Partie 1
L’ascenseur vers le destin
L’ascenseur de verre montait silencieusement vers le 40ème étage de la Tour Delacroix, au cœur du quartier de La Défense. À l’intérieur, une petite fille de 8 ans, Léa, serrait la barre en métal de ses mains tremblantes. Paris s’étendait à ses pieds, gris et immense, mais elle ne regardait que son reflet. Elle répétait tout bas : “S’il te plaît, fais qu’il soit gentil.”
Je m’appelle Alexandre Delacroix. Ce jour-là, j’étais en pleine réunion stratégique, obsédé par une fusion à plusieurs millions d’euros. Je ne savais pas que ma vie allait exploser en mille morceaux dans quelques minutes.
Ma secrétaire, Bernadette, une femme qui m’a élevé plus que ma propre mère, a ouvert la porte de mon bureau. Elle était pâle. — Alexandre, il y a une enfant ici. Elle dit qu’elle doit te voir. C’est… c’est à propos de Sophie Moreau.
Le silence a envahi la pièce. Sophie. Ce nom que j’avais interdit de prononcer depuis neuf ans. La femme qui était partie sans explication, emportant mon cœur et, apparemment, bien plus que ça. — Faites sortir tout le monde, ai-je ordonné.
Quand Léa est entrée, j’ai eu l’impression de me regarder dans un miroir qui remontait le temps. Elle avait mes yeux verts. Cette même étincelle de détermination. Mais elle portait le menton délicat de Sophie.
Elle s’est tenue droite, malgré son petit sac à dos rose qui semblait peser une tonne. — Monsieur Delacroix, a-t-elle dit d’une voix qui essayait de ne pas trembler. Je m’appelle Léa. Je crois que vous êtes mon papa.
J’étais figé, incapable de respirer. — Ma maman, Sophie, est à l’hôpital Saint-Louis. Les docteurs disent qu’elle n’a plus que deux semaines à vivre.
Le monde a basculé. Sophie, ma Sophie, vibrante, artiste, pleine de vie… m*urante ?
Léa a continué, des larmes commençant à couler sur ses joues. — Elle ne voulait pas que je vienne. Elle dit que vous avez votre vie. Mais je suis venue quand même. Parce que maman est toute seule. Et quand elle sera partie… je serai toute seule aussi.
Elle a pris une grande inspiration, le genre de courage qu’on ne devrait pas avoir à 8 ans. — Est-ce que vous voudriez bien épouser ma maman, s’il vous plaît ? Juste pour qu’elle ne m*ure pas toute seule ? Et pour que… peut-être… je puisse avoir un papa ?
Je me suis effondré dans mon fauteuil en cuir. Neuf ans plus tôt, j’avais choisi ma carrière. Sophie était partie parce qu’elle sentait qu’elle n’avait pas sa place dans mon monde de requins. Je ne l’avais pas retenue. Quelle erreur monumentale.
— Raconte-moi, ai-je réussi à articuler, la gorge serrée.
Léa a grimpé sur la chaise en face de moi. — Elle est la plus belle personne du monde. Elle fait des crêpes en forme de papillon le dimanche. Elle m’a appris que vous étiez un homme bien, qui avait un travail important. Elle n’a jamais dit de mal de vous. Jamais.
Bernadette, en larmes dans le coin de la pièce, nous a apporté un chocolat chaud. Je regardais cette enfant, ma fille, et je réalisais l’ampleur du temps perdu. Sophie m’avait caché sa grossesse pour ne pas “gêner” mon ascension fulgurante. Elle avait porté le fardeau seule, par amour, ou par fierté mal placée.
— Est-ce que tu es fâché que je t’ai trouvé ? a demandé Léa, inquiète de mon silence.
Je me suis levé et j’ai contourné mon immense bureau inutile pour m’agenouiller devant elle. — Non, ma chérie. Je ne suis pas fâché. Je suis… bouleversé.
— Alors tu vas venir ? Elle ne sait pas que je suis là. Elle a peur, tu sais. Même si elle fait semblant d’être forte.
Moi, Alexandre Delacroix, qui négociais des contrats impitoyables sans cligner des yeux, j’étais terrifié à l’idée d’entrer dans une chambre d’hôpital. Mais en regardant les yeux de Léa, je savais qu’il n’y avait qu’une seule réponse possible.
— Oui, Léa. On y va. Tout de suite.
Le trajet vers l’hôpital Saint-Louis s’est fait dans un flou total. Ma main serrait celle de Léa, cette petite main chaude qui était mon seul lien avec la réalité. Devant la porte de la chambre 314, j’ai failli faire demi-tour. L’odeur aseptisée, le bruit des machines…
— Ça va aller, a chuchoté Léa. Elle ressemble toujours à Maman.
J’ai poussé la porte. Sophie était là, tournée vers la fenêtre, regardant le ciel gris de Paris. Elle était maigre, pâle, ses cheveux noirs coupés courts, mais c’était elle.
— Léa, chérie, tu es tôt… a-t-elle commencé en se retournant.
Son regard s’est posé sur moi. Le temps s’est arrêté. Neuf années de silence se sont écrasées contre nous.
— Alexandre ? a-t-elle soufflé.
— Bonjour, Sophie.
Léa a grimpé sur le lit pour prendre la main de sa mère. — Je l’ai trouvé, Maman. Ne sois pas fâchée. Il est venu.
Sophie a pleuré, silencieusement. Je me suis approché, le cœur en miettes. — Pourquoi tu ne m’as rien dit ? ai-je demandé doucement.
— Regarde-toi, Alexandre. Regarde ta vie. Je ne voulais pas être un obstacle. Et… il y a neuf ans, étais-tu prêt à être père ?
La question m’a frappé comme un coup de poing. Non, je ne l’étais pas. Mais j’aurais dû avoir le choix.
— Je suis là maintenant, ai-je dit en prenant sa main fragile. Et je ne repars pas.
Mais je ne savais pas encore que le temps nous était compté, bien plus que ce que les médecins avaient prédit…

Partie 2
L’Apprentissage de l’Amour
Ce soir-là, je suis rentré dans mon penthouse de l’avenue Foch. Le silence y était assourdissant. D’habitude, j’aimais ce calme, cette preuve de ma réussite, loin du bruit du métro et de la fureur de Paris. Mais ce soir, le luxe froid de mon appartement me semblait être une prison dorée. Les mots de Léa résonnaient contre les murs de marbre : “Pour qu’elle ne meure pas toute seule.”
Je me suis versé un verre de whisky, mais je n’ai pas pu le boire. J’ai regardé mon reflet dans la baie vitrée qui donnait sur la Tour Eiffel scintillante. J’avais 45 ans, une fortune colossale, et je n’avais jamais été aussi pauvre qu’à cet instant. J’avais une fille. Une fille de huit ans qui avait dû prendre trois bus et traverser tout Paris pour me supplier d’exister.
Mon téléphone a vibré. C’était Bernadette. “Comment tiens-tu le coup, mon grand ?” J’ai tapé : “Je ne sais pas ce que je fais, Bernadette. C’est… c’est trop.” Sa réponse fut immédiate : “Quand est-ce que ton cœur t’a déjà trompé ? Tu l’aimais autrefois. Peut-être que tu n’as jamais cessé.”
Je suis allé dans mon bureau, j’ai ouvert le tiroir du bas, celui qui ferme à clé. Sous des contrats immobiliers et des dossiers fiscaux, il y avait une petite aquarelle. Sophie me l’avait donnée il y a neuf ans. C’était une vue des toits de Paris sous la pluie, peinte depuis la fenêtre de sa chambre de bonne dans le 18ème. Je l’avais gardée comme un totem, une preuve que j’avais eu un cœur, autrefois.
En regardant les coups de pinceau délicats, je me suis souvenu de cette époque. Sophie voyait de la beauté là où je ne voyais que des opportunités d’investissement. “Tu regardes les chiffres, Alexandre, mais tu ne vois pas la vie,” m’avait-elle dit un jour sur le Pont des Arts. Elle avait raison. J’avais construit un empire, mais j’avais oublié de construire une vie.
Le lendemain matin, Léa est revenue à mon bureau à La Défense. Elle portait le même sac à dos violet avec des autocollants de papillons. — Maman a de la chimio ce matin, elle dort beaucoup, m’a-t-elle annoncé en s’installant sur le fauteuil en cuir bien trop grand pour elle. Elle m’a dit que je pouvais venir te voir. Je pense qu’il faut que je t’apprenne à t’occuper d’elle. Au cas où.
Le “au cas où” est resté suspendu dans l’air climatisé du bureau. — D’accord, Léa. Apprends-moi.
Nous sommes allés à la cafétéria de l’hôpital Saint-Louis. Léa m’a guidé à travers les restrictions alimentaires de Sophie avec l’efficacité d’une infirmière chevronnée. — Maman ne peut plus manger épicé à cause des médicaments, a-t-elle expliqué en pointant le menu du doigt. Le lait lui donne mal au ventre. Elle aime le thé vert avec du miel, mais pas trop chaud. Et parfois, elle arrive à manger une biscotte, mais seulement si on la trempe un peu.
Je notais tout mentalement, comme s’il s’agissait des détails d’une fusion-acquisition cruciale. Mais c’était bien plus important. C’était la survie de mon monde qui se jouait là. — Elle aime aussi qu’on lui tienne la main pendant les moments qui font peur dans les films, a ajouté Léa. Et elle invente des histoires sur les gens qu’on voit par la fenêtre.
De retour dans la chambre 314, Sophie était réveillée. Elle semblait un peu plus forte que la veille, ou peut-être faisait-elle semblant pour nous. Quand elle a vu Léa entrer avec moi, son visage s’est illuminé d’une lumière qui n’avait rien à voir avec les néons de l’hôpital.
— Regarde Maman ! Léa a brandi une petite peluche d’éléphant que nous avions achetée à la boutique du rez-de-chaussée. Papa m’a aidé à le choisir. Il s’appelle Alexandre Junior.
Sophie a ri. C’était un son faible, cassé, mais c’était le plus beau son que j’aie entendu depuis une décennie. — Alexandre Junior ? C’est un nom bien distingué pour un si petit éléphant.
Je me suis assis sur la chaise visiteur, mal à l’aise, me sentant comme un intrus dans leur intimité fusionnelle. — Léa m’a donné des cours intensifs, ai-je dit doucement. Apparemment, j’ai beaucoup à apprendre pour être à la hauteur.
— Ah bon ? Sophie a plongé ses yeux sombres dans les miens. Et qu’est-ce qu’elle t’a appris d’autre ?
Léa s’est lancée dans une démonstration, réajustant les oreillers de Sophie avec une précision millimétrique. J’ai passé l’après-midi à les observer. J’ai vu comment Léa brossait les cheveux courts de sa mère, comment elle lui faisait boire de l’eau à la paille. J’ai réalisé avec horreur que cette enfant de huit ans portait le poids du monde sur ses épaules depuis des mois, peut-être des années.
— Papa, tu connais des chansons ? a demandé Léa soudainement. J’ai paniqué. — Des chansons ? Je… je ne suis pas très doué pour ça, ma puce. Je connais surtout l’opéra, et je chante très faux. — Maman me chante une chanson quand j’ai peur. Peut-être que tu pourrais l’apprendre ? Pour quand…
Encore ce silence. Ce “quand” qui nous terrifiait tous. Sophie a tendu la main vers moi. — C’est une version spéciale de “Une Chanson Douce” d’Henri Salvador. On a changé les paroles pour Léa. Viens, je vais t’apprendre.
Et c’est ainsi que moi, Alexandre Delacroix, l’homme qui faisait trembler le CAC 40, je me suis retrouvé à fredonner une berceuse dans une chambre d’hôpital qui sentait l’éther et la javel, guidé par la voix mourante de la femme que j’aimais. “Une chanson douce, que me chantait ma maman… En suçant mon pouce, j’écoutais en m’endormant…”
Vers 18 heures, l’atmosphère a changé. Sophie a grimacé, sa main se crispant sur les draps. J’ai vu la douleur traverser son visage comme un orage violent. — Léa, ma chérie, va chercher une infirmière, s’il te plaît, a-t-elle murmuré, la voix tendue.
Dès que Léa est sortie en courant, Sophie m’a agrippé le poignet avec une force surprenante. — Alexandre… ça empire. Je le sens. Les médicaments ne suffisent plus. — Je vais faire venir les meilleurs spécialistes, Sophie. Je vais appeler mes contacts à l’Hôpital Américain, on peut tenter… — Non. Elle m’a coupé. Arrête de vouloir tout résoudre avec ton argent. C’est trop tard pour ça. Écoute-moi.
Elle me fixait avec une intensité brûlante. — Léa a besoin de stabilité. Elle a besoin de savoir qu’elle ne sera pas un “dossier” géré par tes avocats ou tes nounous. Elle a besoin d’un père. Un vrai. Qui sera là pour les cauchemars, pour les devoirs de maths, pour les premiers chagrins d’amour. Est-ce que tu peux faire ça ? Est-ce que tu peux vraiment faire ça, Alexandre ?
J’ai regardé cette femme qui se mourait. J’ai pensé à mes voyages d’affaires, à mes week-ends au golf, à ma liberté chérie. Et tout cela m’a semblé être de la poussière. — Je le ferai, Sophie. Je te le jure. Je ne serai pas parfait, mais je serai là. Chaque jour.
Léa est revenue avec l’infirmière. Après l’administration d’un antidouleur puissant, Sophie s’est endormie. J’ai emmené Léa dîner dans une brasserie près du Canal Saint-Martin, pas très loin de l’hôpital. Elle mangeait ses frites une par une, le regard perdu.
— Dis-moi, Papa… C’était la première fois qu’elle m’appelait “Papa” sans hésitation. Mon cœur a fait un bond dans ma poitrine. — Oui, Léa ? — Est-ce que tu es amoureux de Maman ?
La question, posée avec l’innocence brute de l’enfance, m’a désarmé. J’ai repensé à notre rencontre, il y a neuf ans. À sa robe jaune, à ses rires, à la façon dont elle m’avait fait redécouvrir Paris. J’ai repensé à la douleur sourde que j’avais ressentie quand elle était partie, une douleur que j’avais masquée par le travail acharné. — Oui, Léa. Je crois que je n’ai jamais arrêté de l’être. — Alors pourquoi vous n’êtes pas mariés ? Les gens amoureux se marient, non ? Comme dans les dessins animés.
Je n’ai pas su quoi répondre. Comment expliquer à une enfant de huit ans que la vie est compliquée, que l’orgueil et la peur nous font faire des bêtises monumentales ? — Parfois, les adultes sont un peu bêtes, Léa. Ils oublient ce qui est important.
Ce soir-là, en ramenant Léa chez Bernadette qui avait insisté pour la garder afin que je puisse retourner à l’hôpital, j’ai pris une décision. Je ne pouvais pas changer le passé. Je ne pouvais pas guérir le cancer. Mais je pouvais changer la fin de l’histoire.
Je suis retourné à l’hôpital tard dans la nuit. Sophie dormait, sa respiration était sifflante. Je me suis assis près d’elle, tenant sa main inerte. — Je vais réparer ça, Sophie, ai-je chuchoté dans la pénombre. Je vais nous donner le titre qu’on aurait dû avoir il y a longtemps.
Le lendemain, vendredi, la réalité nous a rattrapés avec une violence inouïe. J’étais en train de gérer quelques e-mails urgents dans le couloir quand le Dr Martin, l’oncologue de Sophie, m’a fait signe. Son visage était grave. — Monsieur Delacroix, nous devons parler. — Elle va mieux ce matin, non ? Elle a mangé un yaourt. — C’est ce qu’on appelle une “lune de miel” avant la fin, Monsieur. C’est fréquent. Le corps rassemble ses dernières réserves. Mais ses analyses sont catastrophiques. Le foie ne fonctionne plus. Il a marqué une pause, lourde de sens. — Nous ne parlons plus de deux semaines. Nous parlons de jours. Peut-être trois ou quatre. Peut-être moins.
Le sol s’est dérobé sous mes pieds. Le bruit de l’hôpital est devenu un bourdonnement lointain. — Si vous avez des choses à régler, faites-le maintenant.
Je suis rentré dans la chambre en essayant de masquer ma terreur. Sophie était éveillée, Léa lui lisait une histoire. Elles riaient doucement. Cette image, si belle et si fragile, m’a brisé le cœur. Je savais que c’était l’une des dernières fois que je verrais ce tableau vivant.
J’ai attendu que Léa sorte pour aller aux toilettes. Je me suis approché du lit. — Sophie. Elle a tourné la tête. Elle a vu mes yeux rouges. Elle a compris. — C’est pour bientôt, n’est-ce pas ? a-t-elle demandé calmement. J’ai hoché la tête, incapable de parler. Elle a soupiré, une larme solitaire roulant sur sa tempe. — J’ai peur, Alexandre. Pas de partir. Mais de la laisser. — Tu ne la laisses pas seule. Elle est avec moi. Elle est nous.
J’ai pris une grande inspiration, puisant en moi un courage que je ne soupçonnais pas. — Sophie, épouse-moi. Elle a écarquillé les yeux. — Quoi ? Alexandre, je suis mourante. Je ressemble à un spectre. Ce n’est pas le moment… — C’est exactement le moment. Je ne veux pas que tu partes en étant “mon ex”. Je veux que tu partes en étant ma femme. Je veux que Léa sache que ses parents s’aimaient assez pour se choisir, même à la toute fin. Je veux que sur ton certificat de décès, et sur tous les papiers pour l’éternité, tu portes mon nom.
Elle a pleuré. De vrais sanglots cette fois, qui secouaient son corps frêle. — Tu es fou. Tu as toujours été fou. — C’est un oui ? — Oui. C’est un oui.
J’ai embrassé son front fiévreux. — Alors prépare-toi, Madame Delacroix. On a un mariage à organiser. Et on n’a pas beaucoup de temps.
Partie 3
Le Dernier “Oui”
L’organisation d’un mariage en moins de 24 heures à Paris est un défi, même pour un homme influent. Mais organiser un mariage dans une unité de soins palliatifs, un vendredi soir pour le lendemain matin, relevait du miracle. Heureusement, j’avais Bernadette.
Quand je l’ai appelée, elle n’a posé aucune question. J’ai entendu le cliquetis de son clavier avant même que je finisse ma phrase. — Je m’occupe de la mairie du 10ème pour la dérogation d’urgence, a-t-elle dit de sa voix de général en chef. Je connais l’adjoint au maire. Pour le prêtre, le Père Thomas de l’aumônerie de l’hôpital est un ami. Je m’occupe des fleurs. Toi, occupe-toi de la bague. Et d’une robe. Elle ne va pas se marier en blouse d’hôpital, Alexandre.
J’ai couru Avenue Montaigne. J’ai fait ouvrir une boutique de luxe qui s’apprêtait à fermer. J’ai décrit Sophie : sa fragilité, sa beauté. La vendeuse, touchée par l’urgence dans ma voix, m’a trouvé une robe en soie ivoire, simple, fluide, qui n’agresserait pas sa peau douloureuse. Pour les alliances, j’ai pris ce qu’il y avait de plus pur : deux anneaux en platine.
Samedi matin. La chambre 314 n’était plus une chambre d’hôpital. Bernadette avait accompli l’impossible. Des vases remplis de pivoines blanches et de roses pâles cachaient les moniteurs cardiaques. Une guirlande lumineuse douce avait été accrochée au-dessus du lit. L’odeur de l’éther avait disparu, remplacée par le parfum des fleurs.
Léa portait une petite robe jaune que Bernadette avait trouvée – un clin d’œil à la robe que portait Sophie le jour de notre rencontre. Elle sautillait d’excitation, mais avec cette retenue grave des enfants qui savent que la joie est fragile. — Papa, tu es beau en costume, m’a-t-elle dit en ajustant ma cravate. Maman va être une princesse.
Quand l’infirmière et Bernadette ont fini de préparer Sophie, j’ai eu le souffle coupé. Elles l’avaient assise dans le lit, soutenue par des coussins blancs. La robe de soie cachait sa maigreur. Un peu de maquillage redonnait vie à ses joues pâles. Elle portait un turban de soie blanche pour couvrir ses cheveux perdus, orné d’une broche ancienne que Bernadette lui avait prêtée. Elle était magnifique. Non pas de cette beauté de magazine sur papier glacé, mais d’une beauté transcendante, presque irréelle.
Le maire adjoint, ému, se tenait au pied du lit avec son écharpe tricolore. Le Père Thomas était là aussi pour une bénédiction. La pièce était minuscule, remplie par nous, Bernadette, le Dr Martin, et deux infirmières qui pleuraient déjà.
— Nous sommes réunis ici, dans l’urgence de l’amour… a commencé le maire.
Je tenais la main de Sophie. Elle était froide, mais sa prise était ferme. Léa se tenait entre nous deux, sa petite main posée sur nos mains jointes, comme le ciment de notre union.
— Alexandre Delacroix, voulez-vous prendre Sophie Moreau pour épouse ? Ma voix s’est brisée, rauque d’émotion. — Oui. Je le veux. Pour chaque seconde qu’il nous reste. Et pour toutes celles que j’ai ratées.
— Sophie Moreau ? Elle m’a regardé, ses yeux brillants de fièvre et d’amour. — Oui. Je le veux. Je t’ai toujours voulu.
Quand j’ai passé l’anneau à son doigt, elle a souri. C’était un sourire de victoire. Une victoire sur la maladie, sur le temps, sur la mort. À cet instant, le cancer n’existait plus. Il n’y avait que nous. Une famille.
— Je vous déclare mari et femme.
Léa a applaudi, ses yeux verts pétillants de larmes de joie. — Vive les mariés ! a-t-elle crié, oubliant un instant qu’on était à l’hôpital.
Nous avons mangé du gâteau – une petite pièce montée apportée par Bernadette – et bu du champagne (du jus de pomme pour Léa et une goutte sur les lèvres de Sophie). C’était la fête la plus triste et la plus joyeuse de ma vie. Sophie a tenu le coup pendant deux heures. Elle riait, racontait des anecdotes sur Léa bébé. Puis, soudainement, son énergie s’est éteinte comme une bougie qu’on souffle. — Je suis fatiguée, mon amour, a-t-elle murmuré.
Le Dr Martin nous a fait sortir pour la réinstaller. Quand nous sommes revenus, elle dormait profondément, l’alliance brillant à son doigt.
Le dimanche a été un cadeau inespéré. Le “sursaut” dont parlait le médecin. Sophie s’est réveillée avec une énergie surprenante. — Je veux voir le ciel, a-t-elle exigé. Pas à travers la vitre. Le vrai ciel.
Contre l’avis protocolaire mais avec la complicité du Dr Martin, nous l’avons installée dans un fauteuil roulant, emmitouflée dans des couvertures, et nous sommes descendus dans le jardin historique de l’hôpital Saint-Louis. C’est un endroit calme, entouré de vieux bâtiments en briques rouges du 17ème siècle.
Il y avait un rayon de soleil timide. Nous avons fait un pique-nique sur l’herbe. Léa courait après les pigeons. Sophie la regardait, mémorisant chaque mouvement. — Regarde-la, Alexandre. C’est notre chef-d’œuvre. — Elle est parfaite, ai-je répondu en caressant sa main. — Promets-moi qu’elle n’oubliera pas. Que tu lui parleras de moi. Pas de la malade. De l’artiste. De la maman qui faisait des crêpes. — Je lui en parlerai tous les jours. Je ferai vivre ta mémoire dans chaque pièce de la maison.
Elle a tourné son visage vers moi. — Tu sais, je ne regrette rien. Même ces neuf années loin de toi. Parce qu’elles m’ont donné Léa toute à moi. Et elles m’ont permis de voir l’homme que tu es devenu aujourd’hui. L’homme qui est capable de tout arrêter pour nous. C’est cet homme-là que j’aime.
Nous sommes restés là jusqu’à ce que le froid tombe. C’était notre moment de grâce. Une bulle hors du temps.
Mais le lundi matin, l’illusion s’est dissipée. Le déclin a été brutal, terrifiant. Les organes lâchaient les uns après les autres. La douleur était devenue un monstre que même la morphine avait du mal à calmer. Sophie ne se réveillait presque plus. Elle gémissait dans son sommeil.
Léa était assise dans le coin de la chambre, dessinant frénétiquement. Elle refusait de partir. — Je dois finir les lettres pour Maman, disait-elle.
Vers 23 heures, le Dr Martin m’a pris à part. — C’est la fin, Monsieur Delacroix. Sa respiration change. C’est la respiration de Cheyne-Stokes. Il ne reste que quelques heures.
Je suis rentré dans la chambre. J’ai réveillé doucement Léa qui s’était assoupie sur le fauteuil. — Léa, viens. Maman va partir. Léa n’a pas pleuré tout de suite. Elle s’est approchée du lit avec une solennité déchirante. Elle a grimpé près de sa mère. — Maman ? Maman, c’est Léa. N’aie pas peur. Papa est là. Je suis là.
Sophie a ouvert les yeux une dernière fois. Ils étaient voilés, regardant quelque chose que nous ne pouvions pas voir. Puis son regard s’est ancré sur Léa. Un dernier éclair de lucidité. — Mon… soleil… a-t-elle soufflé.
Elle a cherché ma main. Je l’ai prise. — Je t’aime, Sophie. Pars tranquille. On s’occupe de tout. Je la protège. Je t’aime.
Léa s’est mise à chanter, la voix tremblante, brisée par les sanglots. “Une chanson douce… que me chantait ma maman…”
J’ai joint ma voix à la sienne, les larmes coulant librement sur mon visage. “En suçant mon pouce… j’écoutais en m’endormant…”
Au dernier vers, la main de Sophie s’est relâchée dans la mienne. Le moniteur cardiaque a émis ce son long, continu, insupportable, qui signifie que le monde vient de s’arrêter de tourner.
Le silence qui a suivi était plus lourd que tout ce que j’avais connu. Léa s’est blottie contre le corps inerte de sa mère. — Au revoir, Maman, a-t-elle chuchoté.
J’ai pris ma fille dans mes bras, serrant son petit corps contre le mien comme pour l’empêcher de se briser. J’étais veuf après 48 heures de mariage. J’étais un père célibataire. Et j’étais terrifié. Mais en sentant le cœur de Léa battre contre ma poitrine, j’ai su que Sophie avait raison. L’amour ne mourait pas. Il changeait juste de forme.
Partie 4
L’Héritage de l’Amour
L’enterrement a eu lieu au Père Lachaise, sous une pluie fine et pénétrante, comme si Paris pleurait avec nous. Il y avait peu de monde : Bernadette, quelques collègues artistes de Sophie, le personnel de l’hôpital qui s’était attaché à nous, et nous deux. Léa tenait ma main si fort que mes doigts étaient blancs. Elle n’avait pas lâché la peluche, Alexandre Junior.
Les jours qui ont suivi ont été un brouillard gris. J’avais pris un congé indéfini – une première dans l’histoire de mon entreprise. Mes actionnaires paniquaient, mais je m’en moquais éperdument. Ma priorité, c’était cette petite fille qui errait dans mon immense appartement comme un fantôme.
Nous avons dû apprendre à vivre ensemble, deux étrangers liés par le même deuil immense. J’ai fait aménager une chambre pour elle, rose et violette, avec vue sur la Tour Eiffel, mais elle préférait souvent dormir sur le canapé du salon, près de moi. La nuit, je l’entendais parfois pleurer. J’allais la voir, je la berçais, maladroitement au début, puis avec plus d’assurance. — Elle me manque, Papa. J’ai peur d’oublier sa voix. — On ne l’oubliera pas, Léa. Je te le promets.
Trois semaines après l’enterrement, j’ai trouvé Léa assise par terre dans le salon, entourée de papiers. Elle avait vidé son sac à dos. — Qu’est-ce que tu cherches, ma puce ? — Le cadeau de Maman. Elle m’a dit qu’elle m’avait laissé quelque chose de spécial pour mon anniversaire, mais je ne le trouve pas. C’est dans deux jours. Son anniversaire. J’avais complètement oublié dans le chaos du deuil. Je me suis senti comme le pire père du monde.
— Elle m’a dit : “Va voir là où la magie opère”. J’ai réfléchi. Sophie était prof d’art dans une petite association de quartier dans le Marais. — Viens, on y va.
Nous sommes allés à l’atelier “Les Petits Pinceaux”. La directrice, Madame Garance, une femme aux cheveux rouges et aux lunettes extravagantes, nous a accueillis avec émotion. — Ah, Léa ! Je t’attendais. Ta maman m’a laissé des instructions très précises.
Elle nous a conduits vers un placard au fond de l’atelier. Elle a sorti une clé de sa poche. — Sophie a loué cet espace de stockage pour six mois. Elle y a travaillé en secret tous les soirs avant d’être trop malade.
J’ai ouvert la porte. L’odeur de térébenthine et de peinture à l’huile m’a pris à la gorge. C’était l’odeur de Sophie. La petite pièce était remplie de toiles. Des dizaines. Léa a poussé un cri étouffé. — C’est moi ! C’est tout le temps moi !
Sophie avait peint Léa à chaque étape de sa vie. Léa bébé, Léa faisant ses premiers pas, Léa perdant sa première dent, Léa rentrant au CP. C’était une chronique d’amour en couleurs. Mais au fond de la pièce, il y avait un grand chevalet recouvert d’un drap. Une étiquette portait le nom “Léa & Alexandre”.
J’ai retiré le drap. Mes jambes ont failli se dérober. C’était un portrait de famille. Nous trois. Mais ce n’était pas une scène réelle. C’était une scène imaginée. Nous étions assis sous un cerisier en fleurs (celui de l’hôpital ? Non, elle l’avait peint avant). Sophie rayonnait de santé, ses cheveux longs et noirs volant au vent. Je tenais Léa sur mes épaules. Nous riions tous les trois aux éclats. La lumière dans le tableau était dorée, chaleureuse, éternelle.
Scotchée sur le cadre, il y avait une lettre. “Mes amours, Si vous voyez ceci, c’est que je ne suis plus là pour vous le dire. J’ai peint ce tableau il y a quatre mois, quand j’ai su que c’était grave, avant même de te revoir, Alexandre. J’ai peint ce que je souhaitais le plus au monde : nous, réunis. Une famille. Alexandre, regarde comme tu souris sur cette toile. C’est le sourire que je veux que tu retrouves. Ne sois pas triste trop longtemps. Tu as le droit d’être heureux. Léa, ma petite étoile, ce tableau est la preuve que nous étions destinés à être ensemble. Même si je ne suis pas sur la photo avec vous dans la vraie vie, je suis là. Dans les couleurs, dans la lumière, dans votre amour. Bon anniversaire, ma chérie. Je t’aime pour toujours. Maman.”
Nous sommes restés là, père et fille, enlacés devant ce chef-d’œuvre, pleurant et riant en même temps. Sophie avait réussi. Elle nous avait réunis par-delà la mort.
Pour les 9 ans de Léa, deux jours plus tard, nous n’avons pas fait de grande fête. Juste nous, Bernadette, et Madame Garance. Nous avons accroché le grand tableau dans le salon, au-dessus de la cheminée. Il illuminait toute la pièce.
Le matin de son anniversaire, un coursier a apporté un petit paquet recommandé. C’était une boîte à bijoux ancienne, peinte à la main avec des papillons. À l’intérieur, il y avait un médaillon en or avec une miniature du tableau de famille. Et une lettre. “Pour ta future fille, un jour. Pour qu’elle sache qu’elle vient d’une lignée de femmes fortes et aimantes.”
Mais ce n’était pas tout. Dans le fond de la boîte, il y avait une coupure de magazine. C’était le magazine “J’aime Lire”. Sophie avait envoyé une histoire écrite par Léa, “L’Étoile Courageuse”, au concours des jeunes écrivains. Elle avait gagné le premier prix. Léa a serré le magazine contre son cœur. — Je suis une écrivaine, Papa ! Maman a fait de moi une écrivaine !
Six mois plus tard. Le printemps était revenu à Paris. Les arbres des Champs-Élysées bourgeonnaient. Nous étions dans le jardin d’une nouvelle maison que j’avais achetée à Montmartre. Le penthouse était trop froid, trop impersonnel. Ici, il y avait un jardin, de la vie, des voisins.
Nous étions en train de planter un jeune cerisier. — Tu crois qu’il va fleurir l’année prochaine ? a demandé Léa, les mains pleines de terre. — Je suis sûr qu’il fleurira quand il sera prêt, ai-je répondu. Comme nous.
La vie avait repris, différemment. J’avais délégué une grande partie de mes responsabilités à l’entreprise pour passer mes mercredis et mes week-ends avec Léa. Nous avions nos rituels : les crêpes le dimanche (j’avais appris la recette, même si les miennes ressemblaient plus à des cartes de géographie qu’à des papillons), la visite au cimetière avec des fleurs fraîches, et l’atelier d’art.
En mémoire de Sophie, j’avais créé la “Fondation Sophie Delacroix”. Nous financions des programmes d’art-thérapie dans tous les hôpitaux pédiatriques de France. Léa y participait souvent, allant lire ses histoires aux enfants malades. Elle leur disait : “Maman disait que l’art, c’est comme un pansement pour le cœur.”
Ce soir-là, après avoir bordé Léa, elle m’a posé une question qui m’a pris au dépourvu. — Papa ? Tu crois que tu te remarieras un jour ? Pour de vrai ? Pas parce que quelqu’un va mourir ? J’ai souri, touché par sa maturité grandissante. — Je ne sais pas, Léa. — Maman voudrait que tu sois heureux, tu sais. Et moi… ça ne me dérangerait pas. Tant qu’elle sait que Maman est la première. — Personne ne remplacera jamais ta Maman, Léa. Mais merci.
Je suis sorti sur le balcon de sa chambre. La nuit était douce. Je regardais Paris, cette ville qui m’avait tout donné et tout repris. Mais en écoutant la respiration paisible de ma fille derrière moi, j’ai réalisé que je n’avais rien perdu. J’avais tout gagné. Sophie m’avait donné une seconde chance. Elle m’avait transformé. De PDG solitaire et arrogant, j’étais devenu un père, un homme capable d’aimer et de ressentir.
J’ai levé les yeux vers une étoile particulièrement brillante au-dessus du Sacré-Cœur. — Merci, Sophie, ai-je murmuré. Merci pour le cadeau de la vie. On va bien. On est une famille.
Et dans le bruissement des feuilles du nouveau cerisier, j’ai cru entendre, juste un instant, le rire clair de Sophie, nous donnant sa bénédiction éternelle.
Partie 5
Les Ombres et les Lumières
Les deux premières années sans Sophie furent un étrange mélange de brouillard et de clarté aveuglante. On dit que le temps guérit toutes les blessures, mais c’est un mensonge poli que l’on raconte aux endeuillés. Le temps ne guérit rien ; il nous apprend seulement à marcher avec une claudication invisible, à porter l’absence comme une seconde peau.
Léa avait dix ans maintenant. Elle grandissait trop vite, ses jambes s’allongeaient, son visage perdait ses rondeurs d’enfance pour laisser apparaître de plus en plus les traits fins de sa mère. Parfois, le matin, en la voyant descendre les escaliers de notre maison de Montmartre les cheveux en bataille, mon cœur ratait un battement. C’était Sophie, mais une Sophie qui aimait le skate-board et écoutait de la musique pop trop fort.
Nous avions trouvé un rythme. J’avais réorganisé ma vie professionnelle de manière drastique. Le “Tycoon de La Défense” qui travaillait 80 heures par semaine n’existait plus. J’avais délégué la gestion quotidienne du groupe Delacroix à un directeur général, ne gardant que la présidence du conseil de surveillance et les décisions stratégiques. Mes associés avaient hurlé au suicide professionnel. Je leur avais répondu par le silence. Ils ne pouvaient pas comprendre. Ils n’avaient pas tenu la main d’une femme mourante qui leur confiait la prunelle de ses yeux.
Cependant, l’argent ne règle pas tout. Il ne règle pas le chagrin d’une petite fille qui cherche sa mère dans la foule à la sortie de l’école.
Un mardi de novembre, gris et pluvieux, mon téléphone a sonné en plein milieu d’un conseil d’administration crucial avec des investisseurs qataris. C’était le collège privé bilingue où j’avais inscrit Léa. — Monsieur Delacroix ? C’est la directrice, Madame Vernier. Vous devez venir immédiatement. Il y a eu un incident.
J’ai senti mon sang se glacer. — Elle est blessée ? — Non, mais elle a blessé un camarade. C’est grave, Monsieur.
J’ai raccroché. J’ai regardé les douze hommes en costume autour de la table en acajou. — Messieurs, la séance est levée. — Mais Alexandre, nous n’avons pas signé le protocole d’accord ! s’est étranglé mon directeur financier. — Ça attendra demain. Ma fille a besoin de moi.
Je suis sorti sans me retourner, laissant derrière moi des milliards d’euros en suspens pour aller sauver ce qui n’avait pas de prix.
Dans le bureau de la directrice, Léa était assise sur une chaise, les bras croisés, le regard noir. Elle avait une égratignure sur la joue et son uniforme était déchiré au col. En face d’elle, un garçon tenait une poche de glace sur son nez, reniflant bruyamment, soutenu par une mère à l’air scandalisé.
— Votre fille est une sauvage ! a crié la mère en me voyant entrer. Elle a cassé le nez de mon Arthur ! — Léa ? ai-je demandé calmement, m’agenouillant près d’elle. Qu’est-ce qui s’est passé ?
Elle ne m’a pas regardé. Elle fixait ses chaussures. — Il l’a cherché, a-t-elle murmuré. — On ne frappe pas, Léa. Jamais. Tu le sais. — Il a dit que… Elle s’est tue, les lèvres tremblantes. — Qu’est-ce qu’il a dit ?
Léa a levé les yeux vers moi, et j’y ai vu une tempête de douleur. — Il a dit que si ma mère était morte, c’est parce qu’elle avait préféré me laisser plutôt que de rester avec moi. Il a dit que les gens qui meurent de maladie sont faibles.
Un silence lourd est tombé dans la pièce. J’ai senti une colère froide monter en moi, une envie primitive de protéger ma lionne. Je me suis relevé et j’ai regardé la mère d’Arthur, puis la directrice.
— Madame Vernier, ai-je dit d’une voix glaciale. Ma fille sera punie pour la violence physique, c’est inacceptable. Mais si cet établissement tolère la cruauté psychologique et le harcèlement envers une enfant en deuil, je retirerai Léa dès ce soir. Et croyez-moi, ma fondation, qui finance votre nouvelle bibliothèque, partira avec elle.
Dans la voiture, au retour, le silence était pesant. Léa regardait Paris défiler sous la pluie. — Tu es fâché ? a-t-elle demandé tout bas. — Je suis triste que tu aies dû te battre, Léa. Et je suis en colère contre ce garçon. Mais la violence ne ramènera pas Maman. Et elle ne la défend pas. Maman détestait la violence, tu te souviens ? — Je voulais juste qu’il se taise. Il ne sait rien. Il a tout, lui. Ses deux parents qui viennent le chercher en Range Rover. Moi j’ai que toi.
Moi j’ai que toi. Cette phrase m’a transpercé. — Et c’est déjà beaucoup, non ? ai-je essayé de plaisanter, la gorge serrée. Elle a souri, un demi-sourire triste. — Oui. C’est beaucoup. Mais parfois… Papa, est-ce que tu crois que Maman nous voit quand je fais des bêtises ? — Je crois que Maman voit tout. Mais elle ne juge pas. Elle comprend la colère. Elle comprend que tu as mal.
Ce soir-là, nous n’avons pas fait les devoirs. J’ai commandé des pizzas (Léa adorait quand je transgressais les règles alimentaires strictes de Bernadette) et nous nous sommes installés dans le salon, sous le grand tableau peint par Sophie.
— Tu sais, lui ai-je dit en lui servant un verre de jus d’orange. J’ai failli tout casser aussi, quand Maman est partie. J’avais envie de hurler contre le monde entier. Contre les médecins, contre Dieu, contre moi-même. — Et comment tu as fait pour ne pas taper quelqu’un ? — J’ai regardé ce tableau. Et j’ai regardé ta frimousse. Et je me suis dit que si je me laissais gagner par la colère, la partie “lumière” de Maman disparaîtrait pour de vrai. C’est nous, les gardiens de sa lumière, Léa. Si on devient sombres, qui va éclairer le monde pour elle ?
Léa a réfléchi un instant, mâchonnant sa croûte de pizza. — Tu parles comme elle, parfois. C’était le plus beau compliment qu’elle pouvait me faire.
Cette année-là, Noël approchait. Le deuxième Noël “sans”. Le premier avait été une sorte de trêve hébétée, nous étions encore sous le choc. Mais celui-ci s’annonçait plus difficile. La permanence de l’absence s’installait.
Léa avait décidé qu’elle ne voulait pas de sapin. “Ça sert à rien si Maman n’est pas là pour mettre l’étoile,” avait-elle décrété. J’avais respecté son choix, mais la maison semblait vide et triste sans décorations.
Bernadette, toujours notre ange gardien, m’a pris à part trois jours avant le réveillon. — Alexandre, tu ne peux pas laisser cette maison devenir un mausolée. Le deuil, c’est respecter les morts, pas s’enterrer avec eux. Sophie adorait Noël. — Je sais, Bernadette. Mais je ne peux pas forcer Léa. — Ne la force pas. Invite-la.
Le lendemain, je suis rentré avec un carton immense. Léa était dans sa chambre, écoutant de la musique mélancolique. — Léa, descends s’il te plaît !
Elle a traîné les pieds jusqu’au salon. J’avais sorti non pas les vieilles décorations, mais des toiles vierges, de la peinture, des paillettes, du carton, et des ciseaux. — On ne va pas faire un sapin comme avant, ai-je annoncé. On va créer notre propre tradition. Le “Sapin Delacroix”. On va le peindre, le construire, le sculpter. On va faire un sapin qui ressemble à Maman.
Les yeux de Léa se sont allumés. L’art. C’était toujours la clé. Nous avons passé le week-end couverts de peinture verte et dorée. Nous avons fabriqué des décorations en forme de papillons, d’éléphants (pour Alexandre Junior), et de pinceaux. Nous avons ri en voyant que j’étais incapable de dessiner une étoile symétrique. — T’es nul en dessin, Papa, a ri Léa. Heureusement que tu es fort en affaires. — On ne peut pas tout avoir, mademoiselle Picasso.
Le soir de Noël, le salon était un chaos joyeux et coloré. Notre “sapin” était une structure improbable en carton peint et en bois flotté, magnifique et bancale. Léa s’est assise devant, avec son chocolat chaud. — Tu crois qu’elle aime ? a-t-elle demandé en regardant le plafond. J’ai senti une présence, une chaleur familière dans la pièce, peut-être simplement le fruit de mon imagination ou la force de notre amour. — Je crois qu’elle adore. Elle doit se moquer de mon étoile tordue, mais elle adore.
Léa s’est blottie contre moi. — Papa ? — Oui ? — Je ne veux plus me battre à l’école. Je veux… je veux peindre. Je veux retourner à l’atelier de Madame Garance plus souvent. — D’accord. Autant que tu veux.
Cette nuit-là, j’ai compris que nous avions franchi un cap. Nous n’étions plus des survivants d’un naufrage accrochés à une épave. Nous commencions à bâtir notre propre navire. La tristesse était toujours là, comme une marée basse, mais elle ne menaçait plus de nous noyer.
Cependant, la vie nous réservait d’autres tempêtes, celles de l’adolescence, des secrets, et de la peur insidieuse que le temps n’efface les souvenirs les plus précieux.
Partie 6
Le Temps de l’Adolescence et des Secrets
Le temps a cette étrange faculté d’accélérer sans prévenir. Les années collège passèrent en un clignement d’œil, et soudain, Léa eut quatorze ans. Quatorze ans, l’âge ingrat, l’âge des absolus, l’âge où les parents passent du statut de héros à celui de geôliers encombrants.
Léa était devenue une adolescente brillante mais tourmentée. Elle avait hérité du talent artistique de Sophie, passant ses week-ends enfermée dans sa chambre ou à l’atelier, les mains tachées de fusain et d’acrylique. Mais elle avait aussi hérité de mon caractère obstiné.
Nos relations s’étaient tendues. La complicité fusionnelle des premières années de deuil s’effritait sous les assauts des hormones et de la quête d’identité. Elle me reprochait tout : mon travail qui reprenait un peu plus de place, mes cravates, ma façon de respirer. Mais je savais que derrière cette agressivité se cachait une peur panique : la peur d’oublier.
Je l’avais surprise un soir, regardant une vieille vidéo de Sophie sur son téléphone, pleurant de rage. — Qu’est-ce qu’il y a, ma chérie ? — Sa voix ! avait-elle hurlé. Je commence à oublier le son de sa voix, Papa ! Je dois remettre la vidéo dix fois pour m’en souvenir. C’est pas juste !
J’avais tenté de la consoler, mais elle m’avait repoussé. — Laisse-moi ! Tu ne comprends pas, toi. Tu refais ta vie.
C’était là le nœud du problème. “Refaire sa vie”. Une expression que je détestais. On ne refait pas sa vie, on la continue. Et il y avait quelqu’un.
Elle s’appelait Élodie. Pédiatre à l’hôpital Necker, nous nous étions rencontrés via la Fondation Sophie Delacroix. Elle était douce, intelligente, et elle avait ce rire franc qui me rappelait qu’il était encore permis d’être heureux. Nous nous voyions depuis six mois, discrètement. Des déjeuners, des promenades le long de la Seine. Je n’avais rien dit à Léa, terrifié à l’idée qu’elle le prenne comme une trahison.
Mais les secrets ont une date de péremption.
Un soir de juin, j’avais décidé de présenter Élodie à Léa. J’avais organisé un dîner à la maison, simple, décontracté. J’avais prévenu Léa qu’une “collègue de la fondation” venait dîner. Léa, intuitive comme sa mère, avait senti l’arnaque à des kilomètres.
Quand Élodie est arrivée, avec un bouquet de fleurs et un sourire chaleureux, Léa était assise sur le canapé, bras croisés, vêtue de noir, affichant une mine d’enterrement. — Bonsoir Léa, a dit Élodie. Ton père m’a beaucoup parlé de toi et de tes peintures. — C’est fascinant, a répondu Léa sèchement, sans se lever.
Le dîner fut un désastre. Chaque tentative d’Élodie pour engager la conversation se heurtait à un mur de sarcasmes monosyllabiques. — Tu aimes l’école, Léa ? — Non. — Tu as des projets pour les vacances ? — Survivre.
Je bouillonnais intérieurement. — Léa, sois polie, s’il te plaît. Elle a lâché sa fourchette avec fracas. — Pourquoi ? Pourquoi je devrais être polie avec ta… ta copine ? Tu crois que je suis stupide ? Tu crois que je ne vois pas comment tu la regardes ?
— Léa, ça suffit ! ai-je tonné. Élodie est une amie, et même si c’était plus, j’ai le droit… — Tu n’as pas le droit ! Elle s’est levée, renversant son verre d’eau. Maman est morte il y a six ans et toi tu la remplaces comme si c’était une vieille voiture ! Tu l’as oubliée ! Tu es un menteur ! Tu avais promis qu’on était une famille, nous deux !
Elle a couru vers l’entrée, a attrapé sa veste et a claqué la porte d’entrée si fort que les murs ont tremblé. — Je suis désolée, Alexandre, a murmuré Élodie, mal à l’aise. Je n’aurais pas dû venir. C’est trop tôt. — Non, ce n’est pas ta faute. C’est moi. J’ai mal géré. Je dois aller la chercher.
Je suis sorti dans la nuit. Il était 21 heures. Où pouvait aller une adolescente de 14 ans en colère à Montmartre ? J’ai cherché au Sacré-Cœur. Rien. J’ai cherché dans le petit parc en bas de la rue. Rien. La panique commençait à monter. J’imaginais les pires scénarios. Et si elle fuguait ? Et si elle allait… J’ai eu une intuition.
J’ai pris ma voiture et j’ai traversé Paris jusqu’au cimetière du Père Lachaise. Évidemment, c’était fermé à cette heure. Mais je connaissais un gardien, Monsieur Da Silva, que je saluais chaque semaine depuis six ans. Je l’ai appelé. Il m’a ouvert la petite porte latérale. — Elle est là, Monsieur Delacroix. Assise devant la tombe. Je ne voulais pas la chasser, pauvre petite.
Je l’ai trouvée assise en tailleur sur la pierre froide, éclairée par la lune et les lampadaires lointains de la ville. Elle ne pleurait plus. Elle parlait. Je me suis approché doucement, sans faire de bruit. — … et il l’a invitée à la maison, Maman. Elle est gentille, c’est ça le pire. Elle n’est pas une méchante sorcière. Mais si je l’aime bien, ça veut dire que je t’aime moins, non ? Si Papa l’aime, ça veut dire qu’il n’a plus de place pour toi ? J’ai peur que tu disparaisses pour de bon si on laisse entrer quelqu’un d’autre.
Mon cœur s’est brisé une nouvelle fois. J’ai compris que sa colère n’était pas de la haine, c’était de la loyauté. Une loyauté féroce, absolue, terrifiée.
Je me suis assis à côté d’elle sur le gravier. Elle a sursauté, mais ne s’est pas enfuie. — Tu sais, Léa, ai-je commencé doucement. Le cœur n’est pas comme un verre d’eau. Elle a reniflé, gardant la tête baissée. — Quoi ? — Si tu as un verre d’eau et que tu le remplis, tu ne peux rien ajouter sans que ça déborde. Mais le cœur… le cœur c’est comme une maison magique. Quand tu aimes quelqu’un de nouveau, tu ne dois pas jeter les anciens meubles pour faire de la place. La maison s’agrandit. Elle construit une nouvelle pièce.
Je ai pris sa main. Elle était glacée. — Maman a la plus belle pièce dans mon cœur. La plus grande. La plus lumineuse. Elle est verrouillée, sacrée, et personne, jamais, ne prendra sa place. Élodie… Élodie, c’est une extension. Une véranda, peut-être. C’est différent. Mais ça n’enlève rien à ce qu’il y a dans le salon principal.
Léa a tourné vers moi son visage baigné de larmes. — Tu ne l’as pas oubliée ? Tu te souviens de sa voix ? — Chaque jour. Je me souviens de son rire quand elle essayait de cuisiner et qu’elle brûlait tout. Je me souviens de la façon dont elle fronçait le nez quand elle peignait. Je me souviens qu’elle m’a fait promettre, sur ce lit d’hôpital, de ne pas rester seul. De ne pas fermer mon cœur.
— Elle t’a dit ça ? — Oui. Elle a dit : “Ne laisse pas Léa avoir peur de l’amour parce qu’elle m’a perdue. Et ne deviens pas un vieux grincheux solitaire.” Léa a esquissé un petit sourire tremblant. — Tu es déjà un vieux grincheux. — Peut-être. Mais j’essaie de me soigner.
Elle a posé sa tête sur mon épaule, là, devant la tombe de sa mère. — J’ai été méchante avec Élodie. — Tu as eu peur. On s’excusera. On prendra le temps. Rien ne presse, Léa. C’est toi et moi avant tout. Toujours.
Nous sommes rentrés en silence, mais c’était un silence apaisé. Dans les mois qui ont suivi, Léa a accepté de revoir Élodie. Pas de grands dîners, juste des moments courts. Un café, une expo. Doucement, elle a baissé la garde. Un jour, je les ai vues rire ensemble dans la cuisine. Léa montrait un de ses croquis à Élodie. J’ai regardé le grand tableau de famille au-dessus de la cheminée. J’ai cru voir le visage peint de Sophie me faire un clin d’œil. C’est bien, Alexandre. La maison s’agrandit.
L’adolescence n’était pas finie, loin de là. Il y eut d’autres crises, des portes claquées, des bulletins scolaires en dents de scie, des premiers petits copains que je trouvais tous “insuffisants” pour ma fille. Mais nous avions survécu au pire : nous avions survécu au silence. Nous avions appris à parler de nos peurs.
Et surtout, Léa continuait de peindre. Son talent explosait. Elle ne peignait plus seulement pour se souvenir, elle peignait pour vivre. Elle transformait sa douleur en quelque chose de beau, de vibrant. Elle devenait, jour après jour, la femme que Sophie avait rêvée.
Partie 7
L’Envol
Dix ans. Dix années s’étaient écoulées depuis ce jour fatidique où une petite fille de huit ans était entrée dans mon bureau de La Défense pour changer ma vie à jamais. Aujourd’hui, le soleil de juillet inondait le jardin de notre maison. Le cerisier que nous avions planté ensemble était devenu robuste, ses branches offrant une ombre bienfaisante. Sous cet arbre, une jeune femme de dix-huit ans se tenait debout, vêtue d’une toge de finissante, un diplôme à la main.
Léa venait d’obtenir son Baccalauréat avec mention Très Bien. Mais ce n’était pas la plus grande nouvelle. Elle avait été acceptée aux Beaux-Arts de Paris, l’école dont rêvait sa mère mais qu’elle n’avait jamais pu intégrer faute de moyens.
La fête battait son plein. Il y avait Bernadette, désormais à la retraite mais toujours aussi autoritaire sur l’organisation du buffet. Il y avait Élodie, devenue ma femme deux ans plus tôt – avec la bénédiction de Léa, qui avait même été notre témoin. Il y avait les amis de Léa, une bande de jeunes artistes colorés et bruyants.
Je regardais ma fille. Elle rayonnait. Elle avait la grâce de Sophie et, je devais l’admettre, un peu de mon assurance. Elle riait en discutant avec un camarade, ses yeux verts pétillants de vie.
Je me suis éclipsé un instant pour aller dans mon bureau. J’ai ouvert le coffre-fort. J’en ai sorti une enveloppe jaunie par le temps. Sur le dessus, l’écriture de Sophie, un peu tremblante mais déterminée : “Pour les 18 ans de Léa”.
Je suis retourné au jardin et j’ai tapoté sur mon verre de champagne pour demander le silence. — Mes amis, ai-je commencé, la voix un peu enrouée. Aujourd’hui, nous célébrons la fin d’un chapitre et le début d’un autre. Léa, tu es devenue une femme extraordinaire. Ta mère… ta mère serait tellement fière. Non pas parce que tu es douée ou intelligente, mais parce que tu es gentille. Parce que tu as un cœur immense qui n’a jamais laissé la tragédie le durcir.
Léa a souri, les larmes aux yeux. — J’ai quelque chose pour toi, ai-je continué. Un dernier message du passé.
Je lui ai tendu l’enveloppe. Un silence respectueux s’est fait dans l’assemblée. Léa a regardé l’écriture. Sa main a tremblé, juste un peu. Elle a ouvert le cachet de cire.
Elle a lu la lettre à voix haute, sa voix claire portant dans l’air chaud de l’été.
“Ma Léa, ma grande fille, Si tu lis ceci, c’est que tu as dix-huit ans. Tu es une adulte. Je ne peux qu’imaginer à quoi tu ressembles. J’espère que tu as gardé tes fossettes quand tu souris. J’espère que tu as arrêté de ronger tes ongles (je parie que non). Je t’écris ceci depuis mon lit d’hôpital, pendant que tu dors sur la chaise à côté de moi. Ton père ronfle doucement dans le fauteuil. C’est la plus belle musique du monde. Je voulais te donner un dernier conseil pour ta vie d’adulte. Ne cherche pas à être parfaite. Cherche à être vraie. Aime fort, même si ça fait peur. Pardonne vite, parce que la vie est trop courte pour les rancunes. Et surtout, n’aie jamais peur de poursuivre tes rêves, même s’ils semblent fous. Je sais que ton père a pris soin de toi. Prends soin de lui aussi, il en a besoin même s’il fait semblant d’être fort. Je ne suis pas partie, Léa. Je suis dans chaque couleur que tu poses sur une toile. Je suis dans le vent qui fait bouger les feuilles. Je suis dans l’amour qui t’entoure. Vole, mon oiseau. Vole haut. Le monde t’attend. Je t’aime à l’infini. Maman.”
Léa a baissé la lettre, essuyant ses joues. Elle n’était pas effondrée. Elle était sereine. C’était un adieu qui n’en était pas un. C’était une bénédiction.
Elle est venue vers moi et m’a serré dans ses bras. — Merci, Papa. Merci de m’avoir donné tout ça. Merci de m’avoir sauvée quand j’avais huit ans. — C’est toi qui m’as sauvé, Léa, ai-je murmuré dans ses cheveux. J’étais un homme riche mais vide. Tu m’as rempli.
Plus tard dans la soirée, alors que la fête se calmait, je me suis retrouvé seul près du cerisier. J’ai posé ma main sur l’écorce rugueuse. J’avais 55 ans. Mes cheveux étaient gris sur les tempes. J’avais vécu mille vies en une. J’ai repensé à cet homme froid qui montait dans son ascenseur de verre à La Défense, obsédé par ses profits. Il me semblait être un étranger. Aujourd’hui, je n’étais plus défini par mon compte en banque ou mes réussites boursières. J’étais le père de Léa. Le mari d’Élodie. L’amoureux éternel de Sophie.
Léa s’est approchée de moi, tenant deux coupes de champagne. — À quoi tu penses ? — Je pense qu’on a réussi. On a tenu notre promesse. “Une famille pour toujours”. — Oui, a-t-elle dit en regardant les étoiles. Une famille un peu bizarre, un peu bricolée, avec des morceaux recollés, mais une vraie famille.
Elle a levé son verre vers le ciel. — À Maman. J’ai levé le mien. — À Maman.
Le vent a soufflé doucement dans les feuilles du cerisier, faisant bruisser les branches comme un applaudissement discret. Demain, Léa irait s’inscrire aux Beaux-Arts. Elle quitterait le nid, prendrait son envol. La maison serait plus calme, mais elle ne serait jamais vide. Elle était remplie de dix ans de souvenirs, de rires, de larmes séchées et de cet amour indestructible qui avait survécu à la mort elle-même.
L’histoire ne se finissait pas là. Elle ne faisait que commencer, portée par une nouvelle génération. Et quelque part, dans l’invisible, je savais que Sophie souriait, son pinceau à la main, peignant les couleurs de notre avenir.
FIN