PARTIE 1 : L’OUVERTURE
Le ciel de Lille était d’un gris de plomb ce matin-là, une de ces matinées où le crachin vous transperce jusqu’aux os. Dans la petite salle du “Vieux Comptoir”, je m’activais à dresser les tables. À 22 ans, j’étais déjà épuisée. Ma mère, une femme courageuse qui avait cumulé deux jobs de serveuse toute sa vie, m’avait toujours dit : “Travaille dur, Élise, et tu t’en sortiras.” Mais en regardant mon compte en banque afficher un solde de 12,40 €, je sentais que le “travail dur” ne suffisait plus.
Le déclic est arrivé de façon banale. Un client régulier, un homme d’affaires pressé, a laissé traîner un journal financier sur une banquette. En le ramassant pour le jeter, un chiffre a sauté à mes yeux : les femmes gagnent 16 % de moins que les hommes en France. Une colère froide m’a envahie. Ce n’était pas juste une statistique, c’était ma vie. C’était le loyer que je galérais à payer, c’était les soins que je remettais à plus tard.
Ce jour-là, j’ai compris que j’étais une “épargnante” de la misère — je mettais de côté des centimes qui ne fructifieraient jamais — alors que le monde appartenait aux “investisseurs”. J’ai levé les yeux vers le miroir terni derrière le bar et je me suis fait une promesse : je ne serais plus jamais une victime du système. Je ne demanderais plus la permission d’exister.

Le lendemain de cette découverte dans le journal, le monde n’avait pas changé, mais mon regard sur lui était irrémédiablement brisé. À Lille, la pluie continuait de fouetter les pavés de la Grand’Place, mais chaque goutte me semblait désormais être une seconde qui s’échappait de mon sablier financier. Je servais des expressos à des hommes en costume qui discutaient de “levées de fonds” et de “rendements nets”, tandis que je calculais mentalement si je pouvais me permettre d’acheter un ticket de métro ou si je devais marcher quarante minutes pour économiser 1,70 €.
La disparité n’était pas seulement dans le portefeuille, elle était dans le langage. Ces gens parlaient une langue étrangère : celle de l’argent qui travaille. Moi, je ne connaissais que la langue du corps qui s’épuise.
Le poids de l’héritage invisible
Je me souvenais de ma mère, rentrant à la maison à la Rue des Postes, ses jambes gonflées par les heures de station debout. Elle posait ses pourboires sur la table en formica — des pièces de 1 et 2 euros, parfois des centimes cuivrés. Elle les triait avec une précision de comptable, les rangeant dans des petites enveloppes marquées : “Loyer”, “Électricité”, “Urgence”. C’était une gestionnaire hors pair, mais elle gérait la pénurie.
Un soir, je l’ai interrogée : — Maman, pourquoi tu ne places pas cet argent ? On pourrait acheter des actions, non ? Elle m’avait regardée avec une fatigue infinie, un petit rire triste au coin des lèvres. — Élise, ma chérie, la Bourse, c’est pour ceux qui ont le luxe de perdre. Nous, si on perd dix euros, on ne mange pas de viande pendant trois jours. L’argent, ça se garde sous le matelas, ou sur un Livret A pour les enterrements.
Cette phrase m’a hantée. En France, on nous apprend la vertu de l’épargne, la sécurité du “bas de laine”. On nous inculque la peur du risque comme si c’était un péché mortel. Mais en écoutant les discussions au café, je comprenais que cette peur était précisément ce qui maintenait ma mère, et moi à sa suite, dans cette cage invisible.
La rencontre électrique
C’est à cette période que j’ai rencontré Marc, le nouveau gérant du bistrot. Marc était l’archétype du manager ambitieux, formé à l’école de la performance. Un après-midi, alors que je rangeais la réserve, il m’a surprise en train de lire un vieux manuel d’économie que j’avais emprunté à la bibliothèque municipale.
— Tu perds ton temps, Élise, m’a-t-il dit en s’appuyant contre le cadre de la porte. La théorie ne paie pas les factures. — Je veux comprendre pourquoi je gagne moins qu’un homme à compétences égales, Marc. Pourquoi, ici même, mon collègue Julien a eu une prime le mois dernier et pas moi ? Il a haussé les épaules avec un cynisme désarmant. — Julien a demandé. Toi, tu attends qu’on remarque que tu travailles bien. Dans ce monde, on ne te donne rien, on te prend ce que tu n’as pas le courage de réclamer. On promeut les hommes sur leur potentiel, sur ce qu’ils promettent de devenir. Les femmes, on attend qu’elles prouvent tout, dix fois, avant de leur lâcher une miette.
Ses paroles furent comme un électrochoc. “On promeut les hommes sur la promesse, les femmes sur la performance.” C’était exactement ce que j’avais lu. J’étais là, à essayer d’être la serveuse parfaite, la plus rapide, la plus souriante, espérant une reconnaissance qui ne viendrait jamais d’elle-même.
L’apprentissage clandestin
J’ai commencé ma double vie. Le jour, je portais le plateau. La nuit, dans mon studio mansardé où le chauffage marchait par intermittence, je plongeais dans le monde de la finance. J’ai découvert les travaux de femmes comme Jennifer Openshaw ou Malik Santini. J’ai appris ce qu’était l’intérêt composé — cette force invisible qui transforme de petites sommes en montagnes, pourvu qu’on commence tôt.
J’ai fait le calcul, le même que j’avais vu dans une conférence : si je mettais 50 € par mois de côté dès maintenant dans un fonds indiciel, à 65 ans, j’aurais de quoi vivre dignement. Si j’attendais d’avoir 40 ans pour commencer, il me faudrait mettre cinq fois plus. Le temps était mon seul capital, et je le gâchais.
Mais comment investir quand on finit le mois à découvert ? La réponse est venue d’une décision radicale et douloureuse. J’ai décidé de supprimer tout confort superflu. Plus de sorties, plus de vêtements neufs, une alimentation réduite au strict nécessaire. Mes amis ne comprenaient pas. “Tu deviens radine, Élise”, “Profite de ta jeunesse”. Ils ne voyaient pas que je n’achetais pas des actions, j’achetais ma future liberté.
Le conflit intérieur et le plafond de verre
Plus j’apprenais, plus je devenais “dangereuse” pour l’ordre établi du bistrot. Un jour, lors d’une réunion d’équipe, Marc a annoncé les nouveaux horaires de nuit. C’était des heures épuisantes, payées au tarif de base. Je me suis levée. Mon cœur battait la chamade, mes mains tremblaient sous la table. — Je refuse ces horaires, Marc. Sauf si on renégocie mon contrat pour inclure une commission sur le chiffre d’affaires du soir. Le silence qui a suivi était pesant. Mes collègues me regardaient comme si j’avais perdu la tête. — Pour qui tu te prends ? a ricané Marc. Tu es serveuse, pas associée. — Je suis la personne qui connaît le mieux les habitudes de tes clients du soir. Je sais quels vins leur vendre, je sais comment augmenter le ticket moyen. Si je fais gagner plus d’argent au bistrot, il est logique que j’en touche une part. C’est ce qu’un homme à ma place ferait, non ?
Marc a plissé les yeux. J’ai vu dans son regard une lueur de respect mêlée d’agacement. J’utilisais ses propres armes. Mais la réalité sociale m’a rattrapée. Quelques jours plus tard, mon planning était réduit au minimum. On essayait de m’asphyxier financièrement pour me remettre à “ma place”.
La solitude de la pionnière
C’était le moment le plus sombre. Ma mère est tombée malade. Une grippe qui a dégénéré, l’obligeant à s’arrêter de travailler. Sans ses revenus, notre château de cartes s’est effondré. Les “économies” que j’avais réussi à placer — à peine 300 € — ont dû être retirées pour payer ses médicaments et l’électricité de son appartement.
J’ai pleuré de rage cette nuit-là. Je me sentais punie pour avoir osé rêver plus grand. Le système semblait conçu pour nous maintenir dans un état d’urgence permanent, où la moindre tuile détruit des mois de discipline.
C’est là que j’ai compris la leçon de Sue Kendra Vassey : le risque n’est pas seulement financier, il est psychologique. Prendre un risque, c’est accepter que le chemin ne sera pas linéaire. C’est comprendre que l’échec n’est pas le contraire du succès, mais une étape vers lui.
Je me suis souvenue de l’histoire de ce père entrepreneur qui apprenait à ses filles à faire sa comptabilité dès l’âge de sept ans. Moi, mon héritage était celui de la sueur, mais je pouvais décider d’en faire un moteur plutôt qu’un fardeau. J’ai pris une décision folle. Plutôt que de chercher un deuxième petit job de serveuse pour compenser la perte de revenus, j’allais utiliser mes dernières économies pour m’inscrire à une formation certifiante en gestion de patrimoine, en cours du soir.
— Tu es folle, m’a dit ma mère depuis son lit. On n’a pas de quoi finir le mois et tu dépenses de l’argent pour des cours ? — Maman, si je ne le fais pas maintenant, on sera encore dans cette cuisine dans vingt ans à compter les centimes. Je préfère prendre ce risque et échouer que de réussir à rester pauvre toute ma vie.
L’éveil de la conscience financière
Les mois qui ont suivi furent un tunnel. Le travail au café le matin, les cours l’après-midi, les révisions le soir à la lueur d’une lampe de bureau bon marché. Je découvrais les mécanismes complexes de la fiscalité française, les niches, les assurances-vie, les leviers immobiliers.
Je voyais enfin les fils invisibles qui dirigent le monde. L’argent n’était plus une force mystérieuse et cruelle, c’était un outil. Un outil que les femmes de ma classe sociale n’étaient pas censées manipuler.
Dans mon groupe d’étude, j’étais la seule à ne pas venir d’une école de commerce. Les autres étudiants parlaient de leurs héritages ou de leurs réseaux. Moi, j’apportais ma connaissance du terrain, ma capacité à parler aux gens “normaux”, à ceux qui ont peur de la banque. Je commençais à comprendre que ma faiblesse — mes origines — pouvait devenir ma plus grande force : l’authenticité.
Mais le destin allait me tester une dernière fois. Un soir, en rentrant de ma formation, j’ai trouvé une lettre d’huissier sur la porte de ma mère. Le propriétaire, un homme influent de la ville, voulait l’expulser pour transformer l’immeuble en appartements de luxe.
C’était le mur. Le plafond de verre ne se contentait plus de me bloquer la vue, il s’apprêtait à m’écraser. J’avais deux choix : me résigner, redevenir la “petite serveuse” docile et supplier pour un délai… ou utiliser tout ce que j’avais appris pour me battre sur un terrain où on ne m’attendait pas : celui du droit et de la finance.
C’est à ce moment précis, devant cette porte fermée, que la serveuse est morte pour laisser place à l’investisseuse. Je savais que la bataille serait sanglante, mais pour la première fois de ma vie, j’avais les armes pour la gagner.
Part 3 : Le Climax (L’Audace de la Panthère)
Le papier bleu de l’huissier tremblait entre mes doigts, mais mon esprit, lui, était d’une clarté glaciale. Ce n’était plus de la tristesse, c’était de la stratégie. Monsieur de Varenne, le propriétaire de l’immeuble de ma mère, n’était pas seulement un homme riche ; c’était un prédateur immobilier qui rachetait des quartiers entiers de Lille pour les “gentrifier”. Il comptait sur l’ignorance et la peur des gens comme nous pour vider les lieux sans faire de bruit.
Mais il avait fait une erreur de calcul : il ne savait pas que la serveuse du “Vieux Comptoir” passait ses nuits à décortiquer le Code Civil et les rapports annuels des sociétés foncières.
La décision radicale
Le lendemain matin, je ne suis pas allée au café. J’ai appelé Marc. — Je ne viendrai pas aujourd’hui, ni demain. — Élise, si tu ne viens pas, tu es virée. Tu n’as pas le sou, tu fais quoi ? m’a-t-il hurlé au téléphone. — Je vais chercher mon dû, Marc. Garde mon tablier, j’ai fini de servir.
J’ai raccroché. Pour la première fois de ma vie, j’agissais sans filet. Je n’avais plus de salaire, plus de sécurité, juste une intuition et une pile de documents. Je me suis rendue au siège du cabinet de Varenne, place Rihour. Je n’étais pas habillée en femme d’affaires, je n’en avais pas les moyens. Je portais mon jean le plus propre et une veste empruntée, mais mon regard était celui d’une femme qui n’a plus rien à perdre.
Le siège du pouvoir
Le hall était impressionnant : marbre blanc, hôtesses glaciales, silence feutré. On a tenté de m’éconduire. — Monsieur de Varenne ne reçoit pas sans rendez-vous, mademoiselle. — Dites-lui que je viens lui parler de l’irrégularité fiscale de sa dernière acquisition à Wazemmes. Et dites-lui que si je ne monte pas, la presse locale recevra le dossier complet d’ici midi.
C’était un coup de bluff monumental. Un risque total, comme celui de Malik Santini ou de Jennifer Openshaw. Cinq minutes plus tard, j’étais dans l’ascenseur.
Le bureau de Varenne surplombait la ville. Il était assis derrière un bureau en acajou, l’air amusé mais vigilant. — Alors, c’est vous la “petite serveuse” qui joue aux activistes ? Que voulez-vous ? De l’argent pour le départ de votre mère ? — Je ne veux pas votre aumône, Monsieur. Je veux vous proposer un deal.
Je me suis assise sans y être invitée. J’ai posé sur son bureau les bilans de sa société que j’avais analysés pendant mes cours de gestion. — Vous essayez d’expulser dix familles pour créer une résidence de luxe. Mais vous avez utilisé un montage financier via une filiale qui est actuellement sous le coup d’une nouvelle réglementation européenne sur la transparence. Si je porte plainte au nom de l’association de quartier que je suis en train de monter, votre chantier sera bloqué pendant trois ans. Vous perdrez des millions en intérêts bancaires.
Il a ricané, mais ses yeux trahissaient une inquiétude. — Et qu’est-ce qui vous fait croire que vous avez le pouvoir de faire ça ? — Parce que je n’ai rien. Et quand on n’a rien, on a tout le temps du monde pour détruire ceux qui nous écrasent. Mais… j’ai une meilleure idée.
Le retournement de situation
C’est ici que ma formation a pris tout son sens. Je ne voulais pas seulement sauver l’appartement de ma mère, je voulais entrer dans le jeu. — Transformez ce projet. Faites-en un projet pilote d’investissement solidaire. Gardez trois appartements pour les locataires historiques sous forme de coopérative, et vendez le reste. Vous obtiendrez des subventions de la région et une image de marque incroyable pour vos futurs projets. En échange, je retire mon dossier et… vous m’engagez comme consultante pour la gestion de ce projet social.
Varenne est resté silencieux. Le silence a duré une éternité. Puis, il a éclaté de rire. — Vous avez un culot monstre. Vous croyez vraiment qu’une gamine de 22 ans sans diplôme peut conseiller mon groupe ? — Vous venez de dire que j’avais trouvé une faille que vos avocats à 500 € l’heure n’avaient pas vue. Qui est la plus rentable pour vous ?
Le choix du risque
À ce moment-là, j’ai senti une force intérieure que je n’avais jamais connue. Ce n’était plus de l’arrogance, c’était de la légitimité. Je n’étais plus “la fille de la serveuse”, j’étais une stratège. Varenne s’est levé, a marché vers la fenêtre, puis s’est retourné. — Je ne vous engage pas. Pas encore. Mais je vous donne trois mois pour me prouver que votre idée de coopérative peut fonctionner. Si vous échouez, votre mère et les autres partent sans un centime. Si vous réussissez, je finance votre formation complète à l’ESCP Paris et je vous prends en alternance.
C’était le contrat de ma vie. Un pacte avec le diable ? Peut-être. Mais c’était la porte que je cherchais.
La bataille du terrain
Les trois mois qui ont suivi furent un enfer de travail. Je devais convaincre les voisins — des gens brisés, méfiants — de s’unir. Je devais remplir des formulaires administratifs complexes, solliciter la mairie de Lille, négocier avec des banques qui me regardaient de haut.
J’ai appliqué ce que j’avais appris sur le mentorat. J’ai contacté une ancienne cliente du café, une femme d’affaires que j’admirais en secret. Je lui ai demandé d’être ma “marraine”. Elle a accepté, surprise par ma détermination. Elle m’a appris à parler, à m’habiller, à négocier avec “le pouvoir”.
Le dernier jour du délai accordé par Varenne, nous étions devant la commission d’urbanisme. Tout se jouait sur un vote. Si le projet de coopérative passait, je gagnais. Sinon, je perdais tout : mon avenir, le toit de ma mère, ma crédibilité.
Varenne était là, au fond de la salle, observant ma présentation. J’ai parlé avec mon cœur, mais surtout avec des chiffres. J’ai montré que la stabilité sociale était le meilleur investissement à long terme. Que la richesse ne valait rien si elle créait des déserts humains.
Le verdict est tombé : Projet accepté à l’unanimité.
Le triomphe et la rupture
En sortant de la salle, Varenne s’est approché de moi. — Félicitations, Mademoiselle. Vous avez de l’avenir dans ce milieu. Vous êtes une tueuse, sous vos airs de serveuse. — Non, Monsieur de Varenne, ai-je répondu avec un sourire tranquille. Je suis juste une femme qui a appris à compter. Et je commence à peine.
Je suis retournée au “Vieux Comptoir” une dernière fois. Pas pour travailler, mais pour dire au revoir. Marc m’a vue entrer, il a vu mon assurance, mon nouveau manteau, et surtout l’éclat dans mes yeux. — Alors, tu as gagné au loto ? a-t-il demandé, un peu amer. — Non, Marc. J’ai investi dans la seule chose que personne ne pourra jamais me saisir : moi-même.
L’émotion de la victoire
Le soir même, j’ai emmené ma mère au restaurant. Pas celui où elle travaillait, mais un bel établissement sur la Grand’Place. Elle regardait la carte, intimidée par les prix. — Commande ce que tu veux, Maman. C’est fini le temps des enveloppes. Elle a pris mes mains dans les siennes, ses doigts déformés par les années de service. — J’ai eu peur pour toi, Élise. J’ai eu si peur. — La peur est un mauvais conseiller financier, Maman. Je l’ai laissée derrière moi, dans la réserve du café.
Le tournant final
Alors que nous dînions, mon téléphone a vibré. Un message de mon mentor : “L’ESCP t’attend pour la rentrée de septembre. Prépare-toi, le monde de la finance parisienne n’est pas prêt pour une tornade lilloise comme toi.”
J’ai regardé la pluie tomber sur les pavés. Elle ne me paraissait plus triste. Elle ressemblait à une pluie de diamants. J’avais brisé le plafond de verre. Je n’étais plus celle qui servait le café, j’étais celle qui décidait de la couleur des tasses.
Mais au fond de moi, une question demeurait : jusqu’où pouvais-je aller ? Le risque était devenu ma drogue, et le succès mon nouvel horizon. Je savais que Paris serait un champ de bataille encore plus grand. Mais pour la première fois, j’avais les poches pleines de rêves et la tête pleine de stratégies.
L’histoire de la “petite serveuse de Lille” ne faisait que commencer. La prochaine étape ? Conquérir la Bourse, ou peut-être, créer ma propre banque pour les femmes qui n’ont personne pour croire en elles.
Part 4 : Épilogue / Résolution (L’Héritage d’une Nouvelle Ère)
Le TGV pour Paris filait à travers les plaines du Nord. Assise en première classe, je regardais le paysage défiler, une image floue de mon passé. Dans mon sac, il n’y avait plus de tablier taché de café, mais une tablette remplie de rapports d’analyse et mon admission à l’ESCP. J’avais 23 ans, et j’avais l’impression d’avoir vécu trois vies en un an.
Le choc des mondes
L’arrivée à Paris fut un second baptême du feu. Si Lille m’avait appris la survie, Paris allait m’apprendre la conquête. À l’école, j’étais une anomalie. Mes camarades parlaient de leurs vacances aux Seychelles et de leurs portefeuilles d’actions offerts pour leurs dix-huit ans. Moi, quand on me demandait d’où je venais, je répondais avec un sourire tranquille : « De derrière un comptoir ».
Beaucoup me regardaient avec une curiosité polie, d’autres avec un mépris mal dissimulé. Mais je possédais une arme qu’ils n’auraient jamais : la faim. Pas la faim métaphorique de l’ambition, mais le souvenir réel de la faim physique, celle qui vous tord le ventre quand le frigo est vide le 20 du mois. Cette faim me rendait invincible.
La naissance de “L’Alliance”
Durant ma deuxième année, j’ai réalisé que mon combat ne pouvait pas s’arrêter à ma propre réussite. Je voyais autour de moi, même dans les quartiers chics de Paris, des femmes brillantes s’effacer devant leurs maris pour les questions d’argent. Je voyais des mères célibataires s’endetter pour des crédits à la consommation toxiques parce que personne ne leur avait appris à lire un contrat.
C’est là que j’ai créé “L’Alliance d’Élise”. Ce n’était pas une association caritative, c’était un club d’investissement et d’éducation financière pour les femmes issues de milieux modestes. Je voulais briser ce que j’appelais le “syndrome de la serveuse” : cette croyance que l’argent est une force extérieure que l’on subit, au lieu d’être un outil que l’on forge.
Le succès fut foudroyant. En quelques mois, des centaines de femmes se sont inscrites. Nous nous réunissions dans des lieux symboliques — parfois même dans des cafés, pour ne jamais oublier d’où nous venions. Je leur enseignais ce que Malik Santini et Sue Kendra Vassey m’avaient transmis à travers leurs parcours : la diversification, la gestion du risque, et surtout, l’estime de soi financière.
Le retour aux sources
Deux ans plus tard, je suis retournée à Lille pour l’inauguration de la “Résidence de la Paix”, le projet coopératif que j’avais arraché des mains de Varenne.
Le quartier avait changé, mais l’âme était restée. En arrivant devant l’immeuble, j’ai vu ma mère sur le balcon de son nouvel appartement. Elle ne portait plus de chaussures de travail orthopédiques, mais des sandales légères. Elle ne courait plus. Elle lisait.
Monsieur de Varenne était présent pour la coupure du ruban. Il avait vieilli, mais son regard restait acéré. — Vous avez réussi votre pari, Élise. Ce projet est devenu le plus rentable de mon portefeuille en termes de subventions et d’image. J’ai reçu des appels de Lyon et de Marseille pour dupliquer le modèle. — Je vous l’avais dit, Monsieur. La paix sociale est le meilleur placement à long terme. Mais je ne suis pas venue pour le ruban. Je suis venue pour racheter vos parts.
Il a haussé un sourcil, surpris. — Avec quel argent ? — Avec celui de “L’Alliance”. Nous avons levé des fonds auprès de trois mille femmes. Nous ne voulons plus être des locataires de votre monde, nous voulons en être les propriétaires.
À ce moment-là, j’ai vu quelque chose d’incroyable : Monsieur de Varenne m’a tendu la main, non pas comme un mentor à son élève, mais comme un égal à un égal.
Une nouvelle direction
Le soir, je suis passée devant le “Vieux Comptoir”. Marc était toujours là, derrière son bar. Il avait l’air fatigué. Le bistrot semblait plus petit, plus sombre que dans mes souvenirs. Je ne suis pas entrée. Je n’avais plus besoin de prouver quoi que ce soit. Ma vengeance n’était pas de l’écraser, mais de ne plus avoir besoin de son approbation.
En marchant vers la gare, j’ai reçu un appel. C’était une grande banque d’investissement new-yorkaise qui voulait que je vienne présenter mon modèle de “Finance Inclusive” lors d’un panel international.
J’ai souri en repensant à cette jeune fille qui, un an plus tôt, pleurait devant un papier bleu d’huissier. Le chemin était encore long. La disparité salariale existait toujours, le plafond de verre était encore là pour des millions de femmes. Mais j’avais ouvert une brèche. Et par cette brèche, des milliers d’autres allaient passer.
L’Épilogue : Le message au monde
Je me suis arrêtée un instant sur le pont qui enjambe les rails. J’ai sorti mon téléphone et j’ai posté un message sur les réseaux sociaux, celui qui allait devenir viral quelques heures plus tard :
“À toutes celles qui comptent leurs centimes ce soir : ne comptez pas ce que vous n’avez pas. Comptez votre courage. L’argent est un langage, et il est temps que nous le parlions couramment. Le risque n’est pas votre ennemi, il est votre échelle. Je n’étais qu’une serveuse. Aujourd’hui, je suis l’architecte de ma propre liberté. Et vous ?”
Le train est reparti vers Paris, mais mon esprit était déjà tourné vers New York, Londres, Tokyo. Le monde était devenu mon échiquier.
Je savais que de nouveaux défis m’attendaient. Des échecs, sans doute. Des trahisons, certainement. Mais je n’avais plus peur. Car j’avais compris que la véritable richesse n’était pas le chiffre sur mon compte en banque, mais cette certitude inébranlable que, quoi qu’il arrive, je saurais toujours comment rebâtir un empire avec deux euros et une volonté de fer.
L’histoire d’Élise ne se terminait pas. Elle se multipliait. À chaque coin de rue en France, une autre femme levait les yeux de son travail, apercevait un journal financier, et commençait, elle aussi, à rêver en grand.
Le cycle de la pauvreté était brisé. Le règne de la puissance au féminin commençait enfin.