Le vol de la vengeance
3h17 du matin. La lumière bleue de mon téléphone a déchiré l’obscurité de notre chambre à coucher dans le 16ème arrondissement. Une notification American Express. Deux billets Business Class. Paris – Florence. Départ vendredi prochain. Montant : 7 920 €.
Mon cœur s’est arrêté. À côté de moi, Thomas dormait paisiblement, le souffle régulier. J’ai cliqué sur les détails, les mains tremblantes. Passagers : Thomas Vasseur… et Léa Martin. Sa consultante en relations publiques. Celle qui m’avait souri lors de notre dernier dîner en prétendant être une simple collègue.
Je n’ai pas crié. Je n’ai pas pleuré. Je suis descendue dans la cuisine glaciale, mes pieds nus claquant sur le carrelage, et j’ai pris une décision. Il l’emmenait à l’endroit même où il m’avait demandée en mariage dix ans plus tôt. Il pensait que j’étais la femme naïve qui resterait à la maison à l’attendre.
Il se trompait.
Vendredi matin, aéroport Charles de Gaulle. J’ai pris ma place en 4C. Thomas et Léa sont arrivés, riant, insouciants, prêts pour leur week-end romantique. Quand Thomas a levé les yeux et m’a vue assise là, un verre de champagne à la main, son visage s’est décomposé. Il a compris que le vol allait être très, très long.
Mais il ne savait pas encore que je n’étais pas venue seule. Dans mon sac, il y avait bien plus qu’une scène de ménage…
LA VENGEANCE EST UN PLAT QUI SE MANGE FROID, MAIS SURTOUT EN BUSINESS CLASS !
PARTIE 1 : L’AUBE DE LA TRAHISON
Chapitre 1 : Le silence avant la tempête
Il était 3h17 du matin. Je le savais sans avoir besoin de regarder le réveil. Il y a une certaine densité dans le silence de 3 heures du matin, une lourdeur particulière qui pèse sur les tympans. C’est l’heure où la ville de Paris, même dans ses artères les plus bruyantes, semble retenir son souffle. Dans notre appartement du 16ème arrondissement, l’air était immobile, saturé de cette odeur familière de linge propre et du parfum boisé que Thomas portait toujours, même la nuit.
Je dormais d’un sommeil léger, agité, comme si mon inconscient montait la garde, attendant un signal que ma conscience ignorait encore. Et puis, c’est arrivé.
Pas un bruit, mais une lumière.
Une lueur douce, spectrale, d’un bleu électrique, a déchiré l’obscurité de la chambre. Elle a jailli de la table de chevet, projetant des ombres étirées et fantomatiques sur le plafond mouluré. Mon téléphone.
Mon cœur a fait un bond dans ma poitrine, un coup de tambour violent, disproportionné. Pourquoi ? Une simple notification ne devrait pas provoquer une telle montée d’adrénaline. Mais il y a des instincts primitifs qui ne trompent pas. Cette lumière, à cette heure précise, n’était pas anodine. Ce n’était pas un email promotionnel ou une mise à jour d’application. C’était une alerte. Une intrusion.
Je suis restée figée quelques secondes, les yeux grands ouverts dans le noir, écoutant la respiration de Thomas à côté de moi. Inspirer. Expirer. Un rythme lent, profond, apaisant. Le rythme d’un homme à la conscience tranquille, ou d’un homme qui sait si bien mentir que même son sommeil est une performance. Il dormait sur le dos, un bras rejeté en arrière, totalement vulnérable, totalement absent.
Je me suis redressée lentement, prenant soin de ne pas faire crisser les draps en satin de coton. Ma main a tâtonné dans l’obscurité jusqu’à rencontrer la froideur du métal de mon smartphone. Je l’ai saisi. L’écran s’est allumé, m’aveuglant un instant.
Je plissai les yeux pour faire la mise au point.
American Express : Transaction autorisée.
Le temps s’est arrêté. Littéralement. J’ai senti le sang se retirer de mes extrémités, laissant mes doigts glacés et engourdis. Une transaction ? À 3 heures du matin ?
J’ai déverrouillé l’écran. Le message complet s’est affiché, et chaque mot s’est imprimé sur ma rétine comme une brûlure.
Montant : 7 920,00 €
Bénéficiaire : Air France
Détail : 2 Billets Business Class – Aller/Retour
Trajet : Paris (CDG) – Florence (FLR)
Date de départ : Vendredi 17 Mai.
Je ne respirais plus. L’air refusait d’entrer dans mes poumons. J’ai relu le message une fois, deux fois, trois fois. Peut-être que je rêvais encore ? Peut-être que c’était une erreur de la banque ? Une fraude ? Oui, c’était sûrement ça. Quelqu’un avait piraté notre carte. C’était la seule explication logique. Thomas était là, à côté de moi. Il n’achetait pas de billets d’avion en pleine nuit.
Mais mes doigts, eux, savaient. Ils tremblaient de manière incontrôlable en ouvrant l’application bancaire pour voir le détail complet de la transaction. L’application a chargé, le petit cercle tournant au milieu de l’écran semblant se moquer de mon angoisse grandissante.
Enfin, la facture détaillée est apparue. Et là, le monde s’est effondré.
Il n’y avait pas d’erreur. Il n’y avait pas de pirate russe ou de glitch informatique. Il y avait des noms.
Passager 1 : M. Thomas Vasseur.
Passager 2 : Mme Léa Martin.
Léa Martin.
Le nom m’a frappée avec la violence physique d’une gifle. Ma tête est partie en arrière sous le choc invisible. Un goût métallique a envahi ma bouche.
Léa.
Pas une inconnue. Pas un nom abstrait. Léa. Sa “consultante en relations publiques”. Celle avec qui il travaillait sur le “projet Horizon” depuis six mois. Celle qui avait dîné chez nous il y a à peine trois semaines.
Je me suis souvenue de ce dîner avec une clarté hallucinante. Je la revoyais, assise à ma droite, dans sa robe fourreau vert émeraude qui mettait en valeur ses yeux de chat. Je revoyais sa main manucurée tenant mon verre en cristal, ses rires cristallins qui ponctuaient les blagues de Thomas. Je me souvenais de la façon dont elle m’avait regardée — non, analysée — pendant que je servais le rôti.
— « Julie, c’est délicieux, » avait-elle dit avec ce sourire qui n’atteignait jamais tout à fait ses yeux. « Thomas a tellement de chance d’avoir une femme qui cuisine aussi bien. Moi, avec le travail, je n’ai jamais le temps. »
C’était une insulte déguisée en compliment, je le réalisais maintenant. Elle me réduisait à mon rôle domestique tout en s’élevant par son statut professionnel. Et Thomas… Je tournai la tête vers lui. Il dormait toujours.
Comment pouvait-il dormir ? Comment son corps ne le trahissait-il pas ? Il venait de dépenser près de huit mille euros de notre argent commun pour emmener sa maîtresse en Italie, et son pouls ne s’était même pas accéléré ?
La nausée m’a prise. Violente. Immédiate. J’ai repoussé la couette et je me suis levée, mes jambes flageolantes menaçant de se dérober sous mon poids. J’avais besoin de sortir de cette chambre. L’air y était devenu toxique. Chaque inspiration me brûlait, chargée des mensonges qu’il exhalait dans son sommeil.
J’ai attrapé mon kimono de soie sur le fauteuil et je suis sortie dans le couloir, fermant doucement la porte derrière moi. Ce petit “clic” de la serrure a sonné comme le glas de mes dix années de mariage.
Chapitre 2 : La descente aux enfers
L’appartement était plongé dans la pénombre, éclairé seulement par les lumières orangées des réverbères de la rue filtrant à travers les rideaux du salon. J’ai marché jusqu’à la cuisine, mes pieds nus claquant sur le carrelage froid. Ce froid était la seule chose qui me semblait réelle. Il me mordait la plante des pieds, m’ancrant dans le présent alors que mon esprit partait en vrille.
J’ai allumé la petite lampe au-dessus de l’évier. Une lumière jaune, crue, a inondé le plan de travail en marbre immaculé. Tout était propre, rangé. La machine à café prête pour le lendemain, les tasses alignées. Une scène de bonheur domestique parfait. Une scène de théâtre dont je ne savais pas que le rideau était déjà tombé.
Je me suis appuyée contre le comptoir, serrant mon téléphone si fort que mes jointures étaient blanches.
Florence.
Pourquoi Florence ?
C’était le détail qui faisait le plus mal. Plus que l’infidélité physique. Plus que le mensonge. C’était le choix de la destination qui me poignardait le cœur et le tordait.
Je fermai les yeux et je fus transportée dix ans en arrière.
Nous étions jeunes, fauchés, et follement amoureux. Nous avions économisé pendant deux ans pour nous payer ce voyage en Italie. Je me souvenais de l’odeur des vieilles pierres chauffées au soleil, du goût de la glace à la pistache que nous partagions parce que nous ne pouvions pas nous en payer deux.
Je me souvenais du Ponte Vecchio au coucher du soleil. L’or des bijouteries scintillait, l’Arno coulait doucement en dessous, sombre et mystérieux. Thomas m’avait pris la main. Il tremblait. Lui, qui était toujours si sûr de lui, tremblait.
— « Julie, » avait-il dit, la voix rauque d’émotion. « Je n’ai pas grand-chose à t’offrir aujourd’hui. Mais je te promets qu’un jour, je te donnerai le monde. Je veux le construire avec toi. Veux-tu m’épouser ? »
J’avais pleuré. Nous avions pleuré. Florence était notre ville. C’était le sanctuaire de notre promesse. C’était là que “nous” avait commencé.
Et il l’emmenait elle là-bas.
Il allait marcher sur nos souvenirs avec ses talons aiguilles. Il allait lui dire les mots qu’il m’avait dits. Il allait profaner notre histoire, la réécrire avec une autre, en utilisant l’argent que nous avions gagné ensemble. C’était d’une cruauté si raffinée, si précise, que je me demandais s’il le faisait exprès pour me détruire, ou s’il avait simplement oublié que j’existais. L’oubli est parfois pire que la haine.
Une rage froide a commencé à remplacer la douleur. Une colère sourde, qui montait du ventre. Je n’étais plus la jeune fille de vingt-trois ans qui pleurait de joie sur un pont italien. J’étais une femme de trente-trois ans, co-fondatrice d’une entreprise prospère, mère d’une petite fille, et je n’allais pas me laisser effacer sans rien dire.
J’ai ouvert mon ordinateur portable, posé sur la table de la cuisine. Le logo de la pomme a illuminé la pièce sombre. Je devais savoir. Je devais tout savoir. Si American Express m’avait envoyé cette notification, c’est parce que j’étais titulaire principale du compte. Une précaution que j’avais prise des années plus tôt, “pour la logistique”, disais-je. Aujourd’hui, c’était mon arme.
Je me suis connectée à notre banque en ligne. Mes doigts volaient sur le clavier. Mot de passe. Code de sécurité. Entrée.
L’écran a affiché nos comptes. Le compte courant, le compte épargne, le compte joint.
J’ai cliqué sur le compte joint.
Ce que j’ai vu m’a donné le vertige. Ce n’était pas juste deux billets d’avion. C’était une hémorragie.
Hôtel Four Seasons Firenze : Réservation confirmée. 3 nuits. Suite Junior. 4 500 €.
Ristorante Enoteca Pinchiorri : Acompte réservation dîner. 400 €.
Location de voiture de luxe (Maserati) : 1 200 €.
Chaque ligne était un coup de poignard supplémentaire. Le Four Seasons ? Nous n’avions jamais logé là-bas. Nous avions dormi dans une petite pension charmante mais modeste. Il lui offrait le luxe qu’il nous avait promis, mais sans moi.
Mais ce n’était pas tout. J’ai remonté l’historique. Janvier. Février. Mars.
Des retraits d’espèces inexpliqués. 300 €. 500 €. Des déjeuners dans des restaurants parisiens hors de prix les jours où il était censé être “en réunion avec le comptable”. Des achats dans des boutiques de lingerie de luxe dont je n’avais jamais vu la couleur.
— « Salaud, » murmurai-je dans le silence de la cuisine. Le mot a claqué, vulgaire et nécessaire.
J’ai continué à creuser. J’ai ouvert sa boîte mail. Pas celle qu’il utilisait pour le travail, non. Celle que je connaissais mais qu’il pensait oubliée. Une vieille adresse Gmail qu’il utilisait pour ses inscriptions à des newsletters. J’avais deviné le mot de passe il y a des années — le nom de notre premier chien suivi de son année de naissance. Il n’avait jamais été très créatif avec la sécurité.
Mot de passe incorrect.
Il l’avait changé. Bien sûr.
J’ai essayé la date de naissance de notre fille.
Mot de passe incorrect.
J’ai essayé notre date de mariage.
Mot de passe incorrect.
J’ai fermé les yeux, essayant de penser comme lui. Comme ce nouvel homme que je découvrais. Qu’utiliserait-il ? Quelque chose de facile à retenir pour lui, mais insignifiant pour moi ?
J’ai tapé : Horizon2024. Le nom de leur projet.
Accès autorisé.
Le cynisme de cet homme était sans fond.
La boîte de réception s’est ouverte, et c’était comme ouvrir la boîte de Pandore. Des centaines d’emails.
De : Léa Martin [email protected]
Objet : Tu me manques déjà
Date : Hier, 14h30
“Mon amour, la réunion était interminable sans toi. J’ai hâte d’être à Florence. J’ai acheté cette petite robe rouge dont tu parlais. Je compte bien ne pas la porter longtemps…”
Je n’ai pas pu lire la suite. La bile m’est montée aux lèvres. Je suis allée à l’évier, me suis aspergée le visage d’eau glacée. Je tremblais de tout mon corps, mais ce n’était plus de peur. C’était de dégoût.
J’ai passé l’heure suivante à faire des captures d’écran. Tout. Absolument tout. Les emails, les réservations, les confirmations, les mots doux, les photos jointes (que je n’ai pas ouvertes, par instinct de préservation). J’ai créé un dossier sécurisé sur mon cloud personnel, protégé par un mot de passe complexe qu’il ne devinerait jamais.
J’ai nommé le dossier : Projet Vengeance. Puis j’ai effacé, trouvant cela trop mélodramatique. J’ai renommé : Dossier Florence. Plus froid. Plus professionnel. Plus mortel.
Chapitre 3 : Le masque de porcelaine
Le ciel commençait à s’éclaircir derrière la fenêtre. Un gris pâle, sale, typique des matins parisiens avant que le soleil ne perce. 6h00.
Il allait se réveiller dans une heure.
Je devais remonter. Je devais me glisser dans ce lit souillé par ses rêves d’une autre. Je devais jouer le rôle de ma vie.
Je suis remontée l’escalier, mes jambes lourdes comme du plomb. Dans la chambre, l’air sentait toujours son parfum. Cette odeur que j’avais tant aimée, qui me semblait maintenant être l’odeur de la trahison elle-même.
Je me suis glissée sous la couette. Mon corps était raide, tendu comme un arc. Je lui ai tourné le dos, fixant le mur, attendant.
À 7h00 pile, son réveil a sonné. Il a grogné, a tâtonné pour l’éteindre. J’ai senti le matelas bouger quand il s’est étiré.
Puis, sa main s’est posée sur mon épaule. Une main chaude, lourde.
— « Hmm… Bonjour, chérie, » a-t-il murmuré, la voix pâteuse du sommeil.
J’ai failli hurler. J’ai failli me retourner et lui cracher au visage tout ce que je savais. Je sais pour Léa. Je sais pour Florence. Je sais pour l’argent. J’ai failli le frapper, le griffer, le détruire là, tout de suite.
Mais une petite voix dans ma tête, froide et calculatrice — la voix de la femme d’affaires que j’étais — m’a arrêtée.
Non. Pas maintenant. Si tu exploses maintenant, il va nier. Il va minimiser. Il va dire que c’est une erreur, qu’il peut tout expliquer. Il va essayer de te manipuler. Et pire, il va annuler le voyage.
Et je ne voulais pas qu’il annule. Je voulais qu’il y aille. Je voulais le piéger en flagrant délit. Je voulais que sa chute soit si haute qu’il ne pourrait jamais se relever.
Alors, j’ai pris une profonde inspiration, j’ai puisé dans des ressources d’actrice que je ne me soupçonnais pas, et je me suis retournée.
J’ai forcé mes lèvres à s’étirer en un simulacre de sourire.
— « Bonjour, » ai-je dit. Ma voix était un peu rauque, ce qui passait pour de la fatigue matinale.
Il s’est penché pour m’embrasser. J’ai légèrement tourné la tête, de sorte que ses lèvres atterrissent sur ma joue et non sur ma bouche. Le contact de sa peau contre la mienne m’a donné la chair de poule, mais pas de la bonne façon. C’était comme être touchée par un étranger.
Il ne l’a pas remarqué. Bien sûr qu’il ne l’a pas remarqué. Pour lui, tout était normal. Il était le maître du monde, l’homme qui avait tout : la femme aimante à la maison, la maîtresse excitante au bureau.
Il s’est levé, s’est dirigé vers la salle de bain. J’ai écouté le bruit de la douche. J’ai imaginé l’eau coulant sur lui, lavant… quoi ? Sa culpabilité ? Je doutais qu’il en ressente.
Pendant qu’il se douchait, j’ai attrapé mon téléphone. J’ai rouvert la note que j’avais commencée dans la cuisine.
Plan d’action :
1. Sécuriser les fonds. (Rendez-vous banque 9h00)
2. Consulter un avocat. (Appeler Valérie)
3. Obtenir des preuves irréfutables. (Matériel d’espionnage)
4. Le vol.
Le vol. C’était la clé de voûte.
Il est sorti de la salle de bain, une serviette autour de la taille, les cheveux humides. Il était beau, je devais l’admettre. C’était un bel homme, charismatique, qui prenait soin de lui. C’était ce qui avait rendu la tromperie si facile. Qui soupçonnerait un homme qui a tout ?
— « Grosse journée aujourd’hui, » a-t-il lancé en enfilant sa chemise blanche. « J’ai le board meeting pour le projet Horizon. Je risque de rentrer tard. Ne m’attends pas pour dîner. »
Le projet Horizon. Le code pour Léa.
— « Ah oui ? » ai-je répondu, assise sur le bord du lit, observant chaque geste. « C’est crucial, ce projet. Tu dois être stressé. »
Il a souri, ajustant sa cravate dans le miroir. Il se regardait avec satisfaction.
— « Un peu. Mais je gère. Tu me connais. Je gère toujours. »
L’arrogance. C’était sa faiblesse. Il se croyait intouchable. Il pensait que j’étais aveugle, acquise, un meuble confortable dans sa vie trépidante.
Il s’est approché de moi, a mis ses mains sur mes épaules.
— « Tu as l’air fatiguée, Julie. Tu devrais prendre soin de toi aujourd’hui. Va au spa, fais du shopping. Utilise la carte. »
Utilise la carte. L’ironie était si forte que j’ai failli rire nerveusement. Il m’achetait le silence avec mon propre argent, pendant qu’il dépensait des milliers pour elle.
— « C’est une bonne idée, » dis-je doucement. « Je vais peut-être faire ça. Prendre soin de moi. »
Il m’a embrassé le front.
— « À ce soir, chérie. »
Et il est parti. J’ai entendu ses pas dans l’escalier, le bruit de la porte d’entrée qui se referme. Le bruit de la serrure qui tourne.
Dès qu’il fut parti, le masque est tombé. Je me suis effondrée sur le lit, un sanglot sec me déchirant la gorge. Mais un seul. Juste un. Je n’avais pas le temps pour le désespoir. Le désespoir est pour les victimes. Et à partir de cet instant précis, j’avais décidé de ne plus être une victime.
Chapitre 4 : La transformation
Je me suis levée et je suis allée devant le grand miroir en pied de la chambre. J’ai regardé mon reflet. Julie Vasseur, 33 ans. Les yeux cernés, les cheveux en bataille, le visage pâle.
J’ai regardé mes yeux. Il y avait quelque chose de nouveau au fond de mes pupilles. Une dureté qui n’y était pas la veille. Une lueur d’acier.
— « Tu vas le détruire, » ai-je dit à mon reflet. « Tu vas lui prendre tout ce qu’il a, et tu vas le faire avec le sourire. »
J’ai pris ma douche. J’ai frotté ma peau vigoureusement, comme pour effacer ses dernières traces. J’ai choisi mes vêtements avec soin. Pas le jogging confortable que je portais habituellement pour travailler à la maison. Non. J’ai enfilé un tailleur pantalon noir, cintré, élégant. Des talons hauts. J’ai appliqué un rouge à lèvres rouge sang.
C’était mon armure de guerre.
À 8h45, j’étais dans la rue. L’air frais du matin m’a fait du bien. J’ai marché d’un pas décidé vers la banque BNP Paribas au coin de l’avenue Victor Hugo.
J’ai demandé à voir le directeur de l’agence. Pas un guichetier. Le directeur. Je le connaissais, nous avions des comptes professionnels importants chez eux.
Monsieur Dupont m’a reçue immédiatement, un peu surpris de me voir sans rendez-vous.
— « Madame Vasseur, quelle surprise. Tout va bien ? »
Je me suis assise, j’ai croisé les jambes et j’ai posé mon sac Hermès sur le bureau.
— « Non, Monsieur Dupont. Tout ne va pas bien. J’ai besoin de faire des mouvements de fonds importants, et j’ai besoin que cela soit fait immédiatement et en toute discrétion. »
Il a froncé les sourcils, sentant le sérieux de la situation.
— « Je vous écoute. »
— « Je veux retirer 15 000 euros en espèces du compte joint. Et je veux ouvrir un nouveau compte personnel, à mon nom de jeune fille, Julie Delacourt. Je veux que personne, absolument personne, n’y ait accès ou ne puisse en voir l’existence. Surtout pas mon mari. »
Il a hésité un instant.
— « 15 000 euros en espèces… c’est une somme importante qui nécessite un préavis… »
J’ai penché la tête, mon regard ne lâchant pas le sien.
— « Monsieur Dupont. Notre société pèse plusieurs millions dans votre banque. Je ne vous demande pas si c’est possible. Je vous dis ce que je vais faire. Si ce n’est pas possible ici, je traverserai la rue pour aller à la Société Générale, et j’emmènerai tous nos comptes d’entreprise avec moi. »
Il a pâli légèrement, a ajusté ses lunettes.
— « Je… je vais voir ce que je peux faire. Pour une cliente comme vous, nous pouvons faire une exception. »
Vingt minutes plus tard, je sortais de la banque avec une enveloppe épaisse dans mon sac et un nouveau RIB à mon nom. Première victoire.
Chapitre 5 : Le conseil de guerre
Mon téléphone a vibré. C’était ma sœur, Chloé.
Message : “Salut sœurette, déj ce midi ?”
J’ai hésité. Chloé était impulsive. Si je lui disais, elle irait probablement crever les pneus de la voiture de Thomas ou l’insulterait sur Facebook. J’avais besoin de calme. J’avais besoin de stratégie. Mais j’avais aussi besoin d’aide pour la logistique.
J’ai répondu :
Appelle-moi. Urgent. Ne parle à personne.
Elle a appelé dix secondes plus tard.
— « Qu’est-ce qui se passe ? Tu me fais peur avec tes messages cryptiques. »
— « Thomas me trompe. »
Le silence à l’autre bout de la ligne a été total. Puis :
— « Je vais le tuer. Je viens chez toi, je prends un couteau et je… »
— « Non ! » ai-je coupé sèchement. « Chloé, écoute-moi. Je ne veux pas de scène. Pas maintenant. J’ai un plan. Mais j’ai besoin de toi. »
Elle a respiré bruyamment, essayant de se calmer.
— « Ok. Dis-moi ce que tu veux. »
— « Tu as toujours ce contact… le type qui vend du matériel de sécurité ? Celui qui a équipé ton hôtel ? »
— « Oui, Greg. Pourquoi ? »
— « J’ai besoin d’un stylo caméra. Haute définition. Avec enregistrement audio longue durée. Et je le veux aujourd’hui. »
— « Putain, Julie… Tu vas faire quoi ? »
— « Je vais lui offrir un cadeau qu’il n’oubliera jamais. »
— « Je m’en occupe. Je te l’apporte ce soir. »
Je raccrochai. Une autre étape validée.
Maintenant, l’appel le plus difficile. Valérie.
Valérie était mon amie depuis la fac de droit. Elle était devenue une requine du barreau en droit de la famille. Elle avait vu des centaines de divorces, des plus amiables aux plus sanglants. Je savais qu’elle ne me plaindrait pas. Elle me donnerait des munitions.
— « Cabinet Lemoine & Associés, bonjour. »
— « Bonjour, c’est Julie Vasseur. Je dois parler à Maître Lemoine. C’est une urgence personnelle. »
Deux minutes d’attente sur une musique d’ascenseur insupportable. Puis, sa voix familière, rapide, professionnelle.
— « Juju ? Qu’est-ce qui se passe ? J’ai cinq minutes avant une audience. »
— « Thomas part à Florence avec sa maîtresse vendredi prochain. Il utilise les fonds de l’entreprise. Je veux divorcer, je veux le contrôle de la boîte, et je veux qu’il ne lui reste plus que ses yeux pour pleurer. »
Il y eut un silence, différent de celui de ma sœur. Un silence d’analyse. J’entendais presque les rouages de son cerveau se mettre en place.
— « Ok, » dit-elle, le ton changeant instantanément. Plus d’amie, juste l’avocate. « Florence, c’est bien. S’il dépense l’argent de la communauté ou de l’entreprise pour l’adultère, c’est une faute grave. On peut jouer sur l’abus de biens sociaux pour faire levier sur les parts de l’entreprise. »
— « Je veux tout préparer pour vendredi. Je veux lui faire signer les papiers dans l’avion. »
Valérie a éclaté d’un rire bref et incrédule.
— « Dans l’avion ? Tu es sérieuse ? »
— « Je serai assise à côté d’eux. Il ne pourra pas fuir. »
— « Mon Dieu, Julie… C’est diabolique. J’adore. » Elle marqua une pause. « Écoute, il me faut les preuves. Relevés bancaires, emails, tout ce que tu as. Je vais te rédiger une convention de divorce par consentement mutuel, mais avec des conditions draconiennes. Et une lettre de démission du conseil d’administration. S’il est coincé, il signera pour éviter le scandale public et pénal. »
— « Je t’envoie tout par courrier sécurisé dans l’heure. »
— « Parfait. Passe à mon cabinet mercredi 15h. On répétera la scène. Tu dois être impériale. Pas d’émotion. Juste du business. »
— « Ne t’inquiète pas, Valérie. L’émotion est morte à 3h17 ce matin. »
Chapitre 6 : Le retour au foyer
Je suis rentrée chez moi vers midi. L’appartement était vide, mais il semblait différent. Ce n’était plus mon foyer. C’était une scène de crime, un décor de théâtre en carton-pâte. J’ai regardé les photos de mariage sur le mur du salon. Nos sourires figés. Je les ai décrochées, une par une, et je les ai posées face contre terre sur le buffet. Je ne voulais plus voir son visage me sourire alors qu’il planifiait ma destruction.
J’ai passé l’après-midi à compiler le dossier pour Valérie. J’ai imprimé les relevés, surligné les dépenses suspectes au marqueur jaune fluo. C’était presque thérapeutique. Chaque coup de marqueur était une petite entaille dans son armure.
Le soir est tombé. J’ai entendu la clé dans la serrure vers 20h00.
Mon cœur a recommencé à battre fort, mais je l’ai forcé à ralentir. Respire. Souris. Joue.
Thomas est entré, l’air faussement épuisé, sa veste sur l’épaule.
— « Quelle journée ! Je suis vidé. »
Je cuisinais des lasagnes. L’odeur de la sauce tomate et du basilic remplissait la cuisine, une odeur réconfortante qui jurait avec la tension dans l’air.
— « Pauvre chéri, » dis-je, me tournant vers lui pour lui offrir ma joue. « Ça a avancé, le projet Horizon ? »
Il a souri, ce sourire charmeur qui m’avait fait tomber amoureuse dix ans plus tôt.
— « On avance. On entre dans la phase critique. D’ailleurs… je vais devoir m’absenter vendredi prochain. Pour le week-end. Un séminaire de dernière minute à… Lyon. »
Lyon.
Il ne prenait même pas la peine d’inventer une ville excitante. Lyon. Alors qu’il partait pour Florence, la ville de l’art, de l’amour, de notre amour.
— « Lyon ? » répétai-je, feignant l’innocence. « C’est dommage, on aurait pu faire quelque chose ensemble ce week-end là. »
— « Je sais, je suis désolé. Mais c’est impératif pour la boîte. Tu comprends, n’est-ce pas ? »
Il m’a regardée avec ses yeux bruns, implorant ma compréhension, ma docilité habituelle.
J’ai plongé mon regard dans le sien. J’ai cherché une trace de honte, de remords. Rien. Juste le vide lisse du menteur pathologique.
— « Bien sûr que je comprends, Thomas, » dis-je avec un calme qui m’effraya moi-même. « Le travail avant tout. Je trouverai bien de quoi m’occuper vendredi. »
Il a semblé soulagé. Il m’a embrassée, a pris une bière dans le frigo et est allé s’affaler sur le canapé pour regarder les infos.
Je suis restée dans la cuisine, regardant les lasagnes bouillonner dans le four.
Lyon.
Je me suis essuyé les mains sur mon tablier.
J’ai sorti mon téléphone et j’ai ouvert l’application d’Air France.
Rechercher vol : Paris – Florence.
Vendredi 17 Mai.
Vol AF1290. Départ 10h20.
J’ai sélectionné la classe Affaires.
Le plan de cabine s’est affiché. Deux sièges étaient grisés, occupés : 4A et 4B.
Le siège 4C, côté couloir, juste à côté d’eux, était libre.
Mon doigt a plané au-dessus de l’écran. C’était le point de non-retour. Si je cliquais, je déclenchais la guerre nucléaire. Si je cliquais, il n’y aurait plus jamais de retour en arrière possible. Plus de “nous”, plus de famille, plus de vie confortable dans le déni.
J’ai regardé Thomas dans le salon, riant devant une publicité stupide.
J’ai pensé à Léa et sa robe rouge.
J’ai pensé à ma fille, Emma, qui dormait chez sa grand-mère ce soir-là, et à l’exemple que je voulais lui donner. Est-ce que je voulais qu’elle soit une femme qui subit, ou une femme qui se bat ?
J’ai appuyé sur le siège 4C.
Confirmer la réservation.
Paiement accepté.
Un sourire froid, terrifiant, s’est dessiné sur mes lèvres.
Je n’allais pas à Lyon. J’allais à Florence. Et j’allais transformer leur voyage romantique en la pire tragédie de leur vie.
— « À table ! » criai-je joyeusement.
Le dîner fut exquis. Les lasagnes étaient parfaites. Nous avons parlé de tout et de rien. J’ai même ri à ses blagues.
Je l’observais manger, boire son vin, totalement inconscient que la femme assise en face de lui était devenue son bourreau. Il ne voyait pas Julie, son épouse aimante. Il voyait un mirage.
La vraie Julie était déjà dans l’avion, assise au siège 4C, attendant patiemment que le spectacle commence. Et oh, quel spectacle ce serait.
(Fin de la Partie 1)
Analyse de la structure narrative pour la suite :
Cette première partie pose les fondations émotionnelles et logistiques. Nous avons :
- Le choc initial (la notification).
- L’enquête et la confirmation des faits (banque, emails).
- La douleur transformée en rage froide (souvenir de Florence).
- La préparation méthodique (banque, avocate, sœur/gadget).
- Le jeu de dupes avec le mari (le mensonge de “Lyon”).
- L’acte irréversible (l’achat du billet).
La tension est maintenant à son comble. Le lecteur sait ce qui va arriver, mais le mari l’ignore totalement. C’est ce qu’on appelle l’ironie dramatique, et c’est le moteur puissant pour la suite de l’histoire.

PARTIE 2 : L’ARCHITECTURE DU PIÈGE
Chapitre 7 : Dans l’arène juridique
Mercredi, 14h55. Le cabinet de Maître Valérie Lemoine était situé avenue de Wagram, dans un immeuble haussmannien qui sentait la cire d’abeille et l’argent ancien. L’atmosphère y était feutrée, presque cléricale, brisée seulement par le tintement lointain des téléphones et le bruit des talons sur le parquet en point de Hongrie.
J’étais assise dans la salle d’attente, une chemise cartonnée rouge sur les genoux. À l’intérieur : ma vie disséquée en chiffres et en preuves. Mon cœur battait un rythme lent et lourd, comme un glas. Je n’étais plus la femme trompée qui pleurait dans sa cuisine. J’étais devenue un dossier. Une plaignante.
La porte s’est ouverte. Valérie est apparue, impeccable dans un tailleur gris perle, ses cheveux coupés au carré ne laissant dépasser aucune mèche rebelle. Elle ne m’a pas souri comme on sourit à une amie autour d’un verre de vin. Elle m’a fait un signe de tête grave.
— « Entre, Julie. »
Son bureau était vaste, dominé par une bibliothèque remplie de codes civils et pénaux aux reliures rouges. Je me suis assise dans le fauteuil en cuir face à elle. J’ai posé la chemise rouge sur son bureau en verre.
— « Tout est là, » dis-je. Ma voix était stable, dénuée de tremblements. « Les relevés bancaires, les captures d’écran des emails, les réservations pour Florence. J’ai aussi imprimé les statuts de notre société. »
Valérie a ouvert le dossier. Le silence s’est installé, seulement troublé par le bruit du papier qu’on tourne et le gratouillement de son stylo-plume sur son bloc-notes. Elle lisait vite, ses yeux scannant les informations avec une précision chirurgicale. Parfois, elle fronçait les sourcils, parfois elle encerclait un chiffre.
Au bout de vingt minutes qui m’ont semblé durer des heures, elle a levé les yeux vers moi. Elle a ôté ses lunettes et les a posées sur le dossier.
— « C’est pire que ce que je pensais, Julie. Et c’est parfait. »
Je l’ai regardée, attendant la suite.
— « Parfait ? »
— « Juridiquement parlant. Moralement, c’est une ordure, on est d’accord. Mais juridiquement… il t’a donné les clés du royaume. » Elle s’est levée et a marché vers la fenêtre. « Si Thomas avait simplement eu une liaison, payée avec son salaire personnel, nous serions dans un divorce pour faute classique. Long, pénible, et le résultat financier serait incertain. Mais là… »
Elle s’est retournée, l’œil brillant de l’excitation du chasseur.
— « Il a utilisé le compte joint, ce qui est une violation du devoir de secours et d’assistance, mais surtout, il a puisé dans les fonds de l’entreprise. J’ai vu les virements vers “L. Martin Media”. C’est grossier. C’est de l’abus de biens sociaux caractérisé. C’est du pénal, Julie. S’il est condamné, il risque cinq ans de prison et 375 000 euros d’amende. Sans parler de l’interdiction de gérer. »
— « Je ne veux pas l’envoyer en prison, Valérie. C’est le père d’Emma. »
— « Non, » a-t-elle tranché. « Tu ne veux pas l’envoyer en prison, mais tu veux qu’il ait peur d’y aller. C’est là toute la nuance. C’est ton levier. »
Elle est revenue s’asseoir et a sorti un document vierge qu’elle a commencé à remplir.
— « Voici la stratégie. Je vais rédiger trois documents.
Premièrement, une convention de divorce par consentement mutuel. Tu gardes la maison, la garde principale d’Emma, et tu obtiens une prestation compensatoire conséquente pour le préjudice moral.
Deuxièmement, une cession de parts sociales. Il te cède 40% de ses parts dans l’entreprise pour une somme symbolique, en compensation des fonds détournés. Tu deviens l’actionnaire majoritaire. Il dégage.
Troisièmement, une lettre de démission immédiate de ses fonctions de Directeur Général. »
J’ai avalé ma salive. C’était brutal. C’était une exécution capitale, mais financière.
— « Et s’il refuse de signer ? »
Valérie m’a regardée droit dans les yeux.
— « C’est là que ton scénario de l’avion entre en jeu. L’effet de surprise. L’humiliation devant sa maîtresse. Et la menace. S’il ne signe pas, tu lui dis que tu déposes plainte au pénal le lundi matin à 8h00 et que tu envoies les preuves au Commissaire aux Comptes. Il sera fini dans le milieu. Personne n’embauche un dirigeant qui tape dans la caisse. Il signera. Je te le garantis. »
Elle a marqué une pause, adoucissant sa voix.
— « Tu es sûre de pouvoir tenir le coup ? Être assise à côté d’eux pendant deux heures… C’est une torture psychologique, Julie. »
J’ai pensé à la notification de 3h17 du matin. À son mensonge sur “Lyon”. À son sourire satisfait devant le miroir.
— « Ce n’est pas une torture, Valérie. C’est une mise à mort. Et je veux voir la lueur s’éteindre dans ses yeux quand il comprendra qu’il a tout perdu. »
Valérie a souri, un sourire de respect cette fois.
— « Alors, allons-y. Je prépare les actes. Je fais venir un notaire partenaire à l’aéroport ? Non, c’est trop risqué, il pourrait ne pas passer la sécurité. Attends… » Elle réfléchit. « J’ai une consœur, Maître Delorme, qui doit aller à Rome ce vendredi. Je vais voir si je peux la faire changer pour ton vol. Si elle est à bord, elle pourra authentifier les signatures en tant que tiers témoin assermenté, même si l’acte final devra être enregistré au sol. Sa présence donnera un poids officiel terrifiant à la scène. »
— « Fais-le. Quel qu’en soit le prix. »
Chapitre 8 : L’autopsie financière
Jeudi matin, 10h00. Le café “Le Rostand”, face au jardin du Luxembourg. C’était loin de nos bureaux, loin des lieux que Thomas fréquentait.
Marc, notre expert-comptable, était déjà là. Il tournait sa petite cuillère dans son café noir avec une nervosité inhabituelle. Marc était un homme de chiffres, calme, posé, presque ennuyeux. Le voir ainsi, cravate desserrée, regard fuyant, me confirmait que la situation était grave.
Je me suis assise en face de lui.
— « Merci d’être venu, Marc. »
Il a sursauté.
— « Julie. Je… Je ne savais pas comment t’en parler. Je voyais des choses passer, mais Thomas est le DG, il validait les factures, il disait que c’était pour le développement international… »
Je lui ai posé la main sur le bras pour le calmer.
— « Je ne suis pas là pour te blâmer, Marc. Je sais comment Thomas peut être persuasif. Et intimidant. Je suis là pour avoir la vérité. Toute la vérité. »
J’ai sorti la clé USB que j’avais préparée la veille avec les accès à la boîte mail secrète de Thomas.
— « Regarde ça. Et compare avec tes livres de comptes. »
Marc a ouvert son ordinateur portable. Il a inséré la clé. Pendant vingt minutes, il n’a pas dit un mot. Seuls ses yeux bougeaient, allant de l’écran aux documents papiers qu’il avait apportés. Son visage passait du rouge au blanc cireux.
— « Mon Dieu, » a-t-il fini par murmurer. « C’est un massacre. »
Il a tourné l’écran vers moi.
— « Regarde ici. La société “L. Martin Media”. Il l’a enregistrée comme prestataire externe pour du “consulting stratégique”. Il y a une facture mensuelle de 2 800 euros depuis dix-huit mois. Mais regardez les dates des factures… Elles tombent toujours le dimanche. Aucun cabinet ne facture le dimanche. C’est du faux. »
Il a cliqué sur un autre onglet.
— « Et là… Les notes de frais. Des séminaires fictifs. Il a passé des week-ends à Deauville, à Bruxelles, à Barcelone. Tout est passé en “prospection client”. Mais il n’y a aucun compte rendu de visite, aucun nouveau contrat signé dans ces régions. Julie, on parle de près de 60 000 euros sur deux ans. Sans compter le préjudice fiscal pour la boîte si on est contrôlés. Le fisc va requalifier ça en rémunération déguisée, on va prendre une amende colossale. »
Je sentais une boule de glace se former dans mon estomac. Ce n’était pas seulement une trahison amoureuse. C’était un pillage. Il volait l’avenir de notre fille. Il volait le fruit de mes nuits blanches passées à travailler sur les stratégies marketing quand l’entreprise débutait.
— « Est-ce que tu peux me faire un rapport ? » demandai-je. « Un rapport officiel, certifié par ton cabinet, listant toutes les irrégularités ? »
Marc a hésité. Faire cela, c’était déclarer la guerre à son patron actuel.
— « Si je fais ça, Thomas me vire dans la minute. »
— « Si tu ne le fais pas, Marc, » dis-je doucement, « quand le fisc tombera sur nous – et ils tomberont, car je ferai un signalement anonyme si nécessaire – tu seras considéré comme complice pour défaut de conseil et négligence. Tu perdras ta licence. »
Il a blanchi. Il savait que j’avais raison.
— « Et si je le fais ? »
— « Alors quand je reprendrai la direction de l’entreprise lundi matin, tu seras nommé Directeur Financier avec une augmentation de 15%. Et nous nettoierons tout ça ensemble. »
Il m’a regardée, pesant le pour et le contre. Il a vu la détermination dans mes yeux. Il a compris que Thomas était déjà un homme mort, il ne le savait juste pas encore.
— « Je te prépare le rapport pour ce soir, 18h. Je te l’envoie sur ton mail personnel crypté. »
— « Merci, Marc. Tu fais le bon choix. »
En quittant le café, j’ai marché dans le jardin du Luxembourg. Le soleil printanier brillait, les enfants jouaient avec des voiliers sur le bassin. Le contraste entre cette innocence et la noirceur de ce que je découvrais était insoutenable. J’ai dû m’asseoir sur un banc pour ne pas pleurer.
Thomas n’était pas juste un mari infidèle. C’était un escroc. Un homme capable de regarder sa femme dans les yeux le soir en rentrant, tout en sapant méthodiquement les fondations de leur vie commune.
Comment avais-je pu être si aveugle ?
C’est là, sur ce banc vert, que la dernière trace d’amour que j’avais pour lui s’est évaporée. Il ne restait plus que la cendre froide du mépris.
Chapitre 9 : L’équipement de l’espionne
Jeudi, 16h00. L’appartement de ma sœur Chloé à Bastille était un joyeux bordel, comme toujours. Des toiles peintes traînaient partout – elle était artiste – et une odeur de térébenthine flottait dans l’air.
Quand elle m’a ouvert, elle m’a serrée dans ses bras si fort que j’ai cru étouffer.
— « Tu es sûre de vouloir faire ça ? » a-t-elle demandé en me reculant pour me dévisager. « On peut juste brûler ses affaires, tu sais. C’est plus simple. »
J’ai souri faiblement.
— « Brûler ses affaires, c’est de la colère, Chloé. Ce que je vais faire, c’est de la justice. Tu as le matériel ? »
Elle est allée fouiller dans un tiroir de sa commode et en a sorti une petite boîte noire mate. Elle l’a posée sur la table basse comme un objet sacré.
À l’intérieur, un stylo noir, élégant, lourd. Il ressemblait à un Montblanc coûteux.
— « C’est du matériel pro, » expliqua-t-elle. « Greg me l’a filé. Regarde. »
Elle a pris le stylo.
— « Tu tournes la bague argentée une fois vers la droite : ça allume le système. Une petite LED bleue clignote trois fois ici, sous l’agrafe, très discret, puis s’éteint. Là, tu es en mode enregistrement vidéo HD et audio. L’objectif est juste au-dessus de l’agrafe, c’est un trou d’épingle, invisible à l’œil nu. Ça a 4 heures d’autonomie. »
J’ai pris le stylo. Il était froid, solide. Une arme déguisée en outil de bureau.
— « Et pour récupérer les données ? »
— « Tu dévisses le corps du stylo, il y a un port USB caché. Tu branches, et tu as tout. » Chloé m’a regardée avec inquiétude. « Julie, fais attention. S’il s’en rend compte… Thomas peut être… impulsif. »
— « Il ne s’en rendra pas compte. Il sera trop occupé à essayer de sauver sa peau. »
J’ai glissé le stylo dans mon sac à main, dans la poche intérieure zippée.
— « Merci, Chloé. »
— « Promets-moi de m’appeler dès que tu atterris. Je veux tous les détails. Je veux savoir quelle tête il a faite. »
— « Tu sauras tout. Je pense même que tu pourras voir la vidéo. »
Chapitre 10 : La dernière Cène
Jeudi soir, 19h30. De retour à la maison. L’air était électrique, chargé d’une tension que seul Thomas semblait ne pas percevoir.
Il était dans la chambre, une valise ouverte sur le lit.
Le jeu commençait.
Je me suis appuyée contre l’encadrement de la porte, les bras croisés.
— « Alors, prêt pour Lyon ? » demandai-je.
Il a sursauté légèrement, puis a fourré une chemise bleue dans la valise. J’ai remarqué qu’il emballait ses meilleures chemises, celles faites sur mesure. Pas vraiment la garde-robe pour un séminaire ennuyeux en province. Et il y avait ce flacon d’eau de Cologne “Terre d’Hermès” qu’il n’utilisait que pour les grandes occasions.
— « Presque, » a-t-il répondu sans me regarder. « J’ai imprimé le programme de la conférence. C’est dense. Je ne vais pas avoir une minute à moi. »
— « Ah oui ? Fais voir ? »
Il s’est tendu.
— « Oh, c’est dans mon sac, en bas. Des trucs techniques sur l’optimisation fiscale et les nouvelles normes RSE. Tu vas t’ennuyer à mourir si tu lis ça. »
Mensonge. Il n’y avait aucun programme.
Je suis entrée dans la pièce et j’ai commencé à plier une paire de chaussettes qu’il avait jetée en vrac.
— « Tu as pris ton costume gris ? Celui que tu as mis pour le mariage de ma cousine ? Il te va si bien. »
Il a hésité. Le costume gris était son préféré. Il l’avait déjà mis dans la housse, caché sous d’autres vêtements.
— « Euh, oui, je crois. Il faut être présentable. Il y aura des investisseurs potentiels. »
— « C’est bien. Tu devrais être magnifique. » Pour tes funérailles, pensai-je.
Nous sommes descendus dîner. J’avais commandé des sushis. Je n’avais pas la force de cuisiner une nouvelle fois. Nous avons mangé en face l’un de l’autre, dans ce silence familier des vieux couples, sauf que ce soir, le silence hurlait.
— « Tu pars à quelle heure demain ? » lui ai-je demandé, trempant un maki dans la sauce soja.
— « Tôt. Mon train est à 7h00 Gare de Lyon. Je vais prendre un Uber vers 6h15. Ne te lève pas, profite de ta matinée. »
Encore un mensonge. Son vol était à 10h20 à Charles de Gaulle. Il partait tôt pour retrouver Léa avant, prendre un café, commencer leur petite lune de miel illicite.
— « D’accord. Je dormirai un peu alors. J’ai prévu une journée… calme. »
Il m’a souri, la bouche pleine.
— « Tu as raison. Repose-toi. Tu as l’air tendue ces derniers temps. »
J’ai serré mes baguettes si fort qu’elles ont failli casser.
— « C’est le stress du travail, Thomas. Tu sais ce que c’est. Parfois, on a l’impression que tout nous échappe, qu’on ne contrôle plus rien. Et puis, tout à coup, on réalise qu’on a le pouvoir de tout changer. »
Il s’est figé une seconde, ne comprenant pas le sous-texte, mais percevant peut-être une menace diffuse.
— « Oui… c’est vrai. »
Il a fini son verre de vin.
— « Je vais me coucher tôt. Je suis claqué. »
— « Vas-y. Je vais rester un peu en bas. J’ai quelques emails à envoyer. »
Une fois seule, j’ai tout vérifié une dernière fois.
Mon sac de voyage était caché dans le placard de l’entrée, derrière les manteaux d’hiver.
L’enveloppe bleue contenant les documents de Valérie.
Le rapport financier de Marc.
Le stylo caméra.
Mon passeport.
Mon billet d’avion imprimé. Siège 4C.
J’ai regardé l’appartement. Les meubles design, les tapis moelleux, la vie que nous avions construite. Tout cela allait exploser dans moins de douze heures. J’ai ressenti une immense tristesse, non pas pour lui, mais pour la Julie qui avait cru en ce bonheur. Je lui disais adieu.
Je suis montée me coucher vers minuit. Thomas ronflait doucement. J’ai dormi tout habillée, en surface, prête à bondir.
Chapitre 11 : Le matin du jugement
Vendredi, 5h45. Le réveil de Thomas n’avait pas encore sonné. Je me suis levée sans bruit.
J’ai enfilé mes vêtements dans la salle de bain. Pas un tailleur cette fois. Je voulais quelque chose de frappant. Une robe noire, simple, coupée parfaitement, qui arrivait au genou. Un trench-coat beige. Des lunettes de soleil noires sur la tête. L’allure d’une veuve joyeuse ou d’une espionne internationale.
Je suis descendue, j’ai pris mon sac caché, et j’ai commandé mon Uber.
Quand la voiture est arrivée, j’ai envoyé un SMS à Thomas (programmé pour être reçu à 8h00, quand je serais déjà loin) :
“Partie tôt pour une urgence chez Maman. Bon voyage à Lyon. Je t’aime.”
Le “Je t’aime” était la touche finale de cruauté. Un baiser de Judas.
6h30. Aéroport Charles de Gaulle. Terminal 2F.
L’aéroport était une ruche bourdonnante. L’odeur de café, de kérosène et de parfum duty-free m’a assaillie. J’adorais les aéroports habituellement, cette promesse d’ailleurs. Aujourd’hui, c’était un champ de bataille.
J’ai passé la sécurité rapidement grâce à mon billet SkyPriority – un avantage de la carte Platinum que Thomas utilisait pour payer ses hôtels adultères. L’ironie ne me quittait plus.
Une fois en zone d’embarquement, je ne suis pas allée au salon Air France. C’était trop risqué. Ils y seraient sûrement. Thomas adorait s’y pavaner, boire du champagne gratuit avant le vol en lisant Les Échos.
Je me suis installée dans un petit café en retrait, “Exki”, avec une vue directe sur la porte F22. La porte pour Florence.
J’ai mis mes lunettes de soleil, ouvert un magazine que je ne lisais pas, et j’ai attendu.
9h15.
Ils sont arrivés.
Mon cœur s’est arrêté, puis a redémarré avec une violence inouïe. Les voir en vrai était différent de voir une transaction bancaire. C’était charnel. Réel.
Thomas marchait avec cette assurance décontractée que je connaissais si bien, tirant sa valise à roulettes. Il portait son costume gris. Mon costume préféré.
Et elle. Léa.
Elle était accrochée à son bras, riant aux éclats, la tête renversée en arrière. Elle portait une robe rouge moulante sous un manteau ouvert, et ces talons vertigineux. Elle avait l’air radieuse. L’air d’une femme qui a gagné. Elle tenait un sac Saint-Laurent beige.
Flashback : J’avais admiré ce sac dans une vitrine il y a deux mois. Thomas m’avait dit : “C’est obscène de mettre 2000 euros dans un sac, Julie.”
Il le lui avait acheté.
La rage a failli me faire lever de ma chaise. J’ai eu envie de courir vers eux, de hurler, de créer un scandale là, au milieu du terminal. De lui arracher les cheveux, de gifler Thomas.
Mais je me suis retenue. Je me suis forcée à respirer. Inspirer. Expirer.
Le scandale public ne me rapporterait rien. Le scandale contrôlé, dans l’avion, me donnerait tout.
Ils se sont assis près de la porte, toujours collés l’un à l’autre. Thomas lui caressait la main. Il l’embrassait dans le cou. Des gestes d’intimité qu’il ne m’accordait plus depuis des années. Je les regardais comme on regarde un documentaire animalier. Je disséquais leur bonheur volé.
Chapitre 12 : L’embarquement (Point de non-retour)
9h40. L’annonce a retenti.
“Embarquement immédiat pour le vol Air France 1290 à destination de Florence. Les passagers SkyPriority et Business Class sont invités à se présenter.”
C’était l’heure.
Ils se sont levés. Thomas a pris le sac de Léa (le galant homme !) et ils se sont dirigés vers la file prioritaire.
J’ai attendu qu’ils passent le scan des billets. J’ai attendu qu’ils disparaissent dans la passerelle.
Puis je me suis levée. J’ai lissé ma robe. J’ai attrapé mon sac contenant mon dossier, mon stylo caméra, et ma nouvelle vie.
J’ai marché vers l’hôtesse au comptoir. J’ai tendu mon téléphone avec le QR code.
Bip. Lumière verte.
— « Bon voyage, Madame Vasseur, » a dit l’hôtesse avec un sourire commercial.
Si elle savait.
J’ai marché dans la passerelle vitrée. Le froid du tarmac transperçait les parois. Mes talons claquaient sur le sol métallique. C’était le bruit du destin en marche.
À l’entrée de l’avion, le chef de cabine m’a accueillie.
— « Bonjour Madame, votre siège est le 4C, deuxième rangée de la Business, côté couloir. »
J’ai pris une grande inspiration. La dernière bouffée d’air avant le plongeon.
Je suis entrée dans la cabine.
Ils étaient là.
Ils étaient en train de s’installer. Thomas rangeait sa valise dans le coffre à bagages au-dessus du siège 4B. Léa était déjà assise en 4A, près du hublot, en train de faire un selfie.
Thomas était dos à moi, les bras levés. Sa veste était remontée, exposant sa ceinture en cuir.
Je me suis avancée silencieusement sur la moquette épaisse.
Je suis arrivée à leur niveau.
J’ai posé ma main sur le dossier du siège 4C.
— « Excusez-moi, » dis-je d’une voix claire, forte, parfaitement calme. « Je crois que vous bloquez l’accès à mon siège. »
Thomas s’est figé.
Ce n’était pas un mouvement normal. C’était un arrêt total de toutes ses fonctions motrices. Ses bras sont restés en l’air une seconde de trop, comme une marionnette dont on a coupé les fils.
Lentement, très lentement, il a baissé les bras.
Il s’est retourné.
Son visage.
Je paierais cher pour revoir ce visage chaque jour de ma vie.
Toute la couleur avait quitté sa peau. Sa bouche était légèrement ouverte, ses yeux écarquillés dans une expression de terreur pure. Il ressemblait à un enfant pris la main dans le sac, mais un enfant qui vient de réaliser que la punition sera mortelle.
— « Ju… Julie ? » a-t-il bégayé. Ce n’était même pas un mot. C’était un râle.
Léa, entendant mon nom, a cessé de sourire à son téléphone. Elle a tourné la tête brusquement. Son regard a croisé le mien. D’abord de la confusion. Puis de la reconnaissance. Puis de l’horreur.
Elle a regardé Thomas, puis moi, puis Thomas.
J’ai souri. Un sourire glacial, éclatant.
— « Bonjour, chéri. Bonjour, Léa. Quelle coïncidence, n’est-ce pas ? Aller à Lyon et finir à Florence… Les voies de la SNCF sont impénétrables. »
Thomas a tenté de parler.
— « Je… C’est pas… Qu’est-ce que tu fais là ? »
— « Ce que je fais là ? » J’ai sorti ma carte d’embarquement et je l’ai agitée doucement sous son nez. « Je vais en Italie. Comme vous. Sauf que moi, j’ai payé mon billet avec mon propre argent. »
Les passagers derrière moi commençaient à s’impatienter.
— « Madame, s’il vous plaît, asseyez-vous, » a demandé une hôtesse qui passait par là.
J’ai regardé Thomas.
— « Tu m’entends, Thomas ? Laisse-moi passer. Nous avons beaucoup de choses à nous dire, et nous avons deux heures de vol pour ça. »
Il s’est décalé, s’effondrant presque sur son siège du milieu. Je me suis glissée à ma place, le siège 4C.
J’ai bouclé ma ceinture. Le clic métallique a résonné comme le chargement d’une arme.
J’étais à ma gauche, l’allée. À ma droite, Thomas, livide, tremblant. À sa droite, Léa, pétrifiée contre le hublot.
Le triangle était complet.
J’ai sorti le stylo de mon sac. J’ai tourné la bague argentée. Une minuscule lumière bleue a clignoté trois fois.
J’ai accroché le stylo à mon col de chemise.
— « Champagne ? » a demandé l’hôtesse en passant avec un plateau.
J’ai pris une coupe.
— « Volontiers. Nous avons quelque chose à fêter. »
J’ai levé mon verre vers Thomas qui regardait droit devant lui, comme s’il voyait sa vie défiler.
— « À la vérité, Thomas. »
L’avion a commencé à rouler vers la piste. Il n’y avait plus d’échappatoire. Nous étions enfermés dans un tube de métal à 10 000 mètres d’altitude, et j’avais les codes de lancement des missiles.
Le spectacle pouvait commencer.
(Fin de la Partie 2)
Transition vers la suite :
La scène est maintenant en place pour le huis clos oppressant de la Partie 3. Tout est prêt :
- Les preuves sont dans le sac (le dossier).
- L’arme est activée (le stylo caméra).
- L’allié est à bord (la notaire Maître Delorme, mentionnée par Valérie, qu’on introduira plus tard).
- Les victimes sont piégées.
La partie 3 devra se concentrer sur l’exécution méthodique du plan durant le vol : la révélation des documents un par un, la déconstruction psychologique de Thomas et Léa, et la signature finale.
PARTIE 3 : LE PROCÈS DES NUAGES
Chapitre 13 : L’ascension silencieuse
Le grondement des réacteurs de l’Airbus A320 s’est intensifié, une vibration sourde qui remontait le long de la colonne vertébrale, faisant trembler les accoudoirs et tinter les verres dans l’office. L’avion s’est arraché à la gravité terrestre, nous plaquant tous les trois contre nos sièges en cuir.
Cette pression physique, cette lourdeur soudaine, était la métaphore parfaite de ce qui écrasait Thomas et Léa.
À ma droite, Thomas était une statue de sel. Ses mains agrippaient les accoudoirs avec une telle force que ses jointures étaient devenues blanc spectre. Il ne regardait pas par le hublot, ni devant lui. Il fixait le vide, les yeux écarquillés, la respiration saccadée, comme un homme qui vient de réaliser qu’il est enfermé dans une cage avec un tigre.
Léa, coincée contre la paroi de la cabine, avait perdu sa superbe. Elle avait rangé son téléphone. Son visage, si radieux dans le terminal, s’était fermé. Elle jetait des coups d’œil furtifs et paniqués vers Thomas, cherchant un signe, une explication, une stratégie. Mais Thomas ne pouvait rien lui offrir. Il était en état de choc catatonique.
Moi ? Je sirotais mon champagne.
Les bulles froides explosaient sur ma langue, un contraste délicieux avec la chaleur de la colère qui m’avait portée jusqu’ici. Je me sentais étrangement calme. Une sérénité glaciale, absolue. J’étais le capitaine de ce navire en perdition.
Le signal lumineux “Attachez vos ceintures” s’est éteint avec un ding joyeux.
L’heure de la récréation était terminée. Le procès pouvait commencer.
J’ai posé ma flûte à moitié vide sur la tablette centrale. J’ai pivoté mon corps vers eux, envahissant délibérément leur espace vital.
— « Alors, » dis-je doucement, mais avec une diction parfaite pour que chaque syllabe soit un coup de scalpel. « On ne trinque pas ? C’est pourtant une occasion spéciale. Le début d’une nouvelle vie. »
Thomas a tourné la tête vers moi, un mouvement mécanique, rouillé.
— « Julie… » Sa voix était un croassement. Il s’est raclé la gorge. « Julie, écoute. Je ne sais pas ce que tu penses savoir, mais… »
J’ai éclaté de rire. Un rire bref, sec, qui a fait se retourner un passager au premier rang.
— « “Ce que je pense savoir” ? Thomas, s’il te plaît. Ne m’insulte pas. Pas maintenant. Pas ici. Nous avons dépassé le stade du déni depuis environ six heures ce matin. »
J’ai sorti l’épaisse enveloppe bleue de mon sac. Je l’ai posée sur mes genoux, caressant le papier grainé du bout des doigts.
— « Je ne “pense” rien, Thomas. Je sais tout. Je sais pour les billets à 7 920 euros. Je sais pour la suite Junior au Four Seasons. Je sais pour le dîner à l’Enoteca Pinchiorri. Je sais pour la Maserati. »
À chaque élément énuméré, Thomas s’affaissait un peu plus, comme si je le frappais physiquement.
Léa a émis un petit bruit étranglé.
— « Tu… Tu nous espionnais ? » a-t-elle osé demander, sa voix tremblant d’indignation mal placée.
Je me suis tournée vers elle. J’ai baissé mes lunettes de soleil sur le bout de mon nez pour la regarder par-dessus, la réduisant à l’état d’insecte.
— « Tais-toi, Léa. Tu n’as pas le droit à la parole pour l’instant. Tu n’es qu’un dommage collatéral. Une dépense injustifiée dans le bilan comptable de mon mari. »
Elle a rougi violemment, ouvrant la bouche pour riposter, mais le regard noir de Thomas l’a arrêtée.
— « Ne dis rien, » a-t-il sifflé entre ses dents. « Laisse-moi gérer. »
Il s’est tourné vers moi, essayant de retrouver un semblant de sa posture de dirigeant, de négociateur. Il a tenté de poser sa main sur la mienne.
Je me suis retirée comme s’il était contagieux.
— « Ne me touche pas. »
Il a reculé, levant les mains en signe d’apaisement.
— « Ok. Ok. Julie, on ne peut pas parler de ça ici. Il y a du monde. C’est… c’est privé. Attendons d’atterrir. On prendra un café, on discutera calmement. Je peux tout expliquer. C’était… un moment de faiblesse. Une erreur. »
— « Une erreur de dix-huit mois ? » coupai-je. « Une erreur qui implique la création de fausses factures et le détournement de fonds sociaux ? »
Le mot “détournement” a eu l’effet d’une bombe. Thomas a jeté un coup d’œil affolé autour de lui, vérifiant si les voisins avaient entendu.
— « Baisse d’un ton, » a-t-il chuchoté, la sueur perlant sur son front. « Tu es folle ? Tu veux ruiner ma réputation ? »
— « Ta réputation est déjà morte, Thomas. Ce qu’on est en train de négocier là, ce n’est pas ta réputation. C’est ta liberté. »
J’ai ouvert l’enveloppe. J’ai sorti le premier document : le rapport financier de Marc, avec les lignes surlignées en jaune fluo. Je l’ai plaqué sur sa tablette.
— « Lis. »
Chapitre 14 : La dissection du mensonge
Il a baissé les yeux sur le papier. J’ai vu ses pupilles parcourir les lignes, s’arrêtant sur les montants, les dates, les bénéficiaires.
— « Marc… » a-t-il murmuré. « Ce petit salaud m’a trahi. »
— « Marc t’a sauvé la peau, nuance. S’il avait envoyé ça au fisc directement, tu serais déjà en garde à vue. Au lieu de ça, il me l’a donné à moi. »
Je me suis penchée vers lui, ma bouche à quelques centimètres de son oreille. Je sentais son odeur, cette eau de Cologne familière mélangée à l’odeur âcre de la peur.
— « Tu as volé l’entreprise, Thomas. Notre entreprise. Celle qu’on a montée dans notre garage quand on mangeait des pâtes à l’eau. Tu as pris l’argent destiné à la sécurité de notre fille pour payer des sacs à main et des hôtels à cette… fille. »
Léa, qui lisait par-dessus son épaule, a soudainement pointé un doigt manucuré sur une ligne.
— « Attends… C’est quoi ça ? “L. Martin Media” ? 2 800 euros par mois ? »
Elle s’est redressée, confuse.
— « Thomas ? Je n’ai jamais touché cet argent. Tu m’as dit que tu me faisais des virements depuis ton compte personnel pour m’aider avec mon loyer ! »
J’ai souri. La fissure s’agrandissait.
— « Ah, » fis-je, faussement surprise. « Tu ne lui as pas dit, Thomas ? Léa, ma chère, tu n’es pas seulement une maîtresse. Tu es une blanchisseuse d’argent. Thomas a créé une société écran à ton nom. Il facture des prestations fictives à notre boîte, l’argent atterrit sur un compte qu’il contrôle probablement, et il t’en reverse une partie en te faisant croire à sa générosité. »
Léa a blêmi. Elle s’est tournée vers Thomas, les yeux exorbités.
— « C’est vrai ? Tu as utilisé mon nom pour faire… ça ? Mais c’est illégal ! Je peux avoir des ennuis ! »
Thomas ferma les yeux, massant ses tempes.
— « C’est compliqué, Léa. Tu ne comprends pas les montages financiers… »
— « Oh, je crois qu’elle comprend très bien, » intervins-je. « Elle comprend qu’elle est complice de recel d’abus de biens sociaux. Passible de 5 ans de prison et 375 000 euros d’amende. Exactement comme toi. »
Léa a commencé à hyperventiler.
— « Je ne savais pas ! Je vous jure que je ne savais pas ! » Elle m’a attrapé le bras, ses ongles s’enfonçant dans ma manche. « Madame Vasseur, Julie… Je ne savais pas pour l’argent. Il m’a dit que vous étiez séparés, qu’il vivait dans la chambre d’amis, que le divorce était en cours… »
Je l’ai repoussée doucement, avec dégoût.
— « Il t’a menti, Léa. Comme il me ment à moi. C’est ce qu’il fait. C’est ce qu’il est. » Je me suis tournée vers Thomas. « Tu vois ? Même ta “nouvelle vie” commence à se fissurer avant même l’atterrissage. Tu es pathétique. »
Thomas a soudainement frappé du poing sur l’accoudoir, un geste de rage impuissante.
— « Ça suffit ! Qu’est-ce que tu veux, Julie ? De l’argent ? Tu veux que je rembourse ? Je rembourserai. Je vendrai la Porsche, je ferai un prêt. Mais arrête ce cirque. »
— « Ce n’est pas une question d’argent, Thomas. C’est une question de nettoyage. Je nettoie ma vie. Et tu es la tache que je dois effacer. »
J’ai sorti le deuxième document. La Convention de Divorce et la Cession de Parts.
— « Voici le marché. Il est très simple, et il n’est pas négociable. »
Je posai le stylo noir – le stylo espion – sur les documents. La petite LED bleue clignota imperceptiblement.
— « Un : Tu signes ton accord pour un divorce aux torts exclusifs de l’époux.
Deux : Tu cèdes 40% de tes parts dans la société à mon profit, pour la somme symbolique d’un euro, au titre de remboursement des sommes détournées et de dommages et intérêts.
Trois : Tu démissionnes de ton poste de Directeur Général, avec effet immédiat. »
Thomas a regardé les papiers comme s’ils étaient radioactifs.
— « Tu plaisantes ? 40% ? Je perds le contrôle de la boîte ! C’est MA boîte ! C’est moi qui ai trouvé les clients, c’est moi qui ai tout construit ! »
— « C’est NOUS, Thomas. Et c’est TOI qui as tout détruit. »
— « Je ne signerai jamais ça. Jamais. Tu peux rêver. On ira au tribunal. Je prendrai le meilleur avocat de Paris. Tu n’auras pas un centime de plus que ce que la loi prévoit. »
Je m’attendais à cette réaction. L’orgueil masculin est une chose prévisible.
J’ai repris mon téléphone. J’ai désactivé le mode avion un instant – nous étions en vol, mais le Wi-Fi à bord fonctionnait.
J’ai ouvert ma boîte mail, dossier “Brouillons”.
— « Je pensais que tu dirais ça. C’est pour ça que j’ai préparé ceci. »
Je lui ai tendu l’écran.
Il y avait trois emails, prêts à partir.
Destinataire 1 : Conseil d’Administration & Investisseurs principaux.
Objet : Audit financier interne – Alerte fraude et malversations – Démission de M. Vasseur.
Pièce jointe : Le rapport complet de Marc + les preuves des virements vers Léa.
Destinataire 2 : Pierre et Marie-Thérèse Vasseur (ses parents, catholiques conservateurs et très riches).
Objet : La vérité sur votre fils.
Contenu : Les photos de ses relevés bancaires, les preuves de l’adultère, et une explication détaillée de comment il a ruiné leur nom.
Destinataire 3 : Emma Vasseur (notre fille, via son adresse mail scolaire).
Objet : Pourquoi Papa et Maman se séparent.
Contenu : Une lettre douce mais factuelle, expliquant que son père a choisi de voler notre famille pour partir avec une autre dame.
Thomas a lu les destinataires. Sa respiration s’est bloquée.
— « Tu n’oserais pas… Pas mes parents. Pas Emma. Julie, Emma n’a que huit ans ! »
— « Exactement. Elle a huit ans. Et je préfère qu’elle sache la vérité par moi plutôt qu’elle te voie menotté à la télé pour fraude fiscale dans six mois. »
J’ai approché mon pouce du bouton “Envoyer”.
— « Tu as le choix, Thomas. Le choix de l’homme intelligent, ou le choix de l’homme orgueilleux qui perd tout.
Option A : Tu signes. Le divorce reste privé. La démission est justifiée par des “raisons personnelles de santé”. Tu gardes un petit pourcentage de la boîte, assez pour toucher des dividendes et vivre, mais tu n’as plus aucun pouvoir. Personne ne sait pour le vol. Pas de prison. Pas de honte publique.
Option B : Tu refuses. J’appuie sur envoyer. Lundi matin, je porte plainte au pénal. Tu perds la boîte, tu perds ta famille, tu perds ta liberté, et tu finis ruiné et seul. »
J’ai regardé ma montre.
— « Nous atterrissons dans 55 minutes. Tu as cinq minutes pour décider. Après, je considère que c’est l’option B. »
Chapitre 15 : L’effondrement psychologique
Le silence qui a suivi était lourd, épais. On entendait le tintement des couverts des autres passagers qui commençaient leur repas gastronomique. Une odeur de turbot sauce mousseline flottait dans la cabine. Surréaliste.
Thomas tremblait. Je voyais la lutte intérieure se dérouler sur son visage. La colère, le déni, la peur, et enfin, la résignation dévastatrice. Il regardait Léa, mais il ne la voyait plus. Elle n’était plus l’objet de son désir, elle était la cause de sa chute.
Léa pleurait silencieusement, ses larmes noires de mascara coulant sur ses joues poudrées. Elle avait compris que le week-end romantique était terminé, et que sa relation avec Thomas venait de mourir en plein ciel.
— « Julie… » a tenté Thomas, la voix brisée. « On ne peut pas… On ne peut pas recommencer ? Je la quitte. Je te jure, je la quitte maintenant. On rentre à Paris, on oublie tout. Je te rembourse. Je ferai tout ce que tu veux. »
C’était le moment le plus dangereux. Le moment où il jouait la carte de l’émotion, du passé commun. Il y a deux jours, j’aurais peut-être flanché. J’aurais peut-être voulu croire qu’on pouvait réparer.
Mais j’ai regardé le dossier. J’ai regardé “L. Martin Media”. J’ai regardé son costume gris. Et je n’ai rien ressenti. Le vide absolu.
— « C’est trop tard, Thomas. La femme qui t’aimait est restée à Paris. Celle qui est assise ici est ta future ex-femme et ton actionnaire majoritaire. Signe. »
Il a baissé la tête. Ses épaules se sont voûtées. Il avait vieilli de dix ans en dix minutes.
— « J’ai besoin d’un stylo, » a-t-il murmuré.
— « Utilise celui-ci, » dis-je en pointant le stylo caméra sur la tablette. « Il écrit très bien. »
Il a tendu la main vers le stylo.
— « Attends, » dis-je.
J’ai levé la main et j’ai appuyé sur le bouton d’appel de l’hôtesse.
Thomas a froncé les sourcils.
— « Quoi encore ? »
— « Ces documents doivent être authentifiés. Sinon, tu pourrais dire plus tard que je t’ai forcé sous la menace, que tu étais drogué, ou que sais-je. »
L’hôtesse est arrivée, le rideau s’écartant.
— « Oui madame ? »
— « Pouvez-vous demander à la passagère du siège 6D de venir nous rejoindre un instant ? C’est une amie. »
L’hôtesse a hoché la tête et est repartie vers l’arrière de la cabine Business.
Thomas me regardait avec une incompréhension totale.
— « Le siège 6D ? Qui est en 6D ? »
— « La surprise du chef. »
Quelques secondes plus tard, une femme d’une cinquantaine d’années, aux cheveux gris coupés court, portant des lunettes à monture rouge, s’est approchée. Elle tenait un attaché-case.
Thomas a écarquillé les yeux. Il ne la connaissait pas, mais son allure imposait le respect.
— « Bonjour, » dit-elle d’une voix professionnelle. « Je suis Maître Delorme, notaire à Paris. Ma consœur Maître Lemoine m’a demandé d’assister à cet échange en tant que témoin tiers. »
La mâchoire de Thomas s’est décrochée.
— « Vous… Vous avez amené un notaire dans l’avion ? »
— « Elle allait à Rome, » mentis-je avec aplomb (Valérie avait payé cher pour ce détour). « Je l’ai convaincue de faire une escale. Le monde est petit, je te l’ai dit. »
Maître Delorme s’est penchée, examinant les documents posés sur la tablette. Elle n’a montré aucune émotion face à la situation grotesque – un couple et une maîtresse en train de divorcer au-dessus des Alpes. Elle était là pour la procédure.
— « Monsieur Vasseur, » commença-t-elle. « Je vais vous demander de confirmer votre identité. »
Thomas, hébété, a sorti son passeport de sa poche intérieure.
Elle a vérifié.
— « Bien. Madame Vasseur m’a informée que vous souhaitiez procéder à la signature d’un accord transactionnel global incluant cession de parts et convention de divorce. Confirmez-vous que vous êtes en pleine possession de vos moyens et que vous consentez à ces actes sans contrainte physique ? »
Thomas a regardé le stylo espion. Il a regardé l’écran de mon téléphone avec les emails en brouillon. Il a regardé Léa qui reniflait dans son mouchoir.
La contrainte n’était pas physique. Elle était totale.
— « Oui, » dit-il d’une voix morte. « Je confirme. »
— « Bien. Nous allons procéder. »
Chapitre 16 : L’exécution
La scène qui a suivi était d’une violence bureaucratique inouïe.
Pendant trente minutes, alors que l’avion survolait les sommets enneigés des Alpes, Maître Delorme a fait signer Thomas.
Paraphe ici. Signature là. “Lu et approuvé”. “Bon pour démission”. “Bon pour accord”.
Le bruit du stylo grattant le papier était le seul son audible dans notre rangée. Scritch, scritch. Le bruit d’une vie qui se déchire.
À chaque signature, je sentais un poids quitter mes épaules pour s’abattre sur les siennes.
Je récupérais ma dignité.
Je récupérais mon entreprise.
Je récupérais mon avenir.
Il a signé la cession des parts. 40% de sa vie, envolés pour un euro.
Il a signé sa démission. Son titre, son prestige, envolés.
Il a signé le divorce. Notre mariage, annulé comme une transaction bancaire erronée.
Quand il a posé le stylo après la dernière signature, sa main tremblait tellement qu’il l’a lâché. Le stylo a roulé sur la tablette.
Maître Delorme a rassemblé les documents, a apposé son sceau de témoin sur les copies, et me les a tendus.
— « C’est en ordre, Madame Vasseur. Je ferai enregistrer les minutes dès mon arrivée à Rome ce soir. juridiquement, l’accord est scellé. »
Elle a hoché la tête vers Thomas.
— « Monsieur. »
Et elle est retournée à sa place, comme si elle venait de valider l’achat d’un garage.
J’ai pris le dossier. J’ai soigneusement rangé les papiers à l’intérieur de l’enveloppe bleue. J’ai zippé mon sac.
J’ai récupéré le stylo caméra. J’ai appuyé sur le bouton pour arrêter l’enregistrement. La lumière bleue s’est éteinte.
La preuve était dans la boîte. Même s’il voulait contester plus tard, j’avais sa voix, son visage, et l’aveu de ses crimes enregistrés en HD.
L’avion a amorcé sa descente.
— « Mesdames et messieurs, nous débutons notre approche vers l’aéroport de Florence Peretola. Veuillez redresser votre siège et ranger votre tablette. »
Thomas était prostré. Il regardait ses mains vides.
Léa avait cessé de pleurer. Elle s’était refait une beauté, tentant de sauver les apparences, mais elle s’était physiquement écartée de Thomas autant que le siège le permettait. Elle savait que le navire avait coulé et elle cherchait déjà une bouée de sauvetage. Elle ne resterait pas avec un homme ruiné.
J’ai rangé ma tablette. J’ai fini ma coupe de champagne, désormais tiède.
— « Tu vois, Thomas, » dis-je en regardant les collines toscanes se rapprocher par le hublot. « Tu voulais m’offrir Florence. Tu as réussi. Je vais adorer cette ville. Je pense que je vais y rester quelques jours, visiter les musées, manger des glaces, dépenser l’argent de mes dividendes. »
Il ne m’a pas répondu.
L’avion a touché le sol avec un crissement de pneus. Le freinage brutal nous a projetés vers l’avant.
L’hôtesse a pris le micro.
— « Benvenuti a Firenze. Il est 12h15, la température extérieure est de 22 degrés. »
Quand l’avion s’est immobilisé et que le signal des ceintures s’est éteint, tout le monde s’est levé pour attraper ses bagages.
Thomas est resté assis une seconde de plus, comme s’il n’avait plus la force de se lever.
Je me suis levée, fraîche, dispo, victorieuse. J’ai pris mon sac.
J’ai regardé Léa.
— « Un conseil, Léa. Prends le prochain vol retour. Et change de métier. Parce que je vais faire auditer tous les comptes de la société, et si je trouve un seul autre euro manquant, je ne serai pas aussi clémente. »
Elle a baissé les yeux, terrifiée.
Puis je me suis penchée vers Thomas une dernière fois. J’ai posé ma main sur son épaule, pas par affection, mais pour peser de tout mon poids.
— « Tu es libre, Thomas. Tu peux aller au Four Seasons. Tu peux aller voir le Ponte Vecchio. Mais souviens-toi : ce n’est plus ton argent. C’est le mien. Et chaque fois que tu regarderas cette ville, tu te souviendras que c’est ici que tu as tout perdu. »
J’ai retiré ma main.
— « Adieu. »
Je me suis retournée et j’ai marché vers la sortie, mes talons claquant sur le sol de la cabine. Je n’ai pas regardé en arrière. Je savais ce que je laissais derrière moi : un homme en ruine et une femme en fuite.
J’ai franchi la porte de l’avion. Le soleil italien m’a frappée au visage, chaud, éblouissant. L’air sentait le cyprès et la liberté.
J’ai sorti mon téléphone et j’ai composé le numéro de ma sœur.
— « Allô, Chloé ? C’est fait. Prépare le popcorn, j’ai la vidéo. Et… ouvre une bouteille de champagne. Je rentre à la maison. »
J’ai descendu les marches de la passerelle, inspirant à pleins poumons. Je n’étais plus Julie Vasseur, la femme trompée. J’étais Julie Delacourt, PDG, mère, et femme libre.
Et Florence n’avait jamais été aussi belle.
PARTIE 4 : LES VESTIGES DE L’EMPIRE
Chapitre 17 : L’exil volontaire
L’aéroport de Florence Peretola s’éloignait dans le rétroviseur du taxi. J’étais assise à l’arrière d’une Fiat blanche, les vitres baissées, laissant l’air tiède de la Toscane fouetter mon visage. C’était une odeur particulière, un mélange de pins parasols, de pots d’échappement et de terre chauffée au soleil. L’odeur de la liberté.
Le chauffeur, un homme jovial avec une casquette gavroche, essayait de faire la conversation dans un anglais approximatif.
— « First time in Firenze, signora? Holiday? »
J’ai souri, un vrai sourire cette fois, pas celui, carnassier, que j’avais affiché dans l’avion.
— « Not the first time. But a new start. Business and pleasure. »
Je n’avais pas donné l’adresse du Four Seasons. J’avais laissé cette réservation à Thomas, s’il avait encore l’audace ou les moyens d’y aller. J’avais demandé au chauffeur de m’emmener à l’Hôtel Lungarno, une adresse plus discrète mais infiniment élégante, surplombant le fleuve.
Pendant le trajet, mon téléphone brûlait dans ma main. Je ne pouvais pas me détendre. Pas encore. La victoire dans l’avion était psychologique. Maintenant, je devais la rendre légale et irréversible.
Dès que je suis entrée dans ma chambre, une suite aux tons crème et bleu marine avec une terrasse donnant sur le Ponte Vecchio, je n’ai pas pris le temps d’admirer la vue. J’ai verrouillé la porte, posé mon sac sur le lit, et sorti mon “bureau mobile”.
J’ai sorti l’enveloppe bleue. Mes mains tremblaient légèrement, non plus de rage, mais de la retombée d’adrénaline. C’était le contrecoup. J’avais tenu bon pendant six heures, joué le rôle de la garce impitoyable, mais sous la carapace, j’étais épuisée.
J’ai allumé mon ordinateur portable et connecté le scanner portatif que j’avais emporté.
Bzzzt. Bzzzt.
Le bruit du scanner avalant les feuilles signées était le son le plus doux que j’aie jamais entendu.
Page 1 : Convention de divorce. Scannée.
Page 2 : Cession de parts sociales. Scannée.
Page 3 : Lettre de démission. Scannée.
Page 4 : Reconnaissance de dette et aveu de détournement. Scannée.
Une fois les fichiers numérisés, j’ai ouvert ma boîte mail sécurisée.
J’ai composé un nouveau message à destination de Maître Valérie Lemoine.
Objet : MISSION ACCOMPLIE – DOCUMENTS SIGNÉS
Pièce jointe : Vasseur_Exec_Full.pdf
“Valérie, c’est fait. Il a tout signé devant Maître Delorme. Les originaux sont avec moi. Je t’envoie la copie numérique pour enregistrement immédiat au greffe et modification des statuts de la société. Bloque ses accès bancaires dès maintenant. Je veux que lundi matin, sa carte corporate soit un morceau de plastique inutile.”
J’ai cliqué sur Envoyer.
La barre de progression bleue a avancé lentement. 50%… 80%… 100%.
Message envoyé.
J’ai poussé un long soupir, m’effondrant en arrière sur les oreillers moelleux. C’était fini. Légalement, Thomas n’était plus rien. Il n’était plus mon mari, il n’était plus mon patron. Il était juste un souvenir douloureux avec un compte en banque vide.
Mon téléphone a sonné. C’était Valérie. Elle avait dû recevoir la notification.
— « Julie ? Tu es une légende. » Sa voix était teintée d’une admiration sincère. « Je viens de recevoir les fichiers. Les signatures sont claires ? »
— « Cristallines. Et j’ai la vidéo de tout le processus. Il ne pourra jamais contester le consentement. »
— « Parfait. Je lance la procédure d’urgence. Je contacte la banque dans les cinq minutes. Écoute-moi bien : profite de ta soirée. Bois du vin, mange des pâtes, marche dans la ville. Parce que lundi, quand tu vas rentrer, ça va être la guerre au bureau. Mais ce soir, tu es la reine d’Italie. »
— « Merci, Valérie. Vraiment. »
— « De rien. Ah, et une dernière chose… Tu sais ce qu’on dit ? Le meilleur divorce est celui où l’on garde le champagne et où l’on rend les maux de tête. Tu as tout gardé. Bravo. »
Elle a raccroché.
Je me suis levée et je suis allée sur la terrasse. Le soleil commençait à descendre, baignant Florence d’une lumière dorée, presque irréelle. En bas, l’Arno coulait, imperturbable.
Il y a dix ans, j’étais ici avec lui, pleine d’espoir et de naïveté. Aujourd’hui, j’étais seule, mais je me sentais plus complète que je ne l’avais jamais été à deux.
Chapitre 18 : L’implosion du couple maudit
Pendant que je savourais ma solitude, un tout autre drame se jouait à quelques kilomètres de là, dans le hall des arrivées de l’aéroport.
Je n’y étais pas, mais j’ai reconstitué la scène plus tard, grâce aux récits, aux rumeurs, et aux faits implacables.
Thomas et Léa étaient restés plantés devant le tapis à bagages numéro 4.
La valise de Léa, une Samsonite rouge vif, tournait en rond depuis dix minutes, mais elle ne la prenait pas. Elle fixait Thomas.
Lui, il était assis sur un banc métallique, la tête entre les mains, sa valise grise à ses pieds. Il avait l’air d’un naufragé.
Léa avait fini par briser le silence.
— « Alors c’est vrai ? » avait-elle demandé, sa voix aiguë perçant le brouhaha du terminal. « Tu n’as plus rien ? »
Thomas a relevé la tête. Ses yeux étaient rouges.
— « Léa, s’il te plaît… Pas ici. On va à l’hôtel, on va réfléchir. »
— « À l’hôtel ? » Elle a ri, un rire hystérique. « Avec quel argent, Thomas ? Ta femme a dit qu’elle coupait tout. Et tu as signé ! Tu as tout signé comme un lâche ! »
— « Je n’avais pas le choix ! Tu as vu ce qu’elle avait ! Elle allait m’envoyer en prison ! »
— « Et moi ? » a hurlé Léa, attirant les regards des touristes japonais. « Tu as pensé à moi ? Elle a dit que j’étais complice ! Elle a dit que je risquais la prison aussi ! Tu m’as utilisée pour blanchir de l’argent ? C’est ça que je suis pour toi ? Une lessiveuse ? »
Thomas s’est levé, essayant de l’attraper par le bras.
— « C’est pas ça… C’était pour nous. Pour qu’on ait de l’argent de côté pour partir. Je t’aime, Léa. On s’en sortira. J’ai des contacts, je retrouverai un poste… »
Léa s’est dégagée violemment. Elle a reculé comme s’il était porteur de la peste.
— « Tu ne retrouveras rien du tout. Tu es grillé. Un DG qui tape dans la caisse ? Paris est un village, Thomas. D’ici ce soir, tout le monde saura. Tu es un cadavre. »
Elle a saisi sa valise rouge d’un geste brusque.
— « Je ne reste pas une minute de plus avec toi. Je ne coule pas avec le navire. »
— « Léa ! Attends ! Tu ne peux pas me laisser là ! On est à Florence ! »
— « Profite bien de la vue. »
Elle a tourné les talons et s’est dirigée vers le guichet d’Alitalia. Elle a acheté un billet aller simple pour Paris avec sa propre carte de crédit, celle qu’elle gardait “en cas d’urgence”. L’urgence était là.
Thomas est resté seul au milieu du hall.
Il a sorti son téléphone pour commander un Uber.
Paiement refusé.
Il a essayé sa deuxième carte.
Paiement refusé.
Valérie avait été rapide.
Il a dû marcher jusqu’au distributeur, utiliser sa carte personnelle – celle du compte où il ne restait que son salaire légal, déjà bien entamé. Il a retiré 200 euros. C’était tout ce qu’il avait pour survivre en Italie.
Il n’est pas allé au Four Seasons. Il a fini dans une petite pension près de la gare Santa Maria Novella, une chambre avec vue sur un mur de briques et une odeur de friture rance.
La chute n’était pas seulement financière. Elle était esthétique. Et pour un homme comme Thomas, qui vivait pour le paraître, c’était la pire des punitions.
Chapitre 19 : Le pèlerinage de la résilience
Samedi matin. Florence s’est réveillée sous un ciel d’azur.
J’ai dormi dix heures d’affilée. Un sommeil sans rêves, lourd et réparateur.
J’ai pris un petit-déjeuner copieux sur la terrasse : cappuccino, fruits frais, pâtisseries. Je mangeais avec appétit, une sensation que j’avais perdue depuis des mois, rongée par l’angoisse et les soupçons.
Aujourd’hui, j’avais une mission. Pas une mission de guerre, mais une mission de paix. Avec moi-même.
Je me suis habillée simplement : jean, chemise blanche, baskets. J’ai pris mon sac (sans le stylo espion cette fois) et je suis sortie.
Je suis allée Piazza della Signoria.
C’était là. Près de la fontaine de Neptune. L’endroit exact où il s’était agenouillé dix ans plus tôt.
Je me suis tenue debout à cet endroit précis. J’ai fermé les yeux. J’ai essayé d’invoquer le fantôme de Thomas, le jeune homme amoureux qu’il était. Je voulais voir si je ressentirais de la tristesse.
J’ai attendu.
Rien.
Juste le bruit de l’eau et le brouhaha des touristes.
Le lieu n’était pas hanté. C’était juste une place. Une belle place italienne. La magie noire était rompue. J’ai réalisé que je ne pleurais pas la perte de Thomas, mais la perte du temps que je lui avais consacré. Et le temps, contrairement à l’argent, ne se rembourse pas. Mais on peut arrêter de le gaspiller.
J’ai continué ma promenade. J’ai traversé le Ponte Vecchio. Je me suis arrêtée devant la bijouterie où nous avions regardé les alliances que nous ne pouvions pas nous offrir à l’époque.
Je suis entrée.
Le vendeur, un homme élégant aux cheveux gominés, m’a accueillie.
— « Buongiorno, signora. »
J’ai regardé les vitrines. Mon regard s’est arrêté sur une bague. Pas une alliance. Une bague large, en or brossé, sertie d’un saphir bleu profond. Solide. Indépendante.
— « Je peux essayer celle-ci ? »
Elle m’allait parfaitement. Je l’ai mise à mon majeur droit. Le doigt de l’identité, pas celui du mariage.
— « Je la prends. »
J’ai payé avec ma carte personnelle. 1 200 euros. Le prix de ma nouvelle indépendance. C’était mon cadeau à moi-même. Une nouvelle alliance, passée avec ma propre personne.
L’après-midi, je me suis assise au Café Rivoire, sur la Piazza della Signoria, avec un Spritz. J’ai sorti mon carnet de notes.
J’avais une entreprise à redresser.
J’ai commencé à lister les priorités pour lundi.
- Réunion générale avec le personnel.
- Nomination de Marc au poste de CFO.
- Audit complet des comptes clients.
- Communication de crise pour les partenaires.
Mon stylo courait sur le papier. Je n’étais plus la “femme de”. J’étais la patronne. Les idées fusaient. Je réalisais que pendant des années, j’avais bridé ma créativité pour ne pas faire de l’ombre à Thomas. Je l’avais laissé briller en restant dans les coulisses, corrigeant ses erreurs, lissant ses aspérités.
Maintenant, les projecteurs étaient sur moi. Et bizarrement, la lumière ne me brûlait pas. Elle me réchauffait.
Chapitre 20 : Le nettoyage numérique
Le soir venu, de retour à l’hôtel, il me restait une dernière tâche désagréable mais nécessaire. L’exécution sociale.
Thomas avait signé, mais le monde ne le savait pas encore.
J’ai rouvert mon ordinateur.
J’ai relu les emails que j’avais montrés à Thomas dans l’avion.
Je ne les ai pas envoyés tels quels. La colère s’était estompée, remplacée par une froide stratégie. Inutile d’humilier Thomas publiquement de manière vulgaire. Cela pourrait se retourner contre moi et me faire passer pour une femme hystérique. Je devais rester la professionnelle, la victime digne.
J’ai réécrit l’email pour le Conseil d’Administration.
Objet : Transition de direction et restructuration immédiate
Mesdames, Messieurs les membres du Conseil,
Je vous informe par la présente de la démission de Monsieur Thomas Vasseur de ses fonctions de Directeur Général, effective ce jour, pour des raisons personnelles urgentes. Dans l’attente de la prochaine Assemblée Générale, j’assurerai l’intérim de la direction générale, conformément aux statuts.
Un audit interne a révélé des irrégularités de gestion qui ont été traitées et résolues par un accord transactionnel. La stabilité financière de l’entreprise est assurée.
Je vous convoque à une réunion extraordinaire ce lundi à 10h00.
Cordialement,
Julie Delacourt
(Actionnaire majoritaire)
Sobre. Efficace. Mortel. Le terme “irrégularités” suffirait à détruire sa crédibilité sans m’exposer à des poursuites pour diffamation.
Ensuite, l’email pour ses parents. Pierre et Marie-Thérèse.
C’était plus dur. Ils avaient été ma famille pendant dix ans. Ils adoraient leur fils unique, leur “Golden Boy”.
J’ai décidé de ne pas envoyer de mail. C’était lâche. Je devais les voir. J’irais chercher Emma chez eux le lendemain soir. Je leur dirais en face.
J’ai appelé Marc.
— « Allô, Julie ? » Il a répondu à la première sonnerie. Il devait être collé à son téléphone.
— « C’est fait, Marc. Il a démissionné. Tu es le nouveau Directeur Financier. »
J’ai entendu un long soupir de soulagement à l’autre bout du fil.
— « Merci, Julie. Tu ne peux pas savoir… J’avais tellement peur qu’il s’en sorte encore par une pirouette. »
— « Les pirouettes, c’est fini. Prépare-toi pour lundi. Je veux que tu sortes tous les cadavres des placards. On nettoie tout. »
— « Compte sur moi. Et… Julie ? »
— « Oui ? »
— « Tu as été incroyable. Je ne pensais pas que tu avais ça en toi. »
— « Moi non plus, Marc. Moi non plus. »
Chapitre 21 : Le retour au bercail
Dimanche matin. Le vol retour Air France AF1291.
J’étais à nouveau en Business Class, mais cette fois, le siège à côté de moi était vide.
Je n’ai pas bu de champagne. J’ai bu de l’eau minérale et j’ai lu un livre. Je n’avais plus besoin d’alcool pour me donner du courage.
L’atterrissage à Paris-Charles de Gaulle s’est fait sous une pluie battante. Le ciel gris de Paris aurait dû me déprimer après le soleil de Florence, mais je le trouvais rafraîchissant. C’était une pluie qui lavait.
J’ai pris un taxi pour rentrer dans le 16ème.
En arrivant devant notre immeuble, j’ai vu une camionnette garée devant l’entrée. Serrurerie Express.
J’avais appelé le serrurier depuis l’aéroport.
Je suis montée. Le serrurier, un homme costaud en bleu de travail, était déjà devant ma porte, sa caisse à outils à la main.
— « Madame Vasseur ? Vous m’avez appelé pour un changement de cylindre ? »
— « Oui. Je veux le modèle le plus sécurisé que vous ayez. Et je veux que les anciennes clés ne fonctionnent plus, même pour les parties communes si possible. »
— « Pour la porte blindée, pas de souci. Je vous mets un cylindre Fichets haute sécurité. Personne ne rentre sans la nouvelle clé. »
Pendant qu’il perçait la serrure – le bruit strident du métal contre le métal était une musique pour mes oreilles – je suis entrée dans l’appartement.
Il était vide. Froid.
J’ai marché dans le couloir. J’ai vu les manteaux de Thomas dans l’entrée. Ses chaussures alignées.
Je n’allais pas les brûler. C’était puéril.
J’ai pris des grands sacs poubelles noirs dans la cuisine.
Je suis allée dans le dressing. J’ai vidé son côté.
Les costumes (sauf celui qu’il portait à Florence, paix à son âme), les chemises, les cravates, les pulls en cachemire. Tout a fini dans les sacs.
J’ai entassé les sacs dans l’entrée.
J’enverrai un coursier les déposer chez ses parents. Je ne voulais plus aucune trace de lui ici.
Quand le serrurier a fini, il m’a tendu un jeu de trois clés neuves, brillantes.
— « Voilà, Madame. Vous êtes chez vous. »
J’ai pris les clés. Leur poids dans ma main était rassurant.
— « Merci. Vous ne pouvez pas savoir à quel point c’est vrai. »
Chapitre 22 : Le choc des générations
18h00. Neuilly-sur-Seine. L’hôtel particulier des parents de Thomas.
C’était l’épreuve finale. La plus dure émotionnellement.
J’ai sonné à la grille. L’interphone a grésillé.
— « Oui ? » La voix de Marie-Thérèse, hautaine, sèche.
— « C’est Julie. Je viens chercher Emma. »
Un silence, puis le déclic de l’ouverture.
J’ai traversé l’allée gravillonnée. La porte d’entrée s’est ouverte avant même que j’arrive sur le perron. Marie-Thérèse se tenait là, droite comme un piquet, vêtue d’un tailleur Chanel rose pâle. Pierre, son mari, était derrière elle, l’air embarrassé.
Emma a couru vers moi depuis le salon.
— « Maman ! »
Je l’ai attrapée au vol, la serrant contre moi. Mon ancre. Ma raison de vivre.
— « Bonjour ma chérie. Va chercher ton sac, on rentre. »
— « Déjà ? Mamie a fait un gâteau ! »
— « On le mangera une autre fois. File. »
Elle a senti la tension et a obéi sans discuter, courant vers l’étage.
Je me suis retrouvée seule face à mes beaux-parents.
— « Thomas nous a appelés, » a dit Marie-Thérèse. Sa voix tremblait de rage contenue. « Il était… dans un état épouvantable. Il dit que tu l’as piégé. Que tu l’as dépouillé. Que tu l’as laissé sans un sou à l’étranger. »
Je l’ai regardée calmement.
— « Thomas a omis quelques détails, Marie-Thérèse. Comme le fait qu’il était à Florence avec sa maîtresse. Ou le fait qu’il a volé près de 100 000 euros dans les caisses de l’entreprise pour financer sa double vie. »
Pierre a sursauté.
— « Quoi ? Volé ? »
Pierre était un ancien banquier. Le mot “vol” avait pour lui une résonance sacrilège.
— « J’ai les preuves, Pierre. Les faux virements. Les sociétés écrans. Il risquait cinq ans de prison. Je lui ai offert une sortie de secours : sa démission et ses parts contre ma discrétion pénale. Il a choisi de signer. Je ne l’ai pas dépouillé, j’ai récupéré ce qu’il nous avait pris. »
Marie-Thérèse est devenue rouge brique.
— « C’est impossible. Thomas ne ferait jamais ça. C’est toi… C’est toi qui l’as poussé à bout ! Tu travaillais trop, tu le délaissais ! Un homme a des besoins ! »
Le vieil argument. La faute de la femme.
J’ai souri tristement.
— « Je ne savais pas que les “besoins” d’un homme incluaient la fraude fiscale et l’abandon de sa famille. Je suis désolée que vous l’appreniez ainsi. Mais Thomas est un adulte. Il a fait ses choix. J’ai fait les miens. »
J’ai sorti une enveloppe de mon sac (une blanche, cette fois).
— « Voici la copie de son aveu signé. Lisez-le avant de me juger. »
J’ai posé l’enveloppe sur la console Louis XV de l’entrée.
Emma est redescendue avec son sac à dos Hello Kitty.
— « Je suis prête ! »
J’ai pris sa main.
— « Au revoir, Pierre. Au revoir, Marie-Thérèse. Vous pourrez voir Emma, bien sûr. Je ne couperai jamais les ponts entre elle et ses grands-parents, tant que vous ne parlez pas mal de moi devant elle. C’est ma seule condition. »
Je suis sortie sans attendre leur réponse.
Dans la voiture, Emma m’a regardée.
— « Papa ne rentre pas ce soir ? »
J’ai pris une grande inspiration.
— « Non, ma puce. Papa va rester absent un moment. Il a fait des bêtises, et il doit les réparer. Mais nous, on va être bien. Juste toi et moi. »
Elle a réfléchi une seconde, puis a hoché la tête.
— « D’accord. Tant que tu es là. »
Chapitre 23 : La prise de la Bastille
Lundi matin. 8h30.
Je suis arrivée devant les bureaux de “Vasseur & Co” – il allait falloir changer ce nom bientôt.
Je portais le tailleur noir, celui de la banque. Mes cheveux étaient tirés en un chignon strict. Je portais ma nouvelle bague au saphir.
La réceptionniste, Sophie, m’a vue entrer. Elle a écarquillé les yeux. Elle n’avait pas l’habitude de me voir à cette heure-ci, ni avec cette aura de puissance. D’habitude, je passais en coup de vent pour déposer des dossiers.
— « Bonjour Madame Vasseur. Monsieur n’est pas encore arrivé… »
— « Bonjour Sophie. Monsieur Vasseur ne viendra pas. Convoquez tout le personnel dans la salle de réunion. Maintenant. »
La rumeur a dû courir plus vite que la lumière, car cinq minutes plus tard, les quinze employés étaient réunis. Il y avait de l’inquiétude dans l’air. Marc était là, au premier rang, il m’a fait un petit signe de tête complice.
Je suis restée debout en bout de table. La place de Thomas.
— « Bonjour à tous. Merci d’être là. Je vais être brève. »
Ma voix était posée, forte.
— « Thomas Vasseur a quitté ses fonctions de Directeur Général avec effet immédiat. Il ne fait plus partie de l’entreprise. Je reprends la direction générale à compter de ce matin. »
Un murmure a parcouru la salle. Choc. Stupéfaction.
— « Je sais que c’est brutal. Mais c’était nécessaire. La société a subi quelques turbulences de gestion interne, mais la situation est sous contrôle. Marc devient notre nouveau Directeur Financier. Nous allons procéder à une réorganisation, mais je vous garantis qu’aucun emploi n’est menacé. Au contraire. Nous allons enfin pouvoir travailler sur des bases saines. »
J’ai regardé chaque visage. J’ai vu de la peur, mais aussi, chez certains qui connaissaient les absences répétées de Thomas, du soulagement.
— « Je compte sur votre professionnalisme. Ceux qui ont des questions peuvent venir me voir individuellement. Au travail. »
La réunion s’est dispersée. Marc est resté.
— « Bien joué, patronne, » a-t-il dit.
— « Ce n’est que le début, Marc. Viens dans mon bureau dans dix minutes. On attaque les comptes. »
Je suis entrée dans le bureau de Thomas.
Il sentait encore un peu son parfum.
Il y avait une photo de nous sur son bureau. Une photo d’il y a cinq ans.
J’ai pris le cadre. Je l’ai ouvert. J’ai sorti la photo et je l’ai déchirée en deux. J’ai jeté les morceaux dans la corbeille à papier.
J’ai gardé le cadre vide. J’y mettrais un dessin d’Emma.
Je me suis assise dans son fauteuil en cuir ergonomique. Il était un peu trop haut. J’ai actionné le levier pour le baisser.
Voilà. C’était à ma hauteur maintenant.
J’ai posé mes mains à plat sur le bureau en acajou. La surface était fraîche, lisse. C’était une page blanche.
J’ai regardé par la fenêtre. Paris s’étendait devant moi, gris et magnifique.
Mon téléphone a vibré. Un message d’un numéro inconnu.
Je l’ai ouvert.
“Tu as gagné. Je ne reviendrai pas. Adieu. – T.”
J’ai regardé l’écran. Pas de tristesse. Pas de colère. Juste la satisfaction du travail bien fait.
J’ai répondu deux mots :
“Adieu, Thomas.”
Puis j’ai bloqué le numéro.
J’ai posé le téléphone. J’ai ouvert le premier dossier posé sur la pile “Urgent”.
— « Bon, » dis-je à haute voix dans le silence du bureau. « Au boulot. »
La vie de Julie Vasseur était terminée.
L’ère de Julie Delacourt venait de commencer.