PARTIE 1
Le rire s’est éteint dans ma gorge alors que la petite fille se tenait, défiante, devant le conseil d’administration, ses petits doigts serrant un contrat valant des milliards.
« Ce n’est pas ce qui est écrit en mandarin », a-t-elle annoncé, sa voix résonnant dans le silence stupéfait de la salle de conférence du dernier étage.
Je m’appelle Gabriel Delacroix. À 53 étages au-dessus du quartier de La Défense, Paris ressemblait à un jeu d’enfant. J’étais surnommé “Le Renard Arctique” dans le monde des affaires : froid, calculateur, solitaire. Depuis la m*rt de ma femme, Margaux, emportée par le cancer il y a deux ans, je m’étais noyé dans le travail pour oublier le silence assourdissant de mon penthouse.
Ce matin-là, tout devait être parfait. Je recevais des investisseurs chinois, russes et saoudiens pour le “Projet Global Delacroix”, le rêve de Margaux. Mais le destin en a décidé autrement.
« Maman ! »
La voix a fait sursauter Élodie Martin, ma femme de ménage, qui essuyait les vitres de la salle de conférence. Elle a failli lâcher ses produits. Une petite fille se tenait dans l’encadrement de la porte, son sac à dos jaune jurant avec le design minimaliste et froid de la pièce.
« Léa, qu’est-ce que tu fais ici ? » a chuchoté Élodie, paniquée, scannant le couloir. « Comment es-tu montée ? »
La petite a souri triomphalement. « La garderie a fermé. J’ai pris le RER et j’ai montré ta photo au monsieur de la sécurité. Il a trouvé drôle que je sache exactement où tu étais. »
« Il y a un problème ici ? » ai-je demandé, ma voix claquant comme un fouet.
Je suis entré, mon costume sur mesure projetant une longue ombre. Je n’avais pas de temps pour les sentiments, ni pour les enfants.
« Monsieur Delacroix, je suis tellement désolée », a bégayé Élodie, se plaçant instinctivement entre moi et sa fille. « Nous partons tout de suite. »
J’ai regardé ma montre Patek Philippe. « Les investisseurs arrivent dans 20 minutes. Je veux que cette pièce soit immaculée et vide. »
Alors que je me tournais pour partir, la petite, Léa, a fait un pas en avant.
« Votre montre est très belle, Monsieur », a-t-elle dit dans un français soutenu, sans aucune trace de l’accent de banlieue que je m’attendais bêtement à entendre. « C’est la Grandmaster Chime ? Celle avec 20 complications ? »
Je me suis arrêté, sincèrement surpris. « C’est exact. Comment une enfant de 8 ans sait-elle cela ? »
« Je l’ai lu dans un magazine à la bibliothèque municipale. Ils disaient qu’elle coûte 5 millions d’euros. C’est beaucoup d’argent pour quelque chose qui ne fait que donner l’heure. »
Un sourire réticent a tiré le coin de mes lèvres. « Elle fait un peu plus que donner l’heure. Élodie, emmenez-la en salle de pause jusqu’à la fin de votre service. »
Vingt minutes plus tard, le chaos s’est installé. Mon traducteur de mandarin officiel avait annulé pour maladie, et son remplaçant était coincé dans les embouteillages du périphérique parisien. Monsieur Zhang, l’investisseur principal, refusait de commencer sans un traducteur neutre.
La tension était palpable. Le deal de ma vie allait s’effondrer à cause d’un problème logistique.
Soudain, une agitation à la porte a attiré notre attention. Élodie se tenait là, l’air mortifiée, avec Léa à moitié cachée derrière elle.
« Je suis désolée, Monsieur Delacroix, elle s’est échappée de la salle de pause… »
« Attendez », a dit Léa.
Elle s’est avancée et s’est adressée à Monsieur Zhang dans un mandarin impeccable.
Les yeux de l’homme d’affaires chinois se sont écarquillés. La salle est tombée dans un silence de cathédrale. Monsieur Zhang a répondu rapidement, l’air amusé. Léa a riposté sans hésitation, faisant rire l’homme d’affaires.
« Que se passe-t-il ? » ai-je exigé.
Zhang s’est tourné vers moi avec un nouveau respect. « Votre jeune traductrice vient d’expliquer qu’elle parle sept langues et offre ses services en attendant votre professionnel. »
J’ai regardé Léa, incrédule. Une enfant ?
« Sept langues : mandarin, russe, arabe, espagnol, allemand, italien et anglais », a récité Léa fièrement. « J’apprends le japonais, mais ce n’est pas encore parfait. »
C’était impossible. Mais je n’avais pas le choix. « L’enfant reste », ai-je annoncé.
Pendant une heure, Léa a été prodigieuse, traduisant des termes financiers complexes avec une précision chirurgicale. Je commençais à me détendre.
Puis, nous sommes arrivés à l’article 7 du contrat : la propriété intellectuelle.
Léa a froncé les sourcils en lisant la version chinoise. Elle a échangé quelques mots secs avec Zhang, puis s’est tournée vers moi, son petit visage devenu grave.
« Monsieur Zhang dit qu’il y a un problème. La version française dit que le Groupe Delacroix garde tous les brevets. Mais la version en mandarin dit qu’ils sont transférés à la nouvelle entité internationale après cinq ans. »
Mon sang s’est glacé. C’était impossible. Si je signais ça, je perdais la technologie fondatrice de mon empire en cinq ans. Je serais ruiné.
« C’est une erreur », ai-je dit, la gorge serrée.
Mais Léa a pointé le texte. « Non, Monsieur. Ce n’est pas une erreur. Le mot utilisé ici est très spécifique en droit chinois. C’est un transfert total. »
J’ai regardé mon directeur financier, Jacques, qui avait préparé les documents avec l’agence de traduction. Il était pâle comme un linge et évitait mon regard.
Quelqu’un avait saboté les contrats. Quelqu’un essayait de me voler mon entreprise sous mon nez. Et sans cette petite fille de huit ans venue de banlieue, j’aurais tout signé.
La réunion a été ajournée. Une fois seuls, je me suis tourné vers Élodie.
« Votre fille vient de me sauver de la faillite. Je dois comprendre. D’où tient-elle ce don ? »
Élodie a hésité, triturant son tablier. « Elle a appris seule, dans les livres. Mais… il y a autre chose, Monsieur. »
« Quoi ? »
« Il y a quatre ans, une bienfaitrice anonyme a payé pour qu’elle ait accès à des cours avancés par correspondance. Je n’ai jamais su qui c’était, jusqu’à ce que je voie la photo sur votre bureau. »
Elle a pointé le portrait de Margaux, ma défunte femme.
Mon cœur a raté un battement. Margaux connaissait cette enfant ? Margaux avait aidé cette enfant en secret ? Pourquoi ne m’avait-elle rien dit ?
Alors que je tentais de digérer cette information, mon téléphone a vibré. Un message de mon chef de la sécurité : « Monsieur, nous avons trouvé des preuves. Le sabotage du contrat vient de l’intérieur. Et la cible, ce n’est pas seulement l’entreprise. C’est vous. »
J’ai levé les yeux vers Léa, qui coloriait sagement sur un coin de la table en acajou. Elle ne le savait pas encore, mais elle venait de se mettre une cible dans le dos en exposant la vérité. Et moi, j’étais le seul à pouvoir la protéger.

Partie 2
Le silence qui régnait dans mon bureau panoramique, au 53ème étage de la tour Delacroix, était plus lourd que le plomb. Les investisseurs étaient partis, confus mais intrigués, après que j’ai prétexté une “vérification technique urgente” pour suspendre la signature.
J’étais seul avec Élodie, qui tordait nerveusement le tissu de son tablier bleu de travail, et Léa, qui avait sorti un cahier de coloriage de son sac à dos jaune, comme si elle n’avait pas juste fait trembler les fondations d’un empire financier.
« Asseyez-vous, Élodie, » dis-je, ma voix trahissant une fatigue que je ne ressentais pas d’habitude. « S’il vous plaît. »
Elle s’assit au bord du fauteuil en cuir italien, mal à l’aise. « Monsieur, je vous jure que je ne savais pas que Léa allait intervenir. Si j’avais su… »
« Si vous aviez su, j’aurais perdu mon entreprise dans cinq ans, » la coupai-je, mais avec douceur. Je me tournai vers la photo de Margaux sur mon bureau. « Dites-moi la vérité sur ma femme. »
Élodie prit une profonde inspiration. « Madame Margaux… elle me voyait souvent lire pendant mes pauses. Un jour, elle a vu les livres scolaires de Léa. Elle a posé des questions. Quand elle a su que Léa absorbait les langues comme une éponge mais que je n’avais pas les moyens pour des écoles spécialisées, elle a pleuré. Elle a dit… elle a dit que c’était un crime de laisser un tel esprit s’étioler. »
Je sentis un nœud dans ma gorge. C’était tout Margaux. Elle avait ce cœur immense que j’avais, avec le temps, fini par considérer comme une faiblesse dans notre monde de requins.
« Elle a payé pour le programme par correspondance de l’Institut Brightwood, » continua Élodie. « Mais elle m’a fait jurer le secret. Elle disait… elle disait que vous ne comprendriez pas. Que vous verriez cela comme un “mauvais investissement”. »
Ces mots me frappèrent comme une gifle. Mauvais investissement. C’était exactement le genre de phrase que j’utilisais pour rejeter ses projets caritatifs. J’avais été un mari terrible, aveuglé par l’ambition.
Soudain, l’interphone grésilla. C’était Vanessa, mon assistante personnelle, la seule personne en qui j’avais encore une confiance absolue.
« Monsieur, vous devez voir ça. Tout de suite. »
« Entrez. »
Vanessa entra, le visage blême, tenant une tablette. Elle jeta un coup d’œil à Élodie et Léa mais ne posa pas de questions.
« J’ai tracé l’origine des modifications dans le contrat mandarin, comme vous l’avez demandé. Le cabinet de traduction externe a été racheté il y a trois mois par une société écran basée aux Caïmans. »
« Et qui est derrière cette société ? » demandai-je, sentant déjà la réponse.
Vanessa glissa son doigt sur l’écran. « C’est un labyrinthe, mais j’ai trouvé un lien avec Axiom Corp. »
Je frappai du poing sur la table, faisant sursauter Léa. « Henri Beaumont. »
Henri était mon ancien associé, devenu mon pire rival. Il avait juré ma perte le jour où j’avais refusé de fusionner nos entreprises, citant son manque d’éthique.
« Il y a pire, Gabriel, » chuchota Vanessa, utilisant mon prénom pour la première fois depuis des années au bureau. « Pour modifier le contrat interne avant l’envoi à la traduction, il fallait un accès de niveau 5. Seules trois personnes ont ce code. Vous, moi… »
« … et Jacques, » terminai-je, glacé.
Jacques Vernier. Mon Directeur Financier. Mon ami depuis vingt ans. Le parrain de mon mariage. L’homme qui avait tenu ma main à l’enterrement de Margaux.
Léa leva la tête de son coloriage. « Le monsieur avec la cravate rouge ? »
Nous nous tournâmes tous vers elle.
« Oui, Léa, Jacques porte souvent des cravates rouges, » dis-je lentement. « Pourquoi ? »
« Je l’ai vu, » dit-elle simplement. « La semaine dernière, quand Maman nettoyait le parking du sous-sol niveau -3. Il parlait avec un autre monsieur. Un monsieur qui avait une cicatrice ici. » Elle traça une ligne sur sa joue gauche.
Je me figeai. L’homme de main d’Henri Beaumont, un certain “Klaus”, était connu pour cette cicatrice.
« Qu’est-ce qu’ils disaient, ma puce ? » demanda Élodie, la voix tremblante.
« Le monsieur à la cicatrice était fâché. Il a dit : “La phase deux doit commencer après la signature. Pas d’erreur cette fois. Si Delacroix résiste, on fait comme avec sa femme.” Et le monsieur à la cravate rouge a dit : “Ne t’inquiète pas, il est aveugle. Il ne se doute de rien.” »
Le monde cessa de tourner. Comme avec sa femme.
Une nausée violente me prit. Margaux n’était pas seulement morte d’un cancer foudroyant. Il y avait autre chose. Ils avaient fait quelque chose. Ou précipité les choses.
« Vanessa, » dis-je, ma voix n’étant plus qu’un murmure terrifiant. « Bloquez tous les comptes de Jacques. Lancez le protocole de sécurité “Citadelle”. Personne n’entre, personne ne sort de cet étage. »
« Tout de suite. »
Mais c’était déjà trop tard. Une alarme stridente retentit dans le bâtiment. Les lumières rouges d’urgence se mirent à clignoter.
« Alerte Incendie, » annonça une voix robotique. « Veuillez évacuer par les escaliers. »
« C’est faux, » dis-je immédiatement. « Il n’y a pas de feu. Ils veulent nous faire sortir. Ils savent que Léa a parlé. Ils savent que le contrat n’est pas signé. »
Mon téléphone personnel vibra. Un numéro masqué. Je décrochai.
« Tu as toujours été trop lent à la détente, Gabriel, » ricana la voix de Jacques. « Tu aurais dû signer. Maintenant, c’est fini. »
« Tu as trahi tout ce qu’on a construit, Jacques. Pourquoi ? »
« Pour le pouvoir, imbécile. Henri me propose la présidence une fois ton empire démantelé. Et toi ? Tu n’es qu’une coquille vide depuis la mort de Margaux. Je te rends service, au fond. »
« Si tu touches à un cheveu de la petite… »
« Ah, la petite prodige. C’est dommage. Elle est trop intelligente pour son bien. Sors du bureau, Gabriel. Mes hommes montent. »
Il raccrocha.
Je regardai Élodie, qui serrait Léa contre elle, terrifiée. Je regardai mes mains. Elles ne tremblaient pas. Une rage froide, précise, m’avait envahi. Pour la première fois depuis deux ans, je me sentais vivant. J’avais une mission.
« Nous ne prenons pas les escaliers, » dis-je. « Vanessa, ouvrez le passage vers l’ascenseur privé de maintenance. Celui qui mène au garage sécurisé. »
« Monsieur, c’est risqué, » dit Vanessa.
« Rester ici est une condamnation à mort. Venez avec nous. »
« Non, je vais rester et effacer les serveurs pour qu’ils ne puissent pas voler les données, » dit Vanessa avec un courage qui m’émut aux larmes. « Partez. Protégez l’enfant. C’est ce que Margaux aurait voulu. »
Je n’eus pas le temps de discuter. J’attrapai mon manteau, le posai sur les épaules de Léa, et poussai Élodie vers le fond du couloir.
La descente dans l’ascenseur de service fut interminable. Léa tenait ma main. Sa paume était toute petite dans la mienne, chaude et vivante.
« J’ai peur, » murmura-t-elle.
Je m’agenouillai pour être à sa hauteur, ignorant le grincement des câbles de l’ascenseur.
« Écoute-moi bien, Léa. Je suis riche, j’ai des avions et des immeubles. Mais tout ça ne sert à rien si je ne peux pas protéger une petite fille brillante. Je te fais une promesse, ici et maintenant : personne ne te fera de mal tant que je respirerai. D’accord ? »
Elle hocha la tête, ses grands yeux sombres fixés sur les miens. « D’accord, Monsieur Gabriel. »
Les portes s’ouvrirent au niveau -4, un niveau secret que même Jacques ne fréquentait pas souvent. Ma voiture personnelle, une berline blindée, y était garée.
Nous nous engouffrâmes à l’intérieur. Au moment où le moteur vrombissait, la porte d’accès aux escaliers vola en éclats. Deux hommes armés, portant des masques tactiques, surgirent.
« Baissez-vous ! » hurlai-je.
J’écrasai l’accélérateur. La voiture bondit en avant. Les balles ricochèrent sur la carrosserie blindée avec des bruits de grêle métallique. Ping. Ping. Clang.
Élodie hurla. Léa resta silencieuse, comptant à voix basse en russe, sans doute pour gérer son stress.
Je fonçai vers la rampe de sortie, défonçant la barrière de sécurité. Nous fûmes propulsés dans la lumière grise de l’après-midi parisien, nous mêlant au flot dense de la circulation de La Défense.
« Où allons-nous ? » demanda Élodie, reprenant son souffle.
Je regardai dans le rétroviseur. Une SUV noire nous suivait, tissant dangereusement entre les voitures.
« En Normandie, » dis-je. « J’ai une propriété près d’Étretat. C’est une forteresse. Margaux l’aimait parce qu’elle était isolée. Personne ne sait qu’elle existe à part moi… et maintenant vous. »
La course-poursuite sur l’autoroute A13 fut un cauchemar flou. Je dus utiliser toutes mes compétences de conduite défensive, apprises lors de stages de sécurité pour VIP, pour semer nos poursuivants. Finalement, en prenant une sortie inattendue vers des routes de campagne et en changeant de direction plusieurs fois, je réussis à perdre le SUV noir.
La nuit tombait lorsque nous arrivâmes enfin en vue de la côte. La pluie battait le pare-brise. Le manoir “Le Vent du Nord” se dressait au sommet d’une falaise, sombre et imposant face à la mer déchaînée.
C’était une maison que je n’avais pas visitée depuis l’enterrement. Elle était remplie de fantômes.
Une fois à l’intérieur, je verrouillai le système de sécurité biométrique. Des volets d’acier descendirent sur toutes les fenêtres. Nous étions enfermés. En sécurité. Pour l’instant.
Le contraste était saisissant. Moi, le milliardaire dans son costume à 5000 euros, maintenant froissé et taché de sueur. Élodie, en uniforme de femme de ménage. Et Léa, avec son sac à dos jaune. Nous étions un équipage improbable naufragé dans un palais vide.
Je trouvai du bois et allumai un feu dans la grande cheminée du salon. Élodie alla à la cuisine et, avec une efficacité redoutable, trouva de quoi faire une soupe avec des conserves.
Nous mangeâmes en silence, assis sur le tapis devant le feu.
« Pourquoi apprenez-vous toutes ces langues, Léa ? » demandai-je pour briser le silence pesant.
Elle posa sa cuillère. « Parce que les gens mentent moins quand ils pensent que vous ne les comprenez pas. »
Sa réponse me transperça. Une telle sagesse, née d’une telle méfiance, chez une enfant si jeune.
« Et aussi, » ajouta-t-elle, un petit sourire revenant, « parce que chaque langue est comme une clé. Si j’ai assez de clés, je peux ouvrir toutes les portes du monde. Maman dit qu’on est pauvres, alors je dois construire mes propres trésors. Mes mots sont mes trésors. »
Je regardai Élodie. Elle avait les larmes aux yeux.
« Vous êtes la femme la plus riche du monde, Élodie, » dis-je doucement. « Vous avez élevé une reine. »
Élodie baissa la tête. « Merci de nous avoir sauvées, Monsieur. Mais qu’allons-nous faire ? Ils ont le pouvoir, l’argent, les armes. »
Je me levai et allai vers un tableau accroché au mur. C’était un portrait de Margaux, riant aux éclats sur cette même plage, en bas de la falaise.
« Ils ont l’argent et les armes, oui. Mais ils ont commis une erreur fatale. »
« Laquelle ? »
« Ils ont sous-estimé ce qu’un homme est prêt à faire quand il n’a plus rien à perdre… et qu’il vient de trouver une raison de vivre. »
Je sortis mon téléphone satellite de mon sac de survie.
« Demain, nous contre-attaquons. Mais ce soir, reposez-vous. Je prends le premier tour de garde. »
Alors qu’elles montaient se coucher dans la chambre d’amis, je restai seul devant les flammes, un pistolet sorti du coffre-fort posé sur la table basse. Je pensais à Jacques. Je pensais à Henri. Et je jurai que l’enfer qu’ils avaient déchaîné n’était rien comparé à celui que j’allais leur faire vivre.
Mais je ne savais pas encore que le traître n’était pas seulement à Paris. Le danger était déjà beaucoup plus proche que je ne le pensais.
Partie 3
La nuit en Normandie fut courte et agitée. Le vent hurlait contre les volets d’acier comme une bête cherchant à entrer. Je n’avais pas dormi, mes yeux fixés sur les moniteurs de surveillance qui affichaient le périmètre extérieur de la propriété en vision nocturne. Rien. Juste des arbres courbés par la tempête et l’océan noir.
Vers 6 heures du matin, Élodie descendit. Elle avait trouvé des vêtements de Margaux dans les placards. Voir cette femme humble porter le pull en cachemire gris de ma défunte épouse me fit un choc étrange, non pas de colère, mais de nostalgie douloureuse.
« Vous devriez dormir, Monsieur, » dit-elle doucement en posant une tasse de café devant moi.
« Impossible. Je réfléchis. Jacques a parlé de “phase deux”. Il a mentionné Margaux. Je dois savoir. »
Léa nous rejoignit, frottant ses yeux ensommeillés. Elle tenait un vieux livre qu’elle avait trouvé dans la bibliothèque.
« C’est le journal de Madame Margaux ? » demanda-t-elle innocemment.
Je me figeai. « Quoi ? Fais voir. »
Je pris le livre relié de cuir. Ce n’était pas un simple livre, c’était un agenda personnel. Je ne l’avais jamais vu. Margaux écrivait beaucoup, mais je respectais son intimité, peut-être trop.
J’ouvris à la dernière page écrite, datée de deux semaines avant sa mort.
« J’ai des doutes sur le traitement du Dr. Alistair. Je me sens de plus en plus faible après les injections, pas mieux. Et j’ai vu Henri Beaumont sortir de son cabinet hier. Pourquoi mon oncologue verrait-il le rival de mon mari ? Si je ne survis pas, Gabriel doit savoir. Il doit protéger l’entreprise, mais surtout, il doit protéger son âme. Il devient si froid… J’espère que la petite Léa pourra un jour lui montrer la lumière. »
Mes mains tremblaient si fort que je dus poser le journal.
« Ils l’ont tuée, » soufflai-je. « Ce n’était pas le cancer. Ils l’ont affaiblie. Ils ont précipité sa fin pour que je sois dévasté, pour que je perde le contrôle de la société. »
La rage qui m’envahit alors était différente de celle de la veille. C’était une fureur volcanique, absolue.
« Ils vont payer, » grondai-je.
Soudain, une explosion sourde ébranla la maison. Les lumières s’éteignirent. Les écrans de surveillance devinrent noirs.
« Ils sont là ! » cria Élodie en attrapant Léa.
« Comment ? » hurlai-je en armant mon pistolet. « Personne ne connaît cet endroit ! »
Je compris alors. La voiture. La berline blindée. Elle avait un traceur GPS de secours intégré par le constructeur, accessible seulement par… le directeur financier pour les assurances. Jacques.
« En haut ! Vite ! » ordonnai-je.
Nous courûmes vers l’étage. J’entendis la porte d’entrée blindée céder sous une charge explosive. Des bruits de bottes lourdes résonnèrent dans le hall d’entrée.
« Delacroix ! » La voix de Jacques, amplifiée par un mégaphone, monta jusqu’à nous. « Finissons-en. Rends-nous la fille et les documents, et tu pourras garder ta misérable vie. »
Je poussai Élodie et Léa dans la chambre principale, la seule pièce avec une porte renforcée (“Panic Room”).
« Restez ici. Ne sortez sous aucun prétexte. »
« Gabriel, non ! » supplia Élodie, m’appelant par mon prénom dans la panique. « Ils vont vous tuer ! »
« S’ils entrent ici, ils tueront Léa parce qu’elle est le témoin. Je dois les arrêter. »
Je refermai la porte lourde sur elles et me positionnai en haut de l’escalier majestueux, caché derrière une colonne de marbre.
En bas, trois silhouettes tactiques avançaient, armes automatiques au poing. Derrière eux, Jacques, dans son costume impeccable, et Henri Beaumont, le visage tordu par un sourire cruel.
« Il est seul, Henri, » dit Jacques. « C’est un homme d’affaires, pas un soldat. »
« Ne le sous-estime pas, » répondit Henri. « Montez. Abattez-le. »
J’ouvris le feu. Ma première balle toucha l’épaule du premier mercenaire, le faisant hurler et reculer. Les autres ripostèrent immédiatement. Le plâtre des murs autour de moi explosa en poussière blanche. Le bruit était assourdissant.
« Gabriel ! » cria Henri. « C’est pathétique ! Tu défends quoi ? Une femme de ménage ? Tu es tombé bien bas ! »
« Je défends la vérité ! » criai-je en tirant deux autres coups pour les garder à distance. « Je sais pour Margaux ! Je sais pour le Dr. Alistair ! »
Un silence tomba en bas.
« Ah, » fit Henri. « Il sait. Bon. Jacques, on ne laisse aucun survivant. Brûlez la maison s’il le faut. »
Ils commencèrent à monter, utilisant des boucliers tactiques. Je n’avais plus que quatre balles. Je ne pouvais pas les retenir indéfiniment.
Je reculai vers le couloir, cherchant une stratégie. Soudain, la porte de la Panic Room s’ouvrit légèrement.
« Léa ! Non ! »
La petite glissa quelque chose sur le sol du couloir. C’était un petit appareil électronique qui émettait un bip. Le système d’alarme interne indépendant.
« Le code est 19-08 ! » cria-t-elle de sa voix fluette avant de refermer la porte.
19 août. La date de naissance de Margaux. Je compris immédiatement. C’était le déclencheur des volets de sécurité intérieurs.
Je tapai le code sur le clavier mural à côté de moi.
D’énormes grilles d’acier tombèrent du plafond au milieu du couloir, séparant l’escalier de la zone des chambres. Mais une des grilles se bloqua à mi-chemin, grippée par le manque d’entretien.
Un des mercenaires en profita pour glisser son arme sous la grille et tirer à l’aveugle.
Une douleur brûlante me déchira la cuisse. Je m’effondrai en grognant.
« Il est touché ! Passez dessous ! » hurla Jacques.
Le mercenaire commença à ramper sous la grille bloquée. Je levai mon arme, ma vision se brouillant. Clic. Vide.
C’était la fin. Je voyais le canon noir se braquer sur moi. Je pensai à Margaux. Je pensai à Léa. J’avais échoué.
Soudain, un bruit de verre brisé. Une bouteille de parfum lourd – un flacon de collection de Margaux – vola depuis la porte entrouverte de la chambre et s’écrasa sur la tête du mercenaire qui rampait. Il fut assommé net.
Léa. Elle avait lancé le projectile avec une précision incroyable.
Mais Jacques était derrière. Il poussa le corps inerte de son homme et passa sous la grille, un revolver à la main. Il se dressa devant moi, alors que je gisais au sol, mon sang formant une mare sombre sur le parquet.
« Adieu, mon vieux, » dit Jacques, pointant l’arme sur mon front. « Rien de personnel. Juste du business. »
Je fermai les yeux, attendant le coup de feu.
BANG.
Le bruit fut assourdissant. Mais je ne ressentis rien.
J’ouvris les yeux. Jacques avait les yeux écarquillés. Une tache rouge s’élargissait sur sa chemise blanche, au niveau de l’épaule. Il lâcha son arme et tomba à genoux, hurlant.
Derrière lui, dans l’escalier, se tenait Élodie. Elle tenait le fusil de chasse de décoration qui était accroché au-dessus de la cheminée du salon, qu’elle avait dû récupérer avant de monter. Elle tremblait de tout son corps, mais elle avait tiré.
« Ne touchez pas… à ma famille, » dit-elle, la voix brisée mais féroce.
Henri Beaumont, voyant son partenaire tomber et la situation dégénérer, prit la fuite en entendant les sirènes de police au loin. J’avais réussi à déclencher le signal de détresse silencieux vers la gendarmerie locale avant l’attaque, mais je ne pensais pas qu’ils arriveraient à temps.
« Gabriel ! » Élodie lâcha le fusil et courut vers moi.
« Ça va… c’est juste la jambe, » grimaçai-je.
Léa sortit de la chambre et se jeta sur moi, pleurant toutes les larmes de son corps.
« Tu as saigné pour moi, » sanglota-t-elle.
Je posai ma main sur sa tête. « Je t’avais fait une promesse, petite. »
Les gyrophares bleus illuminèrent les murs du manoir à travers les fentes des volets. Nous étions vivants. Meurtris, brisés, mais vivants.
Jacques gémissait au sol. Je me traînai vers lui, malgré la douleur atroce dans ma jambe, et ramassai son revolver. Je le pointai sur lui.
« Gabriel, non, » supplia-t-il. « Je peux tout t’expliquer. »
« Tu n’as rien à expliquer. Tu vas tout dire à la police. Et tu vas leur donner Henri. »
Je me penchai vers lui, mon visage à quelques centimètres du sien.
« Et prie pour que je ne me remette pas trop vite. Parce que la prison sera un paradis comparé à ce que je te ferai si tu essaies encore de t’approcher d’elles. »
Je m’effondrai ensuite, l’adrénaline quittant mon corps, laissant place aux ténèbres. La dernière chose que je sentis fut la petite main de Léa serrant la mienne, et la voix d’Élodie me suppliant de rester éveillé.
Partie 4
L’hôpital américain de Neuilly sentait l’aseptisant et les fleurs coûteuses. J’y avais passé trois jours. Trois jours de chirurgie pour extraire la balle de ma cuisse, trois jours de transfusions, et trois jours à préparer mon retour.
Les médecins voulaient que je reste deux semaines. Je leur ai ri au nez.
« Aidez-moi à mettre ce costume, » ordonnai-je à Vanessa, qui était venue me chercher.
« Monsieur, vous tenez à peine debout. »
« Donnez-moi une canne. Aujourd’hui, c’est le conseil d’administration extraordinaire convoqué par Henri Beaumont pour me destituer pour “incapacité mentale et physique”. Si je ne suis pas là, il gagne. »
Une heure plus tard, ma limousine s’arrêtait devant la Tour Delacroix. La presse était là, des centaines de journalistes, alertés par les rumeurs de fusillade et de scandale.
Je sortis de la voiture. Je m’appuyais lourdement sur une canne en ébène, ma jambe bandée sous le pantalon large. J’étais pâle, j’avais perdu du poids, mais mon regard était tranchant comme un rasoir.
À ma droite, Élodie, transformée. Fini l’uniforme. Elle portait un tailleur-pantalon bleu marine que Vanessa lui avait procuré. Elle avait la tête haute. À ma gauche, Léa, tenant fermement ma main libre, portant une petite robe noire et serrant contre elle une clé USB.
Nous traversâmes la foule de flashs sans un mot. L’entrée dans le hall fut un moment d’anthologie. Les employés s’arrêtèrent, bouche bée. Le “Renard Arctique” était de retour, mais il n’était plus seul. Il avait une meute.
Nous prîmes l’ascenseur direction le 53ème étage.
« Prête, Léa ? » demandai-je alors que les portes s’ouvraient.
« Prête, Papi… euh, Monsieur Gabriel, » se corrigea-t-elle en rougissant.
Un sourire sincère éclaira mon visage. « Gabriel, c’est très bien. »
Nous entrâmes dans la salle de conférence. Henri Beaumont était assis à ma place, en bout de table, présidant la séance. Douze membres du conseil le regardaient, captivés.
« …et c’est donc avec regret que nous devons constater que Gabriel a perdu la raison. Cette fusillade en Normandie, impliquant une employée de maison… C’est tragique. Je propose une motion de censure immédiate. »
« Je m’oppose à cette motion, » dis-je d’une voix qui fit trembler les vitres.
Henri se figea. Il tourna la tête, et sa couleur disparut instantanément. Il me croyait mourant ou en fuite.
« Gabriel… Nous… nous ne t’attendions pas. »
« Je vois ça. Tu es assis dans mon fauteuil, Henri. »
Je m’avançai lentement, le bruit rythmé de ma canne sur le marbre résonnant comme un compte à rebours. Tac. Tac. Tac.
« Mesdames et Messieurs du conseil, » dis-je en restant debout. « Vous êtes ici pour voter sur mon avenir. Mais d’abord, vous allez écouter le passé. »
Je fis signe à Léa. Elle s’avança vers l’ordinateur central, monta sur une chaise pour atteindre le clavier, et inséra la clé USB.
« Qu’est-ce que c’est que ce cirque ? » aboya un allié d’Henri. « Une enfant ? »
« Cette enfant parle plus de langues que vous n’avez de neurones, » répliquai-je sèchement. « Léa, lance la vidéo. »
L’écran géant s’alluma. Ce n’était pas le contrat. C’était une vidéo enregistrée par le système de sécurité de ma maison en Normandie, que Vanessa avait récupéré à distance. On y voyait Jacques, revolver au poing, avouant le plan. On entendait Henri donner l’ordre de tuer.
La salle haleta d’horreur.
Puis, Léa cliqua sur un autre fichier. Des documents bancaires.
« Voici les preuves des virements effectués par la société écran d’Henri Beaumont vers le compte secret de Jacques Vernier aux îles Caïmans, » expliqua-t-elle d’une voix claire et assurée, projetant les chiffres. « Et ici, la version originale du contrat chinois comparée à la version falsifiée. La différence est de 4 milliards d’euros de perte pour le groupe Delacroix. »
Elle se tourna vers Henri.
« En chinois, on dit : Zhǐ bāo bu zhù huǒ. Le papier ne peut pas envelopper le feu. La vérité finit toujours par sortir. »
Henri Beaumont essaya de se lever. « C’est un montage ! C’est faux ! »
La porte s’ouvrit à nouveau. Deux commissaires de police entrèrent, suivis par Jacques Vernier, menotté et tête basse.
« Henri Beaumont, » dit le commissaire. « Nous avons les aveux complets de Monsieur Vernier. Vous êtes en état d’arrestation pour conspiration, tentative de meurtre, fraude industrielle, et complicité dans l’homicide involontaire de Margaux Delacroix par falsification médicale. »
À la mention du nom de Margaux, un murmure d’effroi parcourut l’assemblée. Henri fut menotté sans ménagement et traîné hors de la salle, hurlant des menaces qui ne faisaient plus peur à personne.
Je me laissai enfin tomber dans mon fauteuil – le mien.
« La séance est levée, » dis-je simplement.
Les mois suivants furent une période de reconstruction. Pas seulement pour l’entreprise, mais pour moi.
J’ai nettoyé le conseil d’administration. J’ai instauré de nouvelles règles éthiques strictes. Mais surtout, j’ai changé ma vie.
J’ai officiellement adopté le rôle de tuteur légal pour Léa, avec l’accord d’Élodie. Nous avons formé une famille étrange, recomposée par le drame. J’ai acheté une maison à Paris, avec un grand jardin, où Élodie et Léa vivent désormais. Élodie a repris ses études en gestion hôtelière – elle dirige maintenant l’intendance de toutes mes propriétés.
Quant à Léa…
Six mois plus tard, je me tenais devant l’inauguration de la “Fondation Margaux Delacroix pour les Jeunes Talents”. Le bâtiment était magnifique, lumineux, ouvert.
Léa était sur l’estrade, coupant le ruban. Elle avait 9 ans maintenant, mais elle en paraissait 20 par sa maturité.
Après la cérémonie, alors que les invités buvaient du champagne, je me suis assis sur un banc dans le jardin de la fondation. Léa est venue s’asseoir à côté de moi.
« Tu crois qu’elle nous voit ? » demanda-t-elle en regardant le ciel.
« Je suis sûr qu’elle nous voit, Léa. Et je suis sûr qu’elle rit. Elle avait le rire le plus clair du monde. »
Léa posa sa tête sur mon épaule. « Merci, Papi Gabriel. »
« Non, Léa. Merci à toi. Tu m’as appris une langue que je ne connaissais pas. »
« Laquelle ? Le swahili ? » demanda-t-elle sérieusement.
Je souris, les larmes aux yeux. « Non. Le langage du cœur. C’est le seul qui compte vraiment à la fin. »
J’ai regardé ma montre Patek Philippe. Elle indiquait l’heure, la date, les phases de lune. Mais pour la première fois, je ne regardais pas le temps qui passe avec anxiété. Je savourais chaque seconde.
Je n’étais plus le “Renard Arctique”. J’étais Gabriel. Et j’étais enfin heureux.
Partie 5
Un an avait passé depuis les événements qui avaient failli détruire le Groupe Delacroix. Paris s’était parée de ses couleurs d’automne, les feuilles dorées des Champs-Élysées tombant comme des pièces d’or sur le trottoir humide.
Ma vie avait changé du tout au tout. J’étais toujours Gabriel Delacroix, le milliardaire redouté de la finance, mais le soir, je n’étais plus le fantôme hantant un penthouse vide. Je rentrais dans une maison vivante, située dans le 16ème arrondissement, où résonnaient les rires d’une enfant et le bruit des casseroles d’une femme qui était devenue bien plus qu’une employée.
Cependant, le calme n’est souvent que l’œil du cyclone.
Ce matin-là, je buvais mon café dans la véranda, lisant Le Figaro. La une titrait sur le succès phénoménal de la “Fondation Margaux Delacroix”, qui venait d’accueillir sa centième boursière. Léa était en photo, souriante, tenant un prix d’excellence en linguistique.
« Tu as vu ça, Papi Gabriel ? » demanda Léa en entrant dans la pièce, son sac d’école sur le dos. Elle avait grandi. À neuf ans et demi, elle avait perdu ses joues de bébé, et son regard, toujours aussi perçant, avait gagné une assurance nouvelle.
« Je l’ai vu, ma puce. Tu es une star. »
Élodie entra à son tour, portant des livres de droit. Elle avait décidé de ne pas se contenter de la gestion hôtelière. Elle voulait comprendre les lois qui régissaient ce monde, pour protéger ceux qui n’avaient pas voix au chapitre.
« Gabriel, n’oublie pas le gala de ce soir, » dit-elle en posant une main légère sur mon épaule. Ce contact, autrefois impensable, était devenu naturel, bien que platonique. Une affection profonde nous liait, née dans le feu de l’adversité.
« Je n’oublie pas. Le tout-Paris sera là. C’est l’occasion de présenter notre nouveau programme d’IA linguistique. »
Le gala se tenait au Petit Palais. Les lustres de cristal illuminaient des robes de haute couture et des costumes sur mesure. J’étais sur scène, Léa à mes côtés. Elle n’aimait pas la foule, mais elle comprenait l’enjeu.
« L’intelligence n’est pas un privilège, c’est un droit, » disait-elle au micro, sa voix claire captivant l’audience. « Ma mère nettoyait les bureaux où se prenaient les décisions qui changeaient le monde. Aujourd’hui, je veux que les enfants comme moi puissent écrire ces décisions. »
Les applaudissements furent tonitruants. Je sentais mon cœur gonfler de fierté.
C’est alors que je le vis.
Un homme se tenait au fond de la salle, près du buffet. Il ne portait pas de smoking, mais un costume bon marché qui jurait avec le décor. Il avait les cheveux en bataille et un sourire en coin qui me donna la nausée. Il fixait Léa avec une intensité prédatrice.
Je sentis Léa se raidir à côté de moi. Elle avait cessé de respirer.
« Léa ? » chuchotai-je.
« C’est lui, » murmura-t-elle, terrifiée. « C’est l’homme des cauchemars de Maman. »
Je fis signe à ma sécurité. Vincent, mon nouveau chef de la sécurité (un ancien du GIGN, intègre celui-là), s’approcha discrètement. Mais l’homme fendit la foule et s’avança vers l’estrade avant qu’on puisse l’intercepter.
« Bravo ! Bravo ma fille ! » hurla-t-il.
Un silence de mort tomba sur la salle. Les flashs des photographes crépitèrent de plus belle. Élodie, qui était au premier rang, se leva, blanche comme un linge.
« Marc… » souffla-t-elle.
L’homme monta sur scène. Il avait le charme visqueux des escrocs de bas étage.
« Je suis Marc Vandal, » annonça-t-il au micro que je n’avais pas eu le temps de couper. « Le père de ce petit génie. Et je suis venu récupérer ma famille. »
La sécurité l’empoigna, mais il leva les mains en riant. « Eh doucement ! J’ai des droits ! Je suis son père biologique ! »
Je m’interposai, mon corps formant un rempart entre lui et Léa.
« Sortez cet homme d’ici, » ordonnai-je d’une voix glaciale.
« Tu ne peux pas me voler ma fille, Delacroix ! » cria Marc alors qu’on le traînait vers la sortie. « J’ai lu les journaux ! Tu te sers d’elle pour redorer ton image ! Je veux voir mon avocat ! »
La soirée était ruinée. Mais le pire restait à venir.
De retour à la maison, l’ambiance était funèbre. Élodie pleurait dans le salon, Léa recroquevillée contre elle.
« Il nous a abandonnées quand Léa avait six mois, » raconta Élodie entre deux sanglots. « Il a vidé mon compte en banque et il est parti jouer au poker à Macao. Je n’ai plus jamais eu de nouvelles. Pourquoi maintenant ? »
« Parce qu’il a vu la lumière, » dis-je sombrement, versant un verre de cognac que je ne bus pas. « Il a vu la fondation, il a vu mon nom associé au vôtre. Il sent l’argent. »
« Il n’a aucun droit, n’est-ce pas ? » demanda Élodie, paniquée. « Il n’a jamais payé de pension, jamais envoyé une carte d’anniversaire. »
« En France, les liens du sang sont puissants, Élodie. S’il a reconnu l’enfant à la naissance… »
« Il l’a fait, » avoua-t-elle. « Pour toucher les allocations à l’époque. »
Je jurai intérieurement. Cela compliquait tout.
Le lendemain, mon avocat, Maître Dupond-Moretti (un homonyme, mais tout aussi brillant), entra dans mon bureau avec une mine sombre.
« Marc Vandal a déposé une requête en urgence auprès du Juge aux Affaires Familiales. Il demande la garde exclusive, arguant que vous, Gabriel Delacroix, êtes un danger pour l’enfant, citant la fusillade de l’année dernière en Normandie. »
« C’est grotesque ! Je l’ai sauvée ! »
« Aux yeux de la loi, vous êtes un tiers sans lien de parenté officiel, qui a exposé une mineure à une violence armée. Et Vandal n’est pas seul. Il a un avocat très cher. Trop cher pour lui. »
Je fronçai les sourcils. « Qui paie ? »
« Le cabinet Sterling & Partners. Ils représentent habituellement les géants de la Tech. »
Je compris immédiatement. Marc Vandal n’était qu’une marionnette. Quelqu’un tirait les ficelles. Quelqu’un qui voulait atteindre Léa, non pas pour l’aimer, mais pour l’utiliser.
« C’est Julian Thorne, » dis-je.
Julian Thorne était le PDG de Vortex, une entreprise de la Silicon Valley spécialisée dans le Big Data et l’IA militaire. Il avait essayé de racheter mon département linguistique il y a trois ans, et Margaux s’y était opposée avec une véhémence que je n’avais pas comprise à l’époque.
Je rentrai chez moi pour trouver Léa dans la bibliothèque. Elle était entourée de vieux carnets de Margaux.
« Léa, ça va aller. Je vais écraser cet homme avec mes avocats. »
Elle leva les yeux. Ils étaient remplis de larmes, mais aussi d’une détermination farouche.
« Gabriel, Marc ne veut pas juste de l’argent. J’ai analysé la vidéo du gala. Quand il me regardait, ses yeux ne regardaient pas mon visage. Ils regardaient ça. »
Elle pointa sa tempe.
« Mon cerveau. Et j’ai trouvé pourquoi. »
Elle me tendit un carnet de Margaux ouvert à une page remplie de codes complexes, des mélanges de cyrillique, de mandarin et d’équations mathématiques.
« Maman a laissé un message codé. Je croyais que c’était des notes de poésie, mais c’est un algorithme. Ça s’appelle le “Projet Chimère”. »
« Chimère ? »
« C’est ce que Julian Thorne veut. Maman travaillait sur une IA de traduction universelle capable de décoder non seulement les langues, mais les émotions et les intentions cachées. Une machine à vérité absolue. Si Thorne met la main dessus, il pourra manipuler n’importe quelle négociation, n’importe quel gouvernement. »
Je m’assis, abasourdi. Margaux avait caché une arme diplomatique nucléaire dans ses journaux intimes.
« Et Marc Vandal ? »
« Thorne l’utilise pour avoir ma garde. S’il a ma garde, il a accès à mon esprit. Il sait que je suis la seule à pouvoir décrypter le code de Maman. Maman m’a appris à lire ces motifs quand j’étais petite, sous forme de jeu. »
La situation venait de basculer de “drame familial” à “espionnage industriel de haut vol”.
« Écoute-moi, Léa. Tu ne dis rien à personne. Pas même à ta mère pour ne pas l’effrayer davantage. Je vais m’occuper de Thorne. »
Mais je sous-estimais l’ennemi.
Deux jours plus tard, une ordonnance provisoire tomba. Le juge, influencé par une campagne de diffamation médiatique orchestrée par Thorne (me peignant comme un milliardaire excentrique et dangereux séquestrant une enfant), accorda un droit de visite immédiat à Marc Vandal.
Il devait venir chercher Léa le samedi suivant pour passer l’après-midi avec elle.
« Je ne veux pas y aller ! » cria Léa, s’accrochant à la rampe de l’escalier quand la voiture de Marc arriva devant la grille.
« Je n’ai pas le choix, ma chérie, » dit Élodie en pleurant. « Si on refuse, la police viendra te chercher et on perdra tout. »
Je m’accroupis devant Léa. Je glissai discrètement une petite broche en forme de papillon sur son manteau.
« C’est un traceur militaire et un micro, » chuchotai-je. « Vincent et moi serons dans une camionnette à cinquante mètres. Au moindre geste suspect, on intervient, loi ou pas loi. »
Léa hocha la tête, essuya ses larmes, et composa un visage de marbre. Elle sortit pour rejoindre l’homme qui l’avait abandonnée, et qui la vendait maintenant au plus offrant.
Je regardai la voiture s’éloigner, mes poings serrés à m’en faire saigner les paumes. La guerre était déclarée. Et cette fois, je n’allais pas seulement défendre. J’allais attaquer.
Partie 6
La camionnette de surveillance banalisée sentait le café froid et la tension électrique. Vincent, mon chef de sécurité, ajustait les fréquences sur la console. Sur l’écran, un point vert clignotait : le papillon sur le manteau de Léa.
« Ils vont au Jardin d’Acclimatation, » annonça Vincent. « Un lieu public. C’est malin. Vandal veut montrer qu’il est un “bon père” devant les témoins. »
J’écoutais le micro. La voix de Marc Vandal était mielleuse, fausse.
« Alors ma puce, tu aimes les manèges ? Ton vieux père a raté beaucoup de choses, hein ? Mais on va rattraper le temps perdu. On sera riches, tu sais. On pourra aller vivre en Californie. »
« Je n’aime pas la Californie, » répondit la voix de Léa, froide et distante. « Et je n’aime pas les menteurs. »
« Hahaha, tu as du caractère ! C’est bien. »
Pendant une heure, ce fut une torture psychologique. Vandal essayait d’acheter l’affection de Léa avec des barbes à papa et des promesses vides, tout en posant des questions insidieuses sur ses “cahiers” et ce qu’elle lisait à la maison. Léa restait évasive, brillante dans sa répartie.
Soudain, le signal changea.
« Ils sortent du parc, » dit Vincent. « Ils ne vont pas vers le métro. Ils montent dans une berline noire. Plaque diplomatique. »
« Quoi ? »
« Ça bouge vite. Ils prennent le périphérique extérieur. »
« Interceptez-les ! » hurlai-je.
« Monsieur, c’est une voiture diplomatique. Si on les percute, c’est un incident international. Et Vandal a légalement le droit d’être avec elle jusqu’à 18h. »
« Je me fiche de l’international ! Suivez-les ! »
La filature nous mena vers un entrepôt rénové à Pantin, une zone industrielle en pleine gentrification. Le bâtiment portait le logo discret d’une filiale de Vortex.
« Il l’emmène voir Thorne, » compris-je. « Il viole le droit de visite. C’est un kidnapping déguisé. »
Je saisis mon téléphone et appelai le commissaire Davidson, celui qui avait arrêté Henri Beaumont.
« Davidson, Vandal a emmené Léa dans les locaux de Vortex. J’ai la preuve GPS. J’interviens. »
« Gabriel, attendez la police. Thorne est puissant. Si vous entrez sans mandat, il retournera ça contre vous. »
« Je n’ai pas le temps pour un mandat. Léa a un micro. Écoutez ça. »
Je basculai l’audio sur le haut-parleur.
La voix de Julian Thorne, avec son accent américain traînant, résonna.
« Bonjour, petite Léa. Ton père m’a dit que tu étais un prodige. J’ai un puzzle que je n’arrive pas à résoudre. Ton père dit que tu peux m’aider. »
« Je ne veux pas vous aider. Je veux rentrer chez Gabriel. »
« Allons, allons. Regarde ces chiffres. C’est l’écriture de ta mère, n’est-ce pas ? Si tu me donnes la clé de décryptage, je donnerai un million d’euros à ton papa. Et toi, tu pourras aller dans la meilleure école du monde. »
« Maman disait que les gens comme vous sont des trous noirs. Vous avalez la lumière. »
Un bruit de claque retentit. J’eus l’impression de la recevoir moi-même.
« Petite insolente ! » C’était la voix de Vandal. « Fais ce que Monsieur Thorne te dit ! »
C’en était trop.
« Vincent, on entre. Défoncez la porte. »
Ma voiture blindée, réparée depuis la Normandie, servit de bélier. Nous avons fracassé la grille de l’entrepôt. Vincent et deux gardes sortirent, armes non létales (Tasers) au poing. Je les suivis, ma canne brandie comme une massue.
Nous avons traversé le hall d’accueil comme un ouragan. Les vigiles de Vortex, surpris, n’ont pas eu le temps de réagir. Nous avons atteint le bureau du fond.
La porte vola en éclats sous le coup de pied de Vincent.
La scène se figea. Julian Thorne était assis derrière un bureau de verre. Marc Vandal tenait Léa par le bras, la secouant. Léa pleurait silencieusement, mais ses yeux étaient fixés sur un écran d’ordinateur où défilaient des lignes de code.
« Lâchez-la ! » rugis-je.
Vandal, paniqué, sortit un couteau à cran d’arrêt. « N’avance pas Delacroix ! C’est ma fille ! J’en fais ce que je veux ! »
Thorne se leva calmement. « Monsieur Delacroix. Violation de propriété privée. Très décevant. »
« Enlèvement de mineur, extorsion et violences, » rétorquai-je. « La police est en route et j’ai tout enregistré. Votre carrière est finie, Thorne. »
Thorne pâlit légèrement. Il regarda Vandal. « Vous m’aviez dit qu’elle était coopérative et que vous aviez la garde totale. Je ne me mêle pas d’enlèvements. »
Il lâcha Vandal en une seconde. Les rats quittent toujours le navire.
« Quoi ? Mais tu m’as promis… » commença Vandal.
Profitant de sa distraction, Léa mordit violemment la main de son père. Vandal hurla et lâcha le couteau. Vincent tira au Taser. Vandal s’effondra, convulsant au sol.
Je me précipitai vers Léa et la pris dans mes bras. Elle tremblait comme une feuille.
« C’est fini, c’est fini, » murmurai-je dans ses cheveux.
Thorne leva les mains. « Je n’ai rien fait. J’ai juste proposé un test de QI à une enfant douée. Son père était d’accord. »
« Expliquez ça au juge, » dis-je en voyant les gyrophares de la police illuminer les murs de l’entrepôt.
Mais alors que nous sortions, Léa me tira la manche.
« Gabriel, » chuchota-t-elle. « J’ai vu l’écran. Thorne a déjà une partie du code. Il a volé les disques durs de Maman à l’hôpital avant sa mort. Mais il lui manque la clé. »
« Et la clé, c’est toi ? »
« Non. La clé est un lieu. J’ai vu les coordonnées cachées dans l’algorithme pendant qu’il me forçait à regarder. Maman a caché la source du “Projet Chimère” quelque part où personne ne pense à regarder. »
« Où ? »
« En Bretagne. Au Phare des Poulains. Là où elle t’a rencontré pour la première fois. »
Je me figeai. C’était vrai. Nous nous étions rencontrés là-bas, lors d’une tempête, il y a vingt ans.
Le lendemain, le scandale éclata. Marc Vandal fut inculpé pour maltraitance et tentative d’extorsion. Julian Thorne fut mis en examen pour recel de données volées et complicité, bien que ses avocats travaillaient déjà à le faire sortir sous caution.
Mais le danger n’était pas écarté. Thorne savait que Léa savait. Et tant que le “Projet Chimère” existait quelque part, nous serions des cibles.
« Nous devons y aller, » dit Élodie le soir même, alors que nous étions barricadés dans la maison. « Nous devons trouver ce que Margaux a caché et le détruire ou le sécuriser avant que Thorne ne revienne. »
« C’est dangereux, Élodie. »
« Plus dangereux que de rester ici à attendre ? Gabriel, Margaux a laissé cet héritage pour une raison. Elle ne voulait pas que ce soit une arme. Elle voulait que ce soit un outil. »
Je regardai ces deux femmes. Élodie, devenue une lionne. Léa, le petit génie qui portait le poids du monde.
« Très bien, » dis-je. « Préparez vos affaires. On part en Bretagne. Ce soir. »
Nous avons pris une voiture banalisée, laissant nos téléphones à Paris pour éviter le traçage. Nous avons roulé toute la nuit vers l’ouest, vers l’océan, vers le passé de Margaux.
Ce que nous allions trouver là-bas allait redéfinir non seulement l’avenir de mon entreprise, mais l’avenir de la communication humaine.
Mais nous n’étions pas seuls sur la route. Une ombre noire nous suivait à distance. Thorne n’avait pas dit son dernier mot.
Partie 7
La pointe de Belle-Île-en-Mer était battue par les vents. Le Phare des Poulains se dressait, sentinelle solitaire face à l’immensité de l’Atlantique. C’était ici, dans ce paysage sauvage et indomptable, que Margaux avait grandi, fille d’un gardien de phare, avant que son génie ne la propulse vers Paris et vers moi.
Nous sommes arrivés à l’aube, épuisés par la route et la traversée clandestine en bateau de pêche que j’avais organisée pour éviter les ferrys surveillés.
« C’est ici, » dit Léa, serrant son manteau contre elle. Elle tenait le vieux carnet de Margaux comme une boussole. « Les coordonnées pointent vers l’ancienne maison du gardien, en bas. »
La maison était en ruine, abandonnée depuis des décennies. Mais Léa se dirigea sans hésiter vers la cave.
« Il faut une phrase de passe, » dit-elle devant une vieille porte en métal rouillé qui semblait anachronique dans ces ruines. Il y avait un digicode mécanique, un modèle antique mais robuste.
« Quelle phrase ? » demanda Élodie, éclairant le clavier avec une lampe torche.
Léa ferma les yeux, se concentrant. « Maman a écrit dans le carnet : “Ce qui lie Gabriel à la mer n’est pas l’eau, mais le…” »
Elle se tourna vers moi. « Gabriel, qu’est-ce que Maman t’a dit le jour de votre rencontre, ici ? »
Je fus transporté vingt ans en arrière. Je m’étais perdu lors d’une randonnée, surpris par la tempête. J’avais trouvé refuge près du phare. Margaux m’avait trouvé, trempé et grelottant. Elle m’avait offert du thé. Je lui avais demandé pourquoi elle aimait cet endroit si hostile.
Ma gorge se serra. « Elle m’a dit : “Le silence. C’est le seul endroit où l’on entend vraiment le monde.” »
« Le silence, » répéta Léa. Elle tapa les chiffres correspondants aux lettres S-I-L-E-N-C-E sur le vieux clavier alphanumérique.
Un déclic lourd résonna. La porte s’ouvrit en grinçant.
À l’intérieur, pas de trésor d’or, ni d’armes futuristes. Juste une petite pièce climatisée, alimentée par des panneaux solaires dissimulés dans les rochers à l’extérieur. Au centre, un serveur informatique modeste, clignotant doucement dans l’obscurité.
« C’est ça, » souffla Léa. « Le cœur de Chimère. »
Elle s’approcha d’un terminal et commença à taper. Des lignes de texte défilèrent.
« Ce n’est pas une IA de contrôle, Gabriel, » dit-elle, les yeux écarquillés. « C’est une IA d’empathie. Regarde. Elle ne traduit pas mot à mot. Elle traduit l’intention. Elle peut empêcher les malentendus qui causent les guerres. Elle peut aider les autistes à comprendre les émotions, elle peut aider les diplomates à voir la vérité. »
C’était l’œuvre de sa vie. Un cadeau à l’humanité, caché parce qu’elle savait que des hommes comme Thorne – et peut-être des hommes comme le Gabriel d’avant – en feraient un outil de manipulation ou de profit.
« Gabriel ! » cria soudain Élodie.
Je me retournai. À l’entrée de la cave, une silhouette se dessinait à contre-jour.
Julian Thorne. Il tenait un pistolet, l’air fatigué mais triomphant. Derrière lui, deux hommes de main bloquaient la sortie.
« Le silence, » dit Thorne en entrant. « Poétique. J’ai mis du temps à craquer votre petit voyage, Delacroix. Mais les drones sont très utiles en terrain découvert. »
« Vous ne toucherez pas à ça, » dis-je, me plaçant devant le serveur.
« Poussez-vous. Cette technologie vaut des trilliards. Avec ça, je contrôle l’information mondiale. »
Il braqua son arme sur Léa. « Petite, copie tout ça sur ce disque dur. Maintenant. »
Léa me regarda. Je vis la peur, mais aussi un éclair de génie. Elle regarda le serveur, puis le clavier.
« D’accord, » dit-elle doucement. « Je vais le copier. »
« Léa, non ! » criai-je.
« Tais-toi, Gabriel ! » aboya Thorne. « Vas-y, gamine. »
Léa tapa frénétiquement sur le clavier. Une barre de progression apparut sur l’écran. Transfert en cours… 10%… 50%…
Thorne souriait, son arme baissée légèrement, hypnotisé par la barre de chargement. La cupidité le rendait imprudent.
« 99%… »
« Terminé, » dit Léa.
L’écran devint rouge. Une voix synthétique – la voix de Margaux – résonna dans la petite pièce.
« Protocole Icare activé. Tentative de copie non autorisée détectée. Autodestruction des données source et du système récepteur dans 3… 2… 1… »
« Quoi ? » hurla Thorne.
Il se précipita vers le serveur pour arracher le disque dur, mais une étincelle aveuglante jaillit de la machine. Une surcharge électrique massive grilla le serveur, le disque dur de Thorne, et fit exploser les ampoules de la pièce.
Nous fûmes plongés dans le noir total.
« Maintenant ! » criai-je.
Profitant de la confusion et de l’aveuglement de Thorne, je me jetai sur lui. Ma canne frappa son poignet, faisant voler le pistolet. Vincent et mes hommes, qui avaient suivi notre traceur de secours et attendaient en embuscade à l’extérieur, surgirent dans la pièce, lampes tactiques aveuglantes.
« Police ! Ne bougez plus ! »
Thorne fut plaqué au sol, hurlant de rage. « Tu as tout détruit, sale gamine ! Tu as brûlé la plus grande invention du siècle ! »
Léa, éclairée par les lampes des policiers, le regarda avec un calme impérial.
« Non, Monsieur Thorne. Maman m’a appris une chose : la connaissance ne se trouve pas dans les serveurs. Elle est ici. » Elle toucha sa tête. « Et ici. » Elle toucha son cœur. « J’ai mémorisé l’architecture du code. Mais je ne l’écrirai jamais pour vous. »
Quelques mois plus tard.
Le procès de Julian Thorne et Marc Vandal fut le feuilleton de l’année. Vandal, brisé, témoigna contre Thorne en échange d’une réduction de peine, révélant le système d’espionnage industriel de Vortex. Thorne fut condamné à vingt ans de prison. Marc Vandal perdit tous ses droits parentaux.
Nous étions de retour au Tribunal de Grande Instance de Paris, mais cette fois, pour une raison joyeuse.
Le juge, une femme aux cheveux gris et au regard bienveillant, regarda le dossier.
« Monsieur Gabriel Delacroix, Madame Élodie Martin. Vous déposez une requête d’adoption plénière conjointe pour l’enfant Léa Martin. »
C’était une procédure rare, mais mes avocats avaient fait des miracles, et le mariage discret que j’avais contracté avec Élodie un mois plus tôt – non pas un mariage de passion foudroyante, mais un mariage de respect profond, d’amitié et d’amour partagé pour cette enfant – rendait la chose possible.
« Oui, Madame le Juge, » disons-nous en chœur.
« Léa, » dit la juge en se tournant vers elle. « Qu’en penses-tu ? »
Léa sourit. Elle portait une petite robe jaune, la même couleur que son sac à dos du premier jour, comme un clin d’œil.
« Je pense que l’ADN, c’est de la biologie, Madame le Juge. Mais Gabriel et Maman, c’est de la famille. Ils ont risqué leur vie pour moi. Ils m’écoutent. Ils me respectent. »
Elle prit ma main et celle d’Élodie.
« Je veux m’appeler Léa Delacroix. »
Le coup de marteau du juge résonna comme la plus belle musique que j’aie jamais entendue.
En sortant du tribunal, le soleil de printemps inondait le parvis. Je regardai ma nouvelle famille. Élodie rayonnait, son diplôme de droit désormais en poche, prête à diriger le département juridique de la Fondation. Léa sautillait, libérée du poids de son passé.
Quant à Chimère ?
Le soir, dans le secret de notre bibliothèque, Léa et moi travaillions. Elle recréait le code, petit à petit. Mais nous ne le vendrions pas. Nous l’intégrions, par fragments invisibles, dans les logiciels éducatifs gratuits de la Fondation.
Margaux avait raison. On ne change pas le monde avec une arme géante. On le change en donnant à des millions d’enfants la capacité de se comprendre.
J’avais perdu une femme que j’adorais, mais à travers sa mort, elle m’avait guidé vers la vie que j’étais censé avoir. J’étais Gabriel Delacroix, non plus le “Renard Arctique”, mais un père, un mari, et le gardien d’un héritage d’espoir.
Et pour la première fois de ma vie, je n’avais plus peur du lendemain. Car je savais que, quelle que soit la langue dans laquelle le destin écrirait notre avenir, nous saurions le traduire ensemble.
FIN.