Partie 1
L’air dans la cuisine de nos parents à Lyon était lourd, une chape presque suffocante de sucre et de suffisance. Une odeur de beurre noisette et de vanille s’échappait du four encore chaud, se mêlant au parfum plus subtil des roses que mon père venait de couper dans le jardin de notre maison cossue sur les pentes de la Croix-Rousse. C’était un arôme que j’associais depuis toujours à une forme de contentement domestique, une quiétude orchestrée qui, aujourd’hui, me semblait fausse, presque discordante.
Ma mère, Françoise, se tenait devant l’îlot central en marbre, le dos légèrement voûté dans une posture de concentration intense. Elle ne confectionnait pas de simples gâteaux ; elle érigeait un monument. Des dizaines de cupcakes, chacun couronné d’un tourbillon de glaçage rose pastel immaculé, attendaient d’être placés sur un présentoir argenté à plusieurs niveaux. Son geste était précis, méticuleux. Elle prenait chaque petit gâteau avec la délicatesse d’un bijoutier manipulant des pierres précieuses, le tournant pour s’assurer que l’angle était parfait avant de le déposer. C’était un rituel, une forme d’adoration silencieuse pour la destinataire de cette fête : ma sœur jumelle, Juliette.
Je restais debout près de la porte, mon sac d’hôpital pesant sur mon épaule, le cadre de mon diplôme de médecine encore dans son emballage de protection, appuyé contre ma jambe. Je venais de terminer une garde de douze heures, et l’épuisement tirait sur chaque muscle de mon corps. Mais la fatigue physique n’était rien comparée au coup que je venais de recevoir. Les mots flottaient encore dans l’air, suspendus et venimeux.
J’avais posé la question simplement, naïvement peut-être, en voyant ma mère transférer une somme considérable depuis son ordinateur plus tôt dans l’après-midi. J’avais reconnu le nom de l’organisme de prêt étudiant. « Vous remboursez les prêts de Juliette ? C’est incroyable pour elle. Est-ce que vous prévoyez… est-ce que nous pouvons discuter des miens aussi ? »
La réponse était tombée sans même un regard dans ma direction. « Elle le mérite plus, ma chérie. »

Le silence qui suivit fut plus assourdissant que n’importe quel cri. Le cliquetis délicat d’une perle de sucre argentée qu’elle plaçait sur un cupcake était le seul son. Je déglutis, le cœur battant à contretemps. « Le mérite plus ? Maman, je ne comprends pas. »
Finalement, elle daigna lever les yeux, ses prunelles bleues, si semblables aux miennes et à celles de Juliette, me jaugeant avec une impatience lasse. « Juliette a toujours été plus dévouée à ses études. Toi, tu as toujours eu d’autres centres d’intérêt. »
Le rejet désinvolte, cette simplification insultante de ma vie, me fit plus mal qu’une gifle. D’autres centres d’intérêt. Elle parlait de mes recherches, des nuits blanches passées au laboratoire, des conférences où j’avais présenté mes travaux, des projets qui m’avaient valu des bourses et des éloges de mes professeurs. Des « centres d’intérêt » qui avaient pavé mon chemin vers et à travers la faculté de médecine tout autant que les cours magistraux.
« Maman, nous avons toutes les deux obtenu notre diplôme avec mention », ma voix était un murmure étranglé que je forçai à devenir stable. « Nous avions exactement la même moyenne générale. Chaque note, chaque examen… nous étions identiques sur le papier. Je ne comprends pas pourquoi Papa et toi payeriez la totalité de ses prêts, des dizaines de milliers d’euros, mais rien pour les miens. »
Elle soupira, un son exaspéré qui disait que je la forçais à avoir une conversation désagréable. Elle posa un cupcake avec un peu moins de délicatesse. « Amélie, ta sœur n’a pas de mentor riche comme le Professeur Fournier qui s’intéresse à son avenir. Tu as toujours eu des avantages que Juliette n’avait pas. »
J’ai failli éclater d’un rire amer et strident. Des avantages. Le Professeur Viviane Fournier, la sommité en neurochirurgie dont le nom était synonyme d’excellence à travers l’Europe, ne m’avait pas choisie par hasard. Mon “avantage” avait été de sacrifier mes week-ends et mes soirées pendant deux ans pour travailler sur un projet de recherche non rémunéré, simplement parce que le sujet me fascinait. Mon “avantage” avait été de passer des semaines de quatre-vingts heures au laboratoire, à analyser des données jusqu’à ce que mes yeux me brûlent, pendant que Juliette, ma sœur, profitait de vacances de ski à Courchevel, gracieuseté de nos parents, pour « décompresser avant les examens ».
Le souvenir était si vif. J’avais reçu un e-mail du Professeur Fournier une nuit, à trois heures du matin. Elle avait remarqué une anomalie dans les résultats que j’avais soumis, une que j’avais moi-même signalée dans une note de bas de page. Elle m’avait convoquée le lendemain. J’y étais allée, les yeux cernés mais l’esprit vif. Je lui avais expliqué ma théorie, la possibilité d’une voie de signalisation cellulaire que personne n’avait encore explorée dans ce contexte. C’est ce jour-là qu’elle m’avait prise sous son aile. Ce n’était pas un avantage ; c’était le fruit d’un travail acharné, d’une curiosité insatiable que mes parents qualifiaient de « distraction ».
Pendant ce temps, Juliette bénéficiait du soutien émotionnel et financier indéfectible de nos parents. Les tuteurs privés hors de prix en chimie organique, le stage d’été à Paris financé par Papa pour « élargir ses horizons », la voiture neuve pour son vingt-et-unième anniversaire parce que « c’est plus sûr pour elle de conduire une voiture fiable ». Mon “avantage”, c’était de m’épuiser au travail pour que, peut-être, un jour, ils me voient enfin.
« Donc, je suis punie pour avoir trouvé mes propres opportunités de mentorat ? » demandai-je, la blessure perçant ma voix malgré mes efforts.
C’est à ce moment que mon père, Jean-Luc, entra dans la cuisine. Il revenait du jardin, portant un panier d’osier rempli de tomates mûres. Il dégageait une aura de tranquillité, l’homme maître de son domaine. Il posa le panier, s’essuya les mains sur un torchon et passa un bras protecteur autour des épaules de ma mère, formant un front uni contre moi, l’ingrate.
« Personne ne te punit, Amélie », dit-il de sa voix de baryton, celle qu’il utilisait pour calmer des actionnaires nerveux ou charmer des clients. « Nous sommes juste pratiques. Ta sœur a plus besoin d’aide que toi. Tu as toujours été plus débrouillarde. »
Débrouillarde. Ce mot. C’était leur absolution, leur excuse universelle. C’était le mot qu’ils avaient utilisé pour justifier de ne jamais assister à une seule de mes présentations de recherche de premier cycle, alors qu’ils traversaient la France en avion pour ne pas manquer un seul des tournois de volley-ball de Juliette. « Tu comprends, chérie, Juliette a besoin de nous dans les gradins. Toi, tu es si à l’aise devant un public, si indépendante. »
Débrouillarde. C’était leur explication pour laquelle Juliette avait reçu une Fiat 500 flambant neuve pour son vingt-et-unième anniversaire, tandis que je recevais une carte-cadeau de cinquante euros pour une station-service. « On sait que tu gères ton budget, Amélie. C’est juste un petit coup de pouce. Juliette, elle, a du mal à joindre les deux bouts. » Peu importait que je gère mon budget parce que je travaillais vingt heures par semaine dans un café, en plus de mes études, pour payer mon loyer et mes livres.
Leur logique était un cercle vicieux empoisonné : ils me donnaient moins parce que j’étais “débrouillarde”, et je devenais plus débrouillarde parce qu’ils me donnaient moins. Ma compétence, mon indépendance, n’étaient pas des qualités à célébrer, mais des raisons de me négliger.
Demain, c’était la fête pour célébrer la fin des dettes de Juliette, une “debt-free party” comme ils l’appelaient, utilisant l’expression anglaise pour lui donner un air plus chic et moderne. L’idée de mes parents, bien sûr. La terrasse d’un restaurant branché avait été réservée. La famille élargie, tous les amis de Juliette, et même certains de nos anciens professeurs de la faculté de médecine étaient invités. Je me souvenais de l’invitation, le carton épais et crème, la calligraphie dorée. « En l’honneur de la réussite exceptionnelle de notre fille, Juliette Dubois. » Comme si obtenir son diplôme de médecine sans dettes était son propre exploit, et non le résultat direct d’une décision financière parentale qui m’excluait. Mon diplôme, identique au sien, n’était apparemment pas une réussite digne d’une telle célébration.
Je sentis un goût amer dans ma bouche. Je devais partir d’ici. L’atmosphère sucrée de la cuisine me donnait la nausée. « Je dois y aller », dis-je en ramassant mon sac et le cadre de mon diplôme, qui semblait maintenant moqueur. « Je commence tôt à l’hôpital demain. »
« Tu viendras quand même à la fête de Juliette ? » demanda ma mère. Pour la première fois, une note d’inquiétude perça sa voix. Mais ce n’était pas pour moi. C’était l’inquiétude que mon absence puisse jeter une ombre sur la journée parfaite de sa fille préférée, que cela puisse soulever des questions parmi les invités.
La pression de maintenir l’image de la famille parfaite était immense. Je savais que je devais jouer mon rôle. « J’y serai », promis-je, chaque mot me coûtant un effort surhumain. La pensée de devoir sourire, de devoir applaudir ma sœur pour un cadeau que l’on m’avait refusé, me tordait l’estomac. Je devrais écouter les discours de mon père sur la “détermination” de Juliette, tout en sachant que j’avais passé d’innombrables nuits à lui réexpliquer la pharmacologie ou les cycles de Krebs.
Alors que je marchais vers ma vieille Peugeot 206, garée dans la rue en contrebas de leur allée privée où trônait la nouvelle Audi de mon père, la fraîcheur du soir lyonnais me mordit les joues. C’était un contraste bienvenu avec l’air étouffant de la maison. Je m’assis dans le siège usé du conducteur, le silence de la voiture un baume apaisant. Je posai mon diplôme sur le siège passager et le regardai. Docteur Amélie Dubois. J’avais travaillé si dur pour ça. J’avais rêvé du jour où mes parents me regarderaient avec la même fierté sans équivoque qu’ils réservaient à Juliette. Ce jour n’était pas venu. Et maintenant, il semblait qu’il ne viendrait jamais.
Mon téléphone vibra dans la poche de ma blouse. Je l’ignorai d’abord, supposant que c’était un message de Juliette, probablement plein de points d’exclamation, me demandant si j’aimais la couleur du glaçage. Mais il vibra à nouveau, avec insistance. Je le sortis avec un soupir.
Ce n’était pas Juliette. C’était un message du Professeur Fournier.
Besoin de vous parler de toute urgence à propos de la bourse Pasteur. Grande nouvelle. Appelez-moi quand vous pourrez.
Je fixai l’écran, les mots dansant devant mes yeux fatigués. La bourse Pasteur. Le programme de recherche neurochirurgical le plus prestigieux de France, basé à Paris. Une seule place par an. Un programme qui offrait non seulement une position de recherche de rêve, mais aussi une allocation généreuse et… le remboursement intégral des prêts étudiants. J’y avais postulé des mois plus tôt, un acte d’optimisme fou, sans rien dire à personne, pas même à Juliette. C’était mon jardin secret, mon plan d’évasion.
Une prise de conscience glaciale, aussi tranchante qu’un scalpel, s’installa en moi. La fête. Le Professeur Fournier avait mentionné en passant qu’elle avait aussi reçu une invitation, une courtoisie générale envers les chefs de département. Si elle venait… si la nouvelle était ce que je pensais…
Le favoritisme de mes parents n’était plus seulement une blessure privée, une injustice confinée aux murs de notre famille. Il était sur le point de devenir une humiliation publique et spectaculaire. Mon père et ma mère allaient célébrer en grande pompe leur générosité envers une de leurs filles, ignorant l’autre, juste au moment où cette dernière allait peut-être recevoir la plus haute distinction de sa génération, une reconnaissance qui annulait toute leur narration.
Je pouvais déjà visualiser la scène. Le discours de mon père. Les applaudissements pour Juliette. Et puis, peut-être, la voix calme et autoritaire du Professeur Fournier, annonçant ma réussite. Le silence qui suivrait. Les regards confus se tournant vers mes parents. Leur façade de famille parfaite, si méticuleusement entretenue, se fissurant sous les yeux de leurs amis, de leur famille, de leurs pairs.
Je sentis une vague de vertige. Une partie de moi, une partie sombre et vengeresse que j’avais toujours réprimée, exultait à cette idée. Mais une autre partie, la partie qui aimait toujours ses parents et sa sœur malgré tout, était terrifiée. Ce qui allait arriver n’était plus sous mon contrôle. La collision était inévitable. Et je réalisai avec une clarté effrayante qu’il n’y avait absolument rien que je puisse faire pour l’arrêter. J’ai démarré le moteur de ma voiture, son bruit rauque une plainte dans la rue silencieuse, et je me suis éloignée, roulant vers un avenir qui, en l’espace d’un simple message texte, était devenu à la fois infiniment plus prometteur et bien plus terrifiant.
Partie 2 – Distance et malentendus
Ma sœur jumelle, Juliette, et moi avions suivi des chemins étrangement divergents depuis l’instant même de notre naissance. Je suis arrivée la première, un bébé calme, presque silencieux, les yeux grands ouverts comme pour absorber le monde en un seul regard. Juliette a suivi six minutes plus tard, annonçant son arrivée par des cris forts et pleins de vie, exigeant l’attention de tous dans la pièce. Selon la légende familiale, souvent racontée avec un sourire amusé par mon père lors des dîners de famille, j’étais l’observatrice, tandis que Juliette était la conquérante. Rétrospectivement, je crois que cette anecdote n’était pas seulement une histoire mignonne ; c’était la genèse de la narration qui allait définir nos vies.
Notre enfance dans notre grande maison sur les pentes de la Croix-Rousse à Lyon a été un témoignage constant de cette divergence. Nous partagions une chambre, mais l’espace était divisé comme deux territoires distincts. Mon côté était un chaos organisé de livres empruntés à la bibliothèque municipale, de cahiers remplis de formules, de cartes du ciel et d’un terrarium où je menais des expériences sur la croissance des plantes. Le côté de Juliette était un sanctuaire à sa popularité : des étagères chargées de trophées de volley-ball et de médailles de danse, des murs couverts de photos d’elle entourée d’amis souriants, et un bureau impeccable où le maquillage et les magazines de mode prenaient plus de place que les manuels scolaires.
Nos parents, sans jamais le dire ouvertement, encourageaient cette division. Les succès de Juliette étaient tangibles, publics et faciles à célébrer. Un but marqué lors d’un match de football, une première place à un récital de danse, son élection comme déléguée de classe – c’étaient des victoires qu’ils pouvaient comprendre, partager et dont ils pouvaient se vanter auprès de leurs amis. Je me souviens d’un samedi après-midi en particulier. J’avais passé des semaines à construire un écosystème en bouteille pour le concours de sciences de l’école. C’était un projet complexe, avec des couches de charbon, de terre et de sable, des plantes qui produisaient de l’oxygène et des insectes qui aéraient le sol. J’étais finaliste. Le même jour, Juliette jouait la demi-finale du championnat régional de volley-ball à l’autre bout de la ville.
Mes parents n’ont pas hésité une seconde. « On ne peut pas manquer ça, Amélie ! C’est la demi-finale ! » m’a dit ma mère, son visage rayonnant d’une excitation fébrile. « Tu sais, pour ton projet, tu es si autonome. On passera voir ton stand à la fin, promis. »
Je suis restée pendant trois heures à côté de mon écosystème, expliquant le cycle de l’eau et la photosynthèse à des juges et à des parents curieux, le cœur serré. Ils ne sont jamais venus. Quand ils sont rentrés ce soir-là, euphoriques parce que l’équipe de Juliette avait gagné, ils avaient complètement oublié. Mon père, voyant mon visage, a simplement dit : « Ah, c’est vrai, ton concours ! Alors, tu as gagné ? » J’avais remporté le deuxième prix. Il m’a donné une tape sur la tête. « C’est bien, ma chérie. Très bien. » Puis, il s’est tourné vers ma sœur : « Juliette, raconte-moi encore ce dernier service ! Incroyable ! »
Mes victoires étaient silencieuses, intellectuelles, et donc, moins valables à leurs yeux. Elles ne fournissaient pas l’adrénaline d’un match serré ou la beauté visuelle d’un spectacle de danse. Au fil du temps, j’ai cessé de chercher leur approbation pour ces choses, me réfugiant dans la satisfaction intrinsèque de la connaissance. La bibliothèque est devenue mon sanctuaire, un lieu où ma curiosité n’était pas un “autre centre d’intérêt”, mais la clé qui ouvrait des univers entiers.
Le lycée n’a fait qu’accentuer ce fossé. Lorsque nous avons toutes les deux annoncé notre intention de poursuivre des études de médecine, la réaction de nos parents a été radicalement différente pour chacune de nous. Pour Juliette, ce fut une explosion de fierté. « Un médecin dans la famille ! Juliette, c’est fantastique ! Tu as la personnalité pour ça, tu es si douée avec les gens ! » Pour moi, ce fut une série de conversations empreintes d’inquiétude, tenues à voix basse dans le bureau de mon père. « La médecine, ce n’est pas seulement être intelligente, Amélie », m’avait-il prévenu, le front plissé. « C’est une question de détermination, de résilience. Tu es si sensible, si… dans ta tête. Juliette, elle, a toujours su se dépasser, serrer les dents. Es-tu sûre de pouvoir gérer la pression ? »
L’ironie était si douloureuse qu’elle me brûlait la gorge. Pendant que Juliette était louée pour une “détermination” qu’ils projetaient sur elle, je planifiais déjà comment j’allais financer mes études. Pendant mes années de premier cycle à l’Université Claude Bernard Lyon 1, j’ai maintenu une moyenne parfaite tout en travaillant vingt heures par semaine comme serveuse dans un café bondé près de la Place des Terreaux. Je rentrais tard, sentant le café et la fatigue, pour étudier jusqu’aux petites heures du matin. Juliette, pendant ce temps, luttait avec la chimie organique et la physique. Nos parents, sans une once d’hésitation, lui ont payé les tuteurs les plus chers de Lyon. « Elle a juste besoin d’un petit coup de pouce pour démarrer », disait ma mère. « Son cerveau n’est pas câblé pour ces choses-là comme le tien. »
Quand est venu le moment de passer le redoutable concours d’entrée en médecine, Juliette a échoué à sa première tentative. Le drame familial fut immense. Mes parents ont immédiatement payé pour qu’elle s’inscrive dans une “boîte à concours” privée et exclusive à Paris, un programme intensif coûtant une fortune. « C’est un investissement pour son avenir », justifiait mon père. Moi, j’ai passé l’été à étudier avec des livres d’occasion et des ressources gratuites trouvées en ligne. Quand j’ai obtenu mon classement dans les 2% meilleurs du pays dès ma première tentative, ils ont simplement hoché la tête. « C’est bien, ma chérie. On n’en attendait pas moins de toi. » Ma réussite était attendue, acquise, et ne méritait donc aucune célébration particulière. C’était simplement Amélie qui faisait ce qu’Amélie fait.
Malgré tout, une chose étrange et précieuse persistait : mon amour pour ma sœur. Je n’ai jamais ressenti de ressentiment envers Juliette elle-même. Elle était ma jumelle, mon miroir, ma plus vieille complice. Je savais qu’elle n’avait pas orchestré ce favoritisme ; elle en était simplement la bénéficiaire passive. Parfois, je décelais une ombre de culpabilité dans ses yeux, un malaise quand nos parents la couvraient de louanges pour un succès mineur alors que les miens étaient passés sous silence. Elle disait des choses comme : « Maman, arrête, Amélie a eu une meilleure note que moi à cet examen », mais sa voix était toujours trop douce, trop facilement balayée par l’enthousiasme parental. Elle n’a jamais insisté. Elle n’a jamais vraiment pris ma défense.
Quand nous avons toutes les deux été acceptées dans la même faculté de médecine à Marseille, une lueur d’espoir s’est allumée en moi. Loin de Lyon, sur un terrain de jeu égal, peut-être que les choses changeraient. Nous avons emménagé dans un petit appartement près de l’hôpital de la Timone, et pendant un temps, mon espoir a semblé se réaliser. Nous étions une équipe. Nous révisions ensemble jusqu’à l’aube, nous nous soutenions mutuellement pendant les stages épuisants, nous pleurions de fatigue et de stress sur l’épaule l’une de l’autre. Je lui expliquais les subtilités de l’immunologie ; elle m’apprenait à poser des perfusions avec plus de confiance. Pour la première fois depuis des années, nous étions simplement Amélie et Juliette, deux sœurs face à une montagne.
Mais les vieilles habitudes ont la vie dure, même à des centaines de kilomètres de distance. Nos parents ont trouvé de nouvelles façons d’élever les réalisations de Juliette tout en minimisant les miennes. En troisième année, j’ai été sélectionnée pour présenter ma première recherche sur les mécanismes de la plasticité synaptique lors d’une conférence nationale de neurologie à Strasbourg. J’étais folle de joie. C’était une reconnaissance immense de mon travail. Par une coïncidence malheureuse, le même week-end, l’association caritative où Juliette faisait du bénévolat organisait une petite cérémonie pour lui remettre un prix pour son “engagement communautaire”.
Le coup de téléphone de ma mère fut bref et prévisible. « Oh, Amélie, c’est merveilleux pour ta conférence ! Mais c’est le même week-end que la remise du prix de Juliette. Tu comprends, on ne peut pas se couper en deux. Et c’est si important pour elle d’avoir du soutien. Toi, tu es si douée pour parler en public. » Je suis allée à Strasbourg seule. J’ai présenté ma recherche devant une salle de neurologues, le cœur battant, et j’ai répondu à leurs questions avec une assurance que je ne me connaissais pas. J’ai reçu des félicitations, des cartes de visite, et une immense vague de fierté solitaire. En rentrant à Marseille, j’ai trouvé un énorme bouquet de fleurs dans notre appartement, envoyé par mes parents à Juliette pour la féliciter de son prix.
Tout a changé pendant notre dernière année. C’est là que j’ai rencontré le Professeur Viviane Fournier. Elle n’était pas seulement une neurochirurgienne de renom ; elle était une légende. Son travail sur la régénération nerveuse avait changé des vies. Elle était directrice d’un des laboratoires de recherche les plus financés de France. Et elle a remarqué mon travail. J’avais commencé une recherche indépendante sur les traumatismes crâniens pédiatriques, fascinée par la capacité unique du cerveau des enfants à se réorganiser après une blessure. Le Professeur Fournier a lu mon projet de recherche initial et m’a convoquée dans son bureau.
J’étais terrifiée. Son bureau, au sommet de l’hôpital, offrait une vue panoramique sur Marseille et la mer. Les murs étaient couverts de diplômes, de prix, et de photos d’elle avec des lauréats du prix Nobel. Elle était une femme d’une soixantaine d’années, avec des cheveux argentés coupés court et des yeux bleus perçants qui semblaient lire directement dans votre âme. Elle m’a interrogée sur ma méthodologie pendant une heure, me défiant, me poussant dans mes retranchements. Puis, elle s’est adossée à son fauteuil et a dit une phrase qui a changé ma vie : « Vous avez un don pour la recherche, Amélie. Vous voyez des schémas que les autres manquent. Ce genre de perspicacité ne s’enseigne pas. »
Pour la première fois de ma vie, quelqu’un que j’admirais ne me voyait pas comme “sensible” ou “dans ma tête”. Ma nature observatrice, ma tendance à analyser en silence, n’étaient plus des défauts, mais des atouts. Sous son mentorat, je me suis épanouie. Elle m’a donné accès à son laboratoire, à ses ressources. Elle me traitait comme une collègue, pas comme une étudiante. Elle m’a appris que la véritable détermination n’était pas de serrer les dents, mais de poursuivre une question avec une curiosité implacable, même quand personne d’autre ne voit l’intérêt. Si seulement mes parents pouvaient me voir à travers ses yeux.
Ce qui m’amène au matin de la fête de Juliette. Après la conversation glaciale avec mes parents la veille, j’ai rencontré le Professeur Fournier dans son bureau, comme convenu. Mon cœur battait la chamade. Depuis des semaines, j’attendais la réponse pour la Bourse Pasteur, ce programme mythique à Paris. C’était plus qu’un poste ; c’était une validation ultime.
Elle m’a fait asseoir, son visage une énigme. « Le comité a pris sa décision concernant la Bourse Pasteur », a-t-elle commencé, sa voix soigneusement neutre. Le monde semblait s’être arrêté. Je retenais ma respiration, mes mains moites serrées sur mes genoux. « Ils vous ont sélectionnée », a-t-elle finalement lâché, et son visage s’est fendu d’un immense sourire chaleureux. « Félicitations, Docteur Amélie Dubois. Vous allez à Paris. »
Une vague de joie pure, d’incrédulité et de validation m’a submergée, si puissante que les larmes me sont montées aux yeux. La Bourse Pasteur. Le pinacle. Mon travail, ma persévérance, mes nuits blanches… tout cela avait un sens. « Je… je ne sais pas quoi dire », ai-je balbutié, les larmes roulant sur mes joues.
« Dites simplement que vous acceptez », a dit fermement Fournier. « Vous l’avez mérité, Amélie. Votre recherche sur la régénération neurovasculaire était révolutionnaire. » Puis elle a ajouté la phrase qui a tout changé : « Et bien sûr, la bourse est assortie d’une allocation généreuse, d’une aide au logement, et du remboursement complet de vos prêts étudiants. »
Je serais sans dettes. Tout comme Juliette. Mais pas par un cadeau, pas par favoritisme. Par mon propre mérite. La symétrie était si parfaite, si poétique, qu’elle en était presque cruelle.
C’est là que le Professeur Fournier a porté le coup de grâce. « Il y a plus », a-t-elle continué, ses yeux pétillant d’une lueur malicieuse que je ne lui connaissais pas. « J’ai été invitée à la célébration de Juliette ce soir. Vos parents ont envoyé une invitation par courtoisie au corps professoral, ne connaissant évidemment pas notre relation de mentorat. Je pense que ce serait l’endroit idéal pour annoncer la nouvelle. Si vous êtes à l’aise avec ça, bien sûr. »
Mon estomac se serra violemment. La fête de Juliette. Une célébration de sa liberté financière offerte par nos parents. L’annoncer là-bas… ce serait une bombe. « Je ne sais pas, Professeur Fournier », ai-je murmuré. « C’est censé être sa soirée. Mes parents… ils vont penser que j’essaie de lui voler la vedette. »
L’expression du Professeur Fournier se durcit très légèrement. « Amélie, j’ai observé votre dynamique familiale au cours des deux dernières années. J’ai vu vos parents lors des réceptions de l’hôpital. J’ai entendu la façon dont ils parlent de vous et de votre sœur. Je comprends votre hésitation. Mais parfois, la reconnaissance doit être publique pour être reconnue du tout. Laissez-les vous voir non pas à travers le prisme de leurs préjugés, mais à travers celui de vos réalisations. »
Elle avait raison. Une annonce privée serait minimisée. “Oh, Amélie a eu de la chance.” “Ce professeur l’aime bien.” Mais une annonce publique, devant leurs pairs, leurs amis, le doyen de la faculté… ce serait indéniable. Je sentis une étincelle de défi s’allumer en moi, une flamme que j’avais passée ma vie à étouffer. « D’accord », ai-je hoché lentement la tête, ma décision prise. « Vous pouvez l’annoncer. »
En quittant son bureau, flottant sur un nuage de triomphe et d’appréhension, mon téléphone vibra. Un texto de Juliette.
Maman en fait des tonnes pour ce soir. C’est tellement embarrassant. J’aimerais qu’elle mette autant d’efforts à célébrer notre diplôme à toutes les deux. Hâte de te voir, cœur.
Je me suis arrêtée net au milieu du couloir de l’hôpital. Je relus le message, puis encore une fois. C’était la première fois. La toute première fois que Juliette reconnaissait explicitement et sans ambiguïté l’injustice de la situation. Une fissure apparut dans la certitude de ma solitude. Peut-être que je m’étais trompée sur elle. Peut-être qu’elle était plus une alliée que je ne l’avais jamais imaginé.
Avant même que je puisse commencer à taper une réponse, un autre message est arrivé. Ma mère.
N’oublie pas la tenue de ville pour ce soir. Et s’il te plaît, Amélie, essaie d’être heureuse pour ta sœur. Laisse-lui son moment. C’est très important pour elle.
Le contraste entre les deux messages était si brutal qu’il m’a coupé le souffle. D’un côté, une main tendue inattendue de ma sœur. De l’autre, le rappel condescendant de mon rôle assigné : la spectatrice silencieuse et bienveillante de la vie de l’autre. La distance entre moi et mes parents semblait être un gouffre infranchissable. La distance entre moi et ma sœur, cependant, venait peut-être de se réduire de façon spectaculaire.
La soirée à venir ne serait pas seulement une confrontation avec mes parents. Ce serait aussi un test. Un test de la solidité de ce nouveau pont fragile entre ma sœur et moi. En me dirigeant vers la sortie de l’hôpital, le soleil de Marseille couchant sur la Méditerranée, je savais que la nuit serait bien plus qu’une simple fête. Ce serait une révélation, d’une manière ou d’une autre. Et pour la première fois, je n’avais pas peur d’y faire face.