À Marseille, elle chuchote 5 mots à l’oreille du Parrain et sa vie bascule en enfer…

PARTIE 1

« Ne sortez pas. Ils vous attendent dehors. »

Les mots s’échappèrent de la bouche d’Élodie avant même que son cerveau ne puisse les retenir. Elle les chuchota si près de l’oreille de Damien Ricci qu’elle put sentir l’odeur de son parfum coûteux, mêlé à celle du tabac froid. Le patron du crime organisé marseillais se figea, la main posée sur le dossier de sa chaise, ses yeux sombres se plantant dans ceux d’Élodie avec une intensité qui fit hurler chaque nerf de son corps : Danger.

Élodie travaillait au “Bistrot du Port” à Marseille depuis trois ans. Trois années à être invisible, à nettoyer les tables collantes et à servir des expressos à des hommes qui ne la regardaient jamais dans les yeux. Elle avait appris une règle d’or dans ce quartier difficile : ne jamais se mêler des affaires qui ne la regardaient pas. Mais les deux hommes debout sous le lampadaire, de l’autre côté du quai brumeux, regardaient leurs montres depuis dix minutes. L’un d’eux gardait la main dans sa veste, caressant la crosse d’un objet métallique froid.

Élodie savait, avec une certitude qui lui glaçait les os, que si Damien Ricci franchissait cette porte maintenant, il ne ferait pas trois pas sur les pavés humides du Vieux-Port avant d’être abattu.

Ricci étudia son visage pendant ce qui sembla être une éternité. Sa mâchoire était serrée, sa posture immobile, rappelant celle d’un loup évaluant s’il devait fuir ou égorger sa proie. Il était beau, d’une manière brutale, la quarantaine, avec une cicatrice fine traversant son sourcil gauche – une marque qui racontait des histoires de règlements de comptes qu’Élodie préférait ignorer. Tout Marseille savait qui était Damien Ricci. Il tenait les docks.

Le silence s’était abattu sur le bistrot. Élodie sentait les autres clients faire semblant de ne pas regarder, tandis que les néons grésillaient au-dessus de leurs têtes et qu’une vieille chanson de Charles Aznavour semblait soudain beaucoup trop forte.

Dehors, le brouillard typique des soirées d’hiver envahissait la rue, transformant Marseille en un décor de film noir. « Viens avec moi », dit Ricci calmement. Ce n’était pas une demande. C’était un ordre.

Les mains d’Élodie tremblaient alors qu’elle le suivait derrière le comptoir, passant devant la cuisine où le vieux Marcel raclait le gril, à travers un couloir étroit qui sentait la graisse et l’eau de Javel, jusqu’à un petit bureau qu’elle n’avait jamais vu ouvert. La pièce était à peine plus grande qu’un placard, encombrée de papiers et d’une chaise bancale.

Ricci ferma la porte derrière eux. Le bruit du verrou qui s’enclenchait fit l’effet d’un coup de poignard dans le ventre d’Élodie. Elle venait de s’enfermer seule avec un homme peut-être aussi dangereux que ceux qui l’attendaient dehors. Elle, la petite serveuse endettée, fatiguée par la vie, venait de mettre le doigt dans un engrenage mortel.

« Tu viens de me sauver la vie », dit Ricci, s’appuyant contre le bureau, les bras croisés. « Mais maintenant, je dois savoir exactement ce que tu as vu. Et ne me mens pas. »

Élodie déglutit difficilement. Sa vie monotone, faite de factures impayées et de solitude, venait d’exploser. « Il y a deux hommes… Mais ce n’est pas seulement eux », commença-t-elle d’une voix tremblante. « C’est la camionnette blanche… »

PARTIE 2 : L’Alliance de l’Ombre
Chapitre 1 : Le Huis Clos
Le silence qui suivit le claquement du verrou dans le petit bureau du “Bistrot du Port” était plus assourdissant qu’un coup de feu. L’espace était exigu, saturé d’une odeur rance de vieux dossiers, de poussière accumulée sur les étagères métalliques et de l’arôme tenace de la graisse de friture qui s’infiltrait sous la porte. Mais ce qui dominait maintenant, c’était l’odeur de Damien Ricci : un mélange de cuir coûteux, de tabac blond et d’une eau de Cologne boisée qui jurait avec la précarité des lieux.

Élodie était adossée à la porte, ses mains pressées contre le bois peint, comme si elle voulait fusionner avec le battant pour disparaître. Son cœur battait si fort qu’elle craignait que l’homme en face d’elle ne l’entende.

Ricci ne bougeait pas. Il était toujours appuyé contre le bureau encombré de factures impayées du patron, Tony. Sa posture était faussement décontractée. Chaque muscle sous sa veste en cachemire semblait prêt à se détendre pour frapper. Il l’observait avec une curiosité froide, presque clinique, comme un biologiste étudiant un insecte qui venait de se comporter de manière aberrante.

— Répète-moi ça, dit-il d’une voix basse, un baryton rocailleux qui vibrait dans la petite pièce. Et prends ton temps. Chaque détail compte. Si tu te trompes, si tu imagines des choses, tu viens de me faire perdre un temps précieux. Et je n’aime pas perdre mon temps.

Élodie prit une inspiration tremblante. Elle savait qu’elle jouait sa vie. Pas seulement à cause des hommes dehors, mais à cause de celui qui était enfermé avec elle.

— La camionnette, commença-t-elle, sa voix gagnant en fermeté par pure nécessité de survie. C’est une Renault Trafic blanche, modèle récent, immatriculée dans le 13, mais la plaque est sale, volontairement boueuse. Il y a une éraflure profonde sur le pare-chocs arrière gauche, avec des traces de peinture rouge.

Ricci haussa un sourcil. La précision du détail l’intriguait.

— Continue.

— Elle tourne dans le quartier depuis trois jours. Mardi, elle est passée à 19h15. Mercredi, à 19h30. Ce soir, elle est arrivée à 19h10. Elle ne se gare jamais devant. Elle fait le tour du pâté de maisons, ralentit à hauteur de la vitrine, puis va se garer deux rues plus bas, rue de la République, près de l’ancien kiosque à journaux. Le conducteur ne descend jamais. Il garde le moteur en marche. J’ai vu la fumée d’échappement ce soir, malgré le brouillard.

Damien se décolla du bureau et fit deux pas vers elle. L’espace était si réduit qu’il envahit immédiatement son périmètre de sécurité. Élodie se raidit, mais elle ne baissa pas les yeux. Elle avait grandi dans les quartiers Nord de Marseille ; elle avait appris très tôt que montrer sa peur, c’était inviter l’agression.

— Et les hommes ? demanda-t-il.

— Deux hommes. L’un est grand, porte un bonnet docker noir et une veste en cuir usée. Il a une démarche particulière, il traîne légèrement de la jambe droite. L’autre est plus petit, nerveux. C’est lui qui a la main dans sa veste. Il vérifie quelque chose à la ceinture toutes les trente secondes. Ce n’est pas un tic nerveux, c’est un réflexe de vérification d’arme. Je l’ai déjà vu faire ça.

— Où ? La question claqua comme un fouet.

— Ici. La semaine dernière. Le petit est venu boire un café. Il s’est assis au comptoir, à l’endroit exact d’où l’on a la meilleure vue sur votre table habituelle, la 7. Il n’a pas touché à son café, il l’a laissé refroidir. Il a passé deux heures à regarder l’entrée et le fond de la salle. Quand vous êtes arrivé jeudi dernier, il a envoyé un SMS immédiatement, puis il est parti deux minutes après. Il ne vous a pas quitté des yeux.

Damien Ricci resta silencieux un long moment. Il se tourna vers la petite fenêtre à barreaux du bureau, soulevant un coin du store poussiéreux avec un doigt. Il regarda l’obscurité de la ruelle arrière. Son visage, reflété dans la vitre sale, était un masque impénétrable.

— Tu remarques beaucoup de choses pour une simple serveuse, murmura-t-il, plus pour lui-même que pour elle.

— On ne survit pas en étant aveugle, répondit Élodie. Pas dans cette ville. Pas avec ma vie.

Il se retourna lentement. Pour la première fois, l’hostilité dans son regard fit place à une évaluation calculatrice.

— Tu sais qui je suis ? demanda-t-il.

— Tout le monde sait qui vous êtes, Monsieur Ricci. Vous êtes celui qui décide si les conteneurs sortent du port ou s’ils restent bloqués. Vous êtes celui que le patron, Tony, traite comme un roi alors qu’il aboie sur tout le monde.

— Et pourtant, tu me préviens. Tu aurais pu te taire. Me laisser sortir. Rentrer chez toi, regarder une série télé et apprendre ma mort demain dans La Provence. Pourquoi ?

C’était la question cruciale. Pourquoi avait-elle parlé ? Élodie sentit une boule dans sa gorge.

— Parce que je ne veux pas voir quelqu’un mourir devant moi, dit-elle simplement. Et… parce que vous êtes le seul client qui me dit “bonsoir” et “merci” en me regardant dans les yeux. Les autres… pour les autres, je suis un meuble. Une paire de bras qui apporte la bière. Vous, vous avez toujours été correct. C’est peut-être stupide, mais ça compte.

Un sourire fugace, presque triste, étira les lèvres de Ricci.

— La politesse peut sauver la vie, apparemment. Ma mère me le disait toujours.

Il sortit son téléphone, un modèle crypté, et tapa rapidement un message. Puis il releva la tête, son expression redevenue dure, professionnelle.

— Tu viens de te mettre au milieu d’une guerre, Élodie. Je ne peux pas sortir par devant. Mes hommes sont à dix minutes d’ici. Si je sors, c’est le carnage. Et si ça tire, des innocents dans le bistrot vont prendre des balles perdues. Je dois sortir par l’arrière, discrètement. Mais pour ça, j’ai besoin de savoir s’ils ont couvert l’issue de secours.

Il la fixa intensément.

— J’ai besoin de tes yeux encore une fois.

Chapitre 2 : Le Baptême du Feu
L’adrénaline chassa la fatigue d’Élodie. Elle se sentait étrangement lucide, comme si un voile s’était levé sur le monde.

— La ruelle arrière donne sur l’impasse des Cordeliers, dit-elle. Il y a une poubelle qui déborde et qui bloque la vue depuis l’avenue principale. S’ils ont mis quelqu’un, il devrait être sur le toit du garage en face. C’est le seul point de vue dégagé.

Ricci hocha la tête, impressionné par son sens tactique inné.

— Va dans la cuisine. Fais semblant de chercher des provisions dans la réserve qui a une lucarne sur l’arrière. Regarde le toit du garage. Ne te fais pas voir. Reviens me dire.

Élodie obéit. Elle traversa le couloir, entra dans la cuisine où Marcel, le cuisinier, pestait contre une commande de moules marinières.

— Qu’est-ce que tu fous, Élodie ? Les clients s’impatientent ! — Je cherche du vin blanc pour la sauce, mentit-elle avec un aplomb qui la surprit.

Elle se glissa dans la réserve froide. Elle grimpa sur une caisse de tomates pour atteindre la petite lucarne encrassée. Dehors, la nuit marseillaise était humide. Elle plissa les yeux. Le toit du garage en face était une ombre noire découpée sur le ciel gris urbain. Rien ne bougeait. Pas de silhouette. Pas de lueur de cigarette. Juste un chat de gouttière qui traversait furtivement.

Elle redescendit et courut vers le bureau.

— Personne sur le toit. La voie est libre, souffla-t-elle en refermant la porte.

Ricci ajusta sa veste. Il vérifia l’arme sous son aisselle, un geste fluide, habituel.

— Bien. Je vais passer par là. Mes hommes me récupéreront deux rues plus loin.

Il s’approcha d’elle, si près qu’elle sentit la chaleur émaner de lui. Il plongea sa main dans sa poche intérieure et en sortit non pas une arme, mais un stylo et une carte de visite noire, vierge de tout nom. Il griffonna un numéro au dos.

— Écoute-moi attentivement, Élodie. À partir de maintenant, tu es mes yeux et mes oreilles ici. Je ne pourrai plus venir pendant un moment. C’est trop dangereux. Mais ceux qui me veulent mort ne savent pas que tu m’as aidé. Pour eux, tu es toujours invisible.

Il lui tendit la carte.

— Je pense que quelqu’un me trahit de l’intérieur. Quelqu’un qui connaît mon emploi du temps, mes habitudes. Ces hommes dehors savaient exactement quand je serais là. Seul un cercle très restreint a cette info. J’ai besoin de savoir qui vient ici, qui pose des questions, qui rencontre qui.

— Vous voulez que je sois… une espionne ?

— Je veux que tu continues à faire ce que tu fais le mieux : observer. Si tu vois quelque chose – une rencontre bizarre, un échange d’enveloppes, le retour de cette camionnette, ou l’un de mes associés qui se comporte étrangement – tu m’appelles. À n’importe quelle heure.

Il marqua une pause, son regard pesant sur elle comme une chape de plomb.

— Si tu fais ça, je te revaudrai ça. Je paie mes dettes. Toujours. Mais sois prudente. Ces gens ne plaisantent pas.

Avant qu’elle ne puisse répondre, il ouvrit la porte du bureau qui donnait sur la ruelle, et disparut dans la nuit brumeuse, silencieux comme une ombre.

Élodie resta seule dans le bureau, la carte noire brûlant ses doigts. Elle entendit le bruit de la salle du restaurant, les rires, la vaisselle qui s’entrechoque. Le monde normal continuait de tourner, mais elle venait de basculer de l’autre côté du miroir.

Chapitre 3 : La Semaine de Paranoïa
Les jours qui suivirent furent un calvaire psychologique. Élodie retourna en salle, le sourire crispé, les mains moites. Chaque fois que la porte du bistrot s’ouvrait, son cœur sautait un battement. Elle s’attendait à voir entrer les tueurs, à ce qu’ils pointent un doigt vers elle en hurlant qu’elle avait fait échouer leur plan.

Mais rien ne se passa. Les hommes sous le lampadaire avaient disparu la nuit même. La camionnette blanche ne revint pas le lendemain, ni le surlendemain.

Cependant, la perception d’Élodie avait changé. Le bistrot n’était plus un lieu de travail ennuyeux, c’était un théâtre d’opérations. Elle commença à tenir un petit carnet noir, caché dans la poche de son tablier, sous ses carnets de commandes.

Lundi midi : Deux hommes en costume, accent corse, table 4. Ils parlent d’import-export. Rien de suspect, mais ils ont payé en liquide avec de gros billets. Mardi soir : Le patron, Tony, est nerveux. Il passe son temps au téléphone dans la cuisine. Il a hurlé sur le fournisseur de café. Est-il impliqué ? Ou juste stressé par ses dettes ?

Élodie apprit à écouter différemment. Elle ne se contentait plus d’entendre “un café, deux sucres”. Elle captait les bribes de conversations pendant qu’elle essuyait les tables voisines. Elle apprenait à lire le langage corporel : la nervosité d’un homme qui attend, la confiance arrogante d’un autre.

La peur initiale se mua lentement en une forme d’excitation morbide. Elle se sentait utile. Puissante, même. Elle, la petite serveuse que personne ne calculait, détenait des secrets qui valaient des millions, ou des vies.

Le jeudi suivant, Damien Ricci n’était pas là. Sa table, la 7, resta vide. Cela créa un vide étrange dans la salle, une tension palpable. Les habitués chuchotaient. La rumeur courait dans Marseille que Ricci était “au vert”, qu’une guerre des gangs se préparait.

Ce soir-là, vers 20h00, un homme entra.

Élodie le reconnut immédiatement, même si elle ne l’avait vu qu’une fois, de loin, dans un journal local. Victor Vernet. L’avocat.

Il ne ressemblait pas à la clientèle habituelle du Bistrot du Port. Son costume était d’une coupe italienne impeccable, ses chaussures en cuir brillaient malgré la pluie. Il avait cette aura d’assurance des hommes qui connaissent la loi et savent comment la contourner. Il s’assit au comptoir, commanda un verre de vin rouge – un Grand Cru que Tony gardait pour les occasions spéciales – et sortit deux téléphones.

L’un était un smartphone dernier cri. L’autre, un vieux modèle à clapet, un “burner phone” jetable.

Élodie sentit un frisson lui parcourir l’échine. Pourquoi un avocat réputé, qui avait ses bureaux sur l’avenue du Prado, viendrait-il boire un verre seul dans ce bistrot populaire du Vieux-Port un jeudi soir pluvieux ?

Elle s’approcha pour essuyer le comptoir, tout près de lui. Elle frotta la surface en zinc avec une lenteur calculée, rendant ses mouvements aussi automatiques et inintéressants que possible.

Vernet ne la regarda même pas. Pour lui, elle était transparente. Il composa un numéro sur le téléphone à clapet.

— C’est moi, dit-il. Sa voix était basse, onctueuse, mais teintée d’une nervosité qu’il tentait de dissimuler.

Élodie retint son souffle, frottant une tache de café imaginaire.

— Non, il n’est pas venu cette semaine. Il se terre… Oui, je sais que le timing est serré… Écoute, les manifestes sont prêts. J’ai imité la signature sur les bons de livraison de mardi prochain. Tout est calé pour le hangar 4.

Il marqua une pause, écoutant son interlocuteur. Il but une gorgée de vin, sa main tremblait légèrement.

— Ne t’inquiète pas pour ça. Quand la douane tombera sur la cargaison, Ricci sera le seul responsable sur le papier. Je m’occupe de la structure légale pour récupérer les actifs une fois qu’il sera… hors jeu. Oui. On se voit demain au bureau. Pas ici, c’est trop exposé.

Il raccrocha, rangea le téléphone précipitamment dans sa poche intérieure, finit son verre d’un trait, et jeta un billet de 50 euros sur le comptoir sans attendre la monnaie.

— Gardez le reste, mademoiselle.

Il sortit rapidement, son trench-coat beige flottant derrière lui.

Élodie resta figée, le chiffon à la main. Son cœur battait la chamade. Elle venait d’entendre la confirmation. Ce n’était pas une guerre de gangs extérieure. C’était un coup d’État interne. L’avocat de Ricci, l’homme censé le protéger, était en train de monter un dossier pour l’envoyer en prison – ou pire – et voler son empire.

Elle courut vers les toilettes, s’enferma dans une cabine, et sortit la carte noire avec des mains tremblantes. Elle composa le numéro.

Ça sonna une fois. — Oui ? La voix de Ricci était méfiante. — C’est Élodie. Je sais qui c’est. Je sais comment ils vont faire.

Chapitre 4 : La Rencontre Nocturne
— Retrouve-moi dans une heure. Place de Lenche, derrière l’église. Viens seule. Ricci avait raccroché avant qu’elle ne puisse répondre.

Une heure plus tard, Élodie attendait sur la place venteuse du Panier, le plus vieux quartier de Marseille. Les ruelles étaient désertes. Le mistral soufflait, faisant claquer les volets. Une voiture noire, une berline banalisée, s’arrêta à sa hauteur. La vitre arrière s’abaissa.

C’était Damien. Il lui fit signe de monter. À l’intérieur, il faisait chaud. Le chauffeur, un colosse muet, regardait droit devant lui. Damien était assis à l’arrière, un ordinateur portable ouvert sur les genoux.

— Parle, dit-il.

Élodie raconta tout. L’arrivée de Vernet. Les deux téléphones. La mention des “manifestes”, de la “signature imitée”, du “hangar 4”, et surtout la phrase fatidique : “récupérer les actifs une fois qu’il sera hors jeu”.

Pendant qu’elle parlait, le visage de Damien se durcit. C’était terrifiant à voir. La colère froide d’un homme dangereux est bien plus effrayante que les cris d’un homme violent. Il ne hurlait pas. Il devenait de pierre.

— Victor… souffla-t-il. Victor Vernet. On a grandi ensemble aux Catalans. Je lui ai payé ses études de droit. Je l’ai sorti de la merde dix fois quand il jouait l’argent qu’il n’avait pas.

Il ferma son ordinateur d’un coup sec.

— Il a des dettes de jeu colossales, admit Ricci. Je le savais. Mais je pensais qu’il avait encore un code d’honneur. Apparemment, l’honneur ne pèse pas lourd face aux Corses qui doivent lui mettre la pression.

Il se tourna vers Élodie. Dans l’obscurité de la voiture, ses yeux brillaient.

— Tu comprends ce que tu viens de me donner ? Ce n’est pas juste une info. C’est la clé de tout. Ils veulent faire passer une cargaison illégale – probablement des armes ou de la drogue dure, des trucs auxquels je ne touche pas – et utiliser mes canaux logistiques. Ils mettent ma signature pour que, quand les flics tomberont dessus, je prenne perpète. Et pendant que je pourris en prison, Victor récupère mes sociétés immobilières “propres”.

— Qu’est-ce que vous allez faire ? demanda Élodie, inquiète. Vous allez le… ?

Elle n’osa pas finir sa phrase.

— Le tuer ? Non. Ce serait trop facile. Et ça attirerait trop l’attention. Si un avocat disparaît, la police retourne la ville. Non, on va faire mieux. On va retourner son propre piège contre lui.

Il la regarda avec une intensité nouvelle.

— Mais pour ça, j’ai besoin d’une preuve physique. Un enregistrement. Sa parole contre la mienne ne suffira pas pour convaincre les autres chefs de famille que c’est lui le traître. Ils croiront que j’invente ça pour me débarrasser de lui. Il me faut sa voix, avouant le plan.

— Comment vous allez avoir ça ? Il ne parle pas au téléphone sur sa ligne normale.

— Je ne peux pas l’approcher. Il sait que je me méfie. Si je demande à le voir, il saura que je sais. Il faut quelqu’un qu’il ne soupçonne pas. Quelqu’un qui peut entrer dans son bureau sans déclencher ses alarmes internes.

Élodie sentit le piège se refermer sur elle. Elle secoua la tête. — Non… Je ne peux pas. Je suis juste une serveuse, Damien. Je ne suis pas Mata Hari. Je vais paniquer. Je vais tout faire rater.

Damien posa sa main sur celle d’Élodie. Sa paume était rugueuse, chaude. — Tu ne rateras pas. Tu as vu la boue sur la plaque d’immatriculation. Tu as vu le tic nerveux du tueur. Tu as entendu le nom du hangar. Tu es plus intelligente que 90% des hommes qui travaillent pour moi.

Il sortit une enveloppe épaisse de sa veste. — Vernet gère aussi les baux commerciaux du quartier. Tony, ton patron, a un litige en cours sur le loyer du bistrot. Je vais m’arranger pour que Tony t’envoie déposer des papiers urgents au cabinet de Vernet samedi matin. Tu seras juste la petite coursière inoffensive.

— Et qu’est-ce que je dois faire ?

Damien sortit un objet minuscule de sa poche. Un petit carré noir, pas plus gros qu’une pièce de monnaie.

— C’est un micro haute fréquence. Batterie longue durée. Tu dois le placer dans son bureau. Quelque part où il ne le verra pas, mais où le son sera clair. Sous le bureau, derrière un livre, dans une plante. Tu auras trois minutes, le temps qu’il signe le reçu pour Tony.

— C’est de la folie, murmura Élodie. S’il me surprend…

— Il ne te surprendra pas. Parce que pour lui, tu n’existes pas. Tu l’as dit toi-même, il ne t’a même pas regardée ce soir. C’est sa faiblesse. Son arrogance. Il ne voit pas les “petites gens”. Toi, tu vas utiliser ça.

Le silence retomba dans la voiture. Dehors, la pluie battait contre les vitres. Élodie regarda les gouttes glisser, déformant les lumières de la ville. Elle pensait à sa vie d’avant. Une vie grise, difficile, mais sûre. Et elle regarda l’homme à côté d’elle. Un homme qui vivait dans un monde de violence, mais qui, étrangement, était le premier à croire en ses capacités.

Elle prit le petit micro noir. Il était froid et léger. — D’accord, dit-elle. Je le ferai.

Damien sourit. Un vrai sourire cette fois. — Bienvenue dans l’équipe, Élodie.

PARTIE 3 : Le Poids du Silence
Chapitre 1 : Le Masque de l’Invisible
Le samedi matin se leva sur Marseille avec une lourdeur de plomb. Le ciel était bas, d’un gris sale qui semblait vouloir écraser la ville, et le mistral avait cessé, laissant place à une humidité poisseuse qui collait à la peau.

Élodie se tenait devant le miroir fissuré de sa petite salle de bain. Elle s’observait, cherchant sur son visage les traces de la conspiratrice qu’elle était devenue. Mais rien n’avait changé en apparence. Elle avait toujours ces cernes légers sous les yeux, marque de ses nuits trop courtes et de ses fins de mois difficiles. Elle avait toujours ce visage doux, un peu effacé, celui d’une femme que l’on croise sans la voir.

C’était son armure. C’était son arme.

Elle choisit ses vêtements avec une précision militaire. Pas trop chic, pour ne pas éveiller les soupçons de Tony ou de Vernet. Pas trop négligé, pour être crédible en tant que représentante du bistrot. Elle opta pour un pantalon noir simple, une chemise blanche repassée avec soin, et un trench beige bon marché.

Dans sa poche, le petit carré noir pesait une tonne. Le micro.

Son téléphone vibra. Un message cryptique d’un numéro inconnu : « Le lion est dans sa tanière jusqu’à midi. Tu as une fenêtre de tir. Courage. »

Elle ne répondit pas. Elle avala un café brûlant qui lui brûla la gorge, comme pour se réveiller d’un cauchemar, puis elle sortit.

Au Bistrot du Port, l’ambiance était électrique, mais pour des raisons banales. La machine à café fuyait et Tony était en pleine crise de nerfs.

— Élodie ! Enfin ! hurla-t-il en la voyant arriver. Tu as l’enveloppe ? — Oui, patron. — Tu files directement au cabinet de Maître Vernet. Tu lui donnes ça en main propre. Il doit signer le reçu pour l’assurance. Et ne traîne pas, j’ai besoin de toi pour le service de midi.

Tony lui tendit une grosse enveloppe kraft. Elle contenait les documents légitimes pour le litige du bail. C’était la couverture parfaite. Damien avait tout orchestré dans l’ombre : une pression administrative sur Tony pour forcer cette course urgente.

Élodie prit l’enveloppe. Ses mains ne tremblaient pas. Pas encore. — J’y vais, Tony.

Elle sortit dans la rue. Le trajet en bus jusqu’à l’avenue du Prado sembla durer des heures. Chaque arrêt était une torture. Elle regardait les gens monter et descendre – une mère avec une poussette, des adolescents bruyants, un vieux monsieur avec sa baguette. Ils vivaient dans un monde normal. Un monde où l’on ne glisse pas de mouchards dans le bureau d’un avocat véreux pour le compte de la mafia. Elle se sentait séparée d’eux par une vitre invisible.

Arrivée devant l’immeuble haussmannien du cabinet Vernet & Associés, elle leva les yeux. C’était une forteresse de pierre de taille et de balcons en fer forgé. Le luxe intimidant de la bourgeoisie marseillaise.

Elle composa le code, poussa la lourde porte en chêne, et entra dans le hall. Le marbre au sol brillait. L’ascenseur était un modèle ancien, avec une grille dorée. Elle s’y engouffra, regardant les étages défiler. 1, 2, 3…

Son cœur battait dans ses tempes, un tambour sourd et violent. Respire, se dit-elle. Tu es invisible. Tu n’es personne. Juste la coursière.

Chapitre 2 : Dans la Gueule du Loup
Le cabinet occupait tout le troisième étage. En sortant de l’ascenseur, Élodie fut accueillie par une odeur de cire d’abeille et de fleurs fraîches. Une secrétaire, la cinquantaine stricte, lunettes sur le nez, tapait frénétiquement sur un clavier derrière un bureau d’accueil en acajou.

Elle ne leva même pas la tête quand Élodie s’approcha. — Bonjour, dit Élodie, forçant sa voix à rester stable. Je viens de la part de M. Tony, du Bistrot du Port. Pour les papiers du bail.

La secrétaire soupira, comme si cette interruption était une insulte personnelle à son travail. Elle leva enfin les yeux, scanna Élodie de haut en bas avec un dédain manifeste, et tendit la main. — Donnez-moi ça. Je vais les transmettre.

Panique. Le plan de Damien était clair : elle devait entrer dans le bureau de Vernet. Si la secrétaire prenait l’enveloppe ici, c’était fini.

— Euh… Tony a insisté, bafouilla Élodie, jouant la fille simplette et intimidée. Il a dit que Maître Vernet devait signer le reçu devant moi. C’est pour l’assurance. Si je reviens sans la signature sur le champ, il va me retenir sur mon salaire… S’il vous plaît, madame. Ça prend juste une minute.

La secrétaire, agacée par tant de médiocrité, leva les yeux au ciel. Elle décrocha son téléphone. — Maître ? La petite du bistrot est là. Oui, pour le bail. Elle dit qu’il faut une signature immédiate… Oui, elle est insistante… Très bien.

Elle raccrocha et fit un geste vague vers la double porte capitonnée au fond du couloir. — Allez-y. Mais faites vite, il est en ligne avec Londres.

Élodie sentit une goutte de sueur froide couler le long de sa colonne vertébrale. Elle traversa le couloir. Le tapis était si épais qu’il étouffait le bruit de ses pas. Elle arriva devant la porte, prit une profonde inspiration, et frappa.

— Entrez ! aboya une voix masculine.

Elle poussa la porte. Le bureau de Victor Vernet était immense, baigné de lumière par de grandes fenêtres donnant sur les platanes de l’avenue. Des murs couverts de bibliothèques juridiques, des fauteuils en cuir club, et un bureau gigantesque derrière lequel trônait l’avocat.

Il était au téléphone, son portable collé à l’oreille, tournant le dos à l’entrée, regardant par la fenêtre. — Non, je t’ai dit que les fonds doivent transiter par le Luxembourg avant lundi… Je m’en fous des frais, je veux que ce soit propre !

Il se retourna, vit Élodie, et fit un geste d’impatience, lui indiquant de poser l’enveloppe sur le bureau. Il ne la regardait pas vraiment. Il regardait à travers elle.

C’était le moment.

Élodie s’avança. Elle sentait le micro dans sa poche droite. Elle tenait l’enveloppe de la main gauche. Elle arriva près du bureau. Il y avait une grande plante verte, un Monstera luxuriant, posé dans un cache-pot en céramique, juste à gauche du fauteuil de Vernet. C’était l’endroit idéal.

— Posez ça là et attendez, dit Vernet à Élodie en mettant sa main sur le micro de son téléphone.

Élodie posa l’enveloppe. Ses mains tremblaient, mais Vernet s’était déjà retourné vers la fenêtre, captivé par sa conversation. — Écoute, Michel, ne me joue pas cette comédie…

Maintenant.

Élodie fit semblant de trébucher légèrement en reculant. Elle laissa tomber son sac à main. Le contenu se renversa sur le tapis persan : clés, mouchoirs, stylo… — Oh, pardon ! Excusez-moi ! chuchota-t-elle, se mettant à genoux pour ramasser ses affaires.

Vernet soupira bruyamment mais ne se retourna pas. Pour lui, c’était juste le bruit d’une maladresse inintéressante.

À quatre pattes sur le sol, Élodie était cachée par le bureau massif. Elle était à deux centimètres du pot de fleurs. D’une main, elle ramassait ses clés. De l’autre, elle plongea dans sa poche, sortit le petit carré noir, et le glissa prestement entre deux feuilles larges, l’enfonçant légèrement dans la terre humide, côté invisible depuis le fauteuil.

Son cœur battait si fort qu’elle avait l’impression que le sol vibrait. Elle se releva, le visage rouge. — Je suis désolée, maître.

Vernet se retourna enfin, raccrocha son téléphone et la regarda avec irritation. — C’est bon ? Vous avez fini votre cirque ? — Le reçu… la signature… murmura Élodie en lui tendant le bordereau.

Il arracha le papier de ses mains, griffonna une signature illisible, et le lui jeta presque au visage. — Sortez. Et dites à Tony d’arrêter de m’envoyer des amateurs.

— Merci, maître. Au revoir.

Elle fit demi-tour. Chaque pas vers la porte était une victoire sur la gravité. Elle avait l’impression d’avoir une cible peinte dans le dos. Elle s’attendait à ce qu’il crie : “Attendez ! Qu’est-ce que vous avez mis dans la plante ?”

Mais le silence revint, seulement brisé par Vernet qui composait déjà un nouveau numéro. Elle referma la porte capitonnée. Dans le couloir, elle croisa le regard de la secrétaire. — C’est fait ? — Oui, merci madame.

Élodie reprit l’ascenseur. Quand les portes se refermèrent, elle s’appuya contre le miroir et ferma les yeux. Ses jambes lâchèrent presque. Une nausée violente la saisit. L’adrénaline, qui l’avait tenue debout, se retirait brutalement, la laissant vide et tremblante.

Elle était sortie. Le mouchard était en place. Elle venait de signer l’arrêt de mort – professionnel ou réel – de l’un des hommes les plus puissants de la ville.

Chapitre 3 : L’Interminable Attente
Les jours qui suivirent furent une torture psychologique d’un autre genre. L’action avait été terrifiante, mais l’attente était corrosive.

Damien lui avait dit de ne plus le contacter. C’était lui qui appellerait. Dimanche passa. Lundi passa. Élodie travaillait comme un automate. Elle servait les cafés, nettoyait les tables, souriait aux clients. Mais son esprit était ailleurs. Elle imaginait le petit carré noir dans le bureau chic, captant les secrets, les trahisons, les ordres de mort.

Et si la femme de ménage le trouvait ? Et si la batterie lâchait ? Et si Vernet décidait de changer de bureau ?

Chaque fois qu’une voiture de police passait sirène hurlante sur le Vieux-Port, Élodie se figeait, persuadée qu’ils venaient pour elle. La paranoïa s’insinuait partout. Elle regardait les visages des clients, cherchant des espions. Elle vérifiait trois fois que sa porte était verrouillée le soir.

Mardi soir. La fameuse cargaison devait arriver cette semaine. Élodie était chez elle, assise dans le noir, la télévision allumée sans le son. Il était 23 heures. Son téléphone sonna. Pas un numéro masqué cette fois. Un numéro local.

Elle décrocha, la main moite. — Allô ? — C’est fini.

La voix de Damien. Calme. Trop calme. — Quoi ? — On a tout. Il a tenu la réunion ce soir. Il s’est vanté. Il a donné tous les détails. Les noms des Corses, les numéros des conteneurs, les faux documents bancaires à mon nom… Il a même ri en disant que je ne verrais rien venir.

Élodie sentit les larmes monter. Des larmes de soulagement pur. — Et maintenant ? — Maintenant, ouvre ta fenêtre. Tu devrais entendre la musique.

Élodie se leva, les jambes chancelantes, et ouvrit la fenêtre de son appartement qui donnait sur les toits de Marseille. Au loin, vers le Prado, on entendait le chœur distinct des sirènes. Pas une ou deux. Des dizaines.

— Qu’est-ce que vous avez fait, Damien ? — J’ai fait ce qu’un honnête citoyen doit faire, dit-il avec une ironie glaciale. J’ai transmis une preuve anonyme à un commissaire de la PJ qui rêve de faire tomber ce réseau depuis dix ans. Je lui ai servi Vernet et les chefs corses sur un plateau d’argent. Flagrant délit de complot et trafic international.

— Vous… vous avez appelé la police ? C’était inattendu. Dans les films, le parrain réglait ça avec des pistolets silencieux.

— Élodie, je suis un homme d’affaires. La violence attire les problèmes. La prison, c’est propre. C’est définitif. Vernet va passer les vingt prochaines années à expliquer pourquoi il a trahi tout le monde. Il sera radié du barreau, ruiné et enfermé. C’est une punition bien pire que la mort pour un homme comme lui qui aime tant son confort.

Il y eut un silence sur la ligne. — Et vous ? demanda-t-elle. — Moi, je suis officiellement une victime dans cette histoire. Grâce à toi.

Chapitre 4 : La Confrontation Réelle
Le lendemain, Marseille ne parlait que de ça. “Le scandale Vernet”. Les journaux titraient sur la chute de l’avocat véreux et l’arrestation spectaculaire de cinq figures du grand banditisme corse en plein milieu de leur réunion.

Au bistrot, Tony lisait La Provence bouche bée. — Putain… Vernet ! Tu te rends compte, Élodie ? Il était ici la semaine dernière ! Dire que j’ai failli lui confier mes autres affaires… Quel pourri !

Élodie essuyait un verre, regardant la photo de Vernet menotté, le visage caché par une veste, encadré par deux policiers. Elle ne ressentait pas de joie. Juste un vide immense. Elle avait détruit cet homme. Certes, c’était un monstre, mais c’était elle qui avait appuyé sur la détente.

Vers 14 heures, alors que le service se calmait, la porte s’ouvrit. Damien Ricci entra.

Il n’était pas venu depuis cette fameuse nuit. La salle se tut un instant. Son aura avait changé. Il n’était plus le chef de gang assiégé. Il était le roi qui venait de reconquérir son trône sans verser une goutte de sang.

Il s’assit à la table 7. Dos au mur. Élodie s’approcha. Elle n’avait pas besoin de carnet. — Un café serré ? — S’il te plaît.

Quand elle revint avec la tasse, il la regarda. Vraiment. — Assieds-toi une minute, Tony ne dira rien.

Elle s’assit face à lui. C’était la première fois qu’ils se parlaient en plein jour, au vu et au su de tous, sans se cacher. — Tu as lu le journal ? demanda-t-il. — Oui. — Ils ont trouvé le micro. La police. Ils pensent que c’est une autre bande rivale qui l’a posé. Ton nom n’apparaît nulle part. Tu es en sécurité.

— Je ne me sens pas en sécurité, avoua-t-elle. J’ai l’impression que tout est différent. — C’est parce que tu as changé, Élodie. Tu as traversé le miroir. Tu as vu comment le monde fonctionne vraiment. Ce n’est pas juste des gentils et des méchants. C’est des gens qui observent et des gens qui dorment. Toi, tu t’es réveillée.

Il glissa la main dans sa veste et sortit une enveloppe blanche, épaisse. Il la posa sur la table. — Ce n’est pas de l’argent sale. C’est une “prime de consultant” d’une de mes sociétés immobilières. C’est légal. Déclaré. C’est assez pour payer tes dettes, et peut-être changer de vie si tu le veux.

Élodie regarda l’enveloppe. — Je n’ai pas fait ça pour l’argent. — Je sais. C’est pour ça que tu le mérites.

Il but son café d’un trait, se leva et ajusta sa veste. — Je ne viendrai plus aussi souvent. C’est mieux pour toi. Mais sache une chose : où que tu sois dans cette ville, tu es sous ma protection. Si jamais quelqu’un t’embête, si jamais tu as un problème, tu appelles ce numéro. N’importe quand.

Il se pencha légèrement vers elle, et pour la première fois, sa voix perdit son tranchant pour devenir presque douce. — Tu m’as sauvé la vie, Élodie. Deux fois. La première fois en me prévenant, la deuxième fois en me permettant de rester un homme libre. Je n’oublie jamais.

Il se dirigea vers la sortie. Tony le salua avec une révérence presque comique. Damien lui fit un signe de tête distrait. Avant de passer la porte, il se retourna une dernière fois vers la table 7. Leurs regards se croisèrent. Ce n’était pas un regard d’amoureux. C’était quelque chose de plus complexe, de plus profond. Un respect mutuel né dans l’adrénaline et le danger.

Élodie resta assise, l’enveloppe devant elle. Dehors, le soleil perçait enfin les nuages. La lumière inondait le Vieux-Port, faisant scintiller l’eau. Elle ouvrit l’enveloppe. À l’intérieur, il y avait un chèque. Le montant lui donna le vertige. C’était plus que cinq années de salaire.

Elle pouvait partir. Quitter ce bistrot graisseux, quitter son appartement humide, quitter Marseille même. Mais en regardant par la vitrine, en observant les passants avec cette acuité nouvelle qu’elle avait développée, elle réalisa quelque chose d’effrayant et d’exaltant à la fois.

Elle ne voulait pas redevenir aveugle.

Le soir même, alors qu’elle rentrait chez elle, l’enveloppe en sécurité dans son sac, elle sentit que l’air avait une saveur différente. Elle n’était plus la victime de sa propre vie. Elle avait joué avec le feu et elle ne s’était pas brûlée. Au contraire, le feu l’avait forgée.

Elle s’arrêta devant une vitrine de magasin pour regarder son reflet. La femme fatiguée avait disparu. À la place, il y avait quelqu’un d’autre. Quelqu’un qui tenait la tête haute. Quelqu’un qui savait des secrets que la moitié de la ville ignorerait toujours.

Mais l’histoire ne s’arrêtait pas là. Car une fois qu’on a ouvert les yeux, on commence à voir des choses partout. Et alors qu’elle tournait la clé dans sa serrure, son téléphone vibra à nouveau. Pas Damien. Un numéro inconnu.

Elle hésita, puis décrocha. — Allô ? Une voix de femme, chuchotée, terrifiée. — C’est… c’est vous la dame du bistrot ? Celle qui a aidé M. Ricci ? Élodie se figea. — Qui êtes-vous ? — Je ne peux pas dire mon nom… On m’a dit que vous écoutiez. Que vous voyiez des choses. J’ai besoin d’aide. Ils vont me tuer.

Élodie resta immobile dans son entrée sombre. Son cœur, qui venait à peine de se calmer, repartit au galop. Elle aurait dû raccrocher. Elle aurait dû prendre l’argent de Damien et fuir aux Antilles. C’était la chose logique à faire.

Mais elle repensa à Vernet, à son arrogance. Elle repensa au regard de Damien. Elle repensa à ce sentiment de puissance quand elle avait glissé le micro dans la plante. Elle n’était plus une serveuse.

— Où êtes-vous ? demanda Élodie d’une voix ferme. Dites-moi ce que vous voyez autour de vous.

PARTIE 4 : La Reine de l’Ombre
Chapitre 1 : Le Poids du Choix
Le téléphone vibrait dans la main d’Élodie comme un animal vivant. Dans le silence de son entrée, alors que la ville de Marseille dormait enfin après la tempête médiatique de l’affaire Vernet, cette vibration était une invitation à franchir une ligne dont on ne revient pas.

— Allô ? répéta Élodie, sa voix trahissant une hésitation qu’elle ne ressentait plus tout à fait.

À l’autre bout du fil, le souffle court, saccadé. Des bruits de fond : des voitures qui passent vite, le sifflement du vent. La femme était dehors. — Je… Je m’appelle Sarah, chuchota la voix. On m’a dit que vous étiez celle qui voit ce que les autres ne voient pas. C’est le vieux Marcel, le cuisinier, qui m’a donné votre numéro. Il a dit que vous aviez sauvé le patron.

Élodie ferma les yeux un instant. Marcel. Le vieux bougre avait parlé. La rumeur commençait déjà à circuler dans les veines souterraines de la ville. Sur la table de la cuisine, l’enveloppe contenant le chèque de Damien Ricci était posée. Une somme astronomique. La liberté. Elle pouvait raccrocher, bloquer ce numéro, encaisser l’argent demain matin et prendre un billet simple pour la Corse ou l’Italie. Elle pouvait disparaître, s’acheter une petite maison au bord de la mer, et oublier la peur, le froid, les menaces.

C’était le choix de la raison. C’était le choix de la survie.

Mais en regardant ce chèque, Élodie ressentit un vide vertigineux. Si elle partait maintenant, elle redeviendrait une anonyme. Une femme seule avec de l’argent, certes, mais sans but. Elle avait goûté à l’adrénaline. Elle avait senti ce pouvoir grisant de tenir le destin d’hommes puissants entre ses mains simplement en observant.

Elle rouvrit les yeux. Son reflet dans le miroir de l’entrée n’était plus celui d’une victime. — Sarah, dit-elle d’une voix calme et autoritaire qui la surprit elle-même. Où êtes-vous exactement ?

— Je suis… je suis près de la gare Saint-Charles. Je me cache derrière un kiosque. Il y a une voiture noire qui tourne.

— Écoutez-moi bien. Ne bougez pas. Observez la voiture. Est-ce qu’elle a un phare cassé ? Est-ce que le conducteur fume ?

— Non… C’est une BMW. Vitres teintées. Ils sont deux. Ils cherchent quelqu’un.

— D’accord. Vous allez descendre les grands escaliers, mais pas par le centre. Prenez le côté gauche, là où il y a les travaux. C’est mal éclairé, mais il y a une caméra de surveillance de la ville qui fonctionne. Restez sous la caméra. Je vous rejoins dans vingt minutes au café “Le Terminus”, en bas du boulevard. Ne parlez à personne.

Élodie raccrocha. Elle prit son manteau, jeta un dernier coup d’œil au chèque, et le glissa non pas dans son sac, mais dans un tiroir sous une pile de torchons. L’argent attendrait. L’urgence était ailleurs.

Elle sortit dans la nuit. Elle ne tremblait plus. Elle analysait. La rue était calme, mais elle nota une moto garée un peu trop loin du trottoir, un chat qui fuyait sous une voiture. Ses sens étaient en éveil maximal. Elle n’était plus une serveuse fatiguée. Elle était une opératrice.

Chapitre 2 : La Clientèle de l’Invisible
Le café “Le Terminus” était un endroit sordide, ouvert 24h/24, où les voyageurs égarés croisaient les insomniaques et les travailleurs de nuit. L’odeur de café brûlé et de tabac froid y était imprégnée dans les murs jaunis.

Élodie repéra Sarah immédiatement. Une jeune femme, la vingtaine, recroquevillée dans un box au fond, serrant un sac de sport contre elle comme si c’était une bouée de sauvetage. Elle avait les yeux rouges, les cheveux en bataille. Une autre “invisible”. Une femme de ménage, probablement, ou une nounou. Quelqu’un que les riches laissent entrer chez eux sans jamais vraiment la voir.

Élodie s’assit en face d’elle sans un mot, posant ses mains à plat sur la table. — Vous êtes en sécurité ici, dit-elle. Il y a trop de témoins. Racontez-moi.

Sarah leva des yeux remplis de larmes vers Élodie. Elle sembla surprise par l’apparence ordinaire de son interlocutrice. Pas de gros bras, pas d’arme visible. Juste une femme en trench beige avec un regard qui semblait scanner son âme.

— Je fais le ménage chez M. Castaldi, commença Sarah, la voix tremblante. L’entrepreneur en bâtiment. Celui qui construit les nouvelles tours sur les quais. — Je vois qui c’est, dit Élodie. Un ami de l’ancien maire. — Ce soir… je suis restée plus tard parce que j’avais cassé un vase et je voulais recoller les morceaux avant qu’il rentre. Il est arrivé avec deux hommes. Ils ne savaient pas que j’étais là. J’étais dans la buanderie.

Sarah prit une grande inspiration, terrorisée par ses propres souvenirs. — Ils parlaient d’un accident. Un accident sur le chantier la semaine dernière. Un ouvrier est mort, tombé d’un échafaudage. La version officielle, c’est qu’il n’avait pas attaché son harnais. Mais j’ai entendu Castaldi… Il a dit : “C’est bon, le rapport est falsifié. Personne ne saura que l’échafaudage était pourri. On a économisé 200 000 euros sur la sécurité, on ne va pas tout perdre pour un sans-papiers qui ne sait pas voler.”

Élodie écoutait, impassible. C’était classique. Sordide et classique. — Et ils vous ont vue ?

— Non. Mais en partant, j’ai paniqué. J’ai fait tomber mon téléphone dans l’entrée. Castaldi l’a ramassé. Il a vu mon fond d’écran, une photo de moi. Il sait que j’étais là. Il sait que j’ai entendu. Depuis, une voiture me suit. Ils veulent me faire taire avant que je n’aille voir la police. Mais la police… Castaldi les connaît tous !

Élodie réfléchit vite. Sarah avait raison. Aller au commissariat sans preuve, c’était la parole d’une femme de ménage contre celle d’un pilier de l’économie locale. Le dossier serait perdu, ou pire, Castaldi serait prévenu.

Il fallait une autre approche. L’approche Ricci. Mais Élodie ne pouvait pas appeler Damien pour ça. C’était trop petit pour lui, et elle devait prouver – à elle-même surtout – qu’elle pouvait gérer ça seule.

— Vous avez des preuves ? demanda Élodie. — J’ai… j’ai enregistré la fin de la conversation avec ma montre connectée. C’est de mauvaise qualité, mais on entend bien sa voix.

Élodie sourit. Un sourire fin, coupant. — C’est tout ce qu’il nous faut.

Elle sortit son propre téléphone. Pas pour appeler la police. Elle composa le numéro de la rédaction de La Marseillaise, le journal local concurrent de ceux détenus par les amis de Castaldi. Elle connaissait un journaliste, un habitué du bistrot qui se plaignait toujours de ne jamais avoir de “scoop”.

— J’ai besoin que vous me fassiez confiance, dit Élodie à Sarah. Vous n’allez pas rentrer chez vous ce soir. Je connais une petite pension à l’Estaque tenue par une cousine. Personne ne vous trouvera là-bas. Demain matin, le monde de Castaldi va s’effondrer.

— Pourquoi vous faites ça ? demanda Sarah, incrédule. Vous ne me connaissez pas. — Parce que je sais ce que c’est d’être invisible, répondit Élodie. Et parce que les invisibles, quand ils se mettent ensemble, deviennent très dangereux.

Chapitre 3 : La Métamorphose
Les semaines qui suivirent marquèrent la véritable métamorphose d’Élodie.

L’affaire Castaldi éclata trois jours plus tard. L’enregistrement, bien que grésillant, fit le tour des réseaux sociaux avant même que les avocats de l’entrepreneur ne puissent réagir. Le scandale fut retentissant. Castaldi fut mis en examen, le chantier arrêté pour inspection, et la famille de l’ouvrier décédé reçut enfin l’attention qu’elle méritait.

Sarah était sauve. Elle était retournée dans sa famille à Lyon, loin de Marseille.

Mais pour Élodie, ce n’était que le début. Elle encaissa le chèque de Damien. Mais au lieu de partir, elle fit quelque chose que personne n’attendait.

Un mardi matin, elle entra dans le bureau de Tony, au fond du Bistrot du Port. Le patron, toujours stressé, comptait sa caisse avec un air misérable. — Tony, on doit parler. — Pas maintenant, Élodie, je suis dans le rouge. Les fournisseurs ont augmenté les prix, l’URSSAF me tombe dessus… Je vais peut-être devoir vendre.

Élodie sortit un document de son sac et le posa sur le bureau. — Tu ne vas pas vendre. Tu vas prendre une associée. Tony la regarda, les yeux ronds. — Une associée ? Toi ? Mais avec quel argent ?

— Ça ne te regarde pas, dit-elle calmement. Je rachète 49% des parts. J’éponge les dettes. En échange, je gère la salle et l’arrière-salle comme je l’entends. Tu restes le visage du bistrot, tu continues à râler au comptoir, ça fait partie du folklore. Mais les décisions, on les prend à deux.

Tony hésita, regarda le montant proposé sur l’acte notarié provisoire, et sa cupidité l’emporta sur sa surprise. Il signa.

Dès le lendemain, le “Bistrot du Port” changea subtilement. Pas la décoration, qui gardait son charme désuet, mais l’atmosphère. Élodie n’était plus en uniforme. Elle portait des tailleurs pantalons simples mais élégants, bien coupés. Elle se tenait derrière le comptoir ou à une table spécifique dans le fond, un carnet devant elle.

Les clients changèrent aussi. Les habitués du quartier étaient toujours là, mais on commença à voir d’autres visages. Des femmes inquiètes, des employés licenciés abusivement, des petits commerçants rackettés. Ils venaient voir “la patronne”. Ils chuchotaient. Élodie écoutait.

Elle ne résolvait pas tout. Elle n’était pas la police, ni une assistante sociale. Mais elle avait un réseau. Elle savait quel journaliste appeler, quel avocat (un honnête, cette fois) contacter, ou parfois, simplement, quelle information glisser à l’oreille de qui pour débloquer une situation.

Elle était devenue une courtière en informations. Une plaque tournante des secrets de Marseille.

Chapitre 4 : Le Retour du Roi
Trois mois avaient passé depuis la chute de Vernet. L’hiver laissait place à un printemps radieux. Le mistral nettoyait le ciel, rendant la lumière de Marseille aveuglante et pure.

Un soir de semaine, alors que le service touchait à sa fin, la porte s’ouvrit. La silhouette familière de Damien Ricci se découpa dans l’encadrement.

Le silence se fit instantanément dans la salle. Même Tony, qui essuyait des verres, s’arrêta. Damien n’était pas venu depuis son “adieu”. Il traversa la salle, ignorant les regards, et se dirigea droit vers la table d’Élodie, au fond.

Elle ne se leva pas. Elle ferma son carnet, croisa les mains et le regarda approcher. Elle n’avait plus peur. Il s’assit en face d’elle. Il avait l’air fatigué, mais ses yeux brillaient toujours de cette intelligence dangereuse.

— J’ai entendu dire que le bistrot avait une nouvelle direction, dit-il, un demi-sourire aux lèvres. — On peut dire ça. J’ai investi mes primes. — C’est un investissement risqué, la restauration. — Moins risqué que de poser des micros chez des avocats véreux, répondit-elle du tac au tac.

Ricci éclata de rire. Un rire franc, qui détendit l’atmosphère de la salle. — Tu as du cran, Élodie. Je pensais que tu partirais. Que tu irais vivre la belle vie sous les tropiques. — J’ai failli, avoua-t-elle. Et puis j’ai réalisé que je m’ennuierais à mourir. J’aime cette ville. J’aime ses problèmes. Et j’ai découvert que j’étais assez douée pour les régler.

Damien devint plus sérieux. Il se pencha vers elle. — J’ai aussi entendu d’autres choses. On dit qu’une certaine “Dame du Port” aide les gens que la police ignore. On dit qu’elle a fait tomber Castaldi. On dit qu’elle sait des choses sur les trafics du marché aux puces.

— Les gens parlent beaucoup à Marseille, dit Élodie évasivement. — C’est un jeu dangereux, Élodie. Tu marches sur mes plates-bandes, parfois. Et sur celles de mes concurrents. Tu n’es plus invisible. Maintenant, tu es une cible potentielle.

Élodie soutint son regard. — Je sais. C’est pour ça que j’ai pris mes précautions. Je ne travaille pas seule. J’ai des yeux partout maintenant. Le chauffeur de taxi qui vous a amené ? C’est le cousin d’une femme que j’ai aidée. Le livreur qui vient demain ? Il me doit une faveur. Si on me touche, tout Marseille le saura dans l’heure.

Damien la regarda avec une admiration nouvelle. Ce n’était plus l’admiration pour une petite souris courageuse. C’était le respect d’un général pour un autre stratège. Elle avait construit sa propre armée, une armée d’invisibles, de petites gens, ceux que personne ne soupçonne.

— Tu as créé ton propre réseau, murmura-t-il. C’est brillant. — J’ai eu un bon professeur, répondit-elle.

Il se recula dans sa chaise. — Je suis venu te proposer quelque chose. J’ai besoin de quelqu’un de confiance pour gérer certaines… communications. Rien d’illégal. De la médiation. Je ne peux pas toujours envoyer mes hommes de main. Parfois, il faut de la finesse. Il faut comprendre la psychologie.

— Vous voulez m’embaucher ? demanda Élodie, amusée. — Je veux faire affaire avec toi. D’égal à égal. Je te paie pour tes informations et tes conseils. Tu gardes ton indépendance. Mais tu as ma protection officielle. Personne ne touchera à un cheveu de la “Dame du Port”.

C’était la consécration. L’alliance officielle entre le monde du crime organisé et le monde souterrain des invisibles.

Élodie réfléchit un instant. Elle regarda son bistrot. Elle vit Sarah, qui travaillait maintenant en cuisine, en sécurité. Elle vit Tony, qui avait enfin l’air serein. Elle vit sa propre vie, qui avait pris une ampleur inespérée.

— J’accepte, dit-elle. Mais à mes conditions. Je ne touche pas à la drogue. Je ne couvre pas les meurtres. Et si je vois quelque chose qui ne me plaît pas dans vos opérations… je vous le dirai.

— Je n’en attends pas moins de toi, dit Ricci en se levant.

Il lui tendit la main. Elle la serra. C’était un pacte de fer.

Épilogue : L’Œil de Marseille
La nuit était tombée sur le Vieux-Port. Les lumières de la basilique Notre-Dame de la Garde veillaient sur la ville comme un phare bienveillant.

Le bistrot fermait ses portes. Les derniers clients s’éloignaient en titubant joyeusement. Élodie verrouilla la porte d’entrée. Elle éteignit les néons, ne laissant qu’une petite lampe allumée sur sa table au fond.

Elle était fatiguée, mais d’une bonne fatigue. Celle du devoir accompli. Elle s’assit et ouvrit son carnet noir. Une nouvelle page. Son téléphone vibra.

Elle regarda l’écran. Un numéro masqué. Encore une histoire. Encore une vie brisée qui cherchait de la lumière. Encore un secret qui demandait à être découvert.

Élodie sourit. Elle pensa à la serveuse timide qu’elle était quelques mois plus tôt, celle qui tremblait en servant le café. Cette femme n’existait plus. À sa place, il y avait quelqu’une d’autre. Une gardienne. Une observatrice. Une joueuse.

Elle décrocha le téléphone. — Ici le Bistrot du Port, dit-elle d’une voix claire et posée. Je vous écoute.

Dehors, le mistral se leva, balayant les rues, emportant les secrets vers la mer, mais Élodie Carter restait là, ancrée, prête à affronter la tempête suivante. Car elle savait maintenant que dans ce monde de bruit et de fureur, le pouvoir véritable appartenait à ceux qui savaient écouter le silence.

(FIN)

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