Partie 1
Je suis par terre. Assis, ou plutôt affalé, sur le vieux parquet qui grince sous mon poids, même immobile. La poussière, dérangée il y a une éternité – une heure à peine –, danse encore paresseusement dans l’unique rai de lumière crue qui transperce la lucarne du grenier. Une lumière blanche, froide, presque clinique.
Ça sent le bois ancien, le papier jauni, les souvenirs enfermés. Une odeur que j’aimais bien avant. Aujourd’hui, elle me donne la nausée.
Dehors, une pluie fine et obstinée de novembre s’abat sur Lyon. La ville a pris cette teinte grise, métallique, que je déteste tant. Le ciel bas et lourd semble vouloir écraser les toits. C’est un temps à rester chez soi, sous un plaid, avec un thé chaud. Un temps pour les secrets bien gardés.
Mon cœur. Il bat si fort dans ma poitrine que j’ai l’impression que toute la maison doit l’entendre. Un tambour fou, désynchronisé, qui résonne jusque dans mes tempes, dans mes doigts. J’ai froid, un froid qui me vient de l’intérieur, qui me glace les os. Pourtant, des gouttes de sueur perlent sur mon front et glissent le long de mes tempes. C’est donc ça, le choc. Ce n’est pas un cri, c’est un silence glacial qui vous brise de l’intérieur.
Quinze ans.
Quinze ans que je partage ma vie avec elle, Aurélie. Quinze ans que je m’endors en sentant la chaleur de son corps à côté du mien. Quinze ans que je respire son odeur sur l’oreiller quand je me réveille avant elle. Quinze ans que son sourire est la première et la dernière chose que je veux voir de ma journée.
Je pensais tout connaître d’elle. Vraiment tout. Ses joies immenses pour des petites choses. Ses peines silencieuses qu’elle cachait derrière un “ça va, je suis juste fatiguée”. Ses petites manies, comme celle de toujours boire son café dans la même tasse ébréchée. Je connaissais par cœur la carte de ses grains de beauté dans son dos. Je savais deviner, au ton de sa voix au téléphone, si sa journée avait été bonne ou mauvaise.
Je me trompais. Je me trompais sur tout. C’est vertigineux. Terrifiant.
Aujourd’hui, alors que je suis là, recroquevillé dans la poussière, l’image que j’ai d’elle s’est brisée en mille morceaux. Je la vois comme une étrangère. Une inconnue parfaite, une actrice sublime qui a partagé mon lit, ma table, ma vie, tout en gardant enfoui un secret si fondamental, si lourd, qu’il aurait pu nous détruire mille fois s’il avait été révélé.
Et peut-être qu’il est en train de le faire, maintenant. De me détruire, moi.
Chaque souvenir heureux est maintenant une potentielle scène de crime. Notre mariage, je revois son émotion, ses larmes de joie. Étaient-elles sincères ? Notre premier appartement, nos éclats de rire en peignant les murs. Une mise en scène ? Toutes ces soirées à se confier, à se dire qu’on était une équipe, qu’on se dirait toujours tout. Mensonge. Tout n’était qu’un mensonge par omission. Et c’est peut-être le pire de tous les mensonges.
Je repense à ce drame, il y a dix ans. Cette épreuve terrible que nous avons traversée ensemble. Nous avons cru que ça nous avait soudés à jamais. Que d’avoir survécu à ça, main dans la main, nous rendait invincibles. Elle avait été mon roc. Sa force tranquille m’avait empêché de sombrer. Je l’admirais tellement.
Aujourd’hui, je me demande si cette force n’était pas autre chose. L’habitude de dissimuler. La maîtrise d’une actrice qui ne sort jamais de son rôle. Mon roc était peut-être juste un décor en carton-pâte. La nausée revient, plus forte.
Tout a basculé il y a une heure. Une heure seulement. Comment la vie peut-elle changer si radicalement en soixante petites minutes ? Ce matin encore, tout allait bien. Nous avions pris le petit-déjeuner ensemble. Elle m’a embrassé avant de partir faire des courses. “Je ne serai pas longue, mon amour. À tout à l’heure.” Ses derniers mots d’avant. D’avant la catastrophe.
“Je vais monter faire un peu de tri dans le grenier”, lui avais-je lancé. Une tâche banale. Une de ces choses qu’on remet toujours à plus tard. Je voulais retrouver nos vieilles photos de vacances en Italie. J’avais envie de revoir nos visages d’il y a dix ans, plus jeunes, plus insouciants. Quelle ironie.
J’ai tiré la trappe, déplié l’échelle grinçante. Je suis monté, sans me douter que je pénétrais dans un mausolée. Le mien.
J’ai commencé à trier. Mes vieux livres de fac. Ses cartons de cours de dessin. Des vêtements que nous ne mettrons plus jamais. Chaque objet ravivait un petit souvenir, un sourire. J’étais presque heureux, perdu dans cette douce nostalgie.
C’est là, coincée derrière une vieille malle appartenant à ma grand-mère, que je l’ai vue. Une petite valise en cuir marron. Rigide, usée aux angles, avec des fermoirs en laiton ternis par le temps. Je ne l’avais jamais vue. Jamais. Elle n’était pas à moi. Pas à mes parents, ni aux siens. Sa présence ici était une anomalie.
Intrigué, j’ai tiré dessus. Elle était lourde. J’ai essayé d’ouvrir les fermoirs. Verrouillés. Une petite serrure rouillée les maintenait fermés. Une partie de moi, une petite voix glaciale au fond de mon esprit, m’a hurlé de ne pas chercher plus loin. De la remettre où elle était et de redescendre.
Je ne l’ai pas écoutée. J’ai trouvé un vieux tournevis. Après quelques tentatives, la serrure a cédé dans un bruit sec et désagréable.
J’ai soulevé le couvercle. Mon cœur s’est arrêté.
À l’intérieur, presque rien. Pas de vêtements, pas de trésors d’enfance. Juste une grande enveloppe en papier kraft, épaisse, posée au fond. C’est tout. Le vide autour la rendait encore plus importante, plus menaçante.
Mes mains tremblaient en la saisissant. Le papier était rêche, froid. Je ne sais pas pourquoi, mais ce pressentiment glacial, cette certitude que ma vie était sur le point de basculer, m’a envahi complètement.
J’ai sorti les documents qu’elle contenait.
D’abord, une photo d’identité. Le visage d’Aurélie, mais plus jeune, peut-être à vingt ans. Le même sourire, les mêmes yeux pétillants. Mais en bas, un nom de famille que je ne connaissais pas. Un nom qui n’a jamais été le sien, ni son nom de jeune fille.
Puis… une autre photo. Une photo normale, en couleur, un peu passée. Elle, radieuse, dans un jardin ensoleillé. Elle tient un bébé dans ses bras. Un petit garçon emmitouflé dans une couverture bleue. À côté d’elle, un homme, brun, la regarde avec un amour infini. Un amour que je pensais m’être réservé. Un homme qui n’est pas moi.
Le sol s’est dérobé sous mes pieds. J’ai dû m’asseoir, là, dans la poussière. Je n’arrivais plus à respirer. J’ai regardé encore et encore cette photo. La photo d’une famille heureuse. Une famille qui n’était pas la nôtre.
Au fond de l’enveloppe, j’ai trouvé le dernier papier. Le pire. Un acte de naissance. Celui d’un petit garçon, né il y a treize ans. Le nom de la mère : Aurélie, avec ce nom de famille que je ne connaissais pas. Le nom du père : l’homme sur la photo.
Son fils. Elle a un fils. Un fils dont elle ne m’a jamais, jamais parlé.
J’entends un bruit de moteur qui se coupe. Sa voiture. Elle est là. Dans l’allée. Mon sang se glace. La portière claque. C’est un son si familier, mais qui aujourd’hui sonne comme un coup de feu.
Puis, le son de ses clés dans la serrure de la porte d’entrée. Un cliquetis métallique qui me perce les tympans.
Sa voix monte depuis le rez-de-chaussée. Une voix claire, joyeuse, insouciante. La voix d’une femme qui rentre chez elle, auprès de l’homme qu’elle aime et qui pense tout savoir d’elle.
“Chéri ? Je suis rentrée !”
Partie 2
Sa voix. “Chéri ? Je suis rentrée !”
Chaque syllabe monte les escaliers et vient me poignarder. C’est une voix si familière, si pleine de vie et d’une insouciance qui, aujourd’hui, sonne comme la plus cruelle des dissonances. C’est la voix d’une femme qui rentre chez elle, qui s’attend à un baiser, à un “comment s’est passée ta journée ?”. C’est la voix de mon mensonge. Ou du sien. Je ne sais plus.
Je reste figé. La poussière du grenier, mon propre souffle, le monde entier semble s’être arrêté. Seul mon cœur continue sa course folle, un animal pris au piège dans ma cage thoracique. Que faire ? Rester ici, caché comme un lâche ? Descendre et faire comme si de rien n’était ? Impossible. Le visage sur cette photo est gravé au fer rouge derrière mes paupières.
“Arnaud ? Tu es là-haut ?”
Sa voix est plus proche. Elle est dans le couloir, au pied de l’escalier du grenier. Je dois bouger. Je ne peux pas rester ici. Lentement, avec des gestes de vieillard, je me relève. Mes genoux craquent. Je tiens les documents dans ma main. Le papier est froissé par la poigne de fer avec laquelle je le serre. C’est mon ancre dans cette tempête, la preuve que je ne suis pas fou.
Je descends l’échelle à reculons. Chaque barreau est une torture. Le bois grince sous mes pieds. C’est le son de ma vie qui se fracture. J’arrive en bas, je repousse l’échelle dans son logement, je referme la trappe. Un geste mécanique. Le dernier geste de ma vie d’avant.
Je me retourne.
Elle est là. Au bout du couloir. Elle tient deux sacs de courses. Un sourire flotte encore sur ses lèvres, mais il se fane instantanément quand nos regards se croisent. Ses yeux, ces yeux que j’aime tant, s’écarquillent.
“Mon Dieu, Arnaud… Qu’est-ce qui t’arrive ? Tu es blanc comme un linge. Et… tu es couvert de poussière.”
Elle lâche ses sacs. Une pomme roule sur le parquet. Le bruit est absurdement fort dans le silence qui vient de tomber. Elle fait un pas vers moi, la main tendue, l’inquiétude peinte sur son visage.
“Tu as eu un accident ? Tu es tombé ?”
Je ne réponds pas. Je ne peux pas. Les mots sont bloqués dans ma gorge, un amas de colère, de chagrin et d’incompréhension. Je la regarde, et pour la première fois en quinze ans, je cherche la faille. Je cherche l’étrangère derrière la femme que j’aime.
Je fais un pas, puis deux. Je la contourne sans un regard et je marche vers la cuisine. J’ai l’impression de flotter. J’entends ses pas précipités derrière moi.
“Arnaud, parle-moi ! Tu me fais peur, à la fin !”
J’arrive dans la cuisine. La lumière est douce. C’est notre cuisine. Celle où nous avons préparé des centaines de repas, où nous avons ri, où nous nous sommes disputés pour des bêtises. Je m’arrête devant la grande table en bois. Ma main tremble tellement que j’ai du mal à la contrôler.
Je lâche les documents sur la table.
La photo. L’acte de naissance.
Ils glissent sur le bois poli et s’immobilisent au centre.
Elle arrive derrière moi. Elle s’arrête net. Je n’ai pas besoin de me retourner pour savoir ce qu’elle voit. Je le sens dans son souffle qui se coupe. Dans le silence absolu, total, qui vient d’engloutir la pièce. C’est un silence de mort.
Les secondes s’étirent, insoutenables. J’entends un son, un petit bruit étranglé, comme si elle essayait de respirer mais que l’air ne passait plus.
Je me retourne enfin pour lui faire face.
Elle n’est plus blanche. Tout le sang a quitté son visage. Elle est livide, ses lèvres sont grises. Ses yeux sont fixés sur les papiers sur la table. C’est le regard d’une criminelle démasquée. Le regard de quelqu’un dont le monde vient de s’effondrer.
“Où… ?” sa voix n’est qu’un murmure cassé, inaudible. “Où as-tu trouvé ça ?”
“Dans le grenier,” je réponds, et ma propre voix est dure, froide. Je ne la reconnais pas. “Dans une valise que je n’avais jamais vue. Une valise qui, j’imagine, est à toi.”
Elle ne répond pas. Ses yeux se remplissent de larmes. Des larmes de panique, pas de tristesse. Elle lève enfin les yeux vers moi. C’est un regard de bête traquée, un regard qui me supplie.
“Arnaud… je… je peux tout t’expliquer.”
“J’espère bien,” je lâche, le sarcasme dégoulinant de chaque syllabe. “J’espère que tu as une explication pour ça. Pour lui. Pour… cet enfant.”
Le mot “enfant” est une bombe. Il la fait vaciller. Elle porte une main à sa bouche, comme pour étouffer un cri. Les larmes, maintenant, coulent sans retenue sur ses joues.
“Assieds-toi, Aurélie.”
Elle obéit, s’effondrant sur une chaise. Son corps tout entier est secoué de tremblements. Je reste debout, dominant la scène. Je me sens comme un juge, un bourreau. Et je déteste ça. Une partie de moi a envie de la prendre dans mes bras, de la consoler, de lui dire que tout va bien se passer. Mais ce serait me mentir à moi-même. Plus rien ne va.
“Je t’écoute,” dis-je, glacial.
Elle essaie de parler, mais seuls des sanglots sortent. Elle cache son visage dans ses mains. C’est un spectacle de désolation pure. La femme forte, mon roc, n’est plus qu’une ruine.
“C’était… une autre vie,” parvient-elle enfin à articuler entre deux hoquets. “Une vie d’avant toi. Une vie que j’ai enterrée.”
“Enterrée ? Aurélie, il y a un acte de naissance sur cette table ! On n’enterre pas un enfant comme on enterre un souvenir !”
Ma voix a monté d’un cran. La colère, enfin, trouve une issue.
“Il s’appelle comment ?” je demande, ma voix soudain plus basse, plus dangereuse.
Elle relève la tête, son visage est dévasté. “Léo,” murmure-t-elle.
Léo. Un prénom. Un prénom simple, réel. Mon fils. Dans ma tête, l’écho est assourdissant. Son fils. Il existe.
“Et lui ?” je dis en pointant l’homme sur la photo. “Le… père.”
“Marc,” dit-elle, à peine audible. “Il s’appelait Marc.”
Elle parle de lui au passé. Une minuscule, absurde lueur d’espoir s’allume en moi.
“Il est mort ?” je demande, presque avec espoir.
Elle secoue la tête. Le démenti est lent, douloureux. “Non. Pas mort. Disparu.”
“Disparu ? Qu’est-ce que ça veut dire, ‘disparu’ ?”
Elle ferme les yeux, comme si elle puisait la force de replonger dans un cauchemar. “Ça veut dire qu’un jour, il est parti. Il nous a laissés, Léo et moi. Il s’est volatilisé. J’avais vingt-et-un ans. J’étais seule avec un bébé de six mois. Sans argent, sans famille pour m’aider.”
Elle me raconte. Par bribes, par morceaux décousus, interrompus par les larmes. Une histoire qui semble sortie d’un film. Sa rencontre avec cet homme, Marc. Un artiste charismatique, passionné, mais instable. Une histoire d’amour fulgurante, intense. La grossesse non désirée, mais qu’elle a voulu assumer. La naissance de Léo. Les premiers mois de bonheur simple, fragile.
Puis, la chute. Les dettes de Marc. Ses fréquentations de plus en plus douteuses. Sa paranoïa grandissante. Et un matin, plus personne. Juste un mot sur la table : “Pardon. C’est mieux comme ça.”
Pendant qu’elle parle, je suis déchiré. Une partie de moi, le mari trahi, hurle à la manipulation. Chaque mot est peut-être un mensonge de plus, calculé pour m’apitoyer. Mais une autre partie, celle qui l’aime depuis quinze ans, voit sa détresse. Je vois la jeune femme de vingt-et-un ans, seule et terrifiée.
“Alors… Léo…” je reprends, la gorge nouée. “Où est-il ? Qu’est-ce que tu as fait ?”
C’est là que son visage se brise complètement. Le chagrin se transforme en une agonie pure, insoutenable à regarder.
“Je… je ne pouvais pas…” elle sanglote. “J’étais toute seule, Arnaud. J’ai essayé, je te le jure, j’ai tout essayé. J’ai fait des petits boulots, des ménages… Mais je n’y arrivais pas. Léo était tout le temps malade. Je n’avais personne. Mes parents m’avaient tourné le dos quand je leur ai annoncé ma grossesse… Ils ne voulaient pas de cette ‘honte’.”
Elle marque une pause, son souffle est court, haché.
“J’ai pris la pire décision de toute ma vie. La plus monstrueuse. J’ai… j’ai confié Léo.”
Le mot reste en suspens dans l’air de la cuisine. “Confié.” Un euphémisme si doux pour une réalité si brutale.
“Tu l’as abandonné ?” Le mot sort de ma bouche, plus cruel que je ne l’aurais voulu.
“NON !” hurle-t-elle, se redressant d’un coup. C’est la première fois que je la vois se rebeller. “Pas abandonné ! Jamais ! Je l’ai confié à l’adoption. J’ai signé des papiers. Pour qu’il ait une chance. Une vraie famille. Des parents qui pourraient s’occuper de lui, lui offrir tout ce que je ne pouvais pas lui donner. Tu comprends ça ? Je l’ai fait par amour ! C’était le seul acte d’amour qui me restait à lui offrir !”
Elle est debout maintenant, elle aussi. Elle tremble de la tête aux pieds, les poings serrés. La douleur et la fureur se mélangent sur son visage.
“Après ça, j’ai voulu mourir,” continue-t-elle, la voix brisée. “J’ai tout quitté. Ma ville, mon nom. J’ai changé mon nom de famille légalement. J’ai déménagé à Lyon. J’ai décidé qu’Aurélie Delorme, la mère indigne, était morte. J’ai créé Aurélie Fournier, une nouvelle femme. Une femme sans passé. Et puis… je t’ai rencontré. Un an plus tard.”
Elle me regarde, ses yeux noyés de larmes implorent ma compréhension. “Tu as été ma seconde chance, Arnaud. Ma rédemption. Tu m’as sauvée. Tu m’as appris à rire à nouveau, à vivre. Je voulais tout te dire. Des centaines de fois. Mais comment ? Comment dire à l’homme que tu aimes, ‘au fait, j’ai eu un enfant que j’ai fait adopter parce que j’étais une incapable’ ? J’avais tellement peur. Peur que tu me regardes comme tu me regardes maintenant. Avec ce dégoût dans les yeux. Peur de te perdre. Alors je me suis tue. Et chaque année de silence rendait la vérité plus impossible à dire.”
Le dégoût. C’est vrai. Je ressens du dégoût. Mais est-ce pour elle, ou pour la situation ? Je ne sais plus. Je suis perdu.
Quinze ans de bonheur. Quinze ans de vie commune. Construits sur un cimetière. Le cimetière de Léo. Un enfant qui a aujourd’hui treize ans. Qui vit quelque part, avec d’autres parents. Ignore-t-il tout de sa mère biologique ? Probablement.
Le silence retombe. Un silence lourd de tout ce qui n’a pas été dit pendant quinze ans. Elle reste là, pantelante, vidée. J’ai mon explication. Une explication monstrueuse, tragique, mais une explication.
Je ramasse la photo sur la table. Le visage souriant d’Aurélie. Le visage aimant de Marc. Et le petit visage innocent de Léo. Toute une vie dont j’ai été exclu. J’ai l’impression d’être un imposteur dans ma propre maison.
Ma colère a reflué, laissant place à un vide immense, glacial.
“Tu dois me croire,” murmure-t-elle, faisant un pas timide vers moi. “Je t’aime. Je n’ai jamais aimé personne comme je t’aime. Notre histoire, ce n’est pas un mensonge. C’est la seule chose vraie qui me reste.”
Elle tend la main pour toucher mon bras.
Et je recule.
Un petit geste. Un pas en arrière. Mais ce pas est un fossé. Un canyon qui vient de s’ouvrir entre nous.
Son visage se décompose. Ce recul est pire que tous les cris, toutes les accusations. C’est le rejet. La confirmation de sa plus grande peur.
Je la regarde, cette étrangère magnifique et brisée qui partage ma vie. Et une seule question tourne en boucle dans mon esprit, une question qui décidera de tout.
Et maintenant ?
Partie 3
Je ne sais pas combien de temps nous sommes restés comme ça, immobiles, de part et d’autre du fossé que mon pas en arrière venait de creuser. Une minute ? Dix minutes ? Le temps n’avait plus de sens. Il s’était figé dans le silence de la cuisine, un silence seulement troublé par les sanglots rauques d’Aurélie, qui avait de nouveau caché son visage dans ses mains.
Chaque seconde était une torture. Je la regardais, et mon cerveau fonctionnait à une vitesse folle, essayant de traiter quinze ans de souvenirs à la lumière de cette révélation monstrueuse. Chaque éclat de rire, chaque “je t’aime”, chaque moment de complicité était aspiré dans ce nouveau trou noir et en ressortait tordu, méconnaissable.
Était-elle sincère, à ce moment-là ? Pensait-elle à lui, à cet enfant, quand nous faisions l’amour ? Cette tristesse que je mettais parfois sur le compte de la fatigue, était-ce le deuil de cette autre vie qui remontait à la surface ? J’étais devenu un détective de mon propre passé, un archéologue de mon mariage, et chaque strate que je déterrais me semblait souillée.
La partie rationnelle de mon esprit comprenait son histoire. La terreur d’une jeune femme de vingt-et-un ans, abandonnée, sans ressources, face à un choix impossible. Je pouvais presque ressentir sa panique. Mais le cœur, lui, ne comprend rien à la logique. Mon cœur d’homme, mon cœur de mari, était en miettes. Ce n’était pas seulement la trahison d’un secret ; c’était la négation de notre histoire. Elle m’avait permis de construire notre maison sur un cimetière, sans jamais me dire ce qu’il y avait sous les fondations. Et maintenant, tout s’écroulait.
“Qu’est-ce qu’on… qu’est-ce qu’on mange ce soir ?”
Sa voix, tremblante, brisa le silence. J’ai relevé la tête, incrédule. Elle avait baissé les mains, son visage était ravagé, rouge et bouffi par les larmes, mais elle essayait. Elle essayait de raccrocher notre réalité qui partait en lambeaux à une banalité, à une routine. C’était la chose la plus absurde que j’aie jamais entendue.
“Manger ?” ai-je répété, le mot sonnant comme une langue étrangère. “Tu penses qu’on va s’asseoir à cette table, ensemble, et manger ? Comme si de rien n’était ?”
“Non, bien sûr que non, mais…”
“Il n’y a pas de ‘mais’, Aurélie,” l’ai-je coupée, ma voix plus lasse que colérique. Je me sentais vidé, comme après une longue maladie. “Je… je ne peux pas.”
Je ne pouvais pas rester dans cette pièce. Je suis sorti de la cuisine et je suis allé m’asseoir dans le salon, sur le canapé. Notre canapé. J’ai fixé la télévision éteinte. L’écran noir me renvoyait mon propre reflet, celui d’un étranger aux traits tirés.
Elle ne m’a pas suivi. Je l’ai entendue ranger les courses, machinalement. Le bruit des boîtes de conserve posées sur une étagère, le froissement d’un sac en papier. Ces sons du quotidien étaient une agression. Comment osait-elle faire comme si la vie continuait ? Mais que pouvait-elle faire d’autre ? S’asseoir et se désintégrer sur place ? C’est ce que je faisais, moi.
La nuit est tombée sur Lyon, sans que je m’en aperçoive. Les lumières de la ville ont commencé à scintiller au loin, par la grande baie vitrée. Je n’avais pas bougé.
Vers neuf heures, elle est apparue dans l’encadrement de la porte du salon. Elle avait enfilé un vieux gilet, comme pour se protéger du froid qui avait envahi la maison.
“Je vais me coucher,” a-t-elle murmuré. “Tu… tu viens ?”
Cette question. Cette simple question a ravivé une braise de colère au fond de mon estomac. Venir ? Me glisser dans notre lit, à côté d’elle ? Sentir la chaleur de son corps, ce corps qui avait porté un autre homme, qui avait mis au monde un enfant dont j’ignorais tout ? L’idée m’était physiquement insupportable.
“Non,” ai-je répondu sans la regarder. “Je vais dormir dans la chambre d’amis.”
J’ai senti le coup que mes mots lui portaient, aussi sûrement que si je l’avais frappée. Le lit conjugal, c’est un sanctuaire. En refusant d’y dormir, je profanais notre intimité, je la bannissais. C’était la première conséquence tangible, le premier acte de séparation.
“Arnaud, s’il te plaît…”
“Je ne peux pas, Aurélie. N’insiste pas.”
Je l’ai entendue ravaler un sanglot, puis ses pas se sont éloignés. J’ai attendu une heure de plus, dans le noir, avant de monter à mon tour. Je suis passé devant la porte de notre chambre. Elle était fermée. De l’autre côté, je l’imaginais, recroquevillée, pleurant en silence pour ne pas que je l’entende. Aucune pitié ne m’est venue. Seulement un vide immense.
La chambre d’amis était froide, impersonnelle. Elle sentait le propre, pas nous. Je me suis allongé sur le lit sans même me déshabiller. J’ai fixé le plafond, et le film de notre vie a recommencé à défiler dans ma tête, mais cette fois, le montage était différent. Le réalisateur était le doute.
Je nous ai revus en Grèce, il y a cinq ans. Nous étions sur une petite plage. Elle regardait des enfants jouer au bord de l’eau, et son visage était devenu soudainement si triste. Je l’avais prise dans mes bras. “Ça va, mon amour ?” Elle avait hoché la tête. “Oui, oui, je pensais juste à quelque chose.” Je l’avais crue. Maintenant, je savais. Elle ne pensait pas à “quelque chose”. Elle pensait à Léo. Cet enfant qui aurait eu huit ans, à ce moment-là.
Le pire souvenir est remonté, celui que mon cerveau avait sans doute gardé pour la fin, pour le coup de grâce. Une conversation que nous avions eue, il y a sept ou huit ans. La fameuse conversation. Celle où j’avais timidement, puis plus sérieusement, abordé le sujet des enfants.
“Je crois que je suis prêt,” lui avais-je dit. “J’aimerais qu’on essaie. J’ai envie d’être père. Avec toi.”
Je me souviens de son visage qui s’était fermé. Pas de joie. Une sorte de panique contenue. Elle m’avait donné mille raisons. Sa carrière qui décollait à peine. Notre appartement trop petit. La peur de ne pas être une bonne mère. La peur de perdre notre liberté, notre complicité.
“On est si bien, tous les deux,” m’avait-elle dit, sa main caressant ma joue. “J’ai peur que ça gâche tout. Donnons-nous encore un peu de temps.”
J’avais accepté. Parce que je l’aimais. Parce que ses raisons semblaient valables. Je n’avais plus jamais vraiment insisté. J’avais interprété son refus comme une angoisse légitime, et j’avais fini par me faire à l’idée que notre bonheur se construirait à deux, et seulement à deux.
Quel idiot. Quel aveugle.
Ce n’était pas la peur de ne pas être une bonne mère. C’était la certitude d’en avoir déjà été une, et d’avoir “échoué” selon ses propres termes. Elle ne voulait pas d’un autre enfant, pas parce qu’elle avait peur de gâcher notre bonheur, mais parce que chaque jour de sa vie était déjà hanté par le fantôme du premier. Elle m’avait privé de la paternité, non par choix commun, mais pour protéger son secret. Cette trahison-là était peut-être la plus profonde, la plus impardonnable de toutes.
Je n’ai pas dormi. Au petit matin, j’ai entendu la douche. Puis les bruits familiers du petit-déjeuner. Je suis descendu. Elle était dans la cuisine, déjà habillée pour le travail. Elle avait tenté de masquer les ravages de la nuit avec du maquillage, mais ses yeux la trahissaient. Elle m’a regardé, hésitante.
“J’ai fait du café.”
J’ai hoché la tête, je me suis servi une tasse en silence et je suis allé la boire dans le salon. Une guerre froide venait de commencer. Nous vivions dans la même maison, mais nous étions devenus deux étrangers qui se croisaient dans un hôtel silencieux.
Les jours suivants ont été un enfer feutré. Nous communiquions par monosyllabes. Nous évitions de nous croiser. Je prenais mes repas en décalé. Le soir, je retournais dans ma chambre d’amis, ce territoire glacé qui était devenu mon seul refuge. Je la sentais tourner autour de moi, désespérée, cherchant une ouverture, la moindre fissure dans ma muraille de silence. Mais il n’y en avait pas.
Je passais mon temps à retourner au grenier. La valise était toujours là, ouverte, béante. Je prenais la photo. Je la regardais pendant des heures. Le visage de cet homme, Marc. Une sorte de haine irrationnelle montait en moi. Il était le début de tout. Il avait planté la graine du chaos et avait disparu, la laissant, elle, gérer les conséquences. Et par ricochet, me les faire gérer, moi, quinze ans plus tard.
Et Léo. Le visage de ce bébé. Son fils. Avait-il ses yeux ? Son sourire ? Je cherchais une ressemblance avec l’Aurélie que je connaissais. J’imaginais sa vie. Avait-il des parents aimants ? Était-il heureux ? Une partie de moi, tordue, espérait presque que non, pour qu’elle souffre encore plus. Une autre partie, plus saine, souhaitait de tout cœur son bonheur.
Le quatrième jour, je n’en pouvais plus. Le silence était devenu plus assourdissant que des cris. Cette maison était devenue une prison, chaque objet un rappel de notre bonheur fracturé.
Ce soir-là, je l’ai attendue dans le salon. Quand elle est rentrée du travail, elle m’a vu et s’est arrêtée, surprise.
“Il faut que je parte,” ai-je dit, sans préambule.
La panique a déferlé sur son visage. “Partir ? Partir où ? Arnaud, non…”
“J’étouffe, Aurélie. Je n’arrive plus à respirer dans cette maison. Chaque mur, chaque meuble, tout me hurle ton mensonge. J’ai besoin d’air. J’ai besoin de réfléchir. Loin d’ici. Loin de toi.”
“Non, s’il te plaît, ne fais pas ça,” a-t-elle supplié, s’approchant, les mains jointes comme pour une prière. “Si tu pars, c’est fini. Je le sais. Reste. On peut… on peut en parler. On peut aller voir quelqu’un. Un thérapeute. N’importe quoi. Mais ne pars pas.”
“Parler ? On a eu quinze ans pour parler, Aurélie. Quinze ans. Tu as choisi le silence à chaque fois. Maintenant, c’est à mon tour de choisir. Et je choisis de m’en aller. Juste pour quelques jours.”
Je suis monté, elle sur mes talons, me suppliant, pleurant. Je suis entré dans “notre” chambre pour la première fois en quatre jours. L’odeur d’elle m’a frappé. J’ai ouvert l’armoire, j’ai sorti un sac de voyage et j’ai commencé à y jeter des vêtements, au hasard. Un jean. Des pulls. Des sous-vêtements.
Elle s’est agrippée à mon bras. “Je t’aime, Arnaud. Je t’en supplie, crois-moi. Je t’aime.”
J’ai arrêté mon geste. Je l’ai regardée. À travers ses larmes, à travers ma propre douleur, j’ai vu la femme que j’avais aimée plus que tout au monde. Et à côté d’elle, j’ai vu l’étrangère qui avait gardé un secret capable de tout détruire. Les deux étaient la même personne. Et je ne savais pas comment réconcilier ça.
“Je sais,” ai-je répondu, et ma voix s’est brisée pour la première fois. “C’est ça, le pire. Je crois que je le sais.”
Je me suis doucement dégagé de son emprise. J’ai fermé le sac. Je suis passé à côté d’elle sans la regarder, et j’ai descendu les escaliers. J’ai pris mes clés de voiture sur la console dans l’entrée.
Ma main était sur la poignée de la porte.
“Où vas-tu ?” a-t-elle demandé d’une voix éteinte depuis le haut de l’escalier.
Je me suis tourné une dernière fois.
“Je ne sais pas,” ai-je répondu.
Et j’ai ouvert la porte. Le froid de la nuit lyonnaise m’a giflé le visage. Je suis sorti et j’ai refermé la porte derrière moi. Le “clic” du pêne a résonné comme un point final.
Je suis monté dans ma voiture. J’ai démarré le moteur. Les phares ont balayé la façade de notre maison, cette maison qui n’était peut-être plus la mienne. J’ai roulé, sans but, m’enfonçant dans la nuit. Je ne savais pas où j’allais. Je savais seulement que je fuyais. Mais on ne peut pas fuir ses propres pensées.