Partie 1
Je n’aurais jamais dû acheter ce test. Cette pensée tourne en boucle dans ma tête, un mantra absurde et inutile. C’est trop tard. Le mal est fait.
Dix ans. Un chiffre rond, un anniversaire terrible. Dix ans que le Dr Martin, un homme au visage aussi gris que son bureau, a prononcé la sentence. Je me souviens de chaque détail de ce jour-là. La chaise en similicuir froid contre mes cuisses, l’odeur d’antiseptique mêlée au parfum bon marché de la secrétaire, la façon dont la lumière de l’après-midi filtrait à travers les stores vénitiens, dessinant des barreaux sur le sol. Jean-Pierre était à côté de moi, sa main posée sur la mienne, mais sans aucune chaleur. Une performance pour le médecin.
« C’est impossible, » avait dit le Dr Martin, ses yeux fuyant les miens pour se concentrer sur le dossier ouvert devant lui. « Une insuffisance ovarienne prématurée. Pour le dire simplement, Madame, vos réserves sont épuisées. Vous êtes… stérile. »
Stérile. Le mot avait claqué dans le silence du cabinet. Un mot laid, définitif. Un mot qui m’avait marquée au fer rouge. Jean-Pierre avait serré ma main un peu plus fort, un soupir théâtral s’échappant de ses lèvres. « Nous surmonterons ça, mon amour, » avait-il murmuré. Mais sur le chemin du retour, dans le silence glacial de la voiture, son vrai visage était apparu. Pas un mot. Pas un regard. Juste ses doigts crispés sur le volant, ses mâchoires serrées. Ce n’était pas « nous ». C’était « je ». Mon corps l’avait trahi. J’étais défectueuse.
Et pendant dix ans, il n’a jamais cessé de me le rappeler. Parfois avec une pitié condescendante qui me donnait la nausée, comme lorsqu’il caressait mes cheveux devant ses parents en disant : « Ma pauvre Cécile, la vie est injuste. » D’autres fois, avec une colère froide et tranchante, lors de nos disputes. « À quoi tu sers, au juste ? Tu ne peux même pas faire la seule chose pour laquelle une femme est faite ! »
Aujourd’hui, je suis assise sur le canapé usé de notre appartement du Panier, à Marseille. Les murs sont si fins que j’entends la voisine du dessus, Mme Rossi, chanter du Dalida en passant l’aspirateur. J’entends les enfants qui crient en jouant au foot sur la place en bas, le son aigu de la balle frappant un volet métallique. D’habitude, j’aime cette cacophonie. C’est l’âme de Marseille, un quartier qui vit, qui respire, qui sue. Ses odeurs d’épices, de poisson frit et de mer qui montent du Vieux-Port, tout proche.
Mais aujourd’hui, tout m’agresse. La lumière dorée de fin de matinée qui inonde le salon me semble crue, presque accusatrice. Elle met en évidence la poussière qui danse dans les airs et les fissures sur les murs que Jean-Pierre ne prendra jamais la peine de réparer. « C’est un taudis, » dit-il souvent. « Mais c’est tout ce qu’on peut se permettre avec un seul salaire. » Une autre façon de me rappeler mon inutilité.
Mes mains tremblent. Pas juste un léger frémissement, mais des secousses incontrôlables. Mon cœur bat si fort dans ma poitrine que j’ai l’impression qu’il va s’arracher de mes côtes. Une vague de nausée monte, âcre et familière. Cela fait des semaines que mon corps m’envoie des signaux que je m’efforce d’ignorer. Cette fatigue écrasante que je mets sur le compte du stress permanent. Ces seins douloureux. Et ces nausées, surtout le matin, que j’attribue à l’angoisse.
L’angoisse est devenue ma compagne de tous les instants. L’angoisse de voir Jean-Pierre rentrer. L’angoisse de deviner son humeur au son de ses clés jetées dans le vide-poche. L’angoisse de dire le mot de travers qui déclenchera le mépris ou, pire, le silence. Le silence est son arme la plus redoutable. Des jours entiers sans un mot, à me traiter comme un meuble invisible. Je suis devenue une experte pour décrypter les signes avant-coureurs. Le pli de sa bouche, la tension dans sa nuque, le regard vide qu’il pose sur moi. Je marche sur une couche de glace si fine qu’elle craque à chacun de mes pas.
Hier soir, la glace s’est brisée. Il est rentré bien après minuit, titubant légèrement. Une odeur d’alcool, de whisky cher qu’il ne boit jamais à la maison, et une autre, plus insidieuse. Un parfum de femme. Pas un parfum discret, mais une fragrance opulente, florale et sucrée. La Vie est Belle. L’ironie est à vomir. C’est le parfum que porte sa jeune assistante, Amandine.
Il ne s’est même pas caché. Il m’a regardée, moi qui l’attendais sur ce même canapé, et un sourire mauvais a étiré ses lèvres. Un sourire qui disait : « Oui. Et alors ? Qu’est-ce que tu vas faire ? »
Il sait que je ne ferai rien. Où irais-je ? Je n’ai pas travaillé depuis dix ans. Il a insisté, à l’époque. « Reste à la maison, mon amour. Occupe-toi de moi. » Ce que je prenais pour de la prévenance était en fait la première barreau de ma cage. Je dépends entièrement de lui. Il me donne de l’argent de poche chaque semaine, et je dois justifier chaque dépense. Parfois, il vérifie les tickets de caisse.
C’est cette humiliation, cette rage impuissante qui m’a poussée à bout ce matin. Cette nausée plus violente que les autres jours. Et cette pensée. Cette pensée absurde, insensée, impossible, qui a commencé comme un murmure dans un coin de mon esprit. Une graine de folie.

Et si…
Non. C’est impossible. Le docteur l’a dit. Dix ans.
Mais l’idée a refusé de mourir. Elle a grandi, s’est transformée en une obsession. Juste pour me prouver que j’étais folle. Juste pour clore ce chapitre ridicule une bonne fois pour toutes.
J’ai attendu qu’il parte au travail. Puis j’ai enfilé une vieille veste, j’ai tiré la capuche sur ma tête et j’ai mis des lunettes de soleil, malgré le ciel voilé. Je suis sortie comme une fugitive. Dans la rue, j’avais l’impression que tout le monde me regardait, que tout le monde devinait mon secret honteux. J’ai marché vite, le cœur battant, jusqu’à la pharmacie de la place de Lenche. Ce n’est pas la mienne, celle où j’ai mes habitudes. Il fallait que ce soit un endroit anonyme.
Derrière le comptoir, une jeune femme avec un sourire bienveillant m’a demandé ce que je voulais. J’ai eu la gorge si serrée que les mots ne sont pas sortis. J’ai dû montrer du doigt, sur une étagère derrière elle, la petite boîte rose et blanche. « Un test de grossesse, s’il vous plaît. » Ma voix était un murmure rauque.
« Celui-ci est très fiable, même quelques jours avant la date présumée des règles, » m’a-t-elle dit avec un clin d’œil complice. Elle pensait que j’étais une jeune femme excitée et pleine d’espoir. J’ai eu une envie soudaine de fondre en larmes, là, au milieu des boîtes de pastilles pour la gorge et de crèmes solaires. J’ai payé en liquide, en tendant un billet froissé, et je suis partie sans demander mon reste, la petite boîte en carton brûlant dans la paume de ma main.
De retour à la maison, j’ai verrouillé la porte à double tour. Un geste ridicule. Jean-Pierre ne rentrerait pas avant ce soir. Mais je me sentais épiée, jugée. Je suis allée directement dans la salle de bain, cette petite pièce sans fenêtre avec ses carreaux verts démodés. Je me suis appuyée contre la porte, le souffle court.
Mes mains tremblaient tellement que j’ai eu du mal à ouvrir l’emballage. Le plastique a résisté, puis a cédé dans un bruit qui m’a paru assourdissant. J’ai suivi les instructions sur la notice, mon cerveau fonctionnant en pilote automatique. Chaque geste était mécanique, déconnecté de l’ouragan d’émotions qui faisait rage en moi. Je me répétais sans cesse : C’est stupide, Cécile. Une perte de temps et d’argent. Tu vas juste te faire du mal, encore.
J’ai posé le petit bâton en plastique sur le rebord du lavabo, à côté d’un savon presque terminé et du rasoir de Jean-Pierre. Je n’osais pas le regarder. J’ai fixé mon propre reflet dans le miroir. Une femme de trente-huit ans qui en paraissait dix de plus. Des cernes sombres sous des yeux qui avaient perdu leur éclat. Des rides d’amertume au coin des lèvres. Je ne me reconnaissais plus. C’était le visage d’une étrangère, une femme fatiguée, une femme vaincue.
La notice disait d’attendre deux minutes. La plus longue minute de toute ma vie. J’entendais le goutte-à-goutte du robinet, un son régulier, lancinant. J’imaginais déjà le résultat. Une seule ligne dans la fenêtre de contrôle. La confirmation de mon échec. Et une part de moi se sentait soulagée. Car si, par un miracle impossible, le test était positif… la réaction de Jean-Pierre serait terrifiante. Il me traiterait de menteuse. D’hystérique. Ou pire. L’idée même que j’aie pu lui être infidèle… Non, je ne voulais même pas y penser.
Le minuteur de mon téléphone, que j’avais oublié de lancer, n’avait aucune importance. Je savais que le temps était écoulé. Lentement, comme si je m’approchais d’un animal dangereux, j’ai baissé les yeux.
Et mon souffle s’est coupé dans ma gorge.
Ce n’était pas une illusion. Ce n’était pas une erreur. Dans la petite fenêtre, pas une, mais deux lignes. D’un rose franc, insolent. Indéniable.
Une vague de chaleur m’a envahie, suivie d’un froid glacial. Mes jambes ont menacé de se dérober. Je me suis agrippée au lavabo, mes jointures devenant blanches. J’ai secoué le test, violemment, comme si un geste aussi stupide pouvait effacer ce que je voyais. Mais les deux lignes sont restées. Implacables.
Puis, un son étrange est sorti de ma gorge. Un rire. Un rire sec, sans joie, au bord de l’hystérie. Je riais de l’absurdité cosmique de la situation. Après dix ans de prières, de larmes, d’examens humiliants et de diagnostics sans appel. Après dix ans à être la « femme stérile ». Maintenant. Maintenant que mon mariage est un champ de ruines, maintenant que mon mari me méprise et me trompe ouvertement. Maintenant.
Le rire s’est transformé en sanglot. Les larmes ont commencé à couler, des larmes brûlantes de peur. Ce n’était pas un miracle. C’était une catastrophe. Une condamnation.
Un bruit de clés dans la serrure m’a fait sursauter si violemment que j’ai failli laisser tomber le test. Mon sang s’est transformé en glace.
Jean-Pierre.
Il est midi à peine. Il ne rentre jamais déjeuner. Jamais.
J’ai entendu ses pas dans le couloir, lourds, irrités. Le bruit de ses clés jetées avec force dans le vide-poche en céramique. Un son qui annonce toujours une mauvaise nouvelle, une frustration ramenée du bureau.
Mon cerveau a cessé de fonctionner. Panique pure. Mes yeux se sont affolés, cherchant une cachette. J’ai serré le test dans ma main, le plastique s’enfonçant dans ma paume. Je l’ai caché dans la poche de mon peignoir, mon cœur battant à se rompre.
Cachée dans la salle de bain, tremblante de la tête aux pieds, j’ai compris. Ma vie, telle que je la connaissais, venait de se terminer. Ce secret, ce miracle empoisonné, il ne devait jamais le découvrir. Jamais.
Partie 2
Le bruit des clés dans la serrure a été le coup de feu qui a déclenché la guerre dans ma tête. Mon corps s’est pétrifié, chaque muscle tendu à l’extrême. Jean-Pierre. Ici. Maintenant. La panique est une marée noire qui submerge tout, étouffant la raison, ne laissant que l’instinct de survie le plus primitif. Le test de grossesse dans ma main est devenu un objet radioactif, une preuve brûlante de ma trahison existentielle.
« Cécile ! »
Sa voix, qui traverse la porte de la salle de bain, n’est pas interrogative. Elle est impérieuse. C’est l’appel d’un maître à son chien. Je ne réponds pas. Je ne peux pas. Ma gorge est nouée, mes poumons sont vides.
Pense. Pense. Pense.
Où le cacher ? Mes yeux scannent la petite pièce comme un animal traqué. La poubelle ? C’est la première chose qu’il vérifierait s’il avait un soupçon. Le placard à pharmacie ? Trop évident. Mon regard se pose sur la cuvette des toilettes. Le réservoir. C’est un cliché de film, une idée ridicule, mais c’est tout ce que j’ai. Mes doigts, gourds et tremblants, peinent à soulever le lourd couvercle en porcelaine. Il est plus lourd que je ne le pensais. Un bruit sourd. Je grimace, persuadée qu’il l’a entendu.
« Qu’est-ce que tu fabriques ? Ouvre cette porte ! »
Son poing frappe le bois. Une fois. Deux fois. Le son est sec, violent. Il fait vibrer le sol sous mes pieds. Vite. J’enveloppe le petit bâton de plastique dans plusieurs feuilles de papier toilette, le fourre dans un petit sac en plastique qui contenait des cotons-tiges neufs, et je le plonge dans l’eau froide et claire du réservoir. Je prie pour que le sachet soit étanche. Je replace le couvercle, en faisant attention cette fois. Le cliquetis final de la porcelaine me semble aussi fort qu’un coup de tonnerre.
Je me regarde dans le miroir. Mon visage est blême, mes yeux dilatés par la terreur. J’ai l’air coupable. Je m’asperge le visage d’eau froide, encore et encore, essayant de faire revenir un peu de couleur sur mes joues. Je prends une profonde inspiration, une autre. Il faut que je me calme.
« J’arrive, » je lance, ma voix est un filet fragile et tremblant que je ne reconnais pas.
Je déverrouille la porte et je l’ouvre.
Il est là, dans le couloir étroit, sa carrure barrant presque tout le passage. Il est encore en costume, mais sa cravate est desserrée et sa chemise blanche est froissée. Ses yeux me transpercent, scrutant chaque parcelle de mon visage. Il cherche une faille, un signe. Je soutiens son regard, le cœur battant la chamade.
« J’ai cru que tu étais morte là-dedans, » dit-il, sans la moindre trace d’inquiétude. C’est du sarcasme pur. « Ça fait cinq minutes que je t’appelle. »
« Désolée, » je murmure. « Je… je ne me sentais pas bien. »
C’est la vérité, après tout. Une vérité partielle, une vérité dangereuse.
Son regard s’attarde sur moi, suspicieux. « Encore ? Tu es tout le temps malade en ce moment. Tu devrais peut-être arrêter de te trouver des excuses et sortir un peu. Ça te ferait du bien de voir le soleil. »
Il ne s’inquiète pas pour ma santé. Il me reproche ma faiblesse. C’est sa façon de me dire que je suis un fardeau.
« Qu’est-ce que tu fais là ? » je demande, essayant de détourner l’attention. « Tu ne rentres jamais pour déjeuner. »
Une ombre passe sur son visage. La colère qu’il contenait, dirigée contre quelqu’un d’autre, refait surface. « Ce cnnard de Lefèvre a encore fait foirer le dossier Alpha. Il a présenté mes chiffres comme si c’était les siens, et bien sûr, le grand patron a tout gobé. J’en ai eu marre, je suis parti. Je ne pouvais pas rester une minute de plus dans ce bureau de lèche-cls. »
Il me bouscule légèrement pour entrer dans la salle de bain, ouvrant le robinet pour se laver les mains. Je reste figée dans l’encadrement de la porte, mon corps entier contracté. Il est à quelques centimètres du test caché. S’il tire la chasse… Non, le sac est assez lourd, il devrait rester au fond. Devrait.
« J’ai faim, » dit-il en s’essuyant les mains sur une serviette que je viens de changer ce matin. « Fais-moi des pâtes. Quelque chose de rapide. »
Ce n’est pas une demande. C’est un ordre. Je hoche la tête, incapable de parler, et je m’échappe vers la cuisine. La cuisine est mon territoire, mais aujourd’hui, elle ressemble à une arène. Je me sens observée, jugée. Je remplis la casserole d’eau, mes mains tremblent si fort que j’en renverse sur le sol. Je m’éponge rapidement, priant pour qu’il ne l’ait pas remarqué.
Je l’entends marcher dans l’appartement, le bruit de ses chaussures de ville sur le carrelage. Il ouvre le frigo, le referme avec un claquement sec. Il est agité, un lion en cage. Et je suis la seule autre créature dans cette cage avec lui.
« Il n’y a rien à boire, » lance-t-il depuis le salon.
« Il y a de l’eau, » je réponds, ma voix à peine audible par-dessus le bruit de l’eau qui commence à frémir.
« Très drôle. Tu sais très bien de quoi je parle. Pas une bière, pas une bouteille de vin. On vit comme des moines ici. »
C’est moi qui fais les courses. C’est donc ma faute. Tout est toujours de ma faute. Je ne réponds pas. Je plonge les pâtes dans l’eau bouillante. Le silence s’installe, lourd, menaçant. Il est pire que les cris. Dans le silence, mon imagination s’emballe. J’imagine le sac en plastique qui se perce, le papier toilette qui se dissout, le test qui remonte à la surface comme un cadavre.
Il s’assied à la table de la cuisine. Je sens son regard dans mon dos. Chaque geste que je fais est calculé. Ne pas laisser paraître la panique. Ne pas avoir l’air suspecte. Je sors la sauce tomate que j’ai faite la veille. L’odeur me soulève le cœur. Nausée. Je déglutis difficilement, la repoussant. Il ne doit pas me voir faiblir.
« Alors, tu as fait quoi de ta matinée ? » demande-t-il sur un ton faussement détaché.
L’interrogatoire.
« Le ménage, » je réponds. « Et j’ai commencé à trier les papiers pour les impôts. »
C’est un mensonge. Je n’ai rien fait. J’ai passé la matinée à fixer le plafond, paralysée par l’angoisse. Mais c’est un bon mensonge. Un mensonge plausible.
« Les impôts. Toujours aussi passionnante, ta vie. »
Je sers les pâtes. Je lui donne la plus grosse part. Je m’assieds en face de lui, avec une assiette que je sais que je ne pourrai pas toucher. Il mange avec avidité, le regard fixé sur son téléphone. Il fait défiler des messages, son pouce bougeant avec une vitesse agressive. Parfois, il grogne.
Je pique ma fourchette dans les pâtes. Je les enroule, je les porte à ma bouche, mais je ne peux pas avaler. La nourriture est une boule de carton dans ma bouche. Mon estomac est un nœud serré.
Une pensée, étrange et nouvelle, se fraie un chemin à travers la panique. Une pensée protectrice. En dessous de ce nœud de terreur, il y a une vie. Une minuscule, impossible étincelle de vie. Et pour la première fois depuis dix ans, je ne suis plus seule dans mon corps. Cette prise de conscience ne diminue pas la peur. Au contraire, elle la décuple. Ce n’est plus seulement ma vie qui est en jeu.
« Tu ne manges pas ? »
Sa question me fait sursauter. Je n’avais pas remarqué qu’il avait relevé la tête de son téléphone.
« Je… n’ai pas très faim. La nausée de ce matin… »
Il plisse les yeux. « Tu vas chez le médecin, demain. J’en ai marre de t’entendre te plaindre. Tu prends rendez-vous chez Martin. C’est clair ? »
Dr Martin. L’architecte de ma prison. Le complice involontaire de Jean-Pierre. L’idée de retourner dans ce bureau, de lui faire face, me donne des sueurs froides. Et si je suis enceinte… comment l’expliquer ?
« Oui, » je dis docilement. « Je l’appellerai cet après-midi. »
Il semble satisfait. Il a repris le contrôle. Il a trouvé une solution, comme toujours. Une solution qui me met dans une situation encore plus impossible. Il termine son assiette, la repousse bruyamment, et se lève.
« Je retourne au bureau. J’ai des comptes à régler avec Lefèvre. Ne m’attends pas pour dîner ce soir. »
Il ne me regarde même pas en partant. J’entends la porte claquer. Et puis, le silence.
Mais cette fois, le silence n’est pas vide. Il est rempli du son assourdissant de mon cœur qui bat et de la réalité de ma situation. Je reste assise à la table pendant de longues minutes, incapable de bouger. Puis, comme une automate, je me lève, je prends son assiette et la mienne, et je jette tout le contenu de mon assiette à la poubelle.
Je retourne dans la salle de bain. La porte est restée ouverte. Je la referme, je la verrouille. Mon sanctuaire profané. Avec une appréhension infinie, je soulève à nouveau le couvercle du réservoir. Le petit sac est toujours là, flottant juste sous la surface. Je le récupère. Mes doigts sont glacés.
De retour dans le salon, je déballe mon secret. Le test est humide, mais les deux lignes sont toujours là. Roses. Têtues. Vraies.
La peur est toujours là, une bête tapie dans l’ombre. Mais quelque chose d’autre a commencé à poindre. La rage. Une rage froide, profonde. La rage contre lui, contre sa cruauté, son mépris. La rage contre ces dix années perdues, à me sentir diminuée, inutile, cassée. Je n’étais pas cassée. Mon corps fonctionnait. Il fonctionnait même un peu trop bien, et au pire moment possible.
Et avec la rage, vient la décision.
Je dois partir.
La pensée, qui n’était qu’un fantasme lointain, une rêverie de désespoir les soirs de grande solitude, devient soudain une nécessité absolue. Ce n’est plus une option. C’est la seule issue. Je ne peux pas élever un enfant ici. Je ne peux pas laisser cette petite vie être touchée par sa noirceur, par sa violence verbale et psychologique. Je ne le laisserai pas faire à cet enfant ce qu’il m’a fait.
Mais comment ? Je n’ai rien. L’argent sur notre compte joint est scruté à la loupe. Chaque retrait, chaque dépense par carte est enregistré. Je n’ai pas de carte à mon nom propre. Il y a bien les quelques billets que je parviens à mettre de côté en trichant sur les courses, cachés dans une vieille boîte à chaussures. Peut-être deux ou trois cents euros. Pas assez pour aller bien loin.
Ma famille ? Mes parents habitent en Normandie. Ils adorent Jean-Pierre. « Un si bon parti, » n’a cessé de me répéter ma mère. « Il a une situation, il prend soin de toi. » Si je leur disais la vérité, ils ne me croiraient pas. Ils me diraient que j’exagère, que je suis difficile, que je devrais m’estimer heureuse.
Mes amis. Quels amis ? Jean-Pierre a fait le vide autour de moi, méthodiquement, au fil des ans. Mes amies de fac étaient « trop fêtardes », mes collègues de mon ancien travail étaient « des médiocres ». Il a réussi à me convaincre qu’il était le seul qui comptait, le seul dont l’opinion avait de la valeur.
Pourtant, un nom me vient. Un visage. Sophie. Ma meilleure amie au lycée. On était inséparables. On s’était promis de ne jamais se perdre de vue. Mais la vie, et surtout Jean-Pierre, nous a séparées. Il ne l’aimait pas. « Elle est trop indépendante, elle te met de mauvaises idées en tête. » La dernière fois que je l’ai vue, c’était il y a huit ans. Elle était venue à Marseille pour un week-end. Jean-Pierre avait été si désagréable qu’elle n’était jamais revenue. Nous avions échangé quelques mails, puis plus rien.
Je sors le vieil ordinateur portable, celui que nous utilisons pour les tâches administratives. Il met une éternité à démarrer. Mon cœur bat la chamade. J’ai peur qu’il ait installé un logiciel espion, qu’il puisse voir tout ce que je fais. J’ouvre une fenêtre de navigation privée. Un geste dérisoire, mais qui me donne l’illusion d’un peu de sécurité.
Je tape son nom dans la barre de recherche d’un réseau social. Sophie Dubois. Il y en a des centaines. J’ajoute le nom de notre ville natale. La liste se réduit. Et soudain, je la vois. Son visage a changé, elle a quelques rides au coin des yeux, mais c’est bien elle. Sa photo de profil la montre souriant, sur une plage, avec deux jeunes enfants et un homme qui la regarde avec amour. Elle a l’air heureuse. Épanouie. Tout ce que je ne suis pas.
Une vague de honte m’envahit. Que pourrais-je lui dire ? « Salut, tu te souviens de moi, ton amie que tu as perdue de vue il y a dix ans ? Eh bien, ma vie est un enfer, mon mari est un monstre, et je suis enceinte jusqu’aux yeux d’un enfant que je ne suis pas censée pouvoir avoir. Pourrais-tu m’aider à m’enfuir ? » Ça sonne comme le scénario d’un mauvais téléfilm. Elle me prendrait pour une folle.
Je ferme l’ordinateur, le souffle court. C’est trop tôt. Trop risqué.
Je dois d’abord être sûre. Sûre à cent pour cent. Le rendez-vous chez le médecin. Pas chez Martin. Ailleurs. Un endroit anonyme. Un planning familial. Il y en a un dans le quartier de la Belle de Mai. C’est loin. Personne ne me connaît là-bas. Je trouverai une excuse pour y aller. Une recherche d’emploi. Une visite à une vieille tante imaginaire.
Le soir, quand Jean-Pierre rentre, il est encore plus sombre que le midi. Il sent l’alcool. Il s’affale sur le canapé sans un mot, allume la télévision sur une chaîne de sport. Je me fais la plus petite possible. Je prépare un dîner léger qu’il ne touchera pas.
Alors que le commentateur sportif hurle dans la télévision, il se tourne vers moi. Son regard est vide.
« Tu imagines si on avait eu un gosse ? » dit-il, sa voix pâteuse. « Un autre fardeau à supporter. Un gamin qui braille, qui coûte une fortune. Dans cette vie de m*rde. Franchement, la nature a bien fait les choses pour une fois. On a eu de la chance. »
Ses mots sont comme des coups de poignard. Chaque syllabe est une gifle. Il ne me regarde pas, mais il sait que ça fait mal. Il le fait exprès.
Et c’est là, dans le silence qui suit sa phrase monstrueuse, que la dernière parcelle de peur en moi se transforme en une détermination de glace. Ce n’est plus seulement de la colère. C’est un instinct de protection pur et féroce.
Plus tard, dans le lit, je suis allongée sur le bord, le plus loin possible de lui. Il ronfle déjà, une respiration alcoolisée et bruyante. Je feins le sommeil, mais mes yeux sont grands ouverts dans le noir. Ma main, sous la couverture, se pose instinctivement sur mon ventre plat.
Il n’y a rien à sentir, bien sûr. C’est juste une idée, un secret. Mais c’est mon secret. Le premier que j’aie jamais eu contre lui.
Il ne s’agit plus de m’enfuir pour sauver ma peau.
Maintenant, je dois m’enfuir pour en sauver deux.
Partie 3
La nuit a été un champ de bataille. Je n’ai pas dormi. Chaque fois que je fermais les yeux, je voyais les deux lignes roses du test flotter dans l’obscurité, comme un stigmate incandescent. Allongée sur le bord extrême du lit, le corps raide, je sentais la chaleur du corps de Jean-Pierre à côté de moi comme une menace, une présence toxique. Son souffle alcoolisé emplissait la pièce, un son rauque et régulier qui ponctuait ma propre respiration, erratique et silencieuse. Ma main était posée sur mon ventre, un geste devenu aussi naturel que respirer en quelques heures à peine. C’était une promesse silencieuse, un bouclier invisible.
Le matin est arrivé non pas comme une délivrance, mais comme le début du premier jour du reste de ma vie, une vie où je devais me battre. Les premiers rayons du soleil, d’un gris pâle, se sont infiltrés à travers les persiennes mal fermées. J’ai glissé hors du lit avec la lenteur et la précaution d’un démineur, retenant mon souffle à chaque grincement du vieux parquet.
La décision prise la veille dans un tourbillon de rage et de peur s’était solidifiée pendant la nuit, se transformant en un noyau de détermination froide au creux de mon estomac. Je dois partir. Mais cette phrase, si simple, était une montagne à gravir. Et la première étape était de sortir de cet appartement aujourd’hui, seule, pour obtenir une preuve irréfutable. Une preuve pour moi-même. Une preuve que je n’étais pas folle.
Le plan était fragile, tissé de mensonges. L’excuse : une recherche d’emploi. C’était plausible. Jean-Pierre se plaignait assez souvent de mon inactivité pour que cela semble crédible. Mais pour que ce soit crédible, il fallait que je joue le rôle à la perfection.
Je me suis dirigée vers l’ordinateur portable sur la pointe des pieds. Le démarrage m’a paru durer une éternité. J’ai tapé “offres d’emploi assistante de direction Marseille” dans le moteur de recherche. Il fallait une annonce réelle, quelque chose que je puisse imprimer. J’en ai trouvé une pour une PME dans le 8ème arrondissement. Assez loin pour justifier une longue absence, assez crédible pour mon ancien niveau de qualification. J’ai imprimé l’annonce, le bruit de l’imprimante me faisant sursauter à chaque passage de la tête d’impression. J’ai plié le papier et l’ai glissé dans mon sac à main, une pièce à conviction pour mon alibi.
L’étape suivante était la plus dangereuse : choisir ma tenue. Je n’avais pas porté de vêtements professionnels depuis une décennie. Mon armoire était un cimetière de mes ambitions passées, remplie de tailleurs et de chemisiers que Jean-Pierre jugeait “trop provocants” ou “ridicules”. Il préférait que je porte des jeans et des pulls informes à la maison, des tenues qui me rendaient invisible, asexuée.
J’ai choisi un pantalon noir simple et un chemisier de soie crème, que je n’avais pas mis depuis des années. En l’enfilant, j’ai eu l’impression de revêtir la peau d’une autre femme. Une femme que je connaissais à peine, mais que je reconnaissais. La Cécile d’avant. La femme qui avait des projets, une carrière, une vie. Le tissu soyeux sur ma peau était comme une caresse oubliée. J’ai brossé mes cheveux, les laissant détachés au lieu de les attacher en un chignon sévère comme d’habitude. Je me suis même permis une touche de mascara.
En me regardant dans le miroir, j’ai vu une étrangère. Plus âgée, le visage marqué par la fatigue et la tristesse, mais une lueur de défi brillait dans ses yeux. C’était la première fois depuis des années que je me préparais pour moi, et non pour éviter de lui déplaire.
Il était presque huit heures. Je l’ai entendu bouger dans la chambre, grognant. C’était le moment. Je suis allée dans la cuisine préparer son café, le cœur battant à grands coups dans ma poitrine. C’était la scène d’une pièce de théâtre, et ma vie en dépendait.
Il est entré dans la cuisine, les cheveux en bataille, le visage bouffi par l’alcool de la veille. Il m’a regardée de haut en bas, un pli de méfiance se formant entre ses sourcils.
« Où tu vas comme ça ? » a-t-il demandé, sa voix rauque.
J’ai pris une inspiration, gardant mon ton le plus neutre possible. « J’ai un entretien. »
Il a haussé un sourcil, sceptique. « Un entretien ? Pour quoi faire ? Tu ne travailles plus depuis dix ans. Qui voudrait de toi ? »
Chaque mot était conçu pour me blesser, pour saper ma confiance. L’ancien moi se serait effondré, aurait bégayé des excuses. Mais pas aujourd’hui.
« Pour un poste d’assistante de direction. J’ai vu une annonce, j’ai postulé. On ne sait jamais. » J’ai haussé les épaules, feignant l’indifférence.
Il a pris la tasse de café que je lui tendais, son regard ne quittant pas le mien. « Et tu as décidé ça toute seule, sans m’en parler ? »
« Tu dis toujours que je devrais me trouver une occupation, » ai-je rétorqué doucement. « J’ai pensé que ça te ferait plaisir. »
Le manipuler avec ses propres mots. Une tactique dangereuse, mais nécessaire. Il a semblé décontenancé. Il a bu une gorgée de café brûlant.
« C’est où, cet “entretien” ? »
« Dans le 8ème. Près du parc Borély. »
« Le 8ème ? C’est à l’autre bout de la ville. Tu vas perdre ton temps. Reste ici. Fais quelque chose d’utile. Le ménage, par exemple. »
C’était ça. L’ordre. L’interdiction voilée. Mon cœur s’est serré, mais j’ai tenu bon.
« J’y vais quand même, Jean-Pierre. Je ne peux pas annuler maintenant. Ce ne serait pas correct. »
Je l’ai défié. Une chose que je n’avais pas faite depuis des années. Le silence qui a suivi a été électrique. Il m’a dévisagée, ses yeux s’assombrissant. J’ai cru qu’il allait exploser, qu’il allait me prendre par le bras et m’ordonner de me changer. Mais il a fait quelque chose de pire. Il a souri. Un sourire froid, dédaigneux.
« Fais comme tu veux. Va jouer à la femme d’affaires. Mais ne viens pas te plaindre quand ils t’auront ri au nez. Et n’oublie pas d’appeler le Dr Martin pour ton rendez-vous. Puisque tu es si décidée à sortir, tu peux bien passer par son cabinet. »
Il avait retourné la situation, transformant mon acte de rébellion en une course ridicule dont il avait prédit l’échec. Il me laissait la laisse longue, persuadé que je reviendrais en rampant. C’était humiliant, mais c’était aussi ma porte de sortie.
« Je n’oublierai pas, » ai-je dit en prenant mon sac. « Passe une bonne journée. »
Je suis partie avant qu’il ne puisse ajouter quoi que ce soit, fermant la porte derrière moi avec un sentiment vertigineux de liberté et de terreur.
Dans la rue, l’air frais de Marseille m’a semblé différent. Je l’inspirais à pleins poumons, comme si j’étais restée sous l’eau trop longtemps. Marcher dans les rues du Panier, au milieu des touristes et des habitants qui prenaient leur café en terrasse, était surréaliste. J’étais un fantôme parmi les vivants, portant un secret qui me séparait d’eux tous.
J’ai pris le bus sur le quai du Port. Je me suis assise près d’une fenêtre, regardant la ville défiler. La Canebière, le marché de Noailles avec ses couleurs et ses odeurs enivrantes, le cours Lieutaud… Des lieux que je connaissais par cœur, mais que je voyais avec des yeux neufs. C’était la ville de ma prison, mais c’était aussi la ville de ma possible évasion.
Le Planning Familial de la Belle de Mai était situé dans une rue discrète, un bâtiment moderne mais sans prétention qui contrastait avec les immeubles anciens et délavés du quartier. L’anonymat du lieu était un soulagement. Il n’y avait aucune enseigne criarde, juste une petite plaque de laiton.
À l’intérieur, l’atmosphère était à mille lieues du cabinet chic et glacial du Dr Martin. C’était simple, fonctionnel, un peu usé. Les murs étaient couverts d’affiches d’information. Dans la salle d’attente, quelques chaises en plastique étaient occupées. Une adolescente qui ne devait pas avoir plus de seize ans, le visage fermé, faisait défiler nerveusement l’écran de son téléphone. Une femme d’une quarantaine d’années, l’air épuisé, tenait la main d’un jeune enfant qui babillait doucement. Je me suis sentie instantanément connectée à elles, unies par un fil invisible de vulnérabilité et de secrets féminins. J’étais l’une d’entre elles. Pas la femme stérile d’un cadre supérieur, mais juste une femme, avec ses peurs et ses doutes.
Quand mon nom a été appelé, j’ai sursauté. Une femme m’a accueillie avec un sourire chaleureux. Elle devait avoir mon âge, des yeux bruns doux et intelligents, des cheveux bouclés retenus en un chignon désordonné.
« Bonjour, je suis Nadia. Asseyez-vous. Qu’est-ce qui vous amène aujourd’hui ? »
Sa voix était calme, posée. Pas de jugement. Pas de pitié. Juste une question simple et directe.
« Je… je crois que je suis enceinte, » ai-je bégayé. Les mots, une fois prononcés à voix haute devant une autre personne, sont devenus réels, terrifiants.
« D’accord. Vous avez fait un test ? »
« Oui. Ce matin. Il était positif. »
« Et vous êtes venue pour une confirmation, c’est ça ? »
J’ai hoché la tête, incapable de parler. Mes mains étaient moites, je les tordais sur mes genoux.
Nadia m’a regardée avec une attention bienveillante. « C’est une nouvelle qui semble vous perturber. C’est une grossesse qui est désirée ? »
La question était une porte ouverte. Une porte que j’avais peur de franchir.
« Je… c’est compliqué, » ai-je réussi à articuler. « On m’a dit que je ne pouvais pas avoir d’enfants. Il y a dix ans. »
Une lueur de compréhension a traversé ses yeux. « La médecine fait parfois des erreurs. Ou la vie nous réserve des surprises. On va vérifier ça tout de suite, si vous êtes d’accord. On fera une échographie. Ce sera le moyen le plus sûr de savoir. »
Elle m’a conduite dans une petite pièce adjacente. C’était une salle d’examen, mais elle n’avait rien de l’environnement stérile et intimidant que je connaissais. Il y avait même un dessin d’enfant maladroitement accroché au mur.
« Allongez-vous, je vous prie. Relevez juste un peu votre haut. »
Le gel qu’elle a appliqué sur mon ventre était froid. Un frisson m’a parcourue, mais ce n’était pas seulement dû à la température. C’était le contact avec la réalité. Elle a posé la sonde et l’a déplacée doucement. Sur l’écran à côté de moi, des formes abstraites en noir et blanc dansaient, un univers de neige et d’ombres. Je ne comprenais rien à ce que je voyais.
« Alors… voyons voir, » a murmuré Nadia, concentrée. « L’utérus est bien là. La paroi est épaissie… Ah. Voilà. »
Elle a arrêté la sonde. Au milieu du chaos de gris, une petite tache sombre est apparue. Un petit sac.
« Vous voyez ça ? » a-t-elle demandé doucement. « C’est le sac gestationnel. Et à l’intérieur… attendez… »
Elle a zoomé. La petite tache a grossi. Et à l’intérieur, quelque chose de minuscule, presque imperceptible, scintillait. Un clignotement régulier, rapide.
« Vous voyez ce qui clignote ? »
J’ai hoché la tête, le souffle coupé.
« C’est le cœur. Vous voulez l’entendre ? »
Avant que je puisse répondre, elle a appuyé sur un bouton. Un son a rempli la petite pièce. Un son que je n’oublierai jamais. Ce n’était pas un son, c’était une pulsation. Rapide, puissante, incroyablement vivante. Boum-boum-boum-boum-boum. Le son d’un cheval au galop. Le son d’un tambour primal. Le son de la vie.
Les larmes que j’avais retenues depuis la veille ont jailli, incontrôlables. J’ai mis une main sur ma bouche, mais un sanglot m’a échappé. Ce n’était pas un sanglot de tristesse. Ce n’était pas non plus un sanglot de joie pure. C’était un mélange bouleversant de tout cela : la peur, l’émerveillement, l’amour féroce et la certitude absolue du danger.
Nadia a coupé le son et m’a tendu une boîte de mouchoirs. Elle a attendu que je me calme un peu, avec une patience infinie.
« Félicitations, Cécile. Vous êtes bien enceinte. D’après la taille, je dirais d’environ sept semaines. »
Sept semaines. Ça correspondait. Sept semaines de ce miracle secret qui grandissait en moi, à mon insu.
Elle m’a laissé me rhabiller et nous sommes retournées dans son bureau. Elle m’a donné des photos de l’échographie. Je les ai regardées, cette petite tache noire et ce point lumineux. La première photo de mon bébé.
« Cécile, » a-t-elle repris, son ton redevenant professionnel mais toujours empreint de douceur. « Vous m’avez dit que c’était compliqué. Je ne vais pas vous demander de détails, ce n’est pas mon rôle. Mais je veux que vous sachiez que vous n’êtes pas seule. Quelle que soit votre décision – poursuivre cette grossesse ou non – il existe des structures pour vous aider. Si vous vous sentez en danger, si vous êtes isolée, si vous avez besoin de parler ou de trouver un refuge… il y a des solutions. »
Elle a glissé une petite brochure sur le bureau, vers moi. Elle était violette et blanche. “Violences Femmes Info – 3919”. Il y avait une adresse, un numéro de téléphone.
Le simple fait de voir ce dépliant, d’entendre ses mots, était une validation. Elle avait vu clair. Elle n’avait pas eu besoin de mon histoire. Elle avait vu la peur dans mes yeux, la façon dont je me tenais, la solitude qui m’entourait.
J’ai pris la brochure et l’ai glissée dans une poche intérieure de mon sac, là où Jean-Pierre ne la trouverait jamais.
« Merci, » ai-je murmuré, la gorge serrée.
« Prenez soin de vous, Cécile. Et de ce petit cœur qui bat. C’est le plus important. »
Le trajet de retour en bus a été une expérience complètement différente. Je serrais mon sac contre moi, comme s’il contenait un trésor inestimable. Et c’était le cas. Il contenait la preuve, la promesse, et une porte de sortie potentielle.
La ville me semblait à la fois plus belle et plus menaçante. Chaque homme en costume qui montait dans le bus me faisait sursauter. La paranoïa s’était installée, mais elle était différente maintenant. Ce n’était plus la peur passive d’une victime. C’était la vigilance active d’une mère qui protège son petit.
En rentrant dans l’appartement, le silence m’a accueilli. Un silence vide, oppressant. Il n’était pas rentré. J’ai poussé un soupir de soulagement. J’ai enlevé mes chaussures, mon “costume” de femme qui cherche un emploi, et j’ai remis un vieux jean. J’étais de retour dans ma cage. Mais la cage avait changé. Ou c’est moi qui avais changé. Je la voyais maintenant pour ce qu’elle était : un point de départ. Un lieu à fuir.
Je suis allée dans la cuisine pour boire un verre d’eau. Et c’est là que je l’ai vu.
Posé bien en évidence au milieu de la table, un Post-it jaune. L’écriture de Jean-Pierre. Agressive, anguleuse.
Quatre lignes qui ont glacé mon sang plus sûrement que n’importe quelle menace criée.
J’ai appelé le Dr Martin. Il avait un créneau.
Tu as rendez-vous demain à 16h.
Il veut te faire une prise de sang complète.
Sois à l’heure.
Partie 4
Le Post-it jaune sur la table de la cuisine n’était pas une note. C’était un compte à rebours. Une bombe à retardement dont le tic-tac venait de commencer à résonner dans le silence de mon crâne. Demain. 16h. Dr Martin. Prise de sang. Chaque mot était un barreau de plus à la cage qui se refermait sur moi.
Le sang. Une prise de sang révèlerait tout. L’hormone HCG, la signature chimique de ma trahison, de mon impossible miracle. Il n’y aurait plus de doute, plus d’échappatoire. Dr Martin, cet homme qui avait prononcé ma sentence dix ans plus tôt, informerait Jean-Pierre. Il ne le ferait pas par malice, mais par devoir professionnel, pensant lui annoncer une nouvelle surprenante, peut-être même heureuse. Il ne pouvait pas connaître la vérité. Il ne pouvait pas savoir qu’il signerait mon arrêt de m*rt.
Ma première impulsion a été de fuir. Maintenant. Tout de suite. Saisir mon sac, prendre les quelques centaines d’euros dans la boîte à chaussures, et courir. Courir jusqu’à la gare Saint-Charles et monter dans le premier train, n’importe lequel. Mais cette impulsion s’est heurtée à un mur de réalité, un mur que Jean-Pierre avait passé dix ans à construire autour de moi, brique par brique.
Où irais-je ? Avec trois cents euros ? Je ne tiendrais pas trois jours. Un hôtel bon marché, quelques repas, et après ? La rue. Et dans la rue, une femme seule et enceinte est une proie. Jean-Pierre me retrouverait. Il avait le bras long, des contacts. Il alerterait la police, parlerait d’une femme fragile, dépressive, mentalement instable. On le croirait. Il était respectable, il était le mari inquiet. J’étais la femme stérile et folle. Le rôle avait été écrit pour moi depuis si longtemps.
Je me suis affalée sur une chaise de la cuisine, le corps vidé de toute force. La peur n’était plus une vague, c’était un océan dans lequel je me noyais. Il me restait à peine vingt-quatre heures. Vingt-quatre heures pour démanteler une prison construite en dix ans. C’était impossible.
Un désespoir noir m’a envahie. Peut-être que je devrais simplement y aller. Aller à ce rendez-vous. Laisser la vérité éclater. Affronter sa fureur. Qu’est-ce qu’il pourrait faire de pire ? Les bleus guérissent. Les os se ressoudent. Mais la petite pulsation que j’avais entendue quelques heures plus tôt a résonné dans ma mémoire. Boum-boum-boum-boum-boum. Non. Je ne pouvais pas. Je ne pouvais pas laisser sa violence, même potentielle, approcher cette vie. Ce n’était plus ma peur qui comptait. C’était la sienne. La peur pour ce petit être qui n’avait rien demandé.
Cette pensée a rallumé la flamme. La rage a chassé le désespoir. Il ne gagnerait pas. Je ne le laisserais pas gagner.
Je devais être plus intelligente. Plus méthodique.
La soirée a été la plus longue et la plus terrifiante de ma vie. Jean-Pierre est rentré tard, dans un état d’euphorie étrange et inquiétant. Il avait gagné sa bataille contre Lefèvre. Il avait été félicité par son patron. Il avait ramené une bouteille de champagne pour “célébrer”.
« On trinque, Cécile ! À la victoire des vrais bosseurs sur les parasites ! »
Il m’a servi une coupe. J’ai regardé le liquide doré, les bulles qui montaient à la surface comme de petites âmes perdues. Boire de l’alcool était impensable.
« Je ne peux pas, Jean-Pierre. J’ai mal à la tête, » ai-je menti.
Son sourire s’est effacé. « Ne gâche pas ma soirée avec tes jérémiades. Une coupe, ça ne va pas te tuer. Au contraire. »
« Non, vraiment. Je préfère pas. »
Il m’a dévisagée, son regard se rétrécissant. Il a posé sa coupe et s’est approché de moi. Lentement. Il a pris mon menton dans sa main, ses doigts se resserrant juste assez pour être douloureux.
« Tu es étrange en ce moment, Cécile. Tu me caches quelque chose ? »
Mon cœur a cessé de battre. Le sang dans mes veines s’est transformé en glace.
« Non. Rien. Je suis juste fatiguée. »
J’ai soutenu son regard, priant pour que mes yeux ne me trahissent pas. Il a scruté mon visage pendant une éternité, cherchant une fissure. Finalement, il m’a relâchée avec un soupir de mépris.
« Pathétique. Tu ne sais même plus comment te réjouir. »
Il a bu sa coupe d’une traite, puis une autre. Il s’est mis à parler de l’avenir. Ses projets, sa promotion future, la grande maison avec piscine qu’il achèterait dans le Luberon.
« Tu te rends compte, Cécile ? Pas de gosses qui hurlent, pas de couches à changer, pas d’écoles privées qui coûtent un bras. Juste nous deux. Le calme. La belle vie. On voyagera. On profitera. On a tellement de chance, quand on y pense. La plupart des gens sont prisonniers de leur progéniture. Pas nous. On est libres. »
Il parlait avec un enthousiasme sincère. Il croyait vraiment à ce tableau idyllique. Et chaque mot qu’il prononçait était une pelletée de terre sur le cercueil de mes espoirs. Chaque mot renforçait ma détermination. Il ne décrivait pas un rêve. Il décrivait l’enfer. Mon enfer.
Cette nuit-là, je n’ai même pas essayé de dormir. Pendant qu’il sombrait dans un sommeil éthylique, je me suis relevée. Dans le silence de l’appartement, seulement perturbé par ses ronflements, mon plan a pris forme. Un plan désespéré, mais un plan quand même.
Sophie.
C’était ma seule chance. Ma seule ancre dans le monde extérieur. Je suis retournée devant l’ordinateur, les mains moites. J’ai ouvert la page de son profil. Son visage souriant me narguait, une relique d’un monde où le bonheur était possible.
J’ai cliqué sur “Ajouter”. Puis, sur “Envoyer un message”. Que dire ? Comment résumer dix ans de silence et un chaos indicible en quelques lignes ? J’ai tapé, effacé, recommencé une dizaine de fois. Mon message devait être un S.O.S., mais un S.O.S. qui ne la ferait pas fuir.
« Salut Sophie. C’est Cécile. Je sais, ça fait une éternité. Je suis désolée pour ce silence. J’espère que tu vas bien, ta famille a l’air magnifique. Je t’écris parce que je suis dans une situation… très difficile. Plus que difficile. J’aurais besoin de parler à quelqu’un. Juste parler. Je ne sais pas vers qui d’autre me tourner. Est-ce que tu te souviens de la promesse qu’on s’était faite au lycée ? “Quoi qu’il arrive, on sera toujours là l’une pour l’autre”. Je sais que c’est fou de te demander ça après tout ce temps, mais… est-ce que c’est toujours valable ? Pardonne-moi si ce message est étrange. J’espère avoir de tes nouvelles. Cécile. »
J’ai relu le message, le cœur battant à tout rompre. C’était pathétique. C’était faible. Mais c’était honnête. J’ai positionné le curseur sur le bouton “Envoyer”. Mon doigt a tremblé au-dessus de la souris. C’était un saut dans le vide. Et si elle ne répondait pas ? Et si elle lisait le message et le supprimait, gênée ?
Tu n’as pas le choix.
J’ai cliqué. Le message a disparu dans les limbes d’Internet. La première bouteille à la mer était lancée.
Ensuite, l’argent. Je suis allée chercher la boîte à chaussures au fond de l’armoire. J’ai compté les billets. Deux cent quatre-vingts euros. C’était dérisoire. J’ai fouillé dans mes vieux sacs à main, dans les poches des manteaux que je ne portais plus. J’ai trouvé une pièce de deux euros, quelques pièces de cinquante centimes. J’ai tout rassemblé. Ma fortune. Environ deux cent quatre-vingt-cinq euros.
Puis, les affaires. Je ne pouvais pas prendre une valise. Ce serait trop suspect. Un sac à dos. Un vieux sac que j’utilisais pour les rares randonnées qu’il nous autorisait à faire. J’ai commencé à le remplir, avec des gestes précis, silencieux. Pas de vêtements voyants. Des sous-vêtements. Une deuxième paire de jeans. Un pull chaud. Une trousse de toilette avec le strict minimum. J’ai ajouté les photos de l’échographie, soigneusement glissées dans une enveloppe rigide. J’ai pris la brochure violette du Planning Familial. Et j’ai caché l’argent au fond d’une poche intérieure. Le sac, une fois rempli, semblait lourd de tout le poids de ma vie future. Je l’ai caché sous le lit, du côté le plus éloigné de la porte.
Le reste de la nuit a été une longue attente, les yeux fixés sur le plafond, chaque heure qui passait au réveil étant un pas de plus vers l’échéance de 16h.
Le matin, j’ai rejoué la même pièce que la veille. Le café. Le silence. Mais cette fois, Jean-Pierre était de mauvaise humeur, la gueule de bois le rendait irritable.
« N’oublie pas ton rendez-vous. 16h, » a-t-il grogné avant de partir. « Et ne fais rien de stupide. »
La phrase a résonné en moi. Ne fais rien de stupide. C’était exactement ce que je projetais de faire.
Une fois la porte claquée, un calme étrange m’a envahie. Le calme qui précède la tempête. Je savais que je ne pouvais pas simplement partir. Il pourrait rentrer à l’improviste, comme la veille. Je devais attendre le dernier moment possible.
Vers 11h, j’ai composé le numéro du cabinet du Dr Martin. Ma main tremblait.
« Cabinet du Docteur Martin, bonjour. »
« Bonjour Madame. C’est Cécile Vernier. Je vous appelle au sujet de mon rendez-vous de cet après-midi à 16h. Je suis désolée, mais j’ai un imprévu, je ne vais pas pouvoir venir. »
Il y a eu un silence à l’autre bout du fil, puis le bruit d’un clavier. « Un instant, s’il vous plaît… Ah, oui. Rendez-vous à 16h. Écoutez, Madame Vernier, j’ai une note dans votre dossier. Votre mari a beaucoup insisté pour que ce rendez-vous soit maintenu. Il a dit que c’était très important. Vous êtes sûre de vouloir annuler ? Le Dr Martin est très pris, le prochain créneau ne sera pas avant trois semaines. »
Sa voix était mielleuse, mais ferme. Le piège était parfait. Ses tentacules s’étendaient bien au-delà de l’appartement.
« Non… vous avez raison, » ai-je bégayé. « Je vais m’arranger. Merci. Je serai là. »
J’ai raccroché, le cœur au bord des lèvres. C’était confirmé. Il n’y avait pas d’issue diplomatique.
Les heures suivantes se sont étirées dans une angoisse insoutenable. Je vérifiais mon téléphone toutes les cinq minutes. Aucune réponse de Sophie. Rien. Le désespoir a recommencé à poindre. Mon plan reposait entièrement sur elle. Sans elle, je n’étais qu’une fugitive sans destination.
14h00. Il était temps. Je devais partir maintenant si je voulais avoir une chance. Le trajet jusqu’à la gare, l’achat du billet, trouver le bon quai…
Je suis allée chercher le sac à dos sous le lit. Je l’ai mis sur mes épaules. Il était lourd. Lourd de liberté. J’ai mis une veste, mes chaussures. J’étais sur le point de tourner la poignée de la porte d’entrée, la main tremblante, quand je l’ai entendu.
Le bruit des clés dans la serrure.
Mon sang s’est retiré de mon visage. Mon corps s’est transformé en une statue de glace. Non. Pas maintenant. C’était impossible.
La porte s’est ouverte. Jean-Pierre était là. Il m’a regardée, puis a regardé le sac à dos sur mes épaules. Son visage, d’abord surpris, s’est décomposé en une expression de fureur froide.
« Tu vas où, Cécile ? » a-t-il demandé, sa voix dangereusement calme.
Mon cerveau a cessé de fonctionner. Aucun mensonge ne pouvait expliquer cette scène. Le sac à dos, ma veste, mon air de fugitive.
« Je… j’allais me promener avant le rendez-vous, » ai-je balbutié.
C’était l’excuse la plus faible du monde, et nous le savions tous les deux.
« Te promener ? Avec un sac à dos rempli à ras bord ? Tu me prends pour un imbécile ? »
Il a fait un pas vers moi, fermant la porte derrière lui. Le clic du verrou a été le son de ma sentence.
« Enlève ce sac. »
Je n’ai pas bougé. Mes pieds étaient cloués au sol.
« J’ai dit, » a-t-il répété en articulant chaque syllabe, « enlève ce sac. »
Il a tendu la main pour l’arracher de mes épaules. Un instinct de protection animal a pris le dessus. J’ai reculé, serrant les bretelles contre moi. Le sac contenait ma vie. Ma nouvelle vie.
« Non ! »
Mon “non” était un cri. Un cri de défi qui l’a surpris. Sa fureur s’est transformée en une rage aveugle. Il m’a attrapée par le bras, violemment.
« Qu’est-ce qu’il y a là-dedans ? Hein ? Qu’est-ce que tu me caches ? »
Il a tiré sur le sac. J’ai résisté. Nous nous sommes battus en silence pendant quelques secondes dans le petit couloir. Il était plus fort. Il a réussi à arracher le sac de mes épaules. Le sac est tombé lourdement sur le sol. La fermeture éclair, mal fermée dans ma hâte, s’est ouverte sous le choc.
Des vêtements ont débordé. Et quelque chose a glissé sur le carrelage.
L’enveloppe rigide. Avec les photos de l’échographie.
Nous l’avons vue tous les deux en même temps. Nos regards se sont croisés. Le sien, plein d’incompréhension puis d’une suspicion monstrueuse. Le mien, plein d’une terreur absolue.
C’était fini. Il savait.
Il s’est penché pour la ramasser. Et ce mouvement a brisé ma paralysie. Ce n’était plus une question de plan, de destination, ou d’argent. C’était une question de secondes.
Pendant qu’il se baissait, j’ai fait la seule chose possible. J’ai ouvert la porte, que je n’avais heureusement pas verrouillée, et j’ai couru.
Je n’ai pas pris le sac. Je n’ai rien pris. Juste mon corps, le secret qu’il contenait, et le sac à main qui était toujours en bandoulière sur mon épaule, contenant mon téléphone et mon portefeuille vide.
« CÉCILE ! »
Son hurlement de rage m’a poursuivie dans l’escalier. Je l’ai dévalé, manquant de tomber à chaque marche. J’ai entendu la porte de l’appartement s’ouvrir violemment derrière moi. Il me suivait.
J’ai atteint la rue, le souffle brûlant. J’ai couru. Couru comme je n’avais jamais couru. Sans regarder en arrière. J’ai traversé la rue sans regarder, provoquant un crissement de pneus et un concert de klaxons.
Je me suis engouffrée dans le dédale des rues du Panier, priant pour qu’il me perde de vue. Chaque passant était un obstacle. Chaque ruelle était une échappatoire potentielle. Mon cœur allait exploser.
Finalement, à bout de souffle, je me suis réfugiée dans le hall d’un immeuble inconnu, le corps tremblant, en sueur. J’ai attendu, le dos collé au mur froid, guettant le moindre son. Je ne l’ai pas entendu me suivre. Pour l’instant.
J’ai sorti mon téléphone. Mes doigts tremblaient tellement que j’ai mis plusieurs secondes à le déverrouiller.
Une notification.
Sophie Dubois a accepté votre invitation.
Et sous ce message, le plus beau, le plus terrifiant, le plus miraculeux des messages.
Sophie Dubois est en train d’écrire…
Elle avait reçu mon S.O.S. Elle répondait.
Je n’ai pas attendu sa réponse. Je n’avais pas le temps. Mais savoir qu’à l’autre bout de la France, quelqu’un pensait à moi, quelqu’un était là, c’était tout ce dont j’avais besoin.
La gare. Je devais aller à la gare.
Je suis sortie de ma cachette et j’ai marché vite, me fondant dans la foule. Chaque sirène de police me faisait sursauter. Chaque homme qui ressemblait de loin à Jean-Pierre me glaçait le sang.
À la gare Saint-Charles, le chaos était un refuge. La foule, le bruit des annonces, le roulement des valises. J’étais une anonyme parmi tant d’autres. Je me suis dirigée vers un guichet automatique. J’ai sorti ma carte bancaire. Celle du compte joint. Il la bloquerait bientôt, mais peut-être avais-je encore quelques minutes.
Où aller ?
Paris. C’était grand. C’était loin. Je pourrais m’y perdre. Sophie n’habitait pas là, mais c’était un début. Un point de chute.
J’ai acheté un aller simple. Marseille-Paris. Le billet est sorti de la machine, chaud, réel. C’était un contrat. Un point de non-retour.
Le quai. Le train était là. Le TGV, lisse et puissant. Une promesse de vitesse, de distance. Je suis montée à bord et j’ai trouvé mon siège. Je me suis effondrée dessus, le corps parcouru de tremblements incontrôlables.
Le train s’est mis en marche avec une secousse imperceptible. Lentement d’abord, puis de plus en plus vite. Marseille a commencé à défiler par la fenêtre. Mes rues, ma prison, ma ville. Je la voyais s’éloigner, devenir petite, insignifiante.
Une larme a roulé sur ma joue. Puis une autre. Je n’étais pas triste. Je n’étais pas heureuse. J’étais vivante. Terrifiée, mais vivante.
Dans la vitre, mon reflet me regardait. Le visage d’une femme effrayée, mais avec une lueur nouvelle dans les yeux. La lueur d’une fugitive. La lueur d’une survivante.
Ma main s’est posée sur mon ventre. On a réussi, ai-je pensé. On a réussi la première étape.
Le téléphone a vibré dans mon sac. Je l’ai sorti, les mains toujours tremblantes. Un message de Sophie. Mon cœur s’est arrêté. J’ai ouvert la conversation.
« Cécile ? Mon Dieu. Bien sûr que c’est toujours valable. Toujours. Où es-tu ? Qu’est-ce qui se passe ? Dis-moi que tu vas bien. »