Partie 1
Le jour où cette enveloppe couleur crème a atterri sur mon bureau, une pluie fine et obstinée s’abattait sur Lyon. De ma forteresse de verre et d’acier au vingtième étage de la tour Oxygène, je contemplais le spectacle sans vraiment le voir. Le Rhône et la Saône, en contrebas, n’étaient plus que deux cicatrices grises sur le corps de la ville. Le Vieux Lyon, avec ses toits de tuiles rouges habituellement si chaleureux, semblait se recroqueviller sous l’assaut des gouttes, une vieille bête blessée cherchant refuge. À 48 ans, j’étais Antoine Dubois, un nom qui pesait lourd dans le monde de l’architecture. J’avais tout ce qu’un homme est censé désirer : le succès, gravé dans le béton et le verre de mes réalisations ; l’argent, qui coulait à flots sur des comptes que je ne consultais même plus ; et une réputation si solide qu’elle semblait pouvoir me survivre.
Pourtant, ce matin-là, comme tant d’autres matins avant lui, un vide abyssal pesait sur ma poitrine. Un sentiment tenace et nauséeux que tout ce que j’avais bâti n’était qu’un décor en carton-pâte, une scène de théâtre brillamment éclairée pour un public invisible, mais dont les coulisses étaient froides et désertes. Mon appartement, un triplex immaculé surplombant le parc de la Tête d’Or, était silencieux comme un tombeau. Mes relations, y compris celle avec Aurélie, ma compagne depuis trois ans, étaient aussi bien orchestrées et dénuées de passion que mes plans d’affaires. Aurélie était parfaite, de son tailleur sur mesure à ses opinions bien pesées sur l’art contemporain. Elle était l’accessoire idéal pour l’homme que j’étais devenu. Nous étions un couple puissant, un arrangement mutuellement bénéfique. L’amour n’avait jamais fait partie du contrat.
« Votre courrier, Monsieur Dubois. »
La voix discrète de Pascale, ma secrétaire depuis plus de dix ans, me tira de ma torpeur. Elle entra, efficace et silencieuse comme toujours, et déposa la pile habituelle sur l’immense plateau de mon bureau en acajou. Factures professionnelles, invitations à des galas de charité, des revues d’architecture où mes projets faisaient la couverture, des contrats à parapher… Ma vie, résumée en une pile de papier glacé. Je commençai le tri mécanique, un rituel quotidien exécuté avec l’ennui poli de celui qui n’attend plus rien. Mon regard balayait les logos, les noms, les adresses, sans s’attarder.

Et puis, mon cœur a raté un battement.
Là, coincée entre une brochure pour un nouveau type de béton fibré et une invitation pour une vente aux enchères, se trouvait une anomalie. Une enveloppe de papier vélin, d’une teinte crème qui détonnait violemment avec le blanc clinique du reste du courrier. L’écriture manuscrite sur sa surface fit trembler ma main. Mon souffle se bloqua dans ma gorge. Des lettres rondes, pleines, tracées à l’encre bleue avec une légère inclinaison vers la droite. Une écriture que je n’avais pas vue depuis vingt ans, mais que chaque fibre de mon être reconnut instantanément, avant même que mon cerveau n’ait pu former le nom. Une reconnaissance viscérale, animale, qui me replongea deux décennies en arrière.
Mes doigts, soudain gourds, la retournèrent avec une lenteur infinie. L’expéditeur : Chloé Martin. Suivi d’une adresse à Marseille.
Chloé.
Le nom explosa dans le silence de mon bureau comme une détonation. Une onde de choc qui fit voler en éclats la façade de l’homme que j’étais devenu, pour ne laisser que les ruines de celui que j’avais été. Mon amour de jeunesse. Mon premier et unique amour. L’étudiante en histoire de l’art qui avait toujours une tache de peinture turquoise sur le bout du nez et dont le rire pouvait couvrir le vacarme des klaxons sur les quais du Rhône. Nous nous étions rencontrés à l’École d’Architecture de Lyon, j’étais alors un jeune homme arrogant et fauché, nourri de rêves de grandeur, et elle, elle était la lumière, la couleur, la vie.
Elle croyait en moi quand je n’étais personne. Quand j’étais juste Antoine, pas encore “Dubois, l’architecte”. Elle voyait au-delà de mon ambition dévorante, elle voyait l’homme fragile qui se cachait derrière. Elle m’a appris à voir la beauté dans une fissure sur un vieux mur, dans la lumière dorée d’un soir d’été sur la colline de Fourvière. Nous passions des nuits entières à refaire le monde, assis sur le petit balcon de son minuscule studio qui sentait la térébenthine et le café froid. Elle m’écoutait parler de mes projets insensés pendant des heures, ses yeux brillants d’une admiration sincère qui me donnait la force de déplacer des montagnes.
Puis, tout s’est accéléré. Le diplôme, le premier contrat, le premier chantier d’envergure. Ma carrière a décollé comme une fusée, me propulsant dans une stratosphère de travail acharné, de voyages incessants, de nuits blanches passées sur des plans. La distance s’est creusée entre nous, un fossé insidieux que nous n’avons pas vu, ou pas voulu voir, se former. Les appels se sont faits plus courts, plus rares. Mes visites à Marseille, où elle était retournée après ses études, devenaient des obligations logistiques impossibles à tenir. “Je n’ai pas le temps, Chloé, tu comprends, ce projet est crucial.” “La semaine prochaine, promis.” Des promesses que je ne tenais jamais.
La dernière conversation avait été terrible. Un appel téléphonique glacial, où la frustration et les reproches avaient remplacé la tendresse. “Tu ne vis que pour ton travail, Antoine,” m’avait-elle dit, sa voix brisée par les sanglots. “Il n’y a plus de place pour moi dans ta vie.” Je n’avais rien trouvé à répondre. Parce qu’elle avait raison. Dans ma quête effrénée de succès, j’avais fait un choix. J’avais choisi le béton et l’acier plutôt que sa chaleur et sa lumière. Je m’étais convaincu que c’était un sacrifice nécessaire, une amputation douloureuse mais indispensable pour atteindre les sommets. La grandeur exige la solitude, me répétais-je comme un mantra.
Vingt ans. Vingt ans de silence radio. Vingt ans à la rayer de ma vie, à enfouir son souvenir sous des couches de travail et de succès superficiels. Vingt ans à me demander, parfois, dans la solitude glaciale d’une chambre d’hôtel à Tokyo ou à Dubaï, si elle était heureuse. Si elle avait trouvé quelqu’un. Si, parfois, elle pensait encore à cet étudiant en architecture un peu fou qui lui promettait de lui construire un palais de verre au sommet d’une colline.
Mes doigts tremblants déchirèrent l’enveloppe avec une fébrilité que je ne me connaissais pas. La peur et l’espoir se mélangeaient en un cocktail toxique dans mes veines. À l’intérieur, une simple feuille de papier, de la même couleur crème, pliée en deux. L’odeur du papier, subtile et neutre, me déçut. J’espérais y trouver une trace de son parfum, une relique du passé. Mais il n’y avait rien. Juste des mots.
« Antoine,
Je sais que vingt ans se sont écoulés. Crois-moi, je suis la première surprise de t’écrire. Je m’étais promis, juré, de ne jamais plus te recontacter. De te laisser dans ta vie, et de rester dans la mienne. Mais quelque chose est arrivé. Quelque chose d’important. Quelque chose qui change tout.
J’ai besoin de te voir. Je ne peux pas t’en dire plus par écrit, et je n’ai pas la force de le dire par téléphone. Je sais que tu es un homme occupé, que ton temps est précieux. Je sais que je n’ai aucun droit de te demander ça après tout ce temps. Mais s’il te plaît, Antoine. S’il te plaît, viens à Marseille.
C’est important. C’est plus important que tout.
Chloé. »
Pas d’adresse de retour sur la lettre, juste celle sur l’enveloppe. Pas de numéro de téléphone. Pas d’adresse e-mail. Rien. Juste un appel au secours, nu et désespéré, qui traversait deux décennies de silence comme une balle.
Je relus la lettre. Une fois. Deux fois. Dix fois. Mon esprit, habituellement si logique et cartésien, s’emballait, partant dans toutes les directions. “Quelque chose qui change tout.” La phrase tournait en boucle dans ma tête. De quoi pouvait-il s’agir ? Une maladie ? Avait-elle besoin d’argent ? Je pouvais signer un chèque, n’importe lequel, sans même y réfléchir. Mais ce n’était pas ce qu’elle demandait. Elle demandait ma présence. Moi.
Une vague de scénarios, tous plus catastrophiques les uns que les autres, déferla sur moi. Un accident ? Des ennuis avec la justice ? Était-elle menacée ? La Chloé que je connaissais était une force de la nature, mais aussi fragile sous sa carapace d’artiste bohème. Je me sentis envahi par un instinct protecteur féroce, une possessivité que je croyais morte et enterrée. L’envie de la protéger, de la sauver, peu importe de quoi.
Je me levai d’un bond, faisant tomber ma chaise qui heurta le sol dans un bruit mat. Je fis les cent pas dans mon immense bureau, la lettre crispée dans ma main. La pluie redoublait d’intensité contre les baies vitrées, comme pour refléter la tempête qui faisait rage en moi. Au loin, la silhouette de la basilique de Fourvière, gardienne silencieuse de la ville, semblait me juger. Elle avait été le témoin de nos premiers baisers, de nos promesses d’avenir. Aujourd’hui, elle était le témoin de mon désarroi.
Mon agenda électronique clignota sur mon écran. Réunion avec les investisseurs japonais à 14h. Dîner ce soir avec Aurélie et le maire de Lyon pour discuter du nouveau projet de musée. Ma vie, ma belle vie si bien huilée, continuait de tourner, indifférente au séisme qui venait de me frapper. Je devais être raisonnable. Je pouvais envoyer un e-mail, demander plus de détails. Engager un détective privé pour savoir ce qui se passait. Un homme comme moi ne plaque pas tout sur un coup de tête pour une lettre énigmatique.
Mais je n’étais plus “un homme comme moi”. J’étais redevenu Antoine. Et Antoine ne pouvait pas ignorer l’appel de Chloé.
Le choix était impossible, et pourtant, il était déjà fait. Je regardai mon bureau, symbole de ma réussite. Le fauteuil en cuir italien, les maquettes de mes projets primés, la vue imprenable sur la ville que j’avais contribué à façonner. Tout cela me parut soudain faux, vide de sens. Une vie de substitution. Pendant vingt ans, j’avais rempli le vide qu’elle avait laissé avec du travail, de l’ambition, du succès. Et en quelques lignes, elle venait de tout anéantir.
Sans réfléchir davantage, j’attrapai mon téléphone, ignorant les appels en attente de mes collaborateurs. J’ouvris l’application de la SNCF. Lyon – Marseille. Premier TGV. Départ dans une heure et douze minutes. Je réservai le billet en classe affaires, par pur réflexe, avant de me maudire. C’était un voyage que j’aurais dû faire en seconde classe, comme à l’époque, quand nous n’avions rien d’autre que nos rêves.
J’appelai Pascale. Ma voix était étrangement calme. « Pascale, annulez tous mes rendez-vous pour le reste de la journée. Et pour demain. »
Un silence à l’autre bout du fil. « Monsieur ? La réunion avec le groupe Mori… c’est dans moins d’une heure. »
« Annulez. Dites-leur que j’ai une urgence personnelle d’une importance capitale. Reportez tout à la semaine prochaine. »
« Mais, Monsieur Dubois… et votre dîner avec le maire ? »
« Annulez, Pascale. Tout. »
Je raccrochai avant qu’elle ne puisse protester. Je savais ce qu’elle pensait. En dix ans, je n’avais jamais annulé un seul rendez-vous important. Jamais.
J’enfilai mon manteau, attrapai mon portefeuille et mes clés, et me dirigeai vers la porte. Je ne pris même pas la peine d’éteindre mon ordinateur. En passant devant la pile de courrier, mon regard fut de nouveau attiré par l’enveloppe crème. La source de tout ce chaos.
Je savais, avec une certitude absolue et terrifiante, que je venais de franchir un point de non-retour. Le simple fait de monter dans ce train allait faire exploser ma vie bien ordonnée. J’allais vers l’inconnu, vers une vérité que Chloé n’avait pas osé écrire.
Certaines portes, une fois refermées, ne devraient jamais être rouvertes. Mais j’étais déjà en train de tourner la poignée. J’étais sur le point de découvrir que certains secrets ne meurent jamais, ils attendent leur heure, tapis dans l’ombre. Et que ma vie, la vie que je m’étais si laborieusement construite, était déjà terminée. Je ne le savais juste pas encore.
Partie 2
Le trajet en TGV de Lyon à Marseille était une torture feutrée. Installé dans le silence aseptisé de la première classe, le monde défilait à travers la vitre, une succession d’images floues et sans intérêt. Chaque kilomètre qui me rapprochait de Chloé était un kilomètre qui meéloignait de la vie que je connaissais. Mon téléphone, posé sur la tablette devant moi, vibrait à intervalles réguliers. Des notifications. Des e-mails marqués “URGENT”. Un message d’Aurélie : “Tout va bien ? Pascale m’a dit que tu avais une urgence. Appelle-moi.”
Je l’ignorai. Que pouvais-je lui dire ? “Désolé, chérie, je dois annuler notre dîner avec le maire parce que mon amour de jeunesse, dont je ne t’ai jamais parlé et que je n’ai pas vue depuis vingt ans, m’a envoyé une lettre de trois lignes et je suis en train de traverser la France comme un adolescent en fuite.” L’absurdité de la situation était totale. J’étais Antoine Dubois, l’architecte maître de son univers, et je me comportais comme un personnage de roman sentimental.
Le paysage changeait. Le gris industriel de la périphérie lyonnaise laissait place aux vignobles de la vallée du Rhône, puis aux paysages plus arides et baignés de soleil de la Provence. Un soleil éclatant qui semblait se moquer de la tempête qui faisait rage en moi. Mon esprit était un maelström de souvenirs et de questions sans réponse.
Je revis Chloé, le premier jour où je l’avais rencontrée. C’était dans la cour de l’école d’archi. J’étais en train de défendre bec et ongles une théorie sur Le Corbusier avec une arrogance de jeune coq, et elle était intervenue. Pas pour me contredire, mais pour ajouter une nuance, une perspective que je n’avais pas envisagée, parlant de la façon dont la lumière interagissait avec le béton brut, presque comme une caresse. Elle avait une tache de fusain sur la joue et ses yeux pétillaient d’intelligence et d’amusement. J’étais tombé amoureux sur-le-champ.
Un souvenir plus douloureux remonta à la surface. Notre dernière véritable soirée ensemble, avant que le travail ne m’avale complètement. C’était à Marseille, dans son petit appartement du quartier du Panier, celui qu’elle avait trouvé après ses études. Il y avait une petite terrasse qui donnait sur les toits. Nous avions bu une bouteille de rosé bon marché en regardant le soleil se coucher sur le Vieux-Port. Elle avait posé sa tête sur mon épaule. “Promets-moi que tu n’oublieras jamais ça, Antoine,” avait-elle murmuré. “Cette simplicité. Promets-moi que tes buildings ne te feront pas oublier le ciel.”
“Jamais,” avais-je répondu, sincère.
Un mensonge. Le plus grand mensonge de ma vie. J’avais passé les vingt années suivantes à construire des murs si hauts qu’ils m’avaient complètement masqué le ciel.
Le train ralentit, entrant dans les faubourgs de Marseille. Mon cœur se mit à battre plus fort. La gare Saint-Charles apparut, monumentale, dominant la ville. L’annonce du contrôleur, “Marseille Saint-Charles, terminus du train”, résonna comme une condamnation. C’était ici. Il n’y avait plus d’échappatoire.
En descendant sur le quai, la chaleur et le bruit de la ville me frappèrent comme une claque. C’était un chaos vibrant, un monde à des années-lumière du calme ordonné de mon bureau lyonnais. L’odeur de la mer, mélangée à celle des épices et de la pollution, me remplit les poumons. C’était l’odeur de ma jeunesse, l’odeur de Chloé. Je me sentis complètement étranger, un touriste dans mon propre passé. Mon costume impeccable et mes chaussures italiennes semblaient ridicules dans cette foule bigarrée.
Je hélais un taxi. Le chauffeur, un homme corpulent avec un accent marseillais à couper au couteau, me jaugea dans le rétroviseur.
« On va où, patron ? »
Je sortis l’enveloppe de ma poche, le papier maintenant froissé par la tension de mes mains. Je lus l’adresse à voix haute, ma propre voix me semblant étrange.
« 15, rue du Panier. »
Le chauffeur eut un petit sourire. « Ah, le Panier. Le cœur du massilia. Vous venez pour le tourisme ou pour les affaires de cœur ? Parce que là-haut, c’est souvent les deux qui se mélangent. »
Je ne répondis pas. Le taxi s’engagea dans le trafic anarchique, longeant le Vieux-Port où les mâts des bateaux dansaient paresseusement sous le soleil. Je reconnus les bars où nous avions bu des pastis, les quais où nous nous étions promenés main dans la main. Chaque coin de rue était une blessure. Marseille était un musée de notre amour perdu.
Le taxi me déposa au bas du quartier. « Je peux pas aller plus haut, patron. C’est que des petites ruelles. Faut y aller à pied. C’est ça, le charme du Panier. »
Je payai la course et sortis. Me voilà donc, au pied de ce labyrinthe de rues étroites et colorées. J’avais oublié à quel point le quartier était un dédale. Des façades ocres, roses, jaunes, délavées par le soleil et le temps. Du linge suspendu aux fenêtres, flottant comme des drapeaux de prière. Des enfants jouant au ballon, leurs cris joyeux ricochant sur les murs. Je remontai la Montée des Accoules, mes chaussures de ville glissant sur les pavés usés. Mon cœur battait la chamade, un tambour dans ma poitrine.
Rue du Panier. La plaque était là, vieille et émaillée. Je m’engageai dans la ruelle. Numéro 5, numéro 7… Je marchais lentement, retardant l’échéance. J’avais peur. Une peur primale, enfantine. Peur de ce que j’allais trouver, peur de ce que j’avais perdu. Peur de la femme qu’elle était devenue, et plus encore, de l’homme que j’étais devenu.
Numéro 15. C’était une porte simple, en bois massif, peinte d’un bleu profond qui rappelait la mer de Calanques. Un bleu Chloé. À côté, une sonnette en laiton, ternie par le temps. Il n’y avait pas de nom. Juste le numéro.
Je restai planté là, devant cette porte, pendant ce qui me sembla une éternité. Ma main se leva, puis retomba. Je pouvais encore faire demi-tour. Reprendre un taxi, un train. Rentrer à Lyon. Appeler Aurélie, inventer une histoire plausible. Reprendre le cours de ma vie. Oublier cette enveloppe crème. Faire comme si elle n’avait jamais existé.
Mais je savais que c’était impossible. La brèche était ouverte. Je ne pourrais plus jamais regarder ma vie de la même manière. Chloé m’avait rappelé que j’avais une âme, et cette âme réclamait des réponses.
Je pris une profonde inspiration, l’air chargé de sel et d’histoire, et j’appuyai sur la sonnette. Le son résonna à l’intérieur, étouffé. J’attendis. Chaque seconde était une heure. J’entendis des pas, légers, qui s’approchaient. Le bruit d’un verrou que l’on tire.
Et la porte s’ouvrit.
Elle était là.
Chloé.
Vingt ans s’étaient évaporés en une fraction de seconde. C’était elle, et en même temps, ce n’était plus elle. Ses cheveux, autrefois d’un noir de jais, étaient maintenant parsemés de fils d’argent qui attrapaient la lumière du soleil marseillais. Des ridules s’étaient dessinées au coin de ses yeux, des marques de rires et peut-être de larmes. Elle portait un jean usé, taché de peinture, et un simple pull en laine gris qui semblait incroyablement doux. Elle était plus mince que dans mon souvenir, presque fragile.
Mais ses yeux… ses yeux étaient les mêmes. Deux lacs sombres et profonds, où l’on pouvait lire toute la joie et toute la peine du monde. Et en cet instant, ils étaient remplis d’une angoisse si palpable qu’elle me serra le cœur.
Elle me regarda, de la tête aux pieds. Mon costume coûteux, ma mine fatiguée, les vingt années de succès et de solitude gravées sur mon visage.
« Antoine, » dit-elle simplement. Sa voix était plus grave, éraillée par le temps et l’émotion.
« Chloé. » Mon propre nom dans sa bouche sonnait comme une chose nouvelle.
« Tu es venu. » C’était une constatation, pas une question. Une constatation pleine de soulagement et de terreur.
« Ta lettre… elle disait que c’était important. »
Elle eut un hochement de tête lent, comme si le simple mouvement lui coûtait un effort surhumain. Elle ne souriait pas. Son visage était un masque de tension. Elle s’écarta pour me laisser passer.
« Entre. S’il te plaît. »
Je franchis le seuil, et ce fut comme entrer dans une autre dimension. L’intérieur de l’appartement était à son image : un chaos artistique, chaleureux et vibrant de vie. Les murs étaient couverts de toiles, certaines terminées, d’autres à peine esquissées. Des paysages marins, des portraits d’une intensité folle. Des piles de livres d’art et de romans s’entassaient dans les coins. Une grande table en bois, au centre de la pièce principale, était jonchée de pots de peinture, de pinceaux, de fusains. L’air sentait la térébenthine, le café fort et quelque chose de chaud et sucré, comme un gâteau sortant du four.
C’était un foyer. Un vrai. Tout le contraire de mon appartement-musée, froid et impersonnel. C’était la vie que j’avais fuie. Et sa simple existence était un reproche silencieux.
Elle referma la porte derrière moi, et le bruit du verrou me fit sursauter. Nous étions seuls. Seuls avec vingt ans de silence entre nous.
« Tu veux un café ? » proposa-t-elle, se dirigeant vers la petite cuisine ouverte.
« Je veux savoir, Chloé. » Ma voix était plus dure que je ne l’aurais voulu. « Je veux savoir pourquoi je suis là. »
Elle s’arrêta, le dos tourné. Je vis ses épaules s’affaisser. « Je sais. Pardonne-moi. Assieds-toi. »
Je ne bougeai pas. Je restai debout au milieu du salon, rigide, mal à l’aise. « Tu es malade ? C’est ça ? Tu as besoin d’argent ? Dis-le-moi, Chloé. Peu importe ce que c’est, je peux… »
« Non. » Elle se retourna vivement. Pour la première fois, je vis des larmes briller au bord de ses cils. « Non, ce n’est pas ça. Je vais bien. Et je n’ai pas besoin de ton argent, Antoine. » La fierté dans sa voix était intacte. C’était bien elle.
« Alors quoi ? » insistai-je, la peur faisant monter le ton de ma voix. « Tu es en danger ? Quelqu’un te fait du mal ? »
« Non… Ce n’est pas à propos de moi, Antoine. »
Cette phrase. “Ce n’est pas à propos de moi.” Elle fit l’effet d’un coup de poing dans mon estomac. Si ce n’était pas elle, alors qui ? Un mari ? Un enfant ? L’idée qu’elle ait un enfant ne m’avait jamais vraiment traversé l’esprit. Et si c’était le cas, pourquoi m’appeler moi ?
Elle vit la confusion sur mon visage. Elle passa une main lasse sur son front. « C’est tellement compliqué. J’ai répété cette conversation mille fois dans ma tête, et maintenant, les mots ne veulent plus sortir. »
Mon regard errait dans la pièce, cherchant un indice, n’importe quoi. Et c’est là que je le vis. Un mur. Un mur entier, à côté de la cuisine, qui était couvert de photographies. Des cadres de toutes tailles, de toutes formes, disposés en un joyeux désordre.
Je m’approchai, comme attiré par un aimant. Mon cœur se mit à battre plus lentement, sourdement. Je reconnus Chloé, à vingt ans, à trente ans, sur une plage, dans un jardin. Il y avait des photos de personnes plus âgées, que je devinai être ses parents.
Et puis, il y avait les autres.
Des photos d’un petit garçon. Un bébé rieur aux yeux sombres. Un bambin potelé faisant ses premiers pas. Un petit garçon avec un cartable sur le dos, le jour de sa première rentrée, un sourire édenté illuminant son visage.
Le même garçon, plus grand. Un pré-adolescent, l’air boudeur et mal dans sa peau. Puis un adolescent, grand et mince, tenant une guitare. Sur une autre photo, il portait un maillot de football, couvert de boue, mais le visage fendu d’un immense sourire de victoire. Il y avait des photos de lui avec Chloé, leur complicité évidente. Des photos de lui avec ses grands-parents.
Il n’y avait aucune photo d’homme à ses côtés. Aucun père.
Je sentis un frisson glacial parcourir mon échine, malgré la chaleur de la pièce. Une idée, monstrueuse, insensée, commença à germer dans mon esprit. Une idée si folle que je la repoussai immédiatement. C’était impossible.
Je pris un cadre. La photo la plus récente, semblait-il. Le jeune homme devait avoir une vingtaine d’années. Il était sur un bateau, le vent dans ses cheveux sombres, le soleil couchant de Marseille en arrière-plan. Il était beau, d’une beauté brute et naturelle. Il avait le sourire de Chloé, la même forme de bouche.
Mais le reste… le reste était un miroir.
La ligne de la mâchoire, volontaire. La forme du nez. La façon dont ses sourcils se fronçaient légèrement, même en souriant, comme s’il était en pleine concentration. Et surtout, son regard. Un regard intense, déterminé, que je connaissais bien.
C’était le regard que je voyais chaque matin dans mon propre miroir.
Le cadre glissa presque de mes doigts. Ma respiration était devenue courte, sifflante. Je n’entendais plus rien, ni les bruits de la ville au-dehors, ni le son de mon propre sang qui pulsait à mes tempes. Le monde s’était rétréci à cette image.
Vingt ans. La dernière fois que j’avais vu Chloé. Je fis un calcul rapide, absurde. Ma tête tournait. Non. C’était impossible. Elle me l’aurait dit. Elle n’aurait pas pu… Elle n’aurait pas osé…
Je me tournai lentement vers elle. Elle n’avait pas bougé. Elle se tenait près de la table, les mains crispées sur le bord du bois. Elle pleurait maintenant, silencieusement. De grosses larmes qui coulaient sur ses joues sans qu’elle ne fasse un geste pour les essuyer. Elle me regardait, attendant le verdict, comme une condamnée.
Ma voix n’était qu’un murmure, un souffle rauque qui peinait à sortir de ma gorge sèche. Je tendis la photo vers elle.
« Chloé… qu’est-ce que ça veut dire ? Qui… qui est-ce ? »
Elle ferma les yeux un instant, comme pour puiser une force qu’elle n’avait pas. Quand elle les rouvrit, son regard était d’une tristesse infinie, mais aussi d’une détermination nouvelle. C’était le moment. Elle ne pouvait plus reculer.
« Assieds-toi, Antoine, » répéta-t-elle, sa voix tremblante mais ferme. « S’il te plaît. Il faut que tu sois assis. »
Je restai debout, figé, le cadre photo serré dans ma main à en faire blanchir mes jointures.
« S’il te plaît, » insista-t-elle. « Parce que ce que je vais te dire… ça ne va pas seulement changer ta vie. Ça va la détruire. »