Mon mari a ramené sa secrétaire enceinte dans notre villa de Saint-Tropez : Ma réponse a coûté sa carrière.

Le dîner de la trahison
Je pensais connaître la loi de la vie aussi bien que le Code civil. Jusqu’à ce soir-là, dans ce restaurant étoilé face à la mer, où mon mari n’est pas venu avec des fleurs… mais avec sa jeune secrétaire enceinte.
Elle a posé une main sur son ventre rond, m’a souri avec une douceur terrifiante et a murmuré :
« Nous voulons commencer une nouvelle famille… dans votre maison. »
Ils pensaient que j’allais m’effondrer. Que j’allais crier, pleurer, faire une scène. Ils n’avaient aucune idée de qui j’étais vraiment. J’attendais ce moment depuis des mois.
Avez-vous déjà été trahie par la personne que vous aimiez le plus ? D’une manière si éhontée que cela semblait irréel ? Que feriez-vous si le foyer que vous avez bâti de vos mains devenait le trophée d’une autre ?
Je n’ai pas versé une larme. J’ai passé un seul appel. Et cet appel a tout changé.
LA VENGEANCE EST UN PLAT QUI SE MANGE GLACÉ. ÊTES-VOUS PRÊTS À CONNAÎTRE LA VÉRITÉ ?

PARTIE 1 : Le Dîner de l’Adieu

Chapitre 1 : L’Attente

Je m’appelle Claire Delacroix. J’ai quarante et un ans, et je pensais, jusqu’à ce soir précis, que la vie suivait des règles aussi immuables que celles du Code civil que je maniais chaque jour au tribunal. J’étais avocate spécialisée en droit immobilier de prestige, habituée à négocier des transactions à huit chiffres, à déceler le mensonge dans un bilan financier et à anticiper les coups bas de mes adversaires. Mais aucune jurisprudence, aucune année d’étude, aucun dossier complexe ne m’avait préparée à ce qui allait se jouer ce mardi soir de novembre.

J’étais assise à la table 14 du Rivage, l’un des restaurants les plus exclusifs de la Côte d’Azur, niché sur les hauteurs de Saint-Tropez. C’était “notre” table. Celle isolée dans l’alcôve vitrée qui surplombait la Méditerranée, là où la lumière dorée du coucher de soleil venait mourir doucement sur la nappe en lin blanc. C’était ici, dix ans plus tôt, que Julien avait posé un genou à terre, une bague Cartier à la main, me promettant une éternité de complicité.

Ce soir, nous étions censés fêter notre seizième anniversaire de rencontre. Pas de mariage, non, de rencontre. Julien attachait une importance sentimentale, presque maladive, aux dates symboliques. C’était l’une des choses qui m’avaient fait tomber amoureuse de lui : cette mémoire des détails, cette façon de sacraliser notre histoire.

J’ai regardé ma montre. 20h45. Il avait quarante-cinq minutes de retard.

Le maître d’hôtel, un homme d’une soixantaine d’années nommé Henri, qui nous connaissait depuis l’ouverture, s’approcha avec une discrétion féline.
— Madame Delacroix désire-t-elle commencer avec un apéritif en attendant Monsieur ? Une coupe de votre champagne habituel ?

J’ai lissé un pli imaginaire sur ma robe en soie bleu nuit. J’avais passé deux heures à me préparer. Coiffure impeccable, maquillage léger mais sophistiqué, et ce parfum, L’Heure Bleue, que Julien adorait. Je me sentais soudainement ridicule, comme une actrice habillée pour une pièce dont le rideau refusait de se lever.

— Juste de l’eau gazeuse, merci Henri. Il ne devrait plus tarder. Il est sans doute retenu par une réunion de dernière minute.

Henri inclina la tête, mais j’ai vu passer dans son regard cette lueur de pitié que les professionnels du service réservent aux femmes qui attendent seules. Il savait. Ou du moins, il se doutait.

J’ai sorti mon téléphone. Aucun message. Aucune excuse. C’était inhabituel pour Julien, qui m’envoyait toujours un “En route, ma beauté” ou “Désolé, le client est bavard”. Cette fois, le silence radio était total. J’ai senti une boule familière se former dans mon estomac, cette intuition glaciale que j’avais appris à ignorer ces six derniers mois.

Depuis le printemps, Julien avait changé. C’était subtil, insidieux. Une nouvelle coupe de cheveux plus jeune, des chemises en lin plus cintrées, un abonnement à une salle de sport où il passait trois heures par soir. Et ce téléphone… ce maudit téléphone qui ne le quittait plus, même pour aller sous la douche, posé écran contre le marbre du lavabo.

« Tu es paranoïaque, Claire », me répétait ma meilleure amie, Sophie. « C’est la crise de la quarantaine, il veut juste se prouver qu’il plaît encore. Laisse-le faire son paon, il reviendra au nid. »

J’avais voulu la croire. J’avais voulu croire que notre couple était un roc. Après tout, nous avions tout construit ensemble. Notre cabinet, notre réputation, et surtout, la Villa L’Horizon, notre chef-d’œuvre architectural à Mougins.

Le bruit de la porte d’entrée du restaurant me sortit de mes pensées. Les têtes se tournèrent.

Ce n’était pas seulement parce que Julien était un bel homme. À quarante-cinq ans, il avait cette allure de playboy grisonnant qui vieillit comme un bon vin. Non, si les gens regardaient, c’était parce qu’il n’était pas seul.

Mon cœur rata un battement, puis repartit dans une cavalcade furieuse contre mes côtes.

Il tenait la main d’une femme.
Pas une cliente. Pas une collègue.
Il lui tenait la main avec cette intimité possessive, les doigts entrelacés, guidant ses pas comme si elle était en cristal.

Je la reconnus immédiatement.
C’était Manon. Sa “secrétaire de direction” qu’il avait embauchée il y a un an.
J’avais vu Manon deux ou trois fois au bureau. Une petite chose de vingt-quatre ans, aux grands yeux de biche et à l’air perpétuellement perdu, qui semblait toujours avoir besoin qu’on lui explique comment fonctionne la photocopieuse.

Mais ce soir, Manon n’avait pas l’air perdu. Elle portait une robe blanche moulante, bien trop estivale pour la saison, et un gilet en cachemire que je reconnus instantanément : c’était le mien. Un cachemire beige que je cherchais depuis deux semaines.

Mais ce n’était pas le vol de mon gilet qui me cloua sur ma chaise.
C’était son ventre.
Sous la soie blanche, un dôme inmanquable, rond, haut, arrogant. Elle était enceinte d’au moins six mois.

Le monde autour de moi devint flou. Les sons du restaurant s’estompèrent pour ne laisser qu’un bourdonnement sourd. Je les regardai traverser la salle. Julien avait le visage fermé, presque martial. Manon, elle, avait le menton levé, un demi-sourire flottant sur ses lèvres rosées, scannant la salle comme si elle en était la nouvelle propriétaire.

Ils arrivèrent à ma table. Henri, le maître d’hôtel, était figé à quelques mètres, ne sachant s’il devait tirer une chaise supplémentaire ou appeler la sécurité.

Julien ne m’embrassa pas. Il ne s’excusa pas pour son retard. Il tira la chaise en face de moi pour Manon, l’aida à s’asseoir avec des gestes de précaution exagérés, puis s’assit à ses côtés.

Nous étions là, tous les trois. Moi face à eux. Comme un tribunal grotesque.

— Bonsoir, Claire, dit Julien. Sa voix était sèche, professionnelle.

Je ne répondis pas tout de suite. Je pris le temps de dévisager Manon. Elle avait l’audace de me soutenir le regard, posant ostensiblement une main manucurée sur son ventre rebondi.

— Tu as mes clés, dis-je enfin, d’une voix si calme qu’elle me surprit moi-même. Et tu as mon gilet.

Manon eut un petit rire cristallin, presque enfantin.
— Oh, je suis désolée, Claire. J’avais un peu froid en sortant de la voiture, et Julien a attrapé la première chose qui traînait sur la banquette arrière. C’est du cachemire, n’est-ce pas ? Il est très doux. Un peu… “vieille dame”, mais chaud.

La première flèche était tirée. Vieille dame. Elle avait vingt-quatre ans, j’en avais quarante et un. Elle voulait jouer sur ce terrain-là.

Je tournai mon regard vers mon mari.
— Julien. C’est quoi ce cirque ? On est au Rivage. Tout le monde nous connaît ici. Tu m’humilies publiquement pour… quoi ? Une crise de la quarantaine qui a mal tourné ?

Julien soupira, passant une main dans ses cheveux. Il avait l’air fatigué, mais d’une fatigue irritée, comme un homme qui doit gérer une employée récalcitrante.
— Ce n’est pas une crise, Claire. Et baisse d’un ton, s’il te plaît. Je ne voulais pas faire ça par message ou par avocat interposé. Je voulais qu’on se parle entre adultes.

— Entre adultes ? répétai-je en désignant le ventre de Manon. Tu appelles ça une conversation d’adultes ? Tu débarques avec ta maîtresse enceinte le soir de notre anniversaire de rencontre ?

— Nous ne sommes pas des maîtresses, intervint Manon d’une voix mielleuse. Nous sommes une famille. Julien et moi, on s’aime. Et ce bébé… c’est le fruit de cet amour. Un vrai amour, passionné. Pas un partenariat d’affaires comme ce que vous avez.

Je sentis mes ongles s’enfoncer dans mes paumes sous la table. Partenariat d’affaires. C’était donc ça le récit qu’il lui avait vendu ? Que j’étais la femme froide, la femme de carrière, celle avec qui on signe des contrats mais avec qui on ne fait pas l’amour ?

— Claire, reprit Julien, plus ferme. Écoute-moi. Les choses sont ce qu’elles sont. Manon est enceinte. C’est un garçon.

Un garçon.
Le coup me frappa en plein thorax. Julien avait toujours voulu un fils. Nous avions essayé, il y a dix ans. Trois fausses couches. Des années de FIV. De douleurs, de larmes silencieuses dans les toilettes des cliniques. Et puis, nous avions décidé d’arrêter, de nous concentrer sur nous, sur notre empire. Il m’avait juré, les yeux dans les yeux, que je lui suffisant. Que nous lui suffisions.

— Félicitations, dis-je, le mot ayant le goût de la cendre. Je suppose que tu veux le divorce.

— Évidemment, trancha Manon. Mais ce n’est pas tout.

Elle se pencha en avant, ses yeux brillants d’une cupidité à peine voilée. Julien semblait soudain mal à l’aise. Il jouait avec le pied de son verre d’eau.

— Vas-y, Julien, encouragea-t-elle en lui caressant le bras. Dis-lui.

Julien se racla la gorge.
— Claire… On veut que les choses se passent bien. Pour le bébé. Manon a besoin de calme, de sérénité. Son appartement en ville est trop bruyant, trop petit. Et moi… je veux être auprès d’elle.

Il marqua une pause, n’osant pas croiser mon regard.
— Nous voulons la maison. La villa de Mougins.

Le silence qui suivit fut assourdissant. J’eus l’impression que le temps s’était arrêté. La villa. L’Horizon. Ce n’était pas juste une maison. C’était mon âme. J’avais dessiné chaque plan. J’avais choisi chaque pierre de la façade toscane, chaque arbre du jardin, chaque poignée de porte. J’avais payé 70% de la construction avec mes bonus.

— Tu veux… vivre avec elle… dans ma maison ? articulai-je lentement. Dans notre lit ?

— C’est la maison de Julien aussi ! s’écria Manon, sa voix montant d’un cran. C’est à son nom aussi ! Et un bébé a besoin d’espace, de jardin ! Tu vis seule là-dedans, c’est ridicule. Une femme seule dans 400 mètres carrés ? C’est égoïste. Nous, on va remplir cette maison de vie, de rires, de jouets…

— Elle a raison sur le fond, Claire, ajouta Julien rapidement, essayant de rationaliser l’absurde. Juridiquement, la maison est un bien commun. Si on divorce, on devra la vendre de toute façon. Je te propose de racheter ta part. Pas tout de suite, bien sûr, mes liquidités sont un peu bloquées avec les nouveaux investissements, mais on peut faire un échéancier. En attendant, tu pourrais prendre l’appartement de Nice. Il est très bien, proche du tribunal…

Je les regardais, fascinée. Fascinée par leur aplomb. Par leur cruauté décontractée. Ils avaient tout planifié. Ils avaient discuté de cela dans mon lit, pendant que j’étais au travail. Ils avaient déjà mentalement redécoré ma vie.

À ce moment précis, quelque chose s’est brisé en moi. Mais ce n’était pas mon cœur. C’était mon empathie. C’était la dernière once d’amour et de respect que je portais à cet homme.
À la place, un froid sibérien s’installa dans ma poitrine. Un calme absolu, clinique, chirurgical. Le calme que je ressentais avant de détruire une partie adverse lors d’une négociation difficile.

Je me suis souvenue de ce que mon père me disait quand j’étais petite : « Claire, ne pleure jamais devant ceux qui te veulent du mal. Tes larmes sont tes diamants, ne les jette pas aux porcs. »

Je pris mon verre d’eau, bu une gorgée, et reposai le verre doucement.

— C’est tout ? demandai-je.

Julien sembla surpris par mon absence de réaction. Il s’attendait à des cris, à une scène, peut-être même à ce que je lui jette mon verre au visage. C’est ce qu’il voulait. Une femme hystérique pour valider son choix d’une maîtresse douce et aimante.

— C’est… l’essentiel, dit-il, méfiant. On parlera des détails financiers avec les avocats. Mais pour la maison, on aimerait emménager le mois prochain. Avant le dernier trimestre de grossesse de Manon.

— Le mois prochain, répétai-je. Très bien.

— Très bien ? Manon écarquilla les yeux, victorieuse. Tu acceptes ?

Je me levai lentement, lissant à nouveau ma robe. Je pris mon sac à main.
— J’ai entendu votre demande. Je vais y réfléchir. Maintenant, si vous voulez bien m’excuser, j’ai soudainement perdu l’appétit. Profitez du dîner. C’est une excellente table. Essayez le bar en croûte de sel, c’est la spécialité.

Je fis demi-tour sans attendre leur réponse. Je marchai la tête haute, sentant leurs regards brûler mon dos. Je n’ai pas couru. Je n’ai pas tremblé. J’ai salué Henri d’un hochement de tête en sortant.

Ce n’est qu’une fois dans ma voiture, une berline allemande garée dans l’obscurité du parking, que je me suis autorisée à respirer. Je n’ai pas démarré tout de suite. J’ai posé mon front contre le volant, le cuir froid contre ma peau brûlante.

Les images du passé m’ont assaillie.


Chapitre 2 : L’Illusion Parfaite (Flashback)

Il y a seize ans.
Je me souviens de chaque seconde de notre rencontre comme si c’était gravé au fer rouge. C’était à la soirée de gala de l’Ordre des Avocats, au Petit Palais à Paris.

J’avais vingt-cinq ans. J’étais la plus jeune associée junior du cabinet Haussmann & Partners. Je venais de gagner mon premier gros dossier : un litige foncier qui durait depuis dix-huit mois contre une multinationale. La presse juridique avait parlé de moi. On m’appelait “La louve de l’immobilier”. Un surnom ridicule, mais qui me plaisait. Je me sentais invincible.

Ce soir-là, je portais une robe noire simple, sévère, mes cheveux tirés en un chignon strict. Je voulais qu’on me prenne au sérieux, pas qu’on me regarde.

Et puis, il était apparu. Julien Sloan.
Il se tenait près du bar, une coupe de champagne à la main, entouré d’un petit groupe qui buvait ses paroles. Il portait un smoking avec une désinvolture agaçante, le nœud papillon déjà légèrement dénoué. Il avait cette aura des hommes qui ont tout vu, tout vécu, et qui trouvent le monde amusant.

Nos regards s’étaient croisés à travers la salle bondée. Il n’avait pas détourné les yeux. Au contraire, il avait levé sa coupe vers moi avec un sourire en coin, un sourire qui promettait des problèmes.

Cinq minutes plus tard, il était à mes côtés.
— Vous ne devriez pas froncer les sourcils comme ça, Maître Delacroix, avait-il dit. Vous allez effrayer les vieux associés.

— Je n’ai pas peur d’eux, avais-je répondu du tac au tac. C’est eux qui devraient avoir peur de moi.

Il avait ri. Un rire franc, chaleureux.
— J’ai lu votre plaidoirie sur l’affaire Dumont. Brillant. Vous n’avez pas juste gagné, vous avez réécrit la jurisprudence sur les servitudes de passage.

J’étais flattée. Un homme qui s’intéressait à mon cerveau avant mon physique ? C’était rare.
— Je suis Julien. Je fais dans l’investissement. Je construis des immeubles, vous les défendez. On devrait s’entendre.

— Ou se détester, avais-je rétorqué.

— J’aime le risque.

Il avait cette voix grave, rassurante. Cette façon de me regarder comme si j’étais la seule personne intéressante dans la pièce. Il avait percé ma carapace en une soirée. Il m’avait dit exactement ce que je voulais entendre : que ma force n’était pas un défaut, que mon ambition était sexy, que je n’avais pas besoin de m’excuser d’être brillante.

Les choses sont allées très vite après ça. Trop vite.
Il m’emmenait en week-end surprise à Venise. Il m’envoyait des fleurs au bureau, pas des roses rouges banales, mais des orchidées rares. Il m’attendait à la sortie du tribunal sous la pluie.

C’est lui qui m’a convaincue de quitter le cabinet parisien pour descendre dans le Sud.
— Paris t’étouffe, Claire. Tu es faite pour la lumière, pour la mer. On va monter notre propre structure. Toi le juridique, moi le commercial. On sera les rois de la Côte d’Azur.

J’ai tout quitté pour lui. Mes amis, ma famille, ma carrière parisienne toute tracée. Je pensais que c’était de l’amour. Je ne voyais pas que c’était de l’isolement.

Il a commencé par critiquer doucement mes vêtements.
« Tu ne devrais pas porter de tailleurs pantalons, ça te durcit. Mets des robes. Les clients préfèrent. »
Puis mes horaires.
« Pourquoi tu restes si tard ? Tu n’as pas confiance en moi pour ramener de l’argent ? Rentre, je m’occupe de tout. »

Petit à petit, j’ai changé. J’ai adouci ma voix. J’ai laissé pousser mes cheveux. J’ai appris à sourire aux dîners mondains pendant qu’il racontait des anecdotes où il se donnait le beau rôle, s’appropriant souvent mes idées. Je me disais que c’était ça, le mariage. Le compromis. Le soutien.

Et puis, il y a eu le projet de la maison.
Nous cherchions un terrain depuis deux ans. Quand nous avons trouvé cette parcelle à Mougins, avec cette vue imprenable sur la baie de Cannes, j’ai su que c’était là.

Je me suis investie corps et âme dans ce chantier. Je surveillais chaque planche, chaque joint de pierre. Je voulais un sanctuaire.
Au moment de signer chez le notaire, Julien avait eu ce petit rire gêné.
— Ma chérie, le banquier m’embête avec mes ratios d’endettement pour mes sociétés. Ça ferait meilleur effet si on mettait la maison à 50-50, même si c’est ton apport qui couvre le principal. C’est juste pour la forme, pour sauver ma face d’homme d’affaires. Tu comprends ? Un homme ne peut pas admettre qu’il vit chez sa femme.

Et moi, stupide, amoureuse, conditionnée à protéger son ego fragile, j’ai signé.
“Indivision 50/50”.
Je venais de lui donner la moitié de mon travail, la moitié de mon héritage, la moitié de ma vie, sur un plateau d’argent.

Je n’imaginais pas qu’un jour, il utiliserait cette signature pour essayer de m’expulser au profit d’une gamine qui avait l’âge d’être sa fille.


Chapitre 3 : Le Retour à la Réalité

Le bruit d’un klaxon me fit sursauter dans le parking du restaurant. Je relevai la tête. Dans le rétroviseur, je vis Julien et Manon sortir du restaurant. Ils riaient.
Ils riaient.
Moins de dix minutes après avoir brisé mon mariage, ils riaient en attendant le valet. Julien posa sa main sur le bas du dos de Manon, un geste protecteur qu’il n’avait plus eu pour moi depuis des années.

La douleur fit place à une colère froide, dense, liquide.
Je ne pleurerais pas.
Je ne leur donnerais pas cette satisfaction.

Je sortis mon téléphone et composai un numéro que je n’avais jamais pensé utiliser. Le numéro d’une femme dont on se passait les coordonnées sous le manteau dans les cercles juridiques, comme un secret dangereux.

Ça sonna trois fois.
Une voix rauque, fatiguée par le tabac, décrocha.
— Monica Pierce. J’écoute.

— Bonsoir, Monica. C’est Maître Delacroix. Harper… enfin, Claire Delacroix.

Un silence. Monica Pierce était une légende. Ancienne du FBI, reconvertie dans l’intelligence économique et les enquêtes “délicates”. Elle ne travaillait pas pour la justice, elle travaillait pour la vérité.
— Je connais votre nom, Maître. On s’est croisées sur le dossier Van der Weyden. Vous aviez été impitoyable.

— J’ai besoin de vos services. Pas pour un client. Pour moi.

— Quel genre de service ?

Je regardai à travers la vitre teintée de ma voiture. Julien ouvrait la portière de sa Porsche pour Manon. Il l’embrassa sur le front. Une image de bonheur domestique parfait, bâtie sur le mensonge.

— Je veux tout savoir, Monica. Je veux une radiographie complète de sa vie. Julien Sloan. Et de sa… compagne. Manon… je ne connais même pas son nom de famille.

— Je trouverai. Vous voulez quoi exactement ? Des preuves d’adultère ? Pour le divorce ?

— Non, dis-je doucement. L’adultère, je l’ai sous les yeux. Je m’en moque. Je veux savoir où va l’argent. Je veux savoir qui elle est vraiment. Je veux savoir ce qu’ils cachent. Parce que Julien est arrogant, mais il n’est pas suicidaire. S’il ose me demander ma maison, c’est qu’il pense avoir un plan B en béton. Je veux trouver la faille dans ce béton et le faire exploser.

Monica eut un petit rire sec.
— J’aime quand c’est personnel. Donnez-moi trois jours. Ça vous coûtera cher.

— Je paierai le double si vous me trouvez quelque chose de sale.

— Avec les hommes comme lui, Claire, c’est toujours sale. Il suffit de soulever le tapis.

Je raccrochai.
Je démarrai le moteur. Le V6 de ma voiture ronronna, un son puissant, rassurant.

Je rentrai chez moi. À la Villa L’Horizon.
La maison était plongée dans le noir. Je traversai le grand salon vide, mes talons claquant sur le marbre froid. Je m’arrêtai devant la grande baie vitrée qui donnait sur la piscine et la mer au loin.

Ils voulaient cette maison ?
Ils voulaient ma vie ?

Je suis allée dans mon bureau. J’ai ouvert le coffre-fort caché derrière une fausse bibliothèque. J’en ai sorti l’acte de propriété original de la maison.
Je l’ai posé sur mon bureau, sous la lumière crue de la lampe d’architecte.

J’ai caressé le papier.
— Tu as fait une erreur, Julien, murmurai-je dans le silence de la grande maison. Tu as confondu ma gentillesse avec de la faiblesse. Tu as oublié qui je suis. Je suis celle qui gagne les dossiers perdus.

Je pris un stylo rouge. Et sur un bloc-notes, je commençai à écrire. Pas un journal intime.
Un plan de bataille.

Phase 1 : Sécuriser les actifs.
Phase 2 : L’investigation.
Phase 3 : La destruction.

Je ne savais pas encore ce que Monica allait trouver. Je ne savais pas encore que “Manon” n’était pas son vrai nom. Je ne savais pas que l’argent de nos comptes communs partait aux Îles Caïmans depuis des mois. Je ne savais pas que cette histoire allait finir avec le FBI et une disparition inquiétante.

Mais ce soir-là, assise seule dans ma forteresse assiégée, j’ai fait une promesse.
Ils voulaient commencer une nouvelle famille dans ma maison ?
Très bien.
Je allais m’assurer que cette maison devienne leur prison, puis leur ruine.

J’ai pris mon téléphone une dernière fois pour envoyer un message à mon cousin notaire en Belgique. Il était 23h, mais je savais qu’il répondrait.

« Pierre. J’ai besoin d’activer l’option “SCI Fantôme” dont on avait parlé en rigolant il y a cinq ans. Pour la Villa. Dès demain matin. C’est urgent. »

La réponse arriva une minute plus tard : « Problème avec Julien ? »

Je tapai : « Guerre nucléaire. »

Je fermai mon ordinateur. Je montai dans ma chambre, celle que je partageais encore avec lui ce matin. J’ai pris tous ses costumes, ses chemises sur mesure, ses montres de collection. Je n’ai rien brûlé. Je n’ai rien jeté par la fenêtre. Ce serait hystérique.
J’ai tout emballé soigneusement dans des sacs poubelles, que j’ai descendus au garage.
Puis, j’ai changé les draps. J’ai mis des draps en lin brut que j’aimais et qu’il trouvait “trop rêches”.

Je me suis couchée au milieu du grand lit.
Seule.
Mais pour la première fois depuis des années, je ne me sentais pas isolée. Je me sentais prête.

Le lendemain, quand Julien rentrerait pour récupérer ses affaires ou pour tenter une nouvelle manipulation psychologique, il ne trouverait pas l’épouse éplorée. Il trouverait l’Avocate.
Et l’Avocate ne perdait jamais.

PARTIE 2 : Les Signes Avant-Coureurs et la Contre-Attaque

Chapitre 4 : Le Lendemain des Cendres

Le soleil s’est levé sur Mougins avec une indifférence cruelle. Une lumière radieuse, typique de la Côte d’Azur en hiver, qui faisait scintiller la rosée sur les oliviers centenaires de mon jardin. J’avais dormi deux heures, tout au plus. Un sommeil haché, peuplé de rêves où les murs de ma maison se mettaient à fondre comme de la cire, m’emprisonnant dans une masse informe.

À 7h00 précise, j’étais dans la cuisine. C’était une pièce magnifique, avec un îlot central en marbre de Carrare de trois mètres de long, où nous avions l’habitude de prendre nos petits-déjeuners le dimanche. Aujourd’hui, la surface froide du marbre me semblait être celle d’une table d’autopsie.

J’avais préparé du café. Noir. Fort.
J’attendais.

À 7h45, j’entendis le bruit caractéristique des graviers crisser sous les pneus de la Porsche Panamera de Julien. Le moteur se coupa. Une portière claqua.

J’entendis la clé tourner dans la serrure de la porte d’entrée en chêne massif. Il entra.
Il s’arrêta net dans le hall.
Il ne pouvait pas manquer le spectacle.

Dans le grand hall d’entrée, sous le lustre en cristal que nous avions chiné ensemble à Milan, trônaient dix grands sacs poubelles noirs, soigneusement fermés avec du ruban adhésif renforcé. À côté, trois valises Louis Vuitton — les siennes — étaient alignées comme des soldats au garde-à-vous.

Julien entra dans la cuisine, le visage rouge, les mâchoires serrées. Il portait les mêmes vêtements que la veille. Il n’avait pas dormi non plus, ou très peu.

— C’est quoi ce bordel dans l’entrée, Claire ? aboya-t-il sans même un bonjour.

Je buvais mon café, debout, adossée à l’évier, regardant par la fenêtre. Je me tournai lentement vers lui.
— Tes affaires, Julien. Tes costumes, tes chaussures, tes dossiers personnels qui traînaient dans le bureau. J’ai pensé te faire gagner du temps pour ton déménagement. Tu es pressé, non ? Manon a besoin de calme, as-tu dit.

Il s’approcha, menaçant. Pour la première fois en seize ans, je remarquai une lueur de violence contenue dans ses yeux noisette.
— Tu ne me mets pas dehors, Claire. C’est ma maison. Je suis propriétaire à 50%. Tu n’as aucun droit de toucher à mes affaires.

— Je n’ai rien jeté, répondis-je calmement. J’ai emballé. C’est une nuance juridique importante. Et pour ce qui est de la maison… disons que je prends de l’avance sur la séparation de corps. Tu as été très clair hier soir : tu veux vivre ici avec elle. Moi, je suis encore ici. Deux corps ne peuvent pas occuper le même espace au même moment. C’est de la physique, Julien.

Il passa une main nerveuse dans ses cheveux. Il changea de tactique. La colère fit place à cette condescendance mielleuse qu’il utilisait pour manipuler ses clients. Il s’approcha du comptoir, essayant de capter mon regard.

— Claire… écoute. Je sais que tu es blessée. Je sais que la scène d’hier soir était brutale. Manon… elle est jeune, elle est impulsive. Elle voulait marquer son territoire, c’est hormonal. Mais ne réagis pas comme une enfant gâtée. On est des adultes. On a un patrimoine à gérer.

— Une enfant gâtée ? répétai-je doucement.

— Oui. Ces sacs poubelles, c’est digne d’une série télé de bas étage. Je ne vais pas partir. Je vais monter prendre une douche, me changer, et aller au bureau. On discutera des modalités de cohabitation ce soir.

Il fit mine de se diriger vers l’escalier.
— J’ai changé les codes de l’alarme, dis-je. Et j’ai fait changer le barillet de la porte de service ce matin à 6h. Si tu restes, j’appelle les gendarmes pour violence psychologique et intrusion.

Il s’arrêta, un pied sur la première marche. Il se tourna vers moi, incrédule.
— Tu n’oserais pas. Je suis ton mari.

— Tu es l’homme qui a présenté sa maîtresse enceinte à sa femme le jour de leur anniversaire. Je n’ai plus de mari, Julien. J’ai une partie adverse. Et crois-moi, tu ne veux pas m’avoir comme partie adverse.

Un silence lourd tomba entre nous. Le bruit du réfrigérateur semblait assourdissant. Julien me scruta, cherchant une faille, une larme, un tremblement. Il ne trouva qu’un mur de glace.
Il comprit qu’il avait perdu cette manche. Il ne pouvait pas forcer le passage sans risquer un scandale qui nuirait à sa réputation d’homme d’affaires “respectable”.

— Très bien, siffla-t-il. Je vais à l’hôtel pour quelques jours. Le temps que tu calmes tes nerfs. Mais ne crois pas que c’est fini. Je reviendrai. Et Manon aussi. Cette maison est à moi autant qu’à toi. Et bientôt, avec le bébé, le juge me donnera la priorité pour le logement familial. Prépare-toi à faire tes valises, Claire.

Il fit demi-tour, attrapa deux des valises Vuitton dans le hall, et sortit en claquant la porte si fort que les vitres tremblèrent.

Je restai immobile quelques minutes, écoutant le moteur de sa voiture s’éloigner.
Puis, mes jambes flanchèrent. Je glissai le long des placards de cuisine jusqu’au sol. Je ne pleurais toujours pas. Mais je tremblais. De rage. De peur aussi. Parce que je savais qu’il avait raison sur un point : en droit français, sans faute grave prouvée ou danger immédiat, il est très difficile d’expulser un conjoint du domicile conjugal avant l’ordonnance de non-conciliation.

Il fallait que je trouve cette faute grave. Et vite.


Chapitre 5 : Le Masque de Fer

Arriver au cabinet ce matin-là fut une épreuve de force.
Mon cabinet, Delacroix & Associés, était situé au dernier étage d’un immeuble moderne à Sophia Antipolis. C’était mon royaume. Verre, acier, art contemporain. Ici, j’étais la patronne.

Mais en traversant l’open space, j’eus l’impression paranoïaque que tout le monde savait.
Est-ce que ma stagiaire me regardait bizarrement ? Est-ce que mes associés chuchotaient à mon passage ?
« Non, Claire. Reprends-toi. Personne ne sait. Julien tient trop à son image pour l’ébruiter. »

Je m’enfermai dans mon bureau et demandai à mon assistante, Valérie, de ne pas me déranger, sauf urgence vitale.
Je devais travailler sur le dossier Redbrook, une énorme promotion immobilière à Nice. Des millions d’euros en jeu. Mais les chiffres dansaient devant mes yeux.

Mon esprit dérivait vers les six derniers mois. Les signes que j’avais ignorés.
Je me souvenais de ce retour de conférence à Bordeaux, en mai. J’étais rentrée un jour plus tôt que prévu. La maison était vide, mais il y avait cette odeur… Une odeur de parfum bon marché, vanillé, sucré. Pas le mien.
Julien m’avait dit : « C’est la femme de ménage, elle a changé de produit pour les sols. »
J’avais dit : « Ah bon. »
Et j’étais passée à autre chose. Quelle idiote.

Je me souvenais des retraits d’argent liquide. 500 euros par-ci, 800 euros par-là. « Des frais de représentation, Claire. Tu sais bien que certains sous-traitants préfèrent le liquide. »
J’avais fermé les yeux. Parce que je l’aimais. Parce que je voulais que ça marche.

Vers 11h, mon téléphone personnel vibra. Un message crypté sur l’application Signal.
C’était Monica Pierce.

« J’ai quelque chose. C’est plus gros que prévu. Rendez-vous à 13h. Pas à ton bureau. Connais-tu le vieux café près du port de Vauban, “L’Amiral” ? »

Je répondis : « J’y serai. »


Chapitre 6 : L’Ombre de Monica

“L’Amiral” était un vieux rade de marins qui n’avait pas changé depuis les années 70. Sombre, odeur de tabac froid malgré l’interdiction, banquettes en skaï rouge usé. Personne de mon cercle social ne venait ici. C’était parfait.

Monica était déjà là, au fond de la salle.
C’était une femme indéfinissable. La cinquantaine, des cheveux gris coupés courts à la garçonne, une veste en cuir patiné, et des yeux d’un bleu délavé qui semblaient avoir tout vu de la noirceur humaine. Elle n’avait pas d’ordinateur, juste une épaisse pochette en carton beige posée devant elle, à côté d’un café noir.

Je m’assis en face d’elle.
— Vous avez fait vite, dis-je.

— Quand on tire sur un fil et que tout le pull vient avec, ça va vite, répondit-elle de sa voix rocailleuse. Vous avez faim ? Non ? Tant mieux. Ce que je vais vous montrer coupe l’appétit.

Elle ouvrit la pochette. Elle en sortit trois photos et une liasse de documents bancaires imprimés.

— Commençons par la demoiselle, dit Monica en pointant une photo. Vous la connaissez sous le nom de Manon. Manon Lefebvre, c’est ça ? C’est le nom sur son contrat de travail dans la boîte de votre mari.

— Oui.

— Faux. Manon Lefebvre n’existe pas. Enfin, si, c’était une petite fille morte en 1998 dans un accident de voiture dans le Nord. Votre “Manon” a usurpé cette identité il y a trois ans.
Je sentis un frisson me parcourir l’échine.
— Qui est-elle alors ?

Monica posa une deuxième photo. C’était un mugshot. Une photo d’identité judiciaire. La fille était plus jeune, les cheveux teints en noir, le regard dur, cerné. Mais c’était indéniablement elle.
— Chloé Martin. Née à Marseille. Mère toxicomane, père inconnu. Parcours classique de la DDASS. Petits délits, vols à l’étalage, escroquerie à la carte bancaire. Et puis, il y a quatre ans, elle disparaît des radars. Elle réapparaît sous le nom de Manon, avec un casier vierge et une fausse licence de gestion obtenue on ne sait comment.

— C’est une criminelle ? demandai-je, stupéfaite. Julien a mis une criminelle dans notre vie ?

— Julien est un idiot, Claire, trancha Monica. Mais attendez, ce n’est pas le pire. Regardez l’argent.

Elle étala les relevés bancaires.
— J’ai un contact au Luxembourg qui a fait parler les serveurs. Votre mari, Julien, a commencé à vider vos comptes communs bien avant sa rencontre officielle avec “Manon”. Il y a dix-huit mois.
Elle pointa une ligne surlignée en jaune.
— Virement de 45 000 € vers “Azur Holdings Ltd”.
— Virement de 60 000 € vers “Azur Holdings Ltd”.
— Virement de 120 000 €…

Je fis le calcul mentalement. Il y en avait pour plus de 800 000 euros.
— C’est quoi Azur Holdings ? Une de ses sociétés immobilières ?

— J’aimerais bien, dit Monica avec un sourire sans joie. Non. C’est une coquille vide enregistrée aux Îles Caïmans. Et devinez qui est l’unique bénéficiaire économique déclaré ?
Elle sortit un dernier document.
— Chloé Martin.

Je restai bouche bée.
— Il lui donne notre argent ? Mais pourquoi ? C’est… c’est démentiel. 800 000 euros ?

— Ce n’est pas de l’amour, Maître Delacroix. C’est du chantage. Ou du blanchiment. Ou les deux.
Monica se pencha en avant, baissant la voix.
— J’ai creusé le passé de Chloé Martin. Il y a cinq ans, elle travaillait comme hôtesse dans un club privé à Cannes, le “Club 84”. Un endroit très sélect, où les hommes d’affaires vont pour… se détendre. Julien y avait ses habitudes.

Je sentis la nausée monter.
— Et alors ?

— Et alors, il y a eu un incident au Club 84. Une bagarre. Une fille a disparu. Une certaine Laure. La police n’a jamais rien trouvé. Mais Chloé était là ce soir-là. Et Julien aussi.
Monica me fixa droit dans les yeux.
— Mon hypothèse ? Julien a fait une bêtise. Une grosse bêtise. Et Chloé a vu quelque chose. Ou elle a les preuves de quelque chose. Elle ne s’est pas juste glissée dans son lit, Claire. Elle le tient. Elle le tient par les couilles, excusez l’expression. Le bébé ? C’est l’assurance vie. La maison ? C’est le trophée.

Je passai une main sur mon visage. C’était pire que ce que j’avais imaginé. Je croyais faire face à une banale crise de la quarantaine. Je me retrouvais au milieu d’un polar noir.
— Si c’est du chantage, pourquoi il a l’air si… complice ? demandai-je. Hier soir, il semblait vraiment vouloir cette vie avec elle.

— Syndrome de Stockholm, ou simple déni. Parfois, quand on est piégé, on finit par se convaincre qu’on a choisi sa prison. Ou alors, il est encore plus pourri qu’on ne le pense et ils sont complices dans une autre arnaque. Dans tous les cas, Claire, vous êtes la cible. Ils ont besoin de votre argent et de votre maison pour financer leur fuite en avant.

Je regardai les documents. C’était des preuves. Des preuves de détournement de fonds conjugaux, d’usage de faux, peut-être de complicité de crime.
— Qu’est-ce que je dois faire ?

— Ne montrez rien, conseilla Monica. Si vous lui jetez ça à la figure maintenant, il va paniquer. Il va tout nier, Chloé va disparaître, et l’argent sera perdu à jamais. Vous devez les laisser venir. Laissez-les croire qu’ils gagnent. Et pendant ce temps, on constitue le dossier pénal. J’ai besoin de plus d’accès. Son ordinateur portable, ses mots de passe.

Je souris tristement.
— J’ai ses mots de passe. Il les notait dans un carnet Moleskine noir qu’il gardait dans le coffre. J’ai photographié les pages ce matin avant qu’il n’arrive.

Monica sourit pour la première fois, un vrai sourire de prédatrice.
— Bien joué, avocate. Envoyez-moi tout. Je vais disséquer sa vie numérique. En attendant, protégez la maison. S’ils mettent un pied dedans légalement, vous ne les sortirez plus.


Chapitre 7 : La Preuve par l’Émeraude (Flashback et Connexion)

En sortant du café, l’image du collier émeraude me revint, comme une pièce manquante du puzzle qui trouvait enfin sa place.
C’était il y a trois mois. J’étais rentrée plus tôt d’une plaidoirie à Lyon. La maison était silencieuse.
Sur le fauteuil en velours bleu du salon, il y avait cet écrin ouvert. Un collier en or jaune avec une émeraude grossière, presque vulgaire.
J’avais cru, un instant, que c’était pour moi. Une surprise maladroite.
Mais quand Julien était rentré, il avait pâli en voyant l’écrin.
« Oh, ça ? C’est… c’est pour la femme d’un client. Un cadeau d’affaires. Je devais l’emballer. »

J’avais hoché la tête. Mais ce soir-là, j’avais vérifié le compte commun. Un débit de 4 500 € chez un bijoutier de la Croisette.
Ce que je n’avais pas vu à l’époque, et que je comprenais maintenant grâce aux relevés de Monica, c’est que ce n’était pas un débit unique.
Il y avait des dizaines de lignes comme ça.
Sac Chanel : 6 000 €.
Location Jet Privé Ibiza : 12 000 €.
Clinique obstétrique privée (acompte) : 5 000 €.

Il ne finançait pas seulement sa maîtresse. Il construisait une vie parallèle de luxe avec montravail, pendant qu’il me demandait de “faire attention aux dépenses” pour le cabinet.
La rage, qui s’était transformée en glace le matin, commença à bouillir. Une colère juste. Une colère légitime.


Chapitre 8 : Le Coup du Cavalier

Je ne retournai pas au bureau. Je me garai sur un parking isolé face à la mer et j’appelai Pierre, mon cousin notaire en Belgique. Il était l’une des rares personnes en qui j’avais une confiance absolue.

— Claire ? Tu as vu mon message ?

— Oui, Pierre. On le fait. Maintenant.

— Tu es sûre ? C’est borderline, Claire. Si un juge gratte un peu…

— Écoute-moi, Pierre. Julien a vidé les comptes. Il y a une usurpation d’identité. Il y a peut-être un lien avec une disparition. Je ne suis plus dans le droit civil, je suis en mode survie. Je dois sauver la maison. C’est le seul levier que j’ai contre eux.

Pierre soupira à l’autre bout du fil. J’entendais le cliquetis de son clavier.
— D’accord. On utilise la procuration générale qu’il t’avait signée en 2018 quand il a eu son accident de moto et qu’il était dans le coma pendant trois jours. Il ne l’a jamais révoquée officiellement devant notaire.

— Exactement.

— Je rédige l’acte de cession de parts. La Villa L’Horizon est transférée à la SCI Wallonia, dont tu détiens 1% et moi 99% en fiducie pour toi. La vente est datée d’hier. Le prix de vente est fixé à la valeur du marché, mais la dette est reconnue par la SCI. En gros, la maison n’appartient plus à la communauté de biens “Delacroix-Sloan”. Elle appartient à une société belge.

— Et s’il conteste ?

— Il devra attaquer en Belgique. Ça prendra des années. Et il devra prouver qu’il n’était pas d’accord, alors que sa signature (via ta procuration) est sur l’acte. C’est tordu, Claire. C’est brillant, mais c’est tordu.

— C’est nécessaire. Envoie-moi les documents par signature électronique sécurisée. Je signe pour moi et pour lui.

— C’est fait dans 10 minutes.

En raccrochant, je sentis un poids s’envoler de mes épaules. La maison était sauve. Pour l’instant. Ils pouvaient toujours essayer d’entrer, mais ils ne seraient plus chez eux. Ils seraient des squatteurs dans une propriété étrangère.


Chapitre 9 : Le Dîner des Dupes

19h00. J’étais de retour à la Villa.
J’avais remis les sacs poubelles de Julien dans le garage, hors de vue. J’avais rangé la cuisine. J’avais même allumé quelques bougies.
Je devais jouer le jeu. “Laisser venir”, avait dit Monica.

À 19h30, Julien arriva. Il n’avait pas ses valises. Il avait l’air méfiant, mais aussi soulagé de voir que ses sacs n’étaient plus dans l’entrée. Il interpréta cela comme une capitulation de ma part.

— Tu t’es calmée ? demanda-t-il en posant ses clés.

Je lui servis un verre de vin. Un Bourgogne qu’il aimait.
— J’ai réfléchi, Julien. Je me suis comportée de manière… émotive ce matin.

Il prit le verre, but une gorgée, et sourit. Ce sourire suffisant qui me donnait envie de hurler.
— Je savais que tu comprendrais. Tu es une femme intelligente, Claire. Tu sais reconnaître quand une bataille est perdue.

— Je ne dirais pas perdue, dis-je en m’asseyant face à lui sur le canapé. Disons que je revois mes priorités. Tu as raison sur un point : cette maison est trop grande pour moi toute seule. Et si tu vas avoir un enfant… un fils… il a besoin d’espace.

Les yeux de Julien s’illuminèrent.
— Exactement ! C’est ce que je dis à Manon. C’est pour le petit. Alors, tu es d’accord pour le rachat des parts ?

— Sur le principe, oui. Mais on ne peut pas faire ça n’importe comment. Je veux que ce soit propre. Je veux une évaluation indépendante de la maison. Et je veux que tu me garantisses que mes parts seront payées cash, pas avec un “échéancier” flou.

Julien se tendit légèrement. Je savais qu’il n’avait pas le cash. Il avait tout flambé ou caché aux Caïmans.
— Cash… c’est compliqué tout de suite. Mais je peux te faire une reconnaissance de dette sur mes futures promotions immobilières. Le projet Redbrook va rapporter gros.

Le projet Redbrook. Celui sur lequel je travaillais. Il comptait me payer avec l’argent qu’il espérait gagner grâce à mon travail juridique ? L’audace était sans limite.

— On verra les détails financiers plus tard, mentis-je avec fluidité. Mais pour l’instant, je veux poser une condition.

— Laquelle ?

— Je veux rencontrer Manon. Seule. Ici. Demain.
Julien fronça les sourcils.
— Pourquoi ? Tu veux l’insulter ?

— Non. Je veux comprendre. Si je dois laisser ma maison à une autre femme, je veux savoir qui elle est. Je veux m’assurer qu’elle prendra soin de ce que j’ai construit. C’est une fermeture psychologique pour moi, Julien. Accorde-moi ça, et je signerai les papiers du divorce à l’amiable.

C’était un piège, bien sûr. Je ne voulais pas voir Manon pour lui donner les clés. Je voulais la voir pour la sonder. Pour voir Chloé Martin sous le masque de Manon. Pour voir si je pouvais la faire craquer.

Julien hésita. Il fit tourner le vin dans son verre. Il me regarda, cherchant le piège, mais il était aveuglé par sa victoire apparente. Il pensait avoir gagné la maison sans combat.
— D’accord, dit-il. Elle viendra demain à 14h. Mais je serai là.

— Non. Entre femmes. Si tu es là, elle jouera la comédie pour toi, et moi je serai sur la défensive. Laisse-nous une heure. Juste une heure.

Il finit par accepter.
— Une heure. Et sois gentille, Claire. Elle est sensible.

Je souris. Un sourire qui n’atteignit pas mes yeux.
— Je serai parfaite.

Quand il repartit ce soir-là pour rejoindre son hôtel (ou l’appartement de Manon), je verrouillai la porte à double tour.
Je montai dans mon bureau.
J’ouvris le dossier que Monica m’avait envoyé. Les photos de la jeune fille disparue, Laure.
Puis je regardai la photo de Chloé/Manon.

Demain, à 14h, le loup entrerait dans la bergerie. Mais le loup ne savait pas que la bergère avait un fusil caché sous sa robe.
J’allais enregistrer notre conversation. J’allais la pousser à bout. J’allais chercher la faille dans son armure de “future maman épanouie”.

Je m’endormis cette nuit-là avec une pensée étrange : je n’avais jamais ressenti une telle adrénaline. La douleur de la trahison s’était métamorphosée en une excitation de chasseuse.
La guerre était déclarée. Et j’avais tiré le premier coup de canon silencieux avec la SCI belge.
Ils ne le savaient pas encore, mais ils se battaient pour une maison qui ne leur appartenait déjà plus.

PARTIE 3 : Le Visage du Prédateur

Chapitre 10 : La Mise en Scène

Le lendemain, à 13h00, la Villa L’Horizon était plongée dans un silence presque religieux. J’avais renvoyé Maria, notre gouvernante, pour l’après-midi. Je ne voulais aucun témoin innocent pour ce qui allait se jouer. Je ne voulais personne pour voir le masque de Manon tomber, ni pour voir la noirceur de ma propre âme remonter à la surface.

J’avais passé la matinée à préparer le “champ de bataille”. J’avais choisi le petit salon d’hiver, une pièce baignée de lumière avec vue sur la roseraie. C’était un endroit intime, faussement chaleureux, conçu pour mettre les invités à l’aise et les inciter à la confidence.
Sur la table basse en verre fumé, j’avais disposé un service à thé en porcelaine de Limoges, héritage de ma grand-mère. Des macarons de chez Ladurée étaient dressés sur un plat en argent. Tout criait “civilisation”, “politesse”, “monde ancien”.

Mais sous cette couche de vernis social, la technologie moderne veillait.
J’avais dissimulé un dictaphone numérique haute fidélité sous le coussin du fauteuil bergère où je comptais l’asseoir. Un autre était caché derrière un vase Ming sur la console. Et mon téléphone, posé écran contre table, enregistrerait la vidéo via sa caméra arrière, orientée discrètement vers le canapé des invités.

Je me suis habillée avec une précision militaire. Pas de tailleur d’avocate aujourd’hui. Je portais un pantalon en lin blanc fluide et un chemisier en soie couleur pêche. Des vêtements doux, inoffensifs. Je voulais avoir l’air résignée. Je voulais avoir l’air de la femme qui a perdu, de l’épouse qui cède la place.
Car il n’y a rien de plus dangereux pour un narcissique que de penser qu’il a gagné. L’arrogance est le sérum de vérité le plus efficace qui soit.

À 13h55, le portail électrique s’ouvrit.
Je regardai par la fenêtre de la cuisine. Manon n’était pas venue avec Julien, comme convenu, mais elle n’était pas venue en taxi non plus. Elle conduisait le cabriolet Mercedes de Julien. MaMercedes. Celle que j’avais achetée pour ses quarante ans.
Elle se gara de travers, mordant sur la pelouse anglaise que je faisais entretenir avec tant de soin.
Première insulte.

Elle sortit de la voiture. Elle portait une robe à fleurs, très courte, et des talons compensés peu adaptés à une femme enceinte de six mois. Elle ajusta ses lunettes de soleil de marque, jeta un coup d’œil critique à la façade de la maison, et s’avança vers la porte. Sa démarche n’était pas celle d’une invitée. C’était celle d’une inspectrice des travaux finis.

J’inspirai profondément.
« Souviens-toi, Claire. Tu n’es pas la victime. Tu es le chasseur. Elle est l’appât. »
J’ouvris la porte avant même qu’elle ne sonne.

Chapitre 11 : L’Intrusion

— Bonjour, Manon. Entre, je t’en prie.

Elle s’arrêta sur le seuil, retirant ses lunettes de soleil d’un geste théâtral. Ses yeux, d’un vert trop clair pour être naturel (probablement des lentilles), scannèrent l’intérieur du hall.
— Bonjour, Claire. C’est… grand. Plus grand que ce que j’imaginais d’après les photos de Julien.

Elle entra sans attendre mon invitation formelle, le claquement de ses talons résonnant sur le marbre.
— L’écho est terrible ici, commenta-t-elle immédiatement. Il faudra mettre des tapis. Beaucoup de tapis. Pour le bébé, tu comprends ? Le marbre, c’est froid et dangereux.

— C’est du marbre de Carrare, dis-je doucement en refermant la porte. Il a été importé bloc par bloc. Mais tu as raison, pour un enfant, ce n’est pas l’idéal.

Elle fit quelques pas dans le salon principal, touchant les objets. Elle effleura une sculpture en bronze, passa un doigt sur le dossier d’un fauteuil Roche Bobois. C’était une violation de territoire. Elle marquait chaque objet de son empreinte, s’appropriant visuellement mon espace.

— On va devoir changer beaucoup de choses, murmura-t-elle, plus pour elle-même que pour moi. C’est très… années 2010. Un peu austère. Julien a besoin de plus de vie, de couleurs. Il étouffe ici, tu sais ? Il me l’a dit. “Cette maison est un musée, pas un foyer”.

La phrase me frappa comme une gifle, mais je gardai mon masque de sérénité.
— Je suis sûre que tu sauras y mettre ta touche, Manon. Viens, j’ai préparé du thé dans le petit salon.

Elle me suivit, traînant un peu les pieds.
— Du thé ? J’aurais préféré un Coca Zéro. J’ai des nausées si je ne bois pas gazeux.

— Je vais voir si j’ai ça, mentis-je. Installe-toi.

Je la laissai seule quelques instants, le temps d’aller chercher une canette dans le frigo. Depuis la cuisine, je regardai le retour vidéo sur mon téléphone connecté à une caméra de surveillance du salon (une que je n’avais pas mentionnée à Monica, mon petit jardin secret).
Manon était debout au milieu de la pièce. Elle ne regardait pas la vue. Elle regardait le plafond, évaluant la hauteur. Puis, elle sortit son téléphone et prit une photo rapide d’un tableau de maître accroché au mur. Elle tappa frénétiquement un message.
À qui écrivait-elle ? À Julien ? Ou à quelqu’un d’autre ?

Je revins avec le Coca et un verre rempli de glaçons.
Elle s’était assise exactement là où je le voulais. Sur le fauteuil piégé.

Chapitre 12 : Le Venin et le Miel

— Merci, dit-elle sans me regarder, saisissant le verre.
Elle but une longue gorgée, puis soupira d’aise, posant une main sur son ventre.
— Alors ? Tu voulais me voir. Julien m’a dit que tu voulais faire la paix. Que tu acceptais de partir.

Je m’assis en face d’elle, croisant les jambes, mes mains posées calmement sur mes genoux.
— Je ne dirais pas “faire la paix”, Manon. Disons que je suis pragmatique. Julien a fait son choix. Tu portes son enfant. Je ne vais pas me battre contre la biologie. Je voulais juste… comprendre.

— Comprendre quoi ? demanda-t-elle, sur la défensive.

— Qui tu es. Julien parle peu de toi, finalement. Il dit que tu es “rafraîchissante”, “spontanée”. Mais je ne connais pas ton histoire. D’où viens-tu ? Que faisais-tu avant d’être sa secrétaire ?

Manon se raidit imperceptiblement. Elle remit une mèche de cheveux blonds derrière son oreille.
— Je viens de Lille. Une famille normale. J’ai fait des études de gestion, puis je suis descendue dans le Sud pour le soleil. J’ai enchaîné les petits boulots avant de rencontrer Julien. Il a vu mon potentiel tout de suite.

Le mensonge était fluide, répété mille fois. Mais je savais grâce à Monica qu’elle venait de Marseille, de la DDASS, et qu’elle n’avait jamais mis les pieds dans une école de gestion.
— C’est touchant, dis-je. Et tes parents ? Ils doivent être heureux de te savoir fiancée à un homme aussi… établi que Julien.

— Ma mère est ravie, répondit-elle un peu trop vite. Mon père est mort.
Encore un mensonge. Son père était inconnu, mais sa mère, une certaine Judith (ou Véronique, selon les identités), était bien vivante et active.

— Je vois. Tu sais, Manon, cette maison demande beaucoup d’entretien. Les coûts de maintenance s’élèvent à environ 5000 euros par mois, hors taxes foncières. Julien t’en a parlé ? Il a parfois… des oublis concernant la réalité financière.

Elle eut un petit rire méprisant.
— L’argent n’est pas un problème. Julien m’a montré les comptes. Il gagne très bien sa vie. Et puis, avec le bébé, on aura des aides, non ? Et de toute façon, une fois que tu auras vendu tes parts, on aura le capital nécessaire.

— Ah, les comptes… Tu parles des comptes de la société ou des comptes personnels ? Parce que Julien a tendance à mélanger les deux. C’est d’ailleurs illégal. J’espère que tu es au courant pour Azur Holdings ?

Le nom fit son effet. Ses pupilles se dilatèrent. Elle posa son verre un peu trop brutalement sur la table en verre.
— Je ne sais pas de quoi tu parles. Je ne m’occupe pas de ses affaires louches. Je suis juste sa compagne.

— Vraiment ? Pourtant, j’ai cru comprendre que tu avais accès à ses mots de passe. Il me semblait t’avoir vue sur son ordinateur portable l’autre jour au bureau, quand je suis passée à l’improviste.

Elle se pencha en avant, son masque de douceur commençant à se fissurer.
— Écoute, Claire. Je ne sais pas à quoi tu joues. Tu poses des questions de flic. Tu es jalouse, c’est normal. Tu es vieille, tu n’as pas pu lui donner d’enfant, et moi j’arrive, jeune, fertile, et je prends tout. Je comprends que ça fasse mal. Mais ne cherche pas à me faire peur avec tes histoires de comptabilité. Julien m’aime. Il ferait n’importe quoi pour moi.

— N’importe quoi ? Comme détourner de l’argent ? Comme risquer la prison ?

— Il ne risquera rien ! cria-t-elle presque. Il est malin. Et de toute façon…
Elle s’arrêta net, réalisant qu’elle en disait trop.
Elle reprit son souffle, lissa sa robe.
— De toute façon, ce n’est plus ton problème. Tu as dit que tu partais. Alors, quand est-ce que tu signes ? On veut les clés lundi prochain.

— Lundi prochain ? C’est un peu court pour déménager seize ans de vie, tu ne crois pas ?

— Ce ne sont pas mes affaires. Prends tes bijoux, tes fringues, et laisse les meubles. On rachètera tout neuf plus tard, mais pour l’instant, ça dépannera.

La vulgarité de sa demande était stupéfiante. Elle ne voulait pas juste la maison, elle voulait l’effacer, elle voulait me remplacer instantanément comme on change une ampoule grillée.

— Tu sais, Manon, dis-je en me levant pour aller vers la fenêtre. Il y a une chose que Julien ne t’a peut-être pas dite. À propos de la fidélité.

— Il ne me trompera jamais. Je lui donne ce dont il a besoin.

— Ce n’est pas de ça que je parle. Je parle de sa fidélité… aux promesses. Il m’avait promis cette maison pour la vie. Il m’avait promis qu’on vieillirait ensemble. Aujourd’hui, il me jette. Qu’est-ce qui te fait croire que dans cinq ans, quand tu auras trente ans et que la gravité aura fait son œuvre, il ne te remplacera pas par une secrétaire de vingt ans ?

Manon se leva à son tour, furieuse. Elle marcha vers moi, son ventre en avant comme un bouclier.
— Parce que je ne suis pas toi ! Je ne suis pas une avocate froide et castratrice ! Je suis une femme ! Une vraie ! Et j’ai quelque chose que tu n’auras jamais. Ce bébé, c’est mon assurance-vie. Tant que j’ai son fils, il est à moi. Il est enchaîné à moi.

« Bingo, » pensai-je. « Assurance-vie. Enchaîné. » Les mots étaient enregistrés.

— C’est une vision très… transactionnelle de l’amour et de la maternité, observai-je froidement.

— Appelle ça comme tu veux. C’est la survie. Tu as grandi avec une cuillère en argent dans la bouche, Claire. Moi, j’ai dû me battre pour chaque miette. Alors oui, maintenant que je suis à table, je ne vais pas lâcher ma fourchette. Et si tu essaies de me l’enlever, je te planterai avec.

Son visage était déformé par une haine pure, brute. C’était le visage de Chloé Martin, la fille de la rue, la survivante prête à tout.
— C’est noté, dis-je calmement. Je crois que j’ai assez entendu. Tu peux partir, Manon.

Elle sembla surprise par mon changement de ton soudain. Elle réalisa peut-être qu’elle s’était laissée emporter. Elle tenta de recomposer son visage, mais c’était trop tard.
— Je… Julien m’attend. Envoie les papiers à son avocat. Ne traîne pas.

Elle attrapa son sac à main, une contrefaçon de Birkin assez bien imitée, et se dirigea vers la porte sans un au revoir.
Je la regardai monter dans ma Mercedes, faire crisser les pneus sur les graviers, et disparaître.

Dès qu’elle fut partie, je courus presque vers le dictaphone. J’arrêtai l’enregistrement.
Je tremblais. Non pas de peur, mais de dégoût. J’avais laissé cette créature souiller mon sanctuaire. J’avais besoin de prendre une douche. De frotter ma peau jusqu’au sang.
Mais avant cela, je devais appeler Monica.

Chapitre 13 : La Mère et l’Araignée

Deux heures plus tard, j’étais dans mon bureau, toujours à la maison. Monica m’avait rejoint. Elle n’était pas passée par la porte d’entrée, mais par le portillon du jardin, à l’abri des regards indiscrets.
Elle écouta l’enregistrement sans dire un mot, les yeux fermés.
Quand la voix de Manon prononça “Ce bébé, c’est mon assurance-vie”, Monica rouvrit les yeux.

— C’est bien. C’est très bien. Ça prouve l’intention prédatrice pour un dossier civil. Mais pour le pénal, il nous en faut plus.
Elle posa une clé USB sur mon bureau.
— J’ai “craqué” le cloud de Julien grâce aux mots de passe que vous m’avez donnés. Et par rebond, j’ai accédé à certains échanges de Manon… ou plutôt Chloé. Elle n’est pas très prudente niveau sécurité numérique. Elle utilise le même mot de passe pour son Instagram et ses mails poubelles : LuxeForever88. Pathétique.

— Qu’est-ce que vous avez trouvé ?

Monica ouvrit un dossier sur son ordinateur portable.
— Des échanges de mails avec une certaine “[email protected]“. Sa mère. Judith Quinn, alias Véronique Quimpert. Une ancienne institutrice radiée pour vol dans la caisse de l’école coopérative, reconvertie dans… disons, le coaching matrimonial agressif.

Je lus par-dessus son épaule. Les mails dataient d’il y a deux ans. Avant même que Manon ne soit embauchée par Julien.

Mail du 14 janvier 2024 :
« Maman, j’ai la cible. Julien Sloan. Promoteur immobilier. Riche, mais faible. Sa femme est une workaholic, il se sent négligé. C’est le candidat parfait. »

Réponse de Véronique :
« Fonce, ma chérie. Mais ne couche pas tout de suite. Fais la fille perdue qui a besoin d’un mentor. Les hommes comme lui adorent jouer les sauveurs. Et dès que tu es dans la place, fouille les poubelles. Trouve ses secrets. On a besoin d’un levier avant de lancer la phase Bébé. »

Je sentis mes jambes se dérober. Je m’assis lourdement.
— C’était prémédité. Depuis le début. Il n’est pas tombé amoureux. Il a été chassé.

— Exactement, dit Monica. C’est une escroquerie en bande organisée. La mère donne les instructions, la fille exécute. Et Julien, le grand séducteur, n’est qu’un pantin.
Monica cliqua sur un autre fichier.
— Mais il y a plus grave. Regardez ça.

C’était une photo, floue, prise probablement avec un téléphone caché. On voyait un document confidentiel posé sur un bureau en bois. Je reconnus immédiatement le bureau de Julien.
Et je reconnus le document.
C’était l’étude de sol préliminaire du projet Redbrook. Un document ultra-confidentiel. Si cette étude révélait une instabilité du terrain (ce qui était le cas sur la parcelle Nord), la valeur du terrain chuterait de 40%.
Cette information valait des millions pour un concurrent qui voudrait racheter le terrain à bas prix.

— Elle a volé des données industrielles, murmurai-je.

— Et elle les a envoyées à qui ? demanda Monica.
Elle ouvrit un dernier mail. Destinataire : [email protected].
— Zachary Moore. Un courtier véreux basé en Arizona, mais qui opère beaucoup sur la Côte d’Azur via des sociétés écrans. Il a déjà été condamné pour délit d’initié.

— Donc, résumons, dis-je, sentant la colère froide revenir, plus forte que jamais. Ma “remplaçante” n’est pas seulement une chercheuse d’or. C’est une espionne industrielle pilotée par sa mère et un escroc international, qui utilise mon mari comme un idiot utile pour piller ses actifs et ceux de mes clients ?

— C’est un excellent résumé, Maître.
Monica referma son ordinateur.
— Vous avez assez pour les détruire. Mais si vous utilisez ça maintenant, Julien coulera avec eux. Il sera complice de fuite de données. Il sera radié, ruiné, peut-être incarcéré.

Je regardai par la fenêtre. Le soleil commençait à descendre, teintant le ciel de violet. Je pensai à Julien. À ses trahisons. À son mépris. À sa lâcheté.
Est-ce que je voulais le sauver ?
Il y a deux jours, j’aurais peut-être hésité. Mais après l’avoir vu tenir la main de cette fille, après l’avoir entendu réclamer ma maison…

— Julien a choisi son camp, dis-je. S’il coule, c’est qu’il ne savait pas nager. Je ne vais pas lui lancer de bouée. Je vais lancer une torpille.

Chapitre 14 : La Déclaration de Guerre

Le lendemain matin, un coursier à moto sonna à la grille. Il apportait une enveloppe épaisse à en-tête du cabinet Hawthorne & Burch.
Je savais ce que c’était. Ben Hawthorne, l’ami de fac de Julien, avait frappé.

Je m’assis à la table de la cuisine avec un coupe-papier. J’ouvris l’enveloppe.
Requête en divorce pour faute.
Motif : Harcèlement moral, froideur affective constitutive d’un abandon du domicile conjugal (psychologique), et… mise en danger d’autrui.

Je relus la dernière ligne trois fois. Mise en danger d’autrui.
Dans l’exposé des motifs, Julien (ou plutôt Ben, sous la dictée de Julien) affirmait que mon “instabilité émotionnelle” et mes “menaces” créaient un environnement stressant dangereux pour la santé de Manon et du futur bébé.
Ils demandaient l’attribution exclusive du domicile conjugal à titre de mesure provisoire d’urgence.

J’éclatai de rire. Un rire nerveux, bref, tranchant.
Ils osaient. Ils osaient utiliser ma colère légitime pour me faire passer pour une folle dangereuse. C’était du gaslighting de niveau olympique.

Je pris mon téléphone et appelai mon assistante.
— Valérie, annule tous mes rendez-vous de la matinée. Et appelle Maître Delorme. Je veux une réunion d’urgence. Oui, mon avocat personnel.

Puis, je descendis au sous-sol.
Dans une armoire ignifugée où je gardais les archives mortes du cabinet, je cherchai un dossier spécifique. Année 2023. Ressources Humaines. Contrats.
Je trouvai la chemise cartonnée verte : Manon Lefebvre (alias).
Je sortis le contrat de travail original.
Je tournai les pages jusqu’à l’article 12.

Article 12 : Clause de Non-Concurrence et de Loyauté Renforcée.
Compte tenu de la nature sensible des données traitées par le Cabinet Sloan Invest, l’employé s’engage à ne divulguer aucune information…
Article 12-B : Clause d’Éthique.
L’employé s’interdit toute relation intime ou personnelle avec un membre de la direction ou un associé, susceptible de créer un conflit d’intérêts. Toute violation de cette clause entraînera un licenciement immédiat pour faute lourde et pourra donner lieu à des poursuites civiles pour réparation du préjudice d’image.

J’avais insisté pour inclure cette clause dans tous nos contrats il y a trois ans, après un scandale dans une entreprise concurrente. Julien s’était moqué de moi à l’époque : « Tu es trop rigide, Claire. Personne ne lit ces trucs-là. »
Il l’avait signée. Manon l’avait signée.
Ils avaient signé leur propre arrêt de mort professionnel.

Mais ce n’était pas suffisant. Le licenciement, c’était anecdotique. Ce que je voulais, c’était les briser pénalement.

Je remontai dans mon bureau et sortis une autre carte de ma manche.
Le dossier médical.
Monica n’avait pas chômé. En fouillant le cloud de Chloé/Manon, elle avait trouvé des scans d’échographies.
Mais quelque chose clochait. Les dates.

Selon Julien, elle était enceinte de six mois (24 semaines).
Mais sur l’échographie datée d’il y a deux semaines, les mesures fœtales correspondaient à un fœtus de 28 semaines.
Un mois de décalage.
Un mois, ça change tout.
Si elle était enceinte de 28 semaines, la conception remontait à une période où Julien était en voyage d’affaires au Japon pendant trois semaines. Je le savais, j’avais vérifié son passeport.
Il était physiquement impossible que Julien soit le père, à moins d’une immaculée conception.

Qui était le père ?
Zachary Moore ? Damien, l’ex-petit ami escroc ?
Ou un inconnu de passage ?

Peu importait. Ce qui comptait, c’était que Julien était en train de sacrifier son mariage et sa fortune pour un enfant qui n’était pas le sien.
La cruauté de la révélation me fit presque pitié pour lui. Presque.
Mais je me souvins de son regard au restaurant. « Un homme ne peut pas admettre qu’il vit chez sa femme. »

Je pris le contrat de travail, les preuves des virements aux Caïmans, les mails avec la mère, et les échographies contradictoires.
Je mis le tout dans une pochette en cuir rouge.

Il était temps d’aller rendre visite à Ben Hawthorne.
Il était temps de montrer à l’avocat de mon mari qu’il défendait un cadavre.


Chapitre 15 : Le Face-à-Face Juridique

Le cabinet de Ben Hawthorne était situé sur la Promenade des Anglais, avec une vue imprenable sur la mer. Ben était un homme élégant, un peu mou, qui avait toujours vécu dans l’ombre des plus forts. À la fac, il copiait sur moi. Aujourd’hui, il essayait de me détruire.

Quand sa secrétaire annonça ma présence, il me reçut immédiatement, l’air embarrassé.
— Claire… Je ne m’attendais pas à te voir ici. Tu sais que je ne peux pas te parler sans la présence de ton conseil.

— C’est une visite de courtoisie, Ben. Entre anciens camarades. Je voulais juste te donner une chance de sauver ta carrière avant que je ne la réduise en cendres devant le Conseil de l’Ordre.

Il pâlit.
— De quoi tu parles ? Je ne fais que représenter mon client.

— Ton client est un imbécile, Ben. Mais toi, tu es censé être intelligent. Tu as déposé une requête pour “mise en danger”. Tu as accusé une consœur — moi — de faits graves sans aucune preuve. C’est téméraire. Mais ce n’est pas le pire.

Je posai la pochette rouge sur son bureau.
— Ouvre ça.

Il hésita, puis ouvrit le dossier.
Il lut la première page (les virements aux Caïmans). Ses yeux s’écarquillèrent.
Il lut la deuxième (les mails de “complot” entre mère et fille). Il commença à transpirer.
Il lut la troisième (le vol de données du projet Redbrook).

Il referma le dossier brutalement, comme s’il était radioactif.
— Je… Je ne savais pas. Julien ne m’a jamais parlé de comptes offshore. Ni de ça.

— Bien sûr qu’il ne l’a pas fait. Il t’utilise, Ben. Comme il m’a utilisée. Il t’utilise pour légaliser une spoliation. Mais maintenant, tu sais. En tant qu’avocat, si tu continues à le représenter en sachant qu’il finance sa procédure avec de l’argent blanchi, tu deviens complice. L’article 12 du Règlement Intérieur National. Tu te souviens de nos cours de déontologie ?

Ben se laissa tomber dans son fauteuil, défait.
— Qu’est-ce que tu veux, Claire ?

— Je veux que tu te retires du dossier. Aujourd’hui. Je veux que tu lui dises que tu ne peux plus le défendre pour “conflit éthique”. Et je veux que tu lui dises que je sais. Pour tout. Pour l’argent, pour la fille, pour le vol de données.

— Il va être terrifié.

— C’est le but. Je veux qu’il ait peur. Je veux qu’il ne dorme plus. Je veux qu’il regarde Manon et qu’il se demande si elle l’aime ou si elle est en train de calculer combien il vaut mort.

— Et pour la maison ? demanda Ben d’une voix faible.

Je souris. Le sourire du requin qui a senti le sang.
— Ah, la maison… Dis-lui d’essayer d’y entrer. Juste pour voir. Mais préviens-le : la SCI Wallonia a des avocats très agressifs en Belgique.

Je me levai, récupérai mon dossier.
— Au revoir, Ben. Fais le bon choix. Pour ta femme, pour tes enfants. Ne coule pas pour Julien Sloan. Il ne le mérite pas.

Je sortis du bureau. Le soleil brillait dehors, mais pour Julien et Manon, l’hiver venait de commencer.
En marchant vers ma voiture, je reçus un texto de Monica.
« J’ai localisé Damien (l’ex). Il est sorti de prison il y a six mois. Il travaille comme videur dans une boîte à Juan-les-Pins. Et devinez qui est passé le voir hier soir ? Manon. J’ai des photos. »

Je répondis : « Excellent. On a le père. »

Le piège était maintenant refermé. Il ne restait plus qu’à tirer la ficelle.

PARTIE 4 : La Paranoïa et le Sang

Chapitre 16 : Le Silence de la Panique

Le retrait de Ben Hawthorne eut l’effet d’une bombe à fragmentation. Je n’étais pas là pour voir l’explosion, mais j’en ressentis les secousses sismiques à distance.
C’était un jeudi matin, deux jours après ma visite au cabinet de Ben. J’étais dans mon bureau, en train de réviser une clause de garantie décennale, feignant une normalité absolue, quand mon téléphone personnel vibra.

C’était Julien.
Pas un message. Un appel.
Je laissai sonner trois fois. Laisser l’angoisse monter. Lui laisser imaginer que je ne répondrais pas, que je le méprisais trop pour cela.
À la quatrième sonnerie, je décrochai, ma voix posée, neutre.

— Claire.

— Bonjour, Julien. Tu as une voix épouvantable. Tu as mal dormi ?

Il ne releva pas l’ironie. Il haletait presque, comme s’il venait de courir un sprint.
— Ben m’a lâché. Il m’a envoyé un coursier ce matin. Il se retire du dossier. Il parle de “divergences irréconciliables” et de “risque éthique”. Qu’est-ce que tu as fait, Claire ?

Je pivotai sur mon fauteuil pour regarder la vue sur la technopole de Sophia Antipolis. Le ciel était d’un bleu insolent.
— Moi ? Rien. J’ai simplement eu une conversation entre confrères avec Ben. Je lui ai rappelé ses obligations déontologiques. Tu sais, Julien, un avocat ne peut pas sciemment participer à une opération de blanchiment ou défendre un dossier basé sur des faux. Ben est un homme prudent. Il tient à sa robe plus qu’à tes honoraires.

— Blanchiment ? De quoi tu parles ? hurla-t-il. Tu es devenue folle ! Tu inventes des complots pour me salir !

— Arrête, Julien.

Mon ton, soudainement tranchant comme une lame de rasoir, le coupa net.
— Arrête de jouer. Je sais pour Azur Holdings. Je sais pour les virements aux Caïmans. Je sais pour Zachary Moore. Et je sais pour le vol des plans du projet Redbrook.

Un silence sépulcral tomba à l’autre bout de la ligne. J’entendais seulement sa respiration, saccadée, sifflante. C’était le son d’un homme qui réalise qu’il n’est pas dans un tunnel, mais au fond d’un puits.

— Tu… tu espionnes mes mails ? bafouilla-t-il enfin, tentant une contre-attaque pathétique. C’est illégal. Violation de correspondance privée. Je peux te faire rayer du barreau pour ça.

— Oh, Julien. Ne sois pas naïf. Je n’ai rien piraté. J’ai simplement ramassé ce que tu as laissé traîner. Ta négligence est ma meilleure alliée. Mais écoute-moi bien : ce n’est pas le plus grave. Ben ne t’a pas lâché seulement pour l’argent. Il t’a lâché parce qu’il a compris que tu étais manipulé.

— Manipulé par qui ? Par toi ?

— Par celle qui dort dans tes draps. Celle qui conduit ma voiture. Celle qui prétend porter ton fils.

— Ne parle pas de Manon ! Elle est sainte ! Elle n’a rien à voir avec mes affaires !

Je ne pus retenir un petit rire triste.
— Tu es tellement aveugle… Dis-moi, Julien, as-tu déjà demandé à voir son passeport ? Le vrai ? As-tu déjà rencontré sa mère ? La vraie ? Ou t’es-tu contenté de la fable de la “petite orpheline du Nord” ?

— Je ne t’écoute plus. Tu es toxique. Je vais trouver un autre avocat. Un requin. Et on va te détruire.

— Fais ça. Mais un conseil : avant de payer ce nouvel avocat, vérifie qu’il te reste de l’argent. Parce que si j’étais toi, je surveillerais de très près les mouvements sur le compte Azur Holdingsces dernières quarante-huit heures.

Je raccrochai avant qu’il ne puisse répondre.
C’était un bluff partiel. Je ne pouvais pas voir les mouvements en temps réel, mais Monica m’avait alertée d’une activité suspecte : une tentative de connexion depuis une adresse IP à Miami. La mère. Véronique.
Elles sentaient que le vent tournait. Elles allaient commencer à siphonner.
Et quand Julien s’en rendrait compte, sa colère ne se tournerait plus vers moi, mais vers le monstre qu’il avait invité dans son lit.


Chapitre 17 : La Bête Blessée

L’après-midi même, je quittai le bureau tôt. J’avais un rendez-vous que je n’aurais jamais imaginé prendre de ma vie.
Monica m’avait envoyé une adresse : L’Iron Gym, une salle de musculation low-cost dans la zone industrielle de Mandelieu.
C’était là que travaillait Damien, l’ex de Chloé/Manon. Le père probable.

Je garai ma berline allemande entre une camionnette blanche cabossée et une moto renversée. Je dénotais totalement dans ce décor de béton gris et de tôle ondulée. J’avais gardé mon tailleur, mais j’avais enlevé mes bijoux.
Monica m’attendait devant l’entrée, fumant une cigarette fine.

— Vous êtes sûre de vouloir y aller seule ? demanda-t-elle. Il n’est pas très… raffiné.

— J’ai besoin qu’il me voie. Qu’il voie l’argent. Qu’il voie la détermination. S’il a peur de moi, il parlera.

— Il n’aura pas peur de vous, Claire. Mais il aura envie de votre argent. C’est un mercenaire.

Nous entrâmes. L’odeur de sueur rance, de magnésie et de testostérone me prit à la gorge. La musique techno boum-boum martelait les tympans.
Damien était là, près des haltères. Un colosse d’un mètre quatre-vingt-dix, le crâne rasé, les bras couverts de tatouages tribaux mal encrés. Il soulevait une charge qui aurait écrasé un homme normal, les veines de son cou saillantes comme des cordes.

Monica s’approcha de lui et lui tapa sur l’épaule. Il se retourna brusquement, prêt à mordre, mais se détendit en voyant Monica. Ils se connaissaient visiblement du “milieu”.
— Salut, le monstre. J’ai une cliente pour toi. Pas pour du coaching. Pour une info.

Damien posa ses haltères dans un fracas métallique. Il s’essuya le front avec une serviette grise douteuse et me toisa de haut en bas.
— C’est une bourgeoise. J’parle pas aux avocats.

— Je ne suis pas là en tant qu’avocate, dis-je, soutenant son regard. Je suis là en tant que femme trompée par la même personne que vous. Chloé Martin.

À l’évocation du nom, son visage se ferma. Une lueur de douleur et de rage traversa ses yeux noirs.
— Chloé… Cette salope. Elle est morte pour moi.

— Elle n’est pas morte. Elle est à Mougins. Elle vit dans ma villa. Elle roule dans ma Mercedes. Et elle est enceinte.

Damien se figea. Il lâcha sa serviette.
— Enceinte ?

— De six mois. Officiellement. Mais l’échographie dit sept mois. Ça nous ramène à… juillet dernier.

Damien fit le calcul mentalement. Je vis les rouages tourner dans sa tête.
— Juillet… En juillet, elle était encore avec moi. Elle dormait dans mon lit. Elle m’a juré qu’elle prenait la pilule.

— Elle a menti, Damien. Comme pour tout le reste. Elle vous a utilisé comme étalon, puis elle est partie trouver un portefeuille sur pattes : mon mari.

Il donna un coup de pied violent dans un banc de musculation. Le bruit résonna dans la salle, mais personne n’osa intervenir.
— C’est mon gosse ?

— Il y a 99% de chances. Mon mari était au Japon à cette période.

— Et vous voulez quoi ? Que j’aille casser la gueule à votre mari ?

— Non. Ça, c’est trop facile. Je veux plus mal que ça. Je veux la vérité.
Je sortis une enveloppe de mon sac. Elle contenait 5 000 euros en liquide. Une somme dérisoire pour moi, une fortune pour lui.
— Je veux un test ADN. Un simple écouvillon buccal. Et je veux que vous signiez une attestation sur l’honneur déclarant que vous aviez des rapports non protégés avec elle à cette période.

Il regarda l’enveloppe. Il regarda mes yeux.
— Elle m’a dit que j’étais un raté, cracha-t-il. Qu’elle méritait mieux qu’un repris de justice. Elle m’a jeté comme une merde dès qu’elle a trouvé son pigeon.

— C’est votre occasion de lui prouver qu’on ne jette pas les gens. Si cet enfant est le vôtre, vous avez des droits. Ou du moins, vous avez le pouvoir de détruire son plan parfait.

Il prit l’enveloppe. Il l’ouvrit, vérifia les billets d’un coup d’œil expert.
— Filez-moi le coton-tige.

Je lui tendis le kit de prélèvement ADN que j’avais commandé sur internet via un laboratoire espagnol. Il frotta l’intérieur de sa joue avec une violence inutile, remit le bâtonnet dans le tube, et me le rendit.
— Si c’est mon fils… je veux le voir. Un jour.

— Si c’est votre fils, Damien, je ferai en sorte que le tribunal le sache. Et Chloé ne pourra plus jamais prétendre qu’il est l’héritier des Sloan. Elle perdra tout.

Il eut un sourire carnassier.
— Ça me plaît. Cassez-la.

En sortant de la salle, je pris une grande inspiration d’air pollué de la zone industrielle. Il me parut pur comme de l’oxygène de montagne.
J’avais l’ADN du père.
Il ne me manquait plus que celui de l’enfant. Et pour ça, j’avais un plan lors de la naissance, ou avant, si je réussissais à provoquer une amniocentèse judiciaire.


Chapitre 18 : Le Siège de la Citadelle

Trois jours plus tard, la guerre changea de terrain. Elle quitta les cabinets d’avocats pour venir frapper à ma porte.
C’était un samedi matin. J’étais seule à la Villa L’Horizon.
J’avais vu, via les caméras extérieures, une voiture de serrurier se garer devant le portail, suivie de la Porsche de Julien.
Il tentait le coup de force.

J’avais anticipé ce moment. J’avais prévenu la police municipale de Mougins et, plus important, j’avais engagé une société de sécurité privée pour “gardiennage de propriété”. Deux agents, des anciens légionnaires impassibles, étaient postés dans la guérite à l’entrée.

Je sortis sur le perron, mon téléphone à la main, filmant la scène.
Julien hurlait après mes gardes à travers les barreaux du portail.
— C’est ma maison ! Ouvrez ! Je suis Monsieur Sloan ! Je vais appeler les flics !

L’un des gardes, imperturbable, répondit :
— Désolé Monsieur. Cette propriété appartient à la SCI Wallonia. Nous avons des consignes strictes du gérant : aucune entrée non autorisée.

— SCI Wallonia ? Qu’est-ce que c’est que ces conneries ? C’est chez moi !

Je m’approchai du portail, restant à distance de sécurité.
— Bonjour Julien. Un problème ?

Il agrippa les barreaux, le visage déformé par la haine. Manon était restée dans la voiture, observant la scène, les bras croisés.
— Ouvre ce portail, Claire ! J’ai un serrurier. J’ai le droit de rentrer. C’est le domicile conjugal !

— Plus maintenant, dis-je calmement.

Je sortis un document de ma poche et le passai à travers les grilles.
— Tiens. C’est une copie de l’acte de vente. La maison a été vendue mardi dernier à une société d’investissement belge pour apurer les dettes que tu as créées. En tant que mandataire avec procuration générale, j’ai signé pour nous deux.

Il lut le document. Ses mains tremblaient tellement que le papier froissait.
— Tu… Tu m’as vendu ? Tu as vendu la maison sans me le dire ?

— J’ai sauvé notre patrimoine, Julien. Enfin, ce qu’il en restait. L’argent de la vente a servi à rembourser l’hypothèque et… à bloquer le reste sur un compte séquestre en Belgique, en attendant le jugement de divorce. Tu ne toucheras pas un centime tant que le juge n’aura pas statué sur la liquidation du régime matrimonial.

— C’est illégal ! C’est du vol !

— C’est de l’ingénierie financière. Tu devrais apprécier, c’est ton domaine, non ? La maison n’est plus à nous. Nous sommes techniquement hébergés à titre gracieux par la SCI. Et le gérant de la SCI, mon cousin Pierre, a décidé de révoquer ton droit d’hébergement pour “trouble de jouissance et tentative d’intrusion”.

Le serrurier, un homme brave qui ne voulait pas d’ennuis, rangea ses outils.
— Écoutez, Monsieur, si c’est un litige de société, moi je touche pas. Je me casse.

— Attendez ! hurla Julien.

Mais le serrurier était déjà parti.
Julien se retrouva seul, accroché à son portail doré, exclu de son propre paradis.
C’est à ce moment que Manon sortit de la voiture.
Elle ne vint pas le consoler. Elle ne lui prit pas la main.
Elle marcha vers lui, lui arracha le papier des mains, le lut, puis le jeta par terre.
— Tu m’avais dit que c’était TA maison ! cria-t-elle. Tu m’avais dit qu’on vivrait ici ! Tu es un incapable, Julien ! Un incapable !

Pour la première fois, je vis Julien reculer devant elle. Il avait peur. Peur de sa colère, peur de son mépris. L’illusion du “chevalier blanc” et de la “princesse douce” venait de voler en éclats sur le bitume.

— Manon, chérie, on va arranger ça, c’est juste une manœuvre juridique…

— Une manœuvre ? Elle t’a mis à la rue ! Et moi avec ! Je vais accoucher où ? Dans un Formule 1 ?

Elle remonta dans la voiture et claqua la porte.
Julien me jeta un dernier regard. Un regard de détresse absolue. Il cherchait, je le savais, une trace de pitié dans mes yeux. Une trace de l’épouse qui l’avait toujours soutenu, toujours réparé ses erreurs.
Il ne trouva que Claire Delacroix, avocate.
Je fis demi-tour et retournai dans ma forteresse, laissant mon mari dehors, prisonnier de la furie qu’il avait choisie.


Chapitre 19 : Le Cheval de Troie

La victoire du portail était savoureuse, mais je savais qu’elle était temporaire. Ils allaient contre-attaquer. Véronique, la mère, n’allait pas laisser sa “poule aux œufs d’or” s’échapper aussi facilement.

Le lundi suivant, je décidai d’instiller le poison final. Le poison du doute.
Je savais que Julien était paranoïaque. Je savais qu’il commençait à douter de Manon. Il fallait que je transforme ce doute en certitude, sans lui donner les preuves tout de suite. Il devait trouver la vérité lui-même pour que la douleur soit maximale.

J’envoyai un paquet au bureau de Julien par coursier anonyme.
À l’intérieur, pas de lettre de menace. Pas de dossier juridique.
Juste trois objets :

  1. Une photo de Damien (l’ex) prise à la salle de sport, torse nu, datée de juillet dernier.
  2. Une facture d’hôtel à Nice, au nom de “Chloé Martin”, datée de la même semaine que le voyage de Julien au Japon.
  3. Un petit chausson de bébé tricoté… avec une étiquette accrochée : “Pour le fils de Damien”.

Je n’avais pas tricoté le chausson. C’était Monica qui l’avait acheté. C’était cruel. C’était mesquin. C’était parfait.

J’imaginais la scène. Julien ouvrant le paquet. Julien voyant la photo de ce colosse tatoué. Julien regardant la date. Julien faisant le lien.
Il allait confronter Manon.
Et Manon, acculée, allait commettre une erreur.

Le soir même, Monica m’appela. Elle avait mis le téléphone de Manon sur écoute (une méthode illégale que je ne voulais pas connaître officiellement, mais dont je savourais les fruits).

— Ça chauffe chez les tourtereaux, dit Monica, la voix amusée. Julien est rentré furieux. Il a hurlé “Qui est Damien ?”.

— Et qu’a-t-elle répondu ?

— Elle a pleuré. La carte classique. “C’est un ex violent qui me harcèle ! Il veut détruire notre bonheur ! C’est Claire qui a monté ça avec lui !”.

— Est-ce qu’il l’a crue ?

— Au début, oui. Il veut te croire coupable de tout. Mais… il y a un “mais”. Après la dispute, Julien est allé s’enfermer dans la salle de bain. Il a appelé une clinique privée. Il a demandé comment on fait un test de paternité prénatal discret.

Je souris dans l’obscurité de mon salon.
— Il a mordu à l’hameçon.

— Oui. Mais attention, Claire. S’il fait le test maintenant et qu’il découvre la vérité, il risque de la tuer. Ou elle risque de lui faire quelque chose. Ces gens sont dangereux.

— Julien ne la tuera pas. Il est trop lâche. Par contre, elle… Si elle sent qu’elle perd tout…

Une pensée glaçante me traversa l’esprit. Si Manon sentait que le gibier lui échappait, que ferait-elle ? Elle chercherait un autre levier. Ou elle se vengerait sur la personne responsable de sa chute. Moi.

— Monica, renforcez la sécurité autour de la maison. Je ne veux pas de mauvaise surprise.

— J’ai déjà doublé les effectifs. Et j’ai mis une balise GPS sous la voiture de Manon. Si elle s’approche de moins d’un kilomètre de la Villa, vous le saurez.


Chapitre 20 : La Reine Mère Entrée en Scène

Je pensais avoir tout vu, mais je sous-estimais l’audace de la famille Martin/Quinn/Lefebvre.
Le mercredi, mon assistante m’annonça une visiteuse sans rendez-vous.
— Une certaine Madame Véronique. Elle dit qu’elle est “la grand-mère”. Elle insiste. Elle fait un scandale dans le hall.

Je soupirai. La mère. La tête pensante.
— Fais-la entrer, Valérie. Et laisse la porte ouverte.

Véronique entra. C’était une femme d’une soixantaine d’années, très soignée, trop bronzée, liftée, vêtue d’un tailleur Chanel rose bonbon qui jurait avec la froideur de ses yeux. Elle avait l’air d’une grand-mère gâteau d’une publicité, mais son aura était celle d’un cobra.

Elle s’assit sans y être invitée, posant son sac Hermès (vrai ou faux ?) sur mon bureau.
— Maître Delacroix. Nous nous rencontrons enfin.

— Madame Martin. Ou dois-je dire Madame Quinn ? Ou Madame Quimpert ? J’ai un peu de mal à suivre vos changements d’état civil.

Elle ne cilla pas.
— Appelez-moi Véronique. Nous sommes entre femmes du monde.

— Je ne crois pas que nous soyons du même monde, Véronique. Je gagne mon argent en travaillant. Vous le gagnez en exploitant les faiblesses des hommes.

Elle eut un petit rire sec.
— Oh, ne jouez pas à la sainte. Vous avez épousé Julien pour son ambition, il vous a épousée pour votre statut. C’était un contrat. Ma fille propose juste un autre type de contrat. Plus… biologique.

— Venons-en au fait. Pourquoi êtes-vous ici ? Votre fille ne vous suffit pas pour porter vos messages ?

— Ma fille est jeune. Elle est émotive. Elle panique. Vous l’avez beaucoup stressée avec vos histoires de maison et de serrurier. C’est mauvais pour le bébé.

— Le bébé de Damien ? demandai-je innocemment.

Le masque de Véronique se fissura une fraction de seconde. Juste assez pour que je voie la peur.
— Le bébé de Julien, corrigea-t-elle fermement. Et c’est là que je voulais en venir. Nous sommes des gens raisonnables. Cette guerre nous coûte cher à tous. Avocats, détectives… C’est du gaspillage.

Elle se pencha en avant.
— Je vous propose un arrangement.
— Je vous écoute.
— Vous arrêtez votre harcèlement. Vous débloquez la vente de la maison et vous versez à Julien sa part. Disons… 2 millions d’euros. En échange, Julien vous accorde le divorce immédiat, sans faute, et Manon renonce à toute poursuite pour diffamation. Ils partent vivre ailleurs, loin. Vous ne les reverrez plus.

C’était une tentative d’extorsion pure et simple.
— 2 millions pour qu’ils partent ? C’est cher le billet de train.

— C’est le prix de votre tranquillité. Et c’est le prix du silence.
— Du silence sur quoi ?
— Sur les dossiers de votre cabinet que Manon a copiés avant de partir. Pas seulement Redbrook. La liste de tous vos clients. Vos montages fiscaux. Vos petits secrets. Si nous tombons, Claire, nous vous emmenons avec nous. Une plainte anonyme au fisc, une fuite dans la presse sur vos méthodes… Ça peut détruire une réputation.

Je la regardai avec une admiration réticente. Elle était bonne. Elle avait gardé une carte maîtresse. Le chantage à la réputation.

Je me levai lentement, contournai mon bureau et m’assis sur le rebord, juste devant elle.
— Véronique. Vous faites une erreur classique. Vous pensez que j’ai des secrets sales comme vous. Mais voyez-vous, mes montages fiscaux sont audacieux, mais légaux. Mes clients sont fidèles parce que je suis la meilleure, pas parce que je les tiens.

Je sortis mon téléphone.
— Par contre, parlons de vos secrets. L’affaire de l’école coopérative en 2012 ? Les 150 000 euros détournés ? La plainte a été retirée parce que vous avez remboursé… avec l’argent d’un veuf que vous aviez séduit à l’époque, un certain Monsieur Dupuis, qui est mort “accidentellement” dans sa baignoire six mois plus tard.

Véronique devint livide sous son fond de teint.
— Vous… Vous bluffez. C’était un accident.

— Probablement. Mais j’ai demandé à Monica de rouvrir le dossier. Et curieusement, il semblerait qu’il y ait des traces de somnifères dans le rapport toxicologique que la police avait négligé à l’époque. Avec les nouvelles technologies, on pourrait trouver des choses intéressantes si on exhumait le corps.

Je me penchai vers elle, mon visage à quelques centimètres du sien.
— Alors voici mon arrangement. Vous prenez votre fille. Vous prenez vos faux sacs Hermès. Et vous disparaissez. Pas de 2 millions. Pas de maison. Rien. Juste votre liberté. Parce que si vous restez une semaine de plus, je transmets le dossier Dupuis au Procureur de la République. Et croyez-moi, à votre âge, la prison pour femmes de Rennes, c’est très inconfortable.

Véronique se leva, tremblante de rage. Elle attrapa son sac.
— Vous êtes un monstre.
— Non. Je suis une avocate qui protège son client. Et mon client, c’est moi-même.

Elle sortit sans un mot de plus, manquant de trébucher sur le tapis.
J’avais gagné la bataille contre la mère.
Mais je savais que cette victoire allait précipiter les choses. Véronique allait paniquer. Elle allait pousser Manon à agir vite, très vite, pour récupérer de l’argent avant de fuir.
Et quand les rats paniquent, ils mordent.

Je regardai l’heure. 18h00.
Je devais rentrer.
Ce soir, je sentais que quelque chose allait se passer. L’air était électrique, chargé d’une tension orageuse qui n’avait rien à voir avec la météo.


Chapitre 21 : L’Intrusion Nocturne

Il était 2h00 du matin quand l’alarme silencieuse de la Villa se déclencha.
Je ne dormais pas vraiment. Je somnolais, un livre posé sur ma poitrine.
Mon téléphone vibra : « ALERTE PÉRIMÈTRE – ZONE JARDIN SUD ».
Les caméras thermiques avaient détecté une présence.

Je regardai l’écran.
Deux silhouettes.
L’une était grande, massive. Julien.
L’autre était plus petite, encapuchonnée. Manon.

Ils n’étaient pas passés par le portail. Ils avaient coupé le grillage au fond du parc, là où la forêt rejoignait ma propriété. Ils avançaient vers la maison, évitant les éclairages automatiques.
Julien tenait quelque chose à la main. Un pied-de-biche ?
Non. C’était trop gros.
C’était un bidon.

Mon sang se glaça.
Ils ne venaient pas pour voler. Ils ne venaient pas pour squatter.
Ils venaient pour détruire.
« Si je ne peux pas avoir la maison, personne ne l’aura », avait dû se dire Julien dans sa folie paranoïaque alimentée par Manon.

J’appelai immédiatement la police.
— Intrusion en cours. Villa L’Horizon. Ils sont armés et dangereux.

Puis j’appelai les gardes à l’entrée.
— Ils sont dans le jardin Sud ! Interceptez-les !

Je vis sur l’écran les deux anciens légionnaires courir vers la zone, lampes torches braquées.
Julien et Manon entendirent les pas. Ils s’arrêtèrent.
Manon cria quelque chose à Julien. Elle lui montra la baie vitrée du salon.
Julien courut. Il lança le bidon contre la vitre. Le verre blindé résista, mais se fissura en étoile.
Il sortit un briquet.

— NON ! hurlai-je, même s’il ne pouvait pas m’entendre.

Il allait mettre le feu à ma maison. À mon œuvre.
Mais avant qu’il ne puisse allumer la mèche (un chiffon imbibé d’essence), un des gardes le plaqua au sol avec un tacle de rugbyman.
Le bidon roula sur l’herbe, déversant son contenu nauséabond.
Julien se débattit, hurlant comme un dément.
— C’est chez moi ! Lâchez-moi ! Je veux tout brûler !

Manon, voyant la scène, ne chercha pas à l’aider.
Elle fit demi-tour et courut vers la forêt.
La lâcheté incarnée.
Mais le deuxième garde la rattrapa en quelques foulées. Il l’attrapa par le bras.
Elle se mit à hurler :
— Ne me touchez pas ! Je suis enceinte ! Vous allez tuer mon bébé !

Les sirènes de la police retentirent au loin, se rapprochant rapidement. Des lumières bleues commencèrent à danser sur les murs de ma chambre.

Je descendis les escaliers, enveloppée dans ma robe de chambre, calme comme la mort.
Je sortis sur la terrasse.
L’odeur d’essence était forte.
Julien était menotté au sol, le visage dans l’herbe, pleurant de rage et d’impuissance.
Manon était assise sur un banc, tenue en respect par le garde, jouant la comédie des larmes.

Je m’approchai de Julien. Il leva la tête. Il avait de la terre sur la joue. Il ressemblait à un enfant puni, brisé.
— Pourquoi ? demandai-je simplement.

— Parce que tu m’as tout pris, sanglota-t-il. Tu m’as tout pris, Claire.

— Je ne t’ai rien pris, Julien. J’ai juste récupéré ce que tu avais jeté.

La police entra dans le jardin, armes au poing.
— Tout le monde à terre !

Je levai les mains doucement.
— Je suis la propriétaire, dis-je. C’est mon mari. Il a essayé d’incendier la maison.

Alors que les policiers relevaient Julien pour l’emmener vers le fourgon, je croisai le regard de Manon.
Elle ne pleurait plus. Elle me regardait avec une haine si pure, si concentrée, qu’elle aurait pu enflammer l’essence sans briquet.
— Ce n’est pas fini, moutonna-t-elle.

— Si, Manon, répondis-je. C’est fini. Tu as perdu. Tu as parié sur le mauvais cheval, et tu as essayé de brûler l’écurie. Maintenant, on va faire un petit tour au poste. Et je pense que le Procureur sera très intéressé par ton vrai nom et ton vrai casier.

Je les regardai partir, emmenés dans la nuit, gyrosphares hurlants.
Je restai seule sur ma terrasse, au milieu de l’odeur d’essence, sous les étoiles indifférentes.
La maison était sauve.
Mais la guerre n’était pas terminée. Il restait le dernier acte. Le procès. Et la vérité sur l’enfant.

Je rentrai, me servis un verre de cognac, et m’assis dans le canapé face à la vitre fissurée.
Demain, je porterais plainte pour tentative de destruction de biens et tentative d’homicide (j’étais dans la maison, après tout).
Julien dormirait en cellule ce soir.
C’était la première nuit depuis seize ans où je ne savais pas où il était, mais où je savais qu’il ne pouvait pas me faire de mal.

 

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