était au volant quand… quand Camille est partie. Et il a paniqué. Il a laissé tout le monde croire que c’était Marc. Il a fui. Il a caché son crime et il a construit sa vie sur ce mensonge. »
Françoise se mit à pleurer. Des pleurs silencieux, d’abord, des larmes qui coulaient sur un visage devenu statue de cire. Puis des sanglots se mirent à la secouer, des sanglots profonds, déchirants, le son d’un cœur qui se brise pour la seconde fois.
Michel se leva d’un bond. Son visage était rouge de fureur et d’incrédulité. « C’est un mensonge ! » hurla-t-il. « C’est une blague monstrueuse ! Antoine n’aurait jamais fait ça ! Il t’aime ! Il nous aime ! Comment oses-tu venir ici et raconter des horreurs pareilles ? »
« J’aimerais que ce soit un mensonge, Michel, » ai-je répondu, les larmes coulant maintenant librement sur mon propre visage. « Je donnerais ma vie pour que ce soit un mensonge. Je l’ai découvert hier. Il avait un carnet, un journal intime… où il a tout écrit. Il me l’a avoué. Tout. La liaison, l’accident, la fuite, la lâcheté. »
Je leur ai raconté l’histoire. L’histoire de notre rencontre, que je comprenais maintenant différemment. Sa “pénitence”. Comment il avait fait de moi l’instrument de sa rédemption. Comment il avait pleuré sa culpabilité pendant qu’il me consolait de la douleur qu’il m’avait lui-même infligée.
Michel s’était rassis, lourdement. La colère avait quitté son visage, remplacée par une expression de dégoût et d’horreur absolue. Il regardait dans le vide, les mains crispées sur ses genoux. Françoise, elle, était effondrée sur le canapé, son corps secoué de spasmes.
« Notre Antoine… », répétait-elle dans un souffle. La phrase était une litanie de désespoir. Elle ne parlait pas de l’assassin. Elle parlait de l’homme qu’elle avait aimé comme un fils, du gendre de cœur qui avait apporté un peu de lumière dans sa vie de deuil. C’était cette trahison-là, la trahison de l’affection, qui semblait la plus cruelle.
« Il voulait vous le dire, » ai-je ajouté, comme si cela pouvait atténuer leur peine. « Il m’a dit qu’il avait rendez-vous avec vous hier. Il n’en pouvait plus de son mensonge. C’est pour ça que je l’ai chassé. Et c’est pour ça que je suis là. Parce que vous deviez savoir. Camille méritait la vérité. »
Michel releva la tête. Son regard n’était plus celui du père aimant que j’avais toujours connu. C’était le regard d’un homme qui venait de voir le diable en face.
« Où est-il ? » demanda-t-il d’une voix glaciale, chaque mot pesant une tonne.
« Je ne sais pas. Je l’ai mis dehors hier soir. Il a dû aller à l’hôtel, ou… je ne sais pas. »
Michel se leva de nouveau, mais cette fois, avec une détermination effrayante. Il se dirigea vers le téléphone.
« Je vais appeler la police. »
« Non ! » s’écria Françoise, se redressant péniblement. Son visage était ravagé, mais ses yeux brillaient d’une étrange lueur. « Pas encore. »
Michel se tourna vers elle, surpris. « Comment ça, pas encore ? Cet homme a tué notre fille et il a menti pendant neuf ans ! Sa place est en prison ! »
« Et après ? » dit Françoise, la voix tremblante mais ferme. « La prison ne nous la ramènera pas. Avant la police, avant la justice des hommes… je veux le voir. Je veux qu’il se tienne devant moi. Je veux qu’il me regarde dans les yeux et qu’il me dise pourquoi. Pourquoi il a fait ça. Pourquoi il a tué ma fille et pourquoi il est venu se cacher dans notre douleur. Je veux comprendre l’ampleur de sa monstruosité. Je le lui dois. Je le dois à Camille. »
Il y avait une telle force dans sa voix, une telle autorité dans sa douleur, que Michel resta silencieux. Il comprit. Moi aussi, je compris. La justice viendrait après. D’abord, il devait y avoir la confrontation. L’explication. L’affrontement final entre le monstre et ses victimes.
Un nouveau silence tomba sur le salon. Mais ce n’était plus le même silence. Ce n’était plus le silence de la paix ou du choc. C’était un silence lourd de résolution. Un silence de guerre.
Nous étions trois. Trois personnes dont les vies venaient d’être irrévocablement détruites par le même homme. Une femme qui avait perdu sa meilleure amie et son mari. Deux parents qui avaient perdu leur fille et le fils qu’ils avaient cru retrouver. Nous étions unis par le plus terrible des liens.
Michel raccrocha le téléphone qu’il n’avait pas encore décroché. Il se tourna vers moi. Son visage était un masque de douleur et de fureur contenue.
« Trouve-le, Éléonore. »
Ce n’était pas une question, c’était un ordre.
« Trouve-le et amène-le ici. »
J’ai hoché la tête, incapable de parler. Ma propre douleur, mon propre chaos, semblaient soudain secondaires. J’avais allumé l’incendie, et maintenant, je devais l’aider à se consumer jusqu’au bout. J’avais une nouvelle mission. Ce n’était plus seulement de révéler la vérité. C’était d’organiser la confrontation. Le jugement.
J’ai regardé ces deux parents brisés, et j’ai vu mon propre chagrin se refléter dans le leur, amplifié mille fois. J’ai sorti mon téléphone. J’allais l’appeler. J’allais le trouver. Et j’allais le ramener ici, dans cette maison, pour qu’il fasse face aux fantômes qu’il avait créés.
L’histoire n’était pas terminée. La destruction n’était pas achevée. Le pire, je le sentais au plus profond de mes os, était encore à venir.