Aix-en-Provence : Le destin brisé du Dr Cordier et de son épouse, exécutés dans leur propre maison par une ombre surgie du passé. Une trahison familiale qui a glacé le sang de toute la région.

Partie 1

C’était un dimanche comme les autres, ou du moins, c’est ce que je croyais. Il était midi passé de quelques minutes, et le soleil d’Aix-en-Provence inondait notre quartier paisible d’une lumière dorée. Je m’appelle Étienne Cordier, j’ai 63 ans, et j’ai consacré ma vie à soigner les autres en tant que radiologue. À mes côtés, ma merveilleuse épouse, Victoire, 66 ans, rayonnait encore de cette énergie vitale qu’elle partageait chaque semaine avec ses élèves lors de ses cours de spinning.

Nous rentrions à la maison, notre havre de paix, cette villa pour laquelle nous avions travaillé dur toute notre vie. En voyant la porte du garage s’ouvrir lentement, je me sentais léger. La vie avait été clémente avec nous : une carrière respectée, des amis fidèles, et cette douce perspective d’une retraite paisible au chant des cigales. Victoire riait d’une anecdote racontée par une amie plus tôt dans la matinée. Son rire… c’est le dernier son joyeux que j’entendrai jamais.

Nous avons garé la voiture. Le moteur s’est tu. Le silence du garage, habituellement rassurant, m’a soudainement paru lourd, presque oppressant. C’est là, dans la pénombre, que je l’ai vu. Une silhouette familière, trop familière, qui se détachait près de l’établi.

Mon cœur a raté un battement, non pas de peur au début, mais de surprise. “Kylian ?” ai-je murmuré, la voix tremblante.

C’était mon fils. Mon fils de 37 ans, qui vivait à Lille, à l’autre bout de la France. Nous ne nous étions pas vus depuis si longtemps. La distance entre nous n’était pas seulement géographique, elle était émotionnelle, creusée par des années de malentendus et de silence. Mais qu’est-ce qu’il faisait là, sans prévenir, caché dans l’ombre de notre garage un dimanche midi ?

Il n’a pas souri. Il n’a pas dit “Bonjour Papa”. Son visage était fermé, ses yeux vides d’une froideur qui m’a glacé le sang. Dans sa main, il ne tenait pas un cadeau, ni une valise. Il tenait un objet métallique, sombre. Une arme.

“Kylian, qu’est-ce que tu fais ?” a crié Victoire, sa voix se brisant dans la panique.

Je voulais m’interposer, je voulais lui parler, lui demander pourquoi, comment nous en étions arrivés là. Comment l’enfant que j’avais tenu dans mes bras, à qui j’avais appris à faire du vélo dans ces mêmes rues, pouvait me regarder avec autant de haine ? Mais je n’ai pas eu le temps.

Le bruit a été assourdissant. Une détonation sèche qui a résonné contre les murs de béton. Puis une autre. Une douleur fulgurante m’a traversé la poitrine. Je me suis effondré sur le sol froid, mon regard cherchant désespérément Victoire. Elle était là, à quelques mètres, immobile. Le rouge commençait à tacher le sol immaculé de notre garage.

Je ne pouvais plus bouger. Ma respiration devenait sifflante. À travers le brouillard qui envahissait ma vision, je voyais encore ses chaussures. Il ne s’est pas précipité pour nous aider. Il nous a regardés, impassible, comme si nous étions des étrangers, comme s’il venait d’accomplir une tâche administrative.

Pourquoi ? C’est la seule question qui hurlait dans mon esprit alors que la vie me quittait. Il avait traversé la France entière, roulé des centaines de kilomètres, juste pour ça ? Pour éteindre nos vies dans ce garage ?

J’ai entendu le bruit d’un moteur qui démarre en trombe. Une Honda Civic noire. Sa voiture. Il partait, nous laissant là, agonisants, seuls. La douleur physique était insupportable, mais elle n’était rien comparée à la douleur de mon âme. Mon propre fils. Mon sang.

Les sirènes ont commencé à hurler au loin, se rapprochant de notre impasse tranquille. Mais je savais qu’il était trop tard. Trop tard pour les explications, trop tard pour le pardon. Alors que mes yeux se fermaient pour la dernière fois, une image m’est revenue : celle de Kylian, enfant, me tendant la main pour traverser la rue. Aujourd’hui, cette même main venait de détruire notre monde.

La police allait arriver. Ils allaient trouver nos corps. Ils allaient se lancer dans une chasse à l’homme effrénée à travers la Provence, traquant celui qui avait transformé notre paradis en scène de crime. Mais ils ne savaient pas encore que la tragédie ne faisait que commencer, et que la fin de cette histoire serait aussi brutale que son commencement…

Partie 2 : L’Onde de Choc et la Traque

Le silence qui a suivi le vrombissement du moteur de la Honda Civic était plus lourd que la m*rt elle-même. Dans ce garage d’Aix-en-Provence, où l’odeur de l’essence se mêlait désormais à celle, métallique et âcre, du sang, le temps semblait s’être arrêté.

Je ne sentais plus mon corps. La douleur, d’abord fulgurante, avait laissé place à un froid envahissant. Je voulais tendre la main vers Victoire, lui dire que tout allait bien se passer, mais mes doigts refusaient d’obéir. Je la voyais, allongée là, si paisible malgré l’horreur, comme si elle dormait sur le carrelage froid. Mon esprit, détaché de cette enveloppe charnelle brisée, hurlait en silence. Pourquoi ? Pourquoi Kylian ?

L’Arrivée des Secours

C’est Monsieur Martin, notre voisin d’en face, qui a donné l’alerte. Il tondait sa pelouse. Il a entendu les coups de feu. Il a cru à des pétards, peut-être des enfants qui jouaient. Mais le départ précipité de la voiture noire l’a inquiété. Je l’ai “vu” entrer dans le garage, ses yeux s’écarquiller d’horreur, sa main se plaquer sur sa bouche pour étouffer un cri.

« Mon Dieu ! Étienne ! Victoire ! »

Il a composé le 17, les mains tremblantes. Quelques minutes plus tard, le quartier calme du “Jas de Bouffan” a été envahi par le hurlement des sirènes. Les gyrophares bleus ont commencé à danser sur les murs de notre maison, projetant des ombres macabres sur cette scène de crime qui était, quelques instants plus tôt, notre foyer.

Les pompiers ont tenté l’impossible. J’ai senti leurs mains presser ma poitrine, j’ai entendu leurs voix urgentes, codées, professionnelles. « Pas de pouls. Hémorragie massive. On tente la réanimation. » Mais je savais que c’était fini. Je les regardais s’agiter autour de nous, une danse futile contre l’inévitable. Victoire était partie la première. Je l’ai suivie peu après, emportant avec moi l’image du visage fermé de mon fils.

Une Communauté en Deuil

La nouvelle s’est répandue comme une traînée de poudre dans toute la région. Aix-en-Provence est une ville où tout le monde se connaît, surtout dans le milieu médical. À l’hôpital où je travaillais depuis trente ans, la stupeur a laissé place aux larmes.

« Ce n’est pas possible, pas Étienne », répétaient mes collègues dans les couloirs stériles de la radiologie. J’étais celui qui apportait les croissants le vendredi, celui qui rassurait les patients anxieux avec une blague douce.

Pour Victoire, c’était le même choc au club de sport. Ses élèves l’attendaient pour le cours de 14 heures. Elle ne manquait jamais un cours. Quand son téléphone a sonné dans le vide, une inquiétude sourde s’est installée. Puis, les notifications de presse locale sont tombées sur les smartphones : “Double hom*cide dans un quartier résidentiel d’Aix”. Le monde de nos proches s’effondrait.

L’Enquête : Pas de Hasard

Le Capitaine Lefèvre de la Police Judiciaire de Marseille a pris l’affaire en main. C’était un homme d’expérience, le visage marqué par des années à côtoyer le pire de l’humanité. En arrivant sur les lieux, il a tout de suite compris une chose essentielle : ce n’était pas un cambriolage qui avait mal tourné.

La maison n’avait pas été fouillée. Nos portefeuilles étaient toujours sur nous. La voiture de luxe garée devant n’avait pas été touchée.

« C’est une exécution », a-t-il murmuré à son lieutenant en observant les impacts. « Quelqu’un voulait les voir m*rts, spécifiquement eux. »

Les techniciens de la police scientifique, vêtus de leurs combinaisons blanches, s’aféraient autour de nous, relevant des empreintes, cherchant des douilles. Chaque indice était une pièce du puzzle. Mais la pièce maîtresse, c’était le témoignage de Monsieur Martin.

« Une Honda Civic. Noire. Un vieux modèle, peut-être fin des années 90. Elle a démarré en trombe. J’ai vu… j’ai vu un homme au volant. Jeune. Brun. »

La Piste de la Honda Noire

L’information a été immédiatement transmise à toutes les patrouilles de la région PACA (Provence-Alpes-Côte d’Azur). “Recherchons Honda Civic noire, suspect armé et dangereux.”

Les caméras de surveillance de l’autoroute A51 ont été visionnées en urgence. Et là, à 12h14, une image granuleuse a confirmé le témoignage. La Honda filait vers le sud, direction Marseille.

Les enquêteurs ont entré l’immatriculation relevée partiellement par un autre témoin dans le fichier des cartes grises. Le résultat qui s’est affiché sur l’écran de l’ordinateur du commissariat a fait naître un silence pesant dans la salle.

Le propriétaire du véhicule n’était pas un inconnu. Nom : CORDIER. Prénom : Kylian. Lien de parenté : Fils de la victime.

Le Passé Ressurgit

Kylian. Mon fils.

Tandis que la police lançait la chasse à l’homme, mon esprit dérivait vers le passé. Je revoyais Kylian petit, courant dans les champs de lavande. Il était un enfant sensible, peut-être trop. Le divorce avec sa mère avait été difficile, je le reconnais. J’avais essayé de faire de mon mieux, mais peut-être que mes exigences de médecin, ma rigueur, avaient créé un fossé.

Puis Victoire est entrée dans ma vie. Elle a tout fait pour l’aimer, pour l’inclure. Mais Kylian a vu cela comme une trahison. Il s’est renfermé. À l’adolescence, les crises sont devenues des silences, puis des absences.

Il était parti vivre à Lille, à l’autre bout de la France, comme pour mettre le maximum de distance possible entre nous. Il vivait de petits boulots, refusait mon aide financière, ne répondait plus à mes appels. Je savais qu’il allait mal, qu’il nourrissait une colère noire, mais je n’avais jamais imaginé que cette colère se transformerait en haine meurtrière.

Les enquêteurs ont découvert plus tard qu’il avait roulé toute la nuit. Près de 1000 kilomètres. 1000 kilomètres pour ruminer sa vengeance. 1000 kilomètres avec une arme sur le siège passager. Qu’est-ce qui se passait dans sa tête sur cette autoroute monotone ? Écoutait-il de la musique ? Se parlait-il à lui-même ? Répétait-il le scénario de notre exécution ?

Il avait prémédité son geste avec une froideur terrifiante. Ce n’était pas un coup de folie soudain. C’était une mission. Il est venu un dimanche, sachant que nous serions là pour le déjeuner. Il nous a attendus.

La Découverte Macabre à Marseille

Il était environ 15h30 quand l’appel est tombé à la radio de la police.

« Ici patrouille 14. On nous signale un véhicule en feu dans un parc isolé, secteur des Monts de la Gineste, près de Marseille. »

La Gineste. Une route sinueuse et magnifique qui surplombe les calanques. Un endroit fait pour les amoureux et les randonneurs, pas pour la mort.

Les pompiers sont arrivés les premiers. Une colonne de fumée noire s’élevait dans le ciel bleu azur, visible à des kilomètres. La Honda Civic brûlait avec une intensité rageuse, comme si elle contenait toute la colère de son conducteur.

Lorsque les lances à incendie ont finalement eu raison des flammes, la carcasse fumante de la voiture a révélé son secret. Le Capitaine Lefèvre, arrivé sur place en hélicoptère, s’est approché avec précaution. L’odeur était insoutenable, un mélange de caoutchouc brûlé et de chair calcinée.

À l’intérieur, sur le siège conducteur, il y avait un corps. Ou ce qu’il en restait.

L’Impasse de l’Identification

L’état du corps rendait toute identification visuelle impossible. Le feu avait tout effacé : les traits du visage, les empreintes digitales, les vêtements. C’était une vision de cauchemar.

« Est-ce que c’est lui ? » a demandé un gendarme. « Est-ce que c’est le fils ? »

« On ne peut pas en être sûr à 100% pour l’instant », a répondu le légiste, le visage grave. « Il faudra l’ADN ou les empreintes dentaires. Mais vu la voiture… »

Une arme de poing a été retrouvée au sol, près de la portière, partiellement fondue mais encore identifiable. C’était probablement l’arme du crime. L’arme qui avait mis fin à ma vie et à celle de Victoire trois heures plus tôt.

Le scénario qui se dessinait était d’une tragédie absolue. Kylian avait tué son père et sa belle-mère, puis avait conduit jusqu’à ce lieu désolé pour s’immoler par le feu, ou se tirer une balle avant que les flammes ne l’engloutissent. Il n’avait pas cherché à fuir vers l’Italie ou l’Espagne. Son voyage avait un but précis : la destruction totale. La nôtre, et la sienne.

Les Rumeurs et la Vérité

Pendant ce temps, sur les réseaux sociaux, la machine infernale s’était lancée. Sous la photo de profil de Victoire, les hommages pleuvaient, mais les rumeurs aussi.

« J’ai entendu dire que c’était un règlement de comptes lié à l’hôpital », écrivait l’un. « Non, c’est sûrement un cambrioleur », répondait un autre.

Mais certains savaient. Des amis proches, qui connaissaient l’histoire tourmentée de notre famille, commençaient à chuchoter l’impensable.

« C’est Kylian. Ça ne peut être que lui. Il les détestait. »

Ces mots, écrits sur un écran, faisaient aussi mal que les balles. Mon fils était devenu un monstre aux yeux du monde. Je ne pouvais plus le défendre. Je ne pouvais plus expliquer que ce monstre était aussi un petit garçon qui avait eu peur du noir, un adolescent qui avait souffert de ne pas trouver sa place. Je ne pouvais plus rien faire, à part observer, impuissant, l’effondrement de notre nom.

La police devait maintenant confirmer l’identité du corps calciné. Le Capitaine Lefèvre savait que la famille, mes frères, les sœurs de Victoire, attendaient des réponses. Mais comment annoncer à une famille qu’ils ont perdu trois membres le même jour ? Que l’assassin est aussi la victime ?

L’enquête s’orientait maintenant vers le “pourquoi”. Les policiers allaient fouiller l’appartement de Kylian à Lille. Ils allaient interroger ses rares amis, éplucher son ordinateur. Ils cherchaient un mobile, une lettre, une explication.

Mais parfois, il n’y a pas d’explication rationnelle. Parfois, la haine grandit en silence, comme un cancer, jusqu’à ce qu’elle dévore tout sur son passage.

Alors que le soleil commençait à se coucher sur la Provence, teintant le ciel d’un rouge sanglant, les techniciens finissaient de relever les indices autour de la voiture brûlée. L’histoire du Dr Cordier et de son épouse était finie. Celle de l’enquêteur Lefèvre ne faisait que commencer. Il fallait comprendre comment un homme de 37 ans décide, un jour de décembre, de traverser la France pour anéantir sa propre famille.

Les secrets de la famille Cordier allaient être exposés au grand jour. Et ce qu’ils allaient découvrir dans l’appartement de Kylian à Lille allait glacer le sang des enquêteurs les plus aguerris…

La vérité est parfois bien plus sombre que la fiction.

Partie 3 : Le Poids de la Vérité

Le froid. C’est la seule chose que je ressens désormais. Non pas le froid de la m*rt qui a saisi mon corps dans ce garage ensoleillé d’Aix-en-Provence, mais le froid clinique, aseptisé, de l’Institut Médico-Légal de Marseille. Victoire est là, quelque part près de moi. Et lui aussi. Kylian. Mon fils. Mon bourreau.

Les médecins légistes s’affairent. Je les observe, impuissant, depuis cet ailleurs où je suis désormais confiné. Le Capitaine Lefèvre attend derrière la vitre, le visage gris de fatigue. Il a besoin d’une certitude scientifique pour clore ce chapitre de l’horreur, même si son instinct de flic a déjà tout compris.

La Preuve par le Sang

Le rapport tombe à 10h14 le mardi matin. Les analyses dentaires et l’ADN prélevé sur le corps calciné retrouvé dans la Honda Civic concordent à 99,9 %. C’est bien Kylian Cordier.

Le soulagement ne vient pas. Au contraire, une lourdeur écrasante s’abat sur l’équipe d’enquête. Ce n’est plus une hypothèse, c’est une réalité tragique : j’ai été abattu par celui à qui j’ai donné la vie. Victoire a été assassinée par celui qu’elle a tenté d’aimer comme son propre enfant.

Mais la question qui hante le Capitaine Lefèvre, et qui me hante encore plus, c’est : Pourquoi ? Pourquoi maintenant ? Pourquoi cette violence inouïe ? Pour répondre à cela, il faut quitter la lumière de la Provence et remonter vers le Nord, là où Kylian vivait, là où il a nourri sa haine.

Voyage au Bout de la Nuit : Direction Lille

Une équipe de la PJ est dépêchée à Lille. Le contraste est saisissant. Ils quittent le ciel bleu azur du Sud pour arriver sous la grisaille humide du Nord. Kylian vivait dans un petit appartement d’un quartier populaire, loin, très loin de la villa avec piscine d’Aix-en-Provence.

Je les accompagne, spectre silencieux, dans cet escalier étroit qui sent le tabac froid et l’humidité. Je n’étais jamais venu ici. Kylian ne m’avait jamais invité. Il refusait mes visites, mes appels, mon aide. Devant la porte, le lieutenant sort le passe-partout. Le bruit de la serrure qui cède résonne comme un coup de feu.

Ils entrent. Et je découvre, en même temps qu’eux, l’univers de mon fils.

Ce n’est pas un appartement. C’est un mausolée de la solitude. Les volets sont clos, plongeant les pièces dans une obscurité perpétuelle. L’air est vicié, lourd. Il y a des cartons de pizza empilés, des bouteilles vides, le chaos classique d’une vie qui dérive. Mais ce n’est pas le désordre qui attire l’attention des policiers. C’est le mur du salon.

Le Mur de la Haine

Sur le mur, punaisées avec une précision maniaque, il y a des photos. Des photos de moi. Des photos de Victoire. Des photos de nous deux, souriants, lors de nos dernières vacances en Corse, lors d’un dîner avec des amis, lors de l’inauguration de mon nouveau cabinet.

Ces photos, il les a imprimées depuis nos réseaux sociaux. Depuis Facebook, Instagram. Nous vivions notre bonheur au grand jour, sans savoir que chaque sourire posté en ligne était une insulte pour lui. Sur certaines photos, mes yeux sont raturés au marqueur noir. Sur d’autres, le visage de Victoire est lacéré.

Au centre de ce collage morbide, une carte de France. Un trait rouge, tracé à la règle, relie Lille à Aix-en-Provence. Il avait calculé le trajet au kilomètre près. Il avait noté les péages, les temps de pause, la consommation d’essence. Ce n’était pas un voyage impulsif. C’était une expédition militaire.

Les Carnets Noirs

Le lieutenant fouille le bureau. Il ouvre un tiroir et en sort un carnet à spirale, noir, écorné. Il l’ouvre au hasard.

« Capitaine, vous devez lire ça. »

Lefèvre s’approche et lit à voix haute. Les mots de mon fils résonnent dans la pièce vide, et chaque syllabe est un coup de poignard dans mon cœur de père.

“Ils sont heureux. Ils se pavanent au soleil pendant que je pourris ici. Le grand Docteur Cordier. Le sauveur. Il sauve tout le monde sauf son propre fils. Il a remplacé maman. Il m’a remplacé. Cette femme… elle rit tout le temps. Je ne supporte plus leur bonheur. Il faut que ça s’arrête. Il faut éteindre la lumière.”

Les dates remontent à six mois. Six mois de rumination. Six mois à polir sa haine comme on aiguise un couteau. Il décrit ses insomnies, sa jalousie maladive face à notre réussite, son sentiment d’abandon. Il ne parle pas de difficultés financières, ni de drogue. Il parle juste d’un vide immense qu’il a choisi de combler par la violence.

À la dernière page, datée de la veille du meurtre, une seule phrase : “Demain, je descends. C’est l’heure du jugement.”

Je pleure sans larmes. Je ne savais pas. Je pensais qu’il était simplement distant, qu’il avait besoin d’espace. Je ne savais pas que je nourrissais un monstre par mon absence. J’ai sauvé des milliers de vies au cours de ma carrière, diagnostiqué des cancers invisibles, repéré des fractures minuscules. Mais je n’ai pas vu la tumeur qui dévorait l’âme de mon propre enfant.

L’Arme du Crime

Dans un autre tiroir, ils trouvent la boîte vide d’une arme de poing. Un Glock. Et une facture. Il l’a achetée légalement, dans une armurerie, il y a trois semaines. Il avait son permis de tir sportif. Il s’est entraîné.

Lefèvre secoue la tête. « Il a tout fait dans les règles. Il s’est préparé calmement. Il a attendu d’être prêt. »

La préméditation est totale. Absolue. Ce n’est pas un drame de la folie subite. C’est un assassinat froid, méthodique, exécuté par un homme qui avait toute sa tête, mais dont le cœur était devenu de pierre.

L’Annonce à la Famille

Pendant que la police scientifique retourne l’appartement de Lille, à Aix-en-Provence, une autre scène tragique se joue. Mon frère, Pierre, doit identifier nos corps.

Pierre, mon petit frère. Celui avec qui j’ai fait les 400 coups. Je le vois entrer dans la salle froide de la morgue, soutenu par une infirmière. Il est livide. Quand le drap est soulevé sur mon visage, il s’effondre. Un cri primal, animal, sort de sa gorge.

« Pas Étienne… Pas comme ça… »

Puis vient le moment le plus cruel. Le Capitaine Lefèvre doit lui dire la vérité. Il doit lui dire qui a fait ça.

Ils sont assis dans un bureau impersonnel du commissariat. Lefèvre lui tend un verre d’eau.

« Monsieur Cordier, nous avons identifié le tireur. »

Pierre lève les yeux, rouges de larmes. « Vous l’avez eu ? C’est qui ? Un braqueur ? Un fou ? »

Lefèvre prend une profonde inspiration. C’est la partie la plus dure de son métier. Briser ce qui reste d’espoir.

« C’est Kylian. C’est son fils, Pierre. C’est votre neveu. »

Le silence qui suit est assourdissant. Pierre ouvre la bouche, mais aucun son ne sort. Il secoue la tête, refusant cette réalité.

« Non. Non, c’est impossible. Kylian est… il est bizarre, oui, mais il ne ferait pas de mal à une mouche. Il aimait son père, à sa façon… »

« Nous avons les preuves, Monsieur. L’ADN. La voiture. Le journal intime retrouvé chez lui. Il est venu exprès. Il les a tués, puis il s’est suicidé. »

Je vois mon frère se briser en mille morceaux. La double peine. Il perd son frère et sa belle-sœur, et il perd son neveu en découvrant qu’il est un monstre. Comment fait-on le deuil quand l’assassin est de la famille ? Comment organiser les funérailles ? Peut-on les enterrer ensemble ?

La Colère d’une Ville

La nouvelle fuite dans la presse le lendemain matin. “Le patricide d’Aix-en-Provence”. “Le fils maudit”.

La ville, d’abord sous le choc, bascule dans l’incompréhension et la colère. Devant notre maison, les fleurs s’accumulent, mais aussi des messages de haine envers Kylian. Les gens ne comprennent pas. Comment le fils d’un médecin si aimable, si dévoué, a-t-il pu devenir cela ?

Les collègues de Victoire sont dévastés. Lors du cours de spinning du jeudi, personne n’a osé prendre son vélo, celui qui trône sur l’estrade. Ils ont laissé la salle dans le noir, avec une seule bougie allumée à sa place. Ils pleurent une femme solaire, éteinte par l’ombre d’un passé qui ne lui appartenait même pas.

À l’hôpital, mon bureau est devenu un sanctuaire. Mes patients appellent, incrédules. Ils racontent comment je les ai soignés, comment je les ai écoutés. Ils ne savent pas que je n’ai pas su écouter le seul patient qui comptait vraiment : mon fils.

Le Dernier Voyage

L’enquête est techniquement close. L’auteur est identifié, le mobile est établi (haine familiale, jalousie pathologique), l’auteur est décédé. Il n’y aura pas de procès. Pas de justice devant un tribunal. Juste ce vide immense et ces questions sans réponses.

Mais il reste une dernière épreuve. Le retour des corps à la famille. Pierre doit prendre une décision impossible. Quoi faire du corps de Kylian ?

Je le vois, assis dans sa cuisine, la tête entre les mains. Il parle à sa femme. « Je ne peux pas le mettre avec eux. C’est impossible. Il les a massacrés. » « Mais c’est ton neveu, Pierre. C’est le fils d’Étienne. Étienne l’aurait-il voulu seul dans une fosse commune ? »

C’est là le climax émotionnel de cette tragédie. Même dans la m*rt, Kylian nous impose sa violence. Il nous oblige à des choix déchirants.

Finalement, Pierre prendra la décision la plus humaine, et la plus difficile. Kylian sera incinéré, seul, sans cérémonie. Ses cendres seront dispersées loin, très loin d’Aix-en-Provence. Il n’aura pas de tombe sur laquelle cracher, ni de tombe sur laquelle pleurer. Il retournera au néant qu’il semblait tant désirer.

Victoire et moi, nous aurons nos funérailles ensemble. Une cérémonie pour célébrer l’amour, pas la haine. Mais je sais que dans l’assemblée, quand les gens regarderont nos cercueils, ils verront aussi l’ombre invisible de Kylian planant au-dessus de nous.

La police commence à rédiger le rapport final. Le dossier “Cordier” va être archivé. Mais pour ceux qui restent, la douleur ne fait que commencer. L’enquête a révélé les faits, mais elle n’a pas apaisé les cœurs. Elle a juste mis en lumière la fragilité terrifiante de nos vies. On pense connaître nos enfants. On pense être à l’abri chez soi. On se trompe.

Alors que la nuit tombe sur Lille et sur Aix, un lien invisible et sanglant unit désormais ces deux villes à jamais. Le lien d’un voyage aller simple vers l’enfer.

Partie 4 : Les Cendres et la Lumière

Le jour des funérailles, le ciel d’Aix-en-Provence s’est paré d’un bleu insolent, presque cruel. Comme si la nature refusait de porter le deuil, comme si le soleil continuait de briller indifféremment sur les ruines de nos vies.

Je suis là, présence invisible flottant sous les voûtes séculaires de la cathédrale Saint-Sauveur. La nef est pleine à craquer. Il y a une marée humaine, un océan de têtes baissées, de mouchoirs froissés et d’yeux rougis. Ils sont venus pour nous. Pour Victoire et pour moi.

Au centre de l’allée, deux cercueils de chêne clair reposent sur des tréteaux drapés de velours noir. Ils sont couverts de fleurs. Des roses blanches pour Victoire, symboles de sa pureté et de son énergie vitale. Des lys pour moi, symboles de la paix que j’ai passée ma vie à chercher et que j’ai trouvée de la manière la plus brutale qui soit.

L’Adieu d’une Ville

Le silence dans la cathédrale est impressionnant. Seul le bruit étouffé des sanglots et le froissement des étoffes viennent troubler la quiétude des lieux. Le prêtre s’avance, son visage grave reflétant la douleur de toute une communauté.

Des collègues de l’hôpital prennent la parole. Ils parlent de mes diagnostics, de mes mains qui soignaient, de mes rires à la machine à café. « Le Dr Cordier n’était pas seulement un médecin, c’était une âme », dit une infirmière, la voix brisée.

Puis, ce sont les “filles” du spinning de Victoire. Elles sont venues en tenue de ville, mais on sent leur cohésion, cette force de groupe que ma femme avait su créer. « Victoire nous a appris à pédaler, à avancer même quand la côte est dure. Aujourd’hui, la pente est infranchissable », murmure l’une d’elles.

C’est beau. C’est déchirant. C’est la preuve que nous avons existé, que nous avons aimé, que nous avons laissé une trace.

Mais il y a un éléphant dans la pièce. Une ombre gigantesque qui plane au-dessus de l’autel, invisible mais palpable pour tous.

Kylian.

Personne ne prononce son nom. C’est le tabou absolu. Pourtant, il est dans toutes les têtes. Comment ne pas y penser ? C’est lui l’architecte de cette cérémonie. Sans lui, nous serions en train de déjeuner sur notre terrasse. Sans lui, ces gens seraient au travail ou en famille. Sa haine nous a réunis ici.

Le Calvaire de Pierre

Je regarde mon frère, Pierre, assis au premier rang. Il a vieilli de dix ans en une semaine. Il est le seul lien de sang qui reste. Il porte sur ses épaules le poids écrasant de la victime et du bourreau.

Quand il se lève pour parler, ses jambes tremblent. Il s’accroche au pupitre comme un naufragé à une bouée.

« Étienne était mon grand frère », commence-t-il, la voix rauque. « Il était mon héros. Et Victoire… Victoire était la lumière qui manquait à notre famille. »

Il marque une pause. Il respire difficilement. Je sais ce qu’il pense. Il pense à l’autre. À celui qui n’est pas là. À son neveu.

Pierre a dû faire un choix que personne ne devrait jamais avoir à faire. La veille, dans la plus stricte intimité, loin des caméras, loin de la cathédrale, il a assisté à la crémation de Kylian.

Il n’y avait pas de fleurs. Pas de musique. Pas d’amis. Juste Pierre, un fonctionnaire de l’état civil, et le bruit mécanique du four crématoire. C’était une fin administrative pour une vie gâchée. Pierre a récupéré l’urne. Une urne grise, banale.

Qu’en a-t-il fait ? Il ne pouvait pas la mettre dans notre caveau familial. C’eut été une insulte éternelle, nous forcer à cohabiter dans la m*rt avec notre assassin. Il ne pouvait pas non plus la garder chez lui.

Alors, au petit matin, avant de venir à la cathédrale, Pierre est allé sur un pont d’autoroute, celui-là même qui enjambe l’A7, la route du soleil, celle que Kylian a descendue avec sa haine en bandoulière. Pierre a ouvert l’urne et a laissé le vent disperser les cendres grisâtres dans le tourbillon des camions et des voitures qui passaient en contrebas.

Kylian est retourné à la poussière, dispersé sur le bitume, effacé par le mouvement perpétuel du monde qu’il détestait tant. C’est une fin sans gloire, sans stèle, sans mémoire. C’est la seule justice possible.

Le Temps des Questions

Les semaines qui ont suivi l’enterrement ont été celles du vide. Le cirque médiatique a fini par plier bagage. Les journalistes de BFMTV et de TF1 sont partis courir après d’autres drames, d’autres victimes. Les rubalises de la police ont été retirées devant notre maison.

La maison. Notre villa du bonheur. Elle est devenue “la maison du meurtre”.

Les volets sont restés clos. Le jardin, jadis entretenu avec amour par Victoire, a commencé à s’ensauvager. Les mauvaises herbes ont envahi les allées, comme si la nature voulait reprendre ses droits et effacer les traces de l’homme.

Pierre a dû s’occuper de vider les lieux. C’est une épreuve terrible de trier les affaires de ceux qui sont partis brutalement. Il a trouvé mon agenda, ouvert à la date du lendemain du meurtre. J’avais un rendez-vous chez le dentiste. Une banalité qui serre le cœur. Il a trouvé les vêtements de sport de Victoire, encore dans le sac, attendant une séance qui n’aura jamais lieu.

Mais c’est en triant mes papiers qu’il est tombé sur les vieilles boîtes à chaussures, celles qu’on garde au fond des placards. À l’intérieur, des souvenirs de Kylian.

Des dessins d’enfant maladroits avec écrit “Pour Papa”. Des photos de lui souriant, édenté, sur un vélo. Des bulletins scolaires prometteurs.

Pierre s’est assis par terre, au milieu du salon vide, et a pleuré. Il a pleuré l’enfant que Kylian avait été. Où s’est opérée la bascule ? À quel moment le petit garçon qui dessinait des soleils est-il devenu l’homme qui achète un Glock et trace des itinéraires mortels ?

Les psychiatres diront “narcissisme malin”, “paranoïa”, “psychopathie”. Les sociologues parleront de l’isolement social, de la détresse masculine silencieuse. Mais pour un père, même de l’au-delà, la question reste sans réponse. J’ai raté quelque chose. J’ai forcément raté quelque chose. Et cette culpabilité, même la mort ne l’efface pas.

Il n’y a pas de monstre qui naît monstre. On les fabrique. Avec des silences, des absences, des malentendus qui s’infectent comme des plaies mal soignées. J’ai cru que l’argent, les études, la liberté suffisaient. J’ai oublié que l’amour a besoin de preuves constantes, surtout pour les écorchés vifs.

L’Héritage

Six mois ont passé. L’hiver a recouvert la Provence d’un manteau de givre, puis le printemps est revenu, timide.

La maison a été vendue. Une jeune famille l’a achetée. Ils ne sont pas de la région, ils ne connaissaient pas “l’affaire Cordier”. L’agent immobilier a été honnête, mais ils ont eu un coup de cœur. Ils ont repeint les murs, changé la cuisine. Ils ont entendu parler du drame, mais ils ont décidé que la vie était plus forte.

L’autre jour, je suis “passé” voir. J’ai vu des enfants jouer au ballon dans le jardin, là même où les policiers cherchaient des douilles. J’ai entendu des rires dans la cuisine. C’est étrange, mais cela m’a apaisé. La maison revit. Elle n’est plus un tombeau.

À l’hôpital, une plaque a été posée dans le hall de la radiologie : “À la mémoire du Dr Étienne Cordier, médecin dévoué et humaniste.” Au club de sport, la salle de spinning porte désormais le nom de “Salle Victoire”.

Nous sommes devenus des noms sur des murs, des souvenirs dans les cœurs. C’est tout ce qui reste de nous.

Mais l’héritage le plus lourd, c’est Pierre qui le porte. Il a créé une association pour l’aide aux familles en rupture de lien. Il parle, il témoigne. Il raconte comment le silence tue. Il dit aux parents : “N’arrêtez jamais de parler à vos enfants, même quand ils vous rejettent. Surtout quand ils vous rejettent.”

Il essaie de transformer cette boue sanglante en quelque chose de fertile. C’est sa façon de nous garder en vie. C’est sa façon de pardonner, non pas à Kylian, mais à lui-même, et à moi.

Épilogue : La Fragilité de l’Instant

Mon histoire s’achève ici. Elle n’est pas un conte de fées. Il n’y a pas de “ils vécurent heureux”. Nous avons vécu heureux, oui, jusqu’à ce que nous ne le soyons plus.

Si je pouvais revenir en arrière, juste une minute, dans ce garage, avant que le premier coup de feu ne claque… Que dirais-je ? Je ne supplierais pas pour ma vie. Je regarderais Kylian dans les yeux, au-delà de la haine, au-delà de l’arme, et je lui dirais : “Je t’aime, mon fils. Je suis désolé que tu aies si mal.”

Peut-être que cela n’aurait rien changé. Peut-être que la balle serait partie quand même. Mais je serais parti avec des mots d’amour, pas avec de la stupeur.

Je vous regarde maintenant, vous qui lisez cette histoire sur votre écran. Vous êtes peut-être dans le métro, dans votre lit, au travail. Vous pensez que cela n’arrive qu’aux autres, dans les faits divers, aux gens “à problèmes”.

Détrompez-vous. Nous étions “les autres”. Nous étions normaux. Nous étions heureux.

La vie est une flamme fragile qui danse dans le vent. Ne laissez pas les malentendus s’installer. Ne laissez pas la rancœur construire des murs de silence. Appelez vos parents. Appelez vos enfants. Dites-leur ce que vous avez sur le cœur avant qu’il ne soit trop tard, avant qu’une voiture noire ne s’arrête dans votre allée, avant que l’irréparable ne soit commis.

L’amour ne sauve pas toujours de tout, c’est vrai. Mais c’est la seule chose qui mérite qu’on se batte, jusqu’au dernier souffle.

Adieu. Prenez soin de vous. Et surtout, prenez soin de ceux que vous aimez.

 

Related Posts

Our Privacy policy

https://topnewsaz.com - © 2026 News