Partie 1
Je n’arrive toujours pas à croire, même maintenant, assise dans le silence assourdissant de notre petit appartement lyonnais, que toute une vie, toute une construction de confiance et d’amour partagé, a pu basculer et se briser en l’espace d’une seule, misérable soirée. Les lumières de la ville, que j’ai toujours tant aimées, scintillent au loin par la grande fenêtre du salon, mais ce soir, elles ne m’apportent aucun réconfort. Elles me semblent froides, distantes, comme des témoins indifférents de mon effondrement intérieur. Chaque éclat de lumière sur la colline de Fourvière ressemble à un éclat de verre dans mon cœur.
Mon cœur. J’ai l’impression qu’il ne bat plus dans ma poitrine, mais qu’il s’est transformé en un oiseau sauvage piégé dans une cage, se débattant frénétiquement contre mes côtes, menaçant de tout faire exploser. L’air est lourd, épais. J’ai beau ouvrir la bouche, tenter d’inspirer profondément, mes poumons semblent refuser de se remplir. C’est une sensation de noyade, mais à l’air libre, au milieu de mon propre salon.
Mes yeux sont fixés sur le couloir sombre qui mène à notre chambre. Une obscurité béante, presque menaçante. D’habitude, c’est un passage familier, un chemin vers l’intimité, le repos, la sécurité. Ce soir, c’est l’antre d’un monstre, le passage vers une vérité que je ne veux pas affronter. Je me sens complètement paralysée, clouée à cette chaise de salle à manger sur laquelle je me suis effondrée il y a… combien de temps ? Je n’en ai aucune idée. Chaque bruit anodin du vieil immeuble de la Croix-Rousse me fait sursauter violemment. Le grincement du parquet chez les voisins du dessus, la sirène lointaine d’une ambulance qui se fraie un chemin le long des quais, le claquement d’une porte dans la cage d’escalier… Chaque son est une agression, un rappel que le monde continue de tourner alors que le mien vient de s’arrêter net.
Je suis seule dans cette pièce. Physiquement seule. Pourtant, une angoisse terrible me serre la gorge. J’ai la sensation d’être épiée, observée. Un frisson glacial parcourt mon échine, et je ne peux m’empêcher de jeter des regards furtifs par-dessus mon épaule, vers les coins sombres de l’appartement. C’est irrationnel, je le sais, mais la terreur qui s’est emparée de moi a balayé toute logique. Le sanctuaire qu’était notre foyer est devenu un territoire hostile, un lieu où je ne me sens plus en sécurité.
Ce sentiment, cette angoisse sourde, n’est pas entièrement nouveau. C’est une vieille connaissance, une ombre qui m’a suivie pendant une grande partie de ma vie. Pendant des années, surtout au début de notre mariage, je vivais avec cette petite voix perfide qui me murmurait que le bonheur était fragile, que le sol pouvait se dérober à tout moment. Une méfiance instinctive envers les autres, envers la vie, que j’avais toujours tenté d’ignorer, de repousser au plus profond de moi. Je mettais cela sur le compte de mon passé, de cette vieille blessure qui n’avait jamais vraiment, complètement guéri. Une cicatrice sur l’âme, qui, je le croyais, me rendait simplement plus craintive, plus méfiante que la normale. Je me disais que j’étais abîmée, et que Jean-Luc était le patient artisan qui réparait, jour après jour, ce qui avait été brisé en moi bien avant lui.
J’avais tort. Tellement tort. Ce n’était pas de la paranoïa. Ce n’était pas le fantôme d’un traumatisme ancien. C’était un pressentiment. Un instinct de survie que j’avais fait taire pendant vingt-cinq ans, étouffé sous des couches de confiance aveugle et d’amour que je voulais, plus que tout au monde, croire inconditionnel.
Ce soir, l’apocalypse personnelle que je redoutais a commencé de la manière la plus banale, la plus insidieusement normale qui soit. Jean-Luc est rentré du travail à l’heure habituelle, vers dix-neuf heures trente. Le bruit familier de la clé dans la serrure, un son qui, depuis plus de deux décennies, signifiait “je suis à la maison, tout va bien”. Il a poussé la porte, l’air fatigué, les épaules légèrement voûtées par sa journée de travail. Il a posé sa mallette en cuir usé sur la table de la cuisine, à sa place habituelle. Il s’est approché de moi, qui coupais des légumes pour le dîner, et a déposé sur ma joue un baiser qui sentait le froid de la rue et le café de l’après-midi. Un geste mécanique, une routine si profondément ancrée dans notre quotidien qu’elle en était devenue invisible. “Salut ma chérie, dure journée”, a-t-il marmonné, avant de se diriger vers la salle de bain. “Je vais prendre une douche rapide, ça va me détendre.”

Une routine. La même, jour après jour, depuis si longtemps que je pourrais la décrire les yeux fermés. Le bruit de ses pas sur le parquet, la porte de la salle de bain qui se ferme sans jamais être verrouillée, le son de l’eau qui coule, d’abord froide puis chaude, le léger sifflement de la tuyauterie… Des sons qui constituaient la bande originale de ma vie, la mélodie rassurante de la stabilité.
Pendant qu’il était sous la douche, et que le bruit de l’eau couvrait les autres sons de l’appartement, son téléphone professionnel, qu’il avait laissé à côté de sa mallette, a vibré sur le bois de la table. Une fois, puis deux. Une vibration sourde, insistante. Normalement, je n’y aurais pas prêté attention. Je ne regarde jamais ses messages. Jamais. C’était notre règle d’or, notre pacte de confiance mutuelle, scellé dès les premiers jours de notre vie commune. “Pas de secrets, et pas de fouilles”, avait-il dit. J’étais d’accord. J’avais besoin de croire en cet espace de confiance pour me sentir en sécurité.
Mais cette fois, quelque chose était différent. Peut-être la façon dont le téléphone a vibré, avec une urgence inhabituelle. Ou peut-être était-ce simplement cet instinct, cette bête endormie au fond de moi, qui venait de se réveiller. L’écran s’est allumé, illuminant la pénombre de la cuisine. Mon regard a été attiré, happé par cette petite fenêtre de lumière comme un papillon de nuit suicidaire.
Je me suis approchée, le cœur déjà battant un peu plus vite. “Ne regarde pas”, me disait une partie de mon cerveau. “Fais-lui confiance. Respecte votre pacte.” Mais une autre force, plus sombre, plus puissante, me poussait en avant. Mes pieds ont bougé d’eux-mêmes. Je me suis penchée, juste un peu, juste pour voir le nom de l’expéditeur. Peut-être un collègue stressé, un client mécontent.
Je n’ai pas seulement vu le nom. J’ai vu le début du message, affiché en aperçu sur l’écran de veille.
Je n’ai pas eu besoin de lire plus. Je n’ai lu que quelques mots. Une seule phrase.
Une phrase qui n’avait aucun sens dans le contexte de sa vie professionnelle. Une phrase qui n’appartenait à personne d’autre qu’à lui et moi. Une phrase intime, personnelle, mais qui n’était pas de moi.
Cette phrase a suffi à faire voler en éclats vingt-cinq ans de ma vie. Le sol, le vrai sol en parquet sous mes pieds, a semblé se dérober, s’ouvrir en un gouffre sans fond. Une vague de froid glacial, venu des profondeurs de la terre, m’a envahie si brutalement que j’ai dû m’agripper au rebord de la table pour ne pas m’effondrer. Mes doigts se sont crispés sur le bois, mes ongles s’y sont plantés, comme pour m’ancrer à une réalité qui était en train de se dissoudre.
Mon regard s’est perdu dans le vide. Les légumes à moitié coupés sur la planche. La photo de notre mariage, il y a vingt-quatre ans, posée sur le buffet. Nous étions si jeunes. Lui, si beau dans son costume, me regardant avec des yeux qui, je le croyais, débordaient d’un amour pur et éternel. Moi, rayonnante dans ma robe simple, le visage tourné vers lui, offrant toute ma confiance, tout mon avenir, à cet homme. Ce visage souriant sur la photo est devenu celui d’un étranger, d’un menteur. Le mien, celui d’une idiote.
Le bruit de l’eau qui s’arrête brusquement dans la salle de bain me sort de ma transe catatonique. Le silence qui suit est mille fois pire que le bruit de la douche. C’est un silence lourd de sens, un silence qui précède la tempête. Il va sortir. Il va enfiler son peignoir. Il va entrer dans la cuisine, les cheveux humides, une serviette autour du cou. Il va me sourire, de ce sourire fatigué mais tendre que je connais par cœur. Et il va me demander : “Alors, qu’est-ce qu’on mange de bon ce soir ?”
Et moi ? Comment suis-je censée réagir ? Comment suis-je censée lever les yeux vers lui et ne pas hurler ? Comment vais-je faire pour le regarder en face, dans ces yeux que j’ai aimés plus que tout, sans y voir le reflet de sa trahison ? Comment vais-je faire pour prétendre que je ne sais pas, que tout est normal, que mon monde n’est pas en train de brûler autour de moi ?
La poignée de la porte de la salle de bain grince. C’est le signal. Le rideau va se lever sur le dernier acte de ma vie d’avant. Une vie construite sur un mensonge. Mon corps entier est parcouru de tremblements incontrôlables. Je serre mes bras autour de ma poitrine, comme pour empêcher mon cœur de s’échapper. Respire. Il faut respirer. Il faut jouer la comédie. Juste pour ce soir. Juste le temps de comprendre.
Il entre dans la cuisine, exactement comme je l’avais imaginé. Souriant. “Ça sent bon”, dit-il. Sa voix, cette voix qui m’a si souvent rassurée, réconfortée, me fait l’effet d’une lame de rasoir sur la peau. Je ne me retourne pas. Je ne peux pas. Je reste figée, le dos tourné, fixant le mur comme si ma vie en dépendait.
“Chérie ? Ça ne va pas ?”
Sa main se pose sur mon épaule. Son contact, habituellement si réconfortant, me brûle. Je me raidis, un spasme de dégoût et de douleur me secoue. Je sens son inquiétude grandir derrière moi. Il ne comprend pas. Bien sûr qu’il ne comprend pas. Pour lui, rien n’a changé. Il y a trente secondes, nous étions encore un couple. Pour moi, il est déjà un fantôme, le souvenir d’un homme qui n’a peut-être jamais existé.
Je dois me retourner. Je dois l’affronter. Mais je sais que si nos regards se croisent, tout mon univers va imploser, et je ne suis pas prête. Pas encore. La vérité est une bête sauvage, et elle vient de me mordre. Je suis blessée, à terre, et je ne sais pas si j’aurai la force de me relever.
Partie 2
Le contact de sa main sur mon épaule fut comme une décharge électrique, un courant violent qui me projeta hors de ma paralysie glacée pour me jeter dans les flammes d’une panique active. Mon premier réflexe, animal et incontrôlé, fut de me reculer, d’arracher mon épaule à son contact comme si sa paume était un fer rouge. Le mouvement fut si brusque, si plein d’une répulsion non feinte, que je le sentis plus que je ne le vis faire un pas en arrière, surpris. Le silence dans la cuisine devint encore plus lourd, vibrant d’une tension palpable.
“Chérie ? Qu’est-ce qu’il y a ? Tu es toute pâle.”
Sa voix. C’était sa voix “inquiète”. Ce ton que je connaissais si bien, celui qu’il prenait lorsque j’avais la grippe, lorsque j’étais stressée par mon travail, ou lorsque nous recevions de mauvaises nouvelles concernant un proche. C’était une voix douce, enveloppante, un baume que j’avais appris à chérir comme le plus grand des réconforts. Ce soir, elle me parut obscène. C’était la voix d’un acteur, un instrument parfaitement maîtrisé pour jouer le rôle du mari aimant et attentif, alors même que le poignard de sa trahison était encore chaud dans mon dos.
Il me fallait une excuse. Vite. Mon cerveau, qui quelques secondes auparavant était une bouillie de choc et de douleur, se mit à fonctionner avec une clarté désespérée, celle de l’instinct de survie. Je ne pouvais pas m’effondrer. Je ne pouvais pas hurler. Je ne pouvais pas lui jeter son téléphone au visage et lui demander qui était cette femme qui lui envoyait des mots qui m’étaient autrefois réservés. Pas maintenant. Pas sans comprendre. Pas sans savoir à quelle profondeur s’étendait la pourriture. Lui montrer que je savais, c’était lui donner le pouvoir. Le pouvoir de nier, de manipuler, de retourner la situation contre moi. Non. Je devais devenir une forteresse.
Je me forçai à me retourner lentement, en gardant la tête baissée, comme si je luttais contre un malaise physique. Je portai une main à mon front dans un geste que j’espérais convaincant. “Ce n’est rien… juste une migraine. Elle est arrivée d’un coup, tu sais, une de ces migraines ophtalmiques. Tout est devenu flou.”
C’était une excuse plausible. Je souffrais de migraines depuis l’adolescence. Il connaissait mes symptômes, la sensibilité à la lumière, les nausées, la douleur fulgurante derrière un œil. C’était le déguisement parfait pour ma pâleur, mes tremblements, mon incapacité à le regarder dans les yeux.
Son visage, que j’aperçus à travers le voile de mes cils, passa instantanément de la surprise à une sollicitude que j’aurais qualifiée de touchante il y a encore une heure. “Oh, ma pauvre chérie. Assieds-toi. Laisse les légumes, je vais m’en occuper. Tu veux que je te cherche tes médicaments ? Tu as besoin de t’allonger dans le noir ?”
Chaque mot de sollicitude était une nouvelle torsion du poignard. Il jouait son rôle à la perfection. Ou peut-être, et cette pensée était encore plus monstrueuse, ne jouait-il aucun rôle. Peut-être était-il capable de compartimenter sa vie à ce point. Capable de ressentir une réelle inquiétude pour moi, sa femme migraineuse, tout en entretenant une liaison, une autre vie, ailleurs. Cette idée était si vertigineuse, si perverse, qu’elle me donna la nausée, ce qui, ironiquement, rendit mon jeu d’actrice encore plus crédible.
“Non, ça va aller,” murmurai-je d’une voix que je m’efforçai de rendre faible. “Je vais juste m’asseoir un peu. Ça va passer.”
Je me suis assise lourdement sur une chaise, le regard toujours fixé sur le sol. Je ne pouvais pas le regarder, car je savais qu’il y verrait plus qu’une simple douleur physique. Il y verrait le cataclysme. Je l’entendis s’affairer dans la cuisine, ranger les légumes que j’avais abandonnés, ouvrir et fermer les placards, sa présence remplissant l’espace d’une normalité insupportable. Le dîner qui suivit fut la plus longue et la plus cruelle des tortures. Il avait préparé une simple omelette, consciente que je n’aurais pas la force de manger un repas copieux. Un autre geste de “gentillesse”. Je m’asseyais en face de lui à la petite table où nous avions partagé des milliers de repas, et je me sentais comme une spectatrice à ma propre table d’autopsie.
Je mâchais des bouchées d’omelette qui avaient le goût de cendre. Le vin, un simple Côtes-du-Rhône que nous aimions bien, me semblait âcre et amer. Je répondais à ses questions par des monosyllabes. “Comment s’est passée ta journée ?” demanda-t-il. Je haussai les épaules. “Comme d’habitude.” Lui, en revanche, se mit à parler. Il me raconta une anecdote amusante sur un de ses collègues, un problème avec un fournisseur, le projet sur lequel il travaillait. Il parlait, et sa voix était un bruit de fond, un bourdonnement incessant qui se heurtait au vacarme assourdissant de mes propres pensées.
Tout en piquant mollement dans mon assiette, je l’observais. Je le scrutais comme jamais auparavant. Je cherchais une faille, un tic, une hésitation, le plus petit indice qui trahirait sa duplicité. Mais il n’y en avait aucun. Il était calme, présent, exactement le même Jean-Luc qu’hier, que la semaine dernière, que l’année dernière. Et c’est cette normalité sans faille qui me terrifia le plus. Ce n’était pas un amateur. C’était un professionnel de la tromperie.
Mon esprit, en état de choc, se mit à remonter le temps, à tirer frénétiquement sur les fils de notre passé commun, réévaluant chaque souvenir à la lumière blafarde de cette nouvelle connaissance.
Les “soirées tardives au bureau”. Combien de fois était-il rentré après vingt-deux heures, épuisé, les traits tirés, sentant le café et le stress ? Je me souviens de la pitié que je ressentais pour lui, de l’admiration pour son éthique de travail. Je lui préparais une tisane, je lui massais les épaules, je lui disais de ne pas trop en faire. “C’est une période chargée, ma chérie, un gros dossier à boucler”, disait-il. Et je le croyais. Aveuglément. Maintenant, chacune de ces soirées se présentait à mon esprit comme une scène de crime potentielle. Où était-il vraiment ? Avec qui ? Cette fatigue qu’il affichait, était-ce celle du travail, ou celle d’une double vie ? Une image me revint, précise et douloureuse. Un soir d’hiver, il y a peut-être deux ans. Il était rentré plus tard que jamais, vers minuit. Il avait affirmé avoir dû refaire toute une présentation pour le lendemain. Il avait une odeur étrange sur son manteau. Pas de la fumée de cigarette, pas un parfum féminin identifiable, mais quelque chose d’autre. Une odeur de “dehors”, une odeur de lieu inconnu. Sur le moment, je n’y avais pas prêté attention. Ce soir, ce souvenir olfactif me revenait avec la force d’une preuve.
Les “voyages d’affaires”. Les séminaires à Bordeaux, les conférences à Marseille, les rendez-vous clients à Paris. Il partait un ou deux jours, parfois plus. Je me souviens de la petite pointe de solitude que je ressentais, mais aussi de la fierté de le voir réussir, de savoir que son expertise était reconnue. Il m’appelait tous les soirs depuis sa chambre d’hôtel. “La journée a été longue. La réunion était productive. La chambre est confortable. Tu me manques.” Ces appels, que je prenais pour des preuves d’amour et d’attachement, me semblaient maintenant des alibis soigneusement construits. Était-elle avec lui dans cette chambre pendant qu’il me parlait ? L’idée me souleva le cœur. Je me souvins d’un voyage à Lille, l’automne dernier. Il devait assister à un salon professionnel. Il m’avait dit qu’il logeait à l’Hôtel Carlton. Par curiosité, et parce que je cherchais une idée de week-end pour nous, j’avais regardé l’hôtel en ligne. Plus tard dans la semaine, par hasard, j’avais demandé : “Alors, c’était comment le Carlton ? Aussi beau qu’en photo ?” Il avait eu une seconde d’hésitation. Juste une fraction de seconde de flottement dans son regard. “Oui, oui… Très bien. Très chic,” avait-il répondu un peu trop vite. À l’époque, j’avais mis ça sur le compte de la fatigue. Maintenant, cette micro-expression de panique me hurlait au visage. Il n’était pas au Carlton. Où diable avait-il dormi ?
Et puis, il y avait l’intimité. Notre vie sexuelle. Elle avait toujours été tendre, complice. Mais avec le recul, je pouvais maintenant y voir des cycles, des marées. Il y avait des périodes de passion, et des périodes de calme plat. Je mettais ces accalmies sur le compte du stress, de la fatigue, des soucis du quotidien, du temps qui passe. Jamais, au grand jamais, je n’avais imaginé que la source de son désir pouvait être… ailleurs. Qu’il pouvait me revenir, le corps et l’esprit déjà rassasiés par une autre. Cette pensée était la plus humiliante de toutes. Elle me réduisait à une simple commodité, un port d’attache confortable entre deux aventures. Je me sentais souillée, non seulement dans mon corps, mais dans la totalité de mon être, dans chaque baiser, chaque caresse, chaque mot d’amour que nous avions échangé.
Le repas s’acheva enfin. Je prétextai que ma migraine s’intensifiait et que je devais m’allonger. “Je vais faire la vaisselle, ne t’en fais pas,” dit-il avec cette même sollicitude insupportable. “Repose-toi bien.”
Je me réfugiai dans notre chambre, ce lieu qui était le cœur de notre intimité. Je me glissai sous les draps, entièrement habillée, et je me recroquevillai en position fœtale, le corps secoué de tremblements silencieux. L’obscurité était un maigre réconfort. Je fermai les yeux, mais les images continuaient de défiler derrière mes paupières : le visage de Jean-Luc se superposant à celui d’une femme sans nom, leurs rires, leurs secrets. Qui est-elle ? Est-elle plus jeune ? Plus belle ? Plus intelligente ? Qu’a-t-elle que je n’ai pas ? Les questions tournaient en boucle dans ma tête, cruelles et sans réponse.
Une heure plus tard, je l’entendis entrer dans la chambre. Il se déshabilla dans le silence, se glissa dans le lit à côté de moi avec une précaution infinie pour ne pas me “déranger”. Son poids fit s’affaisser le matelas. Sa chaleur irradiait à quelques centimètres de mon dos. Cette chaleur qui m’avait si souvent apaisée, qui m’avait fait me sentir en sécurité contre les monstres de la nuit, était devenue une torture. C’était la chaleur d’un étranger, d’un ennemi. Je retins ma respiration, priant pour qu’il ne me touche pas. Il ne le fit pas. Après quelques minutes, sa respiration devint lente et régulière. Profonde. Le souffle paisible d’un homme qui s’endort avec la conscience tranquille.
Et ce fut le début de la plus longue nuit de ma vie.
Allongée dans le noir, à côté du corps endormi de l’homme qui avait partagé ma vie pendant un quart de siècle, je me sentis plus seule que jamais. Chaque inspiration qu’il prenait était une insulte. Chaque petit bruit qu’il faisait dans son sommeil – un murmure, un soupir – me faisait sursauter. Mon esprit était un champ de bataille. La colère, une lave en fusion, montait en moi, une furie primale qui me donnait envie de le secouer, de le réveiller, de hurler la question qui me brûlait les lèvres : “POURQUOI ?” Je voulais le voir paniquer, je voulais voir son masque de mari parfait se fissurer et tomber en morceaux. Je voulais qu’il souffre, ne serait-ce qu’une fraction de ce que je ressentais.
Mais une autre partie de moi, plus froide, plus calculatrice – cette partie de moi qui avait survécu à d’autres blessures, bien avant lui – me retenait. La prudence. Si je l’affrontais maintenant, dans cet état de choc et de fureur, je perdais tout avantage. Il nierait. Il mentirait avec l’aplomb que je lui avais vu ce soir. Il me traiterait de folle, de paranoïaque, dirait que j’interprétais mal un message anodin. Il effacerait les preuves, s’il y en avait d’autres. Il la préviendrait. Non. Je ne pouvais pas lui offrir cette victoire. Je devais rester silencieuse. Je devais faire semblant. Je devais devenir une espionne dans ma propre maison, une détective de ma propre vie brisée. L’idée était épuisante et dégradante, mais elle était ma seule ancre dans cette mer de chaos.
Alors la tristesse a déferlé, une vague immense et glaciale qui submergea la colère. Une tristesse si profonde, si abyssale, qu’elle me coupa le souffle. Vingt-cinq ans. Un quart de siècle. Toute ma vie d’adulte. Nos débuts modestes dans ce même appartement, nos rires, nos projets. Les vacances en Italie. La façon dont il m’avait soutenue quand ma mère était tombée malade. La fierté dans ses yeux quand j’avais obtenu ma promotion. Avait-il menti tout ce temps ? Était-ce possible ? Ou le mensonge était-il plus récent ? Depuis quand ? Cette question était peut-être la plus douloureuse de toutes. Depuis quand étais-je la dupe dans cette comédie ? Un mois ? Six mois ? Cinq ans ? Depuis le début ? Chaque option était un scénario d’horreur différent. Je me sentais comme une archéologue découvrant que les fondations de la cité qu’elle avait passée sa vie à étudier étaient faites de sable. Tout était faux. Tout était une illusion.
Je me tournai doucement sur le dos, osant enfin regarder le plafond. Les larmes, que j’avais retenues toute la soirée, se mirent à couler, silencieuses et chaudes, le long de mes tempes, se perdant dans mes cheveux. Ce n’étaient pas des larmes de colère, mais des larmes de deuil. Je pleurais la mort de l’homme que j’aimais. Car l’homme qui dormait à côté de moi n’était pas lui. C’était son imposteur. L’homme que j’aimais était honnête, loyal et incapable de me faire du mal. Cet homme-là était mort ce soir, dans la cuisine, à la lueur d’un écran de téléphone.
Les heures s’étirèrent, interminables. 2 heures du matin. 3 heures. 4 heures. Le sommeil était un pays étranger dont on m’avait refusé le visa. Mon cerveau refusait de s’arrêter. Je me repassais la scène en boucle. Le message. Je n’avais lu qu’un fragment de phrase. Mais ce fragment était une clé. Une clé qui ouvrait la porte de leur monde secret. Je me forçais à me souvenir des mots exacts, les gravant dans ma mémoire pour qu’ils ne s’effacent pas.
Et puis, alors que les premières lueurs blafardes de l’aube commençaient à teinter le ciel de gris, quelque chose changea en moi. La tempête d’émotions – le choc, la colère, la tristesse – commença à se calmer. À sa place, une chose nouvelle émergea des profondeurs de mon être. Une chose dure, froide et incroyablement solide. C’était de la résolution.
La victime éplorée de la nuit laissait place à autre chose. Une femme qui avait touché le fond et qui n’avait plus rien à perdre. La peur était toujours là, nichée au creux de mon estomac, mais elle n’était plus paralysante. Elle était devenue un carburant. Je ne savais pas ce que l’avenir me réservait, si notre mariage pouvait survivre à cela, ou même si je le voulais. Mais je savais une chose avec une certitude absolue : je ne resterais pas une victime passive. Je ne serais pas la femme qui pleure en silence pendant que son mari mène une double vie.
Je connaîtrais la vérité. La vérité entière. Pas la version édulcorée et larmoyante qu’il me servirait peut-être un jour, acculé. Non. Je découvrirais tout par moi-même. Qui elle est. Depuis quand. Comment ils se voient. L’ampleur de leurs mensonges.
Je me suis levée du lit, silencieusement, comme un fantôme. Mes mouvements étaient lents, délibérés. Je n’étais plus l’ombre tremblante de la veille. Je suis allée dans le salon et j’ai regardé par la fenêtre. Lyon s’éveillait. Les premiers tramways commençaient à circuler, les lumières des appartements s’allumaient une à une. Le monde se remettait en marche. Et moi aussi.
Mon plan n’était pas encore clair, mais son objectif l’était. Comprendre. Rassembler les preuves. Et ensuite, seulement ensuite, décider. La guerre avait été déclarée sans que je le sache. Cette nuit, j’avais perdu la première bataille. Mais à partir de maintenant, c’est moi qui allais choisir le champ de bataille. Et les armes.
Partie 3
Le son du réveil, à six heures trente précises, fut d’une violence inouïe. Il ne se contenta pas de me tirer de ma torpeur, mais il déchira le voile fragile de la résolution que j’avais tissé durant les heures sombres de la nuit, me replongeant brutalement dans la réalité crue et glaciale. À ma gauche, Jean-Luc grogna, tapa sur le bouton “snooze” avec la précision d’un homme qui répétait ce geste depuis un quart de siècle. Un geste anodin qui, ce matin-là, me parut être celui d’un profanateur. Comment osait-il vouloir voler ne serait-ce que neuf minutes de sommeil de plus, comme si de rien n’était ? Comment le monde pouvait-il continuer sa rotation imperturbable ?
Le rôle que je m’étais assigné durant la nuit devait commencer maintenant. La comédie de la “femme aimante et un peu fragile” devait prendre le pas sur la furie et le chagrin qui menaçaient de me submerger. Quand il se tourna vers moi, les yeux encore bouffis de sommeil, une lueur d’inquiétude dans le regard, je devançai sa question.
“Ça va mieux,” murmurai-je avant même qu’il n’ouvre la bouche, ma voix intentionnellement rauque, comme après une mauvaise nuit. “La grosse douleur est partie. Je me sens juste… vidée. Un peu vaseuse.”
Le soulagement sur son visage fut instantané et, je devais l’admettre avec une pointe de haine, complètement authentique à mes yeux d’experte. “Tant mieux, ma chérie. Tu m’as fait peur hier soir. Reste au lit un peu, je vais préparer le café.”
Il se leva, passa sa main dans mes cheveux – un geste que je subis en réprimant un frisson de dégoût – et se dirigea vers la cuisine. J’étais seule dans le lit, mais l’endroit où son corps avait reposé était une tache de froid, un vide. Je restai allongée quelques minutes, non pas pour me reposer, mais pour me composer un masque. Je devais trouver la juste mesure : pas trop distante pour ne pas éveiller ses soupçons, mais suffisamment en retrait pour justifier mon manque d’affection. Le personnage de la “convalescente de migraine” était mon seul allié.
Sous la douche, l’eau chaude sur ma peau ne me détendit pas. Au contraire, elle me donna l’impression de vouloir laver une souillure invisible, celle de son contact, de sa présence, de son mensonge qui avait imprégné jusqu’aux murs de notre appartement. Chaque geste de notre routine matinale était une épreuve. Le partager le miroir de la salle de bain, où nos reflets s’étaient côtoyés des milliers de fois, me semblait une promiscuité intolérable. Je l’observai se raser à travers le miroir. Je connaissais par cœur la concentration sur son visage, la façon dont il pinçait les lèvres. Ce matin, je ne voyais plus mon mari. Je voyais la face cachée d’un étranger, un homme capable de se regarder dans la glace sans ciller, tout en portant le fardeau de sa trahison.
Pendant qu’il était sous sa propre douche, mon cœur se mit à battre la chamade. C’était ma première fenêtre d’opportunité. Une minute, peut-être deux. Tremblante, je sortis de la salle de bain et me dirigeai vers la chaise de la chambre où il avait jeté son pantalon de la veille. Mes mains moites hésitèrent un instant au-dessus du tissu. C’était un Rubicon à franchir. Fouiller dans ses affaires. Moi, qui avais toujours prôné la confiance absolue, j’allais commettre l’acte que je considérais comme la plus basse des trahisons conjugales. Une voix dans ma tête hurla : “Ne fais pas ça ! C’est indigne ! Tu vaux mieux que ça !” Mais une autre voix, plus froide et plus puissante, lui répondit : “Il a détruit la dignité. Il a détruit la confiance. Tu ne fais que chercher la vérité dans les ruines qu’il a créées.”
Mes doigts s’enfoncèrent dans sa poche. Je me sentis sale, criminelle. Qu’est-ce que je trouvai ? Rien que la banalité la plus navrante. Un ticket de métro usagé. Un billet de dix euros froissé. Quelques pièces de monnaie. La clé de son casier au bureau. Pas de mot compromettant, pas de numéro de téléphone griffonné sur un bout de papier, pas de facture suspecte. Ma main droite plongea dans l’autre poche. De la poussière, un mouchoir en papier. C’était tout. Un sentiment étrange me saisit : un mélange de déception et de soulagement. Déception de n’avoir rien trouvé pour alimenter ma quête. Soulagement de ne pas avoir trouvé la preuve sordide que j’imaginais.
Le bruit de l’eau qui s’arrêtait me fit sursauter. Je retirai mes mains comme si le tissu m’avait brûlée et je reculai, le cœur battant à tout rompre. J’avais franchi une ligne. Il n’y avait plus de retour en arrière possible. J’étais devenue cette femme-là. Celle qui fouille.
Le petit-déjeuner fut une répétition du dîner de la veille, en pire. La lumière du jour rendait le mensonge plus cru, plus difficile à masquer. Je me cachai derrière ma tasse de café, hochant la tête à ses commentaires sur les actualités, feignant un intérêt que je n’éprouvais pas. Tout mon être était tendu vers un seul objectif : le moment où il franchirait la porte pour aller travailler. Ce moment où l’appartement deviendrait mon territoire, mon laboratoire, ma salle d’interrogatoire.
“Bon, j’y vais,” dit-il enfin, après ce qui me parut une éternité. “Surtout, repose-toi bien aujourd’hui. Ne force pas. On commandera quelque chose ce soir si tu n’as pas le courage de cuisiner.”
Il se pencha pour m’embrasser. Je tournai la tête juste à temps pour que ses lèvres n’atteignent que ma joue. Le contact fut bref, mais il laissa une trace de glace sur ma peau. “Fais attention à toi,” lui dis-je. La phrase sortit toute seule, un réflexe de vingt-cinq ans de vie commune. L’ironie était si amère qu’elle me donna un haut-le-cœur.
Le claquement de la porte d’entrée fut le plus beau son que j’aie entendu depuis la veille. Il résonna dans l’appartement comme le coup de pistolet d’un starter. La course pouvait commencer.
Je restai immobile pendant une minute entière, écoutant le bruit de ses pas qui s’éloignaient dans l’escalier, puis le son de la lourde porte de l’immeuble qui se refermait. Silence. J’étais seule. Je pris une profonde inspiration, et je me levai. Fini le rôle de la femme fragile. J’étais en mission.
Par où commencer ? La tâche était immense, décourageante. Notre appartement, ce cocon que nous avions meublé et décoré ensemble, me semblait soudain un territoire ennemi, une forêt de preuves potentielles et de fausses pistes. Je décidai de procéder avec méthode, comme dans les polars que j’aimais lire.
Première étape : son bureau. La petite pièce au fond du couloir qu’il utilisait pour le télétravail et pour gérer ses “affaires personnelles”. J’entrai dans la pièce et m’arrêtai sur le seuil. Son odeur y était présente, un mélange de papier, d’encre et de son eau de toilette. L’ordinateur portable était fermé sur le bureau. Son agenda était ouvert à la date du jour, avec une simple note : “14h – Réunion budget”. Tout semblait normal. Trop normal.
Je m’assis sur sa chaise de bureau, ce qui me procura une sensation de pouvoir et de transgression. Je commençai par les tiroirs. Le premier contenait les fournitures habituelles : stylos, trombones, post-it. Rien. Le deuxième, des dossiers suspendus parfaitement organisés : “Banque”, “Assurances”, “Impôts”, “Factures EDF”. Je les parcourus rapidement, mais rien ne me sauta aux yeux. C’était notre vie administrative commune, méticuleusement classée. Je ressentais une frustration grandissante. Avais-je tout imaginé ? Le message sur le téléphone était-il une hallucination provoquée par le début de ma migraine ? Non. Je savais ce que j’avais vu. Le mensonge était là, quelque part, simplement bien caché.
Le dernier tiroir était verrouillé.
Mon cœur s’arrêta. Un tiroir verrouillé. Dans notre maison. Depuis quand ? Je ne l’avais jamais remarqué. Nous n’avions jamais eu de secrets, pas de tiroirs ou de journaux intimes fermés à clé. C’était la première anomalie tangible, le premier signe que quelque chose clochait, au-delà du message. Où pouvait être la clé ? Je réfléchis. Jean-Luc n’était pas un homme particulièrement imaginatif pour les cachettes. Je cherchai dans le pot à crayons, sous le clavier, sous le bureau. Rien. Je sortis du bureau et me dirigeai vers la chambre. Je regardai sur sa table de chevet, dans le vide-poche où il mettait sa monnaie. Et puis je la vis. Accrochée au même porte-clés que la clé de son casier de bureau, que j’avais vue dans sa poche quelques heures plus tôt. Une toute petite clé argentée, anodine. Je m’étais menti à moi-même. J’avais bien trouvé quelque chose dans sa poche. La clé du mystère.
Je retournai au bureau, les mains tremblantes. La clé entra dans la serrure. Un petit clic sec. J’ouvris le tiroir.
Mon pouls s’accéléra. Ce n’était pas un repaire de preuves accablantes. Il contenait de vieux relevés de banque datant d’avant notre mariage, de vieilles fiches de paie, son diplôme universitaire. Des souvenirs, des archives personnelles. Mais au fond du tiroir, sous une liasse de documents, il y avait autre chose. Un petit carnet noir, à la couverture rigide. Un Moleskine.
Je le saisis. Il était fin, pas très rempli. Je l’ouvris à la première page. Ce n’était pas un journal. C’étaient des listes. Des noms de vins, avec des notes de dégustation. Des idées de placements financiers. Des listes de livres à lire. Et puis, vers le milieu du carnet, une liste différente. Une liste de dates, s’étalant sur les deux dernières années. À côté de chaque date, une seule lettre et un chiffre. “M – 2”. “S – 1”. “C – 3”. Ça ne voulait rien dire. Était-ce un code ? Une sorte de comptabilité secrète ? Cela me glaça le sang. C’était trop organisé, trop méthodique pour être anodin.
Je continuai ma fouille, mais le tiroir ne contenait rien d’autre. Je passai à l’ordinateur. Le mot de passe. J’essayai les mots de passe évidents. Mon prénom. Son prénom. Le nom de notre chat décédé. Notre date de mariage. Rien. “Mot de passe incorrect”. Après cinq tentatives, je n’osai plus continuer, de peur de bloquer l’accès. J’étais face à un mur.
La frustration me gagna. J’avais des fragments, des anomalies, mais rien de concret. Le message, le tiroir verrouillé, le carnet codé. C’était comme essayer de reconstituer un vase brisé avec seulement trois petits éclats.
Je décidai de changer de stratégie. J’abandonnai le bureau et je me dirigeai vers le salon. Je passai en revue les relevés de notre compte bancaire commun des six derniers mois, que je venais de recevoir. Je cherchai des dépenses inhabituelles, des retraits d’argent liquide importants, des noms de restaurants ou de boutiques inconnus. Mais Jean-Luc était prudent. Il n’utilisait apparemment pas notre compte joint pour ses frasques. Toutes les dépenses étaient justifiables, familières.
J’étais sur le point d’abandonner pour la matinée, épuisée par la tension, quand mon regard fut attiré par son manteau, suspendu à la penderie de l’entrée. C’était son “bon” manteau, un long pardessus en laine sombre qu’il ne mettait que pour les rendez-vous importants, ou lorsqu’il faisait très froid. Il l’avait porté la semaine précédente, pour un “dîner de travail” qui s’était terminé tard.
Machinalement, presque sans y croire, je plongeai ma main dans la poche intérieure. Et là, mes doigts rencontrèrent un petit morceau de papier cartonné, lisse et rigide. Ce n’était pas un ticket de caisse. C’était un reçu de carte de crédit.
Mon souffle se coupa. Ce n’était pas la carte de notre compte joint. C’était une autre carte, une American Express dont je ne connaissais pas l’existence. Le nom du commerçant était “Le Jardin Secret – Fleuriste d’exception”. Le montant était de 120 euros. La date correspondait à la Saint-Valentin, il y a trois mois.
La Saint-Valentin. Ce jour-là, il était rentré à la maison avec un modeste bouquet de tulipes acheté chez le fleuriste du quartier, comme chaque année. “Juste une petite attention, ma chérie, tu sais que je n’aime pas le côté commercial de cette fête,” avait-il dit. Mais il avait dépensé 120 euros chez un fleuriste de luxe. Pour qui ? Le bouquet de tulipes à 20 euros était mon lot de consolation, la couverture de sa véritable “attention”. L’humiliation me monta au visage, chaude et cuisante.
Et il y avait autre chose, plié avec le reçu. Une petite carte de visite. Celle du fleuriste. Mais au dos, une adresse était griffonnée à la main. Ce n’était pas dans notre quartier. C’était dans le 6ème arrondissement, une rue chic près du Jardin du Luxembourg, un quartier où nous n’allions jamais. Juste une adresse. Pas de nom.
J’avais quelque chose. Enfin. Une preuve matérielle, irréfutable, d’une dépense secrète et d’une adresse inconnue. Le puzzle commençait à prendre forme. Il avait une autre carte de crédit. Il achetait des cadeaux coûteux. Il fréquentait un quartier qui n’était pas le nôtre.
Je reposai le manteau, le reçu et la carte de visite serrés dans ma main moite. Je retournai m’asseoir dans le salon, le cœur battant à un rythme désordonné. Je n’étais plus seulement triste ou en colère. J’étais devenue une chasseuse. Je tenais une piste.
Le reste de la journée se passa dans un brouillard. Je remis tout en place avec un soin méticuleux, effaçant les traces de mon passage. Je verrouillai le tiroir, je remis la clé à sa place. Quand Jean-Luc rentra le soir, j’étais prête. J’avais préparé un repas simple, et mon masque de “convalescente” était parfaitement ajusté.
“Tu as l’air d’aller mieux,” constata-t-il en m’embrassant sur la joue.
“Oui, beaucoup mieux. La journée au calme m’a fait du bien,” répondis-je, ma voix sonnant étrangement calme à mes propres oreilles.
Pendant le dîner, je l’écoutai parler de sa journée. De sa “réunion budget”. Je le regardais mentir par omission, me cacher tout un pan de sa vie, et je ressentais une force nouvelle. Je n’étais plus sa victime. J’étais son adversaire. Et il ne se doutait même pas que la partie avait commencé.
Après le dîner, alors qu’il regardait un match de football à la télévision, je m’isolai dans le bureau sous prétexte de vouloir lire. J’allumai mon propre ordinateur. J’ouvris Google Maps. Et je tapai l’adresse griffonnée au dos de la carte de visite.
L’image de la rue apparut sur mon écran. Un bel immeuble haussmannien, avec des balcons en fer forgé. C’était un immeuble résidentiel. Était-ce son adresse à elle ? Était-ce là qu’il se rendait lors de ses “soirées tardives” ? Était-ce là que les fleurs à 120 euros avaient été livrées ?
Je restai assise là, dans le silence, fixant l’image de cet immeuble qui représentait tout ce que j’ignorais. C’était un lieu physique, un point d’ancrage pour ma douleur et ma colère. Ma prochaine étape était claire. Il ne suffisait plus de fouiller dans le passé, dans notre appartement. Je devais aller sur le terrain.
Je devais aller voir cet immeuble. Je ne savais pas ce que j’espérais y trouver. Une plaque de boîte aux lettres ? Un visage à une fenêtre ? Peut-être rien. Mais je devais y aller. Je devais transformer ce lieu virtuel en une réalité, aussi douloureuse soit-elle. Demain. Demain, j’irai dans le 6ème arrondissement. Demain, je mettrai un pied dans son autre vie.
Partie 4
La nuit qui suivit fut pire encore que la précédente, si tant est que cela fût possible. Alors que la première nuit avait été un maelström de choc et de douleur brute, la seconde fut une torture lente, une agonie de l’anticipation. Je n’étais plus la victime passive subissant une révélation ; j’étais désormais une conspiratrice, une actrice consciente attendant le lever du rideau sur sa propre tragédie. Le reçu du fleuriste et la carte de visite avec l’adresse griffonnée reposaient dans le tiroir de ma table de chevet, objets inertes vibrant d’une énergie maléfique. Ils étaient la preuve, le point de départ, le X marquant l’emplacement d’un trésor empoisonné.
Le sommeil fut une chimère. Chaque fois que je fermais les yeux, je ne voyais pas le visage d’une femme inconnue, mais l’image de cet immeuble haussmannien, aussi nette que si je me tenais devant. C’était devenu le monstre de mes cauchemars éveillés. Et à côté de moi, Jean-Luc dormait. Il dormait du sommeil du juste, ou du moins, du sommeil de celui qui a compartimenté sa vie avec une efficacité terrifiante. Son souffle régulier n’était plus une insulte ; c’était un défi. C’était le métronome qui rythmait le compte à rebours avant mon départ pour le territoire ennemi.
Le matin se leva sur le même simulacre. La même routine, le même ballet macabre. Je me levai avant lui, prétextant une meilleure nuit et une envie de “reprendre le dessus”. Je préparai le café, ma main ne tremblant que légèrement en saisissant la cafetière. Je voulais qu’il me voie active, “normale”. Mon personnage de convalescente avait fait son temps. Aujourd’hui, je devais être la femme solide, celle qui a une journée ordinaire devant elle, pour qu’il parte l’esprit tranquille, me laissant le champ libre.
“Tu as meilleure mine ce matin,” me dit-il, en beurrant sa tartine. Le compliment me fit l’effet d’une gifle. Oui, j’avais meilleure mine. La mine d’une femme au bord du précipice, mais qui a décidé de ne pas fermer les yeux avant de sauter.
“Je vais sortir un peu aujourd’hui,” annonçai-je, le ton aussi neutre que possible, en fixant ma tasse. “Prendre l’air. Peut-être aller voir l’expo au Musée des Beaux-Arts. Ça me changera les idées.”
C’était mon alibi. Une activité plausible, culturelle, solitaire. Parfait.
“Bonne idée,” approuva-t-il, sans lever les yeux de son journal. “Ça te fera du bien. Ne te fatigue pas trop quand même.”
Le voir si facilement dupe, si confiant, si aveugle à la tempête qui faisait rage à quelques centimètres de lui, ne me procura aucune satisfaction. Au contraire, cela ajouta une couche de mépris à la haine et au chagrin qui constituaient désormais le sol sur lequel je marchais.
Son départ fut, une nouvelle fois, une libération. Aussitôt la porte claquée, je me préparai comme un soldat avant une mission. Je choisis mes vêtements avec un soin stratégique : un jean, des chaussures de marche confortables, un pull sombre et un long trench-coat neutre. Je ne devais pas attirer l’attention. Je devais pouvoir me fondre dans la masse. Pas de maquillage, à part une touche pour masquer les cernes. Je pris un petit sac à dos contenant une bouteille d’eau, un livre que je ne lirais pas, et, bien sûr, la carte de visite. Je me regardai dans le miroir de l’entrée. Le visage qui me fixait était celui d’une étrangère. Mes yeux brillaient d’une intensité fiévreuse, mes lèvres étaient pincées en une ligne dure. La femme douce et un peu rêveuse que j’avais été semblait avoir vieilli de dix ans en quarante-huit heures.
Le trajet en métro fut une épreuve. Le ventre noué, les mains moites, j’étais assise au milieu du flot anonyme des Lyonnais vaquant à leurs occupations. Une femme lisait un roman, un étudiant écoutait de la musique, deux touristes dépliaient un plan. Pour eux, c’était un jeudi matin ordinaire. Pour moi, c’était un voyage vers la fin de mon monde. La rame traversait la Presqu’île, et je regardais la ville défiler par les fenêtres, cette ville que j’aimais tant. Chaque rue, chaque place, chaque façade me semblait appartenir à un passé révolu, à une vie antérieure où j’étais heureuse sans le savoir.
Je changeai à Saxe-Gambetta pour prendre la ligne B, puis la ligne A. En sortant à la station Foch, dans le 6ème arrondissement, je fus frappée par le changement d’atmosphère. J’avais quitté le charme un peu bohème et populaire de mon quartier de la Croix-Rousse pour un monde de silence feutré, de luxe discret et d’ordre impeccable. Les avenues étaient larges et bordées d’arbres parfaitement taillés. Les façades des immeubles étaient majestueuses, d’une propreté intimidante. Les boutiques n’étaient pas des boulangeries de quartier ou des petits artisans, mais des galeries d’art, des antiquaires et des enseignes de haute couture. Ce n’était pas mon monde. Et le fait qu’il soit devenu, apparemment, celui de Jean-Luc, créa une distance encore plus grande entre nous. Il ne me trompait pas seulement avec une autre femme ; il me trompait avec une autre vie, une autre classe sociale, un autre univers.
Le cœur battant à grands coups dans ma poitrine, je sortis mon téléphone et activai le GPS, même si j’avais mémorisé le chemin. L’adresse se trouvait à quelques centaines de mètres. Je marchai lentement, reportant le moment de la confrontation. Mes pieds semblaient peser une tonne sur les larges trottoirs. Chaque pas était un pas de plus vers une vérité que je n’étais pas sûre de vouloir connaître. Et si ce n’était rien ? Si c’était l’adresse d’un vieux client, d’un parent éloigné ? Une partie de moi s’accrochait désespérément à cette possibilité, aussi infime soit-elle. Mais l’autre partie, la partie lucide et glaciale, savait. On n’achète pas un bouquet à 120 euros pour un vieux client. On ne cache pas l’adresse dans la poche de son manteau.
Et puis, je la vis. La rue. Et au milieu, l’immeuble. C’était exactement le même que sur l’image de Google Maps, mais en vrai, il était encore plus imposant, plus écrasant. La porte cochère était une œuvre d’art en bois massif et en fer forgé. Les cuivres des poignées et des plaques brillaient au soleil. À côté de la porte, une rangée d’interphones avec des noms gravés sur de petites plaques de laiton. C’était là. Le sanctuaire de son autre vie.
Mon plan était simple, presque cliché : trouver un café en face et attendre. La chance était avec moi. Juste de l’autre côté de la rue, un petit bistrot avec quelques tables en terrasse, abritées du vent par une vitre en plexiglas. C’était parfait. J’aurais une vue imprenable sur la porte de l’immeuble.
Je m’installai à une table d’angle, le dos au mur, comme un agent secret de pacotille. Une jeune serveuse s’approcha. “Je vais prendre un café allongé, s’il vous plaît,” dis-je, ma voix sonnant étonnamment assurée. J’ouvris le livre que j’avais apporté, une biographie de Stefan Zweig. C’était mon accessoire, ma couverture. Je le posai sur la table, mais les mots dansaient devant mes yeux. Mon regard était rivé sur la porte d’en face.
L’attente commença. Une attente qui étira chaque seconde en une minute, chaque minute en une heure. Le café arriva. Je le bus par petites gorgées, pour faire durer. C’était un liquide chaud et amer qui ne parvenait pas à réchauffer le froid qui s’était installé au plus profond de moi.
Que faisais-je là ? J’avais l’impression d’être folle. J’espionnais mon propre mari. La situation était sordide, pathétique. Le doute revint me mordre. Et si je me trompais ? Si tout ceci n’était qu’un malentendu grotesque ? Je me sentirais tellement stupide. Mais le souvenir du message sur le téléphone, si bref mais si dévastateur, balaya ce doute. Il y avait un feu. Et j’étais là pour voir la fumée.
Les gens entraient et sortaient de l’immeuble. Une vieille dame élégante avec un petit chien. Un jeune homme en costume avec une mallette. Une mère de famille pressée avec deux enfants. Aucun visage connu. Aucun ne correspondait à l’image que je me faisais d’une “rivale”.
Je commandai un deuxième café, puis un verre d’eau. La serveuse commençait à me lancer des regards curieux. Je fis semblant d’être absorbée par ma lecture, tournant les pages à un rythme régulier sans en lire une seule ligne. Mon anxiété était à son comble. L’adrénaline de la mission avait laissé place à une lassitude nerveuse. Combien de temps allais-je rester là ? Jusqu’à quand ? Et si personne ne sortait ? Et si Jean-Luc n’arrivait jamais ?
Il était presque midi et demi. Je grelottais, malgré mon trench-coat. Le soleil avait disparu derrière les nuages. J’étais sur le point d’abandonner, de me dire que c’était une piste stérile, que je devais rentrer et réfléchir à une autre approche. Je posai quelques pièces sur la table pour payer mes consommations, prête à me lever.
Et c’est à ce moment-là que la grande porte cochère s’ouvrit.
Mon corps se figea instantanément, chaque muscle tendu à l’extrême. Mon cœur cessa de battre pendant une seconde, avant de repartir à un rythme assourdissant.
Ce n’était pas un, mais deux personnes qui sortaient.
La première, je la reconnus immédiatement. C’était lui. Jean-Luc. Mon mari. Il ne portait pas le costume-cravate qu’il mettait pour aller au bureau. Il portait un jean, un pull à col roulé et un blouson en cuir que je ne lui avais jamais vu. Il avait l’air plus jeune, plus détendu. Il riait. Un rire franc, libéré, un rire que je ne lui avais pas entendu depuis des années.
Et à côté de lui, il y avait elle.
Elle était grande, mince, peut-être une dizaine d’années de moins que moi. Ses cheveux blonds étaient coupés en un carré chic qui encadrait un visage aux traits fins et réguliers. Elle portait un manteau de cachemire beige qui devait coûter une fortune, et des bottes à talons hauts. Elle était l’incarnation de l’élégance bourgeoise de ce quartier. Elle était tout ce que je n’étais pas.
Ils n’étaient pas juste en train de marcher l’un à côté de l’autre. Non. Sa main à elle était glissée sous le bras de Jean-Luc. Sa tête était légèrement penchée vers lui. Ils parlaient, le visage proche, dans une bulle d’intimité qui excluait le reste du monde. Une bulle qui, surtout, m’excluait moi, de la manière la plus violente qui soit.
Le temps sembla s’arrêter. Je voyais la scène se dérouler au ralenti, chaque détail gravé au fer rouge dans mon cerveau. La façon dont il la regardait, avec une admiration, une adoration flagrante. La façon dont elle lui sourit, un sourire éclatant de confiance et de bonheur. Ils s’arrêtèrent au coin de la rue, attendant pour traverser. Il se pencha et lui dit quelque chose à l’oreille. Elle éclata de ce même rire clair. Puis, il fit un geste qui brisa la dernière digue de mon cœur. Il posa sa main au creux de son dos, un geste possessif, tendre, familier. Un geste qu’il m’avait fait des milliers de fois. En le voyant le faire avec elle, en public, en plein jour, je compris que ce n’était pas une passade. Ce n’était pas une aventure sordide. C’était une autre vie. Une vie parallèle, complète, heureuse.
Ils traversèrent la rue et s’éloignèrent, marchant dans la direction opposée à la mienne. Je les regardai jusqu’à ce qu’ils ne soient plus qu’un point au loin, deux silhouettes fusionnant en une seule.
Le monde autour de moi revint brutalement. Le bruit des voitures, les conversations des autres clients du café, le tintement des tasses. Tout était assourdissant. Ma tasse de café à moitié vide tremblait si fort dans ma main que le liquide se renversa dans la soucoupe. J’avais froid, un froid polaire qui venait de l’intérieur, un froid de mort. Je laissai tomber le livre, qui tomba sur le sol sans que je m’en soucie.
Je devais partir. Maintenant. Avant de m’effondrer. Avant de hurler.
Je me levai, chancelante, comme une vieille femme. Je jetai un billet de dix euros sur la table et je m’enfuis, sans un regard en arrière. Je marchai vite, sans but, les larmes brouillant ma vue. Je ne pleurais pas. Les larmes coulaient toutes seules, des rivières silencieuses sur un visage de pierre. Je ne sentais rien, à part ce vide immense dans ma poitrine, un trou noir qui absorbait toute lumière, toute chaleur, tout espoir.
Le trajet de retour fut un cauchemar dont je n’ai que des souvenirs fragmentaires. Je me souviens être entrée dans le métro, de m’être assise, d’avoir regardé mon propre reflet fantomatique dans la vitre sombre du tunnel. Je me souviens d’être sortie à ma station, d’avoir monté les escaliers de mon immeuble, chaque marche étant une nouvelle étape de ma descente aux enfers.
Quand j’ouvris la porte de mon appartement, le silence me frappa. C’était le même silence que le matin, mais il n’était plus libérateur. Il était lourd, funèbre. C’était le silence d’un mausolée. Notre mausolée.
Je déambulai dans les pièces comme un fantôme. Chaque objet était une relique d’une vie qui n’existait plus. La photo de notre mariage sur le buffet me narguait. Le canapé où nous nous étions assis des milliers de fois pour regarder des films me semblait souillé. Je suis entrée dans notre chambre. Son côté du lit. Son oreiller. J’y enfouis mon visage, cherchant une odeur familière, l’odeur de mon mari. Mais je ne sentais que l’odeur d’un menteur.
Je restai là, prostrée, pendant des heures. Le soleil déclinait, plongeant l’appartement dans la pénombre. Je ne bougeai pas. La tristesse, la colère, le chagrin s’étaient retirés, laissant place à quelque chose d’autre. Quelque chose de beaucoup plus dangereux.
Un calme glacial.
Je n’étais plus la femme qui cherchait la vérité. J’avais trouvé la vérité, et elle était pire que tout ce que j’avais pu imaginer. La vérité, c’est que je ne connaissais pas l’homme avec qui j’avais vécu pendant vingt-cinq ans. La vérité, c’est qu’il m’avait trahie non seulement dans mon lit, mais dans chaque aspect de notre existence.
Je me relevai. Mes mouvements étaient devenus précis, dénués de toute hésitation. Je n’étais plus une victime. On ne peut pas être une victime quand on a tout perdu. Quand on a touché le fond, il n’y a plus de peur. Il ne reste que les choix.
Et je savais ce que je devais faire.
Ce n’était plus une question de le confronter, de pleurer, de lui demander des explications. Ce serait lui donner une importance qu’il ne méritait plus. Ce serait encore faire de cette histoire la sienne. Non. L’histoire, désormais, allait être la mienne.
Ce soir, quand il rentrerait du “travail”, fatigué de sa journée et de sa double vie, il ne trouverait pas la femme aimante et un peu naïve qu’il avait laissée le matin. Il ne trouverait pas non plus la femme brisée et éplorée.
Il trouverait son juge.