Le Dîner de Cons (Version Réalité)
Il pensait que j’étais à Paris, sagement en train d’attendre son retour de “séminaire”. Il pensait que sa femme préparait le dîner dans leur pavillon de banlieue. Il n’avait pas prévu que nous serions toutes les deux assises sur son canapé en velours, une tasse de thé à la main, à attendre que sa clé tourne dans la serrure.
Le silence dans la pièce n’était pas paisible. C’était le calme avant l’exécution. Quand la porte s’est ouverte et que son regard a croisé le mien, puis celui de sa femme, j’ai vu la couleur quitter son visage plus vite que la lumière ne quitte le jour. Il a bégayé un “Chérie ?”, mais le mot est mort dans sa gorge.
Ce qu’il ne savait pas encore, c’est que nous n’étions pas seules. On a frappé à la porte une troisième fois…
VOUS NE DEVINEREZ JAMAIS QUI EST ENTRÉ ENSUITE. 😱
PARTIE 1 : L’Éveil Brutal
Le message est arrivé à 3h11 du matin, une vibration brève mais suffisante pour déchirer le silence de ma chambre. L’écran de mon téléphone s’est allumé, projetant une lueur spectrale, bleuâtre et froide, sur le plafond blanc. Je dormais d’un sommeil agité, celui des femmes qui attendent inconsciemment quelque chose — une nouvelle, un signe, ou peut-être une catastrophe.
Je me suis tournée, les yeux plissés, et j’ai saisi l’appareil.
“Tu me manques déjà, M. Plus que deux nuits à Lyon. J’ai hâte de te retrouver.”
Je me suis redressée dans mon lit comme si j’avais reçu une décharge électrique. Mon cœur ne battait pas simplement plus vite ; il cognait contre ma cage thoracique avec une violence sourde, presque douloureuse. Ce n’était pas l’excitation amoureuse des premiers mois. Non, c’était cette sensation familière, insidieuse et glaciale : l’intuition. Cette petite voix que j’avais bâillonnée, étouffée et ignorée pendant près d’un an, et qui hurlait maintenant dans le silence de mon appartement parisien.
Maxime. 35 ans. Grand, charismatique, avec ce regard confiant de ceux à qui la vie ne refuse rien. Son titre officiel : Directeur du développement commercial dans une firme de matériel médical de pointe à La Défense. Son titre officieux : l’homme parfait.
Nous nous étions rencontrés dix mois plus tôt, lors d’un congrès industriel à Bordeaux. Je me souviens encore de l’odeur de son parfum — un mélange de bois de cèdre et d’agrumes — lorsqu’il s’était penché pour ramasser le stylo que j’avais fait tomber maladroitement pendant une conférence soporifique sur les nouvelles régulations européennes. Il m’avait souri, et en l’espace d’une seconde, le reste de la salle avait disparu.
Les choses étaient allées vite. Trop vite, peut-être. Maxime savait exactement comment faire sentir à une femme qu’elle était le centre de l’univers. Il ne m’emmenait pas simplement dîner ; il créait des expériences. Il connaissait les bistrots cachés du 11ème arrondissement, les meilleurs bars à vin de Saint-Germain, il se souvenait que je détestais la coriandre et que j’adorais les vieux films de la Nouvelle Vague. Il n’oubliait jamais le SMS de “bonne nuit”, même lorsqu’il était censé être en réunion tardive à l’autre bout de la France ou en train de préparer un pitch stratégique pour son conseil d’administration.
Mais cette nuit-là, à 3h11, le charme s’est rompu.
Je relus le message. “Tu me manques déjà.” Il sonnait faux. Pas dans les mots, mais dans le timing. Il m’avait appelée à 21h00 pour me dire qu’il était épuisé, qu’il allait se coucher directement après son dîner client. Pourquoi m’écrire six heures plus tard ? Et pourquoi cette formulation, “Tu me manques déjà, M” ? Il ne m’appelait jamais “M”. Il m’appelait Manon, ou “ma chérie”, ou parfois “bébé” quand il était d’humeur taquine. “M” ? C’était impersonnel. C’était un raccourci. C’était une erreur.
Je me suis levée, repoussant la couette, et j’ai marché pieds nus jusqu’à la cuisine pour boire un verre d’eau. Mes mains tremblaient.
Cela faisait des semaines que je sentais que quelque chose clochait. C’était une accumulation de détails minuscules, des grains de sable dans une machine trop bien huilée.
Il y avait son appartement. Un deux-pièces immaculé dans le 15ème arrondissement, près de la station Commerce. J’y étais allée quatre fois en dix mois. Quatre fois. Chaque visite devait être planifiée des jours à l’avance. “Je dois ranger, c’est le bordel,” disait-il toujours. Mais quand j’arrivais, l’endroit n’était pas rangé ; il était stérile. Pas une pile de courrier sur la table, pas de vêtements qui traînent, pas de brosse à dents supplémentaire dans la salle de bain. Le frigo contenait toujours la même chose : deux bouteilles d’eau gazeuse, une bouteille de vin blanc, et du fromage sous vide. Rien de périssable. Rien de vivant.
— C’est vraiment chez toi ? lui avais-je demandé une fois, en passant mon doigt sur une étagère sans la moindre poussière. Ça ressemble à un appartement témoin pour une visite immobilière.
Il avait ri, ce rire grave et rassurant qui avait le don de dissoudre mes doutes.
— Je suis un maniaque, Manon, tu le sais. Et puis, je n’y suis jamais. Je passe ma vie dans le TGV ou dans des hôtels. C’est juste un pied-à-terre pour dormir entre deux contrats.
Un pied-à-terre. Le mot résonnait maintenant dans ma tête avec une ironie cruelle.
Et puis, il y avait le cloisonnement. Je n’avais jamais rencontré ses amis. Jamais croisé un collègue. Jamais vu l’ombre d’un membre de sa famille.
— Mes parents sont morts quand j’étais à la fac, m’avait-il dit lors de notre troisième rendez-vous, l’air sombre. Je suis fils unique. C’est pour ça que je me suis jeté dans le travail. C’est ma seule famille.
J’avais eu pitié de lui. J’avais voulu combler ce vide. Quelle imbécile.
Je suis retournée dans le salon et j’ai ouvert mon ordinateur portable. La lumière blanche de l’écran m’a éblouie, me donnant l’impression d’être un hacker dans ma propre vie. Je ne pouvais plus me mentir. Je ne pouvais plus accepter les miettes d’une existence qu’il me distribuait au compte-gouttes.
J’ai tapé : “Maxime D. Lemaire” sur Google.
Les résultats habituels sont apparus. Son profil LinkedIn : impeccable, professionnel, photo en costume cravate, bras croisés, sourire commercial. Quelques articles de presse spécialisée mentionnant ses réussites dans la vente de matériel chirurgical. Rien de personnel.
Son Facebook était verrouillé. Son Instagram ? Une vitrine vide. @MaximeL_Pro. 150 abonnés. 12 photos. Des paysages, des vues d’avion, une tasse de café sur un bureau, quelques citations de motivation en anglais du style “Work hard, play hard”. Aucune identification. Aucun commentaire d’amis proches, juste des bots ou des collègues mettant des émojis “pouce en l’air”. C’était le profil d’un fantôme. Ou d’un homme qui a fait le ménage.
Je me suis souvenue d’un détail. Un détail insignifiant lâché au détour d’une conversation il y a trois mois, alors que nous regardions un reportage sur l’Île-de-France.
— C’est marrant, avait-il dit en voyant une image du château de Saint-Germain-en-Laye. J’ai grandi pas loin de là. C’est joli, mais mortellement ennuyeux.
Saint-Germain-en-Laye.
Mes doigts ont volé sur le clavier. “Maxime Lemaire Saint-Germain-en-Laye”.
Rien.
J’ai essayé les pages blanches. J’ai tapé son nom. J’ai filtré par département : 78, Yvelines.
La liste a chargé lentement, la petite roue tournant comme un compte à rebours avant l’explosion.
Un résultat.
M. Maxime D. Lemaire.
17 rue des Lilas, 78100 Saint-Germain-en-Laye.
J’ai retenu mon souffle. C’était peut-être un homonyme ? Maxime est un prénom courant. Lemaire aussi.
J’ai cliqué pour plus de détails. Les annuaires inversés et les sites de données publiques sont effrayants quand on sait chercher. J’ai trouvé un numéro de téléphone fixe. Et, juste en dessous, une mention qui a fait s’effondrer le monde autour de moi.
Mme Juliette K. Lemaire.
Le sol a semblé disparaître. Ma gorge s’est serrée si fort que j’ai cru étouffer.
Juliette.
Qui était Juliette ?
Une sœur ? Il avait dit être fils unique.
Une mère ? Il avait dit qu’elle était morte.
Une cousine ? On n’habite pas avec sa cousine dans un pavillon de banlieue à 35 ans quand on est cadre supérieur.
Non. Je savais. Au fond de mes entrailles, je savais.
J’ai continué à creuser, avec la frénésie morbide de quelqu’un qui gratte une plaie. J’ai cherché “Juliette Lemaire Saint-Germain”. Je suis tombée sur un profil Copains d’avant, puis un vieux compte Facebook mal sécurisé.
La photo de profil datait de quatre ans. Elle montrait une jeune femme brune, souriante, aux yeux doux, portant une robe blanche. À côté d’elle, en costume bleu marine, tenant une coupe de champagne, se tenait Maxime.
Mon Maxime.
La légende disait : “14 juillet – 6 ans de mariage avec l’homme de ma vie.”
Je me suis précipitée dans la salle de bain et j’ai vomi.
De la bile pure. Le rejet physique du mensonge que j’avais avalé pendant dix mois.
Je me suis rincé la bouche, puis j’ai aspergé mon visage d’eau glacée. Je me suis regardée dans le miroir. J’avais l’air d’un spectre. Les cernes creusaient mes yeux, ma peau était grise. Je voyais une femme intelligente, diplômée, qui gérait des budgets de plusieurs millions d’euros dans son travail, mais qui s’était fait berner comme une débutante.
J’avais cru à ses histoires de voyages.
J’avais cru à son besoin d’indépendance.
J’avais cru à ses silences.
Chaque pièce du puzzle se mettait en place, formant une image grotesque.
Les week-ends où il disparaissait ? Il n’était pas en séminaire. Il tondait la pelouse au 17 rue des Lilas.
Les soirs où il ne pouvait pas répondre au téléphone ? Il dînait avec Juliette.
L’appartement vide à Paris ? Juste une garçonnière. Un décor de théâtre pour ses maîtresses.
Je suis retournée dans le salon. La colère commençait à remplacer la nausée. Une colère froide, méthodique. J’ai attrapé mon téléphone et j’ai fait défiler nos conversations. Des centaines de messages.
“Je t’aime.”
“Tu es la seule qui me comprenne.”
“Vivement qu’on s’installe ensemble l’année prochaine.”
L’année prochaine ? Il prévoyait quoi ? De tuer Juliette ? De divorcer ? Ou de continuer ce manège éternellement, en me gardant comme le jouet excitant de sa vie parisienne tandis qu’il jouait au mari modèle en banlieue ?
Il était 5 heures du matin. Le jour commençait à peine à teinter le ciel de gris.
Je savais que je ne pourrais pas dormir.
Je savais aussi que je ne pouvais pas simplement lui envoyer un message d’insultes et le bloquer. C’était trop facile. Il s’en sortirait trop bien. Il inventerait une excuse pour Juliette, dirait que j’étais une folle, une harceleuse, et il recommencerait avec une autre dans six mois.
Non. Il fallait que ça s’arrête. Il fallait détruire le mensonge à la racine.
Et pour ça, il n’y avait qu’une seule solution.
Je devais aller au 17 rue des Lilas.
J’ai passé les deux heures suivantes à échafauder mon plan. Je ne pouvais pas arriver là-bas en hurlant et en pleurant. Si je faisais une scène, Juliette se mettrait instinctivement du côté de son mari. Elle me verrait comme l’ennemie, la briseuse de ménage. Je serais discréditée avant même d’avoir ouvert la bouche.
Je devais être le cheval de Troie. Je devais entrer dans la citadelle sans déclencher l’alarme.
J’ai cherché les horaires de train. Saint-Germain-en-Laye. RER A. Environ 45 minutes depuis Châtelet.
Il me fallait un prétexte. Un prétexte professionnel, irréfutable.
J’ai repensé à son travail. Il parlait souvent de “contrats partenaires” et de “signatures urgentes”.
Je travaillais dans le marketing. J’avais accès à des modèles de documents, à du papier à en-tête, à des pochettes cartonnées.
J’ai allumé mon imprimante. J’ai créé un faux logo : “Vision Med – Solutions Hospitalières”. J’ai rédigé un contrat type, truffé de jargon juridique absurde mais visuellement crédible.
“Accord de confidentialité – Projet Alpha.”
“Mandat de représentation exclusif.”
J’ai ajouté des lignes pour les signatures, des dates, des mentions “URGENT” en rouge.
J’ai glissé le tout dans une pochette cartonnée bleu marine. J’ai collé une étiquette dessus : “M. LEMAIRE – REMISE EN MAIN PROPRE – URGENT 14/01”.
À 7h30, j’ai pris une douche brûlante, comme pour me décaper de ses touchers passés. J’ai choisi mes vêtements avec le soin d’une costumière de cinéma. Pas de robe sexy, pas de décolleté, rien qui puisse évoquer la “maîtresse”. J’ai opté pour une robe beige, coupe droite, très “cadre dynamique”. Des ballerines plates. J’ai tiré mes cheveux en un chignon strict. Un maquillage “nude”, imperceptible.
Je devais avoir l’air d’une collègue. D’une assistante. De quelqu’un d’invisible et d’efficace.
J’ai envoyé un mail à mon patron : “Urgence personnelle ce matin. Je prends ma journée. Je rattraperai les dossiers ce soir.” Je n’avais jamais pris de congé maladie. Il ne poserait pas de questions.
À 8h45, je suis sortie de chez moi. L’air de Paris était frais, humide. Les gens se pressaient vers le métro, le visage fermé, écouteurs aux oreilles. Ils allaient au travail. Moi, j’allais à la guerre.
Dans le RER A, assise sur un siège en tissu rouge usé, serrant mon sac contre moi, j’ai répété mon scénario.
— Bonjour, je suis Manon de Vision Med. Maxime m’a demandé de passer…
— Il m’a dit qu’il travaillait de la maison aujourd’hui…
— C’est pour une signature urgente avant l’envoi en Californie…
Je répétais ces phrases en boucle, comme un mantra, pour empêcher mon esprit de vagabonder vers la douleur. Car sous la couche de glace de ma détermination, la douleur était là, vivace, brûlante. Je l’aimais. C’était ça le plus terrible. Malgré tout, une partie stupide et naïve de mon cerveau espérait encore que je me trompais. Que j’allais arriver devant une maison vide, ou que sa “sœur” Juliette m’ouvrirait.
Le train a traversé la Défense. J’ai regardé les grandes tours de verre. Son bureau était là-dedans, quelque part. Ou peut-être pas. Peut-être que même son travail était un mensonge ? Non, son badge était réel, je l’avais vu. Mais l’ironie de passer devant son lieu de travail “officiel” pour aller vers son lieu de vie “réel” ne m’a pas échappé.
Le paysage a changé. Le béton a laissé place à la verdure, aux pavillons de banlieue, à la Seine qui serpentait, grise et calme.
“Prochain arrêt : Saint-Germain-en-Laye. Terminus.”
Je suis descendue. La gare était située juste à côté du château. C’était beau, paisible. Une ville de familles, de promeneurs de chiens, de retraités aisés. Tout le contraire de mon quartier vibrant et bruyant. C’était le décor qu’il avait choisi. Le décor qu’il me cachait.
J’ai hélé un taxi à la sortie de la gare.
— 17 rue des Lilas, s’il vous plaît.
Le chauffeur, un homme d’une cinquantaine d’années à la casquette vissée sur la tête, a hoché la tête sans un mot.
La voiture a glissé dans les rues pavées, puis s’est engagée dans des avenues bordées d’arbres centenaires.
— C’est calme par ici, ai-je murmuré, plus pour combler le silence angoissant que par réel intérêt.
— Oh oui, c’est le quartier résidentiel, a répondu le chauffeur. Très prisé. Les gens ici aiment leur tranquillité. On ne les entend jamais.
La tranquillité. Le mot me fit grimacer intérieurement. Maxime avait acheté cette tranquillité avec mes mensonges.
Le taxi s’est arrêté.
— Voilà, le 17. C’est la maison avec le portail blanc.
J’ai payé, mes doigts manquant de laisser tomber la monnaie. Je suis descendue.
La maison se dressait devant moi. C’était une meulière typique de la région, solide, bourgeoise, rassurante. Deux étages, un toit en ardoise, des volets peints d’un bleu doux. Une allée gravillonnée menait à un garage. La pelouse était tondue au millimètre près. Des massifs de lavande (probablement inodores en cette saison, mais bien taillés) bordaient l’entrée.
C’était une image d’Épinal. La maison du bonheur.
Et garée devant, il y avait une petite Fiat 500 blanche. Pas la voiture de Maxime (il avait une Audi de fonction), mais sûrement celle de Juliette.
Donc, elle était là.
J’ai senti mes jambes devenir du coton. Une envie folle de faire demi-tour m’a saisie. Fuis, Manon. Rentre chez toi. Bloque-le. Oublie-le. Pourquoi tu t’infliges ça ?
Mais l’image du message de 3h11 est revenue. “Tu me manques déjà.”
Il m’avait envoyé ce message depuis le lit qu’il partageait peut-être avec elle. Ou depuis la salle de bain de cette maison. Il s’était moqué de moi. Il m’avait volé un an de ma vie.
Je ne pouvais pas fuir.
J’ai ajusté mon sac sur mon épaule, serré la pochette cartonnée bleue contre ma poitrine comme un bouclier, et j’ai poussé le petit portillon. Il n’a pas grincé. Bien sûr qu’il ne grinçait pas. Maxime devait le graisser le dimanche matin.
J’ai marché jusqu’à la porte d’entrée. Une jolie couronne de fleurs séchées était accrochée dessus. Un paillasson disait “Bienvenue”.
J’ai levé la main.
Mon cœur battait dans mes oreilles, un tambour assourdissant. Boum. Boum. Boum.
J’ai toqué. Trois coups nets. Autoritaires.
Puis j’ai attendu.
Le temps s’est étiré. Une seconde a duré une heure. J’ai entendu des bruits de pas feutrés à l’intérieur. Une ombre a bougé derrière le judas.
La serrure a cliqué.
La poignée a tourné.
La porte s’est ouverte.
Et elle était là.
Juliette Lemaire.
Elle était plus petite que je ne l’imaginais, plus menue. Elle ne portait pas de maquillage, ses cheveux châtains ondulaient librement sur ses épaules. Elle portait un jean clair et une chemise blanche un peu ample, le genre de tenue décontractée mais élégante qu’on porte chez soi quand on n’attend personne.
Ses yeux. C’est ce qui m’a frappée en premier. Elle avait des yeux noisette, clairs, ouverts. Des yeux qui n’avaient jamais vu le mal. Des yeux qui portaient la profondeur de quelqu’un qui a vécu assez longtemps pour être confiant, mais pas assez pour être cynique.
Elle m’a regardée avec une curiosité polie, penchant légèrement la tête sur le côté.
— Oui ? Bonjour ?
Sa voix était douce. Pas la voix d’une harpie. Pas la voix d’une rivale qu’on peut détester facilement. C’était la voix d’une femme gentille.
Cela m’a fait plus mal qu’une insulte. Si elle avait été désagréable, cela aurait été plus facile. Mais son innocence était une arme qui se retournait contre moi.
J’ai pris une grande inspiration, forçant mes poumons à se remplir d’air, forçant mon visage à composer un masque de professionnalisme neutre. J’ai levé la pochette bleue à hauteur de poitrine.
— Bonjour, ai-je dit, ma voix sortant étonnamment stable. Je suis Manon, de Vision Med. Je travaille avec Maxime.
Elle a cligné des yeux, surprise.
— Oh ? De Vision Med ?
— Oui, ai-je continué, déroulant mon mensonge comme un tapis rouge vers l’enfer. Maxime m’a demandé de passer pour déposer des documents urgents pour une signature. Il m’avait dit qu’il travaillait de la maison ce matin avant de repartir.
Le visage de Juliette s’est transformé. Une confusion pure s’y est peinte. Ses sourcils se sont froncés.
— Il vous a dit quoi ?
Elle a marqué une pause, regardant par-dessus mon épaule comme si elle cherchait une caméra cachée.
— Mais… Maxime n’est pas là. Il est à Lyon pour un séminaire depuis deux jours. Il ne rentre que ce soir.
Le piège était en place. Elle venait de confirmer le mensonge sans le savoir.
J’ai feint l’étonnement. J’ai laissé ma bouche s’entrouvrir légèrement, jouant la confusion administrative.
— À Lyon ? C’est étrange… J’ai eu son assistante au téléphone, elle m’a assuré qu’il faisait un saut à la maison ce matin pour valider le contrat “Projet Alpha” avant qu’il ne soit envoyé à nos partenaires de Marseille. Il a insisté sur le fait que ça devait partir avant midi.
J’ai regardé ma montre, mimant l’inquiétude.
— Il est déjà 10h15. Si je ne récupère pas cette signature, le directeur régional va être furieux.
Juliette semblait perdue. Elle se mordillait la lèvre inférieure.
— C’est vraiment bizarre. Il m’a appelée hier soir, il ne m’a pas parlé de changement de programme. Mais bon, avec lui, les plans changent tout le temps…
Elle a hésité, sa main restant sur la poignée de la porte. Elle me scannait. Ma tenue beige. Mon chignon. Mon air sérieux. Je ne ressemblais pas à une menace. Je ressemblais à un problème logistique.
— Écoutez, ai-je proposé, lançant l’hameçon final. Peut-être qu’il est en route ? S’il vient de l’aéroport ou de la gare, il a peut-être du retard. Si cela ne vous dérange pas, je peux attendre un peu ? Ou je peux attendre dans ma voiture, si vous préférez. Mais il a été très clair sur l’urgence.
Juliette a soupiré, un sourire d’excuse apparaissant sur ses lèvres.
— Non, non, ne restez pas dehors, il commence à faire frais. Et puis si c’est si urgent…
Elle a ouvert la porte en grand, s’effaçant pour me laisser passer.
— Entrez. Je vais vous faire du thé. Je suis Juliette, sa femme.
— Enchantée, Juliette.
J’ai franchi le seuil.
Le bruit de la porte se refermant derrière moi a sonné comme le cliquetis d’une guillotine. J’étais dedans.
Je venais de pénétrer dans le sanctuaire.
L’intérieur était chaleureux, à l’opposé de l’appartement clinique du 15ème. Ici, il y avait de la vie. Une odeur de cire d’abeille et de cannelle flottait dans l’air.
Juliette m’a guidée vers le salon.
— Installez-vous, je reviens tout de suite. Thé vert ou Earl Grey ?
— Earl Grey, merci. C’est très gentil.
Elle a disparu vers la cuisine. J’ai entendu le bruit de l’eau qui coule dans une bouilloire.
Je suis restée seule au milieu du salon.
Mes yeux ont scanné la pièce par réflexe, avides de preuves, avides de douleur.
Le sol était recouvert d’un tapis berbère épais. Il y avait des livres partout. Des vrais livres, lus, cornés. Des thrillers, des romans historiques.
Sur la cheminée en pierre blanche, trônait l’objet du délit.
Un grand cadre en bois.
À l’intérieur, une photo professionnelle. Maxime, dans un costume bleu nuit, regardait Juliette avec une adoration que je ne lui avais jamais vue. Elle portait une robe de mariée en dentelle, manches longues, dos nu. Ils riaient. Ce n’était pas une pose figée. C’était un instant de bonheur pur, capturé sur papier glacé.
À côté, d’autres cadres plus petits.
Maxime et Juliette au ski, bonnets vissés sur la tête, le nez rouge.
Maxime et Juliette en randonnée, devant un canyon (probablement aux États-Unis).
Et une carte, posée simplement contre un vase. Une carte d’anniversaire manuscrite. Je reconnus immédiatement l’écriture de Maxime. Cette écriture pattes de mouche que j’avais vue sur des post-it chez moi.
Je me suis approchée pour lire.
“10 ans, mon amour. Merci d’être mon ancre, mon port, ma maison. Je t’aime plus que tout. M.”
La date sur la carte datait d’il y a deux semaines.
Deux semaines.
Il y a deux semaines, il m’avait dit qu’il était en “retraite stratégique” dans les Alpes avec son équipe de direction. Il m’avait dit qu’il ne captait pas bien le réseau.
En réalité, il fêtait ses dix ans de mariage ici, dans ce salon, en buvant probablement du champagne devant ce feu de cheminée.
J’ai senti une larme de rage monter, mais je l’ai ravalée instantanément. Pas maintenant. Pas de faiblesse.
Juliette est revenue, portant un plateau avec deux tasses en porcelaine fine bordées d’or.
— Voilà. Faites attention, c’est chaud.
Elle a posé le plateau sur la table basse en chêne massif et s’est assise dans un fauteuil en face de moi.
— Alors, vous travaillez avec Maxime depuis longtemps ? a-t-elle demandé en s’installant confortablement. C’est rare que je rencontre ses collègues. Il compartimente beaucoup. Il dit toujours qu’il veut protéger sa vie privée.
Je me suis assise sur le bord du canapé en velours bleu canard.
— Je suis arrivée il y a quelques mois, ai-je menti avec une fluidité qui m’effrayait moi-même. Je suis sur les partenariats Côte Ouest. C’est sans doute pour ça qu’on ne s’est jamais croisées. Il est très… professionnel.
— Oh oui, a ri Juliette. Très professionnel. Parfois trop. Il travaille tellement dur.
Elle a pris une gorgée de thé, son regard se perdant un instant vers la fenêtre.
— Vous savez, parfois je m’inquiète pour lui. Avec tous ces voyages… Cette semaine à Lyon, la semaine dernière à Phoenix… Il s’épuise. Mais il dit qu’il fait ça pour nous. Pour notre avenir.
Je serrais ma tasse si fort que mes jointures étaient blanches.
— Pour votre avenir ? ai-je répété, neutre.
— Oui. On essaie d’avoir un bébé.
Le mot a claqué comme un coup de fouet.
Un bébé.
Il m’avait dit : “Je ne veux pas d’enfants. Le monde est trop pourri. Et puis, je veux profiter de nous, Manon. Juste toi et moi.”
C’était son argument principal pour ne pas s’engager plus loin.
Et là, sa femme me parlait de fertilité et d’avenir.
— Ça fait deux ans qu’on essaie, a continué Juliette, se confiant à cette inconnue en robe beige parce qu’elle avait besoin de parler. On a rendez-vous le mois prochain pour une consultation spécialisée. Il m’a promis qu’il allait lever le pied sur les déplacements après ça.
Je l’ai regardée. Vraiment regardée. Elle n’était pas ma rivale. Elle était sa victime. Comme moi. Pire que moi. Elle avait investi dix ans. Elle avait construit une maison, une vie, un projet d’enfant sur des sables mouvants.
Une vague de pitié m’a envahie, balayant un instant ma colère.
— Je suis sûre qu’il… qu’il pense beaucoup à vous quand il n’est pas là, ai-je dit, la voix un peu rauque.
Juliette a souri, touchée.
— C’est gentil. Oui, il m’envoie toujours des messages. Hier soir encore, il me disait qu’il avait hâte de rentrer. C’est sa routine.
Soudain, un bruit sourd est venu de l’extérieur. Le ronronnement caractéristique d’un moteur diesel.
Le bruit s’est rapproché, puis s’est arrêté juste devant le garage.
Le bruit d’une portière qui claque.
Le bruit des graviers qui crissent sous des pas lourds.
Juliette a levé la tête, son visage s’illuminant.
— Ah ! Ça doit être lui ! Vous aviez raison, il est rentré plus tôt !
Elle s’est levée d’un bond, joyeuse, légère, et s’est dirigée vers le couloir d’entrée.
Je suis restée assise.
J’ai posé ma tasse sur la soucoupe. Un petit tintement de porcelaine a résonné, seul bruit dans la pièce soudain silencieuse.
J’ai lissé ma robe sur mes genoux.
J’ai redressé le dos.
J’ai fixé l’arche qui menait au couloir.
J’ai entendu la porte d’entrée s’ouvrir.
— Chérie ! Je suis là ! Surprise !
La voix de Maxime. Cette voix que j’aimais. Cette voix qui m’avait murmuré des promesses dans le noir. Elle était joyeuse, triomphante.
J’ai entendu le bruit d’un baiser claqué.
— Tu m’as manqué, a-t-il dit.
— Toi aussi, a répondu Juliette. Mais tu ne m’avais pas dit que tu avais rendez-vous ici ?
— Rendez-vous ? De quoi tu parles ?
— Une collègue à toi. Manon. Elle est dans le salon, elle t’attend pour les papiers.
Il y a eu un silence. Un silence absolu. Le genre de silence qui précède une catastrophe aérienne.
— Manon ? a répété Maxime. Sa voix avait changé. Elle était devenue aiguë, fragile.
— Oui, Manon de Vision Med. Va la voir, je vous laisse travailler.
J’ai entendu des pas lents, hésitants, se rapprocher. Comme un condamné marchant vers l’échafaud.
Puis, il est apparu dans l’encadrement de la porte.
Il portait son costume bleu marine impeccable. Sa cravate était parfaitement nouée. Il tenait sa mallette en cuir à la main. Il avait l’air du cadre dynamique parfait.
Jusqu’à ce qu’il me voie.
Nos regards se sont croisés.
J’ai vu ses yeux s’écarquiller démesurément. J’ai vu la couleur quitter son visage, le laissant cireux, presque vert. Sa bouche s’est ouverte, mais aucun son n’en est sorti. Sa main a lâché la mallette, qui est tombée sur le tapis avec un bruit sourd, mais il ne l’a même pas remarqué.
Il avait l’air d’avoir vu un fantôme. Ou le diable en personne.
Je n’ai pas bougé. Je n’ai pas crié.
J’ai simplement levé mon menton, plongeant mon regard dans le sien avec une intensité glaciale.
J’ai souri. Un sourire sans joie, tranchant comme une lame de rasoir.
— Bonjour, Maxime, ai-je dit d’une voix calme et posée.
Juliette est apparue derrière lui, souriante, posant une main affectueuse sur son épaule.
— Tu vois ? Elle t’attendait.
Maxime a tremblé. Physiquement tremblé.
Il était piégé.
Entre sa femme et sa maîtresse.
Entre ses deux vies.
Et il n’y avait aucune issue.
C’est à ce moment précis, alors que l’air était si tendu qu’il semblait prêt à craquer, que la sonnette de la porte d’entrée a retenti à nouveau.
Ding-Dong.
Nous avons tous sursauté.
Juliette a froncé les sourcils.
— Décidément, c’est la gare Saint-Lazare aujourd’hui ! Tu as invité quelqu’un d’autre ?
Maxime n’a pas répondu. Il ne pouvait plus respirer. Il me regardait, implorant silencieusement une pitié que je n’avais aucune intention de lui accorder.
Juliette est retournée ouvrir.
Je suis restée fixée sur Maxime.
— C’est fini, ai-je articulé sans émettre de son.
J’ai entendu la porte s’ouvrir. Et une nouvelle voix féminine, jeune, hésitante, a flotté jusqu’au salon.
— Bonjour… Je cherche Monsieur Lemaire ? Je suis Chloé, son assistante. Il m’a demandé d’apporter…
Les yeux de Maxime se sont révulsés. Il a dû s’appuyer contre le mur pour ne pas tomber.
Je me suis levée lentement.
Le spectacle ne faisait que commencer.

PARTIE 2 : Le Tribunal du Salon
L’arrivée de Chloé a eu l’effet d’une bombe à fragmentation dont l’explosion aurait été suspendue dans le temps. Le son de sa voix, hésitante et polie, flottait encore dans l’air saturé d’électricité du couloir.
— Je cherche Monsieur Lemaire… Je suis Chloé, son assistante.
Juliette, la main toujours posée sur la poignée de la porte, a froncé les sourcils. Son regard a fait l’aller-retour entre la jeune femme sur le seuil et moi, assise dans le salon. Une incompréhension totale, presque enfantine, se lisait sur son visage. Elle essayait de faire coïncider les pièces d’un puzzle qui changeait de forme à chaque seconde.
— Son assistante ? a-t-elle répété lentement. Mais… Manon, de Vision Med, est déjà là. Elle disait justement que…
Elle s’est tue. Son instinct, celui qu’elle avait probablement fait taire pendant des années au nom de l’amour et de la tranquillité domestique, commençait à se réveiller. Elle a tourné la tête vers Maxime.
Maxime était toujours appuyé contre le mur du salon, le teint grisâtre, la respiration courte. Il ressemblait à un animal pris dans les phares d’un camion, conscient que l’impact est inévitable mais incapable de bouger le petit doigt pour l’éviter. Ses yeux passaient frénétiquement de moi à la porte d’entrée.
Chloé, sentant le malaise, a fait un pas timide à l’intérieur. Elle était jeune, probablement vingt-cinq ans tout au plus. Elle portait une jupe crayon grise, un chemisier rose pâle et tenait un sac à main bon marché serré contre elle. Elle avait l’air compétente, sérieuse, et totalement terrifiée par l’ambiance lourde qui régnait dans cette maison.
— Je… je dérange ? a-t-elle demandé, sa voix tremblant légèrement. Maxime m’a envoyé un message urgent pour que j’apporte les dossiers du dossier “Hélios”. Il a dit qu’il était…
Elle s’est arrêtée net en apercevant Maxime au fond de la pièce. Son visage s’est éclairé d’un soulagement fugace, vite remplacé par une confusion intense en voyant son état de décomposition physique.
— Maxime ? Tu vas bien ? Tu es tout pâle.
Juliette a lâché la porte, qui s’est refermée doucement avec un clic sinistre. Elle a reculé d’un pas, s’éloignant instinctivement de cette nouvelle intruse, pour se rapprocher de son mari. Ou plutôt, pour se placer au centre du triangle infernal qui venait de se dessiner.
— Entrez, Mademoiselle, dit Juliette d’une voix blanche, dépourvue de toute chaleur cette fois. Je crois qu’il y a une réunion au sommet dont je n’ai pas été informée.
Chloé a avancé, ses talons claquant sur le carrelage de l’entrée, puis s’amortissant sur le tapis du salon. Elle m’a vue.
Nos regards se sont accrochés. Je ne la connaissais pas, mais je la reconnaissais. Il y avait dans ses yeux cette même lueur d’adoration aveugle que j’avais dû avoir moi-même il y a encore vingt-quatre heures. Cette façon de regarder Maxime comme s’il était le soleil autour duquel son petit monde gravitait.
— Qui êtes-vous ? a-t-elle demandé en me fixant, une pointe de jalousie instinctive perçant sous sa politesse.
Je me suis levée lentement, lissant les plis imaginaires de ma robe beige. J’étais le bourreau, mais j’étais aussi le juge.
— Je suis Manon, ai-je répondu calmement. Et je pense que nous avons beaucoup de choses à nous dire. Pas à propos de Vision Med. Et pas à propos du dossier Hélios.
Maxime a émis un bruit étranglé, une sorte de râle suppliant.
— Non… Manon, s’il te plaît. Chloé, attends dans la voiture. Jen, je peux t’expliquer, c’est un malentendu…
— TA GUEULE !
Le cri est sorti de mes poumons avec une violence qui m’a surprise moi-même. Il a claqué dans la pièce feutrée, faisant vibrer les bibelots sur la cheminée. Maxime s’est tu instantanément, la bouche ouverte. Juliette a sursauté. Chloé a lâché ses dossiers sur le guéridon.
Je me suis avancée vers lui, mes talons s’enfonçant dans le tapis moelleux.
— Tu ne vas plus rien expliquer, Maxime. Tu as parlé pendant dix mois. Tu as menti pendant dix ans. Maintenant, tu te tais. C’est notre tour.
Juliette, tremblante mais digne, a indiqué le canapé en face du sien.
— Asseyez-vous, a-t-elle ordonné à Chloé.
La jeune femme a obéi, s’asseyant au bord du fauteuil, les genoux serrés, les mains crispées sur son sac. Juliette s’est assise en face d’elle. Je suis restée debout, en retrait, près de la fenêtre, bloquant symboliquement toute issue de secours. Maxime, lui, est resté debout contre le mur, incapable de trouver sa place dans sa propre maison.
— Bien, a commencé Juliette. Ses mains tremblaient tellement qu’elle a dû les poser à plat sur la table basse pour les contrôler. Récapitulons. Je suis Juliette, l’épouse de Maxime depuis six ans, et sa compagne depuis dix ans. Nous vivons ici. Nous essayons d’avoir un enfant.
Elle a tourné son regard vers moi.
— Vous êtes Manon. Vous prétendez être une collègue, mais vu votre réaction et celle de mon mari, je suppose que c’est faux.
— C’est faux, ai-je confirmé, ma voix redevenue froide et clinique. Je ne travaille pas pour Vision Med. J’ai rencontré Maxime il y a dix mois à un congrès à Bordeaux. Nous sommes en couple. Il m’a dit qu’il était célibataire, orphelin, et qu’il vivait dans un appartement dans le 15ème.
Juliette a encaissé le coup sans ciller, bien que sa peau soit devenue translucide. Elle s’est tournée vers Chloé.
— Et vous ? Qui êtes-vous, Chloé ? Vraiment son assistante ?
Chloé avait les larmes aux yeux. Elle regardait Maxime avec une détresse absolue, attendant qu’il la sauve, qu’il dise que c’était une blague, un cauchemar. Mais Maxime regardait ses chaussures.
— Je… Je suis son assistante, oui, a balbutié Chloé. Mais… nous sommes ensemble depuis le mois de mai.
— Mai ? ai-je répété. Mai dernier ?
— Oui. Le 14 mai. Après le séminaire de printemps.
Un rire nerveux, sans joie, m’a échappé.
— Le 14 mai. C’est drôle. Le 14 mai, Maxime m’a dit qu’il était en déplacement à Bruxelles pour une urgence réglementaire. Il ne répondait pas au téléphone.
Juliette a fermé les yeux un instant, comme si elle recevait un coup physique.
— Le 14 mai… a-t-elle murmuré. C’est notre anniversaire de mariage. Il était ici. Nous avons dîné au restaurant Le Cèdre. Il m’a offert des boucles d’oreilles.
Elle s’est levée brusquement, est allée vers un tiroir du secrétaire en bois de rose et en a sorti un petit carnet relié en cuir. Elle l’a ouvert, tournant les pages avec une frénésie silencieuse.
— Le 14 mai… Dîner Juliette. C’est écrit là.
Elle a levé les yeux vers Chloé.
— À quelle heure vous êtes-vous vus le 14 mai ?
Chloé pleurait doucement maintenant, des larmes silencieuses qui coulaient sur ses joues maquillées.
— C’était… c’était le midi. Il m’a emmenée déjeuner dans une auberge en vallée de Chevreuse. Il m’a dit qu’il ne pouvait pas rester le soir parce qu’il devait retourner au bureau pour une conférence téléphonique avec les États-Unis.
— Et toi, Manon ? a demandé Juliette, implacable.
— Il m’a envoyé un message à 23h. “Je suis crevé, l’hôtel est nul, tu me manques.” Il m’a même envoyé une photo d’une chambre d’hôtel générique. Probablement prise sur Google Images.
Le silence est retombé, lourd, étouffant. Nous étions trois archéologues en train d’exhumer les ruines d’une civilisation bâtie sur le vent.
— Maxime… a soufflé Chloé. Tu m’avais dit que tu étais séparé. Tu m’as dit que tu vivais encore avec elle par “obligation morale” parce qu’elle était dépressive et que tu avais peur qu’elle fasse une bêtise si tu partais brutalement.
Juliette a tourné la tête lentement vers son mari. Son regard n’était plus de la tristesse. C’était de la haine pure, distillée.
— Dépressive ? a-t-elle articulé. Moi ? C’est ça ton excuse ? Je suis la folle du grenier que tu gardes par pitié ?
— Non ! Jen, je n’ai jamais dit ça comme ça ! a tenté Maxime, sa voix montant dans les aigus. Chloé a mal compris, elle interprète !
— J’interprète ? s’est récriée Chloé, trouvant soudain une force insoupçonnée dans son indignation. Tu m’as montré des papiers ! Tu m’as montré une demande de divorce !
Elle a fouillé dans son sac à main avec fébrilité et en a sorti une enveloppe pliée en quatre.
— Tiens ! Regarde !
Elle a jeté l’enveloppe sur la table basse. Juliette l’a saisie. Elle a sorti le document.
C’était une requête en divorce, dûment remplie, signée de la main de Maxime.
Juliette a parcouru le document. Puis elle a éclaté d’un rire bref et sec.
— C’est un faux, a-t-elle dit en jetant le papier. Regardez le tampon du tribunal. “Tribunal de Grande Instance de Versailles”. Ça n’existe plus sous ce nom depuis la réforme judiciaire. C’est un vieux formulaire téléchargé sur internet. Et ma signature… c’est une imitation grotesque.
Elle a regardé Maxime avec un dégoût profond.
— Tu as falsifié ma signature pour coucher avec ton assistante de 24 ans ? C’est ça ton niveau, Maxime ?
Maxime s’est décollé du mur. Il a tenté une approche, les mains ouvertes, paumes vers le ciel, dans une posture de reddition calculée.
— Écoutez… Je sais que ça a l’air horrible. Je sais. Je suis… je suis malade. C’est une addiction. J’ai besoin d’aide. Je ne voulais faire de mal à personne. J’aime chacune d’entre vous, à ma façon…
— À ta façon ? l’ai-je coupé, avançant d’un pas menaçant. Ta façon, c’est de nous consommer. Tu ne nous aimes pas, Maxime. Tu aimes la façon dont on te regarde.
Je me suis tournée vers Juliette.
— Il t’aime parce que tu es sa stabilité. Sa caution morale. La preuve qu’il est un homme respectable avec une maison et un chien.
Je me suis tournée vers Chloé.
— Il t’aime parce que tu l’admires. Parce que tu es jeune et que tu le fais se sentir puissant au bureau.
Puis j’ai parlé pour moi-même.
— Et moi… Il m’aimait parce que j’étais son évasion. Son fantasme parisien. La femme indépendante qu’il pouvait “posséder” deux soirs par semaine sans avoir à gérer le quotidien.
Maxime a secoué la tête, les larmes aux yeux. Des larmes de crocodile, j’en étais sûre.
— Non, Manon, ce que nous avons est réel ! Je voulais quitter Juliette, je te le jure ! Mais c’est compliqué… les finances, la maison, ses parents… Je ne trouvais pas le bon moment !
Juliette s’est levée. Elle a marché jusqu’à la cheminée et a saisi le cadre de leur photo de mariage. Elle l’a regardé une seconde, puis l’a laissé tomber par terre.
Le bruit du verre qui se brise a été satisfaisant. Définitif.
— Le bon moment, c’était il y a dix ans, Maxime. Avant que je te donne mes meilleures années.
Elle est revenue vers la table.
— Sortez vos téléphones, a-t-elle dit, s’adressant à nous deux. On va tout vérifier. Tout. Je veux savoir exactement à quoi ressemblait ma vie pendant que je dormais.
Ce qui a suivi a duré près d’une heure. Une heure de torture psychologique nécessaire. Nous avons posé nos trois smartphones sur la table en chêne, comme des armes sur une table de négociation.
Nous avons ouvert nos calendriers, nos galeries photos, nos historiques de messages.
C’était une autopsie en temps réel.
— Juillet dernier, a commencé Chloé, reniflant, le mascara coulant sur ses joues. La semaine du 14 juillet. Il m’a dit qu’il partait en randonnée en Corse avec des amis d’enfance pour se ressourcer. Sans réseau.
— Faux, a dit Juliette. Nous étions chez mes parents en Bretagne. Il passait ses journées sur son téléphone, prétextant des urgences boulot.
— Ah, ai-je interpellé. C’est pour ça qu’il ne m’appelait que le soir tard, en chuchotant. Il me disait qu’il dormait dans un refuge de montagne et qu’il ne voulait pas réveiller les autres randonneurs. En fait, il ne voulait pas te réveiller toi, Juliette.
Maxime a tenté de s’asseoir sur une chaise.
— Reste debout ! a aboyé Juliette. Tu n’as pas le droit de t’asseoir dans ma maison.
Nous avons continué.
— Noël, ai-je dit. Il m’a offert un bracelet Cartier. Il m’a dit qu’il le passerait seul parce que Noël le déprimait depuis la mort de ses parents. J’ai passé le réveillon à pleurer en pensant à lui, tout seul dans son appartement vide.
— Il était ici, a dit Juliette, la voix brisée. Il a joué au Père Noël pour mes neveux. Il portait le costume rouge. Et ce bracelet…
Elle a touché son poignet. Elle portait une montre de luxe.
— Il m’a dit qu’il n’avait pas eu de prime cette année. Qu’on devait faire attention aux dépenses. Il a pris sur notre compte joint pour t’acheter ce bracelet, Manon ?
La question a jeté un froid glacial. L’argent. Le nerf de la guerre.
Juliette s’est précipitée vers le bureau dans le coin de la pièce. Elle a sorti un ordinateur portable.
— Le code ? a-t-elle demandé à Maxime.
Il n’a pas répondu.
— DONNE-MOI LE CODE OU J’APPELLE LA POLICE POUR ABUS DE CONFIANCE ! a-t-elle hurlé.
— 1988, a-t-il murmuré.
Elle a tapé le code. Elle s’est connectée à leur banque. Ses yeux parcouraient l’écran, s’écarquillant d’horreur à mesure qu’elle faisait défiler les opérations.
— Location Paris 15… 1200 euros par mois. Depuis deux ans.
Elle a levé les yeux vers moi.
— C’est ton appartement ?
— Non, ai-je répondu. Le mien, je le paie moi-même. Ça, c’est sa garçonnière. Le “pied-à-terre”.
— Deux ans… a soufflé Juliette. Ça veut dire qu’il y en a eu d’autres avant vous.
Maxime a fermé les yeux.
— Retraits espèces… 500 euros. 300 euros. 800 euros.
Elle a cliqué sur une ligne. “Bijouterie Vendôme – 1450 euros”. C’était la date de mon bracelet.
— Tu as payé son cadeau de Noël avec l’argent que nous mettions de côté pour la FIV, a dit Juliette. Sa voix était si basse qu’on devait tendre l’oreille pour l’entendre. C’était plus terrifiant que ses cris.
— Tu as volé notre futur enfant pour acheter des bijoux à ta maîtresse.
Chloé a soudainement pris la parole. Elle semblait avoir mûri de dix ans en une heure.
— Ce n’est pas tout, a-t-elle dit. Au bureau… il y a des notes de frais bizarres. Je les valide parce qu’il est mon patron, mais… Des dîners à 200 euros deux fois par semaine. Des billets de train. Des hôtels à Paris alors qu’il a un bureau.
Elle a regardé Maxime droit dans les yeux.
— Tu m’as fait signer des fausses factures, Maxime. Tu m’as rendue complice de détournement de fonds. Si la boîte l’apprend, je suis virée. Je peux aller en prison.
Maxime a relevé la tête. Pour la première fois, j’ai vu de la peur pure, non pas pour son mariage, mais pour sa carrière, sa réputation, sa liberté.
— Chloé, bébé, tu ne dirais rien… On est une équipe.
— Ne m’appelle pas bébé, a craché Chloé.
La dynamique dans la pièce avait changé. Au début, c’était la confusion. Puis la douleur. Maintenant, c’était la guerre. Et nous étions trois alliées improbables contre un ennemi commun. Une sororité forgée dans la trahison.
Je me suis approchée de la table et j’ai vu la mallette en cuir de Maxime, toujours gisant sur le sol là où il l’avait lâchée.
— Qu’est-ce qu’il y a là-dedans ? ai-je demandé.
Maxime a bondi.
— Touche pas à ça ! C’est confidentiel ! Secret professionnel !
J’ai souri.
— Secret professionnel ? Comme tes voyages à Phoenix ? Comme ta femme dépressive ? Comme tes parents morts ?
J’ai ramassé la mallette. Elle était lourde.
— Ouvre-la, a dit Juliette.
— Non ! a crié Maxime en se précipitant vers moi.
Je n’ai pas eu besoin de bouger. Chloé s’est levée et s’est interposée, petite mais féroce.
— Laisse-la faire, Maxime. Ou je jure que j’envoie le dossier Hélios aux RH dès maintenant avec les preuves de tes falsifications.
Il s’est figé. Chloé tenait son avenir professionnel entre ses mains manucurées.
J’ai posé la mallette sur la table. Elle était verrouillée par un code.
— Le code ? ai-je demandé.
— Va te faire foutre, a craché Maxime.
Juliette s’est approchée.
— Essaie 1405. Notre date de mariage. Il n’a aucune imagination.
J’ai tourné les molettes. 1-4-0-5.
Clic.
Les fermoirs ont sauté.
Maxime s’est effondré sur le canapé, se prenant la tête entre les mains. C’était la fin. L’ouverture de la boîte de Pandore.
J’ai soulevé le rabat de cuir.
À l’intérieur, pas de dossiers médicaux. Pas de contrats Vision Med.
Mais une pile de papiers, des téléphones portables — deux, non, trois vieux modèles — et des clés. Des trousseaux de clés étiquetés.
J’ai pris le premier trousseau. Une étiquette blanche pendait au bout.
“Appt. Sophie – Lyon”.
J’ai pris le deuxième.
“Studio Clara – Bordeaux”.
J’ai levé les yeux vers Juliette et Chloé. L’horreur était absolue.
Ce n’était pas une double vie. Ce n’était pas une erreur de parcours ou une passion soudaine.
C’était un système. Une entreprise. Une toile d’araignée tissée sur toute la France.
— Lyon… a murmuré Juliette. Il y va tous les mois.
— Bordeaux… a dit Chloé. Il y a le congrès annuel là-bas.
— Et Sophie ? Et Clara ? ai-je demandé.
J’ai fouillé dans la mallette. J’ai trouvé un carnet noir. Pas un agenda électronique, un carnet papier, à l’ancienne. L’outil des gens qui ne veulent laisser aucune trace numérique.
Je l’ai ouvert.
C’était un grand livre de comptes. Mais au lieu de chiffres d’affaires, il y avait des prénoms, des villes, des dates, des goûts.
Sophie (Lyon) : Aime le vin rouge, allergique aux chats. Anniv 12 mars. Cadeau prévu : parfum.
Clara (Bordeaux) : Étudiante infirmière. Naïve. Aime qu’on l’emmène au théâtre.
Manon (Paris) : Indépendante. Aime les vieux films. Ne pas parler de famille.
Chloé (Bureau) : Ambitieuse. Lui faire croire au mentorat.
Et en haut de chaque page, souligné en rouge :
Juliette (Base) : NE JAMAIS LÂCHER. Stabilité financière. Alibi social.
J’ai senti la nausée revenir, mais cette fois, elle était mêlée d’une fascination morbide. C’était un sociopathe. Un prédateur émotionnel qui tenait des registres de ses proies.
Juliette s’est penchée par-dessus mon épaule pour lire. Elle ne pleurait plus. Ses yeux étaient secs, brûlants comme des braises. Elle lisait la description de sa propre vie, réduite à des mots-clés stratégiques : “Base”, “Alibi”.
Elle a pris le carnet de mes mains. Elle l’a tenu comme on tient une arme chargée.
Elle s’est tournée vers Maxime. Il ne nous regardait plus. Il regardait le vide, vaincu, dépouillé de tous ses masques. Il n’était plus le directeur brillant, ni le mari aimant, ni l’amant passionné. Il était juste un petit homme pathétique avec un carnet noir et trop de mensonges pour une seule vie.
— Tu es un monstre, a dit Juliette. Pas un salaud. Un monstre. Tu as industrialisé tes sentiments.
Elle a pris une grande inspiration, l’air de sa maison semblant soudain plus pur, maintenant que la vérité avait chassé les ombres.
— Chloé, a-t-elle dit calmement. Tu as ta voiture ?
— Oui.
— Tu as ton téléphone avec les preuves des fausses factures ?
— Oui.
— Manon, tu as les photos, les messages, tout ?
— J’ai tout sauvegardé sur le Cloud avant de venir, ai-je répondu.
Juliette a hoché la tête.
— Bien. Alors voici ce qui va se passer.
Elle s’est plantée devant Maxime, droite, impériale dans son jean et sa chemise froissée.
— Tu vas te lever. Tu vas prendre ta mallette avec tes petits secrets sordides. Et tu vas sortir de cette maison. Tu ne prends rien d’autre. Pas de vêtements, pas de brosse à dents, pas même une photo.
— Jen, c’est ma maison aussi… a-t-il tenté, faible.
— Non, a-t-elle coupé. C’est la maison de “Juliette et Maxime”. Et Maxime n’existe pas. Tu es une fiction. Et légalement, vu ce que j’ai vu sur le compte bancaire, je vais te saigner à blanc. Tu n’auras même plus de quoi te payer une chambre d’hôtel Formule 1.
Elle a pointé la porte.
— Dehors. Maintenant. Avant que je ne change d’avis et que je n’appelle ton père. Ah oui, parce que tu as oublié de dire à Manon que tes parents sont bien vivants et qu’ils habitent à Nice, n’est-ce pas ? Ils seront ravis d’apprendre ce que leur fils prodige a fait.
Maxime s’est levé péniblement. Il a ramassé sa mallette, le carnet noir dépassant de sa poche, preuve accablante de sa déchéance. Il nous a regardées toutes les trois, une dernière fois.
Il a cherché une lueur de pitié, un reste d’amour, une faille.
Il n’a trouvé qu’un mur de glace.
Trois femmes. Trois générations de mensonges. Unies dans le mépris.
Il a marché vers la porte, les épaules voûtées.
Juliette l’a suivi, nous emboîtant le pas comme une garde rapprochée.
Il a ouvert la porte d’entrée. La pluie avait commencé à tomber, une bruine fine et froide.
Il est sorti.
Juliette a claqué la porte derrière lui. Elle a tourné le verrou. Une fois. Deux fois.
Puis elle s’est adossée contre le bois verni, et elle a glissé lentement jusqu’au sol.
Le silence est retombé dans la maison. Mais ce n’était plus le silence de l’attente. C’était le silence de la destruction.
Je me suis approchée d’elle. Je me suis accroupie. Chloé a fait de même.
Nous étions là, toutes les trois, assises par terre dans l’entrée du 17 rue des Lilas. L’épouse, la maîtresse, l’assistante.
Juliette a relevé la tête. Son visage était ravagé, mais ses yeux brillaient d’une étrange clarté.
— Vous avez faim ? a-t-elle demandé avec un petit rire hystérique. Parce que j’avais préparé un rôti pour son retour, mais je crois qu’on va le manger sans lui.
J’ai souri, sentant la tension se relâcher dans mes propres épaules.
— J’ai apporté une bouteille de vin dans ma voiture, ai-je dit. C’était pour fêter ma victoire, mais je crois qu’on peut la partager.
— Je ne bois pas, a dit Chloé. Mais… je veux bien voir le reste du carnet noir. Je crois qu’il faut qu’on appelle Sophie et Clara.
Juliette a hoché la tête.
— Oui. On va toutes les appeler. On va créer le club des ex-femmes de Maxime Lemaire. Et on va s’assurer qu’il ne puisse plus jamais faire ça à personne.
Dehors, le bruit du moteur de l’Audi de Maxime s’est éloigné, disparaissant dans la grisaille de la banlieue, emportant avec lui le fantôme de l’homme que nous avions cru aimer. Nous étions seules, mais pour la première fois, nous n’étions plus isolées.
PARTIE 3 : L’Autopsie d’un Mensonge
Le silence qui a suivi le départ de Maxime avait une texture particulière. Ce n’était pas le silence paisible d’une maison de campagne, ni le silence pesant d’une salle d’attente. C’était le silence du vide après une déflagration. L’oxygène semblait avoir été aspiré hors du vestibule, nous laissant toutes les trois — Juliette, Chloé et moi — en état d’apnée, assises sur le carrelage froid, adossées aux murs comme les survivantes d’un crash aérien.
Juliette a été la première à bouger. Elle a essuyé ses joues d’un revers de main violent, un geste qui refusait la pitié, et s’est relevée. Ses articulations ont craqué. Elle a regardé sa montre, un réflexe absurde dans un moment pareil.
— Il est 13 heures, a-t-elle déclaré d’une voix qui se voulait ferme mais qui vacillait sur les bords. Le rôti doit être cuit. Si on ne le sort pas, il va être sec. Et s’il y a une chose que je refuse, c’est que ce salaud gâche aussi mon déjeuner.
Elle a pivoté sur ses talons et s’est dirigée vers la cuisine. Chloé et moi avons échangé un regard. Dans les yeux de la jeune assistante, je voyais le reflet de ma propre incrédulité. Nous étions des intruses, des ennemies théoriques, et pourtant, la femme bafouée nous invitait à table.
— On fait quoi ? a chuchoté Chloé, serrant son sac contre elle comme une bouée de sauvetage. On part ?
J’ai secoué la tête.
— Non. On ne peut pas partir. On a le carnet. Et on a ses secrets. Si on part maintenant, chacune rentre chez soi avec sa douleur et ses doutes. Si on reste… on peut le finir.
Je me suis levée, époussetant ma robe beige qui semblait soudain ridicule, un costume de scène pour une pièce qui avait été annulée. J’ai tendu la main à Chloé pour l’aider à se relever.
— Viens. Allons voir ce rôti.
La cuisine de Juliette était à l’image du reste de la maison : parfaite. Trop parfaite. Un îlot central en marbre blanc, des casseroles en cuivre suspendues, une odeur de romarin et d’ail qui, en temps normal, aurait été accueillante. Aujourd’hui, elle me donnait la nausée.
Juliette sortait le plat du four avec des gants isolants. La vapeur s’élevait, brouillant un instant son visage. Elle a posé le plat sur l’îlot avec un claquement sec. Elle a saisi un grand couteau à découper.
Pendant une seconde, en voyant la lumière se refléter sur la lame, j’ai eu un frisson. Je me suis souvenue qu’elle avait tout perdu en une matinée. Si elle décidait de se retourner contre nous, nous étions sur son territoire.
Mais elle s’est contentée de trancher la viande. Des gestes précis, chirurgicaux.
— Vous buvez quoi ? a-t-elle demandé sans lever les yeux. J’ai du rouge, du blanc. J’ai même du whisky si vous voulez oublier que cette journée existe.
— Le vin que j’ai apporté est dans ma voiture, ai-je dit. Un Saint-Émilion. C’était son préféré. Je l’avais acheté pour “fêter” la signature du faux contrat.
Juliette a émis un petit rire sans joie.
— Allez le chercher. On va boire son vin. C’est la moindre des choses puisqu’il a bu ma jeunesse.
Je suis sortie récupérer la bouteille sous la pluie fine. L’air froid m’a fait du bien, il a remis mes idées en place. En revenant, j’ai trouvé Chloé installée sur un tabouret haut, son ordinateur portable ouvert sur le marbre, connectée au Wi-Fi de la maison.
— J’ai commencé à télécharger les sauvegardes de ses e-mails pro, m’a-t-elle dit, le visage éclairé par l’écran. Avant qu’il ne pense à changer ses mots de passe à distance. Il est assez paranoïaque pour le faire dès qu’il aura retrouvé ses esprits.
Juliette a sorti trois grands verres à ballon. J’ai versé le vin. Le liquide pourpre a tourbillonné, sombre comme du sang.
— À quoi on trinque ? a demandé Chloé, timidement, en prenant son verre.
Juliette a levé le sien, le regard fixé sur le jardin à travers la baie vitrée, où la pluie commençait à tomber plus fort.
— Aux veuves, a-t-elle dit.
— Aux veuves ? a répété Chloé.
— Oui. Nous sommes les veuves d’un homme qui n’est pas mort. C’est pire que le deuil. C’est l’absence sans la fermeture. Alors, à nous. Aux survivantes.
Nous avons bu. Le vin était bon, riche, tannique. Il a brûlé ma gorge et réchauffé mon estomac noué.
Nous avons mangé le rôti directement avec les doigts, trempant des morceaux de pain dans la sauce, assises autour de l’îlot comme des conspiratrices. Les barrières sociales s’effondraient. Il n’y avait plus de Madame Lemaire, de maîtresse parisienne ou de petite assistante. Il y avait trois femmes blessées qui avaient besoin de reprendre des forces avant la bataille.
Une fois l’assiette vide, Juliette a essuyé ses mains sur un torchon et a sorti le carnet noir de sa poche arrière. Elle l’a posé au centre de l’îlot, entre le plat vide et la bouteille de vin entamée.
C’était un petit carnet Moleskine, banal, usé aux coins. L’objet le plus dangereux de la pièce.
— Bon, a dit Juliette, sa voix redevenue coupante et analytique. On a vu Sophie à Lyon et Clara à Bordeaux. Mais je veux tout lire. Je veux comprendre l’ampleur des dégâts. Manon, tu as une belle voix de lectrice. Lis-nous ça.
J’ai ouvert le carnet. La première page était une liste de codes. Codes bancaires, digicodes, dates d’anniversaire.
J’ai tourné la page.
— Il a classé ça par “Projet”, ai-je dit, sentant le dégoût remonter.
— Projet ? a demandé Chloé.
— Oui. Regarde. Projet Alpha : c’est moi. Manon. Projet Socle : c’est toi, Juliette. Projet Avenir : c’est toi, Chloé.
— Projet Socle ? a craché Juliette. Comme une fondation en béton ? C’est tout ce que je suis ? Une dalle sur laquelle il construit ses merdes ?
— Attends, il y a des notes détaillées, ai-je continué.
Je me suis mise à lire à voix haute, disséquant l’esprit malade de l’homme que nous avions aimé.
“Sophie (Lyon). Rencontre : Bar de l’Hôtel Carlton, sept. 2023. Statut : Célibataire, cadre pharma. Profil psy : Solitaire, cynique, cherche relation sans engagement mais intense. Aime les vins de Bourgogne et le jazz. Point faible : Sa relation conflictuelle avec son père. Jouer la figure paternelle/protectrice.”
— Mon Dieu, a murmuré Chloé. C’est… c’est de la manipulation mentale. Il analyse nos failles.
— Continue, a ordonné Juliette. Clara.
J’ai tourné la page. L’écriture de Maxime était plus hâtive ici.
“Clara (Bordeaux). Rencontre : Tinder (profil “Maxime, 30 ans, entrepreneur”). Statut : Étudiante infirmière, 22 ans. Profil psy : Romantique, naïve, besoin de validation. Aime les balades sur les quais, les cadeaux symboliques. Point faible : Précarité financière. Lui payer des trucs (loyer, courses) pour créer une dette morale et une dépendance.”
Il y a eu un silence pesant. Chloé avait la main sur la bouche.
— Il paie son loyer ? a demandé Juliette. Avec notre argent ?
— Probablement, ai-je répondu. Regarde la colonne “Budget”. Clara : 600€/mois + extras.
Juliette s’est levée et a marché jusqu’à la fenêtre. Elle respirait fort.
— Il faut les appeler, a-t-elle dit sans se retourner. Maintenant.
— Tu crois ? ai-je hésité. On ne les connaît pas. Ça va être un choc brutal.
— Tu aurais préféré ne pas savoir, Manon ? a-t-elle rétorqué en se tournant vers moi, les yeux brillants. Si je n’avais pas ouvert cette porte ce matin, tu serais où ce soir ? À attendre un SMS de lui ?
Elle avait raison. La vérité était une violence nécessaire.
— D’accord. On commence par qui ?
— Sophie, a suggéré Chloé. Elle a l’air plus… solide. “Cadre pharma”, “cynique”. Elle encaissera peut-être mieux que l’étudiante.
J’ai saisi mon téléphone. J’ai composé le numéro noté soigneusement dans le carnet noir. J’ai mis le haut-parleur.
La sonnerie a retenti. Une fois. Deux fois. Trois fois.
Le son résonnait dans la cuisine silencieuse, amplifiant notre tension.
— Allô ?
La voix était grave, un peu rauque, assurée. Une voix de femme qui n’a pas de temps à perdre.
— Bonjour, ai-je commencé, ma gorge se serrant un peu. Je suis… Je m’appelle Manon. Vous ne me connaissez pas, mais je vous appelle au sujet de Maxime Lemaire.
Il y a eu un silence à l’autre bout du fil. Puis un soupir agacé.
— Maxime ? Qu’est-ce qu’il a encore fait ? Il a oublié son chargeur à l’hôtel ? Dites-lui que je l’ai laissé à la réception.
J’ai échangé un regard avec Juliette. Sophie ne semblait pas être dans la posture de l’amante éperdue.
— Non, ce n’est pas ça, ai-je continué. Écoutez, c’est compliqué. Je suis avec sa femme, Juliette. Et sa compagne, Chloé. Nous sommes… nous sommes toutes ensemble.
— Pardon ? Sa femme ? Il m’a dit qu’il était divorcé depuis trois ans.
— Il vous a menti, a intervenu Juliette, s’approchant du téléphone. Il est marié. Je suis sa femme. Et il vient de quitter mon domicile après que nous ayons découvert… tout.
— Tout quoi ? La voix de Sophie s’était durcie.
— Vous, Clara à Bordeaux, Manon à Paris, Chloé au bureau… Il m’a trompée avec vous toutes. Ou plutôt, il nous a toutes trompées les unes avec les autres.
Un long silence. Puis un rire. Un rire froid, sec, sans humour.
— Le connard. Le magnifique connard.
On entendit le bruit d’un briquet, puis une aspiration. Elle fumait.
— Je savais qu’il y avait un truc louche. Trop lisse. Trop d’excuses pour ne pas venir les week-ends. Mais quatre femmes ? Il trouve où le temps ?
— Il a un agenda très précis, a dit Chloé. On a trouvé son carnet.
— Écoutez, a repris Sophie. Moi, ça fait six mois qu’on se voit. C’est du sexe et des bons restos. Je ne suis pas amoureuse. Mais s’il est marié… ça change la donne pour vous. Il vous a pris de l’argent ?
La question tomba pile. Sophie était pragmatique.
— Oui, a répondu Juliette. Beaucoup.
— Vérifiez vos comptes, a conseillé Sophie. Il m’a demandé deux fois de lui “avancer” du cash pour des problèmes de carte bloquée. J’ai refusé. Je flaire les arnaques. Mais s’il a réussi avec vous…
— On va vérifier, a promis Juliette. Sophie… est-ce que vous seriez prête à témoigner ? Si on va en justice ?
— Contre lui ? Elle a ri à nouveau. Avec plaisir. Je déteste qu’on me prenne pour une idiote. Envoyez-moi les détails. Je vous suis.
Elle a raccroché.
Nous avons soufflé. Une de moins. Une alliée de plus.
— Maintenant, Clara, a dit Juliette. Ça va être plus dur.
J’ai composé le numéro.
Cette fois, ça a répondu tout de suite.
— Allô ? Maxime ?
La voix était jeune, cristalline, pleine d’espoir. Elle attendait son appel. Mon cœur s’est serré. C’était moi, il y a quelques heures.
— Non, Clara. Je m’appelle Manon. Je… je suis désolée de vous appeler comme ça. Je connais Maxime.
— Il lui est arrivé quelque chose ? Il va bien ? La panique immédiate. L’amour pur.
— Il va bien physiquement, Clara. Mais… il t’a menti. Il nous a menti à toutes.
J’ai dû lui expliquer. Doucement. Brutalement.
J’ai entendu son souffle se couper. Puis les sanglots. Des pleurs d’enfant, déchirants, incontrôlables.
— Mais… il a payé mon école… il m’a dit qu’on allait se marier quand j’aurais mon diplôme…
— Il est déjà marié, Clara, a dit Juliette doucement. Je suis sa femme. Et je suis désolée. Vraiment.
La conversation a duré vingt minutes. Il a fallu la consoler, la rassurer, lui promettre qu’elle n’était pas coupable. Quand nous avons raccroché, l’ambiance dans la cuisine était funèbre.
— Il payait son école, a noté Chloé, tapant frénétiquement sur son clavier. J’ai trouvé la trace. Virement de 4500 euros en septembre dernier vers “Institut de Formation en Soins Infirmiers – Bordeaux”.
— Depuis quel compte ? a demandé Juliette.
— Pas le compte joint, a dit Chloé. Attends… C’est bizarre. C’est un compte au nom de “Hélios Consulting”.
— Hélios ? C’est le nom du projet au bureau ! s’est exclamée Chloé.
Elle a ouvert un autre fichier. Des tableurs Excel complexes. Ses doigts volaient sur les touches. L’assistante effacée laissait place à l’experte en gestion.
— Putain… a-t-elle soufflé.
— Quoi ?
— Hélios n’est pas juste un projet. Il a créé une structure juridique parallèle. Une société écran. Il facture à Vision Med des prestations de consulting externes imaginaires via Hélios. Et Vision Med paie Hélios. Et Hélios… c’est Maxime.
Nous nous sommes penchées sur l’écran.
— Regardez ça. Facture “Audit stratégique” : 12 000 euros. Facture “Étude de marché Lyon” : 8 000 euros.
— C’est avec cet argent qu’il finance tout, a compris Juliette. L’appartement de Manon…
— Non, mon appartement je le paie, ai-je rectifié.
— Non, l’autre. Sa garçonnière. Les voyages. Les cadeaux. L’école de Clara. Il vole son employeur pour entretenir son harem.
— C’est de l’abus de biens sociaux, a dit Chloé, blanche comme un linge. Et du faux et usage de faux. Et moi… j’ai validé certaines de ces factures. Il m’a dit : “Signe là, Chloé, c’est juste de la paperasse pour la compta, je m’en occupe.”
Elle a commencé à hyperventiler.
— Je suis complice. Je vais aller en prison. Ma carrière est finie.
Je me suis approchée d’elle et je lui ai saisi les épaules.
— Chloé. Regarde-moi. Tu ne vas pas aller en prison. Tu es la lanceuse d’alerte. C’est toi qui as découvert la fraude. Tu vas tout compiler, tout sauvegarder. Et on va aller voir les RH ensemble. On va dire qu’il t’a manipulée, qu’il a abusé de son autorité. Tu es une victime, pas une complice.
Elle a hoché la tête, les larmes aux yeux.
— Tu crois qu’ils me croiront ?
— Avec ce qu’on a ? ai-je dit en tapotant le carnet noir. Ils n’auront pas le choix.
La nuit tombait sur Saint-Germain-en-Laye. La pluie battait contre les vitres, transformant la maison en un îlot isolé du monde. Nous n’avions pas allumé les lumières, juste les lampes d’appoint, créant une atmosphère de veillée d’armes.
— Vous ne pouvez pas repartir ce soir, a dit Juliette. Il pleut des cordes, vous avez bu, et… honnêtement, je ne veux pas rester seule ici. Pas ce soir.
— Je reste, a dit Chloé immédiatement. Je ne veux pas rentrer chez moi. Il a les clés de mon appart. J’ai peur qu’il vienne.
— Je reste aussi, ai-je confirmé.
Juliette nous a guidées à l’étage.
— Je n’ai pas de chambre d’amis prête, a-t-elle dit en montant l’escalier en bois ciré. Mais… il y a une pièce.
Elle s’est arrêtée devant une porte blanche au bout du couloir. Elle a hésité, la main sur la poignée. Je sentais que c’était le cœur du réacteur nucléaire.
Elle a ouvert.
C’était une chambre d’enfant.
Les murs étaient peints d’un jaune pâle, doux. Il y avait un berceau blanc, vide. Une table à langer, jamais utilisée. Des peluches, encore avec leurs étiquettes, alignées sur une étagère.
Tout était prêt. Depuis longtemps.
— J’ai fait cette chambre il y a deux ans, a dit Juliette, sa voix brisée par un sanglot qu’elle ne pouvait plus retenir. Quand on a commencé les FIV. Il m’a aidée à peindre. Il a monté le berceau. Il m’a dit : “Ce sera la chambre de notre petit champion.”
Elle est entrée dans la pièce, effleurant le bois du berceau.
— Pendant qu’il vissait ces barreaux… il couchait déjà avec toi, Manon ?
La question n’était pas une accusation, mais une demande de chronologie. Une besoin de situer la trahison dans l’espace-temps.
Je suis restée sur le seuil, le cœur en miettes.
— Oui, ai-je avoué, la honte me brûlant le visage. Il y a deux ans… c’était le début de ses “déplacements fréquents” à Paris. On se voyait à l’hôtel avant qu’il ne prenne l’appartement. Il me disait qu’il étouffait chez lui.
— Il étouffait… a répété Juliette. Alors que moi je créais de l’espace pour la vie.
Elle s’est tournée vers nous, les larmes coulant librement cette fois.
— Je me sentais coupable, vous savez ? Je me disais que si je ne tombais pas enceinte, c’était ma faute. Que je n’étais pas assez femme. Qu’il travaillait trop pour compenser mon échec. J’ai pris des hormones, j’ai fait des injections, j’ai souffert le martyre physiquement… tout ça pour lui donner un enfant qu’il ne voulait même pas.
Chloé est entrée dans la chambre et a pris Juliette dans ses bras. Spontanément. Un geste de sœur.
— Tu n’as pas échoué, Jen. C’est lui l’échec. C’est lui qui est vide à l’intérieur.
Je les ai rejointes. Nous avons formé un cercle étrange au milieu de cette chambre fantôme. Trois femmes pleurant la perte d’une illusion, mais trouvant une force nouvelle dans leur union.
— On va le détruire, a dit Juliette contre mon épaule. On ne va pas juste le quitter. On va le raser. Comme il a rasé mon estime de moi.
— Financièrement, a ajouté Chloé.
— Professionnellement, ai-je complété.
— Et socialement, a conclu Juliette.
Nous sommes redescendues. L’ambiance avait changé. La tristesse avait laissé place à une détermination froide, stratégique. Nous n’étions plus dans l’émotion, nous étions en mode projet.
Projet Némésis.
Nous nous sommes réinstallées dans le salon. Juliette a sorti des blocs-notes, des stylos.
— Bien. Plan d’attaque pour demain matin, lundi.
Elle a tracé trois colonnes sur une feuille.
Colonne 1 : L’Argent (Juliette)
— Mon père est directeur régional à la BNP, a expliqué Juliette. Je l’appelle demain à 8h00. Il va geler les comptes joints pour suspicion de fraude. Il va aussi lancer une alerte interne sur les mouvements suspects vers Hélios. Maxime ne pourra plus retirer un centime au distributeur à partir de midi.
— Et la maison ? ai-je demandé.
— La maison est à mon nom. Héritage de ma grand-mère. Il a payé des travaux, certes, mais le titre de propriété est à moi. Je change les serrures définitivement demain. Je fais constater l’abandon de domicile par un huissier.
Colonne 2 : Le Travail (Chloé)
— Je vais compiler le dossier Hélios ce soir, a dit Chloé, tapant déjà sur son clavier. J’imprime toutes les fausses factures, les e-mails où il me demande de valider, les preuves que les prestations n’ont jamais eu lieu.
— Tu vas voir qui ? Le DRH ?
— Mieux. Je vais voir le Directeur Général. Monsieur Valmont. Il est intègre, très vieille école. Il déteste le mensonge. Si je lui apporte ça, Maxime est mis à pied dans l’heure. Et Vision Med portera plainte contre lui.
Colonne 3 : La Réputation (Manon)
— C’est là que j’interviens, ai-je dit. Je suis dans le marketing. Je sais comment l’information circule.
— Tu ne vas pas le diffamer publiquement ? s’est inquiétée Juliette. Il pourrait se retourner contre nous.
— Non, pas de diffamation. Juste la vérité, ciblée. Sophie et Clara sont d’accord pour parler. Je vais contacter les organisateurs des congrès où il intervient. Je vais “informer” ses réseaux professionnels de sa situation juridique à venir. Un homme poursuivi pour abus de biens sociaux et fraude ne peut pas siéger aux boards. Sa réputation de “Golden Boy” va s’effondrer.
— Et… il y a autre chose, a ajouté Juliette, un sourire machiavélique étirant ses lèvres.
Elle a sorti son téléphone.
— Sa mère.
— Tu vas l’appeler ?
— Oh non. Je vais l’inviter à déjeuner. Elle m’adore. Elle pense que son fils est un saint. Je vais lui montrer le carnet noir. Je vais lui montrer les relevés bancaires. Je vais lui dire que son fils a dilapidé l’héritage familial pour payer des prostituées étudiantes et des garçonnières. Elle est très catholique, très stricte. Elle va le déshériter. Elle va le renier.
C’était cruel. C’était total.
C’était parfait.
Nous avons travaillé tard dans la nuit. Chloé imprimait des documents. Je rédigeais des chronologies précises pour les avocats. Juliette triait les papiers administratifs.
Vers 3 heures du matin, l’heure exacte où j’avais reçu le fameux SMS vingt-quatre heures plus tôt, nous nous sommes arrêtées.
La fatigue nous tombait dessus comme une chape de plomb.
Nous avons dormi toutes les trois dans le salon. Juliette a sorti des couettes et des oreillers. Nous avons campé sur les tapis persans, comme lors d’une soirée pyjama bizarre entre adolescentes.
Je regardais le plafond, écoutant la respiration régulière de Chloé et celle, plus agitée, de Juliette.
Je pensais à Maxime.
Où était-il ?
Probablement dans sa voiture, sur un parking d’autoroute, ou dans un hôtel miteux s’il lui restait du liquide.
Il devait penser qu’il pourrait s’en sortir. Il devait échafauder des plans, des mensonges pour nous récupérer une par une. Il pensait sûrement : “Juliette va se calmer. Manon est amoureuse, elle reviendra. Chloé a besoin de son job.”
Il ne savait pas que nous dormions ensemble.
Il ne savait pas que nous avions fusionné nos douleurs pour en faire une arme.
Il ne savait pas que demain matin, à l’aube, son monde allait non seulement s’arrêter de tourner, mais qu’il allait imploser.
J’ai fermé les yeux. Pour la première fois depuis des mois, je n’avais pas peur de l’avenir. Parce que je n’étais plus seule.
— Bonne nuit, les filles, a chuchoté Juliette dans le noir.
— Bonne nuit, a répondu Chloé.
— À demain, pour la fin du monde, ai-je ajouté.
Et nous avons sombré dans le sommeil, prêtes pour l’assaut final.
PARTIE 4 : L’Effondrement
Le lundi matin s’est levé sur Saint-Germain-en-Laye avec une lumière grise, filtrée par une brume tenace qui s’accrochait aux pavillons bourgeois. Dans le salon du 17 rue des Lilas, l’ambiance n’était pas celle d’un lendemain de fête, mais celle d’un quartier général avant l’assaut.
Nous nous sommes réveillées avec des courbatures, les cheveux en bataille, la bouche pâteuse, mais avec une clarté d’esprit terrifiante. Il n’y a pas eu de longs discours au petit-déjeuner. Juste le bruit de la machine à café, le tintement des cuillères, et le tapotement frénétique des doigts de Chloé sur son clavier d’ordinateur. Elle peaufinait le “Dossier Hélios”.
— 7h30, a annoncé Juliette en posant sa tasse. C’est l’heure.
Elle portait toujours ses vêtements de la veille, tout comme nous. Cette tenue froissée était notre uniforme de combat.
— Je dépose Chloé à la gare RER pour qu’elle aille au bureau, ai-je proposé. Toi, tu as ton appel avec la banque.
— Et le déjeuner avec sa mère à midi, a ajouté Juliette en lissant une mèche rebelle. Je vais devoir me changer. Je ne peux pas annoncer à Geneviève que son fils est un criminel en portant un jean taché de vin.
Nous sommes sorties. L’air frais m’a giflé le visage.
Devant le portail, Juliette nous a regardées. Elle avait les yeux cernés, mais son regard était d’acier.
— Quoi qu’il arrive aujourd’hui… ne lâchez rien. S’il vous appelle, s’il pleure, s’il menace… souvenez-vous du carnet noir. Souvenez-vous de “Projet Alpha” et “Projet Socle”.
— On ne lâchera rien, a promis Chloé, serrant son dossier contre sa poitrine comme une arme sacrée.
Je suis montée dans ma voiture avec Chloé. En regardant dans le rétroviseur, j’ai vu Juliette rentrer chez elle et verrouiller la porte à double tour. La forteresse était close. Maxime était désormais un exilé.
9h00 : La Tour de Verre (Vision Med)
J’ai déposé Chloé devant la grande tour de verre de la Défense où siégeait Vision Med. Elle tremblait légèrement.
— Tu es sûre que je peux faire ça ? a-t-elle demandé, regardant le sommet de la tour qui disparaissait dans les nuages bas. Il est le Directeur. Je ne suis personne.
Je lui ai pris la main.
— Tu n’es pas personne, Chloé. Tu es la clé. Sans toi, il continue. Sans toi, il vole encore la boîte. Tu ne le fais pas pour toi, tu le fais pour la justice. Et pour Clara. Et pour Juliette.
Elle a pris une grande inspiration, a redressé ses épaules frêles, et son visage a changé. L’assistante timide a disparu. La femme trahie a pris le dessus.
— Tu as raison. À ce soir, Manon.
J’ai attendu qu’elle franchisse les portes tournantes avant de démarrer. Je ne pouvais pas assister à la scène, mais Chloé me l’a racontée plus tard dans les moindres détails. Et je peux la visualiser comme si j’y étais.
Chloé est montée directement au 34ème étage. Elle n’est pas allée à son bureau, cet open-space qu’elle partageait avec les autres assistantes. Elle est allée directement vers l’aile de la Direction Générale.
Le bureau de Monsieur Valmont.
Valmont était un homme de l’ancienne école. Soixante ans, cheveux blancs, une éthique rigide. Il considérait Vision Med comme sa famille.
La secrétaire de direction a essayé de barrer la route à Chloé.
— Chloé ? Mais qu’est-ce que vous faites là ? Maxime vous cherche partout, il est furieux que vous ne soyez pas à votre poste.
— Je ne suis pas là pour Maxime, a répondu Chloé d’une voix calme. Je dois voir Monsieur Valmont. C’est une urgence vitale pour l’entreprise.
— Vous n’avez pas de rendez-vous…
— Dites-lui que j’ai les preuves d’un détournement de fonds massif impliquant la société Hélios.
Le mot magique. “Détournement”.
Deux minutes plus tard, Chloé était assise dans le vaste bureau d’angle, face à Valmont qui la scrutait par-dessus ses lunettes.
— Expliquez-vous, Mademoiselle. Et soyez précise. Accuser un Directeur du Développement est une chose grave.
Chloé a ouvert son dossier. Elle a étalé les pièces sur le bureau en acajou.
— Voici les factures émises par la société Hélios Consulting pour des études de marché à Lyon, Bordeaux et Marseille. Total sur deux ans : 145 000 euros.
— Je connais ces factures, a dit Valmont. Maxime m’a assuré que c’étaient des prestataires externes indispensables.
— Voici les statuts de la société Hélios, a continué Chloé en posant une autre feuille. Le gérant est un prête-nom, mais l’adresse de domiciliation correspond à une boîte postale à Saint-Ouen. Et voici les relevés bancaires du compte Hélios.
Elle a pointé les lignes avec son doigt manucuré qui ne tremblait plus.
— L’argent rentre de Vision Med. Et il ressort vers : “Location Appt Paris 15”, “École Infirmière Bordeaux”, “Bijouterie Vendôme”, et des retraits en espèces. Hélios ne produit aucune étude, Monsieur. Hélios, c’est la caisse noire de Maxime Lemaire pour entretenir ses maîtresses.
Valmont a pâli. Il a saisi les documents. Il a lu. Il a vu les preuves irréfutables. La trahison.
— Et vous ? a-t-il demandé doucement. Comment avez-vous eu ça ?
— Parce que j’étais l’une d’elles, a avoué Chloé, soutenant son regard. Et parce qu’il m’a fait valider ces factures en abusant de ma confiance. Je suis prête à assumer mes responsabilités, Monsieur. Mais je devais arrêter l’hémorragie.
À cet instant précis, la porte du bureau s’est ouverte avec fracas.
Maxime est entré.
Il avait l’air épouvantable. Il portait le même costume que la veille, froissé. Il n’était pas rasé. Ses yeux étaient injectés de sang. Il avait dû dormir dans sa voiture.
Il a vu Chloé.
— Ah ! Tu es là ! a-t-il hurlé, ignorant la présence du PDG. Tu te prends pour qui ? Tu ne réponds pas au téléphone, tu voles des documents…
— Monsieur Lemaire ! a tonné la voix de Valmont.
Le son a claqué comme un coup de fusil. Maxime s’est figé. Il a regardé Valmont, puis les papiers étalés sur le bureau. Il a reconnu le logo d’Hélios.
Son visage s’est décomposé. La masque de l’arrogance est tombé, laissant place à la terreur pure.
— Monsieur Valmont… Je… C’est une malentendue. Cette fille est hystérique, c’est une vengeance personnelle parce que je l’ai repoussée…
Chloé s’est levée lentement.
— Je ne suis pas hystérique, Maxime. Je suis lucide.
Valmont s’est levé à son tour. Il était rouge de colère contenue.
— Vous osez mentir devant les preuves ? J’ai ici les relevés bancaires. Vous volez l’entreprise pour payer vos… vos vices ?
— C’est un prêt ! Je comptais tout rembourser ! a bégayé Maxime, reculant vers la porte. C’était temporaire, j’avais des soucis de trésorerie…
— Vous êtes mis à pied à titre conservatoire avec effet immédiat, a tranché Valmont. La sécurité va vous escorter. Vous ne touchez plus à un ordinateur, vous ne parlez à personne. Une plainte pour abus de biens sociaux, faux et usage de faux sera déposée cet après-midi.
— Mais… ma carrière… mes clients…
— Vous n’avez plus de carrière, Lemaire. Sortez.
Deux agents de sécurité, appelés discrètement par la secrétaire, sont apparus derrière lui. Ils ont saisi Maxime par les bras.
Il s’est débattu une seconde, puis s’est laissé faire, brisé.
En passant devant Chloé, il l’a regardée avec une haine noire.
— Tu vas le payer, a-t-il sifflé.
— J’ai déjà payé, a-t-elle répondu froidement. C’est ton tour.
Il a été sorti comme un malpropre, sous les yeux ébahis de tout l’étage. L’humiliation publique. La fin du “Golden Boy”.
11h30 : Le Gel (Banque et Terrain)
Pendant que Chloé abattait la carte professionnelle, Juliette jouait la carte financière.
De mon côté, j’étais rentrée chez moi, dans mon appartement parisien. J’avais besoin de me doucher, de me changer, de retrouver mon armure. Mais mon téléphone ne cessait de vibrer.
C’était Maxime.
15 appels manqués.
Des messages vocaux.
D’abord suppliants : “Manon, réponds-moi. Je t’aime. Elles sont folles. On peut tout recommencer.”
Puis menaçants : “Tu vas le regretter. Tu ne sais pas à qui tu t’attaques.”
Puis pathétiques : “Je n’ai plus rien. J’ai faim. S’il te plaît.”
J’ai écouté chaque message avec un détachement clinique, comme si j’écoutais un podcast true crime.
J’ai reçu un SMS de Juliette :
“C’est fait. Mon père a bloqué le compte joint et les cartes de crédit associées. Il a aussi signalé les mouvements suspects à Tracfin. Maxime est officiellement insolvable pour l’instant.”
J’ai imaginé Maxime, errant sur le parvis de la Défense, essayant d’acheter un sandwich ou un café, et voyant le terminal afficher “PAIEMENT REFUSÉ”.
La petite satisfaction que j’ai ressentie était mesquine, je l’avoue. Mais après avoir découvert que mon bracelet de Noël avait été payé avec l’argent de la FIV de sa femme, je m’autorisais toute la mesquinerie du monde.
J’ai ouvert mon ordinateur. J’avais ma propre mission. La réputation.
Je n’ai pas posté de statut vengeur sur Facebook. C’était trop vulgaire, trop risqué.
J’ai fait plus subtil.
J’ai envoyé des e-mails ciblés aux organisateurs des trois prochains congrès où Maxime devait intervenir comme “Keynote Speaker”.
Objet : Annulation intervention M. Lemaire – Raisons légales.
Texte : “Bonjour, en tant que collaboratrice proche du dossier, je me dois de vous informer que M. Lemaire ne pourra pas assurer sa présence suite à une mise à pied conservatoire pour enquête financière grave. Dans l’intérêt de votre événement, je suggère de retirer son nom du programme dès à présent pour éviter tout scandale public.”
Pas d’accusation directe. Juste le doute. Le poison.
Dans le milieu feutré des affaires, la rumeur tue plus vite qu’une balle. En une heure, j’ai reçu deux réponses de confirmation me remerciant pour “l’information confidentielle”. Son nom disparaissait des sites web. Il était effacé.
13h00 : La Matriarche (Le Salon de Thé Angelina)
C’était la scène que je redoutais le plus pour Juliette. Maxime m’avait souvent parlé de sa mère, Geneviève. Une femme de fer, veuve d’un militaire, très catholique, très à cheval sur les apparences. Il la craignait autant qu’il la vénérait. Il m’avait dit qu’elle était morte pour éviter que je ne demande à la rencontrer, mais Juliette m’avait confirmé qu’elle était bien vivante et qu’elle vivait dans le 16ème arrondissement.
Juliette m’a raconté la scène le soir même.
Elles s’étaient retrouvées chez Angelina, rue de Rivoli. Un endroit chic, plein de touristes et de vieilles dames élégantes mangeant du Mont-Blanc.
Geneviève Lemaire était une femme imposante, cheveux gris tirés en un chignon parfait, collier de perles, tailleur Chanel vintage.
— Juliette, ma chérie, tu as l’air fatiguée, a-t-elle remarqué en s’asseyant. Maxime travaille trop, je lui ai toujours dit. Il ne prend pas assez soin de toi.
Juliette a commandé un thé. Elle n’a rien mangé. Elle a posé le carnet noir sur la nappe blanche, à côté du sucrier en argent.
— Geneviève, je ne suis pas venue pour parler de la fatigue de Maxime. Je suis venue vous dire adieu.
La vieille dame a froncé les sourcils, sa tasse en suspens.
— Adieu ? Tu pars en voyage ?
— Je divorce.
Le mot a chuté comme une pierre dans la mare de porcelaine.
— Divorcer ? Mais enfin… On ne divorce pas chez les Lemaire. C’est une mauvaise passe ? Il faut être patiente, les hommes ont leurs moments de faiblesse…
— Ce n’est pas une faiblesse, Geneviève. C’est une industrie.
Juliette a ouvert le carnet. Elle a sorti les photos imprimées par Chloé : les relevés de compte, les profils des maîtresses, les fausses factures.
— Votre fils a trois maîtresses régulières. Il a détourné 150 000 euros de son entreprise. Il a vidé notre compte joint, y compris l’argent que vous nous aviez donné pour la maison.
Geneviève a rejeté les papiers du revers de la main.
— Mensonges ! Maxime est un homme droit ! C’est toi qui inventes ça pour lui soutirer de l’argent ! Je savais que tu n’étais pas assez bien pour lui…
Juliette n’a pas cillé. Elle a abattu sa dernière carte. La plus cruelle. La plus nécessaire.
— Ah oui ? Il est si droit ? Savez-vous ce qu’il a dit à Manon, sa maîtresse parisienne, pour expliquer pourquoi elle ne vous rencontrerait jamais ?
Geneviève a fixé Juliette, un début d’inquiétude dans le regard.
— Qu’est-ce qu’il a dit ?
— Il lui a dit que vous étiez morte. Morte d’un cancer quand il était à la fac. Il a même inventé des détails sur vos funérailles pour l’attendrir et la mettre dans son lit.
Le visage de Geneviève est devenu blanc comme la nappe. Sa main, portant la bague de fiançailles familiale, s’est mise à trembler violemment.
— Il… Il a dit que j’étais morte ?
— Oui. Pour lui, vous n’êtes qu’un obstacle logistique. Comme moi.
Juliette a rangé ses papiers, repris le carnet.
— Il a été viré ce matin. La police va s’en mêler. Je vous conseille de vérifier vos propres comptes, Geneviève. Il a une procuration, non ?
Elle s’est levée.
— Je l’aimais, vous savez. Mais l’homme que j’aimais n’a jamais existé. Adieu, Geneviève.
Elle a laissé sa belle-mère seule au milieu du salon de thé, une vieille dame brisée réalisant qu’elle avait engendré un monstre qui l’avait tuée symboliquement pour un peu de tranquillité adultère.
Dix minutes plus tard, le téléphone de Maxime (que j’avais cessé de bloquer pour surveiller l’évolution) a affiché un message qui s’est affiché en prévisualisation sur son écran verrouillé lors de notre future rencontre :
“Maman : Ne m’appelle plus jamais. Tu es la honte de ton père. Tu n’es plus mon fils.”
16h00 : Le Dernier Sursaut (La Confrontation Finale)
Je savais qu’il viendrait. Il n’avait nulle part où aller.
Juliette avait changé les serrures.
Son bureau lui était interdit.
Sa mère l’avait renié.
Ses comptes étaient gelés.
Il ne lui restait qu’une seule option. La “maîtresse parisienne”. L’appartement dont il n’avait pas la clé, mais dont il connaissait l’adresse par cœur.
J’étais chez moi, dans mon salon, assise dans le noir, attendant. J’avais prévenu le gardien de l’immeuble de ne pas le laisser monter, mais Maxime était doué. Il savait se faufiler.
Vers 16h15, on a frappé à ma porte.
Des coups lourds, désespérés.
— Manon ! Ouvre ! Je sais que tu es là !
J’ai regardé par l’œilleton. Il faisait peine à voir. Sa cravate était dénouée, pendante comme une corde de pendu. Il transpirait. Il avait perdu sa superbe. C’était un roi nu.
J’ai ouvert la porte, mais j’ai laissé la chaîne de sécurité. Un entrebâillement de cinq centimètres. Suffisant pour parler, insuffisant pour qu’il entre.
Il a collé son visage à la fente.
— Manon… Dieu merci. Ouvre-moi. Il faut que je t’explique. Elles sont devenues folles. Elles ont tout détruit.
— Elles n’ont rien détruit, Maxime, ai-je répondu calmement. Elles ont juste allumé la lumière. C’est toi qui ne supportes pas la clarté.
— De quoi tu parles ? C’est un complot ! Juliette est jalouse, elle a monté la tête à Chloé ! Mais toi… toi et moi, c’est différent. On s’aime. Tu te souviens de Deauville ? Tu te souviens de nos projets ?
Il essayait encore. C’était pathologique. Il pensait vraiment pouvoir me manipuler une dernière fois.
— Je me souviens de Deauville, oui. Je me souviens que tu as payé l’hôtel avec la carte de la société Hélios. Je me souviens que pendant que je dormais, tu envoyais des messages à Sophie à Lyon pour lui dire que tu étais coincé en réunion.
Il s’est figé.
— Sophie ? Comment tu…
— On a le carnet, Maxime. On a tout lu. Clara. Sophie. Juliette. Chloé. Moi. Les notes sur nos “points faibles”. Les budgets. Tu nous as transformées en lignes comptables.
Il a frappé du poing contre la porte, me faisant sursauter.
— C’est faux ! Ce carnet, c’est… c’est des notes pour un roman ! Je voulais écrire un livre !
J’ai failli rire. L’excuse était si grotesque qu’elle en devenait sublime.
— Un roman ? Et les 150 000 euros détournés, c’est pour l’impression ? Et le fait que tu aies dit à ta mère qu’elle était morte, c’est de la fiction aussi ?
Il a cessé de frapper. Il a glissé le long du cadre de porte, jusqu’à ce que je ne voie plus que le haut de son crâne à travers l’entrebâillement. Je l’ai entendu pleurer. Des vrais pleurs, cette fois ? Non. Des pleurs d’enfant puni. Des pleurs de narcissique frustré.
— J’ai faim, Manon. J’ai froid. Je n’ai plus d’argent. Laisse-moi entrer, juste pour une douche. Juste pour une nuit. Je dormirai sur le canapé. Je t’en supplie. Je n’ai personne d’autre.
J’ai regardé cet homme que j’avais cru être l’amour de ma vie. J’ai cherché une étincelle de pitié en moi. J’ai cherché la Manon d’il y a deux jours, celle qui aurait ouvert, celle qui l’aurait consolé, celle qui aurait cru à ses mensonges pour le sauver.
Mais cette Manon était morte. Elle était morte le moment où j’avais vu la photo de mariage sur la cheminée de Juliette.
— Tu as Sophie à Lyon, ai-je dit cruellement. Ou Clara à Bordeaux. Ah non, c’est vrai… on les a appelées hier soir. Elles savent tout aussi. Sophie a dit que si tu pointais le bout de ton nez, elle te ferait bouffer tes dents. Et Clara… Clara pleure, mais elle a porté plainte pour abus de confiance ce matin.
Il a relevé la tête. Son regard était vide.
— Vous m’avez tué.
— Non, Maxime. Tu t’es suicidé socialement le jour où tu as cru que tu étais plus malin que trois femmes en colère.
J’ai commencé à refermer la porte.
— Manon ! Attends ! Qu’est-ce que je vais devenir ?
— Ce que tu as toujours été, au fond. Rien.
J’ai claqué la porte. J’ai verrouillé. J’ai mis le deuxième verrou.
J’ai collé mon front contre le bois froid. Mon cœur battait la chamade, mais c’était fini.
J’ai entendu des pas traînants s’éloigner dans le couloir. Puis le bruit de l’ascenseur.
Je suis allée à la fenêtre. Je l’ai vu sortir de l’immeuble. Il marchait voûté, les mains dans les poches, sous la pluie parisienne qui recommençait à tomber. Il a regardé à gauche, à droite. Il n’avait pas de voiture (probablement récupérée par la société de leasing suite à l’appel de Valmont). Il n’avait pas de parapluie.
Il a disparu au coin de la rue, avalé par la ville qu’il avait cru conquérir.
19h00 : Le Bilan (Épilogue Provisoire)
Mon téléphone a vibré. Un appel vidéo de groupe.
Juliette. Chloé.
J’ai décroché.
Juliette était dans sa cuisine, un verre de vin à la main, mais elle portait une tenue propre, élégante. Elle avait l’air épuisée mais sereine.
Chloé était chez elle, dans son petit studio. Elle avait les yeux rouges, mais elle souriait.
— Il est passé ? a demandé Juliette.
— Oui. Il a essayé le coup du “je n’ai nulle part où aller”. Je l’ai laissé dehors.
— Bien.
— Et toi, Chloé ?
— Valmont a été… incroyable. Il était furieux, mais il m’a remerciée. Il a dit que mon honnêteté sauvait l’honneur de la boîte. Je ne suis pas virée. Je suis même promue assistante de direction par intérim le temps qu’ils restructurent le service. Par contre, l’audit va durer des semaines. Je vais devoir témoigner à la police demain.
— On ira avec toi, a dit Juliette. On témoignera toutes.
— Et sa mère ? ai-je demandé.
Juliette a pris une gorgée de vin.
— Elle m’a envoyé un message tout à l’heure. Elle s’excuse. Elle dit qu’elle va payer les frais d’avocat pour mon divorce. Elle veut laver l’honneur de la famille. Elle a coupé les vivres à Maxime.
Il y a eu un silence. Un bon silence cette fois. Celui de la mission accomplie.
En 24 heures, nous avions démantelé un empire de mensonges qui durait depuis une décennie. Nous avions rendu justice à une épouse, une assistante, une maîtresse, une étudiante et une cadre lyonnaise.
Nous avions transformé la honte en pouvoir.
— Et maintenant ? a demandé Chloé. Qu’est-ce qu’on fait ?
Juliette a souri à la caméra.
— Maintenant ? On vit. On vit pour de vrai. Sans mensonges. Sans agenda caché.
Elle a levé son verre vers l’écran.
— Et on reste en contact. Le “Club des Veuves” a encore des réunions à tenir. Il va falloir surveiller le procès.
— Je suis partante, ai-je dit.
— Moi aussi, a dit Chloé.
Nous avons raccroché.
Je me suis assise sur mon canapé. J’ai regardé mon appartement. Il était calme. Il était à moi. Il n’y avait plus de trace de Maxime. J’ai pris le bracelet Cartier qu’il m’avait offert à Noël, celui payé avec l’argent de Juliette.
Je me suis levée, je suis allée à la fenêtre, et je l’ai jeté dans la rue. Il a disparu dans le caniveau.
Ce n’était pas un bijou. C’était une menotte. Et j’étais enfin libre.
C’était la fin de l’histoire de Maxime.
Mais c’était le début de la nôtre.