Partie 1
La soirée s’étirait avec la langueur familière des mardis. Dehors, Bordeaux s’enroulait dans le silence humide d’une nuit d’automne. Les dernières voitures glissaient sur la chaussée mouillée, leurs phares balayant fugitivement les murs de notre salon avant de disparaître. J’aimais cette tranquillité. C’était la bande-son de notre bonheur, une mélodie discrète tissée de petits riens : le ronronnement du lave-vaisselle, le plancher qui craquait à l’étage où nos enfants, Léo et Manon, voyageaient déjà dans leurs rêves, et le bruit des pages que tournait Jean, mon mari, mon ancre depuis dix ans, assis dans son fauteuil en cuir usé.
Il m’a dit qu’il partait pour Lille. Un déplacement professionnel de trois jours. Une réunion importante pour le développement d’un nouveau projet. Je l’ai cru. Après dix ans de mariage, une confiance solide comme le pont de pierre qui enjambe la Garonne, pourquoi ne l’aurais-je pas fait ? La confiance, dans un long mariage, n’est plus une décision, c’est un réflexe. C’est l’air que l’on respire, une chose si essentielle qu’on ne la remarque même plus.
“Tu as pensé à prendre ton écharpe en laine ? Ils annoncent un vent glacial dans le Nord”, lui ai-je demandé depuis la cuisine, où je finissais d’essuyer le plan de travail.
“Oui, Élise, ne t’inquiète pas. Tout est prêt”, a-t-il répondu, sa voix chaude et légèrement amusée par mon éternel besoin de tout contrôler.
Je l’ai regardé, appuyée contre l’encadrement de la porte. Il était beau, même dans la lumière tamisée de la lampe de lecture. Les années avaient ajouté quelques fils d’argent à ses tempes et creusé de fines rides au coin de ses yeux, mais elles n’avaient fait que renforcer son charme. Jean était mon évidence. L’homme que j’avais rencontré lors d’une dégustation de vin, dont le rire m’avait semblé plus enivrant que le meilleur des grands crus. L’homme qui m’avait demandé ma main sur la Dune du Pilat, au coucher du soleil, me promettant un amour aussi vaste que l’océan à nos pieds. L’homme qui avait pleuré de joie à la naissance de nos deux enfants. Mon Jean.
Pendant qu’il montait prendre sa douche, le rituel immuable avant chaque départ matinal, j’ai fait un dernier tour dans le salon. J’ai rangé les coussins sur le canapé, éteint quelques lumières inutiles, et jeté un œil à sa valise posée près de la porte d’entrée. Une valise noire, sobre, efficace. Comme lui. Il était méthodique, organisé. Il disait toujours que la préparation était la clé du succès, que ce soit pour une réunion d’affaires ou pour des vacances en famille. J’admirais cette facette de sa personnalité, si complémentaire à ma propre nature, plus portée à l’improvisation et à l’émotion.

Je suis montée à mon tour, non pas pour dormir, mais pour préparer ses affaires pour le lendemain matin. Son café serait prêt, son costume serait impeccable. C’était ma façon de lui dire “fais bon voyage” et “reviens vite”. En passant devant la chambre de Léo, j’ai entrouvert la porte. Mon fils de huit ans dormait à poings fermés, son poster de l’espace au-dessus de son lit. Puis celle de Manon, six ans, qui serrait contre elle son lapin en peluche, “Pinpin”, son compagnon de toutes les aventures. Une vague d’amour si puissante m’a submergée que j’ai dû m’appuyer contre le mur. C’était ça, ma vie. Notre vie. Une forteresse de bonheur construite brique par brique, année après année. Une citadelle imprenable.
C’est en entrant dans notre chambre que je l’ai vu. Posé sur la commode en merisier, à côté de ses clés de voiture et de son portefeuille, il y avait un petit sac en toile qu’il avait manifestement oublié. Un de ces “tote bags” publicitaires qu’on reçoit lors de séminaires ou de conférences. Celui-ci portait le logo d’une entreprise que je ne connaissais pas. “Innovatech Solutions”. Probablement un vieux truc ramené d’un ancien déplacement.
Machinalement, je l’ai pris. Mon intention était simple : vérifier son contenu et, s’il était vide, le ranger dans le placard. S’il contenait quelque chose d’important, je le glisserais dans sa valise. Un geste anodin. Le genre de geste que l’on fait des milliers de fois dans une vie, sans y penser. Un geste qui, cette nuit-là, allait tracer une ligne de faille au beau milieu de mon existence.
Le sac était plus lourd que prévu. J’ai froncé les sourcils. Le bruit de l’eau qui coulait dans la douche à côté me parvenait, étouffé. Le son le plus rassurant du monde.
Mon cœur s’est arrêté.
Mes doigts, en plongeant à l’intérieur, ont rencontré un objet fait de petites boules de bois. J’ai sorti l’objet. C’était un chapelet. Un petit chapelet simple, presque rustique, le genre qu’un enfant pourrait fabriquer lors d’une retraite de catéchisme ou dans un atelier créatif. Les perles de bois, claires et lisses, étaient irrégulières. Le fil qui les reliait était un simple cordon de cuir.
Ce n’était pas tant la nature religieuse de l’objet qui m’a surprise. Jean et moi étions croyants, d’une foi tranquille et personnelle, un héritage familial plus qu’une pratique assidue. Nous avions un crucifix dans notre chambre, un cadeau de mariage de ma grand-mère. Mais ce chapelet… il n’appartenait à personne dans notre famille. Il était trop enfantin pour être à nous, trop artisanal pour être un achat.
C’est la petite croix en bois, attachée au bout, qui a capté mon attention. Elle était grossièrement taillée, les angles mal équarris. Et sur sa surface, gravé avec ce qui semblait être la pointe d’un couteau ou d’un compas, il y avait un mot. Un seul mot.
“Papa”.
Mon souffle s’est bloqué dans ma poitrine. J’ai relu le mot, encore et encore. Papa. Nos enfants étaient trop jeunes. Léo commençait à peine à former des lettres correctes, mais il n’avait ni la patience ni la dextérité pour un travail aussi minutieux. Manon, elle, dessinait des bonshommes. Alors, qui ? Mon esprit a commencé à tourner à vide, cherchant une explication logique. Un cadeau ? Un collègue de travail dont l’enfant lui aurait fabriqué ça ? C’était possible. Jean était apprécié. Peut-être l’avait-il reçu et gardé par politesse, avant de l’oublier dans ce sac. Oui, c’était ça. Ce devait être ça.
Ma main, pourtant, a commencé à trembler. Un pressentiment froid, comme une nappe de brouillard s’insinuant sous la porte, a commencé à m’envahir. J’ai secoué la tête, me traitant mentalement de folle. J’allais reposer cet objet absurde et oublier toute cette histoire.
Mais je ne l’ai pas fait. Au lieu de ça, j’ai senti qu’il y avait autre chose au fond du sac. Mes doigts ont touché le coin d’un papier. Un papier épais, cartonné. Je l’ai sorti.
C’était un dessin. Un dessin d’enfant, plié en quatre. Le papier était usé aux pliures, comme s’il avait été ouvert et refermé de nombreuses fois. Avec des mains devenues glaciales, je l’ai déplié.
Les couleurs vives, tracées avec la pression inégale des crayons de cire, m’ont sauté aux yeux. Le dessin représentait une scène familiale classique. Un grand bonhomme bâton avec des cheveux bruns, clairement un homme. À côté de lui, une femme, plus petite, avec une masse de cheveux blonds qui descendait jusqu’à sa taille. Et entre eux deux, tenant leurs mains, une petite fille avec des couettes et une robe rose. Au-dessus de leurs têtes, un immense soleil jaune souriait, et à côté, un arc-en-ciel barrait le ciel bleu. En bas de la feuille, écrit avec l’application maladroite d’un enfant qui apprend, une phrase : “Pour le meilleur papa du monde”.
Je suis restée figée, le dessin suspendu entre mes doigts. Le papier semblait brûler ma peau. J’ai regardé chaque détail avec une intensité désespérée, mon cerveau refusant de traiter les informations qu’il recevait. Les cheveux bruns de l’homme… comme Jean. La femme blonde… Je suis brune. Profondément brune. Mes enfants sont bruns. La petite fille… qui était cette petite fille ? L’écriture… ce n’était ni celle de Léo, ni celle de Manon. J’aurais reconnu leurs gribouillis n’importe où.
Le bruit de l’eau dans la douche s’est arrêté. Le silence qui a suivi a été assourdissant. Il a amplifié le rugissement du sang dans mes oreilles.
Paniquée, j’ai rapidement replié le dessin, l’ai remis dans le sac avec le chapelet, et j’ai tout caché dans le tiroir de ma table de chevet, sous une pile de livres que je comptais lire un jour. Mon cœur battait si fort contre mes côtes que j’avais l’impression qu’il allait se briser. Je me suis assise sur le bord du lit, les mains moites, essayant de reprendre une respiration normale.
C’est une erreur. Une coïncidence. Il y a une explication. Il y a toujours une explication.
La porte de la salle de bain s’est ouverte. Jean est sorti, une serviette nouée autour de la taille, les cheveux humides et une buée chaude flottant autour de lui. Il m’a souri, son regard plein de tendresse.
“Tout va bien, mon amour ? Tu as l’air pâle.”
J’ai forcé un sourire, un rictus qui m’a semblé grotesque. “Oui, oui. Juste un peu fatiguée. Je pense que je vais aller me coucher.”
“Bonne idée”, a-t-il dit en s’approchant pour m’embrasser le front. Son baiser était doux, familier. Un poison. “Je finis de me préparer et j’arrive.”
Pendant qu’il s’habillait, me tournant le dos, mon esprit a refusé de lâcher prise. Je ne pouvais pas simplement “oublier”. L’image du dessin était gravée au fer rouge dans ma mémoire. Et soudain, un détail m’est revenu. Un détail qui, au premier abord, m’avait semblé anodin, une simple imperfection d’enfant. Mais maintenant, il revenait me hanter, grandissant jusqu’à prendre des proportions monstrueuses.
L’arc-en-ciel.
L’arc-en-ciel sur le dessin. Il avait six couleurs. Je me suis repassé l’image mentalement : le violet, le bleu, le vert, le jaune, l’orange, et… c’est tout.
Il manquait le rouge.
Une décharge électrique a parcouru ma colonne vertébrale. Ce n’était plus un pressentiment, c’était une certitude hurlante. Une coïncidence aussi spécifique, aussi personnelle, était statistiquement impossible. C’était un message codé que moi seule pouvais déchiffrer.
Ma sœur, Sophie. Ma petite sœur, morte il y a quinze ans dans un accident de voiture. Quand nous étions enfants, Sophie avait été témoin d’un incendie terrible qui avait ravagé la grange de nos voisins. Elle n’avait que cinq ans. Le traumatisme l’avait marquée d’une façon étrange. Pendant des années, dans tous ses dessins, elle refusait d’utiliser la couleur rouge. Le rouge, c’était le feu, le danger, la peur. Ses arcs-en-ciel avaient toujours six couleurs. C’était sa signature, sa petite bizarrerie que toute la famille connaissait. C’était devenu une blague tendre entre nous. “L’arc-en-ciel de Sophie”.
Elle avait fini par surmonter cette peur, mais le souvenir de ces dessins était resté, une anecdote douce-amère de notre enfance. Sophie était morte à vingt ans, fauchée par un chauffard ivre. Une hémorragie. Du sang. Encore cette maudite couleur rouge qui avait fini par la rattraper.
Jean n’avait jamais connu Sophie. Je l’ai rencontré deux ans après sa mort. Je lui avais parlé d’elle, bien sûr. Je lui avais montré des photos, raconté nos souvenirs. Mais cette histoire de dessins ? Cet arc-en-ciel à six couleurs ? C’était un détail trop intime, trop enfoui dans les archives de notre deuil familial. Je ne me souvenais pas lui en avoir jamais parlé. C’était le genre de chose que l’on ne partage qu’avec ceux qui ont connu la personne, ceux qui peuvent comprendre la signification cachée.
Alors, comment ? Comment cet enfant, l’auteur de ce dessin, pouvait-il connaître ce secret ? Comment cette petite fille, qui appelait mon mari “papa”, pouvait-elle dessiner comme ma sœur décédée ?
Les pièces du puzzle ont commencé à s’assembler dans mon esprit, formant une image si grotesque, si abominable, que j’ai eu envie de vomir. La femme blonde sur le dessin… Une silhouette m’est revenue en mémoire. Une amie de Sophie à l’université. Une certaine Camille. Cheveux blonds, longs. Elles étaient inséparables. Après la mort de Sophie, Camille avait disparu de la circulation. J’avais tenté de la contacter, mais elle ne répondait plus. J’avais mis ça sur le compte du chagrin, de l’incapacité à faire face aux souvenirs.
Mon mari. Ma sœur. Son amie. Un enfant. Un secret.
L’air est devenu irrespirable. La chambre, notre sanctuaire, s’est transformée en une cage. Chaque objet – notre lit, les photos de nos enfants sur la table de nuit, le parfum de Jean flottant dans l’air – tout est devenu une pièce à conviction dans le procès de ma vie.
Jean a fini de boucler sa valise. Le “clic” des fermetures a sonné comme un coup de marteau de juge. Il s’est tourné vers moi, son visage toujours serein, ignorant le cataclysme qui se déchaînait en moi.
“Voilà. Prêt pour demain. Je vais juste descendre boire un verre d’eau. Tu veux quelque chose ?”
J’ai secoué la tête, incapable de produire un son. Les mots étaient coincés dans ma gorge, un amas de verre pilé.
Il m’a souri une dernière fois et est sorti de la chambre. Je l’ai entendu descendre les escaliers. J’étais seule. Seule avec cette vérité monstrueuse. Mon mari ne partait pas à Lille. Il allait rejoindre sa deuxième vie. Une vie où il était le papa d’une autre petite fille. Une petite fille qui portait en elle, d’une manière ou d’une autre, l’héritage de ma sœur.
Je me suis levée, mes jambes comme du coton. J’ai marché jusqu’au tiroir. J’ai sorti le dessin. Mes yeux se sont à nouveau posés sur l’arc-en-ciel. L’arc-en-ciel sans rouge. Ce n’était pas seulement une trahison. C’était une profanation. Une souillure sur la mémoire la plus sacrée que je possédais. Il n’avait pas seulement brisé notre mariage. Il avait piétiné la tombe de ma sœur. Et je ne comprenais pas pourquoi. Mais je savais, avec une certitude glaciale, que ma vie d’avant venait de mourir. Et que je devais découvrir la vérité, quel qu’en soit le prix.
Partie 2 : La Nuit la Plus Longue
Le bruit des pas de Jean dans l’escalier, puis le son de l’eau qui coule dans la cuisine, me sont parvenus comme des échos d’un monde qui n’existait plus. J’étais restée immobile au milieu de notre chambre, le dessin et le chapelet cachés dans le tiroir, leur présence brûlant comme des charbons ardents à travers le bois. Mon corps était un champ de bataille. Le choc m’avait laissée vide et glacée, mais en dessous, une lave de rage commençait à monter, lente et inexorable. Chaque seconde qui passait était une insulte, chaque respiration qu’il prenait sous mon toit était un parjure.
Il est remonté quelques minutes plus tard, un verre à la main. Il l’a posé sur sa table de chevet et s’est glissé dans le lit. Le matelas s’est affaissé sous son poids, une ondulation qui est venue mourir contre ma hanche. C’était un mouvement que j’avais senti des milliers de fois, un signal de confort, la fin de la journée, le début de la nuit partagée. Ce soir-là, j’ai eu l’impression qu’un serpent venait de se lover contre moi.
« Tu ne dors pas ? » a-t-il murmuré dans la pénombre.
J’ai fermé les yeux, simulant une somnolence que je ne ressentirais plus jamais. « J’attendais que tu reviennes. » Ma propre voix m’a semblé étrangère, un enregistrement lointain. J’étais devenue une actrice, la meilleure de toutes, jouant le rôle de ma vie pour un public d’un seul homme qui était, lui-même, le plus grand des comédiens.
« Il faut que je dorme un peu, mon train est à 7h demain », a-t-il dit en se tournant sur le côté, me faisant face. Je sentais son souffle chaud sur ma joue. Il sentait le dentifrice à la menthe et lui-même. Une odeur qui, pendant dix ans, avait signifié la sécurité, le foyer. Ce soir, elle sentait la pourriture.
Il a tendu la main et a caressé mes cheveux. Un geste tendre, automatique. Une habitude. Était-ce aussi un mensonge ? Ou y avait-il une place dans son cœur pour moi, une petite pièce à côté du grand appartement qu’il offrait à cette autre famille ? La question m’a lacérée. Qu’est-ce qui était le pire ? Être entièrement une fraude, ou n’être qu’une option ?
« Dors bien, mon amour », a-t-il soufflé avant de se retourner, me présentant son dos. La barricade.
Les minutes se sont transformées en heures. La respiration de Jean est devenue profonde et régulière, le rythme paisible de l’homme endormi qui n’a rien à se reprocher. Le son était une torture. Chaque inspiration qu’il prenait était un mensonge. Chaque expiration était une trahison. J’étais allongée à côté d’un inconnu, un homme qui menait une double vie si complexe, si profondément ancrée dans son être, qu’il pouvait dormir du sommeil du juste.
Mon esprit, lui, était en feu. Il refusait de se reposer, projetant sur l’écran noir de mes paupières closes un flot incessant d’images et de souvenirs, tous réexaminés à la lumière crue et impitoyable de ma découverte.
Ce voyage à « Amsterdam » pour un séminaire, il y a deux ans. Il était revenu avec des tulipes et des chocolats, mais aussi avec une étrange fatigue et une éraflure sur le dos de la main qu’il avait attribuée à une valise récalcitrante. Et cette petite figurine en bois d’une maison à colombages qu’il avait donnée à Manon. « C’est typique de là-bas », avait-il dit. Je venais de vérifier sur mon téléphone, le souffle coupé : la ville près d’Angoulême, que j’avais vaguement en tête pour ses poteries, était aussi connue pour ses maisons médiévales. La coïncidence était grotesque.
Et ces dépenses ? Cette fois où j’avais vu un retrait de 200 euros en espèces sur notre relevé commun, effectué un mercredi après-midi. « C’était pour l’acompte de la nouvelle tondeuse, le vendeur ne prenait pas la carte », avait-il expliqué. J’avais hoché la tête, sans poser plus de questions. Pourquoi l’aurais-je fait ? Mais maintenant… 200 euros. De l’argent de poche ? Un cadeau pour un anniversaire que j’ignorais ?
La rage a fait place à une nausée amère. J’ai repensé à toutes les fois où je l’avais défendu. Ces week-ends où il devait « s’enfermer pour boucler un dossier urgent ». Je prenais les enfants, les emmenant au parc, chez mes parents, lui laissant la maison silencieuse pour qu’il puisse se concentrer. « Il travaille si dur pour nous », disais-je avec fierté. La phrase m’est revenue en pleine figure, immonde. Il ne travaillait pas. Il se reposait. Il reprenait son souffle après avoir passé du temps avec eux. Notre foyer, notre tranquillité, n’était que sa salle d’attente.
Et mes enfants… Léo et Manon. Mes bébés. Ils avaient un père qui était aussi le père d’une autre. Avaient-ils une demi-sœur ? Le mot m’a fait l’effet d’une brûlure d’acide. Cette petite fille du dessin, Solène, ou peu importe son nom, portait-elle le même sang que mes enfants ? Le sang de Jean, mais aussi… non, c’était impossible. Le lien avec ma sœur Sophie devait être autre chose. Une coïncidence tordue, une cruauté de l’univers. Mais laquelle ?
L’idée que Camille, l’amie de ma sœur, soit impliquée, est devenue une certitude. Camille et Jean. Comment et quand ? Je me suis souvenue d’une photo, une vieille photo de l’université. Sophie et Camille, bras dessus, bras dessous, riant aux éclats. Et en arrière-plan, flou, un groupe de garçons. L’un d’eux… Je me suis levée, silencieuse comme une ombre, et j’ai descendu les escaliers jusqu’au salon où nos vieux albums photo étaient rangés.
À la lueur de l’écran de mon téléphone, j’ai trouvé l’album de mes vingt ans. J’ai tourné les pages plastifiées qui collaient légèrement, le cœur battant à tout rompre. Et je l’ai trouvée. La photo. Sophie, radieuse. Camille, blonde et belle. Et derrière… Mon souffle s’est coupé. Ce n’était pas Jean. L’homme sur la photo n’était pas lui. J’ai ressenti une seconde de soulagement insensé, immédiatement suivie par une confusion encore plus grande. Alors, comment ? Quand leurs chemins s’étaient-ils croisés ? Après la mort de Sophie ? Jean m’avait-il connue alors qu’il était déjà avec Camille ? M’avait-il choisie, moi, la sœur de son amour décédé, comme une sorte de remplacement macabre ?
Non, ça ne collait pas. Je l’avais rencontré lors de cette dégustation, deux ans après l’accident. Il était seul, je l’aurais juré. Mon cerveau était une machine en surchauffe, créant des scénarios tous plus douloureux les uns que les autres.
Je suis remontée me coucher, ou plutôt m’allonger. Le lit était devenu un territoire hostile. Je me suis mise sur le bord, le plus loin possible de lui, le corps raide, les muscles tendus à se rompre. J’ai attendu l’aube en fixant les ombres qui dansaient au plafond. Je n’étais plus Élise, la femme de Jean, la mère de Léo et Manon. J’étais une vigile, une sentinelle gardant les ruines de sa propre vie.
Le réveil a sonné à 6h00. Le son strident a mis fin à cette nuit qui n’en avait pas été une. Jean a grogné et a frappé le bouton “snooze”. Comme tous les matins. Cette normalité était la pire des violences.
Je me suis levée et j’ai commencé la routine, mon corps agissant en pilote automatique. J’ai descendu les escaliers, préparé la cafetière, sorti sa tasse préférée – celle où il était écrit “Meilleur Papa”, un cadeau de fête des pères de Léo. L’ironie était si brutale, si parfaite, qu’elle en devenait presque artistique. Je l’ai regardée une seconde, la main tremblante, avant de la remplir de café noir et fumant.
Il est descendu, déjà douché et habillé de son costume de voyage. Il avait l’air frais, reposé. Prêt pour sa nouvelle journée. Prêt pour elles.
« Merci, mon cœur », a-t-il dit en prenant la tasse. Il a bu une gorgée en lisant les titres sur son téléphone.
Je l’observais, chaque détail de sa personne me devenant étranger. La façon dont il tenait sa tasse, le pli de concentration sur son front, la petite cicatrice au-dessus de son sourcil. Qui était cet homme ? Vraiment ?
« N’oublie pas d’appeler ce soir, pour dire bonne nuit aux enfants », ai-je dit, ma voix plate comme un électrocardiogramme arrêté.
« Bien sûr. Je ne manquerai ça pour rien au monde », a-t-il répondu sans lever les yeux de son écran. L’aisance de son mensonge était fascinante. C’était un talent. Un art qu’il avait perfectionné pendant des années, à mes dépens.
L’heure est venue. 6h45. Il a attrapé sa valise et son porte-documents. Il s’est approché de moi pour le baiser d’adieu. C’était l’épreuve finale. J’ai senti ses lèvres se poser sur les miennes. C’était un baiser sec, pressé, comme toujours les matins de départ. Mais pour moi, c’était le contact d’un lépreux. J’ai dû puiser dans des réserves de volonté que j’ignorais posséder pour ne pas reculer, pour ne pas le gifler, pour ne pas hurler la vérité à son visage. J’ai tenu bon. Parce que la colère était une satisfaction immédiate, mais la vérité était une arme qui nécessitait d’être affûtée.
« Fais bon voyage », ai-je murmuré contre sa bouche.
« À vendredi. Je t’aime. »
Et puis il est parti. J’ai entendu ses pas dans l’allée, le bruit de la portière de la voiture, le moteur qui démarre. J’ai attendu, immobile, jusqu’à ce que le son s’estompe complètement.
Le silence est retombé sur la maison. Un silence total, absolu. Le silence d’après l’explosion. La porte d’entrée qu’il venait de fermer n’était pas seulement une porte. C’était la pierre tombale de notre mariage.
Pendant une minute, je n’ai pas bougé. Puis, un tremblement a commencé dans mes jambes, remontant le long de mon corps jusqu’à ce que je sois secouée de spasmes incontrôlables. Je me suis affalée sur une chaise de la cuisine et j’ai enfin pleuré. Mais ce n’étaient pas des larmes de tristesse. C’étaient des larmes de rage. Des larmes brûlantes, sèches, qui ne soulageaient rien.
L’abattement n’a pas duré. L’adrénaline a pris le relais. Il fallait agir. Maintenant.
J’ai couru à l’étage, dans son bureau. Une petite pièce que nous avions aménagée, son “refuge”. Le mot me donnait la nausée. J’ai allumé son ordinateur portable. Un mot de passe. Mon cœur s’est serré. Mais j’ai tenté le tout pour le tout. Notre date de mariage. 1506. Accès accordé. La bêtise, l’arrogance de ce choix m’a presque fait rire. Il cachait sa trahison derrière le symbole de notre union.
Je n’avais pas de temps à perdre. J’ai ouvert son navigateur. Historique de recherche. J’ai fait défiler des semaines, des mois. Recherches de vols pour Lille, oui, mais aussi, plus discrètement, des recherches d’itinéraires en voiture. Bordeaux-Angoulême. Durée : 1h30. J’ai trouvé des réservations d’hôtel. Des hôtels à Lille pour ses voyages passés, oui, pour couvrir ses arrières. Mais rien pour cette fois-ci. Bien sûr que non. Il n’allait pas à l’hôtel. Il rentrait à la maison. L’autre.
J’ai ouvert sa boîte mail personnelle. J’ai tapé “Camille” dans la barre de recherche. Rien. “Innovatech Solutions”. Rien. Il était prudent. Trop prudent. J’ai alors changé de tactique. J’ai cherché des termes neutres. “Rentrée des classes”. “Spectacle de danse”. “Cadeau anniversaire 10 ans”.
Et là. Un mail. Un seul. Datant de six mois. L’objet était “FW: Informations kermesse école Saint-Exupéry”. Il provenait d’une adresse que je ne connaissais pas : [email protected]. C. Leroy. Camille Leroy. Mon cœur a recommencé à battre la chamade. J’ai ouvert le mail. C’était un simple transfert d’une newsletter d’école. Mais à la fin du mail transféré, il y avait un petit message de “c.leroy78”.
“Coucou toi, tu penses pouvoir te libérer pour le stand de pêche à la ligne ? Solène serait tellement contente. Bisous. C.”
Solène.
Le prénom a explosé dans mon esprit. Solène. C’était elle, la petite fille du dessin. Et elle allait à l’école Saint-Exupéry. J’ai immédiatement cherché “École Saint-Exupéry” sur Google. Il y en avait plusieurs en France. J’ai ajouté le seul autre indice géographique que j’avais. “École Saint-Exupéry Angoulême”.
Une seule réponse. L’école primaire privée Saint-Exupéry, dans un petit village cossu à vingt kilomètres d’Angoulême. J’avais un lieu. Un nom. Un prénom.
J’ai ensuite accédé à nos comptes bancaires en ligne. J’ai épluché des années de relevés. Et j’ai trouvé la régularité. Chaque mois, le 5, un virement automatique. 800 euros. Le libellé était “Participation Loyer”. Le compte destinataire était au nom de “Mlle Camille Leroy”. Depuis huit ans.
Huit ans.
Il me mentait depuis huit ans. Il finançait sa double vie avec notre argent. L’argent pour lequel je faisais des sacrifices, pour lequel je comptais chaque sou à la fin du mois. Cette rage qui couvait en moi est devenue un brasier.
Je savais que je ne pouvais pas continuer seule. J’étais en train de me noyer. J’ai pris mon téléphone et j’ai composé le numéro de la seule personne au monde qui pouvait comprendre une fraction de ma douleur. Ma cousine, Hélène. La confidente de mon enfance, la complice de mes adolescences, celle qui avait pleuré Sophie à mes côtés.
Elle a décroché à la deuxième sonnerie. « Élise ? Ça va ? Tu as une voix bizarre. »
Et les vannes se sont ouvertes. Je lui ai tout raconté, d’une voix hachée, entrecoupée de sanglots de rage. Le sac, le chapelet, le dessin, l’arc-en-ciel sans rouge. Le nom de Camille. L’ordinateur. Le virement. Chaque mot que je prononçais rendait le cauchemar plus réel, plus solide.
À l’autre bout du fil, le silence d’Hélène était lourd, dense. Quand j’ai enfin terminé, elle a laissé passer quelques secondes avant de parler, sa voix changée, dure comme de l’acier.
« L’enfoiré. Le monstre. Élise, écoute-moi. Tu ne bouges pas. Tu m’entends ? Je prends ma voiture. J’arrive. Je suis à Bordeaux dans deux heures. »
« Hélène, je… »
« Il n’y a pas de “je”. On est là-dedans ensemble maintenant. Comme avant. Ne fais rien d’imprudent. Je suis en route. »
Raccrocher avec Hélène a été comme reprendre une bouffée d’oxygène après avoir eu la tête sous l’eau. Je n’étais plus seule.
En attendant son arrivée, je me suis lancée dans une dernière recherche. “Camille Leroy”. Sur Facebook. J’ai trouvé plusieurs profils. J’ai cliqué sur l’un d’eux. Photo de profil : une femme blonde, la quarantaine, souriante. En arrière-plan, une maison en pierre avec des volets bleus. La photo de couverture était un paysage de campagne qui aurait pu être n’importe où. Son profil était privé. Mais sa liste d’amis était visible. J’ai cliqué. J’ai fait défiler des centaines de noms. Et puis, un m’a glacé le sang. Un profil au nom de “Jean Morel”. Photo de profil : le logo d’un club de football. Pas de photo de lui. “Morel”. C’était le nom de jeune fille de sa mère. Il utilisait un alias.
J’ai cliqué sur ce profil. Presque vide. Quelques partages d’articles de sport. Mais dans la section “photos”, il y avait un album. Un seul. Intitulé “Été 2023”. Il était public. Une erreur. Son erreur.
J’ai cliqué. Mon cœur s’est arrêté de battre. Une série de photos. Camille et une petite fille d’environ neuf ou dix ans, rousse avec des taches de rousseur, faisant du vélo. La petite fille, Solène, posant fièrement avec un poisson au bout d’une ligne. Et puis, la dernière photo. Un selfie. Pris par Jean. On voyait son bras tendu. Il souriait, un vrai sourire, un sourire que je ne lui avais pas vu depuis des années. À côté de lui, Camille posait sa tête sur son épaule. Et devant eux, la petite Solène riait aux éclats. Ils étaient sur une plage. Ils ressemblaient à une famille. Une famille heureuse.
C’était la fin. La preuve visuelle, indéniable. Il n’y avait plus de place pour le doute, pour l’interprétation. Il n’y avait que la vérité, nue et brutale.
Hélène est arrivée comme une tornade, me trouvant prostrée devant l’écran de l’ordinateur. Elle a vu la photo. Elle n’a rien dit. Elle m’a juste prise dans ses bras et m’a laissée m’effondrer.
Quand j’ai pu de nouveau parler, ma voix était vide de toute émotion. « Il est là-bas. En ce moment même. À une heure et demie de route. Il est avec elles. Il leur a menti sur son travail ici, comme il m’a menti sur son travail là-bas. Il vit dans un mensonge permanent. »
« On va appeler un avocat, Élise », a dit Hélène, sa voix pragmatique me ramenant sur terre. « On va monter un dossier en béton. On va le détruire. »
J’ai secoué la tête. « Pas encore. L’avocat, c’est pour après. Pour la guerre. Là, je… j’ai besoin de comprendre. »
« Comprendre quoi ? Qu’il est un salaud fini ? C’est assez simple à comprendre ! »
« Non », ai-je dit en me levant. Mon regard s’est posé sur la photo de famille. Leur famille. « Je dois comprendre l’arc-en-ciel. Je dois comprendre pourquoi il a mêlé ma sœur à ça. C’est la seule chose qui compte. »
Je me suis dirigée vers l’entrée, là où mes clés de voiture étaient suspendues. Je les ai décrochées. Le petit cliquetis métallique a résonné dans le silence de la maison.
Hélène m’a regardée, ses yeux écarquillés par l’alarme. « Élise, non. Ne fais pas ça. N’y va pas. C’est une folie. »
J’ai tourné la tête vers elle, et pour la première fois depuis la nuit précédente, j’ai senti une lueur de détermination pure brûler en moi. Ce n’était plus de la rage. C’était une mission.
« Il m’a volé dix ans de ma vie, Hélène. Il a sali la mémoire de Sophie. Je ne vais pas rester ici à attendre. Je vais chercher mes réponses. »
J’ai ouvert la porte d’entrée, la même que mon mari avait franchie quelques heures plus tôt pour aller rejoindre sa deuxième vie. L’air frais du matin m’a frappé le visage. C’était l’heure de la confrontation. Pas seulement avec lui. Mais avec la vérité, aussi laide soit-elle. J’allais dans ce village. J’allais trouver cette maison. Maintenant.
Partie 3 : Le Pèlerinage vers l’Abîme
Le cliquetis de mes clés de voiture dans ma main fut le coup de pistolet qui lança la course. Hélène se jeta littéralement devant moi, barrant la porte de son corps, ses mains plaquées contre le bois comme pour contenir une inondation.
« Élise, je t’en supplie, réfléchis deux secondes ! » Son visage, habituellement si calme, était un masque d’inquiétude frénétique. « Tu ne peux pas y aller comme ça. C’est de la folie pure. Qu’est-ce que tu vas faire ? Débarquer et tout faire exploser ? Tu vas te mettre en danger. Et les enfants ? Tu as pensé aux enfants ? »
Le nom de mes enfants, qu’elle brandissait comme un bouclier, aurait dû me stopper net. Mais la douleur qui me consumait était si totale, si primale, qu’elle transcendait même mon instinct maternel. Ou peut-être, d’une manière tordue, était-ce précisément pour eux que je le faisais. Pour qu’ils ne grandissent pas dans l’ombre d’un mensonge.
« Les enfants sont la seule chose à laquelle j’ai pensé depuis hier soir, Hélène », ai-je répondu d’une voix que le gel avait dû envahir. Elle était si dénuée d’émotion qu’elle m’a fait peur à moi-même. « Je leur dois la vérité. Je me la dois. Je ne peux pas continuer à vivre une minute de plus en sachant qu’à une heure et demie d’ici, leur père joue la comédie avec une autre famille. Ma vie est une scène de crime, Hélène, et je vais sur les lieux. Je dois voir. »
« Voir quoi ? La maison de leurs rêves ? Leur bonheur dégoûtant ? Tu vas te faire du mal, Élise ! Un mal irréparable ! » Elle me secouait par les épaules, tentant de faire jaillir une étincelle de raison dans mes yeux. « On a des preuves ! Des photos, des relevés bancaires ! Le combat, il se mène ici, avec un avocat, la tête froide. Pas là-bas, avec tes tripes ! »
J’ai doucement retiré ses mains de mes épaules. Mon calme semblait la terrifier plus que des cris ou des larmes. « Tu ne comprends pas. Ceci n’est pas une question de divorce ou d’argent. Pas encore. Ça, ce sera la conséquence. Là, c’est une question de Sophie. »
À l’évocation de ce nom, le visage d’Hélène s’est décomposé. Elle a compris que la discussion était terminée. La mémoire de ma sœur était la seule chose qui pouvait rivaliser avec l’amour de mes enfants.
« L’arc-en-ciel, Hélène », ai-je murmuré, et ce fut la seule fêlure dans ma voix. « Il a utilisé le secret de Sophie. Il a souillé sa mémoire pour construire son mensonge. Je ne sais pas comment, ni pourquoi, mais je ne dormirai plus, je ne mangerai plus, je ne respirerai plus tant que je n’aurai pas la réponse à cette question. Le reste n’est que du bruit. »
Voyant ma détermination de fer, Hélène a capitulé. Une larme de frustration et d’impuissance a roulé sur sa joue. Elle l’a essuyée d’un revers de main rageur. « D’accord. Très bien. Je ne peux pas t’arrêter. Mais tu n’iras pas seule. »
Elle a attrapé son sac à main et ses propres clés. « Je conduis. Tu es dans un état second. Si tu prends le volant, on n’arrivera même pas au bout de la rue. Donne-moi tes clés. »
J’ai obéi sans un mot, soulagée de ne pas avoir à me battre sur ce point. Je lui ai donné l’adresse de l’école Saint-Exupéry, près d’Angoulême. C’était notre seul point de départ.
Le voyage s’est déroulé dans une brume irréelle. Assise sur le siège passager, je regardais le paysage défiler sans le voir. Les vignobles de la banlieue bordelaise, noyés dans la lumière grise du matin, ont laissé place à l’autoroute A10, une longue cicatrice de bitume qui nous menait vers le nord. Vers lui. Vers elle.
Hélène conduisait, les mains crispées sur le volant, les yeux fixés sur la route, ne parlant que pour me poser des questions pratiques d’une voix tendue. « Tu as mangé ? », « Bois un peu d’eau ». Je répondais par des hochements de tête négatifs. La faim, la soif, la fatigue étaient des concepts abstraits, appartenant à une vie antérieure. Mon corps n’était plus qu’un véhicule pour ma volonté.
Mon esprit, lui, tournait en boucle, un disque rayé rejouant sans cesse les scènes de ma vie passée, mais avec un nouveau filtre, un filtre de trahison qui en changeait toutes les couleurs.
Je me suis souvenue de nos premières vacances en amoureux, en Italie. Jean, si attentif, si prévenant, me prenant en photo devant chaque fontaine, me murmurant des mots doux à l’oreille dans les ruelles de Rome. Même à ce moment-là, était-il déjà avec Camille ? Comparait-il mes réactions aux siennes ? M’avait-il achetée, à moi aussi, un petit souvenir en bois, une babiole choisie avec la même fausse tendresse ?
Je me suis souvenue de la naissance de Léo. De la main de Jean serrant la mienne dans la salle de travail, de ses yeux brillants de larmes lorsqu’il avait pris notre fils dans ses bras pour la première fois. « On a fait ça, Élise. On a créé une vie. » Cette émotion, était-elle feinte ? Était-il en train de penser à Solène ? Était-elle déjà née ? L’idée m’a soulevé le cœur. Avait-il ressenti la même chose pour elle ? Ou bien l’une de ces naissances était-elle un devoir, et l’autre une joie ? Laquelle ?
Le visage de Camille revenait sans cesse. Camille à l’enterrement de Sophie. Pâle, les yeux rougis, se tenant un peu à l’écart. Je l’avais prise dans mes bras, nous avions pleuré ensemble. Était-elle déjà en train de me mentir ? Sa douleur était-elle réelle, ou était-ce le remords qui la rongeait ?
Et Sophie. Mon Dieu, Sophie. Qu’avait-elle à voir là-dedans ? Jean et Camille s’étaient-ils rencontrés par son intermédiaire avant sa mort ? Avaient-ils eu une liaison secrète que ma sœur aurait couverte ? Non, impossible. Sophie et moi nous disions tout. Elle aurait détesté une telle trahison. Alors, quoi ? Jean et Camille s’étaient-ils retrouvés sur la tombe de Sophie, unis par un deuil commun, et leur chagrin se serait-il transformé en autre chose ? L’image était d’un romantisme macabre qui me donnait la nausée.
« On sort bientôt. » La voix d’Hélène m’a arrachée à ma spirale infernale. « On arrive à Angoulême. Le village est à une vingtaine de kilomètres. Quel est le plan, Élise ? Le vrai plan. Quand on sera devant la maison, on fait quoi ? »
Le plan. Je n’en avais pas. Mon seul instinct était d’avancer. « Je ne sais pas. Je dois voir. Voir la maison. Voir sa voiture. Voir si… si elle existe vraiment. »
« Elle existe, Élise. Tu as vu les photos. »
« Je sais », ai-je chuchoté. « Mais mes yeux ont besoin de le confirmer. Mon corps a besoin d’être sur place. C’est physique. »
Nous avons quitté l’autoroute. La campagne charentaise s’est déployée autour de nous, vallonnée et verdoyante. C’était une belle région. Paisible. Ordinaire. Le genre d’endroit où les gens viennent chercher la tranquillité, élever leurs enfants loin de l’agitation des villes. Le berceau de leur bonheur secret. Chaque virage, chaque petit hameau en pierre blanche que nous traversions était un coup de poignard. Il avait construit son paradis sur mon enfer.
Le GPS nous a guidées jusqu’au village. Il était exactement comme je l’avais imaginé, et pire encore. Parfaitement charmant. Une petite église romane, une mairie fleurie de géraniums, une boulangerie d’où s’échappait une odeur de pain chaud, et des maisons en pierre calcaire aux toits de tuiles orangées. C’était une carte postale. Un cliché de la douceur de vivre à la française. Un décor de théâtre impeccable pour leur pièce.
« L’école Saint-Exupéry est sur la place », a dit Hélène, coupant le moteur.
Nous étions garées à l’ombre d’un grand tilleul. Le silence était seulement troublé par le chant des oiseaux et le rire lointain d’un enfant. Nous étions au cœur du territoire ennemi.
« Bon. On cherche une maison en pierre avec des volets bleus », a dit Hélène en mode commando. « On fait le tour du village en voiture, lentement. Pas de gestes brusques. On est juste deux touristes qui admirent l’architecture. »
Elle a redémarré la voiture et nous avons commencé notre ronde macabre. Chaque maison avec des volets bleus faisait bondir mon cœur dans ma poitrine. Il y en avait plusieurs. Mais aucune ne correspondait exactement à la photo. L’une était trop petite, l’autre n’avait pas le bon type de pierre, une troisième avait un jardin trop moderne.
Après deux tours du centre du village, la frustration commençait à monter. Et si la photo n’avait pas été prise ici ? Et si c’était une autre maison, une maison de vacances ?
« Attends », a dit Hélène. « Il y a une petite rue qui monte derrière l’église. On n’est pas passées par là. »
Elle a engagé la voiture dans la ruelle étroite. Et soudain, au bout de l’impasse, elle était là.
Je l’ai reconnue instantanément. Il n’y avait aucun doute. La maison en pierre, plus grande que les autres, avec une glycine qui courait le long de la façade. La porte d’entrée en bois massif. Et les volets. Les volets d’un bleu profond, exactement comme sur la photo. Dans le jardin, une balançoire et un petit vélo rose étaient posés sur l’herbe.
Et devant la maison, garée le long du trottoir, une voiture que je connaissais par cœur. La sienne. Une berline grise de fonction. Il était là.
« Oh, mon Dieu », a soufflé Hélène. « C’est bien ça. »
J’ai cessé de respirer. Le monde s’est rétréci pour ne plus contenir que cette maison. C’était donc vrai. Tout était vrai. Ce n’était pas un cauchemar. C’était sa vie. Une vie solide, tangible, avec une maison en pierre, une balançoire et des volets bleus.
« Fais demi-tour. Vite », ai-je sifflé, la gorge sèche.
Hélène a manœuvré avec une célérité impressionnante et nous sommes redescendues nous garer sur la place de l’église, à une centaine de mètres, mais avec une vue partielle sur l’entrée de l’impasse.
« Et maintenant ? » a-t-elle demandé, la voix tremblante malgré ses efforts pour paraître forte.
Mes mains tremblaient si fort que j’ai dû les croiser sur mes genoux pour les calmer. Mon esprit était un chaos. Une partie de moi voulait sortir de la voiture, courir jusqu’à cette porte et la défoncer. Une autre partie voulait fuir, retourner à Bordeaux et prétendre que cette journée n’avait jamais existé.
Mais la troisième partie, la plus forte, la plus froide, a pris le dessus. La femme en mission. « Maintenant, on attend », ai-je dit.
« Attendre quoi ? »
« Je ne sais pas. Un signe. Un mouvement. Je veux les voir. »
Et nous avons attendu. Une heure. Deux heures. Le temps s’écoulait au rythme des cloches de l’église qui sonnaient les demies et les heures. Chaque son était un clou de plus dans le cercueil de ma vie passée. Hélène a essayé de me faire parler, de me distraire. Je ne l’entendais pas. Mes yeux étaient rivés sur l’entrée de l’impasse.
Vers midi et demi, une voiture s’est arrêtée devant l’école. Une femme en est sortie. Blonde. Camille. Même de loin, je l’ai reconnue. Elle a disparu à l’intérieur de l’école. Dix minutes plus tard, elle est ressortie, tenant la main d’une petite fille. Rousse. Solène.
Elles ont traversé la place, passant à moins de vingt mètres de notre voiture. J’ai plongé la tête, le cœur battant à me rompre la poitrine, priant pour qu’elle ne reconnaisse pas la voiture d’Hélène. Mais elle ne nous a pas jeté un regard. Elle riait avec sa fille, lui racontant visiblement sa matinée. Solène sautillait à côté d’elle, un cartable trop grand sur le dos. Elles avaient l’air… normales. Heureuses. Une mère et sa fille rentrant déjeuner à la maison.
Elles se sont engagées dans l’impasse et ont disparu.
« C’est… c’est une enfant », a murmuré Hélène, la voix brisée. « Elle n’a rien demandé, elle. »
Sa remarque a touché juste. Toute ma rage était dirigée contre les adultes. Cette enfant était une victime, tout comme les miens. Elle aussi vivait dans un mensonge.
Nous avons attendu encore. Une heure de plus. L’heure du déjeuner. J’imaginais la scène à l’intérieur. Jean, Camille, Solène. Assis autour d’une table. Jean coupant la viande de sa fille. Camille lui demandant si elle avait bien travaillé à l’école. Une scène de famille. La même scène qui se jouait si souvent chez moi. Lequel des deux repas était le vrai ?
À 13h45, l’inattendu s’est produit. La voiture de Jean est sortie de l’impasse. Elle est passée devant nous et a pris la direction de la sortie du village. Il était seul au volant. Il portait des lunettes de soleil, son visage était neutre.
« Mais où est-ce qu’il va ? » s’est exclamée Hélène. « Il ne devait pas être en réunion à Lille, aujourd’hui ? »
Le mensonge dans le mensonge. Sa prétendue journée de travail ici était aussi une imposture. Il prenait juste une pause de sa “vraie” vie à Bordeaux. Mais où allait-il ? Voir d’autres clients dans la région ? Ou avait-il une troisième vie cachée quelque part ? La pensée était si absurde qu’elle en était presque comique.
Son départ a changé la donne. Camille et Solène étaient seules dans la maison. L’opportunité était là, terrifiante et parfaite.
« C’est le moment », ai-je dit, ma décision prise en une fraction de seconde.
« Élise, non ! Tu ne vas pas y aller maintenant ! »
« Si. C’est encore mieux qu’il ne soit pas là. Je ne veux pas le voir. Je ne veux pas lui parler. C’est à elle que je veux parler. C’est elle qui détient les réponses sur Sophie. C’est entre femmes que ça va se régler. Entre la femme trompée et la briseuse de foyer. Entre la sœur et la “meilleure amie”. »
J’ai ouvert la portière. L’air extérieur m’a semblé électrique.
« Qu’est-ce que tu vas lui dire ? » a crié Hélène, paniquée.
Je me suis retournée vers elle, et un sourire étrange, un sourire que je ne me connaissais pas, a dû flotter sur mes lèvres.
« Je vais commencer par lui demander pourquoi il manque une couleur à l’arc-en-ciel de sa fille. »
Et sans un regard en arrière, j’ai marché. J’ai traversé la place de l’église, mes pas résonnant sur les pavés. Chaque pas était lourd, délibéré. Je n’étais plus une victime qui subissait. J’étais le destin en marche. J’avançais vers cette maison aux volets bleus, le cœur glacé mais l’esprit d’une clarté effrayante. La confrontation n’allait pas être une explosion de cris et de larmes. Ce serait une vivisection. Et j’avais le scalpel à la main. J’allais entrer dans cette maison et en ressortir avec la vérité, ou je n’en ressortirais pas.