LA COLÈRE DU GARDIAN
Il pensait que j’étais juste un éleveur fatigué, un homme seul au milieu de ses taureaux et de ses chevaux. Il a fait une erreur fatale.
C’était un midi écrasant sous le soleil de Camargue. La poussière volait bas. Trois 4×4 noirs ont remonté l’allée de graviers de mon Mas. Raphaël, avec ses costumes italiens et son sourire de requin, est descendu. Il voulait mes terres pour un complexe hôtelier de luxe. Il pensait que l’argent et la menace suffiraient.
« Signe le papier, Julien. C’est fini pour toi », m’a-t-il dit, ses hommes de main caressant leurs a*mes sous leurs vestes.
Je n’ai pas baissé les yeux. J’ai senti la peur de mon chien quand l’un d’eux l’a frappé. J’ai senti la colère monter, celle que j’avais enfouie depuis mon départ de l’armée. Ce soir-là, ils sont revenus avec de l’essence. Ils ont tout brûlé.
Ils ont cru que le feu effacerait mon héritage. Ils ont cru que je partirais la queue entre les jambes. Mais en regardant les cendres de la maison de ma grand-mère, je n’ai pas pleuré. J’ai sorti mon vieux téléphone. Et j’ai passé un seul appel.
PARTIE 1 : L’HÉRITAGE ET LA MENACE
CHAPITRE 1 : LA TERRE ET LE SANG
La Camargue ne se donne pas, elle se mérite. C’est une terre d’eau saumâtre, de vent violent et de silence. À midi, quand le soleil frappe le delta du Rhône comme un marteau sur une enclume, tout semble se figer. Les cigales elles-mêmes, épuisées par la chaleur, cessent parfois leur chant strident, laissant place au seul bruit du vent qui siffle à travers les roseaux.
Je m’appelle Julien. Ici, on m’appelle souvent “le Solitaire” ou simplement “l’Ancien”, bien que je n’aie que trente-huit ans. Mais trente-huit ans, ça compte double quand on a passé dix années dans les Commandos Marine, à traîner ses bottes dans la boue de Djibouti, les montagnes d’Afghanistan ou les sables du Mali. J’ai vu des choses que l’esprit humain préfère oublier, des horreurs que même le Mistral ne peut balayer.
Ce matin-là, comme tous les matins depuis mon retour il y a trois ans, j’étais dans l’enclos sud du Mas de la Griffe. C’est le nom de la propriété. Un héritage de ma grand-mère, Madeleine. Une femme dure, taillée dans le même bois noueux que les tamaris qui bordent l’étang du Vaccarès. Elle est partie il y a cinq ans, me laissant ce bout de terre, une cinquantaine de taureaux noirs, trois chevaux Camargue blancs comme l’écume, et une montagne de dettes que j’épurais, mois après mois, à la sueur de mon front.
Je réparais une clôture en bois flotté que l’un des jeunes taureaux avait décidé de charger la veille. Mes mains, calleuses et marquées par des cicatrices blanches — souvenirs de lames et de barbelés — manipulaient le fil de fer avec une précision mécanique. C’était ça, ma thérapie. Le travail physique. L’odeur de la terre sèche, du crottin de cheval et de la soude. Pas de coups de feu, pas d’ordres dans l’oreillette, pas de camarade qui se vide de son sang dans mes bras. Juste la terre.
Pastis, mon vieux berger de Crau, dormait à l’ombre du grand micocoulier. Il avait perdu un œil dans une bagarre contre un renard il y a des années, et il boitait de la patte arrière quand l’humidité montait. C’était mon seul compagnon, le seul être vivant à qui je confiais mes cauchemars les nuits où le sommeil refusait de venir.
Je venais de planter le dernier clou quand le vent a tourné.
Ce n’était pas le Mistral. C’était quelque chose d’artificiel. Un grondement sourd, mécanique, qui jurait avec la symphonie naturelle du marais. J’ai relevé la tête, plissant les yeux sous le bord de mon chapeau de gardian usé. Au loin, sur la longue allée de terre battue qui relie le Mas à la route départementale, un nuage de poussière s’élevait, dense et ocre.
J’ai posé mon marteau. Lentement.
L’instinct ne s’efface jamais. On peut quitter l’armée, mais l’armée ne vous quitte jamais vraiment. Mon rythme cardiaque n’a pas accéléré. Au contraire, il a ralenti. Ma respiration est devenue contrôlée, profonde. J’ai analysé la menace.
Trois véhicules. Des SUV noirs, massifs, aux vitres teintées. Trop propres pour être ceux des voisins éleveurs ou des touristes égarés. Ils roulaient en formation serrée, agressifs, soulevant la poussière comme pour marquer leur territoire avant même d’avoir posé un pneu dans ma cour.
— Allez, Pastis, debout, murmurai-je. On a de la visite.
Le chien leva la tête, une oreille dressée, et émit un grognement sourd au fond de sa gorge. Il sentait ce que je sentais : l’odeur des problèmes.
CHAPITRE 2 : L’INTRUSION
Les trois monstres d’acier se sont arrêtés en demi-cercle devant la maison principale, une bâtisse du XVIIIe siècle aux murs de pierres blanches aveuglants sous le soleil. Les moteurs ont été coupés simultanément, laissant un silence lourd retomber sur la cour. La poussière retombait lentement sur mes lauriers-roses, les ternissant.
J’ai essuyé mes mains sur mon t-shirt bleu marine, déjà sombre de sueur. Je suis resté près de l’écurie, à l’ombre. Une position stratégique. Le soleil était dans leur dos, mais j’avais l’avantage du terrain. Je connaissais chaque pierre, chaque zone d’ombre, chaque outil posé à portée de main.
Les portières ont claqué.
Ils étaient douze. Je les ai comptés en une fraction de seconde. Une habitude. La plupart étaient des hommes de main classiques : vestes en cuir malgré la chaleur, lunettes de soleil de marque, cous épais, tatouages tribaux dépassant des cols de chemise. Ils se sont déployés en éventail, adoptant des postures d’intimidation, mains croisées devant l’entrejambe ou pouces passés dans la ceinture, près de ce que je devinais être des armes de poing ou des matraques télescopiques.
Puis, la porte arrière du SUV central s’est ouverte.
Raphaël Leyon est descendu.
Je le connaissais. Tout le monde connaissait Raphaël dans la région d’Arles. On l’appelait “Le Promoteur”, mais c’était un euphémisme. C’était un prédateur. Il avait commencé par racheter des petits commerces en faillite, puis des immeubles insalubres, et maintenant, il voulait la Camargue tout entière pour construire ses complexes hôteliers de luxe “éco-responsables”, une vaste blague pour blanchir l’argent qui transitait depuis l’autre côté de la Méditerranée.
Il portait un costume en lin beige, impeccable, une chemise blanche ouverte sur un torse bronzé orné d’une chaîne en or lourde comme une ancre. Ses chaussures en cuir tressé coûtaient probablement plus cher que mon tracteur.
Il a ôté ses lunettes de soleil, révélant des yeux froids, calculateurs, et s’est avancé vers moi en écrasant une touffe de thym sauvage sous sa semelle.
— Quelle chaleur, putain, lança-t-il, sa voix traînante et faussement amicale résonnant dans la cour. Comment tu fais pour vivre dans ce four, Julien ?
Je ne bougeai pas. Je restai adossé au mur de l’écurie, les bras croisés.
— On s’habitue à tout, Raphaël. Sauf aux mauvaises odeurs. Et là, le vent m’apporte quelque chose de rance.
Son sourire se figea une seconde, puis s’élargit, révélant des dents trop blanches. Il fit un geste théâtral, englobant ma propriété.
— Toujours le mot pour rire, l’Ancien. Toujours aussi… rustique. Jolie ruine que tu as là. Ça a du charme. Le charme de la décadence.
Son lieutenant, un colosse nommé Hector, s’avança d’un pas, posant une main sur son holster de ceinture. Raphaël leva doucement la main pour le stopper.
— On est entre gens civilisés, Hector. Laisse Monsieur Julien tranquille… pour l’instant.
Raphaël sortit un dossier bleu de sa veste et l’agita comme un éventail.
— Je suis venu te faire gagner du temps, Julien. Et de l’argent. Beaucoup d’argent. On a discuté avec le Maire, avec les services de l’urbanisme… Il se trouve que ton terrain, ici, avec l’accès à l’étang, c’est l’emplacement idéal pour le “Riviera Camargue Resort”. Un projet magnifique. Piscines, spa, golf…
Il jeta le dossier sur la table en fer forgé près du puits.
— Le prix est là-dedans. C’est trois fois la valeur du marché. Tu signes, tu prends le chèque, et tu vas t’acheter une villa sur la Côte d’Azur. Tu arrêtes de te casser le dos pour élever trois bêtes qui ne rapportent rien.
Je regardai le dossier sans même faire un pas vers lui.
— Tu as mal entendu la dernière fois, Raphaël. Ce n’est pas à vendre. Ni aujourd’hui, ni demain.
Raphaël soupira, sortant un mouchoir en soie pour s’éponger le front.
— Tu es sentimental. C’est touchant. Mais ta grand-mère est morte, Julien. Les morts n’ont pas besoin de terre. Les vivants, si.
— Ma grand-mère m’a appris deux choses, répondis-je d’une voix calme, presque monotone. La première, c’est qu’on ne vend pas son âme. La deuxième, c’est qu’on ne laisse pas les parasites entrer dans la maison.
L’atmosphère changea instantanément. Ce n’était plus une négociation. C’était une déclaration de guerre.
CHAPITRE 3 : LA VIOLENCE
Raphaël rangea son mouchoir. Son visage perdit toute trace de fausse convivialité. Il s’approcha de moi, envahissant mon espace personnel. Je pouvais sentir son parfum, un mélange de musc coûteux et de tabac froid.
— Tu te crois intouchable parce que tu as joué au petit soldat dans le désert ? murmura-t-il. Ici, ce n’est pas Kaboul, Julien. Ici, c’est chez moi. Je possède la mairie, je possède les flics, je possède les banques. Si je veux cette terre, je l’aurai. La question, c’est de savoir si tu seras vivant pour voir les bulldozers raser cette écurie de merde.
Il claqua des doigts.
Deux de ses hommes se détachèrent du groupe. Ils se dirigèrent vers le puits, renversant au passage un seau d’eau fraîche que j’avais tiré pour les chevaux. L’eau se répandit dans la poussière, bue instantanément par la terre assoiffée.
— C’est dommage, continua Raphaël. Il paraît que les accidents arrivent vite dans les fermes isolées. Un incendie, une chute… une noyade.
À ce moment-là, Pastis, qui observait la scène, sentit l’agressivité pure émaner du groupe. Mon vieux chien, fidèle jusqu’à la mort, se lança en avant. Ce n’était pas une attaque, juste un avertissement. Il aboya, se plaçant entre Raphaël et moi, les poils de l’échine hérissés.
— Dégage, le sac à puces ! hurla Hector.
Le lieutenant de Raphaël n’hésita pas. Avec une cruauté décontractée, il arma sa jambe et décocha un coup de pied violent, renforcé par une botte militaire, directement dans les côtes du chien.
Le bruit fut écœurant. Un craquement sec, suivi du hurlement de douleur de l’animal qui fut projeté sur deux mètres, roulant dans la poussière en glapissant.
— Non !
Le cri n’était pas sorti de ma gorge. C’était un rugissement intérieur. Le monde autour de moi bascula. Le filtre rouge de la rage, celui que j’avais appris à contrôler pendant des années de service, se déchira. Je ne voyais plus douze hommes. Je voyais douze cibles.
Raphaël riait. — Il est vieux, ce clébard. Je t’ai rendu service.
Il n’eut pas le temps de finir sa phrase.
En un mouvement fluide, j’ai saisi une pelle à grain qui était appuyée contre le mur. Je ne l’ai pas utilisée comme une pelle, mais comme un bâton de combat. Le manche en frêne, dur comme du fer, siffla dans l’air.
Le premier coup heurta Hector à la base du cou, juste au-dessus de son gilet pare-balles improvisé. Il s’effondra comme une marionnette dont on aurait coupé les fils, gargouillant, les yeux révulsés.
Le chaos explosa dans la cour.
— Chopaz-le ! Tuez-le ! hurla Raphaël en reculant précipitamment derrière ses gardes du corps.
Deux hommes se jetèrent sur moi. Le premier tenta un crochet du droit, large, télégraphié. Un amateur. J’esquivai en pivotant sur ma jambe gauche, laissant son poing fendre l’air, et je lui plantai le manche de la pelle dans le plexus solaire. Il se plia en deux, cherchant son air. Un coup de genou au visage l’envoya rejoindre la poussière.
Le second était plus technique. Il sortit un couteau à cran d’arrêt. La lame brilla au soleil. Mon cerveau analysait la trajectoire. Lame de 15 cm. Prise inversée. Il vise l’artère fémorale ou le bas-ventre.
J’ai lâché la pelle. Elle était trop lente pour le combat rapproché. J’ai attendu qu’il s’élance. Au moment de l’impact, j’ai bloqué son poignet avec mon avant-bras gauche, ignorant la douleur de l’impact osseux, et j’ai frappé avec la paume de ma main droite, remontant sous son menton. Sa tête partit en arrière avec un craquement sinistre. J’ai tordu son poignet, retournant la lame contre lui, sans la planter, juste pour le désarmer. Le couteau tomba. Une balayette l’envoya au sol.
Je me relevai, le souffle court, les poings levés, en garde. Le sang battait à mes tempes comme un tambour de guerre.
Trois hommes à terre en moins de dix secondes.
Les autres hésitèrent. Ils avaient vu mes yeux. Ils avaient vu que je ne me battais pas comme un bagarreur de bar, mais comme une machine conçue pour neutraliser.
Raphaël, pâle sous son bronzage, avait sorti un pistolet chromé de sa ceinture. Il le pointait vers moi, mais sa main tremblait légèrement.
— Tu es mort, Monroe ! Tu m’entends ? Tu es mort !
Je le fixai droit dans les yeux. Je savais qu’il n’avait pas le cran de tirer devant témoins, pas en plein jour. C’était un lâche qui payait d’autres hommes pour faire le sale boulot.
— Pose ça, Raphaël, dis-je d’une voix glaciale. Ou je te jure que je te fais bouffer ce flingue, pièce par pièce.
La tension était à son comble. L’air crépitait d’électricité statique. Pastis gémissait doucement près du mur, essayant de se relever. C’était le seul son dans ce silence de mort.
Soudain, le hurlement d’une sirène déchira l’atmosphère.
Un véhicule de gendarmerie, bleu et blanc, déboula dans l’allée, soulevant un nouveau nuage de poussière, suivi d’une voiture banalisée avec un gyrophare sur le toit.
Raphaël baissa lentement son arme, un sourire mauvais revenant sur ses lèvres.
— Ah… La cavalerie arrive. Mais je ne crois pas qu’elle soit là pour toi, Julien.
CHAPITRE 4 : LA TRAHISON INSTITUTIONNELLE
Le véhicule s’arrêta. Le Commissaire divisionnaire Henri Durand en sortit. Un homme ventru, au visage rougeaud marqué par trop de bon vin et de repas d’affaires. Il ajusta sa ceinture qui peinait à contenir son ventre.
Derrière lui, deux jeunes gendarmes, l’air nerveux, mirent la main sur leur arme de service.
— Qu’est-ce qui se passe ici ? tonna Durand, jouant la comédie de l’autorité surprise.
Je relâchai ma garde, pensant naïvement qu’une once de justice existait encore.
— Ces hommes sont entrés chez moi armés, Commissaire. Ils ont menacé ma vie et blessé mon chien. C’est une violation de domicile et une agression caractérisée.
Durand s’approcha, regardant les trois hommes de Raphaël qui gémissaient dans la poussière. Hector se tenait la gorge, crachant un filet de sang.
— Violation de domicile ? répéta Durand en se tournant vers Raphaël. Monsieur Leyon, est-ce vrai ?
Raphaël rangea son arme dans son dos avec une fluidité déconcertante, comme si elle n’avait jamais existé. Il prit une pose de victime outrée.
— C’est absurde, Henri. Je suis venu ici avec mes collaborateurs pour une proposition commerciale amiable. Nous avions des documents à lui remettre. Ce fou furieux nous a sauté dessus ! Regardez Hector ! Il a failli le tuer avec cette pelle ! C’est une tentative de meurtre !
— C’est faux ! hurlais-je. Regardez mon chien ! Regardez leurs armes !
Durand secoua la tête, un air de fausse déception peint sur le visage. Il s’avança vers moi.
— Julien, Julien… On sait tous que tu as des problèmes depuis ton retour. Le stress post-traumatique, c’est ça ? Tu vois des ennemis partout. Mais là, tu as agressé un citoyen respectable et ses employés.
Il fit un signe aux gendarmes.
— Menottez-le.
— Quoi ? Mais vous plaisantez ? C’est eux qui…
— Silence ! aboya Durand. Tu es en état d’arrestation pour coups et blessures aggravés avec arme par destination. Et vu ton passé militaire, on va considérer que tes mains sont des armes létales.
Les deux gendarmes s’approchèrent. Je vis dans leurs yeux qu’ils n’étaient pas à l’aise, mais ils obéissaient à la hiérarchie. L’un d’eux, un gamin qui devait à peine avoir vingt ans, me murmura en me passant les menottes : “Désolé, Monsieur Monroe. Ne résistez pas, s’il vous plaît.”
Je sentis le métal froid se refermer sur mes poignets. La rage bouillonnait en moi, une lave en fusion prête à exploser. Je pouvais les briser. Je pouvais désarmer le petit, prendre Durand en otage, et forcer Raphaël à reculer. J’avais calculé trois scénarios d’évasion en moins de deux secondes.
Mais je regardai Pastis. Si je partais en cavale, qui soignerait mon chien ? Qui nourrirait mes chevaux ? Si je devenais un criminel, Raphaël gagnait. Il récupérait la terre par saisie judiciaire.
Je devais jouer le jeu. Pour l’instant.
— Vous faites une erreur, Durand, dis-je calmement alors qu’ils me poussaient vers la voiture de patrouille. Une très grave erreur.
Raphaël s’approcha de moi alors que je passais devant lui. Il se pencha à mon oreille, son haleine chaude contre mon cou.
— Tu vois, Julien ? Je t’avais dit. Je possède tout ici. Profite de ta nuit en cellule. Je vais m’occuper de ton chien… personnellement.
J’ai tenté de lui donner un coup de tête, mais les gendarmes m’ont tiré en arrière et plaqué contre la carrosserie brûlante de la voiture.
— Emmenez-le ! cria Durand. Et appelez la fourrière pour le cabot !
À travers la vitre grillagée de la voiture de police, j’ai vu mon Mas s’éloigner. J’ai vu Raphaël et ses hommes rire, debout au milieu de ma cour, comme s’ils en étaient déjà les propriétaires. J’ai vu Pastis essayer de se traîner vers la voiture, aboyant faiblement.
Mon cœur se brisa, non pas de tristesse, mais sous la pression d’une haine pure et cristalline.
CHAPITRE 5 : L’OMBRE DES BARREAUX
Le trajet jusqu’au commissariat d’Arles se fit dans un silence pesant. Je regardais défiler les paysages de Camargue : les champs de riz inondés reflétant le ciel bleu, les groupes de flamants roses s’envolant au passage de la voiture. Tout cette beauté contrastait violemment avec la noirceur de ma situation.
Arrivés au poste, on me fit traverser le couloir central. Je connaissais certains visages. Des flics locaux avec qui j’avais bu des coups lors des fêtes votives. Ils baissaient les yeux. Personne ne voulait croiser le regard de l’homme que Durand avait décidé de briser.
On me jeta dans une cellule de garde à vue. Une pièce de quatre mètres carrés, murs gris, néon clignotant, odeur d’urine et de désinfectant bon marché. Le banc en béton était froid malgré la chaleur extérieure.
Je m’assis, le dos droit, les mains posées sur mes genoux. Je fermai les yeux et commençai un exercice de respiration tactique. Inspiration sur quatre temps. Blocage sur quatre temps. Expiration sur quatre temps.
Je devais calmer mon esprit. Je devais analyser la situation.
Raphaël voulait me provoquer. Il voulait que je commette une erreur, que je blesse un flic, pour m’envoyer en prison pour de bon. L’attaque physique avait échoué, alors il passait à l’attaque légale. Durand était dans sa poche. Le maire aussi probablement.
J’étais seul contre le système.
Les heures passèrent. La lumière du jour déclinait à travers la petite lucarne haut perchée. Personne ne vint me voir. Pas d’avocat, pas de verre d’eau. C’était une technique d’isolement classique. Me laisser mariner. Me laisser imaginer le pire pour mon chien, pour ma maison.
Vers 20 heures, la porte métallique s’ouvrit avec un grincement sinistre.
Ce n’était pas Durand.
C’était une femme. La trentaine, un tailleur pantalon noir impeccable, des cheveux bruns tirés en un chignon strict, mais avec des mèches rebelles qui encadraient un visage aux traits fins et déterminés. Elle tenait une mallette en cuir et un gobelet de café fumant.
Isabelle Cruz.
Mon amie d’enfance. Celle avec qui j’avais appris à monter à cheval avant même de savoir marcher. Celle qui était partie faire son droit à Paris pour “changer le monde” avant de revenir ici, désabusée mais combattive, pour ouvrir un cabinet d’aide juridique aux agriculteurs.
Elle entra dans la cellule, le visage fermé, mais ses yeux trahissaient une inquiétude profonde.
— Tu as une sale tête, Julien, dit-elle doucement.
— Tu devrais voir les autres, répondis-je avec un demi-sourire douloureux.
Elle posa le café près de moi et s’assit à l’autre bout du banc, sortant sa tablette.
— J’ai vu le rapport de Durand. C’est un tissu de mensonges, Julien. “Agression non provoquée”, “trouble à l’ordre public”, “détention d’arme de catégorie D”… Ils ont chargé la mule.
— Ils sont venus chez moi, Isa. Ils ont frappé Pastis.
Elle posa sa main sur mon bras. Sa peau était fraîche.
— Je sais. Je te crois. J’ai envoyé un vétérinaire chercher Pastis avant que la fourrière ne le pique. Il est à ma clinique. Il a deux côtes cassées et un pneumothorax léger, mais il s’en sortira. Il est costaud, comme son maître.
Je soufflai longuement, sentant un poids énorme quitter mes épaules.
— Merci. Tu ne sais pas ce que ça représente pour moi.
— Ne me remercie pas encore, coupa-t-elle, son visage s’assombrissant. C’est plus grave que tu ne le penses. Ce n’est pas juste une bagarre. Raphaël a déposé une plainte formelle. Mais il y a pire.
Elle fit glisser son doigt sur l’écran de la tablette et me la montra.
— Regarde ça. C’est un document déposé ce matin au greffe du tribunal de commerce. La société “Silver Dominion LLC”, une coquille vide qui appartient à Raphaël, a déposé une requête en expropriation pour cause d’insalubrité et de dangerosité environnementale sur tes terres.
— Quoi ? C’est impossible. Mes terres sont propres. On a fait les tests pour la certification bio le mois dernier !
— Les faits n’importent pas pour eux, Julien. Ils ont falsifié des rapports. Ils prétendent que tes anciennes cuves à fuel fuient dans la nappe phréatique. Avec ton arrestation d’aujourd’hui, ils vont plaider que tu es instable et incapable de gérer le domaine. Le juge, s’il est aussi corrompu que Durand, va signer l’ordre d’éviction en référé.
Je serrai les poings si fort que mes jointures blanchirent.
— Ils veulent me voler. Légalement.
— C’est une tenaille, expliqua Isabelle. Durand te met la pression pénale, Raphaël te met la pression financière et administrative. Ils veulent que tu craques. Que tu signes la vente pour payer tes frais d’avocat et éviter la prison.
Je me levai et fis quelques pas dans la cellule exiguë, comme un lion en cage.
— Je ne signerai jamais.
— Je sais. C’est pour ça que je suis là. Je vais demander ta remise en liberté provisoire. J’ai trouvé une faille dans la procédure d’arrestation : ils ne t’ont pas notifié tes droits dans les délais légaux. Durand a été arrogant, il a bâclé la paperasse.
Elle se leva et me fixa droit dans les yeux.
— Mais écoute-moi bien, Julien. Quand tu sortiras d’ici, tu ne dois pas retourner les voir. Tu ne dois pas chercher Raphaël. Si tu lèves encore une fois la main sur l’un d’eux, je ne pourrai plus rien faire pour toi. Promets-le-moi.
Je gardai le silence un long moment. Je pensais à mon fusil de précision rangé dans le coffre-fort sous le plancher de ma chambre. Je pensais à mes compétences en explosifs. Je pensais à la facilité avec laquelle je pourrais faire disparaître Raphaël et sa clique dans les marais, là où personne ne les retrouverait jamais.
Mais je regardai Isabelle. Elle risquait sa carrière pour moi.
— Je te le promets, mentis-je à moitié. Je resterai calme.
— Bien. Je vais voir le juge des libertés. Essaie de dormir un peu.
Elle quitta la cellule, laissant derrière elle une odeur de parfum floral qui fut vite avalée par l’odeur de javel.
Je me rallongeai sur le banc. Je ne dormis pas. Je fixai le plafond, écoutant les bruits lointains du commissariat. Les rires des flics, les téléphones qui sonnent.
Vers 4 heures du matin, une étrange sensation m’envahit. Une inquiétude viscérale. Pas pour moi. Pour le Mas.
Je repensai aux paroles de Raphaël : “Un incendie, ça arrive vite.”
Mon cœur se mit à battre la chamade. J’avais laissé la maison vide. Sans surveillance. Pastis n’était pas là pour aboyer.
Je me levai et frappai à la porte.
— Hé ! Gardien ! Je veux passer un appel ! C’est mon droit !
Personne ne répondit.
— Durand ! Je sais que tu m’entends !
Silence.
J’avais l’impression d’être enfermé dans une boîte alors que le monde brûlait à l’extérieur. L’impuissance est la pire torture pour un soldat.
Ce n’est qu’à 8 heures du matin qu’un jeune policier vint ouvrir la porte. Il me tendit mes effets personnels dans un sac en plastique : ma ceinture, mes lacets, mon portefeuille, mon téléphone.
— Vous êtes libre, Monroe. Maître Cruz vous attend dehors. Mais ne quittez pas le département.
J’ai récupéré mon téléphone. Il était éteint. Je l’ai rallumé en marchant précipitamment vers la sortie, ignorant les regards goguenards des collègues de Durand au bureau d’accueil.
L’écran s’illumina.
Dix-sept appels manqués. Tous de mon voisin, Monsieur Palomo. Et trois messages vocaux.
J’ai appuyé sur la messagerie en poussant les portes vitrées du commissariat, aveuglé par le soleil matinal.
La voix de Monsieur Palomo tremblait, brisée par les larmes : “Julien… Julien, réponds ! Mon Dieu… Il y a le feu ! Tout brûle ! Les pompiers n’arrivent pas… Les chevaux hurlent, Julien… C’est l’enfer…”
Je m’arrêtai net sur le trottoir. Isabelle était là, près de sa voiture, le visage décomposé. Elle n’avait pas besoin de parler. Je voyais le reflet de la tragédie dans ses yeux.
— Monte, dit-elle simplement.
Je ne sentais plus mes jambes. Je ne sentais plus la chaleur. Juste un froid polaire qui envahissait mes veines.
Ils avaient osé. Ils avaient franchi la ligne rouge.
Je montai dans la voiture sans un mot. Alors qu’Isabelle démarrait en trombe, je regardai mes mains. Elles ne tremblaient plus. Elles étaient stables. Mortellement stables.
Ils pensaient avoir brisé un fermier. Ils venaient de réveiller un démon.

PARTIE 2 : LE BÛCHER DES VANITÉS
CHAPITRE 1 : LA COURSE CONTRE L’ENFER
La voiture d’Isabelle, une petite berline citadine, n’était pas faite pour la vitesse sur les routes défoncées de la Camargue, mais ce jour-là, elle volait. Le moteur hurlait, poussé dans ses derniers retranchements, avalant l’asphalte brûlant de la départementale D36.
Je ne parlais pas. J’étais assis sur le siège passager, les mains crispées sur mes genoux, les jointures blanches. Je ne regardais pas Isabelle, je regardais l’horizon.
Au début, ce n’était qu’une tache grise, une salissure dans le ciel immaculé du sud de la France. Une simple virgule de fumée qui aurait pu être un brûlage de riziculture mal contrôlé. Mais à chaque kilomètre avalé, la tache grandissait. Elle s’épaississait, noircissait, prenait la forme d’un poing titanesque levé vers le soleil, comme pour le défier.
— Dis-moi que ce n’est pas chez moi, murmurai-je, ma voix rauque, brisée.
Isabelle gardait les yeux rivés sur la route, ses mains tremblant sur le volant. Je voyais une larme couler sur sa joue, traçant un sillon brillant sur sa peau pâle.
— Je suis désolée, Julien… Je suis tellement désolée.
L’odeur nous frappa avant même que nous ne voyions les flammes. Même vitres fermées, la climatisation ne pouvait rien contre cette puanteur. Ce n’était pas l’odeur réconfortante d’un feu de cheminée en hiver. C’était l’odeur de la mort. L’odeur acre du bois verni, du plastique fondu, du crin brûlé, et cette note chimique, écœurante, indubitable : l’essence.
Mon esprit militaire, celui que j’avais essayé d’enterrer sous trois ans de vie civile, se réveilla brutalement. Il commença à analyser les données. Fumée noire et épaisse = hydrocarbures. Fumée blanche = vapeur d’eau ou végétation verte. Intensité de la colonne = foyer multi-points.
Ils n’avaient pas juste mis le feu à un tas de foin. Ils avaient arrosé tout le domaine.
Nous avons pris le virage vers le chemin de terre du Mas de la Griffe en dérapant. La voiture a chassé de l’arrière, soulevant des graviers.
Et là, le monde s’est arrêté.
Ce n’était plus ma maison. C’était une scène de guerre. Une vision d’apocalypse biblique.
Le grand hangar à foin, celui que mon grand-père avait construit de ses propres mains après la guerre, n’était plus qu’une torche rugissante de vingt mètres de haut. Les flammes, d’un orange violent veiné de rouge sang, dansaient une valse macabre, léchant le ciel. La chaleur traversait le pare-brise, nous frappant au visage comme une gifle physique.
Mais le pire, c’était le bruit. Le feu ne crépite pas quand il atteint cette taille. Il gronde. Il respire. Un souffle grave, continu, terrifiant, ponctué par les craquements secs des poutres centenaires qui cédaient les unes après les autres, comme des os qu’on brise.
— Arrête la voiture ! hurlais-je.
— Julien, attends, c’est trop dangereux !
Je n’ai pas attendu. J’ai ouvert la portière alors que la voiture roulait encore. J’ai sauté, mes bottes dérapant dans la poussière, manquant de tomber. La chaleur m’a coupé le souffle instantanément, asséchant mes yeux et ma gorge.
CHAPITRE 2 : LE SAUVETAGE DÉSESPÉRÉ
Je courus. Non pas vers la maison, mais vers les écuries.
La maison principale brûlait déjà par le toit, les tuiles romaines explosant sous la chaleur comme des grenades à fragmentation. C’était trop tard pour les murs. Mais les bêtes…
— Éclipse ! Mistral ! Étoile !
J’appelais mes chevaux, hurlant à m’en déchirer les cordes vocales par-dessus le vacarme de l’incendie.
À travers la fumée noire qui rasait le sol, je vis une silhouette. Un homme, petit, voûté, qui toussait violemment, appuyé contre la barrière de l’enclos.
— Monsieur Palomo !
Mon voisin, un vieil homme de soixante-dix ans à la peau tannée comme du cuir, tenait à peine debout. Son visage était noir de suie, ses vêtements roussis. Il tenait une longe dans sa main tremblante.
Je l’attrapai par les épaules pour l’empêcher de tomber.
— Julien… Julien, pardon… J’ai essayé… khhh… j’ai essayé…
Il fut pris d’une quinte de toux terrible, crachant des glaires noires.
— Ne parlez pas ! Où sont les chevaux ?
Il pointa un doigt tremblant vers le marais, derrière les bâtiments.
— J’ai ouvert… J’ai ouvert les box quand j’ai vu la fumée… Ils ont fui vers l’étang… Mais Éclipse… Éclipse était paniquée… Elle est partie vers le hangar…
Mon sang se glaça. Éclipse était ma jument préférée, une Camargue pure race, vive et intelligente, mais terriblement peureuse du feu. Si elle était près du hangar…
— Isabelle ! criai-je en me retournant. Occupe-toi de Palomo ! Mets-le dans la voiture, donne-lui de l’eau !
Sans attendre sa réponse, je me jetai vers le hangar en feu.
La chaleur était insoutenable. À dix mètres du brasier, mes poils de bras roussissaient. L’air était irrespirable, chargé de particules incandescentes. Je remantai mon t-shirt sur mon nez et ma bouche, plissant les yeux pour voir à travers les larmes provoquées par la fumée âcre.
Je l’entendis avant de la voir. Un hennissement strident, terrifié.
Elle était là, coincée dans un angle mort entre le hangar en feu et le vieux silo à grain. Elle était acculée par un mur de flammes qui avait pris dans les bottes de paille stockées à l’extérieur. Elle ruait, les yeux révulsés, blanche de peur, sa robe immaculée tachée de suie.
— Éclipse ! Calme-toi !
Je ne pouvais pas passer par devant. Le feu était trop intense. Je devais contourner par le silo. Je grimpai sur une pile de palettes en bois qui commençaient à fumer, sautai par-dessus une vieille charrue rouillée et atterris derrière elle.
La jument, folle de terreur, faillit me décocher un coup de sabot qui m’aurait tué net.
— Ho là ! C’est moi ! C’est Julien !
Je modulai ma voix, essayant de projeter du calme au milieu du chaos, une technique apprise pour rassurer les blessés sous les bombardements.
— C’est fini, ma belle, c’est fini. On s’en va.
Je réussis à attraper son licol. Le cuir était brûlant. Elle tira violemment en arrière, m’arrachant presque l’épaule. Une poutre du hangar s’effondra à quelques mètres de nous dans une gerbe d’étincelles titanesque. Si je ne la sortais pas maintenant, nous allions rôtir tous les deux.
Je n’avais pas le choix. Je ne pouvais pas la tirer. Je devais la forcer.
Je retirai mon t-shirt, exposant ma peau à la chaleur cuisante, et je lui bandai les yeux avec le tissu. Privée de la vue des flammes, elle se figea un instant.
— Allez ! Avance !
Je la frappai sur la croupe, un coup sec, autoritaire. Guidée par ma voix et la pression sur le licol, elle fit un pas, puis deux. Nous traversâmes un rideau de fumée opaque. Je sentais la chaleur sur mon dos nu comme si on m’appuyait un fer à repasser sur la peau.
Nous débouchâmes enfin dans la zone claire, loin du brasier. Je lui arrachai le bandeau et la lâchai vers les marais. Elle galopa, rejoignant les autres, saine et sauve.
Je m’effondrai à genoux, haletant, ma peau rouge et douloureuse, mes poumons en feu.
CHAPITRE 3 : L’EAU ABSENTE ET LE REGARD DES LÂCHES
C’est à ce moment-là, trente minutes trop tard, que j’entendis les sirènes des pompiers.
Le gros camion rouge, un CCF (Camion Citerne Feux de forêts), arriva lourdement dans la cour, suivi par une voiture de commandement.
Je me relevai, titubant, un espoir fou renaissant en moi. Peut-être qu’ils pouvaient sauver la structure de la maison. Les murs de pierre étaient épais.
Je courus vers le chef d’agrès qui descendait du camion.
— La maison ! Le toit est pris, mais le rez-de-chaussée peut être sauvé ! Branchez-vous sur la borne incendie près du portail !
Le pompier, un homme que je ne connaissais pas, me regarda à travers sa visière avec une étrange hésitation. Il ne bougeait pas vite. Pas assez vite.
— On a un problème de pression, dit-il en tripotant sa radio. La centrale nous signale une baisse sur le réseau de ce secteur.
— Quoi ? C’est impossible ! On est raccordés directement au canal !
— Et notre pompe principale a un souci technique, ajouta-t-il sans me regarder dans les yeux. On va sécuriser le périmètre pour éviter la propagation aux champs voisins.
Je restai bouche bée.
— Sécuriser le périmètre ? Mais ma maison brûle ! Vous avez 4000 litres dans ce camion ! Utilisez la lance-canon !
— Monsieur, reculez, c’est une zone dangereuse.
J’ai compris. J’ai regardé ses yeux fuyants. J’ai regardé les deux autres pompiers qui déroulaient des tuyaux avec une lenteur exaspérante, arrosant… l’herbe sèche à cinquante mètres de la maison.
Ils ne luttaient pas contre le feu. Ils le laissaient faire son travail.
La rage, froide et tranchante, remplaça la panique. Raphaël n’avait pas seulement payé des incendiaires. Il avait paralysé les secours. Ou du moins, il avait retardé l’intervention et s’était assuré que les équipements “tombent en panne” au bon moment.
— Vous êtes des lâches, crachai-je.
Le chef d’agrès eut un mouvement de recul, comme si je l’avais frappé. Je vis de la honte dans son regard. Peut-être qu’il n’était pas corrompu. Peut-être qu’il avait juste reçu des ordres venus de très haut : “N’intervenez pas trop vite, laissez brûler, c’est une zone à risques.”
Je tournai le dos à ces simulacres de sauveteurs. Je ne pouvais compter que sur moi-même.
CHAPITRE 4 : LE CŒUR DE LA MAISON
La toiture de la maison principale s’était effondrée à l’intérieur. Les fenêtres du rez-de-chaussée avaient explosé. À travers les ouvertures béantes, je voyais l’intérieur de mon salon.
Le feu dévorait tout. Le vieux canapé en cuir où mon père s’asseyait pour lire le journal. La table en chêne massif où nous avions partagé tant de repas de Noël. La bibliothèque et ses centaines de livres…
Soudain, une image traversa mon esprit.
Le bureau. Le bureau de ma grand-mère, au fond du couloir, au rez-de-chaussée. C’était une pièce voûtée, en pierre, une ancienne chapelle reconvertie. Elle était peut-être plus résistante.
Et dans ce bureau, il y avait la seule chose qui comptait plus que les murs : la boîte en métal. La boîte où Madeleine gardait l’acte de propriété original de 1850, mais surtout, son journal de guerre.
Je ne réfléchis pas. L’adrénaline est une drogue puissante qui supprime la peur et la douleur.
Je pris une vieille couverture en laine qui traînait près de la niche du chien, je la trempai dans l’abreuvoir (qui lui, avait encore de l’eau, preuve que l’histoire de la “baisse de pression” était un mensonge), et je me la jetai sur la tête.
— Julien, non ! hurla Isabelle qui revenait vers moi en courant.
Je l’ignorai et m’engouffrai dans la gueule du monstre.
L’intérieur de la maison était un four. La température devait avoisiner les 400 degrés. La fumée était si dense qu’on ne voyait pas à un mètre. Je rampai au sol, là où l’air était un peu moins chaud et moins toxique.
Je connaissais cette maison par cœur. Je pouvais m’y déplacer les yeux fermés.
Trois mètres tout droit. Le couloir. Attention à la commode à droite.
Au-dessus de ma tête, le plancher de l’étage gémissait. Des braises tombaient comme une pluie d’or mortelle. Une poutre s’écrasa derrière moi, bloquant la sortie par la porte d’entrée. Pas grave. Je sortirai par la fenêtre du bureau.
J’atteignis la porte du bureau. Le bois était en train de noircir, la peinture cloquait. La poignée en laiton était brûlante. J’utilisai le pan de la couverture mouillée pour la tourner. Verrouillée.
Bon sang. Madeleine fermait toujours à clé.
Je me relevai sur un genou et donnai un coup d’épaule violent. La porte, fragilisée par la chaleur, céda. Je tombai à l’intérieur.
Miracle. La voûte en pierre avait tenu. Le feu n’était pas encore entré ici, bien que la chaleur soit étouffante.
Je me ruai vers le vieux secrétaire. Je renversai les tiroirs. Rien. Où était cette maudite boîte ?
Je regardai autour de moi, paniqué. La fumée commençait à s’infiltrer sous la porte. Je toussais à m’en arracher les poumons. Mes yeux pleuraient tellement que je voyais trouble.
Là. Sous une pile de vieux registres comptables qui commençaient à roussir. La boîte en métal gris.
Je l’attrapai. Elle était brûlante au toucher. Je la serrai contre mon torse, sous la couverture mouillée.
Je me tournai vers la fenêtre. Les volets étaient fermés. Je saisis une chaise lourde et la lançai à travers les vitres et le bois des volets. Le verre explosa. L’appel d’air fit entrer une langue de feu dans la pièce, le “backdraft” menaçant de m’engloutir.
Je sautai.
J’atterris lourdement dans les rosiers de ma grand-mère, me lacérant la peau, roulant sur le côté pour amortir la chute.
Je restai là, allongé sur la terre, serrant la boîte contre moi comme un nouveau-né, alors que derrière moi, le bureau s’embrasait totalement dans un rugissement de victoire.
CHAPITRE 5 : LA NUIT DES CENDRES
La nuit tomba sur la Camargue, mais il ne faisait pas noir. Le brasier éclairait la campagne d’une lueur sinistre, visible à des kilomètres à la ronde.
Les pompiers avaient fini par “contenir” le feu, ce qui signifiait qu’ils l’avaient laissé consumer tout ce qui était combustible chez moi pour protéger les champs alentour. Ils remballaient leur matériel. La police était passée, avait pris quelques photos, noté deux ou trois banalités sur un carnet, et était repartie.
“Enquête en cours”, avaient-ils dit. “Probablement un court-circuit vétuste”, avait suggéré un officier sans même descendre de sa voiture.
J’étais assis sur la margelle du puits, le seul élément architectural qui n’avait pas été touché.
Isabelle était assise à côté de moi. Elle avait soigné mes brûlures superficielles et mes coupures avec la trousse de secours de sa voiture. Monsieur Palomo avait été emmené à l’hôpital pour observation, mais il allait vivre.
J’étais couvert de suie, de sang séché et de poussière. Je ressemblais à un spectre sorti des enfers.
Devant moi, les ruines de ma vie fumaient encore. Des petites flammes bleues dansaient par endroits sur les poutres calcinées. Il ne restait rien. Trois cents ans d’histoire familiale réduits à un tas de gravats noirs et puants.
Isabelle posa sa tête sur mon épaule. Elle pleurait silencieusement.
— On va porter plainte, Julien. On va aller voir le procureur à Nîmes, ou même à Paris. On ne peut pas les laisser gagner.
Je ne répondis pas. Je regardais la boîte en métal posée sur mes genoux.
Je l’ouvris lentement. Les charnières grincèrent.
À l’intérieur, les papiers étaient roussis sur les bords, mais intacts. L’acte de propriété. Quelques photos en noir et blanc. Et le journal de cuir de Madeleine.
Je l’ouvris au hasard, mes doigts laissant des traces noires sur les pages jaunies.
Je lus à la lueur des braises de ma propre maison.
14 Juin 1943. Ils sont venus encore aujourd’hui. Les officiers allemands. Ils veulent réquisitionner les chevaux pour le transport. J’ai caché les juments dans les marais, là où leurs bottes ne peuvent pas aller. Ils m’ont menacée. Ils ont dit qu’ils brûleraient le Mas. J’ai eu peur. J’ai tremblé. Mais ce soir, en regardant la terre, j’ai compris. Ils ont des armes, ils ont la force, mais ils n’ont pas la terre. La terre nous connaît. Tant qu’on reste debout, ils ne gagnent pas. S’ils brûlent la maison, je dormirai sous les étoiles, mais je ne partirai pas. On ne part pas.
Je refermai le journal.
Une larme, une seule, coula le long de mon nez et tomba sur le cuir du carnet. Ce n’était pas une larme de tristesse. C’était une larme d’adieu.
Adieu à Julien l’éleveur pacifique. Adieu à l’homme qui voulait oublier la guerre. Adieu à celui qui croyait aux lois et à la justice des hommes en costume.
Isabelle sentit le changement en moi. Je me raidissais. Ma respiration, qui était hachée par le chagrin, devenait lente, profonde, régulière.
— Julien ? demanda-t-elle, inquiète. Qu’est-ce que tu vas faire ?
Je me levai lentement. Mes douleurs avaient disparu. Mon esprit était clair comme du cristal. C’était une sensation que je connaissais bien. La “Zone”. L’état mental du combat.
Je regardai les ruines fumantes.
— Ils ont fait une erreur tactique majeure, dis-je d’une voix calme, presque méconnaissable.
— De quoi tu parles ?
— Ils ont cru qu’en détruisant ce que j’avais, ils détruiraient ce que je suis. Ils ont cru que j’étais un homme qui avait quelque chose à perdre.
Je me tournai vers elle. Mes yeux, dans la pénombre, devaient être terrifiants, car elle recula légèrement.
— Maintenant, je n’ai plus rien, Isabelle. Plus de maison. Plus de dettes à protéger. Plus de limites. Je suis libre.
— Julien, ne fais pas de bêtises…
— Ce n’est pas une bêtise. C’est une correction.
Je sortis mon téléphone de ma poche. L’écran était fissuré, mais il fonctionnait encore. Je fis défiler les contacts. Je passai les numéros locaux, les fournisseurs de foin, le vétérinaire. Je cherchai un nom qui n’avait pas sa place dans la liste d’un fermier.
LE SAINT.
C’était le surnom de mon ancien chef de section. Bastien “Le Saint” Santoro. Un colosse corse, pieux comme un moine et dangereux comme une mine antipersonnel. L’homme qui m’avait sorti d’une embuscade à Gao en me portant sur son dos pendant dix kilomètres avec une balle dans la cuisse.
Nous avions un pacte. Un vieux pacte de sang, fait un soir de beuverie triste après l’enterrement d’un camarade. “Si un jour le ciel te tombe sur la tête, tu appelles. On ne laisse personne derrière.”
J’appuyai sur le bouton vert.
Ça sonna une fois. Deux fois.
À la troisième sonnerie, la voix décrocha.
— Julien ?
Il était 23h00. Il n’a pas demandé “comment ça va”. Il n’a pas demandé pourquoi j’appelais après des années de silence relatif. Il a entendu le silence au bout du fil, ce silence particulier de celui qui vient de tout perdre.
— Ils ont tout brûlé, Bastien, dis-je. Le Mas. L’héritage. Tout.
Un silence à l’autre bout de la ligne. Puis, le bruit d’un briquet qu’on allume, une aspiration longue.
— Qui ? demanda-t-il simplement.
— Un promoteur. La mafia locale. Les flics sont avec eux. Je suis seul.
— Non, corrigea-t-il immédiatement. Tu n’es pas seul.
J’entendis du mouvement derrière lui. Des bruits de chaises, des voix. Il n’était pas seul. Il était probablement dans son bar à Toulon, le QG non officiel des anciens de l’unité.
— Combien ils sont ? demanda Le Saint.
— Une douzaine d’hommes de main. Armés. Plus la protection politique.
— Bien. C’est équilibré.
Il fit une pause.
— Code Noir, Julien ?
Le Code Noir. L’appel de détresse ultime. Celui qui signifie : Situation critique, engagement total nécessaire, pas de règles, pas de témoins officiels.
Je regardai une dernière fois les braises de ma maison. Je pensai à mon chien qui souffrait dans une clinique. Je pensai à Raphaël qui devait sabrer le champagne en ce moment même.
— Code Noir, confirmai-je.
— On arrive, dit Le Saint.
Il raccrocha.
Je baissai le téléphone. Isabelle me regardait, terrifiée et fascinée à la fois.
— Qui c’était ?
Je regardai mes mains noires de suie. Je les serrai en poings.
— La cavalerie, dis-je. La vraie.
Je me dirigeai vers le puits, pris le seau d’eau et me versai l’eau glacée sur la tête, nettoyant la suie, le sang et les larmes. Quand je relevai la tête, l’eau ruisselant sur mon visage, Julien l’éleveur était mort dans l’incendie.
Le Commandant Monroe était de retour.
— Isabelle, rentre chez toi. Ferme tout à double tour.
— Et toi ?
— Moi ? Je vais attendre.
— Attendre quoi ?
Je souris. Un sourire sans joie, un rictus de prédateur.
— La tempête.
Je m’assis sur la pierre froide, face aux ruines, et je commençai à aiguiser mon couteau de poche sur un morceau de tuile cassée. Shhhk. Shhhk. Shhhk. Le son rythmait la nuit, promettant une aube sanglante.
PARTIE 3 : L’OMBRE DE LA MEUTE
CHAPITRE 1 : LE SILENCE AVANT L’ORAGE
L’aube sur la Camargue a quelque chose de surnaturel. Le ciel ne s’éclaire pas, il se dilue. Le noir de la nuit laisse place à un gris laiteux, brumeux, qui monte des marais comme le soupir de la terre.
J’étais toujours assis sur la margelle du puits. Je n’avais pas bougé de la nuit. La rosée du matin se mélangeait à la suie qui couvrait mes épaules, formant une pâte noire sur ma peau. Devant moi, le Mas n’était plus qu’un squelette fumant. Quelques fumerolles s’échappaient encore des poutres calcinées, montant droit vers le ciel sans vent, comme des prières refusées.
Mon téléphone vibra. Une secousse brève contre ma cuisse.
Un seul message. Coordonnées GPS. 43.589° N, 4.678° E. 0700 ZULU.
Je connaissais l’endroit. “Le Relais du Delta”. Un vieux restaurant routier sur la nationale, à mi-chemin entre Arles et la mer. Un endroit où les camionneurs espagnols croisent les ouvriers agricoles et les touristes perdus. Un endroit parfait pour passer inaperçu, ou au contraire, pour privatiser l’espace par la simple présence.
Je me levai. Mes articulations craquèrent, une symphonie de raideurs et de douleurs sourdes. J’allai vers le tuyau d’arrosage qui traînait dans la boue. L’eau était froide. Je bus longuement, le goût du fer et du plastique dans la bouche, puis je m’aspergeai le visage.
Je devais ressembler à quelque chose d’humain avant de les voir.
Isabelle était partie vers 2 heures du matin, à contrecœur, après m’avoir fait promettre de ne pas faire de “bêtises”. Elle ne comprenait pas. Ce n’était plus le temps des bêtises. C’était le temps de la méthode.
Je montai dans mon vieux pick-up, un Toyota Hilux cabossé qui avait survécu à tout, sauf peut-être à ce qui allait venir. Le moteur toussa, puis rugit. En passant le portail, je ne regardai pas dans le rétroviseur. Le passé était en cendres. L’avenir était en route.
La route était déserte. Je roulais mécaniquement, l’esprit vide de pensées parasites, entièrement focalisé sur la mission. C’est un mécanisme de défense. On met les émotions dans une boîte, on ferme la boîte, et on l’enterre profond. On pleurera plus tard. Quand les cibles seront neutralisées.
J’arrivai au Relais du Delta à 6h55.
Le parking en gravier était presque vide, à l’exception d’un camion frigorifique et de quelques voitures de passage. Mais au fond, près des platanes qui bordaient la terrasse fermée, ils étaient là.
Pas de convois militaires. Pas de camions verts. C’est ça, la force des opérations spéciales. L’invisibilité. Quatre véhicules civils. Un Land Rover Defender gris mat, deux vans Mercedes Vito noirs aux vitres teintées, et une Audi RS6 break, moteur tournant au ralenti, prête à bondir.
Ils étaient garés en formation défensive, prêts à partir dans n’importe quelle direction en moins de dix secondes.
Je garai mon pick-up à côté du Defender. Je coupai le contact. Le silence revint, seulement troublé par le chant des premières cigales.
Je descendis.
La porte du restaurant s’ouvrit. Une silhouette massive en sortit, une tasse de café à la main. Il portait un jean, un t-shirt noir trop serré pour ses épaules, et des lunettes de soleil malgré la lumière encore faible.
Bastien Santoro. “Le Saint”.
Il n’avait pas changé. Toujours cette barbe de trois jours taillée au millimètre, cette cicatrice blanche qui barrait sa joue gauche, souvenir d’un éclats de grenade à Gao, et cette aura de calme terrifiant.
Il posa sa tasse sur le capot du Defender. Il me regarda approcher. Il scanna mon visage, mes brûlures, ma démarche légèrement voûtée par la fatigue, mes poings serrés.
Je m’arrêtai à deux mètres de lui.
— Chef, dis-je. Le réflexe était revenu instantanément.
Il sourit. Un sourire qui ne montait pas jusqu’aux yeux.
— Repos, Julien. Ici, il n’y a plus de grades. Juste des frères.
Il s’avança et me prit dans ses bras. Une étreinte d’ours, brutale, solide, qui fit craquer mes vertèbres. Je sentis l’odeur du tabac, du café et de la lessive bon marché. L’odeur de la maison. Pour la première fois depuis l’incendie, ma gorge se noua. J’avais envie de m’effondrer, de hurler ma rage contre son épaule. Mais je tins bon.
Il me repoussa à bout de bras et me regarda dans les yeux.
— On m’a dit que tu avais organisé un barbecue sans nous inviter. C’est impoli.
— La viande était trop cuite, répondis-je, la voix rauque.
— On va arranger ça. Entre. La famille est là.
CHAPITRE 2 : LE CONSEIL DE GUERRE
L’intérieur du restaurant sentait le croissant chaud et le café fort. La patronne, une femme d’une cinquantaine d’années habituée à tout voir, restait derrière son comptoir, essuyant nerveusement un verre. Elle avait compris. Elle avait vu ces hommes entrer, polis mais froids, et occuper tout le fond de la salle. Elle savait qu’il ne fallait pas poser de questions.
Ils étaient quatorze, assis autour de trois tables rapprochées.
Quand je suis entré, le brouhaha des conversations s’est éteint net. Quatorze paires d’yeux se sont braquées sur moi.
Je les reconnus tous. Chaque visage était un chapitre de ma vie.
Il y avait Matthieu, dit “Doc”. Notre infirmier major. Un type sec, aux lunettes rondes, qui ressemblait à un comptable mais qui pouvait recoudre une artère fémorale sous le feu d’une mitrailleuse lourde ou tuer un homme avec un stylo BIC. Il me fit un signe de tête grave.
Il y avait Salim, dit “Viper”. L’expert en explosifs et en électronique. Il pianotait déjà sur une tablette durcie, des câbles courant sur la table. Il avait ce sourire narquois, celui du gamin qui vient de démonter le réveil de ses parents, sauf que ses jouets à lui faisaient boum.
Il y avait Gora, dit “Roc”. Un colosse d’origine sénégalaise, deux mètres de muscles, qui mangeait deux assiettes d’œufs brouillés en même temps. C’était notre appui feu, l’homme capable de porter une mitrailleuse Minimi comme si c’était un pistolet à eau.
Et Elias, dit “Fantôme”. Le spécialiste du renseignement et de l’infiltration. Il était assis dans le coin le plus sombre, le dos au mur, observant l’entrée.
Et les autres. Alex, David, “P’tit Louis”, Sarah (la seule femme, notre sniper d’élite, dont le calme était légendaire).
— Eh bien, lança Viper en brisant le silence. T’as une sale gueule, Monroe. On dirait que t’as essayé d’éteindre le feu avec ton visage.
Un rire bref parcourut l’assemblée. C’était ça, le langage des soldats. L’insulte affectueuse pour masquer l’émotion trop forte.
— Content de te voir aussi, Salim. Toujours aussi moche ?
— C’est mon charme naturel.
Je m’assis en bout de table. Le Saint resta debout.
— Bon, on coupe les conneries, dit-il. Le café est bu, les croissants sont mangés. On passe aux choses sérieuses. Julien, fais-nous le topo. Détails complets. Pas d’émotion, que des faits. SITREP.
Je pris une grande inspiration. Je posai mes mains à plat sur la table en formica.
— Cible : Raphaël Leyon. Promoteur immobilier de façade, en réalité lié au grand banditisme marseillais et aux réseaux de blanchiment transfrontaliers. — Effectifs hostiles : Environ vingt hommes de main permanents. Armement léger et intermédiaire (pistolets, fusils à pompe, probablement quelques automatiques illégaux). — Soutien adverse : Le Commissaire Divisionnaire Durand et le Maire de la commune. Ils lui fournissent une couverture légale et une immunité de facto. — L’incident : Tentatives d’intimidation, agression physique, sabotage économique. Et hier soir… destruction totale de mon domicile par incendie criminel. Pertes matérielles totales. Pertes animales… partielles.
Je marquai une pause.
— Ils ont essayé de tuer mon voisin. Et ils m’ont tout pris.
Le Saint croisa les bras.
— Objectif de la mission ? demanda-t-il.
Je regardai mes frères d’armes. Je pouvais demander une vengeance simple. Une balle dans la tête de Raphaël. C’était facile. Rapide. Mais cela ferait de moi un meurtrier et un fugitif. Et cela ne rendrait pas justice à Madeleine.
— Objectif : Destruction totale de son réseau, répondis-je froidement. Je ne veux pas juste qu’il meure. Je veux qu’il perde tout avant. Je veux qu’il voie son empire s’effondrer, ses alliés le trahir, son argent disparaître. Je veux qu’il finisse nu, seul et terrifié. Et ensuite… on le livrera à la justice. Mais une justice qu’il ne pourra pas acheter.
Un murmure d’approbation parcourut la table.
— Guerre psychologique et démantèlement systémique, résuma Fantôme depuis son coin. J’aime ça. C’est plus propre.
— Et plus douloureux, ajouta Sarah en nettoyant une tache invisible sur la table.
Le Saint hocha la tête.
— On a le matériel ?
Viper tapota sa caisse en métal posée à ses pieds.
— J’ai amené la “Boîte à Malice”. Drones thermiques, brouilleurs de fréquences, micros laser, et de quoi faire sauter un pont si nécessaire. J’ai aussi craqué les accès aux bases de données de la préfecture sur le trajet.
— Et l’armement ? demanda Roc en finissant ses œufs.
Le Saint sourit.
— On ne voyage jamais à vide, Gora. Les coffres sont pleins. Mais on est en France. Pas de carnage si on peut l’éviter. On travaille au scalpel, pas à la masse. Sauf si la situation l’exige.
— Où est-ce qu’on crèche ? demanda Doc. On ne peut pas rester ici.
— J’ai un endroit, dis-je. Une ancienne usine de sel abandonnée, à dix kilomètres d’ici, au milieu des marais salants. C’est isolé, l’accès est unique, et les murs sont épais. C’est là que je jouais quand j’étais gosse. Personne n’y va.
— Parfait, trancha Le Saint. On décolle dans cinq minutes. Formez le convoi. Silence radio sur les réseaux ouverts. On passe en fréquence cryptée, canal Delta-9.
Alors que tout le monde se levait dans un bruit de chaises raclées, Le Saint se pencha vers moi.
— Tu as récupéré le journal ? Celui de ta grand-mère ?
Je tapotai la poche cargo de mon pantalon.
— Il est là.
— Bien. Parce que l’histoire ne s’écrit pas avec des cendres, Julien. Elle s’écrit avec du sang et de l’encre. On va lui écrire une fin qu’il n’oubliera pas.
CHAPITRE 3 : LA CITADELLE DES MARAIS
L’usine de sel de Giraud était un vestige industriel fantomatique. De grands bâtiments de briques rouges, rongés par le sel et le vent, se dressaient au milieu d’un paysage lunaire d’étangs roses et de montagnes de sel blanc. C’était un décor de western post-apocalyptique.
Le convoi s’engouffra dans le grand hangar principal. Les pneus crissèrent sur le béton poussiéreux. Les pigeons s’envolèrent dans un battement d’ailes paniqué.
En moins de vingt minutes, l’endroit fut transformé.
C’est fascinant de voir une unité d’élite se déployer. Pas de cris, pas de confusion. Chacun connaît sa tâche. Viper et Fantôme installèrent le centre de commandement : trois ordinateurs portables durcis, une antenne satellite portable posée sur le toit, et un tableau blanc monté sur tréteaux. Roc et P’tit Louis sécurisèrent le périmètre, installant des capteurs de mouvement discrets sur les trois voies d’accès. Doc aménagea une infirmerie de fortune dans un ancien bureau vitré, alignant ses trousses de secours et ses solutés.
Je restai au centre, observant la ruche s’activer. Pour la première fois depuis 24 heures, je ne me sentais plus comme une victime. Je me sentais comme un chef de guerre.
Une voiture arriva une heure plus tard. La petite berline d’Isabelle.
Elle entra dans le hangar, hésitante. Elle portait encore ses vêtements de la veille, froissés. Quand elle vit les hommes en train de nettoyer leurs armes — des fusils d’assaut HK416 et des pistolets Glock 17 sortis des sacs de sport — elle se figea.
Je m’avançai vers elle.
— Ça va, Isa. Ils sont avec moi.
Elle regarda autour d’elle, les yeux écarquillés.
— Julien… c’est… c’est une armée. Tu as levé une armée ?
— Non. J’ai invité ma famille.
Je fis les présentations. — Les gars, voici Maître Isabelle Cruz. C’est l’avocate la plus tenace de la région. Sans elle, je serais en prison et mon chien serait mort. Elle est “fiable”.
Le mot “fiable” dans notre jargon veut dire beaucoup. Le Saint s’approcha et lui tendit une main large comme une batte de baseball.
— Enchanté, Maître. Merci de veiller sur notre frère.
Isabelle, reprenant sa contenance professionnelle, serra la main fermement.
— Enchantée. Mais je vous préviens, si vous transformez la Camargue en zone de guerre, je ne pourrai pas vous défendre tous. Les prisons françaises sont déjà surpeuplées.
Le Saint éclata de rire.
— On fera attention à ne pas salir. On a besoin de vous, Maître. On a la force de frappe, mais on a besoin de l’intelligence juridique. On a besoin de savoir où frapper pour que ça fasse mal légalement et financièrement.
Elle sortit une clé USB de son sac.
— J’ai passé la nuit à fouiller. J’ai téléchargé les cadastres, les comptes publics de la mairie, et les organigrammes des sociétés écrans de Raphaël. C’est un château de cartes. Mais il est protégé par le béton de la corruption.
Viper s’approcha et prit la clé.
— Donnez-moi ça. Je vais transformer son béton en sable.
CHAPITRE 4 : L’ŒIL DU CIEL
Midi. Le soleil était au zénith. Dans le hangar, l’atmosphère était studieuse. Les écrans brillaient dans la pénombre.
— Drone sur zone dans trente secondes, annonça Viper.
Sur l’écran principal, une image aérienne haute définition apparut. C’était la villa de Raphaël. Une monstruosité architecturale perchée sur une colline dominant Arles, avec piscine à débordement, murs d’enceinte de trois mètres et caméras tous les dix mètres.
— Joli bunker, commenta Sarah. Le mauvais goût est total.
— Zoome sur l’entrée, ordonna Le Saint.
L’image se resserra. On voyait deux gardes armés devant le portail. Ils ne portaient pas d’uniformes de sécurité privée, mais des vêtements civils.
— Armes visibles à la ceinture, nota Roc. Pas très légal tout ça.
— Regardez dans la cour, pointa Fantôme.
Trois voitures de luxe. Et un camion de déménagement. Des hommes chargeaient des caisses.
— Ils bougent quelque chose ? demandai-je.
Isabelle s’approcha de l’écran.
— C’est étrange. Raphaël organise son grand gala de charité ce soir, dans cette villa. Pourquoi déménager des choses le jour d’une fête ?
— Sauf s’il ne déménage pas des meubles, mais des preuves, suggérai-je. Il sait que j’ai été relâché. Il sait que l’incendie va attirer l’attention. Il fait le ménage.
Viper pianota furieusement sur son clavier.
— Je suis dans leur réseau Wi-Fi. C’est sécurisé comme une passoire. J’ai accès à leurs caméras de surveillance intérieures.
L’écran se divisa en quatre. On vit l’intérieur de la villa. Le salon luxueux, la cuisine où des traiteurs s’affairaient… et le bureau.
Raphaël était là. Il était au téléphone, arpentant la pièce nerveusement. Il tenait un verre d’alcool ambré.
Viper activa le micro directionnel du drone qui planait à 200 mètres au-dessus de la villa. Le son était parasité par le vent, mais grâce aux filtres audio, la voix devint audible.
“… Je m’en fous, Henri ! Tu me couvres ! Ce fou furieux a disparu… Non, je ne sais pas où il est… Oui, le feu a tout détruit, mais on n’a pas retrouvé le corps… S’il revient, je veux que tes hommes tirent à vue… Légitime défense, oui… Fais ton boulot, merde !”
Il raccrocha violemment.
Je sentis une main sur mon épaule. C’était Le Saint.
— Il a peur, Julien. Il sait qu’il a raté son coup. Un animal blessé est dangereux, mais il commet des erreurs.
— Le gala de ce soir, dis-je lentement, une idée prenant forme dans mon esprit.
— Quoi ?
— Tout le gratin sera là. Le Maire, le Commissaire, ses investisseurs… C’est l’endroit parfait.
— Pour faire quoi ? demanda Roc. Une fusillade ? Il y aura des civils.
— Non, répondis-je. Pas une fusillade. Une révélation. On ne va pas gâcher la fête. On va être l’attraction principale.
Le Saint sourit. Un vrai sourire cette fois.
— Explique.
— Isabelle, est-ce que tu peux accéder au système de projection de la villa ? Ils passent toujours des films promotionnels de leurs projets immobiliers pendant ces soirées.
Isabelle et Viper échangèrent un regard complice.
— Si c’est connecté au réseau… oui, c’est un jeu d’enfant, dit Viper.
— Et est-ce qu’on a assez de preuves pour monter un petit film ? demandai-je.
Isabelle hocha la tête.
— Avec les documents que j’ai, les enregistrements qu’on vient de capter, et les preuves de l’incendie… on peut monter un dossier béton. Mais ça ne suffira pas pour les arrêter immédiatement. Il faut les faire avouer. Ou les pousser à la faute en direct.
— On va faire mieux, dit Le Saint. On va les terroriser.
Il se tourna vers l’équipe.
— Écoutez-moi tous. Changement de plan. On ne lance pas l’assaut ce soir. On lance l’infiltration. — Équipe Alpha (Fantôme, Sarah, P’tit Louis) : Vous infiltrez le périmètre. Je veux des micros partout. Je veux savoir qui couche avec qui, qui paie qui. — Équipe Bravo (Roc, David, Alex) : Vous neutralisez discrètement la sécurité extérieure. Pas de morts. Des dodos forcés. On les ligote et on les stocke dans le camion de déménagement. — Équipe Charlie (Viper, Doc) : Vous prenez le contrôle de la régie technique. Lumière, son, vidéo. — Julien et moi : On entre par la grande porte.
— Par la grande porte ? s’étonna Isabelle. Ils vont vous tuer.
— Non, dis-je en sortant une vieille veste de costume de mon sac, la seule chose que j’avais sauvée il y a des années. Parce que Raphaël est un snob. Il ne regarde pas les serveurs. Il ne regarde pas le personnel. Pour lui, nous sommes invisibles.
— On va s’inviter au bal, conclut Le Saint. Et quand minuit sonnera, le carrosse redeviendra citrouille, et le Prince charmant finira en prison.
CHAPITRE 5 : LA PREMIÈRE PICOURE
Avant la nuit, nous devions envoyer un premier message. Un avertissement. Vers 16h00, Viper leva la tête de son écran.
— J’ai accès aux comptes bancaires personnels de Raphaël aux Caïmans. Et à ceux de sa société écran.
— Vide-les, dit Le Saint.
— Tout ?
— Non. Juste assez pour qu’il le voie. Transfère l’argent vers des œuvres de charité. La Croix-Rouge, la SPA… Tiens, fais un don de 500 000 euros à l’association des orphelins de la Police Nationale. Ça va être drôle quand il devra expliquer ça à ses amis mafieux.
Viper pianota.
— Transfert effectué. Et j’ai bloqué ses cartes de crédit. Quand il voudra payer le traiteur ce soir, ça va coincer.
Au même moment, Fantôme, qui était déjà parti en reconnaissance près de la villa, envoya un message radio.
“Cible visuelle sur la voiture préférée de Raphaël. Une Ferrari garée devant le garage. Pas de gardes à proximité immédiate.”
— Tu as une ligne de tir ? demanda Sarah, qui nettoyait sa lunette de visée.
— Négatif pour tir létal. Mais je peux faire de la peinture.
— Fais-le, ordonna Le Saint.
À cinq kilomètres de là, caché dans un buisson de lauriers, Fantôme sortit un petit drone quadricoptère de son sac. Il y fixa non pas une grenade, mais une poche de peinture rouge indélébile avec un détonateur à distance.
Il fit décoller l’engin. Le bourdonnement était couvert par le vent qui se levait. Le drone survola le mur d’enceinte, plana au-dessus de la Ferrari rouge sang de Raphaël, et largua sa charge.
Splatch.
La poche explosa sur le pare-brise et le capot, recouvrant le bijou italien d’une couche épaisse de peinture rouge vif, comme du sang artériel.
Fantôme fit faire une vrille au drone pour qu’il soit bien vu par une caméra de sécurité, puis le fit disparaître dans le ciel.
Dans le hangar, nous vîmes la réaction sur les écrans piratés. Raphaël sortit en courant, alerté par un garde. Quand il vit sa voiture, il devint écarlate. Il hurla, frappant le toit de la voiture, salissant son costume blanc.
Il regarda la caméra de sécurité, les yeux fous de rage. Il savait. Il savait que ce n’était pas du vandalisme. C’était une signature.
— Il est mûr, dis-je. Il est en train de perdre son sang-froid.
— La peur est le meilleur solvant, dit Doc. Elle dissout la logique, la prudence et la loyauté.
CHAPITRE 6 : LE SERMENT DES CENDRES
Le soleil commença à se coucher, incendiant le ciel de Camargue d’un rouge violent, écho ironique de la nuit précédente.
Dans le hangar, l’ambiance changea. Les blagues cessèrent. C’était l’heure de “l’équipement”. Le moment rituel où chaque soldat vérifie son matériel. Le clic des chargeurs engagés, le bruit du velcro des gilets tactiques, le chuintement des radios qu’on teste.
Je n’avais pas d’arme de guerre. Je refusais d’en porter une pour l’instant. J’avais mon couteau, un Karambit à lame courbe, caché dans ma botte. Et mes poings.
Le Saint s’approcha de moi. Il tenait deux oreillettes discrètes.
— Tiens. Canal sécurisé. Si ça tourne mal, si on doit passer en mode létal, le mot de code est “Ragnarok”.
Je pris l’oreillette et la glissai dans mon oreille.
— Pas de Ragnarok, Bastien. On reste propres. Pour Isabelle. Pour la mémoire de Madeleine.
Il posa sa main sur mon épaule.
— On te suit, Julien. Jusqu’en enfer s’il le faut. Mais ce soir, on va juste leur apporter un peu de chaleur.
Je me tournai vers le groupe. Ils étaient tous prêts. Quatorze ombres létales prêtes à fondre sur la proie.
— Merci, dis-je simplement.
— Remercie-nous quand on aura fini, grogna Roc. Et quand tu nous auras payé une tournée générale de Pastis.
— C’est noté.
Je regardai Isabelle. Elle était assise devant les écrans, le visage pâle mais déterminé. Elle allait être nos yeux et nos oreilles.
— Prête, Maître ?
Elle releva la tête et ajusta ses lunettes.
— Faites-les payer, Julien. Pour chaque pierre brûlée.
Je sortis du hangar. La nuit était tombée. L’air était frais, mais je brûlais de l’intérieur. Au loin, sur la colline, les lumières de la villa de Raphaël brillaient comme un phare arrogant. La fête commençait là-bas. La musique, le champagne, les rires des corrompus.
Ils ne savaient pas que dans l’ombre des marais, la meute s’était mise en marche. Ils ne savaient pas que le vent avait tourné.
Je montai dans le van noir avec Le Saint. La portière claqua comme le couvercle d’un cercueil.
— En chasse, murmura Le Saint.
— En chasse, répondis-je.
Le convoi s’ébranla dans la nuit, phares éteints, guidés par les lunettes de vision nocturne. La vengeance arrivait. Silencieuse. Implacable.
PARTIE 4 : LE JUGEMENT DU GARDIAN
CHAPITRE 1 : L’INVITATION DES FANTÔMES
La nuit était tombée comme un linceul de velours sur la colline de Montmajour. La villa de Raphaël Leyon brillait de mille feux, une insulte lumineuse à la sobriété sauvage de la Camargue environnante. Des projecteurs balayaient le ciel, des voitures de luxe s’alignaient dans l’allée gravillonnée, et le son feutré d’un orchestre de jazz s’échappait des grandes baies vitrées ouvertes sur la terrasse.
À cinq cents mètres de là, dans un fourré de kermès et de romarin, l’Équipe Bravo était en position.
Gora, alias « Roc », ajusta sa lunette de vision nocturne. L’image verte et granuleuse lui révéla deux gardes en faction près du portail de service, à l’arrière de la propriété. Ils fumaient, détendus, leurs armes dissimulées sous des vestes trop larges.
— Cibles visuelles, chuchota Roc dans son micro. Deux tangos. Pas de vigilance active. Ils discutent du match de l’OM.
Dans mon oreillette, la voix calme de Le Saint résonna : — Bravo, vous avez le feu vert pour la phase “Sieste”. Silence absolu. On ne veut pas déclencher l’alarme avant que le spectacle ne commence.
— Reçu. David, Alex, à vous.
Je n’étais pas avec eux. J’étais déjà à l’intérieur, ou presque. Le Saint et moi étions dans une camionnette de livraison blanche, garée à l’entrée des fournisseurs. Nous portions des pantalons noirs, des chemises blanches impeccables et des nœuds papillon. Nous avions l’air de deux serveurs intérimaires un peu trop bâtis pour porter des plateaux, mais dans le chaos de l’organisation d’un tel événement, personne ne regarde les visages du petit personnel.
— Tu es prêt ? demanda Le Saint en ajustant son col.
Je regardai mes mains. Les brûlures étaient dissimulées sous des gants de service en coton blanc.
— Je suis prêt.
— Rappelle-toi, Julien. On ne casse rien avant le signal. On sourit, on sert le champagne, et on repère les cibles.
La porte arrière de la camionnette s’ouvrit. C’était un vrai traiteur, un pauvre gars que nous avions “intercepté” gentiment cinq minutes plus tôt. Il était ligoté et bâillonné au fond du véhicule, mais confortablement installé sur des coussins.
— Désolé pour le dérangement, lui dit Le Saint en fermant la porte. Tu auras un gros pourboire à la fin de la soirée.
Nous prîmes deux caisses de champagne et nous dirigeâmes vers l’entrée de service. Le chef de la sécurité, un type avec une oreillette et un air important, nous arrêta.
— Vous êtes qui, vous ? Je ne vous ai pas vus au briefing.
Le Saint posa la caisse avec un bruit sourd. Il se redressa de toute sa hauteur (1m95), dominant l’agent de sécurité.
— On est les renforts envoyés par l’agence “Prestige”. Apparemment, vos gars ne savent pas déboucher une bouteille sans en renverser la moitié. On nous a appelés en urgence. Vous voulez vérifier ou vous voulez expliquer à Monsieur Leyon pourquoi les verres sont vides ?
L’agent hésita. Il regarda la carrure du Saint, puis la montre à son poignet. Le gala avait déjà commencé.
— Allez, filez. Mais pas de conneries. Et pas de drague avec les invitées.
Nous entrâmes. L’odeur me frappa immédiatement. Non pas l’odeur de brûlé qui hantait mes narines depuis 24 heures, mais l’odeur de l’argent sale. Un mélange de parfums coûteux, de cigares cubains et de nourriture raffinée.
Nous étions dans la cuisine. C’était une ruche. Des cuisiniers criaient, des serveurs couraient. Nous nous fondîmes dans la masse avec une facilité déconcertante. Le camouflage social est souvent plus efficace que le camouflage optique.
— Équipe Charlie, ici Alpha, crachota mon oreillette. Périmètre sécurisé. Les gardes extérieurs font dodo. On a pris leurs radios. On écoute leurs communications.
— Ici Charlie (Viper), répondit la voix de notre hacker. Je suis dans le système audiovisuel. J’ai le contrôle des lumières, du son et des écrans. J’attends votre top.
Je pris un plateau d’argent, y disposai six flûtes de champagne, et poussai les portes battantes.
J’entrai dans la gueule du loup.
CHAPITRE 2 : LE BAL DES HYPOCRITES
La salle de réception était immense, décorée avec un goût douteux mêlant marbre italien et statues grecques contrefaites. Des lustres en cristal pendaient du plafond comme des larmes gelées. Il y avait là tout le gratin de la région.
Je reconnus immédiatement le Maire, Monsieur Valéry, un petit homme chauve qui riait trop fort à une blague qu’il ne comprenait probablement pas. Il tenait une coupe de champagne, ce même champagne que je venais d’apporter.
Et il y avait le Commissaire Durand. Il était en uniforme de gala, ce qui était une faute de goût et une infraction au règlement pour une soirée privée, mais Durand aimait montrer ses galons. Il discutait avec un groupe d’investisseurs russes, gestitulant avec assurance.
Je m’approchai d’eux. Mon cœur battait lentement, puissamment.
— Champagne, Messieurs ? proposai-je d’une voix neutre.
Durand ne me regarda même pas. Il prit un verre, continuant sa conversation.
— … Et donc, je lui ai dit : “Ici, la loi, c’est nous.” Si on veut construire, on construit. Les écolos et les paysans, on les gère.
Un des Russes rit, un son grave et guttural. — Et l’agriculteur ? Celui qui posait problème ?
Durand but une gorgée. — Réglé. Un accident malheureux. Il a tout perdu. Il partira la queue entre les jambes.
Je serrai le plateau si fort que je crus que le métal allait se plier. L’envie de lui fracasser le crâne avec le plateau était une démangeaison physique, électrique. Mais je vis Le Saint, à l’autre bout de la salle, qui me fixait. Il fit un micro-signe de tête. Patience.
Je m’éloignai.
Raphaël fit son entrée dix minutes plus tard. Il descendit le grand escalier de marbre tel une star de cinéma, accompagné d’une jeune mannequin qui semblait s’ennuyer mortellement. Il portait un smoking blanc. Blanc immaculé. Comme pour prouver que la suie et la cendre ne pouvaient pas l’atteindre.
Il prit un micro sur l’estrade. La musique s’arrêta.
— Mes amis ! Bienvenue ! Bienvenue au futur de la Camargue !
Des applaudissements polis crépitèrent.
— Ce soir, nous célébrons non seulement le lancement du “Riviera Resort”, mais aussi le triomphe du progrès sur l’immobilisme. Certains disent que cette terre est sauvage, qu’elle ne doit pas changer. Moi je dis : cette terre est une opportunité !
Je me plaçai près de la régie technique, dans l’ombre d’une colonne. Dans mon oreillette, la voix d’Isabelle résonna pour la première fois.
— Julien, je suis en ligne avec le Procureur de la République à Marseille. Il écoute. Il attend la preuve flagrante.
— Viper, tu es prêt ? chuchotai-je.
— Le doigt sur la gâchette numérique, chef.
Raphaël continuait son discours, s’enivrant de ses propres paroles.
— Nous avons surmonté des obstacles. Des jalousies locales. Mais grâce au soutien indéfectible de notre Maire et de notre police exemplaire…
Il leva son verre vers Durand qui salua la foule.
— … nous avons ouvert la voie. Et je vous annonce ce soir que l’acquisition des derniers terrains bloquants, le fameux Mas de la Griffe, sera officialisée dès lundi !
C’était le moment.
— Top, dis-je.
CHAPITRE 3 : LE CHÂTEAU DE CARTES S’EFFONDRE
Au moment où Raphaël allait porter le verre à ses lèvres, son téléphone sonna. Ce n’était pas une sonnerie discrète. C’était le son d’une alarme stridente, amplifiée par le système de sonorisation que Viper venait de pirater.
Raphaël sursauta. Il regarda son téléphone, confus.
Puis, le téléphone de Durand sonna. Puis celui du Maire. Puis ceux des investisseurs.
Une vague de sonneries, de bips et de notifications envahit la salle. C’était une cacophonie numérique.
Raphaël regarda son écran. Une notification de sa banque aux Îles Caïmans. “SOLDE INSUFFISANT. COMPTE GELÉ. TRANSFERT SUSPECT VERS : ORPHELINAT DE LA POLICE NATIONALE.”
Il blêmit.
— Qu’est-ce que c’est que ce bordel ? hurla-t-il, oubliant le micro toujours actif.
Soudain, les lumières de la salle s’éteignirent brutalement. Le noir complet. Des cris de surprise fusèrent.
— Ne bougez pas ! cria la sécurité. C’est une panne !
— Non, fit la voix amplifiée de Viper dans les enceintes, une voix modifiée, grave et métallique. Ce n’est pas une panne. C’est une mise à jour.
Le grand écran de projection, qui affichait jusqu’alors le logo doré du projet immobilier, s’illumina.
Mais ce n’était pas des images de golfs et de piscines. C’était une vidéo granuleuse, prise par un drone, datée de la veille. On y voyait Raphaël, dans son bureau, hurlant sur ses hommes. Le son était cristallin.
“Je veux qu’il brûle ! Vous m’entendez ? Je veux que ce bouseux perde tout ! Arrosez le hangar, arrosez la maison ! Si le vieux voisin crève, tant pis, ça fera un témoin de moins !”
Un silence de mort tomba sur la salle. Un silence plus lourd que le plomb.
L’image changea. On vit maintenant des documents bancaires. Des virements avec les noms, les dates, les montants.“Virement 50 000 € – Bénéficiaire : Henri Durand – Motif : Conseil Juridique (Faux).” “Virement 100 000 € – Bénéficiaire : Compte de Campagne du Maire Valéry.”
Dans la salle, les visages se tournaient vers les accusés. Le Maire essayait de se cacher derrière un serveur. Durand avait la main sur son arme, mais il ne savait pas qui viser.
Raphaël, sur l’estrade, tremblait de tout son corps. — C’est faux ! C’est un montage ! Coupez ça ! Coupez ça !
Il jeta son verre contre l’écran, mais l’image continuait de défiler.
Maintenant, c’était la vidéo de l’incendie. Les flammes dévorant ma maison. Mon cheval, Éclipse, courant affolé. Et moi, à genoux dans les cendres.
Puis, l’écran s’éteignit. Un projecteur unique, d’une blancheur aveuglante, s’alluma. Il ne visait pas Raphaël. Il me visait, moi.
J’enlevai mes gants blancs. Je les laissai tomber au sol. Je retirai mon nœud papillon.
— Bonsoir, Raphaël, dis-je. Ma voix, sans micro, porta jusqu’au fond de la salle grâce à l’acoustique parfaite.
La foule s’écarta de moi comme si j’étais contagieux, créant un couloir vide entre moi et l’estrade.
— Le… Le fermier… bégaya Raphaël.
— Julien Monroe, corrigeai-je. Ancien Maître Principal des Commandos Marine. Et l’homme dont tu as brûlé la vie.
Durand réagit. L’instinct de survie ou la stupidité, je ne sais pas. Il dégaina son arme de service. — Police ! Ne bougez pas ! Vous êtes en état d’arrestation pour terrorisme !
— Mauvaise idée, Henri, fit une voix derrière lui.
Le Saint surgit de l’ombre. Avant que Durand ne puisse lever son arme, Le Saint lui saisit le poignet, effectua une torsion brutale et le désarma. Il éjecta le chargeur du pistolet et le lança à travers la pièce. D’une petite tape humiliante derrière la tête, il poussa le commissaire à genoux.
— Reste là et sois sage. Les adultes discutent.
Les gardes du corps de Raphaël tentèrent d’intervenir. Mais c’était trop tard. Les fenêtres de la terrasse explosèrent vers l’intérieur. Roc, David, Alex et les autres membres de l’équipe Bravo firent irruption, armes au poing (mais canons baissés), équipés de gilets tactiques et de cagoules.
— Tout le monde au sol ! hurla Roc de sa voix de stentor. Sécurité !
La panique fut brève car contrôlée. Les invités, comprenant qu’ils n’étaient pas les cibles, se couchèrent ou se cachèrent sous les tables. Les gardes de Raphaël, voyant qu’ils étaient braqués par des professionnels équipés de fusils d’assaut, levèrent les mains. Ils étaient des mercenaires, pas des martyrs. Ils ne mouraient pas pour un patron qui ne pouvait plus les payer.
Il ne restait que Raphaël et moi.
CHAPITRE 4 : LE DUEL
Raphaël était seul sur l’estrade. Son empire s’était effondré en trois minutes. Son argent avait disparu, sa réputation était détruite, ses protecteurs étaient neutralisés.
Il regarda autour de lui, cherchant une issue. Il n’y en avait pas. Son regard se posa sur moi. Une haine pure, animale, remplaça la peur.
Il sortit un couteau à cran d’arrêt de sa poche intérieure. Une lame fine, vicieuse. — Tu as tout gâché ! hurla-t-il. Tu n’es rien ! Rien qu’un plouc !
Il sauta de l’estrade et fonça sur moi.
Le Saint fit un mouvement pour intervenir, mais je levai la main. — Non. Il est à moi.
Raphaël n’était pas un combattant. C’était un bagarreur de rue qui avait réussi. Il attaquait avec rage, sans technique. Il tenta de me planter la lame dans le ventre.
Je n’ai pas bougé mes pieds. J’ai juste pivoté le buste. La lame déchira ma chemise, égratignant ma peau. La douleur était une information, pas une gêne.
Il revint à la charge, essayant de me tailler le visage. J’attrapai son poignet droit avec ma main gauche. Je serrai. Je serrai avec toute la force accumulée pendant des années à porter des ballots de paille et à tirer des cordes. Je sentis ses os craquer sous ma poigne.
Il hurla et lâcha le couteau.
Mais je ne le lâchai pas. Je lui décochai un coup de poing au visage. Pas un coup technique. Un coup de rage. Un coup pour Pastis. Son nez explosa.
Il tituba en arrière, mais je l’attrapai par le revers de son smoking blanc, désormais taché de son propre sang.
— Regarde-moi ! criai-je. Regarde ce que tu as fait !
Je le frappai encore. Un coup au corps pour le Mas. Un coup pour Madeleine. Il s’effondra à genoux, pleurant, morveux, ensanglanté.
Je levai le poing pour le coup final. Le coup qui pouvait le tuer ou le laisser légume. Tout mon corps réclamait cette violence. Mon sang bouillonnait.
— Julien !
La voix d’Isabelle. Elle venait d’entrer dans la salle, téléphone à la main.
— Julien, arrête ! C’est fini ! Regarde-le ! Il est fini ! Si tu le tues, tu deviens comme lui !
Je restai le poing en l’air, tremblant. Je regardai Raphaël. Il était recroquevillé, protégeant sa tête, gémissant. Ce n’était plus le “Roi du Béton”. C’était juste une épave.
Je baissai lentement le bras. Je me penchai vers lui et murmurai :
— Tu as raison, Raphaël. Je suis un paysan. Je connais la terre. Et je sais qu’on ne soigne pas la pourriture en la tuant. On l’arrache et on la laisse sécher au soleil.
Je le lâchai. Il tomba face contre terre sur le marbre froid.
Je me tournai vers Le Saint. — On se tire.
CHAPITRE 5 : LE GRAND NETTOYAGE
Au loin, les sirènes approchaient. Pas une ou deux voitures. Une armada. Isabelle avait bien fait son travail. Ce n’était pas la police locale. C’était la Gendarmerie Nationale, le GIGN peut-être, et sûrement des équipes financières.
— Équipe, on décroche, ordonna Le Saint dans sa radio. Sortie par l’arrière. Véhicules en attente. On disparaît.
Comme une volée de moineaux, l’équipe se dispersa. En trente secondes, la salle était vide de toute présence militaire. Il ne restait que les invités traumatisés, les gardes ligotés, et les trois coupables (Raphaël, Durand, le Maire) au centre de la pièce, sous la lumière crue du projecteur.
Je sortis par la cuisine. Isabelle m’attendait près de la porte de service. Elle me tendit une veste pour couvrir ma chemise déchirée.
— Pars, Julien. Je m’occupe de la police. Je leur donnerai les preuves, les vidéos, tout. Je dirai que tu as agi en légitime défense et que des “citoyens concernés” sont intervenus pour aider.
— Tu vas avoir des ennuis ?
Elle sourit, les yeux brillants. — Avec le dossier que je vais donner au Procureur ? Je vais être l’avocate de l’année. Allez, file. Ton équipe t’attend.
Je courus vers la camionnette où Le Saint m’attendait, moteur tournant. Nous démarrâmes au moment où les premiers gyrophares bleus entraient dans la propriété.
Nous roulâmes dans la nuit, vers le hangar de sel. Personne ne parlait. Roc nettoyait son couteau (qu’il n’avait pas utilisé). Viper fermait ses ordinateurs. L’adrénaline retombait, laissant place à une fatigue immense, écrasante.
Le Saint me passa une flasque de whisky. — Bois. Tu l’as mérité.
Je pris une longue gorgée. Le liquide brûlant réchauffa mon intérieur glacé.
— Merci, Bastien.
— De rien. Mais la prochaine fois que tu as un problème de voisinage… envoie juste un SMS. C’est moins fatiguant.
Je souris. Un vrai sourire. Je regardai par la fenêtre. Au loin, la lueur de l’incendie de mon Mas était éteinte. Il ne restait que la nuit, pure et silencieuse.
CHAPITRE 6 : LA RENAISSANCE
Six mois plus tard.
La Camargue est une terre de résilience. Après l’incendie, l’herbe repousse plus verte, plus forte, nourrie par les cendres.
J’étais debout sur le toit de ma nouvelle maison. Ce n’était pas une réplique de l’ancienne. On ne reconstruit pas le passé. C’était une maison moderne, en bois et en pierre, plus petite, mais plus lumineuse. Construite avec l’aide des assurances (que Raphaël avait été forcé de débloquer avant son incarcération) et surtout, avec les bras des voisins.
Car c’était ça, la vraie victoire. Après le “Gala de la Honte”, comme les journaux l’avaient appelé, les langues s’étaient déliées. Les gens n’avaient plus peur. Le système Raphaël/Durand avait sauté. Le nouveau maire était un ancien instituteur du village, un type bien.
Raphaël avait pris quinze ans ferme. Durand, dix ans. Ils ne sortiraient pas de sitôt.
Je descendis de l’échelle. Pastis m’accueillit en aboyant joyeusement. Il avait gardé une cicatrice sur le flanc et boitait un peu plus qu’avant, mais il était vivant. Il courut vers moi, la queue battant la mesure.
— Doucement, le vieux, doucement.
Je me dirigeai vers les écuries. Éclipse sortit la tête de son box, hennissant doucement. Elle n’avait plus peur du feu, mais elle n’aimait toujours pas l’odeur de la fumée de cigarette.
Une voiture entra dans la cour. Pas un SUV noir cette fois. Le Defender gris du Saint.
Il descendit, seul. Il portait une chemise civile, détendue.
— Joli toit, dit-il en regardant la maison. C’est droit.
— J’ai eu de bons ouvriers, répondis-je.
Il s’approcha et me tendit un petit paquet emballé dans du papier kraft.
— C’est quoi ?
— Ouvre.
J’ouvris le paquet. C’était un carnet. Neuf. En cuir brut. Sur la couverture, il avait fait graver un insigne. Pas celui des Commandos. Celui de la Camargue : la Croix des Gardians.
— Ton ancien journal a brûlé, dit-il. Il est temps d’en commencer un nouveau.
Je passai la main sur le cuir.
— Merci.
— L’équipe te passe le bonjour. Viper demande si tu as enfin installé le Wi-Fi. Roc demande si tu as encore des œufs.
Je ri : — Dis-leur qu’ils sont les bienvenus. Quand ils veulent. Mais pour le travail, pas pour la guerre.
— Espérons-le, dit Le Saint en regardant l’horizon.
Il remonta dans sa voiture. — Prends soin de ta terre, Julien. Elle t’a coûté cher.
— C’est le prix de la liberté.
Il démarra et s’éloigna dans un nuage de poussière.
Je restai seul au milieu de ma cour. Isabelle devait arriver pour le dîner. Monsieur Palomo viendrait sûrement avec une bouteille de vin. La vie reprenait.
J’ouvris le carnet neuf. Je sortis un stylo de ma poche. Je m’assis sur la margelle du vieux puits, celui qui avait survécu à tout.
Et j’écrivis la première ligne : Jour 1. Le vent a tourné. La maison est debout. Et nous aussi.
Je relevai la tête. Le soleil se couchait sur les étangs, peignant l’eau en or et en sang. C’était beau. C’était dur. C’était chez moi.