Partie 1
La pluie d’automne battait avec fureur contre les immenses baies vitrées de “L’Écrin Doré”, l’un des restaurants les plus exclusifs du 8ème arrondissement de Paris. À l’intérieur, l’ambiance était feutrée, mais pour Alexandre Delacroix, 32 ans, c’était une prison dorée.
Confiné dans un fauteuil roulant depuis sept ans suite à un accident d’équitation, Alexandre se sentait plus prisonnier de son propre corps que jamais. Ses doigts tremblaient violemment alors qu’il tentait de saisir son verre d’eau en cristal. Ce tremblement, tout comme le brouillard mental qui l’enveloppait en permanence, s’était aggravé ces six derniers mois.
— Alexandre, tu es pâle comme un linge, fit remarquer Viviane, sa belle-mère, d’une voix mielleuse qui sonnait terriblement faux. As-tu pris ton traitement du soir ?
Viviane avait épousé son père trois ans après la m*rt de sa mère biologique. Depuis le décès de son père il y a deux ans, elle gérait tout : sa fortune, l’entreprise familiale, et surtout, sa santé.
— Je l’ai pris, murmura Alexandre.
Parler lui demandait un effort surhumain. Sa langue semblait lourde, pâteuse.
— Le Dr Richardson est formel, le nouveau dosage est essentiel, intervint Marc, son demi-frère, sans même lever les yeux de son smartphone dernier cri.
À 26 ans, Marc attendait son heure. Il avait hérité de l’arrogance de Viviane et de l’ambition de leur père, mais sans aucune once d’empathie. Pour eux, Alexandre n’était qu’un obstacle. L’héritier paralysé, le fardeau, celui qui occupait le fauteuil de PDG que Marc convoitait tant.
Soudain, une présence se fit sentir à sa gauche.
— Excusez-moi…
La voix était si faible qu’elle était à peine audible. Alexandre tourna péniblement la tête. Une petite fille, pas plus haute que la table, se tenait là. Elle ne devait pas avoir plus de six ans. Ses vêtements étaient propres mais usés jusqu’à la corde, sa petite veste en jean bien trop fine pour la saison.
Mais ce furent ses yeux qui capturèrent l’âme d’Alexandre. Des yeux sombres, immenses, remplis d’une détresse ancienne, bien trop lourde pour une enfant.
— Les enfants ne sont pas admis ici, cingla Viviane immédiatement. Où sont tes parents ? Sécurité !
La petite fille ignora totalement Viviane. Elle fixa Alexandre avec une intensité brûlante. Puis, lentement, elle leva ses petites mains sales et commença à faire des gestes précis dans l’air.
Alexandre se figea. Il avait appris la Langue des Signes Française (LSF) des années auparavant pour un programme caritatif de son entreprise. Il était rouillé, mais il comprit instantanément.
Elle signa : « Arrête tes médicaments. Tu vas guérir. »
Le temps sembla se suspendre dans le restaurant luxueux. Alexandre la regarda, abasourdi. Avait-il halluciné à cause de la fièvre ?
Voyant son hésitation, la petite fille répéta, plus lentement, les larmes aux yeux : « Arrête. Poison. Comme maman. »
— Qu’est-ce que c’est que ce cirque ? ricana Marc. Une petite mendiante qui fait des signes de gang ? C’est pathétique.
— C’est intolérable ! s’indigna Viviane en se levant, faisant signe au maître d’hôtel. Faites sortir cette enfant immédiatement ! C’est une honte pour un établissement de ce standing !
Un agent de sécurité s’approcha d’un pas lourd. La petite fille, paniquée, signa une dernière fois, frénétiquement : « Ils te tuent. Ne bois pas. »
Puis, avant que l’homme ne puisse la saisir, elle se faufila sous le bras d’un serveur et disparut vers les cuisines avec l’agilité d’un chat habitué à fuir.
— Enfin ! souffla Viviane en se rasseyant, lissant sa robe de créateur. Alexandre, tu es bouleversé. Tiens, prends ton analgésique maintenant, tu trembles trop.
Elle sortit de son sac en crocodile le petit pilulier en argent qu’elle gardait toujours sur elle. Elle en sortit deux pilules blanches et une gélule bleue. Le même cocktail qu’il avalait trois fois par jour depuis des années.
— Allez, mon chéri, insista-t-elle, le regard brillant d’une lueur étrange. C’est pour ton bien. Le médecin a dit qu’il ne faut jamais sauter une dose.
Alexandre regarda les pilules dans la paume manucurée de sa belle-mère. Puis il repensa aux yeux de la petite fille. « Poison. Comme maman. »
C’était absurde. Paranoïaque. Viviane était peut-être froide et calculatrice, mais de là à…
Pourtant, une voix intérieure, une intuition qu’il croyait éteinte, hurla en lui. Pourquoi son état empirait-il malgré les soins les plus coûteux de Paris ? Pourquoi Marc avait-il l’air si impatient ? Pourquoi Viviane insistait-elle tant pour lui donner elle-même ses cachets ?
— Non, dit Alexandre.
Sa voix était sortie plus ferme qu’il ne le pensait.
Le sourire de Viviane se figea. — Pardon ? — Je ne les prendrai pas. Je n’ai pas mal. — Ne sois pas ridicule, Alexandre ! Tu sais très bien que si tu arrêtes, tu vas faire une crise. Prends-les. Tout de suite.
Il y avait une urgence dans sa voix qui n’avait rien de maternel. C’était de la peur. De la peur qu’il lui échappe.
Alexandre croisa le regard de son demi-frère. Marc ne regardait plus son téléphone. Il fixait Alexandre avec une tension palpable, sa mâchoire serrée.
— J’ai dit non, répéta Alexandre, sentant une colère froide monter en lui, remplaçant la peur. Je suis fatigué. Je veux rentrer.
Le trajet de retour vers son appartement de l’Avenue Montaigne se fit dans un silence de m*rt. Alexandre ne dormait pas. Son esprit tournait à cent à l’heure. Cette enfant… Elle avait risqué sa sécurité pour le prévenir. Elle avait dit “Comme maman”.
Arrivé chez lui, son infirmier de nuit, Gérald – un homme embauché par Viviane – l’attendait avec un verre d’eau et les mêmes pilules.
— Monsieur Delacroix, Madame m’a dit que vous aviez sauté la dose du dîner. C’est très imprudent. Voici votre traitement de nuit.
Alexandre regarda le verre. Il regarda Gérald, dont le salaire dépendait de Viviane.
— Laissez ça sur la table de nuit, Gérald. Je les prendrai après ma toilette. — Je dois m’assurer que vous les avalez, monsieur. Ordre du docteur. — Je suis encore le PDG de cette entreprise et le propriétaire de cet appartement, Gérald. Sortez.
L’infirmier hésita, puis sortit à contrecœur. Dès que la porte fut close, Alexandre prit les pilules. Il ne les avala pas. Il roula jusqu’à la salle de bain et les jeta dans les toilettes.
Cette nuit-là, les effets du manque furent terribles. Sueurs froides, nausées, douleurs lancinantes. Mais au petit matin, alors que le soleil se levait sur la Tour Eiffel, quelque chose avait changé.
Le brouillard dans sa tête s’était légèrement dissipé. Pour la première fois depuis des années, il pouvait penser clairement.
Ils essayaient de le tuer.
Il devait retrouver cette petite fille. Elle était la seule à détenir la clé. Mais comment retrouver une enfant SDF dans l’immensité de Paris sans que sa famille ne s’en aperçoive ?
Alexandre attrapa son téléphone. Il composa le numéro de la seule personne en qui il avait encore confiance, son ancienne assistante, licenciée par Viviane.
— Sarah ? C’est Alexandre. Ne pose pas de questions. J’ai besoin d’une voiture banalisée et d’un détective privé. Tout de suite. Et Sarah… apporte une arme.

Partie 2
Le téléphone glissa de ma main moite après avoir raccroché avec Sarah. Mon cœur battait la chamade, un rythme irrégulier et douloureux qui me rappelait à quel point mon corps était affaibli. J’avais une heure. Une heure avant que Gérald ne revienne vérifier si j’avais bien avalé ce poison, une heure avant que le piège ne se referme pour la nuit.
Je rassemblai mes forces. Chaque mouvement était une torture. Mes muscles s’étaient atrophiés non pas à cause de ma paralysie, je le réalisais maintenant, mais à cause de cette intoxication chimique constante. Je parvins à me hisser vers mon coffre-fort mural, dissimulé derrière une toile contemporaine que Viviane détestait. Mes doigts tremblaient tellement qu’il me fallut trois essais pour composer le code. À l’intérieur : des liquidités, le collier de perles de ma mère, et surtout, mon passeport et des disques durs contenant des preuves de mes anciennes capacités cognitives, avant que le “brouillard” ne s’installe. J’y ajoutai le pilulier que j’avais subtilisé plus tôt. La preuve du crime.
À 23h00 précises, mon interphone vibra. Pas de sonnerie, Sarah savait être discrète. — Je suis à l’entrée de service, Alex. Ouvre.
Je sortis de l’appartement comme un voleur, roulant silencieusement sur les tapis épais du couloir. L’ascenseur de service s’ouvrit sur Sarah. Elle avait vieilli depuis son licenciement brutal par Viviane, mais ses yeux brillaient de cette détermination farouche que j’avais toujours admirée. Elle était accompagnée de Thomas, un ancien légionnaire reconverti dans la protection rapprochée, une montagne de muscles au visage impassible.
— On t’emmène, dit-elle simplement en voyant mon état. Mon Dieu, Alex… ils t’ont fait quoi ?
Dans la voiture blindée qui filait vers une clinique privée de Neuilly-sur-Seine, loin des regards indiscrets et surtout loin du Dr Richardson, je sentis mes premières vraies convulsions. Le manque. Mon corps réclamait la drogue qui le tuait. — Ne t’arrête pas, murmurai-je à Thomas. Si ma belle-mère appelle, on ne répond pas. Je suis… en voyage d’affaires inopiné.
Les trois jours qui suivirent furent une descente aux enfers. Je fus admis sous le nom de “Monsieur Simon”. Le Dr Maury, un toxicologue réputé et ami de longue date de la famille de Sarah, prit mon cas en main. J’ai passé soixante-douze heures à vomir, à suer, à halluciner. Je voyais le visage de Viviane se déformer en monstre, puis celui de Marc riant de mon impuissance. Mais au milieu de ces cauchemars, une image revenait, claire et apaisante : les yeux noirs de cette petite fille. « Arrête. Tu vas guérir. » Elle était mon phare dans la tempête.
Au matin du quatrième jour, le brouillard se leva. C’était une sensation physique, comme si on avait retiré un étau de mon crâne. J’étais épuisé, vidé, mais lucide. Le Dr Maury entra dans ma chambre, le visage grave, un dossier épais sous le bras. — Alexandre, nous avons les résultats, dit-il en s’asseyant. Il posa les feuilles sur la tablette de mon lit. — Arsenic à faible dose, thallium, et des traces de benzodiazépines massivement surdosées. C’est un cocktail sophistiqué. Conçu pour imiter une dégénérescence neurologique progressive. Les tremblements, la confusion, la faiblesse musculaire… tout s’explique. Ce n’était pas l’évolution de votre paralysie. C’était un meurtre à petit feu.
Je fermai les yeux, une larme solitaire roulant sur ma joue. J’avais raison. L’enfant avait raison. Ils m’assassinaient pour l’héritage. Viviane, la femme qui avait pris la place de ma mère, et Marc, mon propre sang.
— Combien de temps ? demandai-je d’une voix rauque. — À ce rythme ? Six mois, peut-être moins avant une défaillance cardiaque irréversible. Mais la bonne nouvelle, c’est que les dommages ne sont pas tous permanents. Avec une chélation et de la rééducation, vous retrouverez votre esprit et une partie de votre force physique.
Ma décision fut prise à cet instant précis. Je n’allais pas seulement survivre. J’allais contre-attaquer. Mais d’abord, j’avais une dette. Une dette de vie.
— Sarah, appelai-je. Elle entra immédiatement. — Je suis là, Alex. — Le détective. As-tu des nouvelles de la petite fille ? Sarah sortit son téléphone et me montra une photo floue prise de loin. — Elle s’appelle Léa. Elle a six ans. Elle vit dans un squat insalubre à Saint-Denis avec son petit frère, Tom, quatre ans. Ils sont “sous les radars”. Pas d’école, pas de famille déclarée. Les services sociaux ont perdu leur trace après la m*rt suspecte de leur mère il y a quatre mois.
Je regardai la photo. Léa fouillait dans une poubelle, mais elle tenait la main de son petit frère avec une protection féroce. — Prépare la voiture, dis-je en essayant de me redresser. — Alex, tu sors à peine de désintoxication, tu ne peux pas… — Je ne vais pas laisser mon sauveur dormir une nuit de plus dans la crasse alors que je dors dans des draps de soie. On y va. Maintenant.
Le contraste était saisissant. Ma berline noire aux vitres teintées glissait silencieusement à travers les rues délabrées de la banlieue nord. Nous nous arrêtâmes devant un immeuble industriel désaffecté, aux vitres brisées et aux murs tagués. L’odeur d’urine et de moisi me prit à la gorge dès que Thomas m’aida à descendre mon fauteuil sur le trottoir jonché de débris.
— C’est au deuxième étage, indiqua le détective qui nous attendait. C’est dangereux, Monsieur Delacroix. Laissez-nous aller les chercher. — Non. Elle a besoin de voir que je suis vivant. Que je l’ai écoutée.
L’ascension fut laborieuse, Thomas me portant presque avec mon fauteuil dans les escaliers en béton effrités. Nous arrivâmes dans un vaste espace ouvert, glacial, où le vent s’engouffrait par les fenêtres sans vitres. Au fond de la pièce, sur un matelas crasseux entouré de quelques jouets cassés, ils étaient là. Léa se leva d’un bond, se plaçant devant son frère comme un bouclier humain. Elle tenait un bout de tuyau en métal dans sa main, prête à frapper. Ses yeux étaient terrifiés.
Je fis signe à Thomas et Sarah de rester en retrait. Je m’avançai seul, lentement. Je levai mes mains, montrant qu’elles étaient vides. Puis, maladroitement, je signai : « Je suis l’homme du restaurant. Tu m’as sauvé. »
Léa baissa légèrement son arme de fortune. Elle plissa les yeux, me scrutant. Je voyais qu’elle remarquait la différence. Je n’étais plus le légume bavant du restaurant. J’étais pâle, oui, mais mes yeux étaient vifs. Elle lâcha le tuyau et signa rapidement, ses petits doigts volant dans l’air froid : « Tu as arrêté les pilules bleues ? » « Oui. Tout arrêté. Grâce à toi. » répondis-je.
Elle s’effondra. Ce n’était pas une figure de style. Ses jambes cédèrent sous elle et elle tomba à genoux, éclatant en sanglots silencieux. C’était comme si toute la tension qu’elle portait depuis des mois s’évaporait d’un coup. Je roulai jusqu’à elle. Sans réfléchir, je tendis les bras. Elle se jeta contre moi, enfouissant son visage sale et couvert de larmes dans mon manteau en cachemire. Je sentis ses côtes saillantes à travers son pull trop grand. Derrière elle, le petit garçon, Tom, nous regardait avec des yeux immenses, suçant son pouce. Il ne parlait pas. Il ne bougeait pas.
— « Comment savais-tu ? » lui demandai-je une fois qu’elle fut calmée, en lui tendant un mouchoir propre. Léa renifla et commença son récit, traduit par mes connaissances limitées et l’intuition. « Mon beau-père. Richard. Il était gentil avant. Puis Grand-père est mrt et Maman a eu de l’argent. Richard donnait des “vitamines” à Maman. Elle tremblait. Elle oubliait des choses. Comme toi. J’ai vu Richard écraser du verre et de la poudre blanche. J’ai essayé de dire à la police, mais je suis “la sourde”, “la bête”. Personne n’écoute. Maman est mrte dans son lit. Richard a tout pris. Il nous a jetés dehors. »
La rage que je ressentis à ce moment-là dépassait tout ce que j’avais éprouvé pour ma propre situation. On avait ignoré le témoignage d’une enfant parce qu’elle était handicapée. On avait laissé une femme se faire assassiner. Et cette petite fille, brisée par le système, avait trouvé le courage d’observer un inconnu dans un restaurant, de reconnaître les symptômes, et de risquer le peu de sécurité qu’elle avait pour intervenir.
— « C’est fini, » signai-je avec une promesse solennelle. « Plus jamais froid. Plus jamais faim. Je m’appelle Alexandre. Et je vais m’occuper de vous. »
Sortir les enfants de là fut un déchirement et un soulagement. Tom refusait de lâcher la main de sa sœur. Il fallut que je le prenne sur mes genoux dans le fauteuil pour qu’il accepte de quitter le matelas. Dans la voiture, Sarah avait prévu des couvertures chaudes et des sandwichs. Voir Tom dévorer le pain comme s’il n’avait pas mangé depuis des jours me brisa le cœur une seconde fois.
— Où allons-nous ? demanda Sarah en démarrant. — À l’hôtel Plaza Athénée pour ce soir. Je veux qu’ils soient lavés, nourris et en sécurité. Et demain… demain, nous allons voir la police. Mais pas n’importe quel flic. J’ai besoin du Commissaire Valence. C’est un homme intègre.
Cette nuit-là, dans la suite impériale de l’hôtel, je ne dormis pas. Je veillai sur Léa et Tom, endormis dans un lit king-size qui semblait les engloutir. Léa tenait toujours la main de son frère dans son sommeil. J’avais retrouvé mes facultés, mais j’avais gagné quelque chose de bien plus précieux : une raison de vivre. Ce n’était plus pour mon entreprise ou mon nom que je me battais. C’était pour eux.
Partie 3
Le lendemain matin marqua le début de la contre-offensive. J’avais passé la nuit à établir une stratégie avec mes avocats et le détective privé. Nous avions les preuves médicales de mon empoisonnement. Nous avions le témoignage de Léa sur le modus operandi. Mais pour faire tomber Viviane et Marc, il nous fallait plus : il nous fallait les prendre la main dans le sac.
J’arrivai au Quai des Orfèvres (siège de la police judiciaire) non pas en victime, mais en stratège. Le Commissaire Valence, un homme au visage buriné qui avait vu trop d’horreurs dans sa carrière, écouta mon récit en silence. Lorsqu’il vit les rapports toxicologiques, ses sourcils se froncèrent. Mais ce fut lorsque l’interprète en langue des signes traduisit le témoignage de Léa que son attitude changea radicalement.
Léa, assise très droite sur sa chaise, expliqua avec une précision chirurgicale comment elle avait vu la “dame aux cheveux blonds” (Viviane) manipuler le pilulier, comment elle avait reconnu les symptômes d’Alexandre. Elle décrivit aussi la mrt de sa mère. Valence ordonna immédiatement la réouverture du dossier sur la mrt de Catherine, la mère de Léa, et lança un mandat de recherche contre Richard, le beau-père.
— Monsieur Delacroix, dit Valence, nous avons assez pour une perquisition, mais pour une condamnation béton, surtout avec des avocats comme ceux de votre famille, l’idéal serait un flagrant délit. — Je sais, répondis-je froidement. C’est pour ça que je vais retourner là-bas.
Le plan était risqué. Je devais retourner à l’appartement, feindre d’être toujours sous l’emprise des drogues, et enregistrer une confession ou une tentative d’empoisonnement. — C’est de la folie, Alex, protesta Sarah. — Non, c’est la seule façon de m’assurer qu’ils ne s’en sortent pas avec un simple “erreur médicale”.
Je laissai Léa et Tom sous la protection de Sarah et de deux gardes du corps à l’hôtel. Les adieux furent difficiles. « Je reviens, » promis-je à Léa. « Je vais attraper les méchants. » Elle me regarda, sérieuse, et me donna un petit caillou blanc qu’elle gardait dans sa poche. « Pour la chance. »
Je retournai avenue Montaigne en fin d’après-midi. J’avais pris soin de maquiller mon teint pour paraître plus gris, plus malade. Je m’affalai dans mon fauteuil, laissant mes mains trembler volontairement. Lorsque j’entrai, Viviane et Marc étaient au salon, en train de boire du champagne. Ils sursautèrent. — Alexandre ? On te croyait… parti en voyage, balbutia Marc. — J’ai essayé… marmonnai-je, la voix pâteuse. Trop malade… Hôpital… Ils m’ont renvoyé… Je jouais le rôle de ma vie. Le rôle de la victime qu’ils avaient créée. Viviane reprit instantanément son masque de sollicitude, mais je vis l’éclat de triomphe dans ses yeux. La brebis égarée était revenue à l’abattoir. — Oh, mon pauvre chéri ! Gérald était fou d’inquiétude. Tu as raté tellement de doses. Tu dois être en souffrance terrible. — Oui… mal… très mal… — Ne t’inquiète pas, dit-elle en se dirigeant vers le bar où elle gardait mon “traitement”. Je vais te préparer un cocktail spécial pour te remettre sur pied.
Elle me tournait le dos. Je savais que le Commissaire Valence écoutait via le micro caché dans le col de ma chemise. Des caméras miniatures avaient été installées par mon détective pendant mon absence. Je la vis sortir un petit sachet de sa poche et verser une poudre blanche dans mon verre d’eau, en plus des pilules habituelles. — Voilà, dit-elle en se retournant, un sourire maternel effrayant sur les lèvres. Bois ça, Alexandre. Après, tu dormiras longtemps. Très longtemps.
Marc s’approcha, menaçant. — Allez, bois. On en a marre de tes caprices. Signe juste les papiers de transfert de la société demain, et tu pourras te reposer pour toujours. C’était l’aveu. Clair et net.
Je pris le verre. Ma main tremblait, faisant cliqueter la glace. Je le portai à mes lèvres… et je le laissai tomber. Le cristal se brisa au sol avec un fracas terrible. Je relevai la tête. Je cessai de trembler. Je fixai Viviane droit dans les yeux, mon regard clair, tranchant comme une lame d’acier. — C’est fini, Viviane. Je sais tout.
Le silence qui suivit fut assourdissant. Le visage de Viviane passa de la surprise à la terreur pure. Marc recula d’un pas. — De quoi tu parles ? bafouilla-t-elle. — Je parle de l’arsenic. Du thallium. Je parle de la petite fille au restaurant que tu as voulu chasser et qui a vu ce que personne d’autre n’a vu. Je parle du fait que tu es en train d’essayer de m’assassiner comme ce salaud de Richard a assassiné la mère de Léa.
À la mention de Richard, Viviane blêmit. — Je ne connais pas de… — Bien sûr que si. C’était ton fournisseur, n’est-ce pas ? C’est lui qui t’a procuré les produits. Le monde est petit quand on est un monstre.
Soudain, la porte d’entrée vola en éclats. — POLICE ! BOUGEZ PLUS ! Le salon fut envahi par des hommes en gilet pare-balles. Le Commissaire Valence entra, arme au poing. — Viviane Delacroix, Marc Delacroix, vous êtes en état d’arrestation pour tentative d’assassinat, abus de faiblesse et association de malfaiteurs.
Marc tenta de fuir par la terrasse, mais fut plaqué au sol sans ménagement. Viviane, elle, resta figée, son verre de champagne à la main, comme si elle ne pouvait pas croire que son monde parfait s’effondrait. — C’est une erreur, siffla-t-elle alors qu’on lui passait les menottes. Mon beau-fils est paranoïaque, il est fou ! — Les analyses de ce verre nous le diront, Madame, répondit Valence en récupérant les débris avec des gants.
Alors qu’ils étaient emmenés, Viviane se tourna vers moi, le visage déformé par la haine. — Tu ne seras jamais rien sans moi, Alexandre ! Tu n’es qu’un infirme ! Je la regardai, calme et souverain. — Je suis peut-être assis, Viviane, mais ce soir, c’est moi qui reste debout.
L’arrestation fit la une de tous les journaux le lendemain. “L’Affaire Delacroix : La veuve noire de l’Avenue Montaigne”. Mais le véritable combat ne faisait que commencer. Richard, le beau-père de Léa, fut arrêté deux jours plus tard à la frontière espagnole. Il avait tout avoué pour réduire sa peine, confirmant qu’il avait vendu les “recettes” du poison à Viviane via un forum crypté.
Une semaine après l’arrestation, je me trouvai devant un autre type de tribunal : celui du Juge des Enfants. Je demandais la garde provisoire de Léa et Tom. C’était inouï. Un homme célibataire, handicapé, en convalescence, demandant la garde de deux enfants sans lien de parenté. L’assistante sociale était sceptique. — Monsieur Delacroix, votre situation est instable. Vous sortez d’une tentative de meurtre. Ces enfants sont traumatisés. Ils ont besoin d’une famille “normale”. — Une famille normale ? explosai-je doucement. Comme celle qui m’a empoisonné ? Comme celle qui a tué leur mère ?
Je fis entrer Léa. Elle avait insisté pour venir. Le juge, une femme sévère mais juste, regarda l’enfant. — Léa, sais-tu pourquoi tu es ici ? L’interprète traduisit les gestes vifs de Léa. « Oui. Pour dire où je veux vivre. » — Et où veux-tu vivre ? En foyer avec d’autres enfants ? Léa se tourna vers moi. Elle descendit de sa chaise, vint vers mon fauteuil et posa sa main sur mon genou. « Il a appris ma langue. Il a sauvé mon frère. Il m’a cru quand j’ai dit la vérité. Je ne veux pas une famille normale. Je veux Alexandre. C’est mon papa maintenant. »
Le silence dans le bureau du juge fut lourd d’émotion. Même l’assistante sociale essuya une larme. Le juge soupira, remonta ses lunettes, et me regarda. — Monsieur Delacroix, je vais vous accorder une garde provisoire de six mois sous surveillance stricte. Au moindre faux pas, je vous les retire. C’est clair ? — Plus que clair, Madame le Juge. C’est cristallin.
En sortant du tribunal, Tom, qui n’avait toujours pas prononcé un mot depuis notre rencontre, me tira par la manche. Je me penchai. Il murmura, d’une voix rouillée mais distincte : — On rentre à la maison ? J’eus du mal à répondre à cause de la boule dans ma gorge. — Oui, Tom. On rentre à la maison.
Partie 4
Les mois qui suivirent furent à la fois les plus durs et les plus beaux de ma vie. Je découvris que gérer une multinationale était un jeu d’enfant comparé à élever deux enfants traumatisés. Il y avait les cauchemars de Léa, qui se réveillait en hurlant que le “méchant Richard” allait revenir. Il y avait le mutisme sélectif de Tom, qui revenait dès qu’il était stressé. Il y avait mes propres séances de kinésithérapie, brutales, pour réapprendre à mon corps à fonctionner sans poison.
Mais il y avait aussi les victoires. Le jour où Léa a ri pour la première fois, un rire clair et cristallin, en me voyant essayer de faire des crêpes et m’en mettre partout sur le visage. Le jour où Tom a accepté de dormir seul dans sa chambre “de super-héros”, parce qu’il savait que je veillais dans le couloir. Le jour où j’ai réussi à me tenir debout, appuyé sur des barres parallèles, pendant trente secondes. Je ne marcherai plus jamais normalement, ma moelle épinière était touchée, mais je retrouvais ma force du haut du corps.
L’adoption plénière fut prononcée deux ans plus tard. Ce jour-là, nous avons changé leurs noms. Ils devinrent officiellement Léa et Thomas Delacroix. Pour fêter ça, nous sommes retournés au restaurant “L’Écrin Doré”. Le maître d’hôtel, qui avait eu si honte de l’incident deux ans plus tôt, nous accueillit comme des rois. Léa, désormais âgée de huit ans, portait une jolie robe bleue. Elle n’avait plus rien de la petite mendiante effrayée. Elle rayonnait. À table, elle signa : « Tu te souviens ? C’est ici que tu mourais. » Je souris, prenant sa main et celle de Tom. « Non. C’est ici que j’ai commencé à vivre. »
Épilogue : Dix ans plus tard.
L’amphithéâtre de la Sorbonne était bondé. Les flashs crépitaient. J’étais au premier rang, mes tempes désormais grisonnantes, assis fièrement dans mon fauteuil roulant high-tech. À côté de moi, Tom, un adolescent de 16 ans dégingandé et brillant, ajustait sa cravate.
Sur l’estrade, une jeune femme de 18 ans s’approcha du micro. Elle était belle, d’une beauté grave et intelligente. Elle ne parla pas immédiatement. Elle regarda la foule, puis ses yeux se posèrent sur moi. Elle commença à signer, tandis qu’une voix off traduisait pour l’audience.
« On me demande souvent ce qu’est le courage, » commença Léa. « Est-ce ne pas avoir peur ? Non. Le courage, c’est d’être une petite fille terrorisée, affamée, sans voix, et de choisir de crier la vérité avec ses mains pour sauver un inconnu. »
La salle était suspendue à ses gestes. Elle venait de recevoir le prix national de la Jeunesse pour sa fondation, “Les Mains de l’Espoir”, qui aidait les enfants sourds en situation de précarité.
« Il y a dix ans, j’ai sauvé un homme. Mais la vérité, c’est que c’est lui qui m’a sauvée. Il m’a appris que la famille n’est pas une question de sang. Le sang, c’est ce qui liait mon frère à notre père biologique qui nous a abandonnés. Le sang, c’est ce qui liait mon père adoptif à ceux qui l’ont empoisonné. Non, la famille, c’est le choix. C’est celui qui reste quand tout s’effondre. C’est celui qui écoute quand personne ne parle. »
Elle marqua une pause, l’émotion faisant trembler ses mains gracieuses.
« Mon père, Alexandre Delacroix, ne peut pas marcher. Mais il m’a appris à me tenir debout. Il m’a appris que ma surdité n’était pas un silence, mais une autre façon de crier mon amour au monde. »
Elle descendit de l’estrade sous un tonnerre d’applaudissements. Tom se précipita pour la serrer dans ses bras. Lorsqu’elle arriva à ma hauteur, je ne pus retenir mes larmes. « Je suis fier de toi, ma chérie, » signai-je. Elle s’agenouilla près de mon fauteuil, posant sa tête sur mon épaule comme elle l’avait fait ce premier soir dans le squat glacial. « On a gagné, Papa, » signa-t-elle discrètement contre moi. « On a tous guéri. »
En sortant de l’université, sous le ciel de Paris, je regardai mes deux enfants marcher devant moi. Viviane et Marc finissaient leurs jours en prison. Richard était décédé en détention. Le passé était m*rt. J’avançai mon fauteuil, rattrapant ma famille. La petite fille qui m’avait dit « Arrête tes médicaments » avait eu raison. J’avais guéri. Pas de ma paralysie, mais de ma solitude. Et c’était la plus belle des guérisons.
FIN