Partie 1
Pendant vingt-quatre ans, j’ai bâti ma vie sur une certitude : la confiance. C’était le fondement de mon mariage, le ciment de ma famille, la valeur que je chérissais plus que tout. Je croyais connaître ma femme, Betty, comme je connaissais mes propres mains. Je croyais avoir élevé notre fille, Audrey, pour qu’elle devienne une femme honnête et aimante. Je croyais en notre monde, un sanctuaire parfait et confortable, à l’abri des mensonges et des trahisons. J’avais tort. Ce matin-là, ce monde a commencé à se fissurer, et je n’ai rien vu venir.
La journée avait commencé comme des milliers d’autres. La pluie, une bruine fine et tenace, s’était mise à tomber sur Lyon juste après l’aube. De notre appartement sur les pentes de la Croix-Rousse, la ville semblait se dissoudre dans une aquarelle de gris. Les toits d’ardoise luisaient, les rues pavées scintillaient d’une lumière blafarde, et le son des premiers trams qui grinçaient en montant la colline me parvenait, étouffé par le crépitement de la pluie contre les fenêtres. J’adorais ce son. C’était le pouls de notre ville, familier et rassurant.
Assis à la table de la cuisine, je regardais distraitement les gouttes d’eau faire la course sur la vitre. L’odeur réconfortante du café fraîchement moulu se mêlait à celle, plus riche, des croissants que Betty venait de sortir du four. Elle se déplaçait dans la cuisine avec cette efficacité tranquille qui la caractérisait, une danse silencieuse et familière que je pouvais regarder pendant des heures. Chaque geste était précis, sans effort. Elle était le centre de mon univers, le point d’ancrage qui maintenait tout en équilibre.
Audrey, notre fille unique, était assise en face de moi. À vingt-trois ans, elle était un mélange parfait de nous deux : la détermination de sa mère et mon optimisme un peu rêveur. Plongée dans son téléphone, elle laissait échapper de temps en temps un petit rire étouffé, un son cristallin qui illuminait la pièce. C’était une matinée ordinaire. Une matinée d’une beauté si parfaite, si désarmante, que j’aurais dû me méfier. Le bonheur, lorsqu’il est si complet, est souvent le calme avant la tempête.
J’avais une journée cruciale devant moi. Une réunion avec des investisseurs potentiels pour ma petite société de conseil en finance. C’était l’aboutissement de mois de travail acharné, de nuits blanches passées à peaufiner des chiffres et des stratégies. Ce contrat pouvait tout changer, nous offrir une sécurité dont je n’avais jamais osé rêver. Une légère boule de tension s’était nichée dans mon estomac, mais la sérénité de notre foyer agissait comme un baume. Ici, j’étais en sécurité. Tout était à sa place. Tout était sous contrôle.
Pourtant, un sentiment diffus, une sorte de malaise indéfinissable, flottait dans l’air, aussi impalpable que la vapeur qui s’échappait de ma tasse. C’était comme une note discordante dans une symphonie parfaite. Un détail qui clochait, une ombre fugace dans mon champ de vision, mais impossible de mettre le doigt dessus. Je l’ai mis sur le compte du stress. La pression de la réunion, sans doute. J’avais tendance à être un peu sur les nerfs avant les grands rendez-vous.
J’ai observé ma femme. Elle était magnifique. Même en peignoir, les cheveux attachés à la hâte, elle dégageait une élégance naturelle. Elle a posé une assiette de croissants devant moi, sa main effleurant mon épaule. Un contact bref, familier, un de ces milliers de petits gestes qui construisent une vie à deux.
« Tu penses que ça va aller, ta réunion ? » m’a-t-elle demandé, sa voix douce teintée d’une pointe d’inquiétude.
« Ça doit aller, » ai-je répondu avec un sourire que j’espérais confiant. « J’ai tout préparé. Il faut juste que je sois convaincant. »
« Tu l’es toujours, » a-t-elle dit, et ce simple encouragement a suffi à apaiser une partie de mon anxiété.
Je me sentais profondément chanceux. À cinquante-six ans, j’avais tout ce qu’un homme pouvait désirer. Une femme que j’aimais plus que tout, une fille brillante qui faisait notre fierté, une carrière qui me passionnait. J’avais construit cette vie brique par brique, avec honnêteté et labeur. La confiance était la pierre angulaire de notre édifice. Je faisais une confiance aveugle à Betty et Audrey, et je n’avais jamais eu la moindre raison d’en douter. Jamais.

C’est à ce moment précis que le téléphone a sonné. Une sonnerie stridente qui a déchiré la quiétude de la pièce.
Betty a décroché, le combiné de la ligne fixe pressé contre son oreille. J’ai continué à boire mon café, mais mon regard était fixé sur elle. Et j’ai vu la transformation. Ce fut instantané, brutal. La couleur a déserté ses joues, laissant place à une pâleur cireuse. Sa main libre s’est agrippée au plan de travail, ses doigts se crispant si fort que ses articulations sont devenues blanches. Ses yeux se sont écarquillés, remplis d’une panique que je ne lui avais jamais vue.
« Maman ? Qu’est-ce qui ne va pas ? » a-t-elle articulé, sa voix soudainement fragile.
Un silence. Je n’entendais que le murmure affolé de sa mère à l’autre bout du fil. Le visage de Betty se décomposait un peu plus à chaque seconde.
« Mais… quand est-ce que ça a commencé ? » Sa voix a grimpé dans les aigus, au bord de l’hystérie. « Quelle fièvre ? Comment ça, elle a mal ? »
Avant même de m’en rendre compte, j’étais debout, mon cœur battant à tout rompre. Audrey avait posé son téléphone, son visage reflétant l’inquiétude de sa mère. La légèreté du matin s’était évaporée, remplacée par une atmosphère lourde et angoissante.
« D’accord, d’accord, j’arrive. Tout de suite ! » a lancé Betty avant de raccrocher brutalement. Ses mains tremblaient de manière incontrôlable.
Quand elle s’est tournée vers nous, des larmes perlaient au coin de ses yeux. « C’est papa, » a-t-elle suffoqué. « Il a près de 40 de fièvre, il délire. Et maman… elle a des douleurs terribles à la poitrine, elle arrive à peine à respirer. »
Mon estomac s’est noué. Ses parents, Walter et Mildred, avaient tous les deux plus de quatre-vingts ans. Ils vivaient à une heure de route, dans un petit village de la campagne lyonnaise. À leur âge, la moindre maladie pouvait devenir critique en quelques heures. Je n’osais pas imaginer le pire.
Ma décision fut immédiate. « Je viens avec toi. » J’attrapais déjà mes clés sur le petit meuble de l’entrée. La réunion, le contrat, tout cela venait de perdre toute importance. Ma famille passait avant tout.
« Non ! » Sa réponse fut si vive, si tranchante, qu’elle me cloua sur place. Elle a secoué la tête fermement, son regard fuyant le mien. « Surtout pas. Tu as ta réunion. C’est trop important pour ta carrière, pour nous. Je vais gérer. Je vais juste m’assurer qu’ils vont bien, peut-être les emmener à l’hôpital. »
Quelque chose dans son insistance me parut étrange. Pourquoi refuser mon aide avec une telle force ? Nous avions toujours fait face aux crises ensemble.
« Betty, tes parents sont plus importants que n’importe quelle réunion. »
C’est alors qu’Audrey est intervenue. Elle s’est levée avec une assurance qui, sur le moment, m’a semblé admirable. « Je vais avec maman, papa. Papy et mamie ont besoin de nous deux. Toi, tu ne peux pas te permettre de rater cette opportunité. On gère, ne t’inquiète pas. »
Elle s’était déjà attachée les cheveux en une queue de cheval, prête à l’action. J’ai regardé ma fille, si responsable, si dévouée. Une vague de fierté a submergé mon inquiétude. Même dans la panique, elle savait quelles étaient les priorités. La famille. Toujours la famille.
« Vous êtes sûres ? » ai-je demandé, hésitant. Je me sentais mis à l’écart, presque inutile.
« On est sûres, » a affirmé Betty. Elle rassemblait déjà son sac à main et ses clés, ses gestes rapides et efficaces malgré la peur visible dans ses yeux. « Tu as travaillé si dur pour ça, Joseph. On t’appellera dès qu’on arrivera là-bas pour te dire comment ça va. »
Audrey a enfilé sa veste. « Ne t’en fais pas, papa. On prendra bien soin d’eux. »
Je les ai prises toutes les deux dans mes bras. Une étreinte forte, pour leur donner du courage, et peut-être pour me rassurer moi-même. Le parfum de lavande de Betty, le même depuis trente ans, m’a enveloppé. Audrey a serré ma main.
« Appelez-moi dès que vous arrivez, » ai-je insisté. « Peu importe si je suis en pleine réunion. S’il faut aller à l’hôpital, je laisse tout tomber et je vous rejoins. »
« Promis, » a murmuré Betty en m’embrassant sur la joue. « Je t’aime. »
« Je t’aime aussi, papa, » a ajouté Audrey, déjà en route vers la porte.
Je suis resté sur le seuil, les regardant monter dans la voiture. La berline argentée de Betty a démarré en trombe, ses feux arrière rouges clignotant à travers le rideau de pluie avant de disparaître au coin de la rue.
La porte s’est refermée. Le silence qui s’est abattu sur l’appartement était assourdissant, anormal. Un vide immense venait de se créer. Je suis retourné dans la cuisine, machinalement. Leurs tasses étaient encore là, à moitié pleines. Le croissant d’Audrey était à peine entamé. Les lunettes de lecture de Betty reposaient sur le comptoir, à côté de ses mots croisés inachevés. Des vestiges d’une vie normale, brutalement interrompue.
J’ai essayé de me secouer. Je devais me préparer pour ma réunion. Je me suis servi une autre tasse de café, mais il avait un goût amer. Je me suis assis à la table vide. Mon regard errait sur les objets familiers, mais ils me semblaient soudain étrangers. Le chargeur du téléphone d’Audrey, encore branché au mur. Le petit post-it que Betty avait collé sur le frigo : « Penser à acheter du pain. » Des détails insignifiants qui me serraient le cœur.
Et là, ce sentiment. Ce malaise lancinant est revenu, dix fois plus fort. Une angoisse sourde, irrationnelle, qui me tordait les entrailles. J’ai repassé la scène dans ma tête, encore et encore. La précipitation de Betty. Son refus catégorique que je vienne. L’empressement presque trop parfait d’Audrey.
Était-ce simplement la peur qui me faisait voir des choses ? L’instinct ancestral qui nous murmure des avertissements lorsque ceux que nous aimons sont en danger ? Ou y avait-il autre chose ?
Je me suis levé et j’ai fait les cent pas dans le salon. Mon regard s’est posé sur la cheminée, où trônaient nos photos de famille. Betty et moi le jour de notre mariage, si jeunes, débordant d’un bonheur innocent. Audrey le jour de sa remise de diplôme, son sourire radieux sous sa toque de lauréate. Nous trois en vacances à Étretat, les cheveux fouettés par le vent, riant d’une blague que j’avais oubliée. Vingt-quatre ans de mariage. Vingt-quatre ans à construire une vie, à surmonter les épreuves, à partager les joies. Une fille que nous avions élevée avec tout l’amour possible. Des beaux-parents qui m’avaient accueilli comme leur propre fils.
Tout ce que j’avais toujours voulu était résumé dans ces cadres argentés. Alors pourquoi avais-je l’impression d’être au bord d’un précipice ? Pourquoi ce sentiment glacial que quelque chose était profondément, terriblement faux ?
J’ai sorti mon téléphone. J’ai cherché le contact de Betty. Mon pouce a hésité au-dessus du bouton d’appel. Cela faisait à peine vingt minutes qu’elles étaient parties. Elles n’étaient même pas encore sur l’autoroute. L’appeler maintenant serait ridicule. Je passerais pour un mari paranoïaque et surprotecteur. Elle se moquerait gentiment de moi, me dirait de me calmer, et j’aurais l’air idiot.
J’ai reposé le téléphone sur la table. Puis je l’ai repris. C’était stupide. Elles géraient une urgence familiale, et moi, j’étais là, à me torturer l’esprit, à inventer des problèmes qui n’existaient pas.
Il fallait que je me concentre. La réunion. TechVista. L’avenir de ma société. Je suis allé dans mon bureau, j’ai ouvert mon ordinateur portable, j’ai affiché la présentation. Les diapositives ont défilé devant mes yeux, mais je ne les voyais pas. Les chiffres dansaient, les graphiques perdaient tout leur sens. Mon esprit était ailleurs, sur cette route détrempée, avec ma femme et ma fille.
Une image m’est revenue en mémoire. Un souvenir d’il y a quelques années. Betty avait “oublié” de me parler d’une grosse dépense qu’elle avait faite, une antiquité hors de prix. Quand je l’avais découvert sur les relevés, elle avait été terriblement gênée. Elle avait expliqué qu’elle avait eu peur de ma réaction, qu’elle savait que nous devions économiser. Je n’avais pas été en colère. J’avais été blessé qu’elle ne m’ait pas fait confiance. Nous en avions parlé, et elle avait pleuré, me promettant de ne plus jamais rien me cacher. Je l’avais crue. J’avais tout pardonné, tout oublié. Parce que c’est ce qu’on fait quand on aime. On fait confiance.
Ce souvenir, que je n’avais pas évoqué depuis des années, a ravivé mon angoisse. Le regard fuyant de Betty ce matin… C’était le même regard.
Non. J’arrêtais de délirer. Je projetais mes propres peurs sur une situation qui n’avait rien à voir.
J’ai fermé l’ordinateur. Impossible de travailler. J’ai regardé ma montre. 10h15. La réunion était dans moins d’une heure. Je devais partir, préparer mes arguments, me mettre en condition.
Mais je ne pouvais pas. Je ne pouvais pas faire semblant que tout allait bien. Je ne pouvais pas aller serrer des mains et parler d’argent alors que cette voix dans ma tête me hurlait que le danger était ailleurs. Pas à l’hôpital avec mes beaux-parents, mais là, tout près. Dans ce mensonge que je commençais à peine à entrevoir.
Une décision s’est imposée à moi, irrépressible. Une certitude qui a balayé tous mes doutes.
Ma réunion pouvait attendre. Ma carrière pouvait attendre. Les investisseurs comprendraient. La famille passe avant tout. C’était la règle que j’avais toujours suivie. Ironiquement, c’était cette même règle qui me poussait maintenant à désobéir à ma femme.
Je suis retourné dans l’entrée. J’ai enfilé ma veste, senti le poids familier de mes clés dans ma main. Mon cœur battait la chamade, un mélange d’effroi et d’une étrange détermination. J’allais les rejoindre. J’allais voir par moi-même. Si tout était normal, si mes beaux-parents étaient vraiment malades, alors je serais là pour aider. Et si ce n’était pas le cas…
Je ne voulais pas penser à cette éventualité.
En sortant, j’ai formulé un plan rapide pour me donner une contenance. Je m’arrêterais chez le fleuriste, je prendrais un bouquet pour Mildred. Puis à la pharmacie, pour acheter des médicaments contre la fièvre, des analgésiques. J’arriverais non pas comme un mari suspicieux, but comme un gendre attentionné.
Je roulais vers la fin de mon mariage, la fin de ma confiance, la fin de l’homme que j’avais été pendant cinquante-six ans. Mais à cet instant, en quittant notre appartement, le bruit de la pluie comme seul compagnon, je m’accrochais encore à un dernier espoir. L’espoir que j’étais fou. L’espoir que tout ceci n’était que le fruit de mon imagination. L’espoir que la famille parfaite que je croyais avoir était bien réelle.
Je ne le savais pas encore, mais la vérité allait être bien plus laide et plus destructrice que tout ce que ma paranoïa aurait pu inventer.
Partie 2
Le trajet en voiture aurait dû me calmer, mais chaque kilomètre qui me séparait de Lyon ne faisait qu’attiser le feu de mon angoisse. La pluie battait contre le pare-brise avec une régularité hypnotique, les essuie-glaces balayant l’eau dans un va-et-vient qui semblait scander le rythme effréné de mes pensées. L’autoroute A6 s’étirait devant moi comme un ruban de bitume gris et luisant, un chemin incertain vers une vérité que je redoutais plus que tout.
Je me sentais coupable. Coupable de douter de ma propre femme, de ma propre fille. En vingt-quatre ans de vie commune, Betty m’avait-elle déjà donné une seule raison valable de me méfier ? Non. Jamais. Mes soupçons étaient une insulte, une trahison en soi. J’étais en train de commettre le péché que je leur reprochais mentalement : je rompais le pacte de confiance. Chaque voiture que je doublais me donnait l’impression d’être un fugitif, fuyant non pas un danger extérieur, mais la honte de ma propre suspicion.
Pour me distraire, je me forçais à penser à Walter et Mildred, les parents de Betty. Ces pensées étaient un refuge, un rappel de la bonté et de l’intégrité que je liaiss à cette famille. Walter était un homme taillé dans le roc, un ancien artisan ébéniste dont les mains, bien que noueuses et marquées par des décennies de labeur, possédaient encore une poigne redoutable. Je me souviendrai toujours du jour où, jeune homme tremblant de vingt-huit ans, j’étais allé lui demander officiellement la main de sa fille. Il m’avait reçu dans son atelier, au milieu de l’odeur âcre de la sciure et de la térébenthine. Assis sur un simple tabouret en bois, il m’avait écouté sans dire un mot, ses yeux vifs me jaugeant par-dessus ses lunettes de lecture. Le silence s’était étiré, lourd et pesant. Je pensais qu’il allait refuser, me trouver indigne de sa Betty. Puis, un lent sourire avait fendu son visage buriné. Il s’était levé, m’avait serré la main si fort que j’avais cru que mes os allaient se briser, et avait lâché d’une voix bourrue mais chaude : « Bienvenue dans la famille, mon fils. » Il m’avait appelé « mon fils ». Dès ce jour, il m’avait traité comme tel, avec une affection maladroite mais profondément sincère.
Et Mildred… Mildred était la douceur incarnée. Une femme discrète, au sourire timide, dont la plus grande joie était de nourrir les gens qu’elle aimait. Sa tarte aux pommes était légendaire, une recette qu’elle tenait de sa propre mère et qu’elle refusait de partager avec quiconque, même Betty. Chaque automne, elle en préparait une spécialement pour mon anniversaire, sachant que c’était mon dessert préféré. Je la voyais encore, dans sa cuisine simple mais impeccable, me glisser une part supplémentaire en cachette de Betty, avec un clin d’œil complice. « Il faut bien nourrir nos hommes, » disait-elle avec une fausse sévérité. C’étaient des gens bien. Des gens simples, droits, incapables de manigancer ou de mentir. L’idée qu’ils puissent être au centre d’une mascarade me semblait absurde, monstrueuse. Mon angoisse devait être irrationnelle.
Conformément au plan que je m’étais fixé pour justifier mon arrivée impromptue, je pris la prochaine sortie et m’arrêtai dans le centre d’une petite ville. Le fleuriste était un petit commerce charmant, dont la vitrine embuée débordait de couleurs vives qui contrastaient avec la grisaille ambiante. J’entrai, et l’air chaud et parfumé me frappa au visage.
« Bonjour, monsieur. Je peux vous aider ? » me lança une jeune femme au sourire amical.
« Bonjour. Je voudrais un bouquet de lys blancs, s’il vous plaît. Les plus beaux que vous ayez. » C’étaient les fleurs préférées de Mildred.
Pendant qu’elle composait le bouquet avec soin, je sentis un poids quitter mes épaules. Cet acte simple, attentionné, me reconnectait à la réalité que je connaissais. J’étais juste un gendre inquiet allant voir ses beaux-parents malades. Il n’y avait rien de sinistre là-dedans. J’étais ridicule.
Je payai et me dirigeai ensuite vers la pharmacie voisine. Le pharmacien, un homme d’âge mûr au visage bienveillant, m’écouta décrire les symptômes que Betty m’avait rapportés.
« Une forte fièvre pour un homme de son âge et des douleurs thoraciques… Vous avez raison de vous inquiéter. Il ne faut pas prendre ça à la légère, » me dit-il en me tendant une boîte de paracétamol et une autre d’aspirine. « Mais le mieux serait de voir un médecin rapidement. Surtout pour les douleurs à la poitrine. »
« Ma femme et ma fille sont déjà sur place. J’y vais pour les aider. »
« Vous faites bien, » dit-il avec un signe de tête approbateur. « J’espère que ça ira pour eux. »
« Merci. Moi aussi. »
En remontant dans ma voiture, le bouquet emballé dans du papier de soie sur le siège passager et le sac de la pharmacie à côté, je me sentis un peu plus calme. Mon scénario était plausible. Mon rôle était clair. Et pourtant, au fond de moi, la petite voix glaciale de l’intuition refusait de se taire.
Les derniers kilomètres me parurent interminables. La pluie s’était intensifiée, martelant le toit de la voiture avec une violence renouvelée. Le ciel, couleur d’acier sombre, semblait peser sur le paysage. Je connaissais cette route par cœur. Je l’avais empruntée des centaines de fois pour les anniversaires, les fêtes de Noël, les simples visites dominicales. Chaque virage, chaque bosse dans la chaussée m’était familier. D’habitude, ce trajet était synonyme de joie, d’anticipation de bons moments passés en famille. Aujourd’hui, il était chargé d’une prémonition sinistre.
Enfin, je tournai dans la rue des Tilleuls. C’était une rue paisible, bordée de maisons modestes aux jardins soignés. Et là, au numéro 12, se trouvait leur maison. Une petite bâtisse à un étage, avec des volets verts et un toit d’ardoise. Le vieux pick-up de Walter était garé dans l’allée, comme d’habitude. Rien ne semblait anormal. Sauf…
Sauf que le petit portillon en fer forgé qui menait au jardin était grand ouvert.
Mon pied quitta l’accélérateur, et la voiture ralentit jusqu’à presque s’arrêter au milieu de la route. Le portillon. Walter l’avait installé lui-même quinze ans plus tôt, après qu’un chien du voisinage eut saccagé les rosiers de Mildred. Il était obsessionnel avec ce portillon. Il le maintenait toujours fermé, religieusement verrouillé. Il disait que « chaque chose doit être à sa place ». Un portillon ouvert, qui se balançait nonchalamment au gré du vent et de la pluie, ce n’était pas sa place. Ce n’était pas normal. C’était le premier signe tangible, la première preuve concrète que mon malaise n’était pas qu’une construction de mon esprit.
Un instinct de prudence, une alarme silencieuse qui résonna dans tout mon être, me dicta ma conduite. Je ne me garai pas devant la maison. Je continuai sur une trentaine de mètres et me rangeai le long du trottoir, à l’abri d’un grand chêne dont les branches basses masquaient en partie ma voiture. De là, j’avais une vue claire sur la maison, mais je n’annonçais pas mon arrivée. Je ne savais pas pourquoi je faisais ça. C’était un comportement de détective, d’espion, totalement étranger à ma nature. Mais je suivis mon instinct.
Je restai assis là un long moment, le moteur tournant encore, les essuie-glaces continuant leur danse hypnotique. À travers le pare-brise strié de pluie, j’examinais la maison. Les lumières étaient allumées à l’intérieur, projetant des rectangles jaunes et chaleureux dans le jour gris. Mais il n’y avait aucun signe de détresse. Pas d’ambulance aux gyrophares silencieux. Pas d’agitation, pas de va-et-vient frénétique comme on pourrait s’y attendre si deux personnes âgées étaient gravement malades. Le calme plat. Un calme trop parfait.
Je coupai le moteur. Le silence se fit, seulement troublé par le tambourinement de la pluie sur la carrosserie. Je pris le bouquet et le sac de la pharmacie, ouvris la portière et plongeai dans le froid humide. La marche jusqu’à la maison me parut durer une éternité. Chaque pas sur le trottoir mouillé résonnait étrangement à mes oreilles. Mes chaussures firent un bruit spongieux en traversant la petite pelouse détrempée.
Et c’est là que je l’entendis.
Ce n’était pas un gémissement de douleur. Ni un appel à l’aide. C’était le son d’une télévision. Et pas n’importe quel son. C’était la voix enthousiaste d’un animateur de jeu télévisé, suivie par des applaudissements et des rires nourris d’un public. Le son était net, suffisamment fort pour que je puisse le distinguer clairement malgré la pluie.
Je m’arrêtai net, le cœur battant à tout rompre. Des gens malades ne regardent pas de jeux télévisés. Des gens avec près de 40 de fièvre et des douleurs thoraciques aiguës ne sont pas assis devant un poste de télévision. Ils sont au lit, souffrant en silence. Ils sont en route pour les urgences. Ils n’écoutent pas des candidats gagner un réfrigérateur ou un voyage aux Baléares.
Mon cœur se mit à battre plus vite, un tambour sourd dans ma poitrine. Chaque doute que j’avais essayé de réprimer, chaque parcelle de déni à laquelle je m’étais accroché, venait de voler en éclats. Betty avait menti. La certitude était maintenant une lame de glace plantée dans mon estomac. La question n’était plus “si”, mais “pourquoi”.
Je m’approchai de la maison, me déplaçant maintenant avec la discrétion d’un voleur. Je restai sur l’herbe pour éviter le bruit de mes pas sur le gravier de l’allée. La porte d’entrée était entrouverte. Juste une fente de quelques centimètres, mais suffisante pour laisser passer la lumière et le son. C’était une autre anomalie. Qui laisse sa porte ouverte par un temps pareil, surtout avec deux personnes supposément malades à l’intérieur ?
Mon corps bougeait de lui-même. Ma main, qui semblait appartenir à un autre, se tendit et poussa doucement la porte. Elle pivota sans un bruit sur ses gonds bien huilés. L’intérieur de la maison était exactement comme dans mes souvenirs. Le long couloir, le papier peint à fleurs un peu démodé. La collection de figurines en céramique de Mildred, bien alignées sur une étagère. Le vieux manteau de chasse de Walter, suspendu au portemanteau. L’odeur familière de la maison m’enveloppa, un mélange de bois ciré, de vanille et du parfum subtil des sachets de lavande que Mildred cachait partout. C’était l’odeur de la sécurité, du foyer. Mais aujourd’hui, elle me parut être le parfum d’un piège.
Je me glissai à l’intérieur, me déplaçant avec une lenteur de somnambule. Je posai le bouquet et le sac de médicaments sur la petite console près de l’entrée, mes mains tremblant si fort que le papier de soie du bouquet crissa bruyamment. Ce son me parut aussi fort qu’un coup de feu. Je me figeai, retenant ma respiration, tendant l’oreille. Mais le son du jeu télévisé continua sans interruption, couvrant tout le reste.
La télévision était plus forte maintenant. Le son venait clairement du salon, qui se trouvait au bout du couloir, sur la droite. Et sous le bruit du jeu, je pouvais maintenant distinguer des voix. Des conversations. Pas des gémissements de douleur. Pas des appels à l’aide. Des voix normales, détendues.
J’avançai dans le couloir, mon cœur martelant si fort contre mes côtes que j’étais sûr que tout le monde dans la maison pouvait l’entendre. Chaque pas sur le vieux tapis semblait faire grincer le plancher en dessous. L’ouverture du salon était juste devant moi. Les voix étaient plus claires. Je reconnus le baryton distinctif de Walter, un peu éraillé par l’âge. Puis le ton plus doux, plus chantant, de Mildred.
J’atteignis le seuil de la porte. Je retins ma respiration et je regardai à l’intérieur.
Et mon monde entier bascula.
Le spectacle qui s’offrit à mes yeux était si banal, si paisible, qu’il en était surréaliste et monstrueux. Mildred était assise confortablement sur le canapé, une assiette de biscuits posée sur ses genoux. Elle regardait la télévision avec un intérêt évident, une lueur amusée dans les yeux. Elle portait son cardigan violet préféré, celui qu’elle mettait toujours quand elle était détendue et heureuse. Pas le moindre signe de douleur à la poitrine. Pas la moindre difficulté à respirer. Elle attrapa un biscuit, le croqua avec appétit et laissa échapper un petit rire en réaction à quelque chose sur l’écran.
Walter était installé dans son fauteuil inclinable, son « royaume » comme il l’appelait. Le journal du matin était étalé sur ses genoux, ses lunettes de lecture perchées sur son nez. Pas de fièvre. Pas de délire. Pas de maladie. Il leva les yeux vers la télévision, gloussa à une blague, puis retourna tranquillement à sa lecture.
Ils étaient parfaitement, complètement, indéniablement en bonne santé.
J’eus l’impression d’avoir reçu un coup de poing en pleine poitrine, un coup qui m’avait expulsé tout l’air des poumons. La pièce se mit à tanguer. Les murs semblaient s’onduler. Une nausée violente me submergea.
Betty a menti.
Les mots tournaient en boucle dans mon esprit, un refrain cruel et implacable. Betty a menti.
Il n’y avait pas d’urgence. Pas de parents malades. Pas de crise qui nécessitait qu’elle et Audrey abandonnent tout pour se précipiter ici. C’était une mise en scène. Un mensonge élaboré.
Alors pourquoi ? Pourquoi étaient-elles ici ? Pourquoi ce mensonge ?
Comme pour répondre à ma question silencieuse, j’entendis la voix de Betty, venant de plus loin dans la maison, de la direction de la cuisine. Une voix claire, nette, sans la moindre trace de l’angoisse paniquée qu’elle avait simulée quelques heures plus tôt.
« Il faut qu’on accélère le mouvement, » disait-elle. « On ne peut pas continuer à attendre. »
Puis la voix d’Audrey, tout aussi calme. « Je sais, maman, mais on doit être prudentes. S’il découvre quoi que ce soit avant qu’on soit prêtes… »
« Il ne découvrira rien, » la coupa Betty, son ton ferme et certain. « Joseph nous fait une confiance aveugle. Il l’a toujours fait. »
Mes jambes devinrent faibles comme du coton. Je dus m’appuyer contre le chambranle de la porte pour ne pas m’effondrer. Elles ne parlaient pas de médicaments. Elles ne discutaient pas de rendez-vous chez le médecin ou de visites à l’hôpital. Leurs voix étaient celles de conspiratrices, pas d’aides-soignantes.
Elles parlaient de moi. Et de mon argent.
Avec des mains qui tremblaient si violemment que j’avais peine à les contrôler, je sortis mon téléphone de ma poche. Mon esprit, bien que noyé dans le brouillard du choc, fonctionnait avec une clarté glaciale. J’avais besoin de preuves. J’avais besoin d’enregistrer cette conversation. J’avais besoin de capturer ce cauchemar pour être sûr qu’il était bien réel, que je n’étais pas en train de devenir fou.
Mes doigts maladroits glissèrent plusieurs fois sur l’écran lisse. L’icône de l’enregistreur vocal me semblait minuscule, insaisissable. Finalement, mon pouce trouva sa cible. L’application s’ouvrit. J’appuyai sur le bouton rouge. Le compteur se mit à tourner. 00:01, 00:02…
Enregistrement en cours.
Je tins le téléphone fermement, le micro pointé vers le couloir, et je me déplaçai aussi silencieusement qu’un fantôme vers l’entrée de la cuisine. Chaque pas était un risque. Un craquement du plancher, une ombre mal placée, et elles sauraient que j’étais là. La partie serait terminée avant même d’avoir commencé.
Je me pressai contre le mur juste à l’extérieur de la cuisine, dissimulé dans l’ombre du couloir. J’étais assez près pour entendre chaque mot, mais hors de leur champ de vision si elles se tournaient vers la porte. Mon cœur cognait dans ma poitrine avec une telle force que j’étais persuadé qu’elles allaient l’entendre. J’essayai de contrôler ma respiration, de la rendre lente et silencieuse.
La voix de Betty me parvint, claire comme du cristal. « Tu as fait le virement des 3000 cette semaine ? »
« Fait ce matin, maman, » répondit Audrey d’un ton désinvolte, comme si elle parlait de la liste des courses. « Papa ne vérifie jamais les relevés de toute façon. »
Trois mille ? Cette semaine ? Cela signifiait que ce n’était pas la première fois. Que c’était une routine.
« On en est à combien, au total, maintenant ? » demanda Betty.
Il y eut une courte pause. J’imaginais Audrey en train de faire le calcul de tête, ou peut-être de consulter une note sur son téléphone. Puis sa voix revint, factuelle et froide.
« 234 000 euros. Encore quelques mois comme ça, et on aura assez. »
Le nombre me frappa avec la violence d’un projectile. 234 000 euros. Près d’un quart de million. Mon argent. L’argent que j’avais gagné à la sueur de mon front, pendant des années de travail acharné. Volé. Volé par ma femme et ma fille.
Ma vision se brouilla. Des points noirs dansèrent devant mes yeux. Je dus m’appuyer plus lourdement contre le mur, utilisant toute ma force pour rester debout, pour ne pas glisser au sol.
« Tu es sûre qu’il ne remarquera rien ? » La voix de Betty portait une légère pointe d’inquiétude.
Et puis, Audrey rit. Un rire léger, presque amusé. Un rire qui me glaça le sang et me brisa le cœur en un million de morceaux.
« Maman, papa est un conseiller financier pour les autres, mais il est tellement occupé avec ses clients qu’il ne regarde jamais ses propres comptes. C’est assez ironique, quand on y pense. »
Ironique. Elle trouvait ça ironique. Elle trouvait ça drôle de me détruire.
« Parfois, je me sens encore coupable, » commença Betty, sa voix plus basse.
« Ne le sois pas, » la coupa Audrey, et son ton devint dur, froid, implacable. « Il a ignoré nos besoins émotionnels pendant des années. Tu mérites ça. Nous méritons ça. »
Chaque mot était un couteau. Chaque phrase sculptait quelque chose en moi, m’enlevant une partie de mon être que je ne retrouverais jamais. J’avais ignoré leurs besoins émotionnels ? Je pensais à toutes les pièces de théâtre de l’école d’Audrey auxquelles j’avais assisté, à chaque compétition de danse, à chaque réunion parents-professeurs. Je pensais aux nuits passées à l’aider à faire ses devoirs, à lui apprendre à conduire, à la consoler quand elle avait eu son premier chagrin d’amour. Je pensais à Betty. Aux voyages que nous avions faits, aux cadeaux que je lui avais offerts, aux innombrables fois où je lui avais dit que je l’aimais, pensant que nous étions heureux.
Étais-je si aveugle ? Avais-je été si absent ? Ou était-ce simplement l’histoire qu’elles se racontaient pour justifier l’injustifiable ? Pour blanchir leur crime et en faire un acte de justice ?
Le petit point rouge sur mon téléphone continuait de clignoter, enregistrant silencieusement la démolition de ma vie. Et je restais là, caché dans l’ombre, le cœur en miettes, écoutant les deux personnes que j’aimais le plus au monde discuter de la meilleure façon de me piller. Le cauchemar ne faisait que commencer.
Partie 3
Je suis resté pétrifié dans l’ombre du couloir, mon téléphone serré dans ma main moite, l’application d’enregistrement capturant silencieusement la bande-son de la destruction de ma vie. Chaque mot prononcé dans la cuisine était un clou de plus enfoncé dans le cercueil de ma confiance, de mon amour, de tout ce que j’avais jamais tenu pour acquis. La voix d’Audrey, si désinvolte, si pleine d’un mépris teinté d’amusement, résonnait dans mon crâne. « C’est assez ironique, quand on y pense. » Ironique. Le mot lui-même était une insulte, une gifle d’une violence inouïe. Elle ne se contentait pas de me voler ; elle se délectait de l’idée que ma propre nature, ma confiance et ma dévotion à mon travail, étaient les outils de ma propre ruine. Elle avait étudié mes failles non pas avec l’amour d’une fille, mais avec la précision froide d’un cambrioleur analysant les plans d’une banque.
La culpabilité de Betty, cette petite flamme vacillante dans l’obscurité de leur complot, n’était qu’une maigre consolation. « Parfois, je me sens encore coupable. » Cette phrase, qui aurait dû me toucher, ne fit qu’attiser ma colère. Sa culpabilité ne l’avait pas empêchée de participer. Elle n’était pas assez forte pour la faire reculer. C’était une culpabilité de convenance, un petit soubresaut de conscience rapidement balayé par la justification froide et calculatrice de notre fille : « Il a ignoré nos besoins émotionnels pendant des années. Nous méritons ça. »
J’avais l’impression de suffoquer. Le couloir semblait se rétrécir, les murs se rapprocher, m’écrasant sous le poids de leur trahison. J’avais besoin de sortir, de fuir cet endroit maudit, de respirer un air qui ne soit pas vicié par leurs mensonges. Mais je ne pouvais pas bouger. Une curiosité morbide, le besoin désespéré de connaître toute l’étendue du désastre, me clouait sur place.
C’est alors qu’une troisième voix s’éleva, venant non pas de la cuisine, mais du salon où Walter et Mildred regardaient leur jeu télévisé. Une voix d’homme. Une voix que je n’avais jamais entendue.
« Tout est prêt ? »
La voix était grave, assurée, décontractée. Et elle n’appartenait ni à Walter, ni à un animateur de télévision. Je me figeai, mon sang se transformant en glace dans mes veines. Il y avait quelqu’un d’autre. Un homme. Un homme qui était de toute évidence au courant de leur plan. La conspiration était plus large que je ne l’avais imaginé.
« Presque, » répondit Betty depuis la cuisine, sa voix tout aussi naturelle, comme si elle s’adressait à un membre de la famille. « Joseph ne se doute toujours de rien. »
L’homme laissa échapper un rire. Un rire profond, confiant. Un rire qui suintait la suffisance. « Parfait. »
Qui était-il ? Qu’est-ce qu’il faisait ici ? Et pourquoi Betty lui parlait-elle avec une telle familiarité ? Une vague de jalousie, irrationnelle et brûlante, s’ajouta au maelström d’émotions qui me submergeait. Ma femme, la femme avec qui j’avais partagé mon lit pendant près d’un quart de siècle, était-elle en train de me tromper en plus de me voler ? L’idée était si monstrueuse qu’elle en paraissait absurde.
« On devrait probablement y aller bientôt, » continua l’homme. « Pas envie de prendre le risque qu’il débarque vraiment. »
« Il ne viendra pas, » assura Audrey. « Il est à sa réunion avec TechVista. Il en a pour des heures. »
Ils avaient planifié leur rendez-vous en fonction de mon emploi du temps. Ils avaient utilisé ma carrière, mon travail acharné pour eux, comme un alibi pour comploter contre moi. La précision de leur plan, sa nature méthodique, était terrifiante. Ce n’était pas un acte impulsif, un simple vol à l’étalage émotionnel. C’était une opération longuement réfléchie, exécutée avec un sang-froid militaire.
L’homme dit autre chose, des mots trop bas pour que je puisse les entendre distinctement. Mais la réponse de Betty fut un rire. Un rire que je connaissais par cœur. Ce n’était pas un rire poli ou amical. C’était un rire intime, un rire qu’elle ne réservait qu’à moi dans nos moments de complicité. En l’entendant l’offrir à cet inconnu, j’eus l’impression qu’on m’arrachait le cœur de la poitrine à mains nues.
Je ne pouvais plus rester caché. Je ne pouvais plus me contenter d’entendre. Il fallait que je voie. Je devais mettre un visage sur cette voix, sur cet homme qui avait pris ma place dans l’intimité de ma femme.
Le cœur battant à me rompre, je reculai de quelques pas, m’éloignant de la cuisine pour me rapprocher de l’entrée du salon. Je bougeais avec une précaution infinie, posant mes pieds sur le tapis avec la lenteur d’un démineur. L’enregistrement audio tournait toujours, mais je savais qu’il ne suffisait plus.
Je me positionnai à l’angle du couloir, juste assez pour pouvoir jeter un œil dans le salon sans être vu. Ce que je vis me fit vaciller, et le peu de force qui me restait faillit m’abandonner.
L’homme était assis sur le canapé, entre Betty et Audrey. Non, ce n’était pas tout à fait exact. Il était assis près de Betty, beaucoup trop près. C’était un homme jeune, la trentaine peut-être, athlétique, bien habillé. Il était beau, d’une beauté désinvolte et assurée qui devait lui ouvrir bien des portes. Sa main était posée sur le dossier du canapé, derrière les épaules de Betty, ses doigts effleurant la nuque de ma femme d’une manière qui me souleva le cœur. Et Betty… Betty ne se reculait pas. Elle riait, son langage corporel détendu, ouvert, réceptif.
Une liaison. L’évidence me frappa avec la force d’un marteau. Ma femme me trompait avec un homme qui aurait pu être son fils. La douleur était si intense, si physique, que je dus porter une main à ma bouche pour étouffer un haut-le-cœur. Vingt-quatre ans de fidélité, de promesses, de souvenirs… tout cela balayé par ce tableau sordide.
Mais alors, Audrey, qui était de l’autre côté de l’homme, se pencha pour lui dire quelque chose à l’oreille. Il tourna la tête vers elle, et son expression changea. La familiarité polie qu’il avait avec Betty se mua en une tendresse évidente, une lueur possessive dans le regard. Il posa sa main sur le genou d’Audrey, un geste intime, presque propriétaire. Et Audrey lui sourit. Ce même sourire timide et complice qu’elle avait pour son premier petit ami au lycée, quand elle pensait que je ne la regardais pas.
Attendez. Mon esprit luttait pour comprendre la scène. C’était impossible. C’était grotesque. Cet homme… était-il avec Betty, ou avec Audrey ? Ou… ? La pensée était si monstrueuse que mon cerveau refusait de la formuler.
Il s’installa plus confortablement entre les deux femmes. Un prédateur au milieu de sa proie. Il était le point central, le soleil autour duquel ma femme et ma fille gravitaient. Un triangle de conspiration et de luxure dont j’étais la seule victime, le seul exclu.
Une nouvelle détermination, froide et tranchante, remplaça ma douleur. Je sortis à nouveau mon téléphone. Je quittai l’application d’enregistrement et ouvris l’appareil photo. Je mis le son sur silencieux. Ma main, qui tremblait de rage et de chagrin quelques secondes plus tôt, était maintenant parfaitement stable.
Clic. Un zoom sur le visage de l’homme. Assez net pour l’identifier plus tard.
Clic. Une photo de lui avec Betty, sa main effleurant son bras.
Clic. Une autre de lui, se penchant vers Audrey, leurs têtes si proches qu’elles se touchaient presque.
Mon regard balaya la pièce, cherchant d’autres indices. À travers la fenêtre du salon, derrière eux, je pouvais voir une voiture garée dans l’allée, à côté du vieux pick-up de Walter. Une berline bleu foncé que je n’avais jamais vue. Je zoomai au maximum sur la plaque d’immatriculation. OREGON – HKR2947.
Clic.
Je venais de transformer ma tragédie personnelle en une scène de crime. Et j’étais le seul enquêteur.
« Joseph n’a jamais rien vu venir, » dit l’homme en riant. Entendre mon propre prénom dans sa bouche sonnait comme une profanation.
« Il est trop confiant, » ajouta Betty, avec une pointe de ce qui ressemblait à du mépris. « Ça a toujours été son problème. Ça rend les choses plus faciles pour nous. »
Nous. Les trois. Une unité. Une équipe formée contre moi.
« Encore combien de temps ? » demanda l’homme.
« Quelques mois, » répondit Audrey. « Et ensuite, on pourra passer au coup final. »
Le coup final. Qu’est-ce que cela signifiait ? Ils avaient déjà pris près d’un quart de million d’euros. Qu’y avait-il de plus à prendre ? Mon entreprise ? La maison ?
Je pris une dernière photo, un plan large des trois, souriant et discutant au milieu du salon de mes beaux-parents. Un portrait parfait de leur confortable trahison. Puis, avec une lenteur infinie, je reculai, pas à pas, sortant du champ de vision de la porte du salon, puis reculant le long du couloir.
Mon cœur battait un rythme lourd et douloureux, mais ma tête était froide. Je n’étais plus une victime passive subissant le choc. J’étais un homme qui venait de déclarer une guerre silencieuse.
J’atteignis l’entrée. Le bouquet de lys et le sac de la pharmacie étaient toujours sur la console. Des symboles dérisoires de mon innocence perdue. Je les attrapai. Je ne pouvais laisser aucune trace de mon passage. Je devais préserver mon avantage : ils ne savaient pas que je savais.
Je me glissai dehors, refermant la porte derrière moi avec un murmure à peine audible. Je traversai rapidement la pelouse détrempée, la pluie froide s’infiltrant dans mon col, mais je ne la sentais pas. J’atteignis ma voiture, m’y jetai et verrouillai les portières. Le son du verrouillage centralisé me parut incroyablement sécurisant.
Je restai assis là, tremblant, non plus de choc, mais d’une rage froide qui montait en moi. Je regardai les photos sur mon téléphone. Le visage de cet homme. Qui es-tu ? La plaque d’immatriculation. Je pouvais la faire tracer. Je trouverais un nom. Et ensuite ?
Ensuite, je devais rentrer à la maison. Je devais retourner dans ce lieu qui n’était plus un foyer mais une scène de crime, et je devais faire semblant. Faire semblant de ne rien savoir. Faire semblant que tout allait bien. C’était la chose la plus difficile que j’aie jamais eu à faire.
La route du retour fut un brouillard. Je ne me souviens pas d’avoir conduit. Mes mains agrippaient le volant, mes pieds actionnaient les pédales, mais mon esprit était ailleurs, rejouant en boucle la conversation, revoyant les photos, essayant d’assembler les pièces du puzzle de ma vie détruite. 234 000 euros. Un amant. Un complot. Et ce « coup final » qui planait comme une menace de mort.
Il était un peu plus de 15 heures quand je me garai dans mon allée. La maison était là, paisible, silencieuse. Rien n’avait changé à l’extérieur. Mais à l’intérieur, tout était en ruines. Je déverrouillai la porte et entrai dans le silence. L’odeur familière de notre maison me frappa, mais elle me parut maintenant artificielle, comme le parfum d’une fleur en plastique.
Je ne perdis pas une seconde. J’allai directement dans mon bureau, fermai la porte à clé et m’assis devant mon ordinateur portable. Mes mains tremblaient à nouveau. Je devais vérifier. Je devais voir les chiffres moi-même.
Je me connectai au site de notre banque. Le compte joint. Celui que nous partagions depuis vingt-quatre ans. Je demandai un historique sur les dix-huit derniers mois. L’écran chargea, une petite roue tournant, chaque seconde s’étirant en une éternité.
Et puis, la page s’afficha. Et la vérité, froide et numérique, était là, sous mes yeux.
Virement électronique. 3 000 €. Mardi.
Virement électronique. 3 000 €. Jeudi la semaine suivante.
Virement électronique. 3 000 €. Mercredi.
La liste continuait, implacable. Chaque semaine, comme une horloge. Destination : compte d’investissement, Îles Caïmans. Je n’avais jamais ouvert de compte aux Îles Caïmans de ma vie. Je fis le calcul, même si je connaissais déjà la réponse. Le total correspondait, au centime près, à ce qu’Audrey avait dit. Et puis il y avait les anomalies. Des transferts plus importants, parsemés ici et là. 5 000 €. 8 000 €. Pour un total de 234 000 euros.
Ma poitrine se serra au point que je crus faire une crise cardiaque. Je me levai d’un bond et allai à la fenêtre. Dehors, la vie continuait. Un voisin promenait son chien. Des enfants riaient en rentrant de l’école. Un monde normal, inconscient du cataclysme qui se déroulait dans ma maison, dans ma tête. J’avais travaillé comme un forcené pour cet argent. J’avais sauté des vacances, manqué des dîners, sacrifié mon temps, en me disant que c’était pour ma famille. Pour leur confort. Pour leur avenir. Et pendant tout ce temps, elles l’utilisaient pour financer ma propre destruction.
La rage laissa place à une froide résolution. Je sortis mon téléphone et cherchai un nom dans mes contacts. Benjamin Leclerc. Mon meilleur ami d’université. Aujourd’hui, l’un des meilleurs avocats spécialisés en divorce et en droit pénal financier de Lyon.
Il décrocha à la deuxième sonnerie.
« Joseph ! Ça fait une éternité. Comment vas-tu ? »
Sa voix était chaude, amicale. Je ne pouvais pas lui répondre de la même manière.
« Ben. J’ai besoin de ton aide. C’est une urgence. »
Le changement dans mon ton modifia instantanément son attitude.
« Qu’est-ce qui se passe ? »
« Je ne peux pas en parler au téléphone. Je peux venir te voir ? Maintenant ? »
« Viens à mon bureau. J’annule tout. Je t’attends. »
Je raccrochai et composai immédiatement un autre numéro. Philippe Durand, mon expert-comptable depuis dix ans. Un homme méticuleux, rigoureux, en qui j’avais une confiance absolue.
« Joseph ! Que puis-je faire pour toi ? »
« Philippe. J’ai besoin de toi. J’ai besoin d’une analyse complète de tous mes comptes, toutes mes transactions, tous mes documents financiers sur les trois dernières années. Et j’en ai besoin pour hier. »
Il y eut une pause. Philippe était assez intelligent pour comprendre ce que je ne disais pas.
« Tout va bien, Joseph ? »
« Non, » répondis-je, ma voix un fil de fer. « Mais ça ira. Tu peux me trouver ça pour quand ? »
« Je peux tout rassembler ce soir. Je te donne un rapport complet demain matin. »
« Parfait. Merci, Philippe. »
Je posai le téléphone. Les pièces du puzzle de ma contre-attaque se mettaient en place. Représentation légale. Documentation financière. Preuves. Ce n’était plus un cauchemar. C’était une guerre.
Mon téléphone vibra. Un SMS de Betty.
« Ta réunion s’est bien passée ? J’espère que oui. Papa va un peu mieux. On reste ici cette nuit. Je t’aime. »
Je t’aime. Je fixai ces deux mots jusqu’à ce qu’ils perdent tout leur sens, se transformant en une simple suite de lettres vides. La facilité avec laquelle elle mentait était à la fois fascinante et écœurante.
Puis le téléphone sonna. C’était elle. Sa photo de contact s’afficha : nous deux à Collioure l’été dernier, le soleil couchant derrière nous. Elle me souriait, me disant à quel point elle était heureuse. Elle ne pouvait pas savoir que je savais. Pas encore. Pas avant que tout soit en place.
Je laissai sonner. Une fois. Deux fois. Trois fois. Mon doigt plana au-dessus du bouton vert, mais je ne pouvais pas. Je ne pouvais pas lui parler. Je ne pouvais pas entendre sa voix mielleuse et fausse. Pas maintenant. Pas avant d’avoir un plan. L’ancien Joseph, le mari qui répondait toujours, qui était toujours là, était mort. Il était mort cet après-midi, dans un couloir sombre, en écoutant un enregistrement.
Je laissai l’appel aller sur la messagerie vocale. Une notification de message vocal apparut. Je ne l’écoutai pas.
Je rassemblai mes affaires. Mon ordinateur portable. Les relevés bancaires que je venais d’imprimer. Je me dirigeai vers la porte. Mon téléphone vibra à nouveau. Un autre SMS de Betty.
« Tout va bien ? Tu n’as pas répondu. Je m’inquiète. »
Je m’arrêtai. Je devais répondre. Je devais jouer le jeu. Mes doigts tapèrent une réponse avec une assurance qui me surprit moi-même.
« Désolé, j’étais en voiture. La réunion a duré plus longtemps que prévu. Je file chez un autre client. On se parle ce soir. Je t’aime. »
Le mensonge vint si facilement. J’étais devenu l’un d’entre eux.
Je sortis dans la nuit tombante et montai dans ma voiture. Je conduisis vers le centre-ville, vers le bureau de Benjamin, vers l’inconnu. Derrière moi, la maison était vide, silencieuse, gardienne de secrets que j’avais été trop aveugle pour voir.
Mais je n’étais plus aveugle. Mes yeux étaient grands ouverts. Et pour la première fois, je voyais clairement dans l’obscurité.