Partie 1
Ce soir-là, la pluie tombait sur Lyon. Pas une petite pluie fine et discrète, non. Une véritable averse d’automne, de celles qui martèlent les toits et transforment les rues en miroirs sombres et mouvants. À travers les fenêtres de notre appartement, au quatrième étage d’un vieil immeuble de la Croix-Rousse, le monde semblait se dissoudre dans des nuances de gris et de noir. Le son de l’eau qui s’écrasait contre les vitres était une symphonie familière, presque une berceuse. C’était le bruit de notre forteresse, un rappel constant que, peu importe le chaos extérieur, ici, à l’intérieur de ces murs, nous étions en sécurité. Marie et moi.
Quinze ans. Quinze ans que nous partagions cet espace, cette vie. Quinze ans que le son de sa respiration la nuit était le seul somnifère dont j’avais besoin. Je la regardais s’affairer dans notre petite cuisine ouverte, une silhouette baignée par la lumière chaude et jaune de la hotte. Elle préparait un gratin dauphinois, l’odeur de l’ail et de la crème commençant à peine à emplir la pièce. Un sourire flottait sur ses lèvres, ce sourire simple, sans artifice, qui avait été la première chose que j’avais aimée chez elle. Ce sourire qui, même après une décennie et demie, me donnait encore l’impression que tout irait bien.
Marie était mon ancre. C’est une image tellement cliché, mais aucune autre ne pourrait être plus juste. Elle était la force tranquille qui m’avait empêché de sombrer lorsque ma propre vie avait été balayée par une tempête. Le drame qui nous avait frappés, il y a maintenant presque dix ans, avait laissé des cicatrices profondes, invisibles pour le reste du monde, mais que je sentais encore tirailler les jours de grand froid. C’est elle qui, avec une patience infinie et un amour féroce, avait recollé les morceaux de mon âme brisée. Nous avions marché à travers l’enfer, main dans la main, et nous en étions ressortis. Différents, certes. Plus silencieux, peut-être. Mais ensemble. C’était la seule vérité sur laquelle je pensais pouvoir construire le reste de mes jours. Je le croyais. Je le croyais de toute ma force.
Ce soir, une fatigue lourde et poisseuse pesait sur mes épaules. Une journée interminable au bureau, à jongler avec des chiffres et des échéances qui perdaient tout leur sens une fois la porte refermée derrière moi. Une migraine, sournoise et familière, commençait à marteler ma tempe droite, un petit tambour annonciateur d’une soirée gâchée. Marie, avec ce sixième sens qu’elle avait développé pour déceler mes maux avant même que je ne les formule, s’est tournée vers moi. Son regard s’est adouci.
« Tu as l’air épuisé, mon amour. Va t’allonger un peu sur le canapé. Je m’occupe de tout. Laisse-toi faire. »
Sa voix était une caresse. Je n’ai pas protesté. J’ai déposé un baiser sur sa tempe et me suis dirigé vers le salon. Le canapé semblait m’appeler. J’avais juste besoin d’une couverture, celle en fausse fourrure si douce qu’elle avait achetée l’hiver dernier. Je me suis dirigé vers le placard de l’entrée, un espace étroit où s’entassaient nos manteaux, nos chaussures et les vestiges de saisons passées.
En tirant sur le plaid, j’ai accroché le cintre où son long manteau beige était suspendu. Il a glissé silencieusement et est tombé sur le sol dans un bruit mat. J’ai soupiré, me penchant pour le ramasser. C’était un geste banal, automatique. Un geste que j’avais fait cent fois.
Mais cette fois, c’était différent.
En le saisissant, mes doigts ont effleuré quelque chose de dur et d’anguleux dans la poche intérieure, celle qui se trouve près de la poitrine. Une petite bosse rigide qui détonnait avec la souplesse du tissu. Ce n’était pas son téléphone, trop petit. Ni son portefeuille, trop fin. Une curiosité oisive, purement mécanique, m’a poussé à glisser la main à l’intérieur.
Mes doigts ont rencontré le contact froid et métallique d’une clé.
Je l’ai sortie, la tenant dans la paume de ma main sous la faible lumière du couloir. Ce n’était pas une clé de notre appartement, ni celle de notre voiture, ni même celle de la boîte aux lettres. C’était une clé solitaire, petite, presque archaïque, avec une tête ronde et une tige fine en laiton déjà terni par le temps. Attaché à l’anneau, un petit jeton en plastique bleu, de ceux que l’on ne voit plus beaucoup. Y étaient gravés en blanc le logo de la SNCF, le nom de la gare de Lyon Part-Dieu, et un numéro.
347.
Un frisson glacial a parcouru mon échine, complètement déconnecté de la douce chaleur de l’appartement. Une clé de consigne. À la Part-Dieu. Mon cerveau a commencé à tourner, cherchant une explication logique, une raison simple et évidente. Marie n’allait jamais à la Part-Dieu. Ou si rarement. Son travail était à l’autre bout de la ville, elle faisait les courses dans notre quartier, nous prenions la voiture pour partir en week-end. Le train était une anomalie dans sa routine si bien huilée.

J’ai fait tourner la clé entre mes doigts. Elle semblait lourde, bien plus lourde que son poids réel. Chargée d’un mystère que je ne lui connaissais pas. Pourquoi Marie aurait-elle besoin de louer un casier à la gare ? Et pourquoi ne m’en aurait-elle jamais parlé ? Nous nous disions tout. C’était la règle d’or, tacite, que nous avions établie après le drame. Plus de secrets. Plus de non-dits. La transparence totale, comme seule défense contre les fantômes du passé.
Je suis resté immobile, debout dans le couloir, le manteau de ma femme oublié à mes pieds. Le cœur battant dans ma poitrine, non plus au rythme lancinant de la migraine, mais au rythme frénétique et désordonné de l’angoisse. Cette clé n’avait aucun sens. C’était un artefact d’une autre vie, d’une histoire qui ne semblait pas être la nôtre.
Une pensée horrible, insidieuse, a commencé à se frayer un chemin dans mon esprit. Une graine de doute, noire et minuscule, plantée dans le sol fertile de ma fatigue et de mon anxiété latente. Et si… Et si une partie de la vie de Marie, une partie de la femme que je pensais connaître par cœur, m’échappait complètement ?
L’idée était si monstrueuse, si absurde, que j’ai presque ri. Marie ? Ma Marie ? La femme qui me laissait des post-it sur le miroir de la salle de bain, qui connaissait par cœur ma commande de pizza, qui savait, juste au son de ma voix au téléphone, si j’avais passé une bonne journée ? Impossible.
Pourtant, la clé était là. Dans ma main. Une preuve tangible d’un lieu où elle était allée, d’une action qu’elle avait faite, sans moi. Sans m’en parler.
Je ne pouvais pas chasser cette idée. Elle s’accrochait, refusant de disparaître. La migraine s’était volatilisée, balayée par une vague d’adrénaline froide. Une boule s’était formée dans ma gorge. J’ai senti la sueur perler sur ma nuque. J’ai prudemment remis la clé dans la poche du manteau, l’ai raccroché sur son cintre, m’assurant qu’il était exactement comme avant. J’ai pris la couverture et je suis retourné au salon.
« Ça va ? » a demandé Marie, sans se retourner.
« Oui, oui. Juste un peu froid. » Ma propre voix m’a paru étrange, lointaine.
Je me suis allongé sur le canapé, tirant la couverture jusqu’à mon menton. J’ai fermé les yeux, faisant semblant de me reposer. Mais mon esprit était une ruche en pleine effervescence. Des scénarios, tous plus insensés les uns que les autres, se bousculaient dans ma tête.
Peut-être qu’elle gardait quelque chose pour une amie ? Une collègue ? C’était possible. Marie était généreuse, toujours prête à rendre service. Mais pourquoi une consigne de gare ? Pourquoi ne pas garder l’objet, quel qu’il soit, simplement à la maison ? Notre appartement était petit, mais pas au point de ne pas pouvoir stocker une valise ou un sac.
Peut-être qu’elle me préparait une surprise ? Un cadeau d’anniversaire ? Mon anniversaire était dans trois mois. C’était plausible. Elle adorait me surprendre. Mais encore une fois, la méthode était étrange. Bizarrement clandestine.
Puis, une porte plus sombre s’est ouverte dans mon esprit. Une porte que je m’étais efforcé de garder fermée à double tour pendant des années. Et si cela avait un rapport avec le passé ? Avec le drame ? Des objets dont elle n’arrivait pas à se défaire ? Des souvenirs qu’elle voulait garder près d’elle, mais loin de moi, pour me protéger ? Cette pensée était à la fois rassurante et terrifiante. Elle me replongeait dans une période de notre vie que nous avions juré de laisser derrière nous.
Je n’ai pas pu rester en place. La sensation du canapé était devenue insupportable, la couverture m’étouffait. J’ai attendu que Marie soit complètement absorbée par sa préparation, puis je me suis levé et je suis retourné dans notre chambre. J’avais besoin d’air. La nuit qui a suivi fut la plus longue de ma vie.
Allongé dans le lit, à côté d’elle, je l’écoutais respirer. Ce son, qui d’habitude me calmait, était devenu le tic-tac d’une bombe à retardement. Chaque inspiration, chaque expiration, semblait mesurer le temps qui me séparait d’une vérité que je n’étais pas sûr de vouloir connaître. Elle dormait paisiblement, une main posée sur sa poitrine, son visage détendu. Le visage d’un ange. Le visage d’une inconnue.
Je me suis levé vers trois heures du matin. Le silence dans l’appartement était total, à l’exception du ronronnement du réfrigérateur et de la pluie qui s’était calmée en un léger crachin. Pieds nus sur le parquet froid, j’ai erré comme un fantôme. J’ai regardé les photos encadrées sur l’étagère du salon. Nous deux au sommet du Puy de Dôme, le vent dans ses cheveux. Nous deux le jour de notre mariage, si jeunes et pleins d’une certitude naïve. Nous deux, l’année dernière, sur une plage de Bretagne, le sourire aux lèvres.
Était-ce une comédie ? Toute notre vie était-elle une mise en scène dont j’étais le seul spectateur ignorant ? Chaque photo était devenue une question. Chaque souvenir était désormais teinté de suspicion.
Je suis retourné dans l’entrée. Ma main a de nouveau effleuré son manteau. L’envie de reprendre la clé, de la garder, de la confronter le matin venu était presque irrésistible. Mais que lui dire ? « J’ai fouillé dans tes poches et j’ai trouvé ça. C’est quoi ? » L’accusation était déjà là, dans la question. J’allais briser la confiance, peut-être pour rien. Peut-être pour une raison si simple, si innocente, que j’aurais l’air d’un fou paranoïaque.
Non. Je ne pouvais pas lui demander. Pas encore. Je devais savoir. Je devais savoir par moi-même.
Le lendemain matin, l’ambiance au petit-déjeuner était étrange. Ou peut-être était-ce juste moi. Marie était comme d’habitude. Radieuse, efficace, parlant du temps, d’un article qu’elle avait lu. Je répondais par monosyllabes, la tête ailleurs. J’ai avalé mon café d’une traite, le liquide brûlant me semblant fade.
« Je vais devoir passer à la Part-Dieu avant d’aller au bureau », ai-je lâché, en essayant de donner à ma voix un ton neutre. « J’ai un colis à envoyer en urgence pour un client. »
Le mensonge est sorti si facilement que j’en ai eu la nausée. C’était la première fois que je lui mentais, un vrai mensonge délibéré, en des années.
Elle n’a pas sourcillé. « D’accord, mon chéri. Fais attention sur la route, ça glisse encore. »
Son absence de réaction était pire que si elle avait posé des questions. C’était la preuve de sa confiance absolue. Une confiance que j’étais sur le point de trahir de la plus sordide des manières. La culpabilité m’a frappé de plein fouet. J’ai failli tout annuler. Failli lui dire : « Oublie ça, ce n’est pas important. Reste avec moi. Parlons. »
Mais l’image de la clé, de son froid contact métallique, était plus forte. Avant de partir, alors qu’elle était sous la douche, j’ai glissé la main dans son manteau une dernière fois. Mes doigts se sont refermés sur l’objet. Je l’ai fait glisser dans la poche de mon propre jean. Le poids dans ma poche était immense. C’était le poids d’un secret qui n’était pas le mien, mais qui allait peut-être détruire le nôtre.
Le trajet en voiture jusqu’à la gare fut un supplice. Chaque feu rouge était une occasion de faire demi-tour. Chaque klaxon me faisait sursauter. La radio diffusait une chanson que nous aimions bien, et j’ai dû l’éteindre, incapable de supporter cette intrusion de notre bonheur partagé dans ma mission clandestine. Je me sentais sale. Un détective privé minable espionnant sa propre femme.
En arrivant dans le parking souterrain de la Part-Dieu, j’ai coupé le moteur et je suis resté assis pendant dix minutes, les mains crispées sur le volant. Et si je trouvais quelque chose de terrible ? Une liaison ? Des dettes ? Une double vie ? Étais-je prêt à affronter ça ?
Et si je ne trouvais rien ? Un simple sac de vieux vêtements qu’elle voulait donner, oublié là depuis des semaines. Quelle serait ma honte ? Comment pourrais-je la regarder à nouveau en face, sachant que j’avais douté d’elle à ce point ?
Il n’y avait pas de bonne issue. Mais le doute était un poison trop violent. Ne pas savoir était devenu une torture bien pire que la pire des vérités.
J’ai quitté la voiture. Mes jambes étaient flageolantes. La gare était un monstre de béton et de verre, grouillant de vie. Des gens qui couraient pour attraper leur train, des familles en vacances, des amoureux qui se disaient au revoir, des hommes d’affaires pressés. Un flot anonyme au sein duquel je me sentais terriblement, douloureusement seul.
Je suivais les panneaux “Consignes”, mon cœur battant la chamade. J’ai descendu un escalator, puis un autre, m’enfonçant dans les entrailles de la gare. L’air est devenu plus frais, l’éclairage plus cru.
Puis je les ai vus. Des murs entiers de casiers gris. Des centaines de petites portes métalliques identiques, alignées avec une précision militaire. C’était un mur de secrets, un dépositoire des vies cachées de milliers d’inconnus.
J’ai balayé les numéros du regard. Section 100. Section 200. Mon souffle se faisait court. J’ai trouvé la section 300. Mon estomac s’est noué. Je marchais lentement, longeant le mur, mes pas résonnant dans le couloir relativement calme. 320… 330… Chaque numéro dépassé était un pas de plus vers le bord du précipice. 345. 346.
347.
Je me suis arrêté net. La petite porte grise était là, juste devant moi. Indistinguable de ses voisines, mais pour moi, elle hurlait. Elle semblait vibrer, pulser d’une énergie sombre. C’était la fin du chemin. La dernière chance de faire demi-tour, de remonter à la surface, de jeter cette maudite clé dans une poubelle et de continuer à vivre dans le confort chaleureux de mon ignorance.
Mais c’était trop tard. Le poison avait fait son œuvre. Je devais ouvrir la boîte de Pandore.
Ma main a plongé dans ma poche. La clé était glaciale, moite de ma propre sueur. Je l’ai sortie. Mes doigts tremblaient si fort que j’ai eu du mal à viser la serrure. Le bruit des annonces de la gare, le roulement des valises, tout s’est estompé pour devenir un simple bourdonnement lointain. Il n’y avait plus que moi, cette porte, et le secret qu’elle gardait si bien.
J’ai pris une profonde inspiration, l’air sentait le métal et le désinfectant. Et j’ai tourné la clé. Le déclic du mécanisme a retenti dans le silence de mon monde, assourdissant.
Partie 2
Le déclic du mécanisme de la serrure fut comme un coup de feu dans le silence de mon angoisse. Un son sec, métallique, irréversible. J’ai tiré la petite porte grise vers moi. Mon souffle s’est bloqué dans ma poitrine.
Pendant une seconde, j’ai espéré le vide. Un casier vide, une mauvaise blague, une erreur. Ou alors, quelque chose de banal, d’anodin. Un sac de sport, de vieux livres. N’importe quoi, sauf ça.
À l’intérieur, posée bien au centre de l’espace métallique, se trouvait une boîte. Une simple boîte à chaussures, de marque Adidas, d’un modèle que je ne reconnaissais pas. Elle était fermée, son couvercle parfaitement ajusté. Pas de poussière excessive, pas de toiles d’araignées. Elle n’était pas là depuis une éternité, mais elle n’avait pas été déposée la veille non plus. C’était un objet en suspens, un secret en attente.
Mon cœur, qui battait déjà la chamade, a semblé s’arrêter. Une boîte. C’était tellement plus délibéré qu’un simple sac. Une boîte implique une sélection, une curation. On met dans une boîte les choses que l’on veut préserver, que l’on veut cacher.
Mes mains tremblaient toujours. J’ai tendu le bras et j’ai saisi la boîte. Elle était plus lourde que ce à quoi je m’attendais. Pas extrêmement lourde, mais dense. Un poids de secrets. Je l’ai sortie du casier, l’ai posée sur le sol un instant, le temps de refermer la porte métallique. Le second déclic, celui de la fermeture, a sonné comme une sentence. Plus de retour en arrière possible. J’ai laissé la clé dans la serrure. Je n’en avais plus besoin.
Je me suis relevé, la boîte serrée contre ma poitrine, comme si je craignais qu’on me la vole. Ou comme si j’essayais de contenir ce qu’elle renfermait par la simple pression de mes bras. J’ai jeté un regard paranoïaque autour de moi. Le couloir était presque désert, à l’exception d’un agent d’entretien qui passait la serpillière à l’autre bout, indifférent à mon drame personnel.
Le chemin du retour vers ma voiture fut une épreuve. Chaque personne que je croisais était un suspect potentiel. Était-ce un complice ? Quelqu’un qui savait ? Cette vieille dame qui me dévisageait, ce groupe de jeunes qui riaient trop fort. Le monde entier semblait être de mèche. Ma propre ville, mon Lyon que j’aimais tant, était devenue un territoire hostile. Les murs familiers de la gare me semblaient menaçants, les annonces SNCF, d’habitude un bruit de fond rassurant, prenaient des airs de messages codés.
Arrivé à la voiture, j’ai déposé la boîte sur le siège passager avec une précaution infinie, comme si elle contenait de la nitroglycérine. J’ai démarré, mais je n’ai pas quitté le parking tout de suite. Je la fixais. Adidas. Le slogan “Impossible is Nothing”. L’ironie était d’une violence inouïe. Tout ce que je croyais impossible, il y a encore 24 heures, était maintenant contenu dans cette boîte en carton.
J’ai résisté à l’envie de l’ouvrir ici, dans la pénombre du parking. Non. C’était trop risqué, trop impersonnel. C’était une affaire entre Marie, moi, et le contenu de cette boîte. Et je devais l’affronter chez nous. Dans notre espace. Dans le sanctuaire que je réalisais maintenant n’avoir jamais été qu’une illusion.
Le trajet du retour fut un brouillard. Je conduisais en pilote automatique, mon esprit tourbillonnant. Quinze ans de souvenirs défilaient, mais désormais, chacun était corrompu, réécrit à la lumière de cette découverte. Ce voyage en Italie où elle avait été si silencieuse, je pensais qu’elle était fatiguée. Et si elle pensait à autre chose ? À une autre vie ? Cette fois où elle avait éclaté en sanglots sans raison apparente devant un film, je l’avais consolée en pensant que c’était l’histoire qui la touchait. Et si elle pleurait sur son propre secret ?
Chaque acte de gentillesse, chaque preuve d’amour de sa part devenait suspect. Sa tendresse était-elle une performance ? Sa dévotion, une couverture ? Le simple fait d’envisager ces questions me donnait la nausée. J’aimais cette femme plus que ma propre vie. Et j’étais en train de la transformer en monstre dans ma propre tête. Mais la boîte était là, sur le siège passager, une présence froide et accusatrice.
Arrivé en bas de notre immeuble, un nouveau problème s’est posé. Comment monter la boîte sans que Marie ne la voie ? Elle devait être encore à l’appartement. Prétexter une course de plus ? Non, ça deviendrait suspect. J’ai eu une idée. J’ai pris le grand sac de sport que je gardais toujours dans mon coffre, celui que j’utilisais pour la salle une fois par semaine. J’ai glissé la boîte à l’intérieur. C’était un camouflage parfait, et terriblement triste. Le symbole d’une routine saine et normale servant à dissimuler le cancer qui rongeait notre couple.
J’ai monté les quatre étages, le cœur au bord des lèvres. J’ai inséré ma clé dans la serrure, le même geste que des milliers de fois, mais qui aujourd’hui me semblait lourd de trahison.
« C’est toi, mon amour ? » Sa voix venait du salon.
« Oui, c’est moi. » J’ai essayé de paraître normal. « Le client a changé d’avis, finalement, l’envoi attendra demain. J’en ai profité pour passer à la salle. »
Encore un mensonge. Ils coulaient de mes lèvres avec une facilité effrayante. Je me dégoûtais.
Je me suis dépêché de passer dans le couloir. Je suis entré dans notre chambre et j’ai poussé le sac de sport tout au fond de mon côté de l’armoire, derrière une pile de vieux pulls que je ne mettais jamais. C’était la cachette la plus évidente du monde, mais je paniquais. J’avais l’impression d’être un adolescent cachant de la drogue à ses parents.
Quand je suis retourné au salon, elle était là, souriante. Elle s’est approchée, a passé ses bras autour de mon cou et m’a embrassé. « Tu sens la vieille poussière, pas la transpiration, pour quelqu’un qui sort de la salle, » a-t-elle dit en riant.
Son baiser avait le goût du poison. Son rire était une dissonance. J’ai dû faire un effort surhumain pour ne pas la repousser. Je lui ai rendu son baiser, un baiser de Judas. « J’ai à peine eu le temps de m’échauffer, il y avait trop de monde, j’ai abandonné, » ai-je bredouillé.
La soirée fut le moment le plus long et le plus pénible de mon existence. Nous avons dîné. Le gratin qu’elle avait préparé, mon plat préféré, avait un goût de cendre. Je la regardais manger, parler, vivre. Chaque geste était disséqué par mon esprit malade. La façon dont elle tenait sa fourchette, le pli de ses lèvres quand elle souriait, la lueur dans ses yeux quand elle me racontait une anecdote sur sa journée. Tout était une performance. J’en étais de plus en plus persuadé. Je cherchais la faille, la fissure dans son armure. Mais il n’y en avait aucune. Elle était parfaite. Trop parfaite.
Après le dîner, nous nous sommes installés sur le canapé pour regarder une série. Elle s’est blottie contre moi, sa tête sur mon épaule. Son parfum, cette odeur de vanille et de propre qui m’avait toujours apaisé, me brûlait les narines. Je suis resté raide comme un piquet, incapable de passer mon bras autour d’elle comme je le faisais toujours.
« Qu’est-ce qui ne va pas, Jean ? » a-t-elle fini par demander, sentant ma tension. « Tu es bizarre depuis ce matin. C’est le travail ? »
« Oui, juste… un gros dossier qui me stresse. Désolé. »
« Tu veux en parler ? »
« Non, ça va aller. Je suis juste fatigué. »
Je ne pouvais pas la regarder dans les yeux. Je fixais l’écran de la télévision, où des personnages vivaient un drame fictif qui me paraissait dérisoire comparé au mien. Le silence entre nous s’est épaissi. Ce n’était plus un silence confortable, mais un abîme rempli de mes soupçons.
J’ai attendu. J’ai attendu qu’elle s’endorme. Chaque minute était une éternité. Vers onze heures, elle a baillé et a annoncé qu’elle allait se coucher. Je l’ai entendue se brosser les dents, aller aux toilettes, puis se glisser dans le lit. J’ai attendu encore trente minutes, le cœur battant à grands coups dans ma poitrine.
Puis, à pas de loup, je me suis levé. J’ai marché jusqu’à notre chambre. Elle dormait déjà, d’un sommeil profond et paisible. Un ange. Un monstre. Je ne savais plus.
Je suis retourné à l’armoire. Mes mains tremblaient tellement que j’ai failli faire tomber une pile de chemises. J’ai sorti le sac de sport, puis la boîte. J’ai emporté mon butin dans le salon, la seule pièce où je pouvais allumer une petite lampe sans risquer de la réveiller.
Assis sur le sol, le dos contre le canapé, j’ai posé la boîte devant moi. C’était le moment de vérité. J’ai pris une grande inspiration, et j’ai soulevé le couvercle.
L’odeur qui s’en est échappée m’a surpris. Une odeur de vieux papier, de parfum fané et de renfermé. Une odeur de temps passé.
À l’intérieur, plusieurs objets reposaient sur un lit de papier de soie jauni.
Il y avait d’abord une épaisse liasse de billets de 50 euros, maintenue par un simple élastique. Je ne les ai pas comptés, mais il y en avait pour plusieurs milliers d’euros. Du liquide. Marie, qui payait tout par carte, qui tenait nos comptes au centime près. D’où venait cet argent ? Pourquoi le cacher ?
Ensuite, une série de photographies. Des vieilles photos, au format carré des années 90. Sur chacune d’elles, une jeune femme qui ressemblait à Marie, mais qui n’était pas tout à fait elle. Plus jeune, bien sûr, mais avec un regard différent. Un regard plus dur, plus sauvage. Sur une photo, elle posait avec un groupe de jeunes au look un peu punk, devant un mur couvert de graffitis. Sur une autre, elle était dans les bras d’un homme que je n’avais jamais vu, un grand brun au visage anguleux et au sourire carnassier. Ils ne souriaient pas comme des amoureux, ils riaient aux éclats, comme des complices. Je ne reconnaissais personne. Ni les lieux, ni les gens.
Sous les photos, il y avait un objet enveloppé dans un foulard en soie. Je l’ai déballé. C’était un passeport. Un passeport français, bleu marine. Je l’ai ouvert avec une appréhension morbide. La photo était celle de la jeune femme des photos, celle qui ressemblait à Marie. Mais le nom… Le nom n’était pas Marie Dubois. C’était Chloé Perrin. Née à Marseille. Date de naissance : deux ans avant celle de Marie.
Le sol s’est dérobé sous mes pieds. J’ai dû m’agripper au canapé pour ne pas tomber. Chloé Perrin. C’était une blague ? Un faux passeport ? Mais il avait l’air parfaitement authentique, avec ses filigranes, sa bande optique. La date d’émission remontait à presque vingt ans. La date d’expiration était passée depuis longtemps. Qui était Chloé Perrin ?
Mon cerveau refusait de fonctionner. J’étais en état de choc. Marie… n’était pas Marie ? Ma femme depuis quinze ans, la mère que nos enfants n’avaient jamais eue, était une inconnue ?
Et enfin, au fond de la boîte, il y avait la pièce maîtresse. Un petit carnet noir, à la couverture rigide et usée. Un journal intime.
Mes mains tremblaient si violemment que je pouvais à peine le tenir. L’ouvrir me semblait être la transgression ultime. Plus encore que d’avoir ouvert le casier, plus encore que d’avoir fouillé dans la boîte. Entrer dans ses pensées les plus intimes…
Mais je n’avais plus le choix. La question n’était plus de savoir si Marie me cachait quelque chose. La question était : qui est la femme qui dort dans mon lit ?
J’ai ouvert le carnet. L’écriture était fine, nerveuse, penchée vers la droite. C’était bien son écriture. Du moins, elle ressemblait à son écriture d’aujourd’hui, mais en plus désordonnée, plus urgente. Les pages étaient remplies, sans laisser de marge. La première entrée datait de vingt ans.
12 septembre.
Il m’a retrouvée. Je ne sais pas comment, mais il a retrouvé ma trace. Je l’ai vu en bas de l’immeuble ce matin, appuyé contre sa voiture. Le même sourire arrogant. J’ai cru que j’allais vomir. J’ai dû faire demi-tour, remonter les escaliers en courant. Je ne peux pas rester à Marseille. Il ne me laissera jamais tranquille. Il faut que je parte. Loin.
Le nom “il” revenait sans cesse. Sans jamais être nommé. Juste “il”.
J’ai tourné les pages frénétiquement. Les entrées décrivaient une fuite. De Marseille à Montpellier, puis Toulouse, puis Bordeaux. Des petits boulots, des chambres miteuses, une paranoïa constante. La peur suintait de chaque mot.
3 novembre.
Je crois qu’il a perdu ma trace. Ça fait deux mois que je n’ai plus de nouvelles. J’ai trouvé un travail de serveuse à Bordeaux. Les gens sont gentils. J’essaie d’être normale. J’essaie d’oublier Chloé. Chloé était faible. Chloé était une victime. À partir d’aujourd’hui, je suis quelqu’un d’autre. Il faut que je me trouve un nouveau nom.
Mon sang s’est glacé. Elle l’avait écrit. Noir sur blanc. Oublier Chloé. Devenir quelqu’un d’autre.
J’ai continué à lire, sautant des semaines, des mois. Le journal décrivait la création d’une nouvelle identité. L’obtention de nouveaux papiers – le journal ne disait pas comment. Le choix d’un nouveau nom : Marie. Marie, c’était simple, c’était doux. Tout ce que Chloé n’était pas. Puis la décision de monter à Lyon. Une grande ville, où il serait plus facile de se noyer dans la masse.
Et puis, un nom est apparu. Sébastien.
1er mai.
J’ai rencontré quelqu’un. Il s’appelle Jean. Il est gentil. Tellement gentil. Il a des yeux tristes et un sourire qui pourrait faire fondre un iceberg. Il ne pose pas de questions. Il m’accepte comme je suis. Ou plutôt, comme celle que je prétends être. La culpabilité me ronge. Mais quand je suis avec lui, pour la première fois depuis des années, j’ai l’impression de pouvoir respirer. Je sais que je ne devrais pas. C’est dangereux pour lui. Si Sébastien apprend son existence… Je ne veux même pas y penser.
Sébastien. C’était donc lui, le “il”. L’homme des photos ? Le grand brun au sourire carnassier ? C’était donc son nom.
Le journal continuait, décrivant les débuts de notre relation. Mais chaque description de notre bonheur naissant était immédiatement suivie par des paragraphes de peur et de panique. La peur que Sébastien ne la retrouve. La peur qu’il ne me fasse du mal.
20 juillet.
Jean m’a dit qu’il m’aimait. J’ai pleuré toute la nuit après son départ. De joie et de terreur. Je l’aime aussi, je crois. Plus que je n’ai jamais aimé personne. Mais mon passé est une bombe à retardement attachée à notre futur. Chaque jour de bonheur est un jour de plus que Sébastien me volera quand il me retrouvera. Parce qu’il me retrouvera. Il retrouve toujours tout le monde.
Les dernières pages du journal étaient presque illisibles, l’écriture de plus en plus paniquée. Elles couvraient la période juste avant le “drame”. Notre drame. Ce cambriolage qui avait mal tourné. On était rentrés un soir et on avait trouvé l’appartement saccagé. On avait surpris le voleur, il y avait eu une lutte. J’avais pris un mauvais coup, j’avais passé une semaine à l’hôpital. Le voleur s’était enfui. On ne l’avait jamais retrouvé. L’affaire avait été classée. Un simple fait divers, une terrible malchance.
Mais à la lumière de ce journal, l’histoire prenait une toute autre tournure.
La toute dernière entrée. La veille du cambriolage.
15 mars.
Il est à Lyon. Je l’ai vu. Pas lui directement. Mais sa voiture. La même. Garée dans la rue d’à côté. C’est fini. Il m’a trouvée. Il sait pour Jean. Mon Dieu, protégez Jean. Il ne mérite pas ça. Je dois faire quelque chose. Je ne le laisserai pas détruire la seule belle chose de ma vie. Je ne serai plus une victime. Plus jamais.
Après ça, plus rien. Les pages suivantes étaient blanches.
Le journal m’est tombé des mains. Le cambriolage. Ce n’était pas un cambriolage. C’était Sébastien. Il était venu pour elle. Et j’avais été pris au milieu. La lutte… ce n’était pas un simple voleur que j’avais affronté. Marie m’avait toujours dit qu’elle s’était cachée dans la salle de bain, terrorisée. Mais si… et si elle s’était battue ? Et si elle avait fait plus que se battre ?
Le sang a quitté mon visage. J’ai eu l’impression que j’allais m’évanouir. Toute ma vie, notre vie, était un mensonge. Un mensonge construit pour la protéger d’un passé dont j’ignorais tout. Elle ne m’avait pas choisi, moi, Jean. Elle avait choisi une cachette. J’étais sa planque. Sa meilleure couverture.
La colère a commencé à monter, une vague brûlante qui a balayé le choc et la peur. Comment avait-elle pu ? Me laisser vivre dans cette ignorance pendant quinze ans ? Me laisser croire à cette histoire de “drame” que nous avions surmonté “ensemble” ? Nous n’avions rien surmonté du tout. Elle avait simplement réussi à repousser son monstre, et m’avait laissé avec mes propres cicatrices, physiques et psychologiques, sans jamais m’expliquer la vraie nature de la bête.
J’ai tout remis dans la boîte, avec des gestes rageurs et maladroits. Le passeport, les photos, l’argent, et le journal. Et en reposant le journal, j’ai senti quelque chose de dur en dessous. Il y avait un double fond. Une simple plaque de carton. Je l’ai soulevée.
En dessous, un seul objet. Un vieux téléphone portable, un de ces Nokia indestructibles des années 2000. Un “burner phone”. À côté, son chargeur.
Sans réfléchir, j’ai branché le téléphone. Je ne savais même pas s’il fonctionnerait encore. J’ai attendu, le cœur battant. Et puis, miracle ou malédiction, l’écran s’est allumé. Il affichait le logo Nokia, puis le niveau de la batterie, vide, avec l’icône de charge.
Je l’ai laissé charger pendant ce qui m’a semblé être une éternité, fixant la petite barre de batterie qui se remplissait lentement. Dix minutes. Vingt minutes. J’étais trop impatient. Je l’ai allumé. Il m’a demandé un code PIN. J’ai essayé 1234. Échec. 0000. Échec. Puis, une intuition. J’ai tapé la date de naissance de Chloé Perrin, celle qui était sur le passeport. 2508.
Le téléphone s’est déverrouillé.
Il y avait quelques messages sauvegardés. Des messages courts, datant d’il y a plus de quinze ans.
“Où es-tu ?”
“Réponds, Chloé.”
“Je sais que tu vois mes messages.”
Et le tout dernier, reçu le jour même du “cambriolage”. Un message de “Sébastien”.
“Tu ne m’échapperas pas, Chloé. Ce soir, c’est la fin de la partie.”
J’ai failli laisser tomber le téléphone. C’était donc ça. La preuve irréfutable. Ce n’était pas un cambriolage. C’était une exécution prévue. Mais quelque chose avait mal tourné pour lui. Qu’est-ce qui s’était passé cette nuit-là ? Qu’est-ce que Marie… ou Chloé… avait fait ?
Mes doigts tremblants ont navigué dans le menu. Je suis allé dans les contacts. Il n’y en avait qu’un seul d’enregistré. “Sébastien”.
Le reste était vide. L’appareil était une relique, un fossile de sa vie d’avant.
J’allais l’éteindre. J’allais tout remettre dans la boîte, la cacher et décider demain de ce que j’allais faire. La confronter ? Aller à la police ? Engager un détective ? Je ne savais pas.
Mais alors que mon doigt s’approchait du bouton pour l’éteindre, l’écran s’est rallumé vivement, vibrant dans ma main.
Un message venait d’arriver.
Un message, maintenant. Sur ce téléphone mort depuis quinze ans.
Mon sang s’est transformé en glace. C’était impossible. La carte SIM était prépayée, périmée depuis une décennie. Personne n’avait ce numéro.
Et pourtant, le message était là. Sur l’écran. Venant d’un numéro masqué.
Cinq mots. Cinq mots qui ont fait s’écrouler la dernière parcelle de mon monde.
“Arrête de creuser. Ou il saura.”
Partie 3
Le téléphone vibra une dernière fois dans ma paume, comme le dernier soubresaut d’un animal mourant. L’écran, avec ses cinq mots lumineux, était une fenêtre ouverte sur l’enfer. “Arrête de creuser. Ou il saura.”
Le “il” ne pouvait être que Sébastien. Mais le message impliquait une autre présence. Un observateur. Quelqu’un qui savait que j’étais là, assis sur le sol de mon salon à 3 heures du matin, la vie de ma femme étalée en morceaux autour de moi. Quelqu’un qui savait que j’avais trouvé le casier, la boîte, le téléphone. Quelqu’un qui, d’une manière ou d’une autre, avait réussi à envoyer un message à un appareil mort depuis quinze ans.
La panique qui s’est emparée de moi n’était pas l’angoisse sourde que j’avais ressentie jusqu’alors. C’était une terreur pure, primale, glaciale. Une terreur qui hurlait : le monstre n’est pas dans la boîte, il est dehors. Peut-être même qu’il regarde par la fenêtre en ce moment même.
Mon premier réflexe fut de lâcher le téléphone comme s’il était couvert d’acide. Il est tombé sur le tapis avec un bruit mat. J’ai rampé en arrière, le dos heurtant violemment le canapé, les yeux rivés sur les grandes fenêtres de notre salon. Les rideaux n’étaient pas complètement tirés. Un mince interstice laissait voir la rue en contrebas, silencieuse et orange sous la lueur des lampadaires.
Y avait-il quelqu’un ? Une silhouette dans l’ombre d’un porche ? Une voiture en stationnement avec les phares éteints ? Mon esprit, surchargé, transformait chaque ombre, chaque feuille morte déplacée par le vent, en une menace tangible. J’ai eu la certitude absolue, irrationnelle, que des yeux étaient posés sur moi.
Je suis resté paralysé pendant ce qui m’a semblé être une heure. Le sang pulsait dans mes oreilles, couvrant tous les autres bruits. Je ne pouvais plus entendre le ronronnement du frigo, ni le tic-tac de l’horloge. Il n’y avait que le silence de la menace et le vacarme de ma propre peur. Comment était-ce possible ? Comment ce message avait-il pu arriver ? Une puce GPS dans la boîte ? Un mouchard sur le téléphone ? Ou quelque chose de plus sophistiqué, une technologie de surveillance dont j’ignorais jusqu’à l’existence ? Le monde de Chloé Perrin n’était clairement pas le mien.
Lentement, avec des mouvements de vieillard, je me suis mis à quatre pattes. J’ai rampé jusqu’à la fenêtre et, millimètre par millimètre, j’ai jeté un œil à travers la fente des rideaux. La rue était déserte. Absolument déserte. Pas une voiture, pas un passant. Juste le décor endormi de notre vie normale. Mais la normalité était morte il y a quelques heures. Cette rue vide me semblait plus menaçante que si elle avait été remplie d’une armée. Le danger invisible est le pire de tous.
Je me suis reculé et j’ai commencé à rassembler les affaires. Mes gestes étaient devenus frénétiques, désespérés. J’ai tout jeté en vrac dans la boîte à chaussures – le journal, le passeport, les photos, l’argent, et par-dessus, le téléphone maudit. J’ai remis le couvercle, l’enfonçant avec une force qui a presque plié le carton. Je devais cacher ça. Pas seulement à Marie, mais à celui – ou ceux – qui m’observai(en)t.
J’ai remis la boîte dans le sac de sport et je l’ai cachée, non plus dans mon armoire, mais dans le fond du placard à balais, derrière le vieil aspirateur et des bouteilles de détergent. Un endroit stupide, mais dans ma panique, c’était tout ce que j’avais trouvé.
Le reste de la nuit, je ne l’ai pas passé. Je l’ai survécu. Assis dans le noir du salon, sans oser allumer la moindre lumière, je suis devenu le gardien de notre appartement. Je sursautais au moindre bruit. Le craquement du parquet. Le passage d’un scooter dans une rue voisine. Le gargouillis des canalisations. Chaque son était une intrusion potentielle. J’ai fait le tour de l’appartement dix fois, vérifiant que la porte était bien fermée à double tour, que les fenêtres étaient bien verrouillées. Notre appartement, ma forteresse, était devenu une prison de verre. Et dans la chambre d’à côté, l’architecte de cette prison dormait paisiblement.
Vers six heures du matin, alors que le ciel commençait à peine à pâlir, l’épuisement a finalement pris le dessus sur la terreur. Je ne me suis pas endormi, mais mon esprit est entré dans un état cotonneux, une sorte de transe. Je me suis retrouvé assis à la table de la cuisine, fixant le jour qui se levait, quand je l’ai entendue se lever.
Le bruit de ses pas sur le parquet m’a fait tressaillir violemment. Elle est entrée dans la cuisine, les cheveux en désordre, bâillant, magnifique et terrifiante dans son innocence matinale.
« Jean ? Tu es déjà levé ? Tu n’as pas dormi du tout ? » Sa voix était pâteuse de sommeil.
Elle s’est approchée pour m’embrasser, mais j’ai eu un mouvement de recul instinctif. Infime, mais elle l’a senti. Son sourire s’est figé. Elle a froncé les sourcils.
« Qu’est-ce qu’il y a ? Tu es tout pâle. Tu es malade ? »
Je devais dire quelque chose. N’importe quoi. « Non, juste… la migraine qui est revenue en pleine nuit. Je n’ai pas réussi à me rendormir. »
Elle a posé le dos de sa main sur mon front. Un geste tendre, maternel. Un geste que Chloé Perrin avait appris à maîtriser. Le contact de sa peau m’a brûlé.
« Tu n’as pas de fièvre, » a-t-elle dit, son inquiétude grandissant. « Jean, parle-moi. Ce n’est pas juste une migraine. Je te connais. »
Mon regard a dû la trahir. La peur, la colère, le doute, tout devait être lisible sur mon visage. J’ai vu son expression changer. Une lueur de vigilance a remplacé l’inquiétude. Ses épaules se sont légèrement tendues. Elle était sur la défensive.
« J’ai… juste beaucoup de choses en tête. Le boulot. »
« Le boulot, » a-t-elle répété, sans y croire une seconde. « C’est ça. Le boulot. »
Le silence s’est installé entre nous pendant qu’elle préparait le café. Un silence électrique, chargé de tout ce que je savais et de tout ce qu’elle ne savait pas que je savais. C’était un jeu dangereux, une partie de poker où j’avais vu ses cartes, mais où un sniper invisible était pointé sur ma tête. Le message était clair : “Arrête de creuser.” Lui parler, c’était creuser encore plus profond.
J’ai décidé de tester l’eau, avec une prudence de démineur.
« Dis-moi, Marie… tu es déjà allée à Marseille ? »
La tasse qu’elle tenait a heurté la soucoupe avec un bruit sec. Elle ne s’est pas retournée tout de suite. Quand elle l’a fait, son visage était un masque d’impassibilité.
« Marseille ? Non, je ne crois pas. Pourquoi cette question ? »
« Juste comme ça. Un client parlait de ses vacances là-bas, ça a l’air joli. »
« Ah. Oui, sans doute. »
Elle s’est retournée vers la cafetière, son dos une ligne rigide. Elle mentait. Et elle mentait bien. Mais je l’avais déstabilisée.
J’ai continué, poussé par une force que je ne contrôlais plus. « Et… ce nom, Perrin. Ça te dit quelque chose ? J’ai traité avec un comptable qui s’appelle comme ça hier. Perrin. C’est un nom du sud, non ? »
Cette fois, elle s’est figée complètement. Pendant une seconde, j’ai cru qu’elle allait laisser tomber le pot de café. Elle s’est lentement retournée. Son visage n’était plus impassible. Il était blême.
« Jean, à quoi tu joues ? » Sa voix était à peine un murmure, mais elle était tranchante comme une lame de rasoir.
Je n’ai pas eu le temps de répondre. Mon téléphone, le mien cette fois, a sonné sur la table. Je ne l’avais pas entendu vibrer. C’était un numéro masqué. Le même que sur le Nokia.
Mon sang s’est retiré de mon visage. J’ai fixé l’écran, incapable de bouger. Marie a suivi mon regard. Elle a vu “Numéro Masqué” et son expression a basculé de la suspicion à la peur pure. La même peur que je ressentais. Elle a reconnu la menace.
L’appel s’est arrêté. Et immédiatement, un message est arrivé.
Je tremblais tellement que j’ai eu du mal à le lire.
“Dernier avertissement.”
J’ai levé les yeux vers Marie. Elle fixait mon téléphone, les yeux écarquillés, la main devant la bouche. Elle avait compris. Elle savait. Ce n’était pas moi qui jouais, c’était le fantôme de son passé. Et il venait de nous faire savoir qu’il était dans la pièce avec nous.
« Il faut que je parte, » ai-je dit, me levant d’un coup. Ma chaise a raclé le sol.
« Jean, attends ! »
« Non. Je… j’ai besoin de prendre l’air. »
J’ai attrapé ma veste et mes clés et je suis sorti de l’appartement en la laissant là, pétrifiée au milieu de la cuisine.
J’ai marché. J’ai marché sans but, pendant des heures. Dans les rues de Lyon, le flot des gens allant au travail me frôlait sans me voir. J’étais un fantôme, hanté par des secrets qui n’étaient pas les miens. Les deux messages étaient une tenaille qui me serrait la tête. “Arrête de creuser.” “Dernier avertissement.”
Cela signifiait que “creuser” incluait le simple fait de lui parler. De poser des questions. La personne qui nous surveillait avait une ligne directe sur nos conversations, sur nos vies. Un micro dans l’appartement ? Nos téléphones sur écoute ? Toutes les possibilités étaient terrifiantes.
Mais la peur, aussi puissante soit-elle, commençait à se mélanger à une colère froide et déterminée. Je ne pouvais pas vivre comme ça. Je refusais d’être une marionnette dans le jeu de massacre de quelqu’un d’autre. Si je devais mourir, je mourrais en sachant pourquoi.
J’ai trouvé un cybercafé, un endroit sombre et anonyme. J’ai payé en liquide pour une heure d’internet. Je n’allais pas utiliser mon ordinateur ou mon téléphone. J’ai commencé à creuser. Mais cette fois, je n’allais pas creuser au hasard.
J’ai tapé dans le moteur de recherche : “Chloé Perrin Marseille”.
Des dizaines de résultats. Des homonymes, des profils sur les réseaux sociaux. Rien qui ne corresponde. J’ai affiné. “Chloé Perrin fait divers Marseille 1999-2005”.
Et là, je l’ai trouvé. Un vieil article numérisé du “Provençal”. La date était d’il y a presque vingt ans. Le titre : “Violent braquage à la Caisse d’Épargne : un butin de 300 000 euros, un convoyeur grièvement blessé.”
L’article décrivait une attaque brutale. Trois individus masqués avaient attaqué un fourgon blindé. Ils étaient repartis avec le butin. L’un des convoyeurs avait été frappé à la tête avec une violence extrême. Il était dans le coma. Mais ce qui a attiré mon attention, c’était la fin de l’article.
“Selon nos sources, la police soupçonne la ‘Bande des Catalans’, un groupe de jeunes malfrats mené par le tristement célèbre Sébastien Moreau. L’enquête se concentre également sur la disparition inquiétante d’une jeune femme de l’entourage de Moreau, Chloé Perrin, 21 ans, qui se serait volatilisée juste après les faits. La police n’exclut pas qu’elle soit partie avec une partie du butin, ou qu’elle ait été ‘éliminée’ par ses complices.”
Sébastien Moreau. Le nom était lâché. “La Bande des Catalans”. Et Chloé, ma Marie, présentée comme une complice, une voleuse, ou une victime. Les liasses de billets dans la boîte… C’était l’argent du braquage. Elle était partie avec sa part.
J’ai tapé “Sébastien Moreau”. Les résultats étaient plus nombreux. Des articles plus récents. Il avait été arrêté quelques années après le braquage, pour une autre affaire. Condamné à quinze ans de prison. J’ai fait un calcul rapide. Il devait être sorti. Il était libre.
Était-ce lui, l’expéditeur des messages ? Essayait-il de récupérer son argent et de se venger ? C’était l’explication la plus logique. Mais alors, pourquoi ce message sibyllin : “Ou il saura.” ? S’il était l’expéditeur, il était déjà au courant. Cela n’avait pas de sens. À moins que… à moins que le “il” ne soit pas Sébastien.
Mon heure au cybercafé était presque écoulée. J’avais une dernière recherche à faire. Une recherche absurde, désespérée. “Sébastien Moreau frère”.
Le premier résultat était un blog consacré aux faits divers criminels de la région PACA. Un post était consacré à la Bande des Catalans. Il décrivait Sébastien Moreau comme le cerveau, charismatique et violent. Et il mentionnait son bras droit. Son demi-frère aîné. Un homme de l’ombre, beaucoup plus discret, mais réputé pour sa cruauté sans limites. Un homme dont personne ne connaissait le vrai nom, seulement son surnom. Un surnom qui m’a glacé jusqu’à la moelle des os.
“Le Boucher.”
Le Boucher.
Tout s’est mis en place dans mon esprit avec une clarté effroyable. Sébastien était le visage de la bande. Mais le vrai danger, le monstre dans le placard, c’était lui. “Arrête de creuser. Ou il saura.” Le “il”, ce n’était pas Sébastien. C’était Le Boucher. Quelqu’un – peut-être Sébastien lui-même, ou un autre ancien complice – essayait de me prévenir. Si Le Boucher apprenait que Chloé Perrin avait refait surface, et qu’elle avait toujours l’argent…
Je suis sorti du cybercafé en titubant. L’air frais m’a giflé, mais n’a pas réussi à dissiper le brouillard de terreur dans ma tête. Je devais lui parler. Maintenant. Il n’était plus question de la ménager, ni de me protéger. Nous étions dans le même bateau en train de couler. Et il était peut-être déjà trop tard.
J’ai sorti mon téléphone, ignorant la peur d’être sur écoute.
« Marie ? Il faut qu’on se parle. Pas à l’appartement. Retrouve-moi au Parc de la Tête d’Or. Près du lac. Dans une heure. »
« Jean, qu’est-ce qui se passe ? L’appel de ce matin… »
« Fais ce que je te dis, s’il te plaît. C’est une question de vie ou de mort. »
J’ai raccroché avant qu’elle ne puisse répondre.
Une heure plus tard, j’étais assis sur un banc face au lac. Le parc était rempli de familles, de joggeurs, de couples d’amoureux. Une scène d’une normalité insoutenable. Je me sentais comme un imposteur, un porteur de peste au milieu d’une fête.
Je l’ai vue arriver de loin. Elle marchait vite, son visage était fermé, anxieux. Elle portait le long manteau beige dans lequel j’avais trouvé la clé. Le manteau qui avait tout déclenché.
Elle s’est assise à côté de moi, laissant une distance de sécurité entre nous.
« Tu me fais peur, Jean. »
J’ai tourné la tête et je l’ai regardée. Vraiment regardée. J’ai cherché Chloé dans les traits de Marie. Et maintenant que je savais, je la voyais. Dans la ligne dure de sa mâchoire. Dans la lueur de défi qui persistait au fond de ses yeux, même quand elle souriait. Dans la façon dont elle scannait constamment les environs, un tic que j’avais toujours mis sur le compte de la simple distraction.
« J’ai trouvé la clé, » ai-je commencé, ma voix plate et sans émotion. « Dans ton manteau. J’ai ouvert le casier 347. J’ai trouvé la boîte. »
Elle a fermé les yeux. Un long, lent soupir s’est échappé de ses lèvres, comme si l’air qu’elle retenait depuis quinze ans venait enfin de la quitter. Elle n’a pas essayé de nier.
« J’ai lu le journal, » ai-je continué, inexorable. « J’ai vu le passeport au nom de Chloé Perrin. J’ai vu les photos. L’argent. Et le téléphone. »
Elle a rouvert les yeux. Des larmes silencieuses commençaient à couler sur ses joues. « Le téléphone… » a-t-elle murmuré.
« Oui. Le téléphone. Sur lequel j’ai reçu un message ce matin. Et un autre sur le mien, juste après t’avoir parlé de Marseille. »
Ses larmes ont redoublé. Elle a enfoui son visage dans ses mains. « Non… non, non, non… »
« Qui est Sébastien Moreau ? » ai-je demandé, ma voix se brisant. « Et qui est le Boucher ? »
À ce nom, elle a relevé la tête brusquement. La peur sur son visage était si intense, si viscérale, qu’elle m’a coupé le souffle. Ce n’était plus de la tristesse ou du regret. C’était la terreur de la proie qui entend le loup hurler.
« Comment… comment tu sais pour lui ? »
« J’ai creusé, Chloé. J’ai creusé. Avant que quelqu’un ne décide de m’enterrer. Maintenant, tu vas tout me dire. Tout. En commençant par la vérité sur la nuit du cambriolage. »
Elle a mis longtemps à parler. Elle regardait le lac, les cygnes qui glissaient sur l’eau, comme si elle cherchait ses mots à la surface de l’eau.
« Sébastien n’était pas mon petit ami, » a-t-elle commencé, sa voix rauque. « C’était pire. C’était ma famille. Pas par le sang. J’ai grandi dans un foyer, à Marseille. Je l’ai rencontré quand j’avais seize ans. Il était plus âgé, charismatique. Il m’a prise sous son aile. Il m’a offert une maison, de l’argent, une protection. En échange, je devais faire partie de sa “famille”. De sa bande. »
Elle a fait une pause, frissonnant malgré le soleil timide.
« J’étais douée pour ouvrir les coffres. Des petits trucs, au début. Puis de plus en plus gros. J’étais l’atout de la bande. Mais Sébastien était possessif, violent. Et son frère… son demi-frère… était le diable en personne. Il ne parlait presque jamais, mais quand il vous regardait, vous sentiez le froid de la mort. On l’appelait Le Boucher, pas parce qu’il tuait avec un couteau, mais parce que quand il était chargé de ‘résoudre’ un problème, il ne laissait rien derrière lui. Juste des morceaux. »
Elle a dégluti, les yeux dans le vide.
« Le braquage du fourgon, c’était le coup de trop. Trop gros, trop violent. Le convoyeur… je n’ai jamais voulu ça. Après, Sébastien a voulu garder tout le butin pour lui et son frère. Il nous a dit que la police avait tout récupéré. Mais j’ai vu où il avait caché ma part. Ces 50 000 euros. J’ai décidé que c’en était assez. J’ai pris l’argent, et j’ai fui. J’ai changé de nom, de vie. Je suis devenue Marie. Et puis, je t’ai rencontré. »
Des larmes coulaient à nouveau sur son visage. « Tu étais tout ce qu’ils n’étaient pas, Jean. Bon, doux, honnête. J’ai cru que je pouvais échapper au passé. J’ai cru que l’amour pouvait être une forteresse. Quelle idiote. »
« La nuit du cambriolage, » l’ai-je pressée.
Elle a fermé les yeux, comme si elle revivait la scène.
« Ce n’était pas un cambriolage. C’était Sébastien. Il m’avait retrouvée. Il est entré dans l’appartement pendant que nous étions au restaurant. Il nous attendait. Quand on est rentrés… il était là, dans le salon. Il voulait l’argent, et il voulait ‘me punir pour ma trahison’. Toi, tu n’étais qu’un dommage collatéral. Quand tu t’es interposé, il t’a frappé. Je t’ai vu tomber. Et j’ai… j’ai vu rouge. La peur que je ressentais depuis des années s’est transformée en une rage que je ne me connaissais pas. »
Elle a ouvert les yeux et m’a regardé. Son regard était intense, presque effrayant.
« Il y avait un lourd presse-papier en marbre sur la table basse. Pendant qu’il se tournait vers toi, inconscient au sol, pour t’achever, je l’ai attrapé. Et je l’ai frappé. Encore et encore. À la tête. Je ne me suis pas arrêtée jusqu’à ce qu’il ne bouge plus. »
J’étais sans voix. L’image de Marie, ma douce Marie, se déchaînant avec une violence meurtrière… c’était inconcevable.
« Il était mort ? » ai-je réussi à articuler.
Elle a secoué la tête. « Je ne sais pas. Il ne respirait plus. Son pouls était inexistant. J’ai paniqué. Je savais que son frère n’arrêterait jamais de me chercher si on le retrouvait mort chez moi. Alors, j’ai fait la seule chose à laquelle j’ai pensé. Je l’ai enveloppé dans une bâche de protection que nous avions à la cave. Et pendant que tu étais dans le coma à l’hôpital, pendant cette semaine où je faisais des allers-retours, la nuit… je l’ai fait disparaître. »
« Disparaître ? Comment ? »
Elle a hésité, son regard se perdant à nouveau vers le lac. « Il y a des endroits, à Lyon. Des chantiers de construction. Des fondations en béton fraîchement coulé. Le Boucher m’avait appris une ou deux choses sur la façon de se débarrasser d’un problème. Définitivement. »
Un haut-le-cœur m’a secoué. Ma femme. Ma femme avait tué un homme et l’avait coulé dans le béton. Notre vie était construite, littéralement, sur un cadavre.
« Mais alors… » Ma voix était un filet. « Si Sébastien est mort… qui envoie ces messages ? Qui nous surveille ? »
Elle a tourné son visage vers moi, et pour la première fois, j’ai vu la véritable étendue de sa terreur. Ce n’était pas la peur d’un fantôme. C’était la peur de quelque chose de bien vivant.
« C’est ça le problème, Jean. Je n’ai jamais été sûre à 100% qu’il était mort. Et si je ne l’ai pas frappé assez fort ? Et s’il était juste dans un coma profond ? Et s’il a survécu ? Mais il ne peut pas être au courant… à moins que… »
Elle s’est interrompue, une nouvelle horreur se peignant sur ses traits.
« À moins que ce ne soit pas lui, » a-t-elle murmuré, achevant ma propre pensée. « Ce n’est pas Sébastien qui nous menace. C’est quelqu’un qui sait que Sébastien a disparu chez moi cette nuit-là. Quelqu’un qui a attendu. Patiemment. Pendant quinze ans. Quelqu’un qui veut savoir ce qui lui est arrivé. Et qui veut récupérer ce qui lui est dû. L’argent… et sa vengeance. »
Elle a attrapé mon bras, ses doigts s’enfonçant dans ma chair.
« Jean, » a-t-elle dit, et sa voix n’était plus qu’un souffle glacé. « Le Boucher ne nous a jamais laissés. Il nous observait. Tout ce temps. Il attendait juste le bon moment pour resserrer le nœud. »
Partie 4
Le nom du Boucher, prononcé à voix basse dans l’air frais du parc, a fait voler en éclats le dernier semblant de normalité. Le décor autour de nous – les enfants qui riaient, le clapotis de l’eau, le vert apaisant des arbres – est devenu une fresque absurde, une peinture moqueuse de la vie que nous pensions avoir. La réalité n’était plus sur ce banc. Elle était dans le regard de ma femme. Un regard où la terreur pure luttait contre une vieille flamme dure et sauvage que je n’avais jamais vue auparavant. C’était le regard de Chloé Perrin, la survivante, qui refaisait surface après quinze ans de dormance sous les traits de Marie, l’épouse aimante.
« Il nous observait… tout ce temps, » a-t-elle répété, et sa voix n’était qu’un souffle. « Chaque anniversaire, chaque promenade, chaque dispute… il était là. En filigrane. »
La nausée m’est revenue, plus forte que jamais. Notre vie n’était pas un sanctuaire, c’était un aquarium. Et Le Boucher avait le nez collé à la vitre depuis le début. J’ai eu une vision horrible de notre existence vue à travers ses yeux : une comédie bourgeoise pathétique, jouée par une femme qu’il croyait être une fugitive et un homme qui n’était rien de plus qu’un accessoire, un figurant dans une tragédie dont il ignorait tout. La colère a commencé à gronder en moi, une colère froide qui chassait la peur. Une colère contre Sébastien, contre son frère, mais aussi, et c’était le plus douloureux, une colère contre elle. Contre Marie. Contre Chloé.
« Pourquoi ? » ai-je sifflé, ma voix tremblante de rage contenue. « Pourquoi ne m’as-tu jamais rien dit ? Après le “cambriolage”, quand je suis sorti de l’hôpital… pourquoi m’as-tu laissé vivre dans ce mensonge ? »
Elle a enfin tourné son visage vers moi. Les larmes avaient séché, laissant des traces sur ses joues. Son expression était désormais dure, presque cassante.
« Te dire quoi, Jean ? » a-t-elle rétorqué, et pour la première fois, il n’y avait plus de douceur dans sa voix. « “Mon chéri, l’homme qui t’a mis dans le coma n’était pas un voleur, c’était mon ancien complice. Je l’ai tué et je l’ai coulé dans du béton, alors maintenant, son frère, un psychopathe surnommé Le Boucher, va probablement passer les cinquante prochaines années à nous traquer pour nous écorcher vifs. Tu passes un bon week-end ?” C’est ça que tu aurais voulu entendre ? »
Chaque mot était une gifle. Une gifle de vérité crue.
« Je voulais te protéger ! » a-t-elle continué, sa voix montant d’un cran. « Je voulais nous protéger. J’ai cru que si je l’enterrais, lui et tout ce passé, nous pourrions avoir une chance. J’ai cru que “Marie” pouvait tuer “Chloé”. J’ai choisi l’ignorance pour toi parce que la vérité était une condamnation à mort. Et pendant quinze ans, ça a marché. Quinze ans de paix, Jean. Volés, peut-être, mais nous les avons eus. »
Elle avait raison. Terriblement raison. Que pouvais-je répondre à ça ? Mon monde s’était effondré, mais le sien était un champ de mines depuis sa naissance. J’étais en colère contre le mensonge, mais le mensonge avait été notre seul rempart.
Le sentiment d’être observés est devenu physiquement palpable. Un homme qui lisait son journal sur un banc un peu plus loin. Une femme qui promenait son chien et qui a semblé nous regarder une seconde de trop. Étaient-ils des pions du Boucher ? Ou étais-je en train de sombrer dans la paranoïa la plus totale ?
« Il faut qu’on parte d’ici, » a dit Chloé, se levant brusquement. Le prénom “Marie” semblait désormais inapproprié, presque ridicule. Elle n’était plus Marie. Elle était redevenue Chloé Perrin. Son corps entier avait changé. Plus droite, plus alerte. Ses yeux ne balayaient plus les environs distraitement, ils les analysaient, évaluant les menaces, les angles, les voies de sortie. C’était la femme qui avait survécu à la Bande des Catalans. Et j’ai compris, avec un mélange de terreur et d’admiration, que j’allais devoir lui faire confiance.
Nous avons quitté le parc, marchant vite, sans un mot, comme deux étrangers liés par une catastrophe commune. Nous n’avons pas pris la direction de l’appartement. C’était le premier endroit où il nous chercherait.
« On jette nos téléphones, » a-t-elle ordonné, sa voix basse et rapide. « Et nos cartes de crédit. On ne retire que du liquide. Le plus possible. »
« Et on va où ? »
« Nulle part et partout. On bouge. Ce soir, on prend un train. N’importe lequel. Demain, on avisera. »
C’était son plan : la fuite. Le même plan qu’elle avait mis en œuvre vingt ans plus tôt. Mais quelque chose en moi s’est rebellé.
« Non, » ai-je dit, m’arrêtant au milieu du trottoir. Les passants nous évitaient.
Elle s’est retournée, surprise. « “Non” ? Jean, ce n’est pas le moment de discuter. C’est de la survie, là. Je connais les règles. »
« Tes règles n’ont pas fonctionné ! » ai-je presque crié, attirant quelques regards curieux. « Tu as fui pendant des années, et il t’a retrouvée. Tu t’es cachée derrière moi pendant quinze ans, et il nous a observés ! Fuir ne servira à rien. Il a quinze ans d’avance sur nous. Il a des ressources, des contacts… Il sait probablement déjà quel train on va prendre avant même qu’on arrive à la gare. »
La vérité de mes paroles l’a frappée. Son assurance s’est fissurée. « Alors quoi ? On fait quoi ? On se rend ? On attend qu’il vienne frapper à la porte ? »
« Presque, » ai-je dit, une idée folle et terrifiante germant dans mon esprit. Une idée née de la colère et du désespoir. « On ne va pas attendre qu’il vienne. On va l’inviter. »
Elle m’a regardé comme si j’avais perdu la raison. « Tu es devenu complètement fou. »
« Peut-être. Mais c’est la seule chose qu’il n’attendra pas. Il joue avec nous. Il nous envoie des messages, il nous fait savoir qu’il est là, parce qu’il aime ça. Il aime la peur. Il se nourrit de notre panique. Alors, on va arrêter de paniquer. On va reprendre le contrôle du jeu. On va le forcer à se montrer. Sur notre terrain. Selon nos conditions. »
Nous avons trouvé un petit hôtel miteux près de Perrache, payé en liquide pour une nuit. La chambre sentait le tabac froid et le désespoir. C’était le décor parfait pour la fin de notre monde. Nous n’avons pas jeté nos téléphones. Au contraire. Nous les avons posés sur la table de chevet, comme des appâts. Nous savions qu’ils étaient probablement sur écoute, ou tracés. C’était exactement ce que je voulais.
Nous n’avons pas parlé pendant des heures. Nous étions assis sur le lit, chacun perdu dans ses pensées. Moi, j’essayais d’accepter l’inimaginable. Que ma femme avait tué un homme. Que notre amour était né sur un secret macabre. Que ma vie “normale” était terminée. Et elle… je ne pouvais qu’imaginer le tourbillon dans sa tête. Le retour d’un passé qu’elle avait cru enterré sous des tonnes de béton.
Finalement, c’est elle qui a brisé le silence. « Tu as un plan, ou tu comptes juste nous faire tuer plus vite ? » Sa voix était dénuée de sarcasme. C’était une question sincère.
« La boîte, » ai-je dit. « Il la veut. Il veut l’argent, mais je parie qu’il veut surtout le journal. Il veut savoir ce que Sébastien est devenu. C’est ça qui le ronge. Pas la mort de son frère – je doute qu’il l’ait aimé – mais le fait de ne pas savoir. Le fait que toi, une simple fille, tu aies réussi à le faire disparaître. C’est une insulte à son pouvoir. »
« Alors on lui donne la boîte ? »
« Non. On l’utilise comme levier. On retourne à l’appartement. Ce soir. On l’attend. »
« Il nous tuera tous les deux, Jean. »
« Pas avant d’avoir ce qu’il veut. Et il ne l’aura que si on est en vie pour le lui donner. C’est notre seule assurance-vie. Aussi fine qu’un cheveu. »
La peur dans ses yeux était immense, mais je voyais aussi autre chose. Une lueur de respect. Peut-être pour la première fois, elle ne voyait plus en moi le gentil Jean, le refuge naïf, mais un partenaire. Un complice.
Le retour à l’appartement fut le trajet le plus angoissant de ma vie. Chaque recoin de notre quartier était devenu hostile. L’épicier du coin qui nous saluait toujours, le couple de voisins du premier, la concierge… n’importe qui pouvait être un de ses informateurs. Nous étions des étrangers dans notre propre vie.
Une fois à l’intérieur, la première chose que j’ai faite a été de récupérer la boîte dans le placard à balais. Je l’ai posée au milieu de la table du salon. Un totem macabre.
Puis, Chloé a fait quelque chose d’inattendu. Elle a pris le vieux Nokia, le “burner phone”. Ses doigts ont tapé un message avec une vitesse surprenante.
« Qu’est-ce que tu fais ? »
« Je parie que ce numéro est toujours sur écoute. Si ce n’est pas par la police, c’est par ses contacts. C’est le seul moyen de lui parler directement. »
Elle m’a montré l’écran. Elle avait écrit un message à l’unique contact enregistré : “Sébastien”.
“J’ai ce que tu veux. La boîte. Ce soir. Chez moi. Viens seul. On termine cette histoire une bonne fois pour toutes.”
Mon sang s’est glacé. C’était une invitation directe au diable.
« Tu es sûre ? »
« Non, » a-t-elle dit, en appuyant sur “Envoyer”. « Mais c’est ta stratégie, non ? Reprendre le contrôle. »
Les heures qui ont suivi furent une torture. Nous avons attendu. Nous n’avons pas parlé. Le silence était rempli du poids de nos quinze années de mensonges et de la menace à venir. Nous étions deux soldats dans une tranchée, attendant l’assaut final. J’ai fait le tour de l’appartement, rassemblant des objets qui pourraient servir d’arme. Une lourde lampe en bronze. Un couteau de cuisine. C’était pathétique, mais ça me donnait l’illusion d’agir. Chloé, elle, était assise, parfaitement immobile, sur le canapé. Elle ne semblait plus avoir peur. Elle était concentrée, comme un prédateur qui attend sa proie.
À 22h37, on a sonné à la porte.
Pas un coup violent. Pas une porte défoncée. Juste deux coups de sonnette. Courts, polis, civilisés. C’était la chose la plus terrifiante que j’aie jamais entendue.
Nous nous sommes regardés. C’était le moment. Chloé a hoché la tête.
J’ai marché jusqu’à la porte, la lampe en bronze serrée dans ma main moite. J’ai regardé par le judas.
Il était là. Dans notre couloir mal éclairé. Il ne ressemblait pas à un monstre. Il ressemblait à un comptable. La quarantaine avancée, cheveux poivre et sel coupés court, un costume sombre bien coupé, pas un pli. Il était d’une banalité glaçante. Il n’avait pas l’air menaçant. Il avait l’air patient. Comme un fonctionnaire venu faire une saisie. C’était ça, Le Boucher.
J’ai ouvert la porte.
Il m’a souri. Un sourire fin, sans chaleur. Ses yeux, par contre, étaient des morceaux de charbon. Froids, morts.
« Jean, n’est-ce pas ? » a-t-il dit d’une voix calme, presque douce. « Puis-je entrer ? Je crois que votre femme et moi avons une conversation en suspens depuis une quinzaine d’années. »
Il est entré sans attendre ma réponse, ses chaussures italiennes ne faisant aucun bruit sur notre parquet. Il a balayé le salon du regard, a aperçu Chloé sur le canapé, puis la boîte sur la table.
« Chloé, » a-t-il dit, avec une fausse familiarité. « Tu n’as pas changé. La vie de province te réussit. C’est touchant. »
Chloé ne lui a pas répondu. Elle le fixait, sans ciller.
« Asseyez-vous, Jean, » a dit Le Boucher. « Ne restez pas là avec cette lampe ridicule. Nous sommes entre personnes civilisées. »
J’ai obéi, m’asseyant dans un fauteuil en face du canapé. Il est resté debout, dominant la pièce.
« Bien, » a-t-il commencé. « Mettons fin à cette mascarade. Mon petit frère, Sébastien, a disparu il y a quinze ans. La dernière fois qu’il a été vu, il se dirigeait vers cet immeuble. Depuis, plus rien. Silence radio. Ce qui est très impoli. Alors, Chloé, avant que je ne me fâche, j’ai une simple question. Où est-il ? »
« Il est mort, » a répondu Chloé, sa voix étonnamment stable.
Le Boucher a incliné la tête. « Mort ? C’est vague. J’aimerais des détails. La boîte, s’il vous plaît. »
J’ai fait un mouvement pour la lui donner, mais Chloé m’a arrêté d’un regard.
« La vérité d’abord, » a-t-elle dit. « Il est venu ici cette nuit-là. Il a agressé Jean. Il allait le tuer. Je me suis défendue. Je l’ai frappé avec un presse-papier. »
« Je sais, » a dit Le Boucher, me glaçant le sang. « J’ai eu des rapports détaillés. J’ai même la photo du presse-papier dans les scellés de la police. Ce que je ne sais pas, c’est ce que tu as fait de lui après. »
« Je l’ai mis dans le béton, » a avoué Chloé.
Le Boucher est resté silencieux pendant un long moment. Il a marché jusqu’à la fenêtre, regardant la rue, nous tournant le dos.
« Dans le béton, » a-t-il répété, comme s’il savourait l’information. « C’est propre. C’est professionnel. Je suis presque fier de toi, Chloé. Tu as bien appris mes leçons. »
Il s’est retourné. Et puis, il a fait quelque chose d’absolument terrifiant. Il s’est mis à rire. Pas un rire bruyant. Un petit gloussement silencieux, qui secouait ses épaules. Un rire de pur amusement.
« Oh, Chloé… ma pauvre Chloé, » a-t-il dit en essuyant une larme imaginaire au coin de son œil. « Tu es tellement prévisible. Tellement dramatique. »
« Qu’est-ce qui est si drôle ? » ai-je demandé, ma voix n’étant qu’un murmure.
Le Boucher a cessé de rire. Son visage est redevenu un masque de froideur. Il s’est approché de la table, a posé le bout de ses doigts sur la boîte Adidas.
« Ce qui est drôle, Jean, c’est que vous avez construit votre vie sur un mensonge, mais pas celui que vous croyez. C’est vrai, Sébastien est venu ici cette nuit-là. Ou plutôt, il a envoyé quelqu’un. Un petit con de la bande, pour te faire peur, Chloé, et récupérer l’argent. Un pion sans importance. C’est lui que tu as si vaillamment tué et transformé en pilier de pont. »
Je ne comprenais pas. J’ai regardé Chloé, qui était aussi perdue que moi.
« Mais… Sébastien ? » a-t-elle balbutié.
« Ah, Sébastien… » Le Boucher a souri. Un vrai sourire, cette fois. Un sourire de triomphe absolu. « Mon lâche de petit frère. Il a vu que tu avais tué ce type. Et il a vu une opportunité. L’opportunité parfaite de disparaître. Il a laissé tout le monde croire que tu l’avais tué, lui. Il s’est servi de ton crime pour mettre en scène sa propre mort. Pour m’échapper. Parce qu’il me devait beaucoup, beaucoup d’argent. »
Le monde a basculé une seconde fois en 24 heures. Chloé n’avait pas tué Sébastien. Elle avait tué un inconnu. Et Sébastien était vivant.
« Mais alors… les messages ? » ai-je demandé, le cerveau en ébullition.
« Pas de moi, » a dit Le Boucher. « De lui. De Sébastien. Il a dû apprendre que tu commençais à creuser. Il a dû paniquer. Il essayait de te protéger, à sa manière tordue. De t’empêcher d’attirer mon attention. Parce qu’il sait que si je te retrouve, je finirai par le retrouver, lui. Tu es son seul point faible, Chloé. La seule personne pour qui il risquerait de se montrer. »
Tout était un mensonge, imbriqué dans un autre mensonge. Nous n’étions pas chassés. Nous étions l’appât.
Le Boucher a ouvert la boîte. Il a ignoré l’argent, les photos. Il a pris le journal. Il l’a feuilleté.
« C’est ça que je voulais, » a-t-il dit. « La preuve. La confirmation que tu pensais l’avoir tué. Ton récit. C’est tout ce dont j’ai besoin. »
« Besoin pour quoi ? » a demandé Chloé, sa voix retrouvant un peu de sa force.
Le Boucher a levé les yeux du journal. Son regard était plus effrayant que jamais. Ce n’était plus de la froideur. C’était une flamme de haine pure, vieille de quinze ans.
« Pour quoi ? » a-t-il répété doucement. « Pour le convaincre de sortir de sa cachette. Je vais lui envoyer une page de ton journal chaque jour. Une page où tu décris comment tu pensais lui avoir écrasé le crâne. Je vais lui faire savoir que je suis ici, avec toi. Et que si tu as un “accident”, ce sera de sa faute. Il va venir, Chloé. Pour te sauver. Et quand il viendra… je solderai enfin les comptes de la famille. »
Il a refermé la boîte. Il nous a regardés, Chloé et moi, deux insectes piégés dans sa toile.
« Vous n’allez nulle part. Ne quittez pas cet appartement. Vous êtes ma garantie. Et mon appât, » a-t-il sifflé. « La partie ne fait que commencer. »
Il s’est dirigé vers la porte, puis s’est arrêté, se retournant une dernière fois. Un sourire mauvais a étiré ses lèvres.
« Au fait, Jean. La prochaine fois que vous voulez cacher quelque chose, évitez le placard à balais. C’est la première chose que j’ai vérifiée en arrivant. »